‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 52 sur 54 · SŒUB ANNE EST MERE. S · texte numérisé non relu

SŒUB ANNE EST MERE. S

Quelques semaines après son accouchement, sœur Anne témoigne le désir de se remettre en voyage ; mate les habitants de la ferme s'opposent à son projet. « Y « pensez-vous? » lui dit la fermière; « vous mettra en « route en nourrissant votre enfant! Songez que ce n'est « plus votre vie seulement , c'est 1a sienne que vous expo* « seriez. Croyez-vous , en cherchant de nouveau des fat!» « gués, des dangers, pouvoir offrir à ce pauvre petit un « sein dans lequel il puiserait la vie? Non , madame, non, « cela est impossible ; bientôt cet enfant perdrait la santé, « l'existence , si vous persistiez dans votre projet. »

Compromettre l'existence de son fils 1 cette idée fait

frémir la jeune muette. Il n'est pas de sacrifice qu'elle ne fasse pour son enfant ; c'en est un bien grand pour elle de suspendre son voyage, mais ce que vient de dire la fermière la décide sur-le-champ à rester à la ferme jusqu'à ce que son fils ne puisse plus se ressentir des peines qu'éprouvera sa mère.

« Allons, allons, vous resterez , » dit la fermière , qui lit dans les yeux de sœur Anne qu'elle ne résiste pas. « C'est bien , mon enfant , vous êtes raisonnable. Dans « un an. . . dans dix-huit mois , si votre fils est assez fort» . . «alors, nous verrons; mais jusque là il ne faut point « songer à voyager. »

Soeur Anne a pris son parti ; et , tout en songeant encore à Frédéric, elle ne s'occupe plus que de son enfant. Pour piix de ses soins, elle voit son fils acquérir chaque, Jour de nouvelles forces ; sur ses joues brille la santé, sur ses lèvres un doux sourire, et déjà ses petits bras semblent entourer avec reconnaissance celle qui lui donna le jour.

En traçant devant les villageois le nom de Frédéric , soeur Anne est parvenue à faire comprendre que c'est ce gom qu'elle veut que l'on donne à son fils. Les villageois

n'appellent plus l'enfant autrement, et la jeune mère éprouve un sentiment de plaisir toujours nouveau chaque fois que ce nom frappe son oreille ; combien son bonheur sera plus grand encore lorsque son enfant y répondra!

La jeune muette est depuis six mois chez les bons fermiers, lorsqu'un jour un courrier apporte à la ferme un paquet contenant vingt-cinq louis et un billet du comte de Montreville , adressé aux villageois. Dans sa lettre, il recommande de nouveau la jeune femme à leurs soins, en les prévenant que tous les six mois il leur enverra pour elle une pareille somme.

La fermière se hâte d'apprendre à sœur Anne ce que fait pour elle le comte de Montreville, et les yeux de la jeune mère se remplissent des larmes de la reconnaissance. « Quel brave homme! » dit la villageoise... « Ah! «j'étais bien sûre qu'il ne vous oublierait pas/... Mor- * gué! je vous le répète , si plus tard il vous prend encore « l'envie d'aller à Paris , c'est chez ce comte-là qu'il fau- «dravous rendre tout de suite!... Dame, mon enfant, « c'est qu'un comte , c'est un seigneur!... un homme « puissant ! . . . Celui-là est bien riche , à ce qu'il parait , et < si vot' séducteur est dans Paris, il vous le fera retrou - « ver ben vite ; et peut-être ben que, par les bons con- « seils qu'il lui donnera, il l'engagera à ne plus vous « quitter. »

Sœur Anne témoigne qu'elle pense comme la fermière, et qu'elle fera tout ce qu'elle vient de dire. Elle la force ensuite à accepter la somme envoyée par le comte , et se trouve plus heureuse en pensant qu'elle n'est point à charge aux bonnes gens qui lui marquent tant d'intérêt.

.Le temps s'écoule : sœur Anne idolâtre «on fils. Il lui tient lieu de tout ce qu'elle a perdu ; elle revoit en lui ce frère qu'elle chérissait, et dont la mort lui a causé une révolution si funeste; elle revoit Frédéric, ce sont ses

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traits que «ni fils In offre. Elle étudie les moindres désirs de son e&furt, elle épieson regard, son sourire, et, dans cessons h torchante , troirve moins long le temps qui s'est éeomlé depuis qu'elle n'a revu son amant , et celui qui doit se passer encore avant qu'elle se rapproche de lui.

Le petit Frédéric promet d'avoir la beauté, la douceur de celle dont il tient le jour ; déjà il balbutie ee nom si domx à f oreille d'une mère , et sieur Anne sent alors combien il est nécessaire qu'elle ne prive pas son enfant des soins qu'on lui prodigue à la ferme. Si son fils ne connaissait qu'elle , le pauvre enfant ne parlerait pas ; car la voix est aussi un art dans lequel il faut un maître.

Le comte fait parvenir un second envoi d'argent à l'époque qu'il a désignée. Son messager s'informe toujours de la situation de la jeune muette , de la santé de son enfant, et engage sœur Anne à ne point quitter la ferme où elle goûte une existence tranquille, où elle peut prodiguer tout ses soins à son fils.

Mais sœur Anne n'a point renoncé au désir de se tendre à Paris. Malgré les remontrances de la fermière , elle vent tout tenter pour retrouver Frédéric. L'amour qu'elle sent pour son iils ne diminue pas ses regrets de tre éloignée de sou amant ; il semble au contraire qu'eu considérant son enfant , dont elle admire la beauté , elle éprouve un plus vif désir de l'offrir à son père. « S'il le « voyait! » pense -t-elle , « pourrait-il ne pas l'aimer?... « Non , il ne songerait plus alors à se séparer de moi. »

Le petit Frédéric a vingt mois. Depuis longtemps il ne puise plus sa nourriture dans le sein de sa mère. Il commence à essayer ses premiers pas ; chaque jour sa marche est moins chancelante. Sœur Anne le guide, le soutient; elle remarque l'augmentation de ses forces, de ses faeultés. Semblable au jardinier qui considère les

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changement» qu'une nuit a apportés dans ses jeunes plantes , une mère voit chaque Jour avec délices ceux qui annoncent les progrès de son enfant.

Tranquille sur la santé de son fils, à l'abri du besoin par la somme que le comte lui a donnée à son départ, et ne doutant pas d'ailleurs qu'en arrivant à Paris , elle trouvera en lui un protecteur et un ami , sœur Anne est résolue à entreprendre ce voyage, et, un matin, elle pré* sente à la fermière le papier que lui a laissé le comte... C'était annoncer qu'elle voulait partir.

Les habitants de la ferme essaient encore de la faire changer de résolution ; mais cette fois sœur Anne est inébranlable ; elle veut partir, elle veut aller à Paris ; son cœur lui dit qu'elle y trouvera Frédéric.

'< Pourquoi emmener votre enfant? » lui dit la fermière ; « laissez-le avec nous , vous savez combien nous « l'aidions. » Mais sœur Anne ne comprend pas qu'une mère puisse se séparer une seule minute de son fils *, elle serre le sien contre son sein , et fait signe qu'elle ne le quittera jamais. « Du moins , » dit la fermière, « puisque « vous voulez absolument aller à Pari s, vous ne voyage- « rez plus à pied comme une mendiante. Je vais avec ma « carriole vous conduire jusqu'à Lyon, et là , je vous em- « barquerai dans une diligence qui vous conduira avee «votre enfant à votre destination. En arrivant, vous « montrerez l'adresse que vous avez , on vous conduira « chez ce M. de M ontreville : cet homme-là ne vous aban- « donnera pas 1 ... et quand vous voudrez revenir près de a nous, il saura vous en procurer les moyens. »

Sœur Anne témoigne à la bonne fermière toute la reconnaissance que lui inspirent ses bontés. Le voyage étant décidé, on s'occupe des préparatifs : les villageois ont acheté à la jeune femme du linge, des habillements et tout ce qu'il faut à son fils ; ils veulent encore lui offrir

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