‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · LE PETIT BOIS. 8 S · texte numérisé non relu

LE PETIT BOIS. 8 S

« seigneur polonais ! — C'est pour cela que tu ne lui par- « les que de la Bretagne ! »

Les voyageurs sont remontés en voiture. Avant d'arriver à la ville dans laquelle ils doivent coucher, ils ont à traverser un bois très épais , et Dubourg , qui a son projet , commence par donner un tour sérieux à la conversation, car il sait fort bien que la disposition d'esprit grossit ou diminue les objets, et que dans le monde, comme au théâtre , il faut savoir amener et préparer ses événements , pour qu'ils fassent plus d'effet.

« Je ne connais rien au-dessus du plaisir de voyager, » dit Dubourg ; « pourquoi faut-il qu'il soit souvent trou- « blé par la pensie que quelques événements fâcheux « peuvent déranger tous nos projets !. .. — Il en est ainsi « de toutes les jouissances de la vie , » dit Frédéric ; « en « connaissez-vous sur lesquelles on puisse compter pour « le lendemain?... C'est un grand bonheur d'être aimé « d'une femme que l'on adore... mais alors que l'on croit « lui plaire, que Ton compte sur son cœur, sur ses ser- « ments... alors arrive un jeune Adonis qui la séduit , un « beau guerrier qui lui tourne la tête, un bel esprit qui « la charme... et cette femme, jusqu'alors fidèle, vous « trahit au moment où vous comptiez le plus sur son « amour. Hélas I il ne dépend souvent que d'une légère «circonstance, ce bonheur de tout notre avenir, dont « l'édifice s'écroule comme un château de cartes I — M. de « Montreville parle fort sagement , » dit M énard ; « on « est souvent fort trompé dans ses espérances ; com- « bien de fois n'ai -je point été dîner chez un traiteur «en renom où le potage était manqué!... — Un « philosophe supporte ces revers , soit en fortune , en « amour, ou en plaisirs , » dit Dubourg ; « mais il est « de ces choses contre lesquelles toute la philosophie «ne saurait tenir... comme, par exemple, d'être at-

« taqué sur une route et assassiné par ôfis brigands. » Ces mots'font frissonner Ménard ; sa mine s'allonge , son regard devient inquiet , et il se retourne vers Dubourg, dont la figure est alors empreinte d'une expression sombre qui n'a rien de rassurant.

« Ces événements sont en effet bien fâcheux pour les « voyageurs ; on dit , monsieur le baron , que l'Italie est « fort dangereuse à traverser... Vous qui avez beaucoup «voyagé, vous pourrez nous dire... — Sans doute, « monsieur Ménard, il y a des brigands en Italie... Ce « qu'il y a de différent dans ce pays-là , c'est que c'est « à midi que les routes sont le plus dangereuses , car c'est « le moment où les voleurs seuls bravent l'ardeur du so- « leil. Au reste , s'il y a des voleurs dans les Apennins, « en Allemagne et en Angleterre , malheureusement il « n'en manque pas en France !... il est maintenant tout « aussi dangereux d'y voyager. . . — Gomment 1 en France, « monsieur le baron 1 J'aurais cru que les routes étaient « plus sûres ? — Vous ne lisez donc pas les journaux , « monsieur Ménard ? — Fort rarement , monsieur le ba- « ron. — Vous y verriez que les forêts de Sénart, de « Bondy, de Fontainebleau , de Villers-Cotterets même , « ont toutes leur bande de voleurs. . . — Ah 1 mon Dieu ! . . . « — Malheureusement ces coquins-là deviennent de jour « en jour plus féroces... autrefois ils se contentaient de « vous voler , maintenant ils vous assomment de coups , « bien heureux quand ils ne vous laissent pas sur la « place 1... — Diable!... diable 1... si j'avais su cela! » murmure Ménard en regardant sur la route d'un air inquiet. Les voyageurs entraient alors dans le bois.

« Mais , rassurez-vous , monsieur Ménard , » continue Dubourg ; « les voleurs ne s'en prennent ordinairement « qu'à la personne qui est chargée de l'argent; celle-là « paie pour les autres : ils l'attachent à un arbre , et la

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« mettent nue comme un ver, pour s'assurer si elle ne ca- « che rien sous ses vêtements... — Monsieur le baron , « ceci ne me rassure nullement , car c'est moi qui porte « notre caisse de voyage... — Ah 1 si je l'avais su , je ne « vous aurais pas appris cela : je croyais que c'était Fré- « déric qui... Mais dans ce cas-là on vend chèrement sa • vie... Vous avez sans doute des armes?... — Je ne « m'en sers jamais , monsieur le baron. — Il faudra « pourtant bien en faire usage... nous traversons juste- « ment un bois dans lequel trois de mes amis ont été « tués !... — Gomment ? dans ce bois-ci ?... En effet , il « me parait bien épais... »

Et Ménard regardait avec inquiétude à droite et à gauche. La nuit , qui commençait à couvrir la terre, augmentait encore sa terreur. « Allez ventre à terre, postil- « Ion, » crie-t-il d'une voix altérée à leur conducteur; mais celui-ci, auquel Dubourg avait donné le mot , n'en allait pas plus vite. Frédéric ne disait mot , et paraissait enseveli dans ses réflexions , et Dubourg avait tiré de sa poche ses pistolets qu'il examinait avec attention , en jetant de temps à autre uu coup d'œil dans le bois.

« Parbleu 1 monsieur Ménard, » dit Dubourg en sortant de sa poche un méchant portefeuille vert , dans lequel il avait mis sa dernière carte de traiteur pour le rendre volumineux , « voici pour le moment toute ma « fortune... Les quinze mille francs qui me restent pour « voyager sont dans ce portefeuille ; mais puisque vous « avez eu la complaisance de vous charger des fonds de «Frédéric, je pense que vous voudrez bien aussi être « mon caissier ; il est inutile que deux personnes paient « dans les auberges : il vaut mieux que cela ne regarde « que vous. »

En disint ces mots , il présentait le portefeuille à Ménard ; celui-ci le regardait en réfléchissant à ce qu'il de*

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vait faire ; et, quoique flatté de cette marque de confiance, ne se souciait pas d'accepter.

Dans ce moment un coup de sifflet part et retentit dans le bois...

« Oh ! oh !.. . . qu'est-ce que c'est que cela ? » dit Dubourg, en roulant autour de lui des yeux effrayés. . . « — Nous al- « Ions peut-être être attaqués... monsieur le baron... — « Ma foi , j'en ai peur... — Et M. Frédéric qui dort... ré : « veillez-le donc. — Ce u'est pas nécessaire... »

Frédéric écoutait la scène et faisait semblant de dormir profondément. « Prenez ceci , monsieur Ménard , » dit Dubourg en présentant au précepteur ses pistolets avec le portefeuille... « ils sont armés... — Gardez... * gardez, de grâce, monsieur le baron... Je ne puis me « charger de ce portefeuille... Si vous aviez voulu, au « contraire , vous sauriez bien mieux que moi défendre « tout cela. »

Et le pauvre Ménard tire d'une main son portefeuille , et de l'autre une bourse remplie d'or, en jetant sur Dubourg des regards suppliants. « En vérité... » dit celuici, «je ne sais sijedoisme charger... Peut-être Frédéric « trouvera-t-il mauvais que... — Non , oh! nonj mon- « sieur le baron , je suis certain qu'il m'approuvera.

« — Voilà quatre hommes qui viennent à nous avec « des fusils , » dit le postillon.

« Ah! mon Dieul nous sommes perdus 1... » s'écrie Ménard. — « Donnez... donnez vite, » dit Dubourg en prenant le portefeuille et la bourse; « je vois bien que « cela me regarde. »

Ménard se cache sous la banquette ; le postillon crie, jure, fouette ses chevaux , Dubourg se penche hors de fa chaise, et tire ses deux coups de pistolets en l'air ; Frédéric fait semblant de se réveiller ; la voiture s'éloigne

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comme le vent : au bout de cinq minutes , on est hors du bois.

« Nous sommes sauvés, » dit Bubourg en aidant Ménard à se relever. « — Quoi ! vraiment , monsieur le ba- « ron ! , . , — Nous sommes sortis du bois ; il n'y a plus de «danger..; mais nous l'avons échappé belle... n'est-il « pas vrai , Frédéric ? — Et les voleurs , monsieur le ba- « ronl — J'en ai tué deux. — J'ai vu fuir les deux au- « très , » dit Frédéric. — « Ab 1 monsieur le baron , que « nous avons été heureqx de vous avoir ! . v \

On arrive à la ville. Dubourg est enchanté d'être le caissier, et il commence son emploi en glissant une pièce d'orau postillon pour le coup de sifflet qu'il a donné dans la forêt.

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