SŒUR ANNE EST MERE
« Voilà l'histoire de toutes les jeunes jeunes filles qui « n'ont point de parents pour les garantir des pièges de « tous ces beaux messieurs... Ne pleurez pas , mon en- « fant!..je suis bien loin de vous condamner î... vousêtes « moins coupable que toute autre!... mais c'est celuiqui « vous a quittée qui mériterait d'être puni... Dans lasi r « tuatipn où vous êtes , vous abandonner... ah! il faut « qu'il ait le cœur bien dur !... »
En entendant ces mots , sœur Anne fait un mouvement précipité comme pour empêcher la fermière d'en dire davantage ; elle pose un doigt sur sa bouche , et , secouant la tète avec force , semble démentir ce que la villageoise vient de dire.
« Allons, » dit la fermière, « elle ne veut pas que l'on « dise du mal de lui 1... elle l'aime encore 1... Voilà bien « les femmes ! toujours prêtes à excuser celui qui leur a « fait le plus de mal. Mais ne vous inquiétez plus de vo- * tre sort, mon enfant; restez avec nous, nous vous « chérirons comme notre fille , nous aurons bien soin de « vous; ici vous êtes pour jamais à l'abri dç la misère. »
Sœur Anne presse tendrement la main de la fermière , mais ses yeux ne lui font pas une promesse que son cœur n'a pas l'intention de tenir. Frédéric règne toujours au fond de ce cœur brûlant , et l'espoir de le retrouver n'abandonne pas la jeune fille.
Peu de temps après le départ de l'étranger, sœur Anne, se rappelant qu'il lui a remis un papier , le prend dans la bours où elle l'a serré, et le présente à la fermière , impatiente de savoir ce qu'il contient ; la villageoise lit : Le comte de Montreville, rue de Provence , à Paris. Le papier ne contenait pas autre chose , et sœur Anne ne se doute pas que c'est le nom du père de Frédéric , car il n'a jamais, devant elle, prononcé le nom de sa famille ; mais elle entend avec joie nommer Paris; elle tâche de
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faire comprendre à la fermière que c'est là qu'elle veut se rendre , et replace avec soin le papier dans sa bourse. « C'est l'adresse de cet étranger , » dit la fermière ; « oh ! « cet homme-là ne ressemble pas à tout le monde!... il * est reconnaissant; il n'oubliera jamais le service que « vous lui avez rendu ; et je suis certaine que si vous « alliez à Paris , il vous y recevrait bien ; mais qu'iriez* « vous faire daus cette grande ville ?... Croyez-moi, « ma chère enfant , restez avec nous , vous serez plus « heureuse. »
Sœur Anne est charmée de posséder ce papier sûr lequel est le nom de la ville où elle compte se rendre un Jour ; avec ce billet elle pourra se faire comprendre, et rend grâces au ciel de cette circonstance qui lui permettra de trouver ce Paris dans lequel elle espère trouver aussi son amant.
Après deux mois de séjour dans la ferme , sœur Anne met au monde un fils... Avec quelle ivresse elle contemple son enfant 1 avec quels transports elle entend ses premiers cris î II faut être mère pour comprendre les jouissances que ce moment procure. Déjà dans les traits de son enfant elle croit retrouver ceux de Frédéric ; à chaque instant elle le considère , le couvre de baisers ; son fils ne la quitte plus ; malgré sa faiblesse , c'est elle qui le nourrit. Les villageois n'ont point cherché à s'opposer au désir qu'elle a témoigné d'allaiter son fils ; car , pour une mère , c'est une source de jouissances sans cesse renaissantes ; et sœur Anne semble les goûter plus vivement qu'une autre. Elle est si heureuse, si fière lorsqu'elle tient son enfant sur son sein , que ce bonheur la distrait de ses peines. Elle n'oublie pas Frédéric, mais son âme n'est plus en proie à une sombre tristesse; la vue de son enfant ramène souvent l&sourire sur ses lèvres; elle sent que pour son fils une mère peut tout supporter.