LE COMTE DE MONTEEVILLB
donc pas le premier ami que nous donne la nature? et le respect qu'on lui porte devrait-il bannir la confiance et l'intimité?
Frédéric aimait son père, mais il tremblait devant lui. Accoutumé dès l'enfance à ne point lui répliquer, à exécuter ses moindres volontés avec promptitude , il avait conservé en grandissant cette babitude d'obéissance passive , et cette timidité qui , en sa présence , ne lui permettait pas de laisser franchement parler son cœur.
Cependant , il faut rendre justice au comte de Montreville , il n'abusait point de son pouvoir sur son fils. Lorsqu'il eut dix-huit ans , trouvant son éducation terminée, il renvoya le précepteur de Frédéric , et faisant venir le jeune homme devant lui, lui tint le discours suivant :
«Frédéric, je suis content de vous. Vous avez ré- « pondu aux soins que j'ai pris de votre éducation , et je « n'ai point à me plaindre de votre caractère. Mais vous « devenez d'un âge où il faut par soi-même apprendre à « connaître le monde. Jouissez donc dès aujourd'hui « d'une entière liberté. Vous continuerez à habiter le « même hôtel que moi ; mais je vous donne l'apparte- « ment situé dans le corps de logis qui donne sur la rue : « le mien est au fond de la cour ; par ce moyen vous « pourrez sortir à toute heure , sans craindre de troubler « mon repos. Mon intendant a ordre de vous compter de « l'argent, toutes les fois que vous lui en demanderez. Je « vous connais , et je suis persuadé que vous n'abuserez pas « de cette facilité. Vous êtes dans l'âge où l'on est avide « de plaisirs ; jouissez-en , livrez-vous aux folies de votre « âge : j'entends celles qui n'égarent ni le cœur ni l'es- « prit. Vous êtes sensible; vous adorerez toutes les fem- « mes ! mais ce transport n'aura qu'un temps. Soyez plus « difficile dans les liaisons que vous formerez avec les • hommes de votre âge ; ne vous livrez pas trop vite eu
• amitié : il faut être plus difficile dans le choix d'un ami « que dans celui d'une maîtresse. Au reste, je ne vous « perdrai pas de vue entièrement ; j'espère que les prin- « cipesque je vous ai donnés vous préserveront de tout
* excès blâmable, et que je n'aurai point à me repentir « de la liberté que je vous accorde. »
Frédéric , touché de ce discours', allait se précipiter dans les bras de son père ; mais le comte , réprimant ce mouvement de tendresse que son cœur partageait , se contenta de lui donner sa main à serrer dans les siennes , en ajoutant d'une voix un peu émue :
« Dans quelques années... je m'occuperai de votre sort « futur. Je songerai à vous trouver un parti convenable.. . « Mais nous n'en sommes pas là... jouissez de votre jeu- « nesse , et n'en abusez point.
Le comte , en disant ces mots , se hâta de quitter son fils , car cette conversation l'avait attendri ; il sentait une larme mouiller sa paupière, et il eût été désolé de la laisser voir à Frédéric.
Deux années s'étaient écoulées depuis cette conversation , pendant lesquelles Frédéric, devenu son maître , avait suivi la première impulsion de son cœur. Doué d'une âme ardente et sensible , Frédéric devait éprouver bien vite les atteintes de l'amour. À dix-huit ans la plupart des jeunes gens disent : il faut aimer ; comme : il faut jouer, danser et monter à cheval. Mais le jeune comte ne traitait pas l'amour aussi légèrement; son cœur tout neuf aimait ou croyait aimer bien réellement ; il voulait être payé de retour ; mais une perfidie le désolait , et il pleurait l'infidélité d'une maîtresse.
Frédéric était d'une jolie taille , d'une figure charmante , pleine de douceur et de noblesse ; ses yeux exprimaient tout ce que son cœur éprouvait. Mais il n'avait pas encore ce ton léger, ces manières lestes des élégants