‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · NOUVELLE MANIEBE DE FA1BE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

NOUVELLE MANIEBE DE FA1BE CONNAISSANCE

mal suspendu faisait à chaque instant sauter les voyageurs,

Frédéric ne peut s'empêcher de sourire en entrant dans la voiture du palatin ; mais Dubourg s'empresse de prendre la parole , et s'adressant à M. Ménard , qui , modestement assis sur le devant, n'avait encore porté que quelques regards furtifs autour de lui : « Vous voyez , » lui dit-il , « une voiture qui est plus vieille que nous !... « elle a appartenu à mon aïeul... C'est dans cette même « voiture qu'il sauva Stanislas Leczinski , poursuivi alors « par son compétiteur Auguste , qui était protégé par le « czar. tandis que Charles XII appuyait Stanislas... « Mais vous savez tout cela mieux que moi , monsieur « Ménard , car vous êtes un savant ! — Ah ! monsieur le « baron 1 — Pour en revenir à cette voiture , tous mes « parents la révèrent comme moi ; c'est une voiture de fa- « mille. Lorsque mon père quitta Cracovie , dans un mo- « ment de trouble , cette modeste berline renfermait six « millions, tant en or qu'en pierreries; c'était un débris « de sa fortune, avec lequel il voulait aller se retirer en « Bretagne, où l'on mange d'excellent beurre et du lai-

• tage délicieux!... »

Ici Frédéric, qui, aux six millions , s'était fortement mordu les lèvres, se mit à tousser pour cacher son envie de rire , tandis que M. Ménard ne regardait plus la voiture que d'un air respectueux.

« Vous sentez bien , monsieur Ménard , » reprend Dubourg en s'essuyant avec un foulard qu'il avait mis dans le gousset de son gilet , afin de se donner un air étranger, « vous sentez qu'on tient à une voiture qui nous « rappelle de si honorables souvenirs. Je sais bien qu'elle « n'est pas moderne, et qu'elle pourrait être mieux sus- « pendue ; vingt fois mon intendant a voulu la faire re-

• peindre et mettre une nouvelle tenture dans l'intérieur.

« je ne l'ai pas voulu. Cette place , où je suis , a été occu « pce par le roi Stanislas ; celle où vous êtes , par une prin

* cesse de Hongrie ; et je vous avoue , monsieur M énard « que je tiens à ne point changer ce velours d'Utrecht « qui a eu l'honneur de supporter ces illustres person « nages.

• Je partage bien vos sentiments à cet égard , mon- « sieur le baron, » dit Ménard, qui, déjà ravi de voyager avec deux hommes d'un rang distingué , ne savait plus comment se tenir, depuis qu'on lui avait dit qu'il occupait la place où s'était assise une princesse de Hongrie. « Cette « voiture doit vous être bien chère... et je vous^ssure , « monsieur le baron , qu'on y est parfaitement , et que « je la trouve très-douce... »

Dans ce moment, un cahot faillit faire sauter M. Ménard sur les genoux de son élève ; mais il reprit, en se retenant à la portière : « Ubi plura nitent in carminé , « non ego paucis offendor maculis. »

EtDubourgyrépondpar: * Vitam impenderevero; » et Frédéric tousse un peu plus fort en regardant par la portière, et M. Ménard dit en s'inclinant : « Monsieur le « baron, je n'en ai jamais douté.

« Forcé de garder l'incognito , » continue Dubourg , « je n'ai emmené personne de ma suite ; et je vous avoue « que je ne m'en trouve pas plus mal ; je déteste ce train , « cette étiquette , tout cet étalage qui accompagne la « grandeur; en voyage, j'ai dépouillé tout cela; je suis « l'homme de la nature, et je vis en simple observateur. « Mais , à propos , mon cher Frédéric , je ne vous ai pas « encore demandé où vous alliez... serait-ce une indiscré- « tion de s'en informer ?

« — Non vraiment , mon ami ; je quitte Paris parce

• que je n'y trouvais que des femmes coquettes ou insen- « sibles , qui ne comprenaient pas ma manière d'aimer.

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« — Eh ! mon cher, c'est que votre manière d'aimer n'est « peut-être pins à la mode !... Au reste , ceci est un dépit « amoureux , je le vois , vous êtes toujours un peu roma- « nesque... un peu sentimental. Il faut que nous gué- « tissions Frédéric de cette folie, n'est-il pas vrai , mon- « sieur Ménard ? — Monsieur le baron , ceci n'est plus « de ma compétence ; et d'ailleurs il faut bien lui passer « quelque chose; vous savez que Sénèque a dit : Non est « magnum ingenium sine mixtura dementiœ'

« C'est très-vrai , » répond Dubourg; « les plus grands « hommes ont eu leurs faiblesses. Àfexandre se grisait ; « Antiochus s'habillait en Bacchus pour plaire à Cleo- « pâtre ; Énée consultait la sibylle de Cumes ; l'empereur a Maximilien est mort d'un excès de melon. Or donc , il « n'y a rien d'étonnant à ce que Frédéric ait un cœur « sensible. »

M. Ménard s'incline devant M. le baron , qui vient de lui donner un petit échantillon de son érudition , et cela n'ajoute pas peu au respect qu'il lui inspire déjà.

- Je n'ai point de but déterminé , » dit Frédéric ; « je « veux cependant voir ces pays qui nous rappellent des « faitsintéressants , ou donnèrent naissance à des hommes « célèbres. On aime à fouler la terre où naquit le génie « qui survit à tant de générations. Dans tout ce qui nous a entoure alors , on croit retrouver le grand homme qui , « par ses écrits , ses faits d'armes ou sa vertu , illustra « son berceau. Enfin , mon ami , c'est par l'Italie que «nous commençons nos voyages... — Eh quoi!... se « pourrait-il... mais, comme vous, je voulais courir le « monde pour ajouter quelques lumières à mes faibles «connaissances. Quelle idée charmante... si nous fai- « sions ce voyage ensemble ?.. . — Volontiers , mon cher « baron !... cela me sera , je vous jure , fort agréable !... « — Ah ! d'honneur ! je rends grâce au hasard qui m'a

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« fait vous rencontrer !... Quel plaisir de voyager avec « mon intime ami le comte de Montreville et le savant

• M. Ménard ; de mêler ensemble nos réflexions sur les < lieux que nous visiterons , de s'éclairer des remarques « de l'amitié et des connaissances d'un professeur aussi

• distingué ! »

Ménard se confond en saluts et commence des remerciments; mais Dubourg poursuit avec chaleur, et sans lui laisser le temps de répondre.

« Quelle joie de voir avec vous cette antique Rome î... « et cette superbe Gênes; de grimper avec M. Ménard « sur le sommet du Vésuve, et de descendre même dans « le cratère , s'il n'y a point de danger ! Quelle douceur « de visiter avec un ami le tombeau de Virgile et la Grotte « du Chien , et de monter avec un savant sur la Roche « Tarpéienne ! Quelles jouissances nous attendent en « Suisse... ce pays de Guillaume Tell 1... ce berceau de « la liberté dans lequel les mœurs ont conservé toute leur « pureté à travers les orages des révolutions,.. Là nous « recevrons partout la plus touchante hospitalité. ..nous y

• mangerons du fromage , monsieur Ménard... Ah ! quel « fromage 1... Je ne vous garantis pas cependant qu'il « vaille celui de la Bretagne... car il n'y a rien au- « dessus de celui qu'on mange en Bretagne... pays char- « mant , semé de bocages... de prairies et de gras pâtu- « rages... Ah 1 que les vaches y sont belles , monsieur « Ménard!... »

Frédéric pousse Dubourg, pour le faire sortir de la Bretagne, où il revient toujours par un sentiment naturel. Celui-ci se hâte de reprendre : « En Suisse, il n'est « pas rare de manger d'un fromage qui compte quinze ou « vingt ans; les bons Helvétiens ont le talent de le con-

• server un temps infini... — Cela doit être encore meil- « leur que notre roquefort. » dit M. Ménard , qui se sent

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sur son terrain quand on parle de manger. « — Oh ! je « vous en réponds; à côté des vieux fromages suisses, « notre roquefort n'est que du neufch&tel ! Au reste , « monsieur Ménard, si vous voyagez avec moi , j'espère « vous faire manger plus d'une fois du fromage 1... — « Ah 1 monsieur le baron 1... — Nous visiterons les gla- « ciers, nous monterons sur le Saint-Gothard , sur le «Riggil... qu'il faut gravir à quatre pâtes!... quels «points de vue superbes nous contemplerons!... En « descendant dans le pays des Grisons, nous herborise- « rons, M. Ménard cueillera des simples. Nous regar- « derons glaner les jeunes Suissesses... elles portent des «jupons très courts... ah ! que nous verrons de jolies « choses!...

« Eh bien ! mon cher maître , que pensez-vous de « notre projet ? » dit Frédéric à son ancien précepteur. Celui-ci en était enchanté : voyager avec un homme aussi « noble, aussi savant et aussi aimable que le baron Potoski, lui semblait un grand bonheur; et quoique la dureté des coussins et les cahots de la berline lui eussent déjà occasioné quelques écorchures , il se sentait le courage de feire mille lieues dans une voiture qui avait servi au roi Stanislas , et à la place qu'avait occupée une princesse dç Hongrie.

« Certainement, » dit-il , « je ne vois aucun obstacle à a ce que nous voyagions avec M. le baron ; et, à la pre- « roière poste , je vais écrire à M. le comte votre père « pour lui apprendre l'heureuse rencontre que nous avons a faite. . . il ne pourra qu'approuver. . .

a Non pas? non pas I » dit Dubourg. « Oh ! il ne faut « pas, au contraire, en écrireun seul mot à M. le comte!... « Je vous l'ai dit , je voyage incognito. Je ne veux pas « que Ton sache de quel côté j'ai porté mes pas. Mon gou- « vernement veut me nommer ambassadeur à la Porte ,

« mais je ne me soucie point de cette dignité ; M. le comte « pourrait jaser par inadvertance; bientôt toute la France « connaîtrait la route que je tiens , il vaut mieux ne rien « dire.

« Je suis de cet avis , » dit Frédéric. < À quoi bon par- « 1er de tout ceci à mon père ? il m'a laissé liberté entière « d'aller où bon me semblerait , et a -prié M. Ménard de « m'accompagner comme ami , et non comme mentor ; « certes , en voyageant avec M. le baron , je ne puis faire « qu'un extrême plaisir à mon père. Mais , dans sa joie « de me savoir en telle compagnie, il n'y a point de doute « qu'il trahirait votre incognito, et vous seriez alors forcé « de nous quitter.

« En effet, » dit Ménard , «je comprends que... Ce- « pendant... si... »

Dubourg, s'apçrcevant que le précepteur conserve en* core quelques scrupules, s'empresse de tirer de sa poche sa tabatière de corne qu'il présente à Frédéric en le regardant d'un air significatif.

« La reconnaissez-vous , mon cher Frédéric?... c'est « celle que je vous ai fait voir à Paris... — En effet , je « la reconnais, » dit Frédéric , qui ne sait pas encore où Dubourg en veut venir, tandis que M. Ménard jette à son tour un regard sur la tabatière , et attend avec impatience que le baron s'explique.

« Ah !... c'est un objet bien précieux pour moi ! •> dit Dubourg en savourant une prise de tabac. « Vous ne vous « doutez pas , monsieur Ménard , à qui cette simple ta- « batière a appartenu?... — Non, monsieur le baron... « — Toute simple qu'elle est , je ne la changerais pas con- « tre une boîte d'or... C'est la tabatière du roi de Prusse, « monsieur Ménard. — Du roi de Prusse?... — Oui , « monsieur, du grand Frédéric, qui , comme vous le sa- « Yez, aimait beaucoup le tabac, et en mettait souvent

« à même sa poche, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir « aussi des tabatières fort simples, comme tout ce qu'il « portait. C'est lui qui a donné celle-ci à mon père , et « c'est de mon père que je la tiens ! ... — Ah ! monsieur « le baron... si j'osais vous demander la faveur... »

Et Ménard avance avec respect deux de ses doigts pour prendre du tabac dans la tabatière du roi de Prusse , que Dubourg lui présente en souriant.

Ménard prend une prise avec toute l'humilité convenable. Il se bourre le nez d'un tabac qu'il trouve délicieux , et le pauvre homme en éternuant croit avoir une légère ressemblance avec le roi de Prusse. Sa tête n'y est plus, la vapeur des grandeurs se mêle à l'odeur du tabac, et, au troisième éternument, il s'écrie en saluant de nouveau le baron Potoski : « Décidément , il est inu~ « tile d'écrire à M. le comte. »

UNE AUBEBGE DE VILLAGE. — CE QU'lL Y ABRIVE A NOS

VOYAGEUBS.

À la nuit , nos voyageurs sont arrivés dans un assez pauvre village. Dubourg a ordonné à son postillon de les descendre à la meilleure auberge ; mais , comme il n'y en a qu'une dans l'endroit , il faut bien s'en contenter.

Cette auberge était rarement habitée par des voyageurs à voiture, les piétons seuls s'y arrêtaient.

Frédéric était d'avis de ne point coucher dans ce mi* sérable village; mais Dnbourg insista pour y passer la nuit. Il avait ses raisons pour ne pas vouloir aller plus loin avec sa berline ; et, comme M. Ménard se sentait en appétit , et que les débris de son pâté étaient restés dans la chaise de poste, il appuya la proposition de Dubourg.

La voiture entre dans une vaste cour remplie de fumier et de boue. Une douzaine de canards y barbotent dans une mare , et semblent la disputer à des oies qui se promènent majestueusement alentour, tandis que trois pourceaux vont en grognant visiter tous les coins de ce séjour champêtre, et qu'un vieux cheval boiteux se désaltère à une auge , sur les bords de laquelle sont perchées quelques poules , qui pondent indifféremment dans la salle du rez-de-chaussée , dans la rue ou dans la cour, trouvant probablement qu'il y a entre ces lieux fort peu de différence. Enfin , pour compléter ce tableau , quelques lapins, passant par-dessous la haie d'un jardin , dont on a fait une garenne , viennent de temps à autre montrer leur tête, puis se sauvent effrayés par les aboiements d'tm gros dogue , qui semble chargé de surveiller la conduite de toutes les autres bêtes.

Ce n'est pas sans peine que la berline passe sous une mauvaise porte charretière qui depuis longtemps ne se fermait plus. D'un côté , la roue enfonce dans une ornière ; de l'autre , elle passe sur un tas de fumier, ce qui fait craindre un moment à M. Ménard de voir verser la noble berline du palatin de Bava, et surtout de verser avec elle. Mais il en est quitte pour la peur. À l'arrivée de la voiture, les lapins et les pourceaux se sauvent, les canards crient , les oies et les poules s'envolent , et le chien Yient aboyer sous le nez des voyageurs , tandis qu'une douzaine de manants et autant de paysannes ,

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