DE MA TANTE
Depuis longtemps les spectacles avaient fini, les cafés se fermaient, les boutiques Tétaient déjà. Les passants devenaient plus rares , les fiacres allaient plus vite , les réverbères brûlaient, et le gaz s'éteignait; les rues de Paris allaient jouir, comme les habitants de cette capitale, de l'heure du repos.
Mais le repos ainsi que le beau temps n'est jamais général : quand on le goûte à Paris, souvent l'on se bat sur un autre point du globe ; et lorsque nous jouissons d'une température douce et agréable, à quelques cents lieues de nous, un orage détruit les moissons, ou une tempête submerge des vaisseaux. Puisque la paix et le beau temps ne peuvent être universels , sachons en jouir quand nous les possédons , et ne nous occupons pas alors du temps qu'il fait chez nos voisins.
Un monsieur, qui probablement n'avait pas envie de dormir, se promenait dans les rues de Paris, devenues presque tranquilles. Depuis plus d'une heure , il marchait
sur les boulevards'de la rue du Temple à la rue Poissonnière, et comme il n'avait pu mettre tout ce temps à flaire ce trajet, il montait quelquefois les faubourgs , sans trop savoir quel chemin il prenait; mais bientôt il s'arrêtait, regardait autour de lui, marmottait entre ses dents : « Où diable vais-je par là !... » puis redescendait sur les boulevards.
Le monsieur qui se promenait ainsi pouvait avoir trente ans ; il était d'une taille moyenne , et plujAt gras que maigre. Sa figure n'était ni laide ni belle ; ses yeux , un peu ronds, étaient trop saillants, et son nez, sans être aplati , n'avait ni la noblesse du grec ni le séduisant de l'aquilin. Ce monsieur avait en revanche ce que l'on appelle de la physionomie, et possédait le talent de rendre ses traits mobiles , et de leur donner l'expression du sentiment qu'il voulait paraître éprouver : talent aussi précieux dans le monde qu'au théâtre, car on joue partout la comédie, et il existe à la cour, à la ville, dans les pubiis , dans les salons, dans les boudoirs , et même dans les antichambres , des gens de première force dans l'art de peindre ce qu'ils n'éprouvent pas.
Le costume de notre promeneur n'était ni recherché ni mesquin. Sa mise était celle d'un homme qui va dans le monde, mais non pour y faire voir la coupe de son habit ou la couleur de sou pantalon. Enfin sa tournure répondait à sa mise; elle n'annonçait aucune prétention. Vous me direz peut-être que ce n'est pas quand on se promène aussi tard dans les rues de Paris, que l'on se donne un air penché ou une démarche légère ; j'aurai f honneur de vous répondre que je vous fais le portrait de l'homme tel qu'il est habituellement , et que je n'ai pas attendu jusqu'à ce moment pour faire sa connaissance.
Maintenant que vous pouvez vous faire une idée de ce personnage, vous désirez peut-être savoir ce qui l'occupe
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sur les boulevards, et pourquoi il se promène si tard au lieu de rentrer se coucher ? Pour le savoir, écoutons-le 6a parler à lui-même, tout en marchant, les deux mains dans ses poches, et d'un air aussi tranquille que s'il n'était que huit heures du soir :
« J'avais un pressentiment de ce qui m'arrl vernit... Je « ne voulais pas aller chez cette petite Delphine... J'au* « rais encore mes cinq cents francs dans ma poche !..♦ « Mais elle est si aimable, cette petite Delphine!... elle « m'avait écrit un billet si gentil I... Est-ce que je devais « encore me laisser prendre à tout cela !... moi , qui coa- « nais le monde, et les femmes surtout!... Si du moins « je n'avais mis que cent écus dans ma poche , il me reste» « rait quelque chose , mais, non !... j'ai voulu faire le mi» « lord 1... j'ai joué comme un fou* Ce petit monsieur qui «m'a gagné retournait bien souvent le roi... hem!... « cela n'est pas clair !..» Ce qui est clair, c'est que je n'ai « plus le sou ; que mon propriétaire m'a mis hier à la porta « de son hôtel garni, parce que je ne le payais pas. Pour « quatre misérables louis!... L'arabe I... J'allais les lui « donner hier avec les einq cents francs que ma vieille « tante m'a envoyés, lorsque l'invitation de cette petite « Delphine est'venue déranger tous mes plans de sages - « se!... Pauvre Dubourg ! tu es incorrigible, mon ami 4 « et cependant tu commences à être d'âge à te corriger ! »
Ici Dubourg (car maintenant nous savons son nom ) tira une tabatière de sa poche et s'arrêta pour prendre une prise. « O ma seule consolation 1... ma compagne a fidèle!... » reprit-il en considérant sa tabatière d'un air presque attendri, « c'est bienheureux que tu ne sois « qu'en corne 1 car sans cela il y a longtemps que je ne « t'aurais plus. Mais résumons-nous un peu. Que diable « vais-je faire?... Je n'ai point de place : dans ces adnai- « nistrations ils sont si ridicule» !... Je ne gagnaif que
« quinze cents francs, je trouvais juste de ne pas travail- « 1er plus que mon sous-chef qui gagnait mille écus ; à « la rigueur même, j'aurais dû ne travailler que moitié « moins. Or, comme mon sous-chef, qui arrivait à midi « pour s'en aller à quatre heures , passait ce temps à lire « les journaux, tailler ses plumes, faire la causette, s'a- « dosser au poêle l'hiver, et aller prendre l'air l'été, je « trouvai tout simple de ne pas arriver plus tôt que lui , « de ne point rester plus tard; d'être une heure pour lire « le Moniteur, trois quarts d'heure pour le Constitur tionnel, et cinq pour les Débats; de mirer ma plume * fort longtemps avant de lui rafraîchir le bec; de regar- « der, sans y toucher, la besogne qui était devant moi ; « de feuilleter quelquefois pendant une heure un dossier, « pour le remettre ensuite à sa place , le tout sans avoir « eu l'intention de rien écrire dessus ; enfin , de mettre , « pour aller acheter un petit pain , le temps qu'il m 'au- « rait fallu pour me rendre de Paris à Saint-Cloud. Cette « conduite , dictée par un esprit de justice , ne fut pas du « goût de mes chefs; ces messieurs, qui voulaient me « forcer à beaucoup travailler, afin de n'avoir rien à faire, « trouvèrent fort mauvais que je m'avisasse de les imiter ; « ils firent contre moi un rapport au ministre, je fus des- « titué. A la vérité, on m'offrit, un peu plus tard , de « rentrer comme aspirant surnuméraire ; mais je ne me « sentais pas digne d'une telle faveur.
« J'entrai dans une maison de banque. Âh !... quelle « différence!... Là, les chefs donnaient l'exemple du « travail. Depuis le premier commis jusqu'au dernier, « chacun arrivait à huit heures , restait au bureau jusqu'à « cinq , et y retournait à sept pour ne le quitter qu'à dix ; « et pendant ce temps, pas une minute de repos !... sans « cesse écrire ou calculer. Si par hasard on se permettait « la petite conversation , c'était alors en copiant une
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« lettre ou en ouvrant un compte. Point de fêtes !... Tou- « jours des courriers à recevoir, toujours des courriers « qui partent!... Jamais on n'en faisait trop 1... et quand « je quittais le bureau quelques minutes avant dix heures, « un maudit Allemand , qui avait déjà passé quarante- « cinq années de sa vie sur un grand livre , me disait <• en tirant sa montre : Fous être pien dressé ce soir.
« Ma foi , je n'ai pas pu y tenir !... Cette vie animale « détruisait ma santé, et un beau matin qu'on venait de « me donner une semonce parce que j'avais été prendre « une bavaroise au café voisin , je pris mon chapeau et * dis adieu aux maisons de banque et de commerce.
« Je voulus tâter du notaire , mais j'étais trop distrait : « je faisais signer un acte de décès pour un contrat de « mariage , et une procuration pour un testament ; on « m'engagea fort honnêtement à renoncer au notariat.
«. J'entrai chez un vieil avoué. Ah ! j'y fus assez bien « pendant quelque temps. Il avait une femme, déjà sur « le retour, qui aimait beaucoup la promenade, et elle « m'avait choisi pour son cavalier. Le mari, que cela « dispensait de promener sa femme , trouvait fort bien « que je l'accompagnasse partout; je crois qu'il m'aurait « nommé premier clerc , si j'avais voulu m'engager à « promener madame toute ma vie. Mais je me lassai d'a- « voir toujours au bras une tournure à la Pompadour et « un visage de président à mortier. Je cessai d'être assidu « près de madame ; monsieur en prit de l'humeur et me « renvoya. temps ! ô mœurs I. ..
«Dès-lors je renonçai à la bureaucratie; je sentais « dans mon cœur une noble indépendance , un vif amour « de la liberté!... Je me mis donc à ne rien faire... état « superbe et à la portée de tout le monde; profession « charmante , quand elle est appuyée d'inscriptions au « grand-livre. Malheureusement , je ne suis inscrit que
« sur le grand-livre de mon tailleur, de mon bottier et de « mon traiteur. Je suis orphelin ; mes parents ne m'ont « laissé que peu de chose , et ce peu de chose ne pouvait « durer longtemps , surtout avec moi , qui ne suis ni avare, « ni économe, ni prévoyant, et qui ne désire de l'argent « que pour avoir le plaisir de le dépenser. Mon père, hon- « néte Breton , exerçait la médecine; il aurait dû s'enri- « chir ! . . . Probablement que de son temps il n'y avait pas « assez de fièvres, de rhumes et de mauvais airs. Il ne « m'a laissé qu'un nom fort respectable que , malgré mes « folies , je saurai toujours faire respecter, parce qu'on « peut être mauvais sujet , mais honnête.
« Quand j'ai eu dépensé mon modeste héritage, je me « suis mis à philosopher : j'avais envie d'écrire, comme « Sénèque, sur le mépris des richesses !... Mais Sénèque « avait une fortune de quarante millions quand il écrivait « cela : il connaissait donc mieux son sujet que moi , qui «n'ai pas le son. Or, comme il faut tâcher de ne par- « 1er que de ce que Ton connaît, je n'ai point parlé des « richesses que je ne connais pas.
« Heureusement il me reste dans le fond de la Breta- « gne une vieille tante qui ne s'est jamais mariée. La «bonne femme n'a qu'une fortune assez médiocre, et « pourtant elle n'a point abandonné son neveu!... Il est « vrai que je lui ai écrit des lettres bien touchantes!... « Pauvre chère femme ! ... elle me croit marié ! ... Ma foi , « ne sachant plus quel moyen employer pour en obtenir « de l'argent, dans ma dernière lettre je me suis fait tout « de suite époux , père de famille , et d'un trait de plume , « trois enfants jumeaux ! . . . C'est ce qui m'a valu ce billet de « cinq cents francs que je viens de perdre â l'écarté! « maudit écarté ! . . . j'avais juré de ne plus jouer , je suis en « malheur ce mois-ci ! Maiscomment résister ? j'arrive chez « cette petite Delphine, qui, depuis qu'elle a quitté le théft-
PBOMENADE NOCTUBNE. H
m tre, reçoit chez elle la meilleure société de Parte!... tous
« artistes... auteurs... journalistes 1... milords anglais,
«russes et tartares !... Ah 1 oui) tartares 1 je crois
« même que ce petit monsieur avec lequel j'ai joué était
« un peu grec. Passer dix-huit fois de suite , c'est trop
« fort ! Et cet autre imbécile , qui se tuait à m'offrir du
« punch toutes les fois que je perdais ! . . . comme si j 'avais
« pu en boire pour cinq cents francs! Ahi ma pauvre
« tante!... si vous saviez où est passé votre argent !... Le
m pis de tout cela c'est qu'elle ne m'en renverra pas de
« fort longtemps ! ... Je ne puis pas faire accoucher tous les
« mois l'épouse que je me suis donnée pour attendrir ma
« tante ; je l'ai déjà rendue deux fois malade ; j'ai fait
« avoir à mes trois jumeaux tous les accidents de l'en-
« fance ; moi-même je me suis donné une fluxion de poi-
« trine et une jaunisse! Mais enfin , il faut bien que cela
« finisse 1... Non , ma pauvre tante, non, je ne vous ira-
« portunerai plus ! . . . Non , je ne veux plus que vous vous
« priviez de mille petites douceurs pour votre vaurien de
« neveu. J'ai trop abusé de vos bontés ! Je rougis d'y
« avoir eu recours si souvent, je sens dans mon coeur
« une noble fierté... et quand je pense à votre dernier
«envoi de cinq cents francs!... Piquer sur quatre six
« fois!... Ah ! c'est épouvantable. »
Dubourg marche avec un peu plus de véhémence ; il ôte ses mains de ses poches , comme furieux de n'y rien trouver; mais il se calme enfin ; alors il s'arrête, reprend son pas ordinaire , puis s'écrie de nouveau : « Mais « que diable vais-je faire? »
Dans ce moment passait auprès de lui une de ces personnes qui , une hotte sur le dos et un croc à la main , parcourent la nuit les rues de la capitale en «'arrêtant devant les endroits que nous évitons pendant le jour.
« Voilà certainement une ressource , » dit Dubourg
15 SOEUH ANNE.
en considérant l'homme à la lanterne , « mais j'avoue que « je ne me sens pas encore le courage de l'employer ; et , « quoique certain auteur ait dit : Ce n'est point la pro- « fesston qui honore l'homme , c'est l'homme qui doit ho- « norer la profession , je doute que Ton m'honorât beau- « coup si je tenais ce petit croc ; eussé-je, avec la hotte, • la sagesse de Caton , la clémence de Titus et les vertus « de Marc-Aurèle.
« Au reste, j'ai des talents , et je n'en suis pas encore « réduit là : j'aime les arts !... oh ! je les adore; j'étais né « pour être artiste!... Je ne sais pas dessiner ; je ue joue « d'aucun instrument , je ne fais pas des vers très facile- « ment ; mais , malgré cela , j'aime la peinture , la musi- « que et la poésie. Si je me mettais au théâtre... je crois " *! ue J'y aurais du succès. Mais débutera trente ans... « c'est un peu tard ; et puis le fiis d'un docteur de Rennes «monter sur les planches... Eh! pourquoi non?.-.. « Louis XIV y a bien monté ; il jouait devant sa cour, et « certes, si j'avais été à la place de Racine, bien loin de « chercher à le détourner de ce penchant , je lui aurais « fait des rôles superbes. Nos auteurs, aujourd'hui, ne « seraient pas si maladroits!... Aussi nos auteurs sont «riches, et, du temps de Racine, ils ne l'étaient « point.
« Mais je ne puis pas débuter demain, et demain il « faut que je dîne... solution désespérante lorsqu'on n'a « plus ni argent ni crédit. Allons, Dubourg!... allons, « mon ami , ne te chagrine point, conserve cette gaité , « ce sang-froid qui ne t'ont point abandonné jusqu'ici. « Rappelle-toi qu'il est beau de savoir supporter l'infor- « tune ; que c'est dans les revers qu'un grand cœur mon- « tre son courage!... Ah! oui, je puis bien me dire tout « cela maintenant que j'ai encore l'estomac plein des gâ- « teaux , des brioches et du punch de mademoiselle Del-
PBOMSNADB NOCTUBNE. I 3
* phine; mais lorsque je serai à jeun, j'ai bien peur d'é- « tre mauvais philosophe.
« Bans le malheur on a recours à ses amis... mais on « n'a point d'amis quand on est dans le malheur... Quel- « quefois , cependant , les hommes ne sont pas aussi «égoïstes qu'on le dit. Ehl mais! quel souvenir!... « Frédéric! oui, lui seul pourrait m'ètre utile ; Frédéric « n'a que vingt ans; il voit encore le monde comme on « le voit à cet Age , quand on est resté jusqu'à dix-huit « ans sous les yeux d'un père et sous la surveillance d'un «précepteur. Frédéric est bon, généreux, sensible... « trop sensible même; mais ce n'est pas à moi qu'il ap- « partient de le blâmer de trop céder aux mouvements « de son cœur. Il m'a obligé plusieurs fois... n'importe;
• je suis certain qu'il m'obligera encore , s'il le peut. « Allons trouver Frédéric. »
Et Dubourg, par un mouvement machinal, porte la main à son gousset de montre , pour savoir l'heure ; puis il soupire en disant : « Malheureux ! tu n'as jamais pu « en garder une huit jours ! ... Ah ! ma pauvre tante ! . . . « si j'avais encore vos cinq cents francs!... »
Le temps devenait noir; quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Les fiacres avaient cessé d'inter- . rompre le silence de la nuit ; les réverbères ne jetaient plus qu'une lumière faible et vacillante.
« 11 doit être bien tard , » dit Dubourg en jetant les « yeux autour de lui. « Frédéric demeure dans l'hôtel «de son père, M. le comte de Montreville. Gomment « oser me présenter maintenant?... Le comte , son père, « est un peu sévère ;. ce n'est pas un père de comédie , « dont on fait tout ce qu'on veut!.,. On prétend, au con- « traire , qu'il exige de son fils la plus grande obéissance , « et que celui-ci tremble devant lui... Oh ! l'on m'a sans « doute exagéré sa sévérité ; d'ailleurs il me connaît à
« peine 1... Je suis allé plusieurs fois à l'hôtel , mais il « m'a vu rarement... Le logement de Frédéric est dans « un autre corps de logis que celui de M. le comte , par «conséquent avançons... »
Et Dubourg , qui était enfin sorti du cercle qu'il parcourait depuis si longtemps , se dirigeait à grands pas vers la rue de Provence , dans laquelle était 6itué l'hôtel du comte de Montreville.
Plus il approchait de la demeure de Frédéric , moins il conservait l'espoir de le voir avant le lendemain. Devait-il , au milieu de la nuit , mettre tout l'hôtel sens dessus dessous? En réveillant le fils, il réveillait aussi le père , et c'était une assez mauvaise manière de faire connaissance avec M. le comte que de se présenter chez lui entre deux et trois heures du matin.
Dubourg se disait tout cela , mais il avançait pourtant comme ces amants qui ne veulent plus revoir leurs infidèles , et qui tournent sans cesse autour de la demeure de la perfide , chez laquelle ils finissent toujours par entrer, en répétant encore : « Je ne la verrai plus 1... » C'est qu'alors c'est la raison qui parle , et la passion qui nous conduit. Pauvres humains 1... est-ce donc votre faute si la passion l'emporte si souvent?
En approchant de l'hôtel , les yeux de Dubourg sont agréablement frappés par l'aspect d'une double file de voitures bourgeoises, dont les lanternes éclairent une partie de la rue. Il double le pas... c'est devant l'hôtel du comte de Montreville que ces voitures sont en plus grand nombre : la grande porte cochère est ouverte ; la cour est remplie de coupés , de landaus, de vis-à-vis. Les cochers causent entre eux ; les valets jurent, s'impatientent ; les gens de l'hôtel traversent la cour ; des lampions placés sur les bornes et sur le grand escalier ont chassé l'obscurité de la nuit, et une musique délicieuse qui part
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du fond de l'hôtel , dont le beau salon brille de l'éclat de mille bougies , contraste avec le triste silence qui règne un peu plus loin.
Dubourg ne marche plus, il court, il saute, il vole.
La vue des lampions , le bruit que fait tout ce monde , et
le son des instruments qui jouent des contredanses, ont
déjà chassé de son esprit les réflexions un peu sérieuses
qui commençaient à s'en emparer. « Il y a soirée, » s'é-
crie-t-il, « il y a bal. Imbécile que je suis!... N'est-ce
« pas aujourd'hui jeudi , jour de réception chez M. le
«comte, qui donne, dit-on, des soirées charmantes?
« Frédéric m'a invité plusieurs fois à y aller; il voulait
« me présenter à son père. Hem! il ne tenait qu'à moi
« d'aller dans les plus belles sociétés, d'y faire de super-
« bes connaissances qui m'auraient poussé dans ie beau
«monde!... Mais non!... Je ne puis pas être sage et
«quitter ce maudit billard!... et... Àh! je reconnais
«cela... c'est du Rossini... c'est une trénis... Je l'ai
« dansée au Vauxhall avec la grosse blonde. »
Dubourg était dans la cour. Il avait passé à travers les voitures, les laquais et les cochers ; personne n'avait pris garde à lui, et, s'il avait eu une mise élégante, il aurait pu pénétrer dans les salons, jouer et danser, sans peutêtre être aperçu du maître de la maison; car, dans ces nombreuses réunions, il n'est pas rare que celui qui la donne ne puisse point 9 dans une soirée , voir toutes les personnes qu'il a reçues.
Mais Dubourg restait devant le salon du premier, dans lequel on dansait. Afin de né pas être trop en vue , il s'était éloigné de l'escalier tout couvert de lampions , et c'était à l'ombre d'une énorme berline qu'il considérait le bal et apercevait les danseurs.
Il est un moment tenté d'entrer dans le salon ; mais , en jetant un coup d'œil sur sa mise, il sent que cela n'est
1(5 SGEUB ANNE.
pas le moment de se faire présenter à M. le comte, qui tient à l'étiquette. Il avait un habit bleu à boutons de métal , des bottes et une cravate noire. Tout cela était fort bon pour aller jouer à l'écarté et dire des gaudrioles chez mademoiselle D elphine ; mais cela eût été fort inconvenant pour se rendre aux soirées de M. de Montreville.
Et Dubourg marmotte encore , en considérant son costume , puis en portant ses regards vers le bal : « Ah ! si « j'avais gardé les cinq cents francs de ma tante , j'au- « rais éclipsé toutes ces tournures-là !... »
Tout en regardant danser et en lorgnant les dames à travers les croisées, dont une grande partie étaientouvertesà cause de la chaleur, Dubourg aperçoit dans un petit salon une table à tapis vert, devant laquelle deux hommes d'un certain âge viennent de s'asseoir. Bientôt les joueurs sont entourés de monde, et la table se couvre d'or.
Afin de mieux voir dans le petit salon, Dubourg monte derrière la voiture contre laquelle il se trouve; alors il peut apercevoir parfaitement la partie, et même le jeu de l'un des joueurs, qui est placé tout contre la croisée.
« Qu'ils sont heureux 1 » se dit-il, « ils jouent à l'é- « cartel... Peste 1 la partie est échauffée... Au moins « trente louis sur la table. Si j'avais encore l'argent de « ma tante , je pourrais parier d'ici 1... Qu'est-ce que je « dis là?... Si jamais je retouche aux cartes!... Tiens, a voilà le jeu avec lequel j'ai perdu mon dernier coup... « et pourtant je devais le gagner : c'est un jeu de règle. « Eh bien! qu'est-ce qu'il fait donc?... il va demander «des cartes !... »
Et Dubourg, oubliant qu'il est dans la cour, et monté derrière une voiture , se met à crier : * N'en demandez « pas !... Jouez cela... jouez cela, vous dis-je!... Je ré- « ponds du point!... »
PROMENADE NOCTUBNE. 17
La voix de Dubourg porte l'étonnement parmi les joueurs. On se retourne , on se regarde , on s'interroge. « Quel est donc celui qui a conseillé ? » demande le vieux monsieur qui doit jouer . « A-t-il mis au jeu plus que moi , « pour avoir le droit de parler ainsi ? Répondez donc , a messieurs. — La voix partait de la cour, » dit un jeune homme placé près de la croisée. — « De la cour ! de la « cour !... Est-ce que ces marauds de laquais sepermet- « traient de nous regarder et de dire quelque chose?... » Et le vieux monsieur poudré à blanc se lève et regarde dans la cour. Dubourg se jette à bas de la voiture ; et le mouvement que cela donne au carrosse réveillant les chevaux , ils battent le pavé et veulent prendre le galop. Les cochers, endormis, se frottent les yeux, croyant que le bal est fini ; ceux qui causaient accourent et montent sur leurs sièges , et ceux de la rue , voyant le mouvement qui a lieu dans la cour de l'hôtel , s'empressent d'en faire autant , tandis que le cocher et les heiduques de la voiture à laquelle Dubourg vient de donner l'élan , tâchent de retenir les chevaux qui veulent quitter leur rang.
Pendant ce temps, Dubourg s'est faufilé le long de la maison , en se disant : « Il faudra donc toujours que je « fasse des sottises! Voilà une trentaine de cochers et au- « tant de laquais en mouvement , et voilà des chevaux « qui ont manqué de ro 'écraser, parce que j'ai voulu don- « ner un conseil à ce vieux monsieur qui ne sait pas « jouer, et qui va aux cartes quand il doit faire la vole. « C'est fini, je ne me mêlerai plus des affaires des au- * très. »
Tout en se glissant le long des murs , Dubourg était arrivé devant une salle basse, dont un valet sortait pour s'informer de la cause du bruit que l'on faisait dans la cour.
18 SCEUfi ANNB.
Le valet se trouve vis-à-vis de Dabourg , qui le reconnaît pour le domestique de Frédéric , et se hâte de l'arrêter.
« Où est ton maître, Germain? — Àh ! c'est vous, « monsieur, » dit le valet, qui reconnaît Dubourg qu'il voit venir souvent chez son jeune mettre; « Est-ce que « vous venez au bal? — Non , non , je n'ai pas envie de « danser. Où est ton maître , te dis-je ? — Oh! M. Fré- « déric danse... Il y a de jolies femmes là-haut... et vous « savez qu'il est amateur. — Diable! j'aurais bien voulu « lui parler; j'ai quelque chose de fort important à lut « dire... et pourtant je ne voudrais pas le déranger... ni « eutrer dans le salon... je ne suis pas en toilette... — «Écoutez, monsieur, si vous le désirez, je vais vous « conduire à l'appartement de M. Frédéric ; vous y at- « tendrez tranquillement qu'il rentre se coucher. — Tu «» as une idée délicieuse, Germain; conduis-moi vite à « l'appartement de Frédéric. »
Germain prend une bougie et conduit Dubourg, qui est enchanté d'avoir trouvé un endroit pour finir sa nuit. Le valet , qui a vu son maître témoigner à Dubourg beaucoup d'amitié, est certain qu'il ne blâmera pas ce qu'il fait.
On arrive à l'appartement du jeune homme , qui est assez éloigné de la salle de bal pour que la musique s'y fasse à peine entendre. « Voulez-vous que je prévienne « mon maître? » dit le valet en laissant sa bougie sur une table. « Non , ce n'est pas la peine , » dit Dubourg ; « je « vais lire en l'attendant. Oh ! maintenant je ne suis plus « pressé; laisse-le danser tant qu'il voudra. »
Germain s'éloigne et laisse Dubourg seul. Alors celuici s'étend dans une vaste bergère , en jetant loin de lui le livre qu'il a pris.
« Au diable la lecture ! » dit-il en se plaçant le plus
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commodément possible pour dormir, « il est temps que « je me repose : je l'ai bien gagné! Dansez , dansez , vous « antres... Gomme on est bien dans cette bergère... sur- « tout lorsqu'on a manqué coucber dans la rue ! Me voici « installé cbez M. le comte de Montreville , homme fort « respectable, qui possède au moins trente mille livres de « rentes , et n'a qu'un fils unique... dont je sais l'ami... « et dont je veux achever l'éducation... car ils lui ont « fourré un tas de choses dans la tête, et ne lni ont pas « appris l'essentiel : la connaissance du cœur humain... « et surtout du cœur féminin... Et comme je suis assez « savant dans cette partie-là, je veux faire quelque chose « de ce bon Frédéric, et lui apprendre à connaître le « monde... afin qu'il fasse son chemin comme moi... » Tout en se parlant à lui-même , Dubourg commençait à s'assoupir ; et il n'y avait pas cinq minutes qu'il était étendu dans la bergère, que déjà il dormait profondément.
LE COMTB DB MOHTREVILLB. — SOIBBB DU GBAND MONDE.
Le comte de Montreville était, à l'époque où nous commençons à faire sa connaissance, un homme de soixante ans. Issu d'une famille noble et riche, il avait servi , s'était marié , avait pris sa retraite , et avait su échapper aux orages de la révolution.
Le comte était un petit homme maigre , dont la figure froide et sévère imposait le respect , il ne manquait point
d'esprit et n'était point entiché d'une foule de préjugés ridicules que quelques vieillards voudraient remettre à la mode, comme les paniers et les perruques à boudins. M. de Montreville n'était point de ces gens qui veulent reculer lorsque tout les autres avancent; il suivait l'impulsion des temps, et, sage au milieu de bien des fous , ne blâmait que ceux qui , par exagération, intérêt personnel ou incapacité, troublaient l'eau d'un fleuve que tous les efforts des hommes ne sauraient empêcher de couler.
Mais le comte avait été élevé sévèrement par son père. Habitué de bonne heure à l'obéissance, il voulut trouver la même soumission dans son fils. À six ans , le jeune Frédéric perdit sa mère. Le comte île voulut point se remarier ; il avait un héritier de son nom, cela lui suffisait. Il plaça Frédéric dans un des premiers collèges de la capitale. A quatorze ans, le jeune comte, doué d'une rare intelligence, avait déjà remporté plusieurs prix. Cependant son éducation n'était point terminée , mais son père, craignant qu'à ,cet Âge il ne formât quelque liaison pernicieuse, et pressé du désir de l'avoir près de lui , afin de l'accoutumer à la plus stricte obéissance , le retira du collège et lui donna un précepteur.
Le précepteur que le comte mit près de son fils, et avec lequel nous ferons plus tard ample connaissance, n'était ni un savant ni un homme d'esprit; bien au contraire. Mais il était entièrement soumis à M. le comte , et n'aurait pas mené promener son élève sans en avoir préalablement demandé la permission à M. de Montreville ; c'est pourquoi , malgré le peu d'étendue de son génie , il avait été placé près de Frédéric.
Le comte chérissait son fils , mais il eût été désespéré de lui laisser voir toute sa tendresse ; il aurait cru perdre de sa dignité et de ses droits au respect de Frédéric , s'il lui avait parlé avec la bonté d'un ami. JJn père n'est*U