LE M ABI AGE SE FAIT
M. Ménard s'est habillé avec soin , et conserve une tenue très sévère jusqu'au moment du dîner. Quant à Dubourg , enchanté d'être au mariage de son ami , et voulant se mettre dans les bonnes grâces du comte , il prend toute la journée une mine tellement raisonnable , qu'il a l'air d'avoir le spleen , et s'étudie à se donner une démarche si posée , qu'on croirait qu'il a soixante ans. Toutes les fois que le comte se trouve près de lui , il parle des faux plaisirs du monde, du bonheur de la retraite et des jouissances qui attendent le juste après sa mort. Gela devient si fort , que le général dit à Frédéric :
« Quel diable d'homme que ton Dubourg ! Est-ce qu'il « passe son temps dans les cimetières ? Je me suis ap- « proche de lui une fois ou deux pour causer , il m'a cité « cinq ou six passages des Nuits d'Young et du Petit « Carême de Massillon; voilà un jeune homme bien gai « pour une noce ! »
Frédéric va près de Dubourg, et l'engage à se laisser aller à son caractère habituel ; mais celui-ci est persuadé que sa conversation, son air et sa tenue enchantent M. de Montreville , et il n'y a pas moyen de le faire sourciller.
Un dfner magnifique est préparé dans l'hôtel du comte , d'où les jeunes mariés doivent partir le soir pour retourner à l'hôtel du géuéral , dans lequel ils vont habiter. Le général , étant souvent en voyage , n'a besoin que d'un petit appartement , et cède aux nouveaux époux les trois quarts de sa maison.
Les mariages, dans la haute société , n'ont point la gaîté des noces bourgeoises ; c'est ce qui dédommage la classe bourgeoise de ne pas être de la haute société. Cependant une galté douce préside au repas. M. Ménard s'en donne comme à la table de M. Chambertin ; mais Dubourg ne mange pas; il refuse de presque tous les
mets , parce qu'il présume que c'est beau eoup plus comme il faut. Impossible de lui faire accepter un verre de Champagne ni de liqueurs: «Je n'en prends jamais, » répond-il avec un flegme imperturbable. Le comte de Montreville le regarde avec étonnement , tandis que Ménard , qui est près de lui , lui dit à chaque instant : « Vous en pre- « niez cependant. . . je vous en ai vu prendre assez sou- * vent 1... dites donc que vous êtes malade , à la bonne « heure.
« Ton ami est terriblement sobre ! » dit le général à Frédéric , « c'est un anachorète que tu nous as amené. »
Après le repas , la danse remplit la soirée. Les nouveaux époux se livrent à ce plaisir, qui donne la patience d'en attendre d'autres ; aussi la danse est-elle toujours nécessaire pour terminer gafment une noce.
Mais Dubourg ne danse pas ; il se contente de se promener avec raideur dans les salons , tenant sa tête comme s'il avait un torticolis, et ne s'arrêtant jamais auprès d'une table d'écarté.
« Vous ne jouez pas, monsieur Dubourg? » lui dit le comte d'un air riant. « — Non , monsieur le comte, j'ai « entièrement renoncé à ces jeux d'argent ; je n'aime plus « que les échecs ; c'est le jeu des gens raisonnables , le «seul qui me convienne. — Vous ne dansez pas? — « Jamais ; je n'aime que le menuet, danse noble et posée. « C'est bien dommage qu'on ne le danse plus. — Diable ! « monsieur Dubourg , vous êtes donc bien changé ! vous « étiez un peu étourdi autrefois !... — Àh 1 monsieur le « comte, autre temps , autres soins ; avec les années on « devient sage. — Les années 1... mais il n'y a pas en- « core un an que vous faisiez Hippolyte, et que vous « vouliez faire jouer Thésée h ce pauvre Ménard.—- Ah I « monsieur le comte , depuis ce temps il s'est fait en « moi une bien grande révolution. Je n'aime plus que
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« l'étude... la science... ah ! la science surtout I... car. « comme dit Caton : Sine doctrina vitaest quasi mortis « imago. »
Le comte s'éloigne de Dubourg en souriant, et celui-ci est persuadé qu'il est fort satisfait de lui. Cette journée est passée; Ménard a regagné son petit logement, en repassant dans sa mémoire tous les morceaux délicats qu'il a mangés. Dubourg n'est pas plus tôt hors de l'hôtel, qu'il saute et court comme un écolier qui n'est plus sous les yeux de son maître. Frédéric et Constance sont heureux 1... des témoins importuns ne sont plus là pour contraindre les élans de leur tendresse... car le monde pèse aux amants 1 et c'est avec impatience qu'ils attendent le mystère et la solitude. Frédéric peut enfin emmener sa femme : le premier jour des noces , un époux est un amant qui enlève sa maîtresse.