PROJETS "DE VOYAGE. 1 S
a ce n'est plus comme tel , mon fils , qu'il sera près de « vous ; c'est comme ami , comme sage conseiller. M. Mc- « nard a de l'instruction , et, avec cela, est doué du carac- « tère le plus doux, le plus patient !... Vous le connaissez « assez , je pense, pour ne pas être fâché de ravoir pour c compagnon de voyage. M. Ménard n'est point un pédant * qui blâmera vos plaisirs ; c'est un homme qui vous « aime, et qui saura, je l'espère, empêcher le fils du « comte de Montreville d'oublier ce qu'il se doit. — Mais , « mon père... — C'est assez. Je vais mander M. Ménard ; « s'il accepte, comme je le pense, dès demain vous pour- « rez vous mettre en route. »
Frédéric s'éloigne. Il n'est pas fort content du choix de son père , quoiqu'il sache que M. Ménard est un fort bon homme ; mais il aurait préféré voyager avec Du bourg, dont la gatté intarissable s'accorde fort bien avec son caractère sentimental ; ce qui parait d'abordsingulieret ce qui est pourtant très commun : les petits hommes aiment les grandes femmes, et les petites femmes les beaux hommes; les bavards aiment les gens taciturnes; les gourmands ne dînent bien qu'avec ceux qui ne le sont pas ; les forts s'allient aux faibles ; les hommes de génie recherchent les femmes qui s'occupent de leur ménage; les femmes auteurs ont rarement pour maris des hommes d'esprit ; les gens à prétentions ne peuvent vivre qu'avec ceux qui n'en ont point; les fripons ne recherchent que les honnêtes gens ; les femmes les plus tendres aiment souvent les hommes les plus fous , et le plus volage sera aimé par la plus fidèle ; enfin les libertins courent après l'innocence, et l'innocence se laisse souvent séduire par les mauvais sujets. Les extrêmes se touchent, les contrastes se rapprochent, et c'est dans l'opposition des lumières et des ombres qu'un peintre trouve ses plus beaux effets.
« Eh bien 1 » dit Dubourg, en apercevant Frédéric qui vient le trouver au rendez-vous, « quelle nouvelle? — «Mais, pas très bonne... — Ton père ne veut pas que « tu voyages?... — Au contraire, il y consent. — Il me « semble alors que tout va bien... — Mais... c'est que... * il ne veut pas... — Achève donc ! — Il ne veut pas que «je voyage avec toi. — Parce que? — Parce que... il «dît... — Il dit... parle donc! — Il dit que tu es un... « mauvais sujet. — A peine s'il m'a vu trois foisl — Il « parait qu'on lui a parlé de toi... — Il y a toujours des « gens qui calomnient l'innocence.. . Sais-tu bien que si « M. le comte n'était pas ton père... je... quoique, au « fait, il ait un peu raison. Et pourtant s'il savait comme «je suis corrigé!... et quelle morale je me suis faite « depuis hier au soir !... Mais ensuite? — Ensuite, il me « donne pour compagnon de voyage M. Ménard , mon « ancien précepteur. — Donner un précepteur à un jeune « homme qui va avoir vingt-un ans!... voilà de ces cho- « ses qui me font mal!... N'importe, laissons faire M. le « comte, nous ferons aussi nos volontés. — Gomment?
• — Tu ne seras pas fâché que je t'accompagne, n'est- -ce pas? — Non, sans doute. — Mol, je ne serai pa$
• fâché de quitter Paris pour quelque temps; cela don-
• nera à met créanciers , qui sont sans cesse à courir « après moi , le temps de se reposer un peu. — Mais mon « père?— Sois tranquille!... ne dis rien! j'arrangerai les
• choses de manière... Quel homme est-ce que ce pré- « cepteur?— Oh ! le meilleur homme du monde !... mais
• ce n'est pas un génie ! . . . — Tant mieux. — Il fait grand
• cas des savants. . . — Je lui parlerai latin , grec, anglais, « chinois même s'il ne l'entend pas. — Je crois qu'il n'a « jamais voyagé qu'avec la carte. — Je lui dirai que j'ai « fait le tour du monde. — Mais il est flatté de se trouver « n ec des personnes d'un certain rang. — Je m'en don-
PBOJBTS DE VOYAGE. 39
« nerai un qui ne sera pas mince. — Quel est donc ton «projet? — Je te le répète, j'arrangerai tout cela; va «rejoindre ton père, pars avec ton précepteur... Ah! « fais-toi donner le plus d'argent possible , parce que cela « ne nuit jamais en voyage ; aie soin , seulement , de me « faire savoir l'heure de ton départ et la route que tu « prendras. »
Les deux jeunes gens se sont séparés. Dubourg a indiqué à Frédéric l'endroit où il pourra lui faire savoir le moment de son départ, et Ta quitté sans vouloir lui donner d'autres détails sur son projet.
Laissons aller Frédéric et Dubourg, et sachons quel est ce M. Ménard, dont le jeune comte ne nous a donné qu'une légère esquisse, et qu'il est nécessaire de connaître avant de voyager avec lui.
M. Ménard est un homme de cinquante ans., très petit, très gros et très joufflu. Il a un double menton qui s'accorde assez bien avec un nez placé entre ses joues comme un gros marron. Il a, comme M. Tartufe, les oreilles rouges et le teint fleuri. Son ventre commence à le gêner un peu; mais ses petites jambes, ornées de deux énormes mollets, paraissent de force à supporter encore une plus forte machine.
M. Ménard a passé presque toute sa vie à enseigner des jeunes gens; il a conservé ces formes douces et bénignes qu'un précepteur du grand monde adopte toujours avec ses élèves. M. Ménard n'est point très savant, mais il se fait gloire de ce qu'il sait, et n'est pas insensible aux éloges. Son génie étroit s'est encore rétréci en ne s'exerçant jamais qu'avec des enfants ; mais M. Ménard est probe , humain , conciliant ; sa seule faiblesse est de se croire grandi d'un pouce lorsqu'il se trouve avec un grand seigneur, et son seul défaut est un penchant très prononcé pour les plaisirs de la table, qui lui occa-
40 SCEUB ANNE.
sionent quelquefois de légères indispositions ; non qu'il boive outre mesure, mais parce qu'il retourne trop souvent à une dinde aux truffes ou à un salmis de perdreaux.
LecomtedeMontrevillea envoyé chercher M. Ménard, qui s'est empressé de se rendre à ses désirs , et qui accepte avec joie la proposition qu'il lui fait. Voyager dans une bonne chaise de poste , avec le fils du comte de Montreville !... avec celui de ses élèves qui lui fait le plusd'honneur! c'est une bonne fortune pour l 'ex-précepteur, qui justement se trouve alors sans emploi.
Le comte lui recommande de veiller sur Frédéric, mais de ne point contrarier ses fantaisies lorsqu'il ne s'agira que de folies de son âge. Le comte , satisfait de la soumission que son fils a montrée en acceptant son précepteur pour compagnon, veut l'en récompenser en le laissant maître de se rendre où bon lui semblera.
Tout étant convenu entre le comte et lesuleux voyageurs , M. de Montre ville remet à M. Ménard une somme assez forte qui est à la dispositiom de Frédéric.
a Mon fils, » dit le comte , & voyagez en homme de « votre rang, mais cependant ne dissipez pas follement « cette somme. J'ai su , par une conduite rangée, par un « ordre constant , vous ménager une fortune raisonnable « pour l'époque où je vous marierai ; mais vous ne devez « point anticiper sur vos biens. Cependant, si vous avez « de nouveau besoin d'argent , M. Ménard me le fera « savoir. »
Frédéric promet à son père d'être sage ; mais il vient d'écrire à Dubourg pour l'informer qu'il partira le lendemain matin , et prendra la route de Lyon.
Les préparatifs d'un jeune homme sont bientôt terminés. Ceux de M. Ménard sont un peu plus longs : en bçmme prévoyant, il ne monterait pas en voiture sans