‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 17 sur 54 · LE PETIT BOIS · texte numérisé non relu

LE PETIT BOIS

Nos voyageurs arrivent sans mésaventure à la ville voisine , où ils s'arrêtent pour déjeuner. Ménard admire avec quel calme leur noble compagnon supporte la double perte qu'il a faite des cinquante mille francs et de sa voiture. « Je suis philosophe , monsieur Ménard , » dit Dubourg , « et je tiens peu à la fortune ; je crois même « que je préférerais la médiocrité à une situation trop « élevée : magna servitus est magna fortuna ! — Vous « n'êtes pas un homme ordinaire , mon cher Dubourg , » dit Frédéric ; « il y a tant de personnes qui n'ont de la « philosophie que dans le bonheur, comme ces poltrons « qui vantent leur courage lorsque le danger est passé ! « — Certainement , » dit Ménard , « je ne suis point am- « bitieux , et je sais me soumettre aux circonstances ; * mais je trouve qu'il faut une grande force d'âme pour « renoncer sans peine à une bonne table et à un bon lit... « et quand je parle d'un bon lit, je n'entends pas un lit « haut ! ... »

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Cependant Dubourg s'aperçoit à l'issue du déjeuner que c'est M. Ménard qui paye la dépense. « Est-ce que tu « n'as pas la bourse du voyage? » dit-il bas à Frédéric. « — Non , c'est à Ménard que mon père a remis nos « fonds... — Diable 1 mais c'est gênant... quand il verra « que je ne paie jamais, que pensera-t-il ? — Pourquoi , « quand tu t'es dit volé , as-tu ajouté que tu avais encore « quinze mille francs dans ton portefeuille?... — Ah ! « pourquoi, pourquoi 1... parce que j'ai voulu faire le « seigneur... et ne pas laisser supposer à ton compagnon « que tu paierais pour moi. — Je n'ose demander les « fonds à Ménard... Je craindrais de le blesser... — Sois « tranquille... je me charge de les lui faire donner volon- « tairement . . . — Comment ?. . . — Tu le verras. — Quand « tu tiendras la caisse , ne va pas trop faire le seigneur, « songe que nous n'avons que cela pour longtemps 1 — « Est-ce que tu me crois encore étourdi et joueur comme « à Paris?... Non , mon cher Frédéric, je suis trop con- « tent de voyager avec toi pour faire des folies : je te ré- « pète que je serai Mentor second. — Oui , ton histoire « dans l'étable est un très joli commencement! — Âh! « il fallait bien trouver un mensonge pour la berline. — «Et il fallait pour cela t'enfermer avec mademoiselle « Goton 1 . . . mauvais sujet ! . . . — Allons , ne fais pas tant « le Caton 1 si mademoiselle Goton avait eu des yeux mélancoliques et une tournure sentimentale, tu aurais « mené paître les vaches avec elle ! — Mais au moins , je « t'en prie , ne fait plus autant de gasconnades A ce bon « Ménard, qui te croit sur parole; car, pour lui ôter le « moindre soupçon , j'ai eu soin de lui dire que jecona naissais beaucoup ta famille, et que tu étais fort consi- « déré à Paris. — -Tu as très bien fait. Je ne lui dis que « ce que je crois nécessaire pour soutenir mon person- « nage ; tu ne veux pas te souvenir que je me suis fait

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