ARRIVEE DE DUBOURG
Constance revient avec la jeune muette et son enfant; les traits de sœur Anne annoncent la douleur, mais elle est plus calme , plus résignée ; en revoyant Dubourg elle sourit tristement, et lui présente son fils qu'il regarde avec intérêt , effrayé de la ressemblance qu'il remarque déjà entre ses traits et ceux de son père.
« Ne le trouvez-vous pas charmant? » dit Constance. — « Oui, madame, » répond Dubourg en embrassant l'enfant, «je le trouve fort gentil. — Ressemble-t-il à « son père?... — Beaucoup. — Et vous ne trouvez pas « qu'il a dans le regard quelque chose de mon mari ? — • « Oh! pas du tout!... — C'est singulier ! cela m'avait « frappée. Il se nomme Frédéric aussi , ce cher petit ; « je crois que je l'en aime davantage. »
Constance prend l'enfant dans ses bras ; sœur Anne la regarde avec attendrissement, et Dubourg détourne les yeux pour cacher les sensations que ce tableau lui fait éprouver.
Pendant le reste de la fournée, Dubourg se creuse la tête pour savoir comment il pourra faire sortir sœur Anne de chez madame de M ontreville , mais il ne peut s'arrêter à aucun projet. Comment emmener la jeune femme loin d'une demeure où on lui prodigue les soins les plus touchants , où son fils est comblé de caresses ? Sœur Anne , bien loin d'y consentir , ne verrait dans ce dessein qu'une affreuse ingratitude, et son cœur aimant et reconnaissant est incapable d'en concevoir la pensée. Lui apprendre que le mari de Constance est son séducteur, ce ne serait pas encore le moyen de la faire consentir à s'éloigner; le désir de revoir Frédéric l'emporterait dans son âme sur toute autre considération. Elle se croit unie à son amant par les serments qu'ils ont faits ; pourrait* elle concevoir qu'une autre femme a des droits , sinon plus justes , du moins plus sacrés que les siens ?
Dubourg n'ose donc risquer ce moyen , et il se tourmente en vain pour en trouver un autre. Puis il va à Ménard , et lui dit : « Eh bien ! avez-vous imaginé un « expédient pour engager soeur Anne à quitter cette « maison?» Et Ménard, après avoir pris du tabac et réfléchi pendant cinq minutes , emmène Dubourg dans un coiu et lui répond à voix basse : « Je ne trouve rien « du tout. »
En causant avec Constance, Dubourg tâche de l'engager à envoyer la jeune muette et son fils demeurer dans une de ses terres éloignée de Paris ; mais madame de Montreville repousse avec force cette idée: « Pourquoi donc, » dit-elle , « me priverais-je de la société de cette jeune « femme , de la vue de son fils , que j aime comme s'il « m'appartenait? loin de moi , aurait-on pour cette infor- « tunée tous ces soins qui adoucissent sa situation ?... « Non , je ne m'en séparerai jamais ; chaque jour je sens « que je m'y attache davantage ; si vous saviez combien « elle est reconnaissante de ce que je fais pour elle!... « Ah ! j'ai lu dans le fond de son âme ! je n'ai point mal « placé mes bienfaits , et je suis certaine que Frédéric « ne me blâmera pas.
« Ma foi!... » se dit Dubourg, « j'ai fait tout ce que « j'ai pu!... et quand je me donnerais la migraine pour « séparer ces deux femmes , je crois que je n'y parvien- « drais pas; laissons donc aller les choses, et attendons « les événements. Tout ce que je pourrai faire , ce sera « de prévenir Frédéric quand il reviendra. »
Le soir du jour où Dubourg est arrivé , madame de Montreville lui dit : « Je veux vous rendre témoin du « plaisir que la musique fait éprouver à cette jeune in- « fortunée ; lorsqu'elle m'entend chanter et toucher du « piano, il me semble toujours qu'elle va parler... * Constance prend sœur Anne par la main et la fait
ARBIVKE DE DUBOURG . 431
asseoir auprès de son piano; la jeune muette est plus triste qu'à l'ordinaire, la présence de Dubourg a renouvelé tous ses chagrins ; cependant elle sourit à sa bienfaitrice, et fait tous ses efforts pour paraître moins affligée.
Déjà Constance » joué plusieurs morceaux lorsqu'elle s'arrête en disant : <* Mais je ne lui ai pas encore chanté « cette jolie romance que mon mari aime tant... »
Constance prélude à sa romance; Dubourg fait peu d'attention à la musique. Il songe toujours au hasard singulier qui a réuni sœur Anne et l'épouse de Frédéric ; M. Ménard est assis dans un coin du salon , où il fait tout ce qu'il peut pour comprendre la mesure , et le petit Frédéric joue aux pieds de sa mère , qui écoute attentivement sa bienfaitrice.
A peine Constance a-t-elle dit les premiers mots de la romance, que sœur Anne éprouve un trouble qui semble s'accroître à chaque instant ; elle se penche vers madame de Montreville , elle écoute , mais elle respire à peine ; tout son corps frémit , toutes ses facultés sont absorbées par un puissant souvenir... et Constance n'a pas encore achevé son couplet, qu'une pâleur mortelle se répand sur tous les traits de la jeune muette; elle pousse u r gémissement plaintif et perd connaissance.
Occupée de sa musique , Constance n'avait pas rc marqué le trouble de sœur Anne ; mais au gémissement qu'elle vient de pousser elle a volé vers elle. « Grand « Dieu 1 qu'a-t-elle donc? elle perd connaissance ! » s'écrie madame de Montreville 1 tandis que Dubourg se hâte d'aller soutenir la jeune femme , et que M. Ménard court chercher des sels et appeler du monde.
« Concevez- vous ce qu'elle peut avoir? elle m'écoutait « avec plaisir, et tout-à-coup elle s'évanouit... — Mau dame , » dit Dubourg qui veut profiter de cette circott-
stance , « ne vous êtes- vous pas aperçue que celte jeune « femme n'a pas toujours la tête à elle , et qu'il y a des « moments... où elle semble en délire? — Mais non , je « n'ai jamais vu cela. Depuis qu'elle est ici elle a toujours « été fort raisonnable , et sa mélancolie me semble très « naturelle... Pauvre petite!... elle ne rouvre pas les « yeux... — Oh ! cela ne sera rien... L'émotion qu'elle a « éprouvée ce matin en me voyant est sans doute la « cause de cet évanouissement. — Je le pense aussi. »
Ménard revient armé d'une douzaine de flacons. Pendant longtemps tous les soins sont inutiles , sœur Anne ne recouvre point ses sens, et Constance se désespère; enfin un long soupir annonce que la jeune muette revient à la vie , et bientôt elle ouvre les yeux. Son premier regard est pour son fils : trop jeune encore pour avoir connu le danger de sa mère , i I n'a pas interrompu ses jeux. Sœur Anne le prend, l'embrasse, puis, regardant tous ceux qui l'entourent , semble les remercier de leurs soins.
« Venez vous reposer, » lui dit madame de Montrevîlle, « cette journée a renouvelé toutes vos peines , vous avez « besoin de les oublier dans le sommeil. »
Mais, au lieu de suivre Constance, sœur Anne lui prend la main , et la reconduit devant le piano en lui faisant signe de s'y asseoir : « Non , demain, » dit Constance, « la « musique vous émeut trop. . . vous m'entendrez demain. » Sœur Anne joint ses mains vers elle, et ses regards sont tellement expressifs, ils demandent avec tant de force ce quelle désire , que Constance n'a plus le courage de le lui refuser ; elle se remet au piano , et Ménard dit tout bas : « Celte femme-là aime passionnément la musique , « on aurait bien dû lui apprendre à solfier. »
Constance commence un air, sœur Anne l'arrête , et , secouant vivement la tête, semble lui dire : « Ce n'est pas « cela. » Madame de Montrevîlle en joue un autre, et la
ARRIVÉE DE DtfBOURG. <4$3
jeune muette n'est pas encore satisfaite. Enfin Constance se rappelle qu'elle chantait une romance lorsqu'elle s'est interrompue; elle la chante de nouveau; et à peine a-telle commencé que le trouble de sœur Anne , l'attention qu'elle lui prête , annoncent que c'est bien cela qu'elle désirait entendre.
« Voyez donc comme cette romance l'agite ! » dit Constance , « c'est celle que Frédéric aimait tant. . ; »
Constance n'a pas achevé ces mots, que la jeune femme lui prend la main , la lui serre avec force , et lui fait un signe affirmatif. Mais madame de Montre vil le ne la comprend pas ; elle regarde Dubourg , qui lui dit tout bas : « Je vous assure qu'elle a des moments où elle ne sait plus « ce qu'elle fait... Partout elle croit voir son amant , l'a- « mour lui tourne la tête. »
Le trouble de sœur Anne est un peu calmé ; les larmes se sont fait un passage. Elle pleure, mais elle paraît soulagée. Constance la regarde avec attendrissement , en répétant souvent : « Pauvre petite!... qu'il est coupable celui qui « t'a abandonnée ! ... »
Pendant quelques moments tous ceux qui entourent sœur Anne gardent le silence. Constance , pour calmer la douleur de la jeune muette , a recours à son moyen ordinaire ; elle va prendre le petit Frédéric , et le porte dans les bras de sa mère ; celle-ci regarde sa bienfaitrice avec reconnaissance , et , après avoir couvert son fils de baisers , se lève et se dispose à regagner son logement.
Constance veut absolument la reconduire jusqu'au pavillon du jardin ; là elle la quitte en l'engageant de nouveau à prendre courage. « Vos peines finiront, » lui ditelle , « j'en ai l'espérance... Oui, votre séducteur revfen- « dra à des sentiments plus dignes de l'homme que vous « aimez; il ne peut vous avoir entièrement oubliée... Du- « bourg n'est peut-être pas bien informé... séchez vos
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« larmes , un jour vous le reverrez ; et comment pourrait- « f I vous quitter encore lorsque vous mettrez ce cher en- « font dans ses bras ?... »
Ces douces paroles pénètrent jusqu'au fond du cœur de «œur Anne; elle se livre au doux espoir que Constance vient de lui faire entrevoir , et la quitte moins malheureuse. Madame de Montreville regagne lentement son appartement ; la vue des peines de celle qu'elle a sauvée de la misère lui fait éprouver une tristesse involontaire ; Frédéric n'est pas là pour la distraire, pour lui faire tout oublier ; jamais elle n'a été aussi longtemps séparée de lui , et cette absence entretient aussi sa mélancolie.
M. Ménard s'est retiré en disant à Dubourg : « Voici « une journée qui a été fort orageuse* — Ah ! » répond celui-ci, » je redoute de bien plus terribles orages!... Si « cette jeune femme s'est évanouie rien qu'en entendant « cette romance que lui chantait Frédéric , que devien- « dra-t-eïle lorsqu'elle le reverra... et lorsqu'elle appren- « dra qu'il est l'époux d'une autre? Ahl monsieur Mé- « nard , cette idée m'occupe sans cesse I ... — Je le crois « bien ! cela m'a ôté l'appétit , à moi ! — Tâchons de pa- • rer à cet événement. — Parons-le , je ne demande pas « mieux. — Songez qu'il y va du repos , du bonheur , et « même de l'honneur de votre élève , et que ses fautes « rejailliront sur vous. — Permettez : une faute de syn- « taxe ou de vers latins , à la bonne heure ; mais je ne « lui ai pas enseigné à séduire les jeunes filles ; ce sont « plutôtvos mauvais conseils qui l'ont perverti. — Mon- « sieur Ménard!... — Monsieur Dubourg! — Allons « nous coucher. — Reetè dicis. »
RETOUfi DE FREDERIC. — CONSTANCE ET SOEUR ANNE.
Depuis dix jours que Dubourg habite chez madame de Montreville , il cherche sans cesse comment il pourra prévenir l'effet que produira sur sœur Anne la vue de Frédéric; il voit chaque jour s'augmenter l'attachement de Constance pour sa protégée , et la reconnaissance de la pauvre mère pour sa bienfaitrice. Les séparer lui semble plus difficile que jamais ; Constance répète souvent qu'elle ne pourrait plus se passer de sœur Anne et de son iils , et la jeune muette semble , auprès d'elle , sentir moins vivement ses chagrins.
On attend Frédéric , déjà même il devrait être de retour ; Constance s'inquiète de ce retard : elle a perdu une partie de sa gaité , souvent des pleurs mouillent ses paupières ; alors c'est sœur Anne qui s'efforce de la consoler, de lui faire comprendre que son mari reviendra bientôt. «S'il ne m'aimait plus ! » dit quelquefois madame de Montreville. Mais la jeune muette la prend par la la main , la conduit devant une glace , et semble lui dire : « Regardez- vous... peut-on ne pas vous aimer?... — Hélas 1 » lui répond Constance, « on vous a bien oubliée ! « et vous êtes aussi jolie que moi !... »
Le comte de Montreville , qui devait revenir passer quelques jours à la campagne , est retenu à Paris par la goutte. Dubourg n'en est pas fâché ; il ne voudrait pas qu'il fût témoin de la reconnaissance qu'il redoute ; il ne sait pas que le comte connaît aussi sœur Anne.
Enfin Constance reçoit une lettre de son mari : il lui marque que des affaires imprévues ont retardé son retour, mais qu'il va faire en sorte de les terminer promptement. La lettre de Frédéric est tendre, expansive; il parait toujours amoureux. Cependant Constance n'est pas satisfaite : rester aussi longtemps éloigné d'elle lui semble déjà annoncer moins d'amour. Frédéric n'est pas là, elle peut pleurer; devant lui , elle cacherait ses larmes. C'est toujours à sœur Anne qu'elle va confier ses . peines; c'est dans son sein qu'elle verse des. pleurs et trouve des consolations.
Dubourg voit dans ce retard quelques jours de gagnés, et dit à Ménard : « Tâchons d'employer ce temps à prévenir l'entrevue des deux amants. — Prévenons-là ; « c'est aussi mon avis. — Mais voilà dix jours que je cher- « che, et je ne trouve rien! — Ma foi , je suis plus heu- « reux que vous , avant-hier j'ai trouvé quelque chose. . . « — Ehl parlez donc vite en ce cas... — C'est ma re- « cette pour faire du punch au lait , que je croyais avoir « perdue. »
En quittant sa femme , Frédéric s'est rendu à la ferme pour s'informer du sort de sœur Anne et de son fils , qu'il brûle d'embrasser. Mais, en arrivant chez les bons villageois , il apprend que , depuis longtemps , la jeune muette est partie pour Paris avec son enfant. Frédéric ne sait plus que penser, et ce qui le désespère , c'est qu'un messager de son père ne tarde pas à arriver, apportant , comme de coutume , de l'argent et divers objets pour celle que le comte nomme sa libératrice; ce qui prouve qu'il ne sait pas que sœur Anne a quitté la ferme , et que celle-ci n'a point trouvé à Paris la demeure de son protecteur.
Frédéric est désolé; les habitants de la ferme partagent son chagrin. Ils se repentent d'avoir laissé partie
BETOUR DE FREDERIC. 437
sœur Anne ; mais comment auraient-ils pu s'opposer à son dessein? Qu'est-elle devenue , que fait-elle dans Paris , sans amis, sans protecteur? S'ils savaient que Tinfortunée a été indignement dépouillée de ce qu'elle possédait, leur douleur serait bien plus grande encore.
Frédéric ne reste qu'un jour à la ferme ; il repart pour Paris , et, tout le long de la route , tâche d'obtenir des renseignements qui puissent le mettre sur les traces de sœur Anne. Arrivé à Paris, il ne descend pas à son hôtel ; il veut que son retour soit un mystère , afin de le cacher à sa femme , et pour avoir le temps de faire des perquisitions sur la jeune muette et son fils. Pendant plus de huit jours il parcourt cette ville immense , courant dans les quartiers les plus déserts et les plus populeux, montant souvent dans des mansardes, et partout s'informant si l'on a vu une jeune femme muette avec un enfant. Mais ses recherches sont infructueuse»; il ne recueille aucun indice qui le mette sur les traces de sœur Anne. Le cœur ulcéré , il se décide enfin à retourner près de Constance ; il est bien loin de penser que c'est là qu'il doit trouver ceux qu'il cherche depuis si longtemps.
Tous les jours Dubourg va se mettre en embuscade sur une route , et place M. Méoard en vedette sur une autre , afin de l'avertir s'il voyait arriver Frédéric. Comme il n'y a que ces deux chemins pour venir à la maison de campagne , il se croit certain de ne pas le manquer. Mais un matin , Jtf. Ménard, qui a emporté Horace avec lui, ne voit pas , en lisant une ode , que celui qu'il guette vient de passer, et Frédéric arrive chez lui , et entre précipitamment dans l'appartement de Constance, qui, seule alors , pensait à son mari.
Elle lève les yeux , pousse un cri de joie , et vole dans ses bras. Toutes les peines de l'absence sont déjà oubliées sur le sein de son époux. Frédéric répond avec
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tendresse à ses marques d'amour. Après les premiers moments donnés au plaisir de se revoir, Constance lui dit : « Pendant ton absence , j'ai recueilli dans cette mai- «son une infortunée... Oh! j'espère que tu l'aimeras « comme moi 1... — Tout ce que tu fais est bien , ma « chère Constance , ton cœur ne saurait t'égarer ; je suis « certain d'avance que tu as bien placé tes bienfaits. — « Ah ! c'est une jeune femme si intéressante 1 . . . une vieet time de l'amour ; et nous autres , nous compatissons « toujours à ces peines-là !... Son séducteur l'a abandonce née avec un enfant charmant... dont je suis folle... Il « se nomme Frédéric comme toi... Mais qu'as- tu donc , « mon ami? tu pâlis , tu trembles...
« Ahl... la fatigue peut-être... l'empressement que «j'ai mis à revenir... »
Frédéric s'assied , car il chancelle : ce que vient de dire Constance lui cause une émotion dont il n'est pas maître. Il regarde en frémissant autour de lui. « Et cette « femme... cet enfant... où sont-ils ? » demande-t-il d'une voix tremblante.
« Elle loge dans le pavillon du jardin... Mais je Taper* « çois... Venez , venez vite , mon amie, » dit Constance en courant au-devant de sœur Anne qui s'avançait avec son fils. « Mon mari est revenu , ah ! que je suis heureuse!... Maintenant, rien ne manque à mon bon- « heur. »
Constance , prenant la jeune muette par la main , l'entraîne dans l'appartement où son époux est encore. En apercevant Frédéric , sœur Anne pousse un cri déchirant; elle court, se précipite dans ses bras, et s'évanouit en lui montrant son fils.
Frédéric soutient d'une main sœur Anne , dont la tète inanimée est appuyée sur sa poitrine; de l'autre , il se couvre les yeux et semble craindre de regarder autour
BETOUB DB FREDERIC. 439
de lui. Son fils est à ses pieds ; il tient encore la main de sa mère ; et Constance , surprise, tremblante , s'est arrêtée devant eux.
En un instant , mille sensations différentes paraissent agiter l'épouse de Frédéric. Elle change de couleur , ses yeux expriment la surprise, l'inquiétude $ elle frémit et semble vouloir repousser la pensée que son cœur vient de concevoir. Mais ses regards , tour à tour fixés sur sœur Anne et son époux , cherchent à s'assurer dé la vérité. Son premier mouvement est de courir à sœur Anne, et de la retirer des bras de Frédéric.
« Qu'a-t-elledonc?... que signifie l'état où Va mise « votre vue ? » balbutie Constance en regardant Frédéric. « Mon ami , répondez donc , connaissez-vous cette « jeune femme ?
Frédéric n'a pas la force de répondre ni de regarder Constance. Mais il aperçoit son fils , et , le prenant dans ses bras , il le couvre de baisers ; alors un coup affreux vient frapper le cœur de Constance , toute la vérité s'est dévoilée à ses yeux.
Dubourg arrive , suivi de Ménard ; en apercevant Frédéric , il devine tout ce qui vient d'arriver , et court surle-champ porter secours à sœur Anne , en s'écriant : « En- « core évanouie 1... quelque accès de délire, je gage !... « Oh ! je vous l'ai dit , cette infortunée a des moments « où elle perd la raison. »
Constance ne répond rien. Elle abandonne sœur Anne aux soins de Dubourg et de Ménard , et se rapproche de son mari qui tient toujours l'enfant dans ses bras.
« Il est charmant... n'est-ce pas ?...»dit-elled'une voix entrecoupée et les yeux toujours attachés sur son époux. Frédéric garde le silence, Constance prend l'enfant et l'arrache brusquement de ses bras ; mais bientôt, se repentantde ce mouvement, dont elle n'a pas été maîtresse ,
440 SŒUR ÀNNfi.
elle couvre l'enfant de baisers , en s'écriant avec douleur : « Pauvre petit I ah 1 tu n'es pas coupable , toi ! ... » Dubourg et Ménard ont emporté sœur Anne dans le pavillon ; Frédéric et Constance sont restés seuls avec l'enfant. Frédéric a les regards baissés vers la terre , et semble craindre de rencontrer ceux de Constance , qui s'est assise à quelque distance de lui et a pris sur ses genoux le petit Frédéric. Elle tâche de retenir ses larmes , mais elle n'a plus la force de parler. Pendant quelques moments, ils ne rompent point le silence. Enfin Frédéric lève les yeux , il aperçoit sa femme caressant le fils de sœur Anne... A cette vue , il est sur le point de se jeter aux pieds de Constance , et de lui tout avouer... Mais Dubourg revient précipitamment.
« Allons!... j'espère que cène sera rien, » dit-il en regardant Frédéric , et en lui faisant signe de ne point se trahir. « Cette jeune muette a des accès de délire ; alors « elle croit voir partout son amant... Oh ! j'avais déjà « conseillé plusieurs fois à madame de ne point la garder « auprès d'elle.
« En effet , » balbutie Frédéric en cherchant à se remettre , « je ne conçois rien à tout ce qui s'est passé... « Mais j'ai été tellement ému de l'état de cette infortu- « née... que jene pensais même pas à ce que je faisais... » Constance ne dit rien ; elle se contente de regarder Dubourg et son époux. « Je vais lui ramener son fils, » dit Dubourg en s'avançant pour prendre l'enfant. « — « Laissez , » dit Constance , « Frédéric se chargera de ce « soin... »
Frédéric se trouble , il ne peut supporter les regards
de sa femme. En vain Dubourg lui dit tout bas : « Ai-
« Ions , morbleu ! de la tête , ici... Songe que c'est ppur
« son bonheur qu'il faut la tromper 1 »
En ce moment , M. Ménard accourt tout effaré. « Elle
« a repris ses sens , » dit-il bas à Dubourg ; « mais il n'y « a pas moyen de la faire rester tranquille dans sa chara- «bre !... C'est un diable !... Elle veut absolument le « voir... Elle court éperdue dans le jardin !... — Eh ! « pourquoi l'avez- vous quittée?... »
Dubourg sort aussitôt de l'appartement. « Qu'est-ce « donc? » dit Constance , « serait-elle plus mal ?... — « Non , madame , » répond Ménard , qui ne sait plus ce qu'il faut dire ni faire , « mais je crains... la tête... les « femmes... l'amour... quidfeminapossitf...
« Je vais la secourir , » dit Constance, «je vais lui ra- « mener son fils... peut-être que sa vue... Ne venez-vous « pas avec moi, Frédéric? nevoulez-vous pas joindre vos « soins aux miens pour calmer cette infortunée? »
Frédéric hésite , il ne sait ce qu'il doit faire ; il brûle de revoir sœur Anne, dont l'état affreux a brisé son cœur ; mais en la voyant il craint de se trahir. En ce moment des cris se font entendre : c'est sœur Anne qui traverse le jardin ; les domestiques et Dubourg courent après elle ; les gens de la maison , en voyant son agitation , en l'apercevant courant les cheveux épars dans les allées du jardin , ne doutent point qu'elle n'ait perdu la raison , et Dubourg les fortifie dans cette idée , qui peut empêcher qu'ils ne devinent la vérité.
Mais sœur Anne vient d'apercevoir Frédéric à travers une des croisées du rez-de-chaussée ; aussitôt elle court , elle pénètre dans l'appartement; puis , aussi prompte que la pensée , s'élance dans les bras de Frédéric , repousse Constance qui était près de lui, et, la regardant d'un air à la fois inquiet et jaloux , semble lui dire : « C'est moi « seule qui ai le droit d'être à cette place. »
Tous les valets se sont arrêtés à la porte de l'appartement pour considérer ce tableau. Constance éprouve un affreux serrement de ccçur en voyant sœur Anne dans les
bras de son mari ; cependant elle conserve assez de force pours'avancer vers ses gens, et leur dire d'une voix trem blante: « Éloignez-vous, mes amis ; cette infortunée n'a « pas la tête à elle... mais nous saurons la calmer. 1. »
Les valets s'éloignent. Ménard est allé chercher Dubourg , auquel il a toujours recours dans les moments difficiles ; sœur Anne reste seule avec son fils , entre Frédéric et Constance.
La jeune muette semble vouloir s'attacher à Frédéric , x qui n'a pas le courage de la repousser ; elle lui sourit , elle prend ses mains qu'elle pose sur son cœur... puis lui présente son fils. Mai s en même temps ses regards inquiets se reportent sur Constance , qui, assise à quelques pas , cache sa tête dans ses mains , ne pouvant supporter ce tableau ; mais lies pleurs l'étouffent ; ils se font enfin un passage , elle sanglote... Sœur Anne frémit... la douleur de Constance semble la toucher vivement. Frédéric ne peut plus se contenir ; il court se jeter aux genoux de Constance ; mais , sans le regarder, elle le repousse doucement: « Allez , allez, » lui dit-elle , « cette infortunée a « plus de droits à votre amour... cet enfant est votre « fils... Consolez-la de tout ce qu'elle a souffert depuis « quevousl'avez abandonnée... Je sais maintenant toute « la vérité... Non, elle n'a point perdu la raison... elle a « retrouvé son séducteur... le père de son enfant. »
Frédéric est attéré. Pâle, tremblant, il reste aux genoux de Constance , et sœur Anne , les yeux fixés sur lui , paraît attendre ce qu'il va dire. Mais Frédéric a saisi une main de Constance , il la couvre de larmes et de baisers ; à cette vue , un gémissement plaintif échappe à la jeune muette , et elle tombe de nouveau sans connaissance sur le parquet.
Constance s'empresse de lui porter secours. « Eloî- « gnez-vous , » dit-elle à Frédéric, « votre vue lui fait
BETOUB DE FRÉDÉRIC. 443
« trop de mal... Ah 1 vous pouvez me la confier , je ne « serai pas pour elle différente d'autrefois. . . »
Frédéric ne répond rien , il sort éperdu ; il rencontre Dubourg et Ménard qui accouraient : « La feinte estin«- « tile , » leur dit-il , « Constancea deviné la vérité... elle « sait tout 1... — Puisqu'elle sait tout , » dit Ménard , « il ne faut plus rien lui cacher. »
Constance prodigue à sœur Anne les soins les plus empressés. La jeune muette rouvre enfin les yeux; en apercevant l'épouse de Frédéric, son premier mouvement est de la repousser; puis, portant ses regards autour d'elle , c'est Frédéric qu'elle veut apercevoir. Constance lui présente son fils, qui tend vers elle ses petits bras, Sœur Anne parait émue de la conduite de Constance ; elle la regarde avec moins de jalousie , mais tout son corps frissonne ; ses dents se choquent avec violence , ses yeux se ferment de nouveau , une pâleur effrayante couvre son visage.
Constance la fait transporter dans le pavillon. On la met au lit ; une fièvre ardente la consume, un délire réel s'est emparé de ses sens ; elle porte autour d'elle des regards inquiets, elle ne reconnaît plus personne , elle repousse même son fils.
« Pauvre petite! ah ! je ne t'abandonnerai pas !... » dit Constance, et elle passe toute la journée assise auprès du lit de sœur Anne ; ce n'est que sur le soir que, la voyant un peu plus calme , elle se décide à la quitter; mais elle laisse auprès d'elle des domestiques assidus , et se promet bien de revenir souvent s'informer de son état.
Constance rentre dans son appartement , où Frédéric l'attendait. Mais combien ce jour qui les réunit est différent de ceux qu'ils passaient ensemble autrefois 1 Conr stance garde le silence, mille sentiments l'agitent; son sein palpite avec violence, mais elle tâche de cacher tout
ce qu'elle souffre et de paraître cal me devant son époux. Frédéric , ainsi qu'un criminel qui attend son arrêt , est immobile près de sa femme, dont la bonté lui fait plus vivement sentir ses torts. Il s'approche d'elle enfin , et , n'osant lui parler, se jette à ses genoux.
« Que faites-vous? » lui dit Constance avec douceur; « mon ami , pourquoi vous mettre à mes genoux ?. . . vous « n'êtes point coupable envers moi 1... Ah! c'est aux ge- « noux de celle que vous avez trahie, abandonnée , qu'il « serait plus juste de vous précipiter. Je n'ai pas le droit « de me plaindre; votre faute n'est que trop commune à « bien des hommes. Vous avez connu cette infortunée « avant de vous marier... elle est devenue mère... Mais, « daus le monde , on ne verrait dans votre conduite rien « que de fort naturel ! Bien loin de vous blâmer, on vous « approuverait peut-être d'avoir oublié une femme qui « ne pouvait pas être votre épouse. Cependant , je l'avoue, « je ne vous jugeais pas semblable à ces étourdis qui se « font un mérite des larmes qu'il font répandre. Combien « votre faute a eu des suites funestes 1 .. . Si vous saviez « tout ce que cette infortunée a souffert ! En proie à ce «que la misère a de plus affreux, elle allait périr de « besoin quand je l'ai secourue; périr... avec votre fils... « Ah 1 Frédéricl sentez-vous à quels remords vous auriez «été livré?... Vous pleurez... Ah! mon ami, laissez « couler vos larmes, j'aimerais mieux perdre votre coeur « que de le croire capable d'insensibilité.
« Écoutez-moi ; vous avez retrouvé la mère de votre « enfant, vous ne dcve^ plus l'abandonner. Si vous vous « en rapportez à moi , j'assurerai son sort.;, elle habitera « dans une maison que je lui achèterai dans quelque « riante campagne ; rien ne lui manquera. Son fils e^t « charmant... j'aurais voulu lui servir de mère ; mais il « serait affreux de la séparer de son enfant. Il recevra
« près d'elle une bonne éducation. Lorsqu'il sera grand, « vous serez l'arbitre de son sorfc, et croyez bien que je « ne trouverai jamais que vous faites trop pour lui. Voilà « ce que je vous propose de faire pour celle que vous « avez aimée... Mais... il est possible que ce plan ne vous « convienne pas... Peut-être... en revoyant cette infor- « tunée, avez-vous senti renaître l'amour qu'elle vous «inspira autrefois... peut-être l'aimez-vous encore... « Ah ! Frédéric, je vous en conjure, soyez sincère ! . . . lais- « sez-moi lire au fond de votre cœur ; pour vous rendre « heureux, il n'est point de sacrifice dont je nesoiscapa- « ble. . . Oui , mon ami , je saurai tout supporter. . . excepté « la vue de vos regrets pour une autre. Si vous l'aimez... « si elle vous plait encore... je partirai, j'irai m'ensevelir « au fond d'une de nos terres... vous ne me verrez plus , « et vous serez libre de garder auprès de vous la mère de « votre enfant. »
Constance ne put retenir davantage les pleurs qui la suffoquaient. Elle avait fait un long effort sur elle-même, mais tout son courage venait de l'abandonner en proposant à Frédéric de se séparer de lui.
« Moi te quitter ! » lui dit-il en la serrant dans ses bras. « Ah ! Constance! peux-tu croire que j'aie cessé un mo- « mentdet'aîmer!... Non, je te le jure, toi seule possèdes « mon cœur. Je sens mes torts ; je veux assurer le repos « de sœur Anne , je le dois ; en la revoyant . pouvais-je « ne pas éprouver une vive émotion I... Et cet enfant , « oui , je l'aime , je veux faire son bonheur, et tu ne sau- « rais m'en blâmer. J'approuve tous tes plans, tous tes « projets ; je connais la bonté de ton cœur, la noblesse « de ton âme. Ah ! combien peu de femmes se condui- « raient comme toi ! Agis, ordonne : que sœur Anne « s'éloigne, qu'elle parte dès demain...
* — Demain 1... oh! non, mon ami; l'infortunée est
« malade 1... bien malade!... elle ne quittera ces lieux « que lorsqu'elle sera entièrement rétablie. Tant qu'elle « sera ici. . . tu éviteras de la voir ; ta présence ne peut que « lui faire du mal... Tu ne la verras pas, promets -le * moi : c'est le seul sacrifice que je te demande. — Ah ! « je ferai tout ce que tu m'ordonneras. — Quand elle sera « rétablie, alors je la conduirai moi-même dans sa nou- « velle demeure, 'et je ne la quitterai qu'après être cer- « taiae que rien ne lui manquera. »
Frédéric presse tendrement Constance dans ses bras ; sa bonté la lui rend encore plus chère. Une femme ne devrait jamais employer que de telles armes : les reproches , les plaintes , éloignent un mari ; la douceur, l'indulgence , unissent toujours par ramener un cœur.
Bans les bras de son époux , Constance' retrouve le bonheur ; il lui jure qu'il n'aime qu'elle, et elle croit à ses serments : pourrait-elle vivre sans son amour?
Le lendemain , de grand matin , Constance se rend au pavillon du jardin , et Frédéric va apprendre à Dubourg et à Ménard la noble conduite de sa femme. « Elle ne « ressemble pas à beaucoup d'autres, » dit Dubourg; « conserve-la précieusement 1 tu ne saurais trop l'ai- « mer!... c'est un véritable trésor que tu possèdes. — ïl «est certain, » dit Ménard, « que la conduite de ma- « dame de Montre vil le est digne d'une héroïne de Plutar- « que ; et après celle de Cunégonde, femme de l'empe- « reur Henri II , qui mania un fer ardent pour prouver « sa chasteté, je ne connais rien de plus beau dans l'his- « toire. »
Sœur Anne est toujours dans un état alarmant , elle ne reconnaît personne ; mais l'infortunée semble à chaque instant chercher quelqu'un et lui tendre les bras. Constance veille à ce qu'il ne lui manque rien ; elle-même tomduit près d'elle un médecin , et place à côté de la
■mi
BETOUB DE FBEDERIC. 447
malade une vieille domestique qui ne la quitte pas un moment. Constance prend ensuite le petit Frédéric sur ses bras et va le porter dans ceux de son époux.
«Aime-le bien, » lui dit-elle ; « c'est en faisant le
< bonheur de l'enfant que tu répareras le mal que tu as. « fait à la mère. Ahl je sens que je l'aime aussi comme
< s'il était mon fils. Dès que je l'ai vu, un secret près- «sentiment semblait me dire qu'il t'appartenait; et, « bien loin de le moins aimer, cette idée me le faisait ché- « rir encore davantage. »
Frédéric embrasse son fils, qui souvent passe près de lui une grande partie du temps , car le pauvre petit ne reçoit plus de caresses de sa mère, qui est toujours en proie à un violent délire , et , pendant près de quinze jours , aux portes du tombeau • Pendant ce temps, Constance passe des journées et souvent des nuits entières dans le pavillon, ne s'en rapportant à personne pour les soins qu'il faut prodiguer à la jeune malade : c'est elle qui la veille, qui la soutient dans les moments les plus cruels de son délire; elle surmonte la fatigue, elle ne sent pas ses peines, elle ne s'occupe que de soeur Anne ; en vain Frédéric la supplie chaque jour de ménager sa santé, de prendre du repos. « Laisse-moi la veiller, » dit Constance; « en lui prodiguant mes soins, il me « semble que je répare une partie du mal que tu lui as « fait. »
Frédéric n'a pas un moment de tranquillité tant qu'il sait sœur Anne en danger : il brûle du désir de la revoir encore, mais il a promis à sa femme de ne plus se trouver en sa présence , et comment manquer à sa promesse après tout ce que Constance fait pour lui? Souvent il s'approche du pavillon où habite l'infortunée, il attend avec impatience que quelqu'un en sorte pour lui demander des nouvelles de sœur Anne ; mais lorsque c'est Con-
448 S0EUB ANNE.
stance qui vient à lui, il cache un partie de ce qu'il éprouve, il craint de lui laisser voir tout l'intérêt qu'il prend à la jeune muette.
Grâce aux soins assidus de l'épouse de Frédéric, la jeune malade revient à la vie ; son délire cesse, elle reconnaît son enfant, elle le presse de nouveau sur son cœur, et ne veut plus s'en séparer. Lorsque, pour la première fois, elle revoit Constance, tout son corps frissonne; mais bientôt, paraissant revenir à la raison, elle s'empare d'une main de sa bienfaitrice et la couvre de baisers et de pleurs ; elle semble vouloir lui demander pardon du mal qu'elle lui a fait.
« Infortunée! » dit Constance en lui serrant tendrement la main , « ah ! je serai toujours la même pour vous, « c'est à moi de tâcher de réparer vos malheurs... Je suis « votre amie... votre enfant est le mien, désormais son « sort et le vôtre sont assurés... ah! ne me refusez point, « c'est une dette que l'on acquitte ! Votre fils est char- « mant... son bonheur vous fera un jour oublier vos pei- « nés. Du courage... vous pouvez encore être heureuse.»
Sœur Anne soupire , et ses regards semblent dire le contraire; Constance elle-même ne pensait pas qu'il fût possible d'oublier Frédéric ; mais pour consoler les autres il est bien permis de mentir un peu. La jeune muette promène un moment ses yeux dans la chambre ; mais bientôt, les ramenant sur sa bienfaitrice, elle paraît résignée, et semble lui dire : « Je ferai ce que vous ordon- « lierez. »
Madame de Montreville apprend â son époux que sœur Anne est sauvée , mais la convalescence doit être longue ; le médecin a dit que la malade serait longtemps avant de pouvoir voyager, mais que le voisinage du jardin qui entoure sa demeure lui serait favorable pour essayer doucement le retour de ses forces.
BETOUR DE FBEDERIC. 449
Frédéric apprend avec joie que sa victime renaît à la vie ; chaque jour le désir de la revoir, ne fût-ce qu'un moment, le tourmente davantage; un autre s'y joint encore : pendant que la jeune muette était bien mal, on lui amenait son fils , et il passait une partie de la journée avec lui. Il s'est habitué à le voir, il a connu les douceurs de l'amour paternel , et ce sentiment n'est pas de ceux que le temps ou l'absence affaiblit. Frédéric, qui n'ose laisser connaître à sa femme le désir qu'il éprouve de voir encore sœur Anne, ne craint pas de lui demander son fils.
« Mon ami, » lui dit Constance, « il fait maintenant la « seule consolation de sa mère, voudriez- vous l'en pri- « ver? Plus tard , lorsque le temps aura un peu calmé ses « peines, je ne doute pas qu'elle ne consente à vous l'en- « voyer quelquefois ; mais en ce moment elle a besoin de « l'avoir sans cesse auprès d'elle.
Frédéric se tait , il tâche de dissimuler ce qu'il éprouve, car Constance le regarde et semble vouloir lire dans le fond de sa pensée.
Sœur Anne recouvre lentement ses forces; ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que, soutenue par le bras de Constance, elle descend dans le jardin avec son fils. Tout en conduisant la jeune convalescente, Constance jette autour d'elle des regards inquiets : elle craint d'apercevoir Frédéric ; mais elle lui a dit que sœur Anne irait prendre l'air hors du pavillon , et c'est lui recommander de ne point s'offrir à sa vue. Frédéric sait aussi que sa présence ne peut que produire une sensation dangereuse pour la convalescente, et il reste enfermé dans son appartement.
Sœur Anne est plus calme, mais cette tranquillité semble plutôt la suite d'un profond abattement que d'une entière résignatiou : elle ne regarde plus autour d'elle,
460 SŒUfi ANNE.
ses yeux sont constamment baissés vers la terre , elle ne les reporte que sur son fils ; elle ne pleure plus , mais l'expression de ses traits annonce les souffrances de son âme; cependant ses forces reviennent, bientôt elle est en état de sortir seule avec son enfant pour se promener autour du pavillon.
Encore quelques jours , et madame de Montreville doit partir avec sœur Anne et son fils pour la terre dans laquelle elle veut les installer. Frédéric approuve le projet de sa femme , mais il brûle du désir de revoir celle qu'il a tant aimée, et qu'il n'est pas bien sûr de ne point aimer encore.
11 sait que tous les matins , au point du jour, sœur Anne va avec son fils s'asseoir dans un berceau peu éloigné du pavillon. Un matin il se lève, pendant le sommeil de Constance ; le jour ne va pas tarder à paraître, il ne peut résister au désir de revoir la jeune muette et son fils ; il ne lui parlera pas , il ne se montrera pas à ses yeux , mais il la verra encore une fois. C'est le lendemain qu'elle doit partir, ce jour est donc le dernier qu'il lui reste pour satisfaire le désir qui le tourmente.
Frédéric s'est babillé sans bruit , il s'approche du Ut où repose Constance; elle parait agitée , mais ses yeux sont fermés; elle dort , il veut profiter de ce moment; il se hâte , il sort doucement de la maison... il est dans les' jardins. L'aurore commence à peine à dissiper les brouillards de la nuit, tout repose encore... il marche précipitamment vers le berceau favori de sœur Anne... son cœur bat avec force... il lui semble être encore à ces moments de son premier amour, lorsque , arrivant dans le bois de Vizille, ses yeux cherchaient la jeune muette sur les bords du ruisseau où ils se donnaient rendezvous.
Elle n'est pas encore dans le berceau , elle ne doit
BETOUR DE FBÉDÉRIC. 451
point s'y rendre avant un quart d'heure au moins; il s'assied sur le banc où eile a l'habitude de se placer ; de là on aperçoit le pavillon dans lequel elle repose avec son fils... Frédéric a les yeux fixés sur cet endroit... son cœur est plein... son âme renaît à ces émotions si douces qu'il éprouvait en contemplant la misérable chaumière de Marguerite... Dans ce moment il oublie tout ce qui s'est passé depuis ce temps , il attend avec impatience qu'elle sorte... qu'elle se montre... il lui semble qu'il va la voir encore, accourant vers lui, en conduisant son troupeau.
Le temps passe bien vite dans de tels souvenirs ! Toutà-coup la porte du pavillon s'entr'ouvre. . un enfant parait... c'est son fils : Frédéric est sur le point de courir l'embrasser, mais il se rappelle la promesse qu'il a faite à Constance. S'il s'approchait du pavillon il serait vu de sœur Anne , qui ne peut être éloignée de son enfant ; il faut au contraire éviter ses regards. Il passe derrière le bosquet; et là, caché par une épaisse charmille, il attend en tremblant qu'elle paraisse.
A peine a-t-il quitté le berceau , que la jeune muette sort du pavillon, et prend son fils par la main. Frédéric ne la perd pas de vue ; elle est vêtue d'une simple robe blanche , ses cheveux noués sans apprêts retombent sur son front, où se peignent la tristesse et la souffrance... elle sourit cependant en regardant son enfant, puis s'arrête, jette un regard dans le jardin , et soupire profondément.
Frédéric ne peut se lasser de la contempler; ce nouveau costume , sous lequel il peut la regarder à son aise (car en présence de sa femme il n'a point osé l'examiner) , lui semble augmenter ses grâces et l'embellir encore. Elle s'avance de son côté... elle vient dans le berceau... il respire à peine... elle s'assied sur le banc... la
452 SOEUH ANNE,
voilà tout près de lui... quelques branches de feuillage les séparent, mais il entend ses soupirs, il peut compter les battements de son cœur. Comme elle paraît triste J... hélas! qui la consolera maintenant? c'est lui qui cause ses peines , et il ne peut plus les faire cesser. L'enfant passe ses petits bras autour du cou de sa mère ; il semble , par ses caresses , vouloir déjà dissiper ses ennuis ; elle le serre sur son sein , et cependant ses larmes coulent encore... Frédéric n'est plus maître de lui... il entend ses sanglots... il oublie sa promesse , il ne voit plus que les pleurs de sœur Anne , qui retombent sur son cœur. Il écarte brusquement les branches qui le séparaient d'elle... il est à ses pieds, et embrasse ses genoux en s'écriant : « Pardonne-moi 1 »
En voyant Frédéric , sœur Anne a fait un mouvement pour se lever et fuir, mais elle n'en a pas eu la force ; elle retombe sur le banc , elle veut détourner les yeux , un pouvoir invincible la force de les reporter sur son amant. Il est. à ses genoux, il est suppliant : elle n'a pas le courage de le repousser; elle met son fils dans ses bras... bientôt elle-même presse Frédéric sur son cœur... En ce moment un cri part à peu de distauce. Frédéric , troublé, effrayé, sort du bosquet, regarde de tous côtés.. . il ne voit personne , il revient vers sœur Anne... mais déjà elle a pris avec son fils le chemin du pavillon ; il veut la retenir encore... elle s'échappe de ses bras ; ses yeux lui adressent un doux adieu; elle vient de goûter un moment de bonheur, mais elle ne veut pas se rendre coupable envers sa bienfaitrice , en restant plus longtemps auprès de Frédéric.
Sœur Anne et son fils sont rentrés dans leur demeure ; Frédéric est seul dans les jardins : il est encore tout ému du plaisir qu'il a éprouvé en revoyant son amie , mais ce plaisir est mêlé d'inquiétude. Ce cri qu'il a entendu le
BETOUB DE FBÉDÉBIC. 453
tourmente. Il parcourt le jardin , il cherche de tons côtés, et ne rencontre personne. Il se persuade qu'il s'est trompé , ou que la voix partait de la campagne. Un moment il songe à sa femme ; si Constance l'avait aperçu ! . . . mais il rejette cette idée , Constance dormait lorsqu'il a quitté son appartement. Il retourne vers la maison. Les domestiques se lèvent. Dubourg et Ménard descendent dans les jardins. Frédéric n'ose se rendre près de sa femme, il attend l'heure du déjeuner pour la revoir.
Frédéric se promène avec ses amis ; mais il est pensif, inquiet. « Te chagrinerais-tu du prochain départ de sœur « Anne? » lui dit Dubourg ; « mon ami , il est indispen- « sable. Un homme ne peut pas demeurer sous le même « toit avec sa femme et sa maîtresse , lors même que « cette dernière ne lui est plus rien ; car la femme doit « toujours craindre les rencontres, les accidents, les re- « connaissances... Et pour peu qu'elle aime son mari, « elle ne dort pas tranquille. — Certainement, » dit Ménard , « on ne peut pas vivre avec la chèvre et le loup. « C'est comme si vous mettiez dans la même cage un se- « rin et un pierrot ; ils finiront toujours par se battre. Ce « n'est pas pour madame de Montreville que je dis cela. « C'est un ange de douceur... et certes , l'autre petite « femme ne lui dira jamais un mot plus haut que l'au- « trel... Mais enfin 1... naturam expellas furcâ^ tamen « usque recurret. D'ailleurs, un philosophe grec a dit : « Voulez- vous avoir l'enfer sur terre? logez avec votre « femme et votre maîtresse. — Eh! monsieur Ménard , « bien loin d'en avoir la pensée , je voudrais déjà que « cette infortunée fût loin de ces lieux! Je sens trop... « qu'il ne faut pas compter sur ses résolutions !... — Il « n'y a qu'une chose au monde sur laquelle on peut « compter : c'est une indigestion quand on va se baigner « en sortant de table. »
L'heure du déjeuner est venue : Constance paraît; elfe va , comme à l'ordinaire, embrasser son mari. « Je m'é- « tais trompé , elle ne sait rien , » se dit Frédéric. Cependant il croit remarquer que sa femme est pâle , que ses yeux sont rouges et gonflés , que sa main tremble dans la sienne. Il s'informe avec empressement de sa santé. « Je n'ai rien , » répond Constance ; « je ne suis point « malade... je ne souffre pas. » Mais le ton de sa voix semble démentir ses paroles.
La journée s'écoule.. Frédéric voit avec surprise que Constance ne fait aucun préparatif pour son départ et celui de sœur Anne. Il se hasardé*enfin à lui parler.
« J'ai changé d'avis, » dit Constance en s'efforçant de cacher son émotion ; « je ne vois pas pourquoi cette « jeune femme quitterait cette maison... elle est si bien « avec nous ! Sa présence ne peut vous déplaire... son « absence , au contraire , pourrait vous causer trop de « regret. — Que dites-vous? » s'écrie Frédéric.
Mais Constance poursuit d'un ton froid , et sans avoir l'air de remarquer le trouble de son mari : « Non , elle ne « partira pas. Cela est inutile maintenant... »
En disant ces mots , Constance s'éloigne et va s'enfermer dans son appartement. Frédéric ne sait que penser de cette nouvelle résolution de sa femme; et le soir, par ordre de madame de Montreville, sa femme de chambre va annoncer à sœur Anne qu'elle continuera à habiter le pavillon , et qu'il n'est plus question de départ.
La jeune muette apprend avec étonnement cette nouvelle ; mais en secret son cœur ne peut être indifférent au bonheur de rester près de Frédéric. Elle s'étonne cependant que celle qui lui a prodigué tant de soins ne soit pas venue lui expliquer le motif de ce changement. Mais plusieurs jours se passent , et elle ne voit pas madame de Montreville. On a toujours les mêmes attentions pour
sœur Anne et son fils , mais sa bienfaitrice ne revient plus visiter les habitants du pavillon.
Constance passe tout son temps dans son appartement. Elle n'adresse pas un mot à Frédéric, mais ses traits sont abattus; on voit qu'elle souffre et qu'elle fait tous ses efforts pour le cacher. Frédéric n'ose la questionner ; ou, quand il le fait, elle lui répond toujours avec douceur : « Je n'ai rien. »
« Morbleu I » dit Dubourg, « tout ceci n'est pas na- « turel 1... Cette jeune femme a un fonds de tristesse... « Elle veut que l'autre reste; je n'y comprends rien I... « — Ni moi non plus, » dit Ménard; « mais je pense , « comme vous , que cela cache quelque mystère. Ter- « tullien dit que le diable n'a point autant de malice que « la femme , et je suis de l'avis de Tertullien. »
Sœur Anne et son fils habitent toujours le pavillon du jardin. La jeune muette n'en sort que rarement, et ce n'est que pour se promener dans les allées qui l'entourent. Elle n'approche plus de la maison; elle craint de rencontrer encore Frédéric , quoique son cœur brûle toujours pour lui des mêmes feux.
Mais l'époux de Constance n'ose plus approcher du pavillon ; la conduite de sa femme , depuis le jour où il a pressé la jeune muette dans ses bras, ne lui laisse £lu*
douter que ce ne soit elle qui ait poussé ce cri dont il a cherché en vain l'auteur. Si Constance Ta vu aux pieds de sœur Anne, que doit- elle penser de ses promesses? Sans doute , maintenant elle ne se croit plus aimée uniquement. Souvent il est tenté de se jeter à ses pieds , de lui assurer qu'il l'adore toujours ; mais il faudra donc avouer qu'il a manqué â sa parole , et si sa femme ne le savait pas 1... Dans cette incertitude, Frédéric se tait, espérant , à force de soins , chasser les soupçons jaloux qui dévorent en secret Constance.
Madame de Montreville ne sort point de la maison ; elle ne va plus au jardin. Ses traits sont abattus, ses joues décolorées ; vainement elle tâche de sourire ;' Ja tristesse qui la mine perce dans toutes ses actions. Elle est toujours aussi douce , aussi bonne ; elle paraît sensible aux attentions de son mari ; s'apercevant qu'il ne va plus au jardin , souvent elle l'engage à s'y promener. « Pourquoi veux-tu que je te quitte ? » lui dit Frédéric ; « puis-je être mieux ailleurs qu'auprès de toi ? *
Constance lui serre tendrement la main , et se détourne pour cacher une larme. Elle a sans cesse devant les yeux la scène du bosquet ; elle voit toujours son mari pressant sœur Anne contre son sein : elle ne croit plus posséder sa tendresse, et se persuade qu'il est malheureux de ne plus voir la jeune muette , mais que c'est pour son repos qu'il se sacrifie. Cette pensée cruelle livre son cœur à mille tourments d'autant plus pénibles qu'elle s'efforce de les cacher.
« Cela ne peut cependant pas rester comme cela , » dit souvent Dubourg à Frédéric. « Ta femme change à vue « d'œil ; la pauvre muette est d'une tristesse à fendre « le cœur... Morbleu ! si ces deux femmes restent en- « semble, elles ne tarderont pas à périr de consomption. « — Que puis-je faire? le sort de sœur Anne n'est-il pas
« entièrement entre les mains de Constance ? Lorsque je « vais pour lui en parler, elle me ferme la bouche, ou « déclare de nouveau qu'elle ne veut plus l'éloigner. — « C'est en effet fort embarrassant, » dit Ménard , « et si « j'étais à la place de mon élève , je sais bien ce que je « ferais 1... — Que feriez -vous? » s'écrie Dubourg. « — Pardieu ! je ferais comme lui , je ne saurais à quoi « m'arrêter. »
Un événement fort simple devait tout changer dans la demeure de Frédéric : un matin , le comte de Montreville , que la goutte a enfin quitté , arrive à la maison de campagne de son fils.
Dubourg, quoiqu'il ne sache pas que le comte connaisse sœur Anne , est satisfait de son arrivée , parce qu'il ne doute pas que sa présence ne force Frédéric à prendre un parti. Celui-ci est vivement troublé en voyant son père, avec lequel il n'a encore eu aucune explication. Lui dira-t-il la vérité ? lui apprendra-t-il que la jeune muette habite sa maison?... Mais avant qu'il se soit trouvé seul avec le comte , Constance lui fait promettre qu'il ne parlera pas à son père de sœur Anne, car elle croit que le comte ignore la faute de son fils , et elle ne veut pas qu'il en soit instruit.
De son côté , le comte de Montreville est depuis longtemps inquiet sur le sort de la jeune femme qui lui a sauvé la vie. Son dernier messager lui a appris qu'elle a quitté la ferme pour se rendre à Paris ; le comte , ne la voyant point, Ta fait inutilement chercher dans cette ville ; il ne conçoit pas ce qu'elle peut être devenue.
En arrivant chez son fils , le comte est frappé de la tristesse et de l'abattement de Constance ; il s'informe a\ec intérêt de la cause de ce changement ; la jeune femme veut en vain lui donner le change , en prétextant une indisposition; le vieillard est observateur, il s'aperçoit
458 SOEUB AVNE.
qu'on lui cache un mystère, et se promet de le découvrir. Son fils est embarrassé près de lui, M. Ménard Té vite comme s'il craignait de recevoir encore quelque réprimande ; Dubourg seul paraît charmé de son arrivée : tout semble annoncer qu'il se passe dans la maison quelque chose d'extraordinaire.
Comme Constance sait que M. de Moutreville a l'habitude , lorsqu'il vient à Montmorency, d'aller souvent lire dans le pavillon du jardin, elle se hâte de lui apprendre qu'elle y a logé une jeune femme et son fils , dont elle prend soin. Le comte n'en demande pas davantage ; il est loin de se douter que cette jeune femme est celle qu'il cherche aussi depuis longtemps : ce n'est pas chez son fils qu'il croit la retrouver.
Le lendemain de son arrivée, le comte , suivant son habitude, se lève de grand matin et se dirige vers le pavillon du jardin ; ce n'est que lorsqu'il est près d'y entrer, que , se rappelant ce que Constance lui a dit la veille , il s'éloigne , et va diriger sa promenade d'un autre côté. Mais à peine a-t-il fait quelques pas , qu'un enfant sort du pavillon et court vers lui ; bientôt une autre personne s'est emparée d'une de ses mains qu'elle presse contre son cœur... Le comte de Montreville ne peut revenir de sa surprise en se retrouvant entre la jeune muette et son fils.
Sœur Anne avait aperçu de sa fenêtre le comte se dirigeant vers le pavillon; elle l'avait sur-le-champ reconnu ; les traits de son protecteur étaient gravés dans sa mémoire ; elle avait couru sur ses pas au moment où il allait s'éloigner.
La jeune muette témoigne au comte tout le plaisir qu'elle éprouve à le revoir; celui-ci est longtemps à pouvoir se remettre de son étonneraient : « Vous ici 1 » lui dit-il enfin; « et qui vous y a reçue ? Sa vez-vous que la
CATASTBOPHE. 4*<J
« jeune femme qui vous a donné asile est l'épouse de « Frédéric , de votre séducteur? »
Sœur Anne lui témoigne qu'elle le sait , qu'elle a vu Frédéric , et que c'est Constance qui veut qu'elle habite ce pavillon.
Chaque instant redouble la surprise du comte. Ne pouvant obtenir de la jeune muette tons les éclaircissements qu'il désire , il brûle de voir son fils. « Rentrez « dans ce pavillon , » dit-il à sœur Anne , « vous ne tar- « derez pas à le quitter... vous n'y êtes restée que trop « longtemps. Allez , pauvre enfant , je vous reverrai « bientôt. »
Sœur Anne obéit; elle rentre avec son fils, que le comte ne peut s'empêcher d'embrasser tendrement.
Frédéric redoutait ce qui venait d'arriver ; il tremblait que son père ne rencontrât sœur Anne , et se disposait à aller lui dire la vérité , lorsque le comte parut devant lui; son front sévère lui annonce qu'il n'est plus temps de le prévenir.
« Je viens de voir la personne qui loge dans le pavil- « Ion du jardin , » dit le comte en regardant son fils attentivement ; « je ne m'étonne plus de la tristesse , du « changement que j'ai remarqué dans toutes les manières «de votre épouse. Malheureux! voilà donc la récom- « pense de tant d'amour 1... de tant de vertus!... Vous « souffrez que celle qtie vous avez séduite loge sous le « même toit que votre femme !
« Je ne suis point coupable , » répond Frédéric , et il raconte à son père comment , pendant son absence , sa femme a recueilli la jeune muette et son enfant ; comme elle s'est attachée à cette infortunée , et tout ce qui s'est passé à son retour.
Le comte écoute en silence le récit de Frédéric. « Ainsi « donc , » lui dit-il , « votre femme sait tout ! . . . elle n'i-
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ses yeux sont constamment baissés vers la terre , elle ne les reporte que sur son fils ; elle ne pleure plus , mais l'expression de ses traits annonce les souffrances de son âme ; cependant ses forces reviennent , bientôt elle est en état de sortir seule avec son enfant pour se promener autour du pavillon.
Encore quelques jours , et madame de Montreville doit partir avec sœur Anne et son fils pour la terre dans laquelle elle veut les installer. Frédéric approuve le projet de sa femme , mais il brûle du désir de revoir celle qu'il a tant aimée, et qu'il n'est pas bien sûr de ne point aimer encore.
11 sait que tous les matins , au point du jour, sœur Anne va avec son fils s'asseoir dans un berceau peu éloigné du pavillon. Un matin il se lève, pendant le sommeil de Constance ; le jour ne va pas tarder à paraître, il ne peut résister au désir de revoir la jeune muette et son fils ; il ne lui parlera pas , il ne se montrera pas à ses yeux , mais il la verra encore une fois. C'est le lendemain qu'elle doit partir, ce jour est donc le dernier qu'il lui reste pour satisfaire le désir qui le tourmente.
Frédéric s'est habillé sans bruit , il s'approche du Ut où repose Constance ; elle parait agitée , mais ses yeux sont fermés ; elle dort , il veut profiter de ce moment ; il se hâte , il sort doucement de la maison... il est dans les jardins. L'aurore commence à peine à dissiper les brouillards de la nuit, tout repose encore... il marche précipitamment vers le berceau favori de sœur Anne... son cœur bat avec force... il lui semble être encore A ces moments de son premier amour, lorsque , arrivant dans le bois de Vizille, ses yeux cherchaient la jeune muette sur les bords du ruisseau où ils se donnaient rendezvous.
Elle n'est pas encore dans le berceau , elle ne doit
poiut s'y rendre avant un quart d'heure au moins; il s'assied sur ie banc où elle a l'habitude de se placer ; de là on aperçoit le pavillon dans lequel elle repose avec son fils... Frédéric a les yeux fixés sur cet endroit... son cœur est plein... son âme renaît à ces émotions si dou-
ces qu'il éprouvait en contemplant la misérable chaumière de Marguerite... Dans ce moment il oublie tout ce qui s'est passé depuis ce temps , il attend avec impatience qu'elle sorte... qu'elle se montre... il lui semble qu'il va la voir encore, accourant vers lui, en conduisant son troupeau.
Le temps passe bien vite dans de tels souvenirs ! Toutà-coup la porte du pavillon s'entr'ouvre. . un enfant parait... c'est son fils : Frédéric est sur le point de courir l'embrasser, mais il se rappelle la promesse qu'il a faite à Constance. S'il s'approchait du pavillon il serait vu de sœur Anne , qui ne peut être éloignée de son enfant ; il faut au contraire éviter ses regards. Il passe derrière le bosquet; et là, caché par une épaisse charmille, il attend en tremblant qu'elle paraisse.
À peine a-t-ii quitté le berceau , que la jeune muette sort du pavillon, et prend son fils par la main. Frédéric ne la perd pas de vue ; elle est vêtue d'une simple robe blanche , ses cheveux noués sans apprêts retombent sur son front, où se peignent la tristesse et la souffrance... elle sourit cependant en regardant son enfant, puis s'arrête, jette un regard dans le jardin , et soupire profondément.
Frédéric ne peut se lasser de la contempler; ce nouveau costume , sous lequel il peut la regarder à son aise (car en présence de sa femme il n'a point osé l'examiner) , lui semble augmenter ses grâces et l'embellir encore. Elle s'avance de son côté... elle vient dans le berceau... il respire à peine... elle s'assied sur le banc... la
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ses yeux sont constamment baissés vers la terre , elle ne les reporte que sur son fils ; elle ne pleure plus , mais l'expression de ses traits annonce les souffrances de son âme ; cependant ses forces reviennent , bientôt elle est en état de sortir seule avec son enfant pour se promener autour du pavillon.
Encore quelques jours , et madame de Montreville doit partir avec sœur Anne et son fils pour la terre dans laquelle elle veut les installer. Frédéric approuve le projet de sa femme , mais il brûle du désir de revoir celle qu'il a tant aimée, et qu'il n'est pas bien sûr de ne point aimer encore.
11 sait que tous les matins , au point du jour, sœur Anne va avec son fils s'asseoir dans un berceau peu éloigné du pavillon. Un matin il se lève, pendant le sommeil de Constance ; le jour ne va pas tarder à paraître, il ne peut résister au désir de revoir la jeune muette et son fils ; il ne lui parlera pas , il ne se montrera pas à ses yeux , mais il la verra encore une fois. C'est le lendemain qu'elle doit partir, ce jour est donc le dernier qu'il lui reste pour satisfaire le désir qui le tourmente.
Frédéric s'est habillé sans bruit , il s'approche du lit où repose Constance ; elle parait agitée , mais ses yeux sont fermés; elle dort , il veut profiter de ce moment; il se hâte , il sort doucement de la maison... il est dans les' jardins. L'aurore commence à peine à dissiper les brouillards de la nuit, tout repose encore... il marche précipitamment vers le berceau favori de sœur Anne... son cœur bat avec force... il lui semble être encore A ces moments de son premier amour, lorsque , arrivant dans le bois de Viziile, ses yeux cherchaient la jeune muette sur les bords du ruisseau où ils se donnaient rendezvous.
Elle n'est pas encore dans le berceau , elle ne doit
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point s'y rendre avant un quart d'heure au moins; il s'assied sur le banc où eile a l'habitude de se placer ; de là on aperçoit le pavillon dans lequel elle repose avec son fils... Frédéric a les yeux fixés sur cet endroit... son cœur est plein... son âme renait à ces émotions si douces qu'il éprouvait en contemplant la misérable chaumière de Marguerite... Dans ce moment il oublie tout ce qui s'est passé depuis ce temps , il attend avec impatience qu'elle sorte... qu'elle se montre... il lui semble qu'il va la voir encore, accourant vers lui, en conduisant son troupeau.
Le temps passe bien vite dans de tels souvenirs 1 Toutà-coup la porte du pavillon s'entr'ouvre. . un enfant parait... c'est son fils : Frédéric est sur le point de courir l'embrasser, mais il se rappelle la promesse qu'il a faite à Constance. S'il s'approchait du pavillon il serait vu de sœur Aune , qui ne peut être éloignée de son enfant ; il fout au contraire éviter ses regards. Il passe derrière le bosquet; et là, caché par une épaisse charmille, il attend en tremblant qu'elle paraisse.
À peine a-t-il quitté le berceau , que la jeune muette sort du pavillon, et prend son fils par la main. Frédéric ne la perd pas de vue ; elle est vêtue d'une simple robe blanche , ses cheveux noués sans apprêts retombent sur son front, où se peignent la tristesse et la souffrance... elle sourit cependant en regardant son enfant, puis s'arrête, jette un regard dans le jardin , et soupire profondément.
Frédéric ne peut se lasser de la contempler; ce nouveau costume , sous lequel il peut la regarder à son aise (car en présence de sa femme il n'a point osé l'examiner) , lui semble augmenter ses grâces et l'embellir encore. Elle s'avance de son côté... elle vient dans le berceau... il respire à peine... elle s'assied sur le banc... la
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« rage, pauvre enfant... c'est le père de Frédéric, que « vous avez sauvé du fer des brigands , c'est lui qui vous « demande de vous sacrifier encore pour le repos de son « fils. »
Ces mots font sur la jeune mère tout l'effet que le comte en attendait; en apprenant qu'il est le père de son amant , elle tombe à ses genoux , et ses mains élevées vers lui semblent implorer son pardon.
« Relevez- vous... relevez- vous , » dit le comte en déposant un baiser sur son front ; « infortunée ! ... ah 1 que « ne puis-je vous rendre le bonheur 1... du moins une « existence aisée sera désormais votre partage , et le « sort de votre fils est assuré. Je vais vous conduire dans « une ferme que je vous donne ; une jolie maisonnette en « dépend , vous y demeurerez , je vous entourerai de « gens fidèles qui vous aimeront tendrement. Là , vous « élèverez votre fils , j'irai souvent partager votre retraite , « et, avant peu, je l'espère, le calme, la paix, seront « rentrés dans votre cœur. »
Sœur Anne écoute le comte , elle est prête à lui obéir ; elle n'espère plus goûter le bonheur , mais elle semble lui dire : « Disposez de moi , je suis prête à suivre vos moin- « dres volontés.
« Ainsi donc à demain , » dit le comte ; « au point du « jour je viendrai vous prendre, je veux que nous parte tions avant que personne soit levé dans la maison ; une « bonne voiture nous attendra à la porte du jardin. Faites « tous vos préparatifs pour vous et votre fils... ils ne « sauraient être longs, vous trouverez dans votre nou- « velle demeure tout ce dont vous aurez besoin. Au a . revoir , chère enfant ; du courage 1 ... au point du jour « je serai près de vous. »
Le comte est éloigné; sœur Anne est seule , son fils 4ort , il est nuit , et c'est la dernière qu'elle doit passer
auprès de Frédéric. .. il faut partir. . . le fuir pour toujours. Cette pensée l'accable... elle est immobile sur une chaise près du berceau de son enfant... une seule pensée l'occupe... il faut s'éloigner de celui qu'elle désirait tant retrouver, de celui qu'elle idolâtre; qui, dans le bosquet, a paru l'aimer encore... il faut le fuir! mais le repos, la vie de sa bienfaitrice exigent ce terrible sacrifice.
Les dernières heures qui lui restent à passer dans la maison semblent s'écouler avec plusde rapidité !.*. Toute à ses pensées , elle ne s'est pas encore occupée des apprêts de son départ!... Minuit sonne à l'horloge du village, et la jeune muette est encore sur sa chaise , près du berceau de son fils, dans la situation où le comte l'a laissée.
Le triste son de la cloche la tire de sa rêverie ; elle se lève, fait un léger paquet de quelques hardes; ses apprêts sont bientôt terminés, il reste encore plusieurs heures de nuit. Cherchera-t-elle le repos?... non; elle sait que ce serait en vain!... mais quelle pensée fuit battre son cœur?... tout dort dans la maison ; si elle profitait des derniers instants qui lui restent pour se rapprocher de lui ! Elle ne veut pas le voir , elle sait que ce serait manquer à la promesse qu'elle a faite au comte et à ce qu'elle doit à sa bienfaitrice. Mais sans que Frédéric le sache, elle peut aller lui dire un dernier adieu; elle sait où sont les fenêtres de son appartement, elle verra le séjour où il repose; il lui semble qu'elle partira moins malheureuse, et que, dans son sommeil, Frédéric entendra ses adieux.
Sœur Anne ne balance plus : elle place sur un siège les paquets qu'elle vient de faire , puis pose dans la cheminée la lumière qui éclaire son appartement. Son fils dort d'un sommeil profond, elle le regarde... elle verse des larmes sur son berceau, elle pense qu'elle va bientôt l'éloigner de son père.
460 SOEUH ANNE.
Aucun bruit ne se fait entendre , elle sort doucement du pavillon ; la nuit est obscure... mais elle connaît le jardin , ses pieds effleurent à peine la terre. Semblable à une ombre légère , elle fuit rapidement dans les ailées qu'il lui faut parcourir, elle est enfin devant la maison. C'est sur la droite , au premier, qu'est l'appartement de Frédéric ; elle se met à genoux devant ses fenêtres... elle tend ses bras vers lui... elle lui adresse ses derniers adieux 1...
Baignée de larmes , soutenant sa tête sur une de ses mains , mais ne pouvant détourner les yeux du séjour où elle sait qu'il habite, sœur Anne se livre à son désespoir, à son amour , à ses regrets... depuis longtemps elle est sortie du pavillon... le temps s'écoule... elle ne peut s'arracher de cette place... il faut pourtant la quitter.
L'infortunée fait un dernier effort. .. elle se lève... elle s'éloigne le cœur brisé... elle marche en chancelant dans les allées, elle peut à peine étouffer ses sanglots... Toutà-coup une lueur très vive brille dans le jardin, sœur Anne lève les yeux... elle ne conçoit pas d'où peut provenir cette clarté... elle s'avance... la lumière devient . plus éclatante... l'obscurité de la nuit a fait place à une effrayante clarté... c'est le feu dont les flammes éclairent les détours du jardin. A cette idée» saisie d'une terreur inattendue, sœur Anne ne marche plus... elle court... elle vole vers le pavillon... Les flammes sortent en tourbillons des fenêtres du premier.
Un cri affreux s'échappe du sein de la jeune mère ; elle ne voit plus que que son fils qu'elle a laissé dans cet appartement , son fils que les flammes vont dévorer !...
Dans son désespoir elle a retrouvé ses forces... elle est au pavillon, une fumée épaisse remplit l'escalier... une mère ne connaît aucun danger, il lui faut son enfant., elle monte... elle cherche... elle ne trouve plus la porte que
la fumée lui dérobe et que ses mains tremblantes demindenten vain... enfin la flamme la guide... elle pénètre dans l'appartement... tout est en feu... Un paquet de hardes avait roulé jusqu'à la lumière, la flamme s'était rapidement communiquée à tous les objets. Sœur Anne court au berceau que le feu allait atteindre... elle tient son enfant... elle veut sortir... elle ne voit plus par quel côté il faut se diriger... Déjà les flammes l'entourent... ses jambes sont meurtries... elle veut appeler, elle se sent mourir... En ce moment sa voix, cédant à un nouvel effort de la nature, a rompu les liens qui Penchatnaîent.. . l'infortunée tombe en prononçant distinctement : « Fré- « déric, viens sauver ton fils !... »
Mais les flammes du pavillon ont été aperçues par les habitants de la maison, dont plusieurs ne pouvaient trouver le repos. Frédéric, effrayé , sort de son appartement en appelant de tous cAtés. Chacun se lève, se hâte : « Le feu est au pavillon I » tel est le cri général. On y court , mais Frédéric a devancé tout le monde ; il a bravé la mort pour pénétrer jusqu'à sœur Anne ; il entre dans l'appartement peu d'instants après qu'elle a perdu connaissance; d'un bras il l'enlève , de l'autre il tient son flls... il traverse les flammes... il est dans le jardin... il les a sauvés tous deux.
A la nouvelle du danger, tout le monde a suivi Frédéric. Constance n'a pas été la dernière à voler sur les pas de son époux. C'est elle qui reçoit sœur Anne dans ses bras , qui lui prodigue tous les secours , et la fait transporter évanouie dans son appartement. Tout te monde entoure la jeune mère dont le corps porte les empreintes du feu ; mais son fils n'a point souffert , et on attend avec impatience qu'elle rouvre les yeux pour le lui présenter.
Enfin un soupir s'échappe de sa poitrine.. . ses yeux renaissent à la lumière... Constance lui présente son eu-
fant... « Mon fils !... » s'écrie sœur Anne en couvrant l'enfant de baisers.
Ces roots ont jeté tous les assistants dans la plus grande surprise. Ils écoutent encore , ils regardent sœur Anne , ils doutent s'ils ont bien entendu...
« Oh mon Dieu 1... » dit la jeune mère, « ce n'est « point un songe... vous m'avez rendu ia parole... Ah ! « Frédéric ! je pourrai donc te dire combien je t'aimais. . . « combien je t'aime encore!... Ahl madame, pardonnez- « moi... mais je sens que je ne jouirai pas longtemps de « cet organe qui m'est rendu... tout ce que j'ai souffert « aujourd'hui a éteint mes forces... jfc vais mourir... mais « mon fils est sauvé... Ah !... ne me plaignez pas 1... »
L'infortunée a fait un grand effort pour prononcer ces mots; ses yeux s'éteignent, sa main se glace, déjà une pâleur effrayante couvre son visage. Frédéric est tombé à genoux devant elle ; il baigne de ses larmes la main qu'elle lui abandonne. Le comte est abfmé dans sa douleur ; Constance cherche, en lui montrant son fils, à la rappeler à la vie. Chacun prend part à cette scène déchirante , et celui qui n'a jamais versé de pleurs , Dubourg , en soutenant la tête de sœur Anne , ne peut retenir ses sanglots.
« Pourquoi me pleurer?... » dit sœur Anne en faisant un dernier effort; « je ne pouvais être heureuse... mais «je meurs plus tranquille... Gardez mon fils... ma- « dame... il est si bien dans vos bras!... vous serez sa « mère... Adieu, Frédéric... et vous... son père... Ah ! « pardonnez-moi de l'avoir tant aimé !... »
Sœur Anne jette un dernier regardjsur Constance qui presse le petit Frédéric dans ses bras , et ferme les yeux en souriant à son fils.