‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 15 sur 54 · UNS AUBBB6B DB VILLAGE. H · texte numérisé non relu

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qui composent presque tout le village , sont venus se placer devant l'entrée de la cour, pour voir les personnes qui vont descendre de la voiture.

« Où diable nous mène-t-on ? » dit Frédéric en mettant la tête à la portière et la retirant aussitôt, parce que la roue, en remuant la vase qui remplissait cet endroit , lui avait fait jeter une odeur qui ne devait point attirer les voyageurs.

« Il faut espérer que nous ne sommes pas devant la « cuisine, » dit M. Ménard en se bouchant le nez. « Ras- « surez-vous, messieurs, » dit Dubourg , « nous serons « fort bien ici ; vous savez qu'il ne faut pas juger sur « l'apparence. Je me suis déjà arrêté dans cette auberge, « et je me souviens qu'on y mange des gibelottes et des « omelettes excellentes. »

Quoiqu'il pût paraître étonnant qu'un palatin aimât des mets aussi communs , M. Ménard ne trouva plus la cour si laide; et, descendant après Dubourg , qui venait de sauter sur le fumier, il tourna les yeux de tous côtés pour tâcher d'apercevoir la cuisine.

Le maitre de l'auberge se présente , le bonnet sur l'oreille gauche et sans saluer les voyageurs ; car, habitué à ne recevoir que des charretiers ou des paysans qui tiennent peu à la politesse , il a contracté une certaine familiarité avec tous les étrangers , et l'aspect d'une voiture ne lui impose aucun respect , par la raison que ce ne sont pas de semblables voyageurs qui alimentent journellement sa maison.

Cet aubergiste est un petit homme de cinquante ans , qui boite un peu , et dont le nez bourgeonné semble accuser son intempérance.

« Allez-vous boire un coup, messieurs? » dit-il en s'adrcssant à Ménard qui , toujours le nez au vent , tâche

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de flairer le fumet d'une gibelotte , et auquel le ton de l'aubergiste parait fort inconvenant.

« Allons , mon brave homme , » dit Dubourg , « con- « duisez-nous dans votre plus belle salle ; nous venons « coucher et souper ici. Que l'on mette tout en l'air 1 que « les broches tournent , que le feu pétille, et que l'on nous « serve promptement.

« — Oui , » dit à son tour Ménard, en frappant d'un ton protecteur sur l'épaule de l'hôte; « et faites attention , « mon ami , que vous avez l'honneur de recevoir chez « vous M. le comte Frédéric de Montre ville , M. le baron « Ladislas Potoski , palatin de Rava et de Sandomir, et «M. Benott Ménard, maître ès-arts et bachelier dis- « tingué.

« — Je n'aurai jamais assez de place pour loger tout ce « monde-là ,» dit l'aubergiste, tandis que Dubourg, s'approchant de Ménard , le gronde d'avoir trahi son incognito, et le prie d'être plus circonspect à l'avenir.

« Holà ! Goton !... Goton !... » crie l'hôte en s'approchant du jardin , « viens conduire les voyageurs pendant « que je vais m'occuper des chevaux... et tu diras aussi « à ma femme de songer au souper... »

Mademoiselle Goton arrive : c'est une grande et forte fille de vingt ans , brune , aux yeux noirs , et à la peau hâlée par le soleil ; ses traits ne sont pas réguliers; mais son nez retroussé et ses belles dents , que laisse voir une bouche un peu grande , rendent sa physionomie très piquante. Si, au lieu d'un petit jupon de bure, d'une cornette de toile et d'un corsage de grosse laine bleue , Goton portait une robe qui fit valoir sa taille ; si sa peau avait passé par la pâte d'amande, et ses cheveux par les mains du coiffeur, nul doute que mademoiselle Goton ne fît à Paris de nombreuses conquêtes.

« Voulez- vous me suivre, messieurs? « dit laser-

vante en souriant aux voyageurs ; car mademoiselle Goton sourit fort souvent , parce que cela la rend plus jolie, et qu'au village, comme à la ville, une femme sait fort bien tirer parti de ses avantages. A défaut de miroir, il ne faut qu'une fontaine pour former la plus simple.

Dubourg a , d'un coup d'oeil , vu tout ce que vaut la servante ; et tout en la suivant , il se dit : « Avec le sou- « per que je tâcherai de faire faire copieux , j'amuserai « Ménard ; avec mademoiselle Goton je ne m'ennuierai h pas. Ah 1 si je pouvais trouver quelque figure sentimen- « taie pour occuper Frédéric!... A défaut de nouvelle « passion y je lui parlerai de madame Démange... de « toutes ses infidèles de Paris ; il y aura de quoi lui faire * passer sa soirée. »

La plus belle salle de l'auberge est celle où mangent habituellement les charretiers, les rouliers et les paysans. Quatre marchands forains , qui étaient arrivés une heure avant les illustres voyageurs , étaient alors assis devant une table et buvaient tout en parlant de leur commerce.

L'arrivée des trois nouveaux venus ne dérange nullement les quatre hommes. Us les regardent et continuent de boire.

« J'vas mettre vot' couvert là , » dit Goton en s'approchant d'une table couverte en toile cirée. « Non , non , » dit Dubourg, « nous ne pouvons pas souper ici; vous « nous servirez dans une des chambres où nous couche- « rons. — C'est pourtant ici la salle où l'on mange... — « C'est possible, *• dit Ménard; « mais M. le comte et « M. le ba... enfin , nous ne voulons pas y manger. »

Ces paroles font tourner la tête aux marchands qui toisent les voyageurs en ricanant entre eux. Ménard , qui craint de les avoir fâchés et redoute quelque scène , est déjà dans le couloir, où il attend Ja servante; tandis que Dubourg, qui n'est pas endurant, toise à son tour les qua-

tre buveurs. Pour Frédéric , l'esprit encore occupé de mille souvenirs , il fait peu attention à ce qui se passe autour de lui.

« Tu vois ben, Goton, » dit l'un des marchands en souriant d'un air moqueur, « que ces messieurs sont « trop huppés pour souper à côté de nous!... Jarni!... « faut prendre garde de les regarder de trop près, cela « pourrait les offusquer.

« On ne vous parle pas, » dit Dubourg; « tâchez de « ne point faire les insolents , ou vous pourriez vous en « repentir.

« — Vraiment!... en voilà un qui veut faire le mé- « chant !

« Par grâce, monsieur le baron, » dit Ménard, en passant le bout de son nez à l'entrée de la salle, « que cela « n'aille pas plus loin... ces messieurs n'ont certainement « pas eu l'intention de...

« Tiens!... c'est un baron , » reprend un second marchand; « je l'ai pris pour un fabricant de vulnéraire « suisse , avec son foulard en sautoir. — As-tu vu leur « voiture? » dit un troisième; « c'est une vieille carriole « à laquelle je ne voudrais pas mettre mon âne !

« Les misérables!... parler ainsi de la berline du roi « Stanislas! » dit Ménard. Mais il murmure ces mots tellement bas , que personne ne se doute qu'il a parlé.

« Encore une fois, » dit Dubourg, « taisez-vous, ou « nous vous apprendrons à qui vous avez affaire.

« Vraiment! » disent les manants en brandissant leurs gourdins, « nous pourrions ben te faire voir autre « chose!... »

Frédéric, qui jusqu'alors avait gardé le silence, tire de sa poche une paire de pistolets; et s'avançant près de la table où sont établis les quatre buveurs : « Mes- « sieurs, » dit-il d'un ton fort calme, « quel que soit le titre

« que nous portions , nous sommes des hommes , et nous « saurons vous le prouver ; nous ne sommes pas habi- « tués à nous servir de bâtons ; mais voici qui rendra • la partie égale entre nous. Tout le monde sait tirer « un pistolet... Voyons qui de vous commencera avec

« moi.

« Oui , » dit Dubourg en sortant à son tour de sa poche des pistolets d'un plus gros calibre , « et voilà pour « celui qui se présentera en second. »

A la vue des pistolets les marchands pâlissent et laissent tomber leurs gourdins : les êtres qui abusent de leur force pour outrager ceux qu'ils jugent plus faibles qu'eux deviennent en général fort lâches et fort sots devant de tels arguments.

Goton pousse de grands cris à l'aspect des armes à feu ; l'aubergiste accourt en boitant, et M. Ménard, voulant reculer précipitamment dans le fond du couloir, où il ne fait pas clair , va se jeter sur l'hôtesse qui venait à son tour savoir ce qui se passait dans la salle.

L'hôtesse, avec qui nous n'avons pas encore fait connaissance , était une petite femme d'une cinquantaine d'années, à peu près aussi large que haute. Depuis quelque temps son embonpoint s'était tellement accru , qu'elle n'allait qu'avec difficulté de son comptoir à sa cuisine ; encore fallait-il qu'elle eût la précaution de saupoudrer certaine partie de sa personne avec de la farine, sans quoi madame se coupait en marchant, comme les petits enfants.

Cette difficulté de faire mouvoir son individu rendait l'hôtesse fort sédentaire; elle passait presque toute sa vie assise dans un fauteuil, que le charpentier de l'endroit nvnit fait d'une dimension capable de recevoir l'énorme surface de son centre de gravité. Cette manière de vivre, loin de diminuer son embonpoint , lui laissait au con-

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traire faire chaque jour de rapides progrès. Cela commençait à devenir inquiétant, et l'aubergiste, qui boitait, mettait cinq minutes à faire le tour de sa femme.

L'hôtesse avait entendu les cris de Goton , les exclamations de son mari , et , se doutant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, elle avait quitté son large fauteuil et enfilé le corridor qui conduisait à la grande salle. Comme ce corridor était étroit , l'hôtesse en bouchait hermétiquement la largeur, et sa personne frottait contre les deux cloisons qui formaient le couloir ; il eût donc été impossible h quelqu'un de le traverser en même temps que l'hôtesse, à moins de sauter par-dessus sa tête ou d'essayer de passer entre ses jambes.

C'est contre cette énorme masse que M. Ménard , auquel la vue des pistolets a rendu ses jambes de vingt ans, est aller se jeter, en voulant se sauver loin du théâtre du combat. Malgré.la violence avec laquelle le précepteur s'rst précipité sur elle , l'hôtesse n'en est point ébranlée ; ferme comme un roc , et d'ailleurs soutenue par les deux côtés du corridor, la grosse maman se contente décrier d'une petite voix de fausset , un « Qu'est-ce que c'est?. . . « qui va là?... »

Ménard , encore étourdi du coup qu'il s'est donné , veut, malgré cela, obtenir le passage, et il revient vers la personne qu'il a cognée , espérant qu'elle se sera rangée d'un côté ou d'un autre, il prend à droite, et va se frapper le nez contre une gorge qui dame le pion à celle de la Vénus hottentote ; il se recule et prend à gauche. .., il va embrasser le haut d'un bras qui masquerait une croisée.

« Ah! mon Dieu!.., où £uis-je?» dit le pauvre Ménard , qui ne comprend rien à ce qu'il rencontre , et voulant toujours avancer, va la tête en avant comme les béliers, tandis que l'hôtesse cric plus fort: « Qu'est-ce

« qui est là?... qu'est-ce qu'il veut donc faire?... où veut- « il donc passer ? »

Les cris de l'hôtesse attirent l'attention des voyageurs, car la paix est rétablie dans la grande salle depuis que Frédéric et Dubourg ont montré leurs pistolets ; les quatre marchands sont devenus polis et ont marmotté quelques excuses, dont les jeunes gens se sont contentés , ne désirant point avoir affaire à de pareils adversaires. C'est donc vers le couloir que se porte maintenant l'attention générale.

«C'est la voix de ma femme, » dit l'aubergiste; « pour qu'elle ait quitté son fauteuil , il faut qu'il lui « soit arrivé queuque chose de benémoustillant!... »

L'hôte se dirige vers le couloir, avec Goton , qui tient une lumière-, Dubourg et Frédéric les suivent; ils arrivent devant l'hôtesse, qui crie encore plus fort, parce que le bruit des pas qui approchaient , ayant augmenté la terreur de Ménard, il a voulu à toute force passer, et ne pouvant y réussir ni à droite ni à gauche , s'est mis à quatre pattes, comme les enfants , et tâche de se glisser entre les jambes de la grosse maman ; mais celle-ci , qui ne veut point laisser échapper l'inconnu , qu'elle croît être un voleur, n'a pas trouvé pour le retenir de meilleur moyen que de s'asseoir sur lui; elle se trouve donc à cheval sur Ménard au moment où on vient éclairer la scène .

Goton pousse de grands éclats de rire , l'aubergiste reste ébahi I... Frédéric et Dubourg cherchent à démêler quelque chose dans ce burlesque tableau. « Je n'en puis « plus , » dit Ménard d'une voix éteinte. — « Je le tiens ! . . . « il est pris , » répond l'hôtesse d'un air triomphant*

Le pauvre homme était si bien pris , qu'il allait étouffer si on ne l'eût retiré de là. Mais l'hôte qui est jaloux de sa chaste moitié, qu'il regarde comme h pins belle

femme qu'on puisse rencontrer à cent lieues à la ronde , se baisse précipitamment et tire M. Ménard de dessous les jupons de sa femme, en lâchant des f... : « Mon « drôle ! . . . sacrebleu ! . . . mon camarade ! . . . qu'est-ce que « vous alliez faire là-dessous?... mille z'yeux I...

« — Ah! je t'assure , loup-loup , qu'il a passé bien sa- « gementl... «dit l'hôtesse d'un air mielleux pour calmer les soupçons de son mari ; tandis que Ménard, que l'on est parvenu enfin à remettre au jour , se relève , la perruque retournée et la figure toute bouleversée.

« Mais enfin , mille canards!... mon ami! » reprend l'aubergiste , « vous ne vous étiez paà mis là , sacrebleu , « pour chercher de la violette ?... »

Ménard regarde tout le monde d'un air effaré ; il n'est pas encore revenu à lui. Dubourg arrange l'affaire; il devine pourquoi M. Ménard voulait s'éloigner ; il dissipe les soupçons de l'hôte; il rassure l'hôtesse sur la querelle qui a eu lieu dans la salle , et ordonne à Goton de les conduire à leur appartement ; ce qu'elle fiait, après que l'épouse de l'hôte a bien voulu déboucher le couloir en retournant à son fauteuil.

Le plus bel appartement qu'on puisse donner à nos trois voyageurs consiste en deux chambres fort sales , enjolivées de poutres qui barrent les plafonds , et dans lesquelles les chats et les araignées paraissent avoir l'habitude de tenir compagnie aux voyageurs.

Dans chaque pièce est un mauvais lit ; des rideaux blancs et bleus , qui ressemblent par les dessins à des saladiers de campagne, entourent à demi les couchettes, qui ont chacune plus de cinq pieds de haut.

« L'appartement est modeste , » dit Frédéric en souriant; * mais , à la guerre comme à la guerre : lorsqu'on « voyage il faut s'accommoder de tout, n'est-il pas vrai , « mou cher Ménard ?

« Sans doute , » répond celui-ci ; « une nuit est bientôt « passée , et ces lits paraissent bons... — Il nous fendra « une échelle pour monter dessus ! — liais je n'en vois « que deux, monsieur le comte!

« Oh 1 ne vous inquiétez pas de moi, » dit Dubourg , « je ne me coucherai pas ; j'ai à écrire... , j'ai des dépè- « ches à envoyer... ; je me jetterai dans un fauteuil pour « finir la nuit... — Mais je n'en vois pas, monsieur le « baron... — N'importe , une chaise , un banc !... Quand « on a couché au bivouac , on n'est pas difficile. Mais le « souper tarde bien... je vais donner un coup d'œil èk la « cuisine. »

Dubourg descend ; Frédéric se met à une fenêtre qui donne sur la campagne; la lune éclairait une partie du village , où régnait le calme le plus profond. Le jeune homme compare la vie de Paris à celle des habitants de ce bourg ; il pense que dans ce moment où les villageois se livrent au repos, les brillants citadins courent au spectacle ou dans les salons étaler leur parure et chercher des plaisirs I Mais , pour trouver des contrastes , est-il besojn de sortir de la ville?... Dans cette maison , où l'on danse au premier , on pleure au second la mort d'un époux ou d'un père; au troisième , un jeune homme fait à sa maîtresse une tendre déclaration d'amour ; au quatrième, un ivrogne bat sa femme ; au cinquième , un joueur se prépare à sortir, en emplissant ses poches d'or ; et sous les toits , une jeune fille passera la nuit à travailler afin de gagner du pain pour sa mère.

Pendant que Frédéric se livre à ses réflexions , M. Ménard est allé examiner les lits, et il voit avec douleur que ce coucher , qu'il Jugeait devoir être fort tendre , ne se compose que d'un mauvais matelas et d'une paillasse, laquelle paillasse est à elle seule haute de près de quatre pieds.

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« Quelle mauvaise manie ont ces villageois , avec leurs « énormes paillasses ! » dit Ménard, en visitant les draps qui lui ratissent la main; « moi qui croyais enfoncer «dans la plume!... Voilà de bien méchants draps!... « Et M. le baron qui dit que Ton est bien ici !... Je cou- « cherai avec mon caleçon. Pourvu que le souper nous « dédommage un peu ! . . . »

Dubourg est descendu pour parler au conducteur de sa berline , avec lequel il solde son compte, lui ordonnant de repartir avant le jour ; car Dubourg n'ayant plus que trois louis , sur les dix que Frédéric lui a prêtés -, ne se soucie point de garder plus longtemps une voiture qu'il ne pourrait pas payer. Cette affaire une fois terminée , Dubourg va rôder autour de mademoiselle Goton , à laquelle il voudrait dire deux mots. La servante voit Dubourg d'un œil favorable, parce qu'il s'est bravement conduit avec les marchands forains, et que cela lui a plu ; car un trait de courage plaît aux grosses filles comme aux petites maîtresses ; mais Goton aide son maître à la cuisine , puis elle sert les quatre hommes , qui paraissent disposés à passer la nuit à boire dans l'auberge , et à ne se remettre en route qu'au petit jour.

Les marchands rient et agacent la grosse servante , qui a fort à faire pour se défendre des entreprises un peu familières de ces messieurs ; mais Goton est habituée à livrer bataille à de pareils rustres : elle distribue un soufflet à l'un , un coup de pied à l'autre; elle pince, elle égratigne , et les manants ne l'en trouvent que plus séduisante.

Occupée ainsi de tous côtes , Goton ne peut que glisser deux mots d'espérauce à Dubourg, en lui faisant entendre qu'au point du jour les marchands seront partis , ses maîtres endormis, et elle plus libre... Cette promesse enchante nôtre voyageur ; il tenait alors Goton au bas de

l'escalier ; il lui donne un vigoureux baiser. La grosse fille se sauve ; mais en levant les yeux , Dubourg aperçoit Ménard , qui , un bougeoir à la main , venait savoir si enfin on allait souper, et était resté un peu interdit en voyant le palatin de Rava qui tenait dans ses bras une laveuse de vaisselle.

Dubourg , qui ne se déconcerte jamais, va au-devant de Ménard, en disant : « L'empereur Éliogabale récom- « pensait celui qui inventait un mets nouveau ; moi , j'em- « brasse la personne qui vient m'annoncer que le souper « est préparé. »

Ménard n'en demandait pas davantage ; il remonte avec Dubourg auprès de Frédéric , et Goton vient mettre le couvert dans leur première chambre.

« Mettons -nous à table, et vive la gaité ! «dit Dubourg, qui se sent plus tranquille depuis qu'il sait qu'il sera débarrassé de sa voiture. Ménard répond à cette invitation par un gracieux sourire, et Frédéric se décide enfin a quitter un moment la lune pour s'occuper des choses terrestres.

« Goûtons d'abord ce vin , » dit Dubourg ; « est-ce du « meilleur, mon enfant ? — Oh ! monsieur, c'est du bon, « car nous n'en avons pas d'autre. — Il est un peu vert , » dit Ménard en faisant la grimace. « — Mafs nous en avons « aussi du blanc qu'est plus doux , » dit Goton. « — Va « nous chercher du blanc, ma chère, va, n'épargne « rien ; tu ne donnés pas tous les jours à souper à des « gens comme nous.

« — Non certes , » dit Ménard , » et il faut espérer que « cette gibelotte sera faite en conséquence. »

Dubourg sert de la gibelotte; mais l'aubergiste, troublé par l'aventure de sa femme dans le couloir, a laissé brûler son ragoût ; et Goton , toujours aux prises avec les quatre marchands , a mis ses ognons trop tard , et son

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lard sans le gratter. Dubourg se tue en vain de dire qu'elle a un fumet délicieux ; Ménard ne répond pas , parce qu'il n'ose point contredire M. le baron ; mais à chaque bouchée sa figure se rembrunit.

« Quel diable de ragoût est-ce là ? » dit Frédéric en repoussant le plat, de gibelotte que Dubourg ne cesse de lui présenter. « Un lapin qui n'a vécu que de choux , des « ognons crus, du lard rance... et par-dessus tout, un « goût de brûlé détestable. ..

« Il est certain , » dit Ménard , « que cela ne répond « pas à ce que nous avait dit M. le baron.

« Que voulez-vous , messieurs ! » dit Dubourg , * un « cuisinier se trompe quelquefois 1... Errare humanum « est , n'est-il pas vrai , monsieur Ménard ? — Monsieur « le baron , un cuisinier ne devrait jamais errare. — C'est « votre faute aussi. Vous lui avez troublé l'esprit; pour- « quoi diable allez-vous vous fourrer sous les jupons de « sa femme ?... — Je ne voulais que passer, monsieur le « baron. — Un mari seul doit passer par ce chemin-là , « monsieur Ménard. — Monsieur le baron, mes inten- « tions étaient pures I — Je n'en ai jamais douté ; mais « votre position était terriblement équivoque. — Mon- « sieur le baron, dans le temple d'Apollon, lespytho- « nisses , placées sur le trépied divin , recevaient l'exha- « laison prophétique par-dessous leur jupon. — Monsieur « Ménard , si ma femme était montée sur ce trépied-là , « j'aurais plaidé en séparation. »

Goton met fin à cette conversation en montant une omelette et du vin blanc. « Ces messieurs sont-ils coh- « tents de la gibelotte ? » dit-elle. « — Elle ne vaut pas le « diable, » s'écrie Frédéric. « — El le est totalement man- « quée , » dit Ménard. — Ma, chère enfant, » dit Dubourg, « les lapins de Bretagne ne sentent point ainsi le « chou.., C'est là qu'on en trouve d'excellents ;... mais

« ici , vous avez une fort mauvaise méthode pour leur « éducation.

« Il parait que monsieur le baron a longtemps vécu en « Bretagne ? » dit Ménard en avançant respectueusement sa main pour prendre une prise dans la tabatière du roi de Prusse , que Dubourg lui présentait. « Oui , mon- « sieur Ménard , et j'avoue que j'ai conservé un faible « pour ce pays-là , . . J'en ai de si doux souvenirs ! ... Ah ! « le beau ciel que celui de la Bretagne I... Et ses campa- « gnes 1 . . . comme elles sont jolies ! Quels gras pâturages , «quels bocages enchanteurs 1... Vous faites plusieurs « lieues loin de la ville sans quitter les ombrages , les « berceaux , les sentiers fleuris , qui font des champs de «la Bretagne un jardin continuel. — Mais la Pologne, « monsieur le baron ? — Ah ! la Pologne a bien son mé- « rite , certainement 1... Y avez- vous été , monsieur Mé- « nard ? — Je n'ai pas eu cet honneur, monsieur le baron. « — Puisque vous ne la connaissez pas , je vous en parlerai « souvent. — Ce doit être un pays bien curieux ? — Fort * curieux , fort pittoresque et fort intéressant ; nous avons « surtout les monts Krapach , auprès desquels le mont « Genis n'est qu'une petite colline 1.., — Oh 1 oh !... ces « monts ne sont-ils pas couverts de neige ? — Presque « toute l'année. Je possède un château sur le pic de l'un a de ces rochers , au sommet duquel il n'y a que les cha- « mois qui puissent grimper. — Et comment arrive-t-on « à votre château, monsieur le baron ? — J'ai fait con- « struire un escalier tournant dans l'intérieur de la mon- « tagne; cela m'a coûté cent mille francs; mais c'est une a chose superbe , et que l'on vient admirer de cent lieues « à la ronde. J'espère bien , monsieur Ménard, que j'aurai « le plaisir de vous faire voir tout cela, et de vous possé- «der quelque temps à mon château de Krapach... Je « vous y ferai boire d'un certain vin de Tokai , qui me

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« vient de la cave de Tékély , et dont vous me direz des « nouvelles... — Ah ! monsieur le baron , vous me com- « blez.. . Mais il doit faire bien froid dans votre château ! « — Il y faisait en effet très froid du temps de mes aïeux ; « mais grâce aux nouvelles lumières du siècle , j'aitrouvé * le moyen d'en adoucir la température , moyen bien « simple , et qui remplit parfaitement mon objet. — Quel « est-il donc , monsieur le baron ? — J'ai fait établir un « gazomètre au-dessous de mon château ; le gaz, comme « vous savez , donne beaucoup de chaleur à la terre , et « c'est au point qu'au-dessus des endroits où passent les « conduits , il me vient des petits pois au mois de jan- « vier... Eh ! mais buvez donc , mon cher comte , vous « allez étouffer. »

Frédéric avait , en effet , beaucoup de peine à entendre tranquillement les discours que Dubourg débitait avec un sérieux imperturbable , tandis que M. Ménard les écoutait avec la plus grande confiance , ne mettant point en doute une seule parole de M. le baron.

Dans ce moment, la conversation fut interrompue par une secousse violente qu'éprouva la maison , laquelle secousse fut suivie d'un craquement épouvantable.

« Ah! mon Dieu , » ditMénard , « qu'est-ce que cela?... « Cette maison ne paraît point solide... — Est-ce qu'on « tire le canon pour notre arrivée dans le village ? » demande Dubourg à Goton , qui riait. « — - Non , non , « monsieur... ce n'est rien , » répond la servante , « c'est « madame qui se couche , v'Ià tout ! »

Cette explication fait rire les jeunes gens ; mais Ménard n'est tranquille que lorsqu'il est certain que l'hôtesse couche au même étage que lui ; il ne consentirait point à passer la nuit au-dessous d'une femme qui , en se retournant, fait remuer sa maison; c'est déjà beaucoup de rester sous le même toit qu'elle.

Le petit vin blanc, un peu plus agréable que le rouge, a fait manger une omelette au persil , que Dubourg veut en vain faire passer pour de l'estragon. Pour dessert, on ne peut offrir aux voyageurs que du fromage de géromé , qui pourrait au besoin arriver seul sur la table , et dont l'odeur fait reculer Frédéric , qui quitte sa place et va se coucher dans la chambre du fond , en ordonnant à la servante de les réveiller de grand matin, ne désirant pas prolonger son séjour dans l'auberge.

M. Ménard croit devoir tenir compagnie à M. le baron, qui lui verse force rasades et s'extasie sur le goût du fromage anisé qui , dit-il , lui rappelle celui qu'il a mangé en Suisse , ce qui ôte à l'ancien précepteur l'envie d'aller goûter ou souper dans un chalet.

« Oui , monsieur Ménard,» dit Dubourg, « si vous alliez « à Gruyère, petite ville de la Suisse, fort renommée pour « ses fromages qui font toute sa richesse , vous sentiriez « d'une lieue les chalets dans lesquels on les fabrique. « Quand on a couché une nuit dans un de ces chalets, on « sent le fromage pendant huit jours , ce qui est excellent a pour la poitrine. Mais vous devez avoir besoin de re- « pos , monsieur Ménard , couchez-vous. Moi , je passe- « rai la nuit à écrire... — Monsieur le baron , je n'oserai «jamais me permettre devant vous... — Eh! pourquoi « donc!... Diogène se couchait dans son tonneau devant « Alexandre , et Gratès ne se gênait pas pour montrer son « derrière à ses concitoyens. —C'est vous qui l'ordon- « nez , monsieur le baron ?... — Je ne vous ordonne pas « de me montrer votre derrière , monsieur Ménard , mais «je vous engage à vous coucher, comme si je n'étais « pas là. »

La fatigue et le petit vin blanc rendaient à Ménnrd le sommeil nécessaire ; il ne se fait donc pas prier davantage: il passe derrière les rideaux à bouquets, et se dis-

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pose à se coucher. Pendant ce temps , Dubourg, assis dans un coin de la chambre, devant une table sur laquelle il fait semblant d'examiner des papiers et de prendre des notes, attend avec impatience que le précepteur soit endormi pour donner au conducteur de la berline le signal du départ, car il craint que Ménard ne se réveille de bonne heure , et il serait fort embarrassé si sa voiture n'était pas alors loin du village. Ce motif l'engage à presser le départ du postillon.

La porte de la cour n'est point fermée; Goton seule veille à ce qui se passe , et Dubourg sait le moyen de la rendre discrète.

Depuis près d'un quart d'heure Ménard est passé derrière ses rideaux ; Dubourg le croit endormi , il va descendre, quand il entend quelques plaintes partir du côté du lit : « Vous sentiriez- vous indisposé , monsieur Mé- « nard ? » dit-il en approchant des rideaux qu'il entrouvre légèrement.

Mais quelle est sa surprise de trouver le pauvre Ménard qui, en chemise , en caleçon et en bonnet de coton, est encore debout contre son lit , sur lequel il essaie en vain de monter avec l'aide d'une petite chaise qui ne suffit pas pour élever ses courtes jambes à la hauteur de son matelas.

« Comment , monsieur Ménard , vous n'êtes pas en- « core couché ? — Non , monsieur le baron , car voilà dix « minutes que j'essaie en vain de monter dans mon lit... « N'est-ce pas une horreur ! . . . n'est-ce pas se moquer des « voyageurs , que de leur faire des couchettes qui tou- « chent au plafond]... Tout le monde n'a pas six pieds « de haut!... et à moins d'être un géant... — Allons , « calmez- vous , monsieur Ménard : que ne m'appeliez- « vous à votre aide? — Ah ! monsieur le baron , je n'au- « rais pas osé me permettre... — Vous aviez tort, car

« enfin vous ne pouvez pas passer la nuit à essayer de « grimper dans votre lit. »

Et, sans attendre sa réponse, Dubourg fait monter Ménard sur la chaise ; puis , le poussant vigoureusement en plaçant ses deux mains .sur certaine rotondité que le précepteur avait de la peine à lever, il se met en devoir de le hisser dans son lit. « Sic itur ad astra , » dit Dûbourg. « — Labor improbus omnia vincit, » répond Ménard , en tâchant de saisir son traversin.

« Ouf!... » dit Dubourg. — « J'y suis , monsieur le « baron , » s'écrie Ménard , enchanté d'être enfin couché. « — C'est bien heureux ! Bonne nuit alors. — - Mille rea merctments , monsieur le baron ! »

Dubourg, en s'éloignant du lit , a soin d'ôter la chaise qui était placée tout contre ; de cette manière il est certain que Ménard ne se lèvera que lorsqu'il le voudra bien. Cette précaution pouvait mettre Ménard dans une fâcheuse situation ; c'est ce que la suite nous apprendra.

Ménard n'est pas au lit depuis cinq minutes, qu'il ronfle profondément. «Bon! me voilà tranquille, » dit Dubourg ; et , prenant sa lumière , il descend doucement dans la cour. En passant devant la grande salle , il y jette un coup d'oeil : deux des marchands forains sont endormis sur la table ; les deux autres boivent encore ; mais tout fait présumer qu'ils ne tarderont pas à en faire autant que leurs compagnons.

Dubourg va trouver son postillon , et lui mettant une pièce de cent sous dans la main , lui ordonne de partir sur-le-champ. En un moment les chevaux sont mis , et la berline du noble palatin est loin de l'auberge et du village.

« Mais comment que vous ferez donc pour vous en re- • tourner demain ? » dit Goton , qui est venue rejoindre Dubourg dans la cour, et regarde la voiture s'éloigner*

• Oh ! nous avoos une autre voiture , une bonne chaise « de poste que l'on nous raccommode ; quant à ce que je « viens de faire, je t'apprendrai ce qu'il faut dire : en- « tends-tu , Goton ? »

En disant cela , Dubourg glisse aussi deux pièces de cent sous dans la poche de la servante; c'était plus que la pauvre fille n'en gagnait souvent en six mois dans sa misérable auberge , et la vue des deux pièces rondes la rend docile comme un agneau.

« Oh ! ça suffit , » dit-elle , pendant que Dtibourg entoure de ses bras ses robustes appas. « Ça suffit ! je dis « ce qu'on veut, moi , voyez vous 1 d'ailleurs c'te voiture « était à vous... et vous étiez bien le maître... Ah ! jarni ! « vous me chatouillez! ne pincez donc pas si fort!... Oh! «c'est bête, ça.

« — Où donc est ta chambre , Goton ?. . . — Ma cham- « brc ? Ah ! je n'ai pas de chambre , moi ! je couche là- « bas , tenez , dans c'te petite étable , avec la vache... « Ah ! dam' ! je n'ai qu'une grosse paillasse à terre pour « lit, parce que, l'été, la bourgeoise dit qu'on n'a pas « besoin d'user des draps... oh ! d'ailleurs , il ne fait pas « froid là-dedans, Bebelle me tient chaud. — Qu'est-ce « que c'est que Bebelle? — C'est not' vache, donc!... « oh ! elle est si douce... Mais comme i' pince !... ah ! « Dieu ! queu pinceu vous faites. . . — Viens dans ta cham- « bre , nous y serons mieux pour causer.. . avec toi , Go- « ton, l'étable devient un boudoir, et la paille de la plume! « — Quoi que c'est qu'un boudoir?. .. — Viens toujours, «je te l'apprendrai. — Et les marchands? — Ils n'ont

• plus besoin de toi... n'ont-ils pas payé leur dépense? « — Oh! oui!... d'ailleurs not' maître les connaît. — «.En ce cas, il est inutile que tu veilles davantage. — « Mais s'ils avaient besoin de queuque chose?... — Il y « en a déjà deux qui dorment profondément ; les deux

UNE AUflfeBGE DE VILLAGE. 73

« autres ne vont pas tarder à en faire autant. Viens , te « dis-je ; c'est une sottise d'attendre le jour pour eux... « Tu as besoin de dormir, Goton... »

La servante était à demi vaincue. Elle ne résiste plus aux raisons de Dubourg, et se laisse entraîner vers Tétable , dans laquelle ils entrent tous les deux, en tirant sur eux la porte tout contre ; car retable ne se fermait qu'en dehors par un crochet de fer ; mais la servante y dormait sans crainte , ne redoutant pas les voleurs.

Cependant un des marchands forains ne s'était pas endormi ; Goton l'occupait aussi , et il attendait que ses compagnons fussent livrés au sommeil pour chercher à se rapprocher de la jolie servante. Cet homme avait remarqué que l'un des étrangers rôdait souvent autour de mademoiselle Goton , et cela lui avait donné de l'humeur; mais il n'avait pas osé le surveiller de trop près , parce que le souvenir des pistolets le tenait encore en respect.

Lorsque ses trois camarades ont chacun la tête dans leurs mains , appuyées sur la table, il se lève doucement , et se dispose à chercher Goton , dont il connaît la chambre à coucher. Il ne prend pas de lumière, pour ne point trahir sa marche , et s'avance à pas de loup vers l'étable.

Il en est encore à dix pas , et déjà il distingue deux voix qui se disent de fort jolies choses... il s'approche encore... et il saisit fort distinctement le fil du discours; car Dubourg et Goton, ne se croyant entourés que d'animaux , se livraient sans réserve au plaisir de la conversation.

Le marchand est furieux ; mais comment se venger?... Il ne se soucie plus de chercher querelle à Dubourg ; appeler l'hôte ce serait perdre son temps : le cher homme et sa femme s'enferment et se barricadent pour ne pas être dérangés ; et d'ailleurs qui oserait se charger de faire lever l'hôtesse? puis, après tout, que leur importe que

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leur servante couche avec un voyageur? il est probable qu'ils ne répondent point de la vertu de Goton.

Le marchand veut jouer quelque tour au couple amoureux. Il ne trouve rien de mieux que de mettre bien doucement le crochet de fer qui ferme en dehors la porte de l'étable, puis s'éloigne enchanté, en se disant : « Vous « ne sortirez de là que lorsqu'on ira vous délivrer ; car « la porte est solide , et je vous défie de la briser. »

Notre homme va rejoindre ses compagnons. Bientôt le jour commence à poindre ; c'est l'heure où leurs affaires forcent les marchands à se mettre en route. Ils sont bientôt debout, et, en prenant leurs ballots, écoutent le récit du tour que leur camarade vient de jouer à l'étranger. Tous y applaudissent , enchantés de se venger d'un homme qui n'a pas eu peur de leurs gourdins ; et ils quittent l'auberge , en riant de la scène qui s'y passera le matin.

Pendant que ces événements se sont passés, Ménard n'est pas resté aussi tranquille que nous l'avons laissé. Le petit vin blanc, dont monsieur le baron lui a versé fréquemment, a produit son effet. Ménard se réveille... Il se retourne , il avance son bras en dehors de son lit pour rencontrer la chaise qui doit l'aidera descendre; car dans ces misérables auberges il n'y a point de table de nuit ; il faut donc se lever pour chercher ce dont on a besoin.

Mais c'est en vain qu'il allonge les bras et tâtonne de tous côtés... Point de chaise!... Gomment donc descendre de ce lit qui frise le plafond?... et cependant Ménard sent que cela lui devient fort nécessaire... Il écoute : il n'entend rien. . Il eutr'ouvre ses rideaux... la plus profonde obscurité règne dans la chambre ; M* le baron se sera endormi sur une chaise, comme il en avait le projet ; et d'ailleurs comment oser prier M. le palatin de Rava

de lui donner le... Ménard ne le pourra jamais !... D'un autre côté , se jeter à bas du lit c'est s'exposer à se blesser, ou tout au moins à ne plus pouvoir y remonter. Tout cela est fort embarrassant , et le pauvre Ménard , assis sur son séant, ne sait quel parti prendre et sent augmenter h chaque instant son envie d'être en bas.

Nécessité n'a point de loi, dit un vieux proverbe; et puis , M. le baron est si bon , si complaisant , si serviable ! Tout cela enhardit Ménard : il tousse, légèrement d'abord, ensuite un peu plus fort... puis il se hasarde à prononcer bien bas : « Monsieur le baron... si vous ne « dormez pas... oserai -je vous demander un secours? .. « Je suis bien embarrassé , monsieur le baron. »

Mais dans ce moment le baron Dubourg était avec Croton , occupé à lui apprendre ce que c'est qu'un boudoir, et comment une mansarde , un bosquet , un grenier, une grotte, une cuisine , une cave , une étable même peut mériter ce nom , lorsqu'on y est avec la personne que l'on aime, et Goton comprenait cela parfaitement, parce qu'elle avait l'entendement facile , et que Dubourg , qui avait été à l'enseignement mutuel , faisait fort bien !e moniteur.

« Il parait que M. le baron dort profondément, » se dit Ménard : « maudite auberge 1... lit infernal où je ne « puis pas me retourner sans me piquer les fesses. . . car je 9 crois que le matelas est fait de paille d'à voinel... Allons, « arrive ce qu'il pourra... Je vais tâcher de me lai?-: r « glisser. »

Déjà Ménard a une de ses petites jambes hors du lit , il va sortir l'autre... quand un fracas épouvantable se fait entendre dans la -chambre : une chaise est renversée, un vase placé dessus tombe et se brise... Plusieurs objets glissent le long des murs , puis se sauvent en poussant la porte qui [donne sur le carré... Ménard est glacé de ter-

76 SGEUfiANNE. ->

reur... Il appelle d'une voix étouffée : «Monsieur le « baron... monsieur le baron... est-ce vous? »

On ne lui répond pas... Le pauvre homme ne se sent plus le courage de quitter son lit ; il se fourre dans sa couverture , se cache la tête sous les draps , et la frayeur qu'il vient d'avoir lui faisant perdre toute retenue , il ne lui est bientôt plus nécessaire de descendre de son lit, où il se rendort sans être troublé davantage , parce que ce n'étaient ni des voleurs ni des lutins qui avaient fait ce vacarme dans sa chambre , mais tout simplement deux chats qui , trouvant la porte ouverte , étaient allés visiter leur demeure ordinaire. En se disputant un morceau de lapin , que M. le baron avait jeté sous la table, tout en assurant qu'il était excellent , les deux matous avaient renversé une chaise sur laquelle était un pot à l'eau , dont la chute les avait tellement effrayés eux-mêmes , qu'ils s'étaient sur-le-champ sauvés par l'escalier en abandonnant le sujet de la bataille.

Cependant le jour est venu. L'aubergiste quitte sa chaste moitié , qui se lève à six heures pour être habillée à neuf. Frédéric s'éveille ; Ménard en fait autant et se retourne dans son lit, où il est fort mal à son aise, par des raisons que vous devinez bien. Dubourg, qui n'a plus rien à apprendre à Goton , veut regagner sa chambre , et Goton a plus de peine que d'ordinaire à quitter sa paillasse , parce que les leçons de Dubourg l'ont fatiguée. Mais c'est en vain que ce dernier veut sortir de retable. Depuis cinq minutes il pousse et secoue la porte qui ne s'ouvre pas.

« Goton... Goton, est-ce que tu as fermé la porte? » dit Dubourg. — « Bah! aile ne ferme pas, » répond la grosse ûlle en se frottant les yeux. — « Cependant je ne « puis pas l'ouvrir. . . — Poussez fort ! . . . — Je pousse tant « que je peux , mais elle ne s'ouvre point. — Ah ! que ces

« hommes de la ville sont mignons I » dit la servante en se levant; et elle va donner un grand coup de poing dans la porte qui ne s'ouvre pas davantage.

« Jarni 1 faut qu'on ait mis le crochet en dehors !... — « Qui diable a pu nous jouer ce tour-là?... — Pardi 1 ça « ne peut être qu'un des marchands... parce qu'ils me «reluquaient, voyez-vous!... et peut-être ben qu'ils « auront vu... que vous étiez là... — Je n'ai pourtant pas « envie de passer ma journée dans retable. . . — J' vas vous « traire du lait . . . — Bien obligé. . . — Vous me conterez « queuque chose... — Je ne sais plus rien... Cette odeur « de vache. . . ce fumier me porte à la tête ! . . . — Eh ben ! « tout à l'heure vous disiez que c't'étable était un petit... « comment donc ?. . . un petit bouloir ben gentil avec moi . . . « — Ahl tout à l'heure et à présent, c'est différent!... « Pour qu'un endroit nous plaise, Goton, il faut que nous « ne soyons pas forcés d'y rester. Mais il fait grand jour ; « si cette lucarne n'était pas si étroite. . . on pourrait sortir «parla... — Oh Ignia pas moyen... — Ah! quelle idée!... « C'est cela ! il faut tirer parti de la circonstance... Ap- « proche cette pierre, Goton... monte avec moi pour que « nous soyons à la hauteur de la lucarne. . . et crie comme «moi... — Que je crie, quoi? — Ce que je crierai. »

Dubourg approche sa tête de l'ouverture que l'on a pratiquée au-dessus de la porte, et se met à crier de toutes ses forces : « Au voleur !... au secours!... arrêtez la « voiture ! au voleur!... » Et Goton lui dit tout bas : — « Où que sont donc les voleux? » Et Dubourg lui répète : « — Veux- tu bien faire ce que je te dis?... — Allons , « j'vas crier, » dit la servante, « pisque ça vous amuse. » Et la grosse voix de Goton, se mêlant à celle de Dubourg, met en un moment toute la maison et une partie du village sur pied.

L'aubergiste accourt aussi vite que le lui permet sa

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jambe gauche plus courte que la droite de deux pouces. Frédéric sort de sa chambre ; Ménard se remet sur sou séant , et, avec l'aide de son élève , parvient à descendre de son lit. Il passe à la hâte sa redingote et descend sur les pas de Frédéric qui a reconnu la voix de Dubourg , et qui est plus curieux qu'effrayé , se doutant que c'est encore une histoire fabriquée par M. le baron.

Tout le monde se rend dans la cour. Les habitants des environs , quelques journaliers allant à leur travail , entrent aussi dans l'auberge, attirés par les cris de Dubourg, qui ne cesse de répéter : « Au voleur!... arrêtez la voi- « ture. »

Tout le monde se retourne : on ne voit pas de voiture, et Goton crie à tue-tête : « La berline de M. le baron s'est « enfuie. »

On approche de rétable dont on commence par ouvrir la porte , et Dubourg en sort comme un furieux , criant , se démenant , courant dans la cour, et ne faisant pas attention qu'une partie de sa culotte est tachée de bouze de vache.

« Qu'y a-t-il donc, monsieur le baron? » demande Ménard avec effroi. « — Ce qu'il y a ?... ma berline... « ce scélérat de postillon !... il se sauve... il me fem- « mène... avec cinquante mille francs en or que j'avais «mis dans l'un des coffres... — Ah! mon Dieu!... — « La berline de mon père! ... La voiture des Potoski 1 ... Ce « n'est pas l'argent que je regrette ! mais une berline dans « laquelle la princesse de Hongrie!... Ah!... mes amis, « courez de tous côtés... répandez-vous sur toutes les « routes... cent louis à celui qui me la ramènera ! — « Cent louis à celui qui rapportera la voiture, » dit Goton. — « Ils sepont bien habiles s'ils la rejoignent , » dit tout bas Dubourg; « elle doit être maintenant fort près « de Paris.

« Mais comment vous trouviez-vous enfermé dans l'é- « table avec Goton ? » demande l'aubergiste. — « Ce n'est « que trop facile à concevoir. J'avais dans la nuit ence tendu du bruit dans la cour ; je suis descendu douce cernent, j'ai trouvé mon drôle qui mettait les chevaux « à la voiture, pour se sauver pendant notre sommeil. « Malheureusement je n'avais pas d'armes , et ce postil- « Jon est un gaillard plus fort que moi. J'ai voulu vous « aller chercher, mais le scélérat m'a saisi , et , maigre « ma résistance , m'a fait entrer dans cette étable , où « dormait cette fille, et où il nous a enfermés. Nous nous « sommes mis sur-le-champ à crier... mais vous dormez « comme des sourds ! . . .

« Ah 1 ça, c'est ben vrai , » dit Goton , qui comprend maintenant pourquoi Dubourg lui a fait crier au voleur. « — Il faut courir chez M. le maire, » dit Ménard ; il « faut qu'il mette en marche la force armée... vous avez a sans doute un maire ici ? — Oui, monsieur, c'est lemar- « chand de vin de l'endroit ; mais pour avoir la force arec mée , faut envoyer à la ville voisine , et c'est l'affaire de « deux petites heures. — Calmez- vous, mon cher Mé- « nard,» dit Frédéric en souriant, « nous avons une bonne « chaise de poste pour remplacer la berline de M. le baron . « — Mais, monsieur le comte, cinquante mille francs en « or... — Oh ! ce n'est pas la perte de cette somme qui « m'afflige , » dit Dubourg , « ma fortune est au-dessus « de ce revers. Heureusement il me reste encore quinze « mille francs dans mon portefeuille , pour subvenir aux « premiers frais de mon voyage... mais c'est ma gardece robe que je regrette ; c'est une énorme malle renfer- « mant du linge et des habits , et qui était cachée sous la «e voiture. — il est certain, » dit Frédéric en regardant malignement Dubourg et Goton, « il est certain que « vous avez maintenant besoin de changer de vête*

HO SQEUfi ANNE.

* ments... car il parait que vous êtes tombé dans l'é- « table.

« À coup sûr je n'y suis pas entré de bonne volonté , » icpond Dubourg en regardant Frédéric d'un air qui si- £ aille : Tu avais bien besoin de parler de ça ! « Deman- « dezà Goton comme le drôle m'a poussé ! — Oh ! ça ! « oui , » dit la servante , « il vous a fait tomber plus de « quatre fois!... — Au reste, mon ami , ma garde-robe « est à votre service , » dit Frédéric. « — Ainsi que la « mienne , monsieur le baron , » ajoute Ménard en saluant Dubourg et en remontant dans sa chambre pour achever de s'habiller, pendant que le baron lui promet d'aller porter sa plainte chez le maire.

Le postillon aux gages de Frédéric vient enfin avertir les voyageurs que la chaise est en état.

Ménard descend de sa chambre en bénissant le ciel de ce qu'ils vont enfin quitter cette auberge , qui leur a été si fatale. Goton descend après lui , et s'approchant de l'oreille de Dubourg : « Vous avez un compagnon qu'est « ben mal élevé, » lui dit la servante : « à son âge!... « faire des choses comme ça... si mon petit frère en fai- « sait autant , on lui donnerait le fouet !... »

Deux mots mettent Dubourg au fait; il ne peut s'empêcher de rire d'un événement dont il a été cause ; tandis que Ménard regarde avec colère la servante , qui lui fait la grimace , hausse les épaules , et le poursuit en disant à demi- voix : «Fi 1... que c'est vilain !... un petit «homme de cinquante ans !... qui n'est pas encore « propre! »

Mais la chaise attend les voyageurs , et chacun y monte avec plaisir : Dubourg, enchanté d'être débarrassé de sa voiture ; Ménard , impatient de s'éloigner de Goton, et de l'auberge qu'il a prise en aversion ; et Frédéric , trouvant que l'on est beaucoup mieux dans sa chaise djé

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