SOEUR AMINE EST MERE
de l'argent ; mais la bourse que possède sœur Anne contient cinquante louis ; cette somme lui paraît énorme, et bien plus que suffisante pour exister à Paris, ïors même que le comte deMontreville ne l'y protégerait pas; elle ne veut rien prendre de plus, et les vêtements qui la couvrent lui semblent magnifiques , en comparaison de ceux qu'elle portait dans son bois. Son cœur éprouve un sentiment de joie lorsqu'elle considère son costume simple mais de bon goût, qui est celui d'une jeune fermière du Dauphiné. « Il me trouvera plus belle, » se dit-elle; « peut-être m'aimera-t-il davantage!... »
Tous les apprêts sont terminés : la fermière a fait atteler son cheval à sa carriole , dans laquelle elle se place près de sœur Anne, qui tient sou dis sur ses genoux. On part de grand matin, et le soir même on arrive à Lyon. La fermière y arrête une place pour la jeune mère, dans une diligence qui part le lendemain pour Paris ; elle la recommande au conducteur, afin qu'il veille sur elle pendant le voyage.
Le moment du départ est arrivé : ce n'est pas sans répandre des larmes que la bonne fermière se sépare de la jeune muette et du petit Frédéric. « Vous avez voulu nous * quitter, mon enfant, » dit-elle à sœur Anne , « je crains « bien que vous n'ayez eu tort!... Vous allez dans une « ville immense !... On n'y aura pas pour vous la même « amitié que dans notre village !... mais ne nous oubliez « pas... Faites-nous donuer de vos nouvelles par ce M. de « Montre vil le, qui parait vous aimer beaucoup, et, si a quelque jour vous étiez malheureuse , ah ! revenez bien « vite chez nous , vous y serez toujours reçue comme « notre enfant. »
Sœur Anne embrasse tendrement la bonne fermière, puis monte avec son fils dans la voiture qui doit la conduire à Paris.
LA DILIGENCE. — SGEUB ANNE A PABIS.
Une jeune femme qui , jusqu'à l'âge de seize ans , n'est point sortie de sa chaumière; qui, par sa situation, est plus que tout autre étrangère au monde et à ses usages , doit éprouver mille sensations nouvelles en se voyant, pour la première fois, entourée de personnes étrangères, dans ces maisons roulantes qui vous emportent à travers les villes et les champs.
Telle est la situation de sœur Anne, qui n'a encore que dix-huit ans et demi , lorsqu'elle part pour Paris avec son fils âgé de vingt et un mois. Assise dans le fond de la voiture , tenant son enfant sur ses genoux , elle n'ose lever les yeux sur les personnes qui voyagent avec elle, et rougit lorsqu'elle s'aperçoit qu'on l'examine.
Sa jeunesse , sa beauté , son amour pour son fils , devaient la rendre intéressante aux yeux de toute personne sensible. Mais on trouve peu de sensibilité dans une diligence; les gens qui entourent sœur Anne n'en paraissent pas abondamment pourvus. A sa gauche est un marchand qui ne cesse de parler de ses affaires avec un autre négociant placé en face de lui. Le cours de la Bourse, le prix du sucre, du café, de la cochenille, les opérations qui ont eu lieu aux dernières foires occupent tellement ces messieurs , qu'ils ne trouvent pas même le temps de faire leurs excuses à leurs voisines, lorsqu'en gesticulant ils leur mettent le coude dans les côtes , ou leur tabatière sous le nez. A sa droite , notre jeune mère a un monsieur
d'une quarantaine d'années , au regard oblique , à la mine sèche et longue, qui parle peu , maïs semble écouter et chercher à connaître ses voisins. En face est une dame de cinquante ans, en vieille robe de soie tachée , coiffée d'un mauvais chapeau de velours , sur lequel se balancent des plumes qui ressemblent à des arêtes , et dont le visage enluminé est surchargé de rouge, de mouches et de tabac. Cette dame, avant que la voiture ait roulé dix minutes , a déjà appris à ses voisins qu'après avoir fait les ingénues à Strasbourg, les princesses à Gaen, les amoureuses à Saint-Malo, les bergères à Quimper, les reines à Nantes, les mères nobles à Noisy-le-Sec, et les jeunes premières à Troyes, elle va remplir l'emploi des grandes coquettes au théâtre des Funambules à Paris , d'où elle compte obtenir incessamment, pour la Comédie-Française, un ordre de début qu'elle sollicite depuis trente-six ans. Enfin, auprès de la débutante est un gros monsieur qui dort presque toujours, et ne se réveille que pour dire : « Aiel nous allons tomber I... J'ai cru que nous « versions !... » voisin extrêmement aimable en dili- « gence. »
Pendant les premiers moments du voyage , sœur Anne n'entend qu'un bruit confus de mots auxquels elle ne comprend rien ; les marchands mêlant leur indigo et leur cochenille aux aventures arrivées à la grande coquette , qui ne s'arrête que pour priser et dire à son voisin le dormeur : « Prenez donc garde, monsieur... vous vous « jetez sur moi. . . Ayez donc les égards dus à mon sexe ! . . . « — Aiel... nous allons tomber!... » dit alors le gros monsieur en se frottant les yeux.
Après s'être occupé de soi , on finit toujours par s'occuper des autres : le monsieur au regard louche a déjà fait compliment à sœur Anne de la beauté de son fils , et cela lui a valu un doux sourire de la jeune muette, car
390 SOBUB ANNE.
on est certain de plaire à une mère en donnant des éloges à son enfant.
La dame au vieux chapeau considère à son tour sœur Anne, et dit : « Elle est fort bien, cette petite dame... « figure très intéressante... C'est justement le costume « que je portais dans Annette et Lutin , en mil sept cent « quatre-vingt-douze : comme cela m'ai lait 1... Il faudra « que je rejoue ce rôle-là aux Funambules. »
Les deux marchands jettent un coup d'oeil sur sœur Anne ; mais comme le petit Frédéric tient dans ses mains un morceau de sucre , eela les ramène nécessairement sur les variations que vient d'éprouver cette denrée. ~ L'enfant est gentil, » dit k comédienne , « il a déjà « de l'expression dans les traits... S'il était à moi , je le « mettrais au théâtre... Dans un an , il pourrait faire le « petit Joas à'Athalie,et 9 dans deux, il saurait taire « les grands écarts de Polichinelle vampire. Ah ! voilà « comme on élève les enfants maintenant! C'est su- « perbel... Tous ceux qui résistent sont , à douze ans, « des Forioso 1 »
Sœur Anoe ne sait pas ce que c'est que Forioso et le petit Joas , mais elle voit que l'on considère son enfant , et son cœur éprouve ce sentiment de plaisir et de fierté si naturel chez une mère. Cependant, bientôt les questions s'adressent à elle.
« Vous allez à Paris, » dit la comédienne; est-ce pour « le faire vacciner?... L'a-t-il été dans votre endroit?... « Qu'allez- vous faire à Paris?... Votre mari vous a-t-ii « devancée}... »
A toutes ces questions , la dame, ne recevant aucune réponse, commence à prendre de l'humeur et à trouver
fort insolente la conduite de la jeune femme. «Est-ce « que vous ne m'entendez pas , madame ? » reprend-elle d'un ton ironique. « Quand je vous adresse la parole , il
« me semble que vous pouvez bien me faire l'honneur de « me répondre. »
Sœur Anne fait un signe de tête négatif, en baissant tristement les yeux. « Eh bien!... qu'est-ce à dire?... » s'écrie ia vieille débutante ; « je crois qu'elle ose me « signifier qu'elle ne veut pas me répondre ! . . . Apprenez, « petite mijaurée, que je saurai bien vous faire parler 1 . . . « et que Primerose Bérénice de Follencourt n'est pas « faite pour souffrir une insulte!... Je me suis battue « plus d'une fois en scène... J'ai fait des rôles d'homme, « et je sais tirer l'épée, entendez-vous, petite imper- « tinente?... »
Sœur Anne , effrayée du ton de la vieille dame et des regards courroucés qu'elle lui lance , jette sur son voisin de droite un coup d'œil suppliant, et celui-ci, qui la considère avec curiosité , dit à la comédienne :
« Madame , vous avez tort de vous fâcher. . . — Qu'est- « ce à dire, j'ai tort?... — Sans doute, le silence de « cette jeune femme n'est pas naturel... Depuis qu'elle « est en voiture elle n'a pas dit un seul mot, même à son « enfant... je crois qu'elle est muette... — Muette!... « une femme muette!... c'est impossible, monsieur. »
Mais sœur Anne s'empresse de faire signe que c'est ia vérité ; aussitôt la vieille actrice pousse un cri d'étonnement si fort que son voisin se réveille. « Elle est «muette!... se pourrait-il?... monsieur, entendez- « vous... elle est muette!... — Aïe!.,, j'ai bien cru que « nous versions!... — Ah! quel homme insupportable « vous êtes!... Il me donnera des attaques de nerfs avec « ses versements. . . Pauvre ange ! . . . chère mignonne ! . . . « vous êtes muette, raa.bonneamie?... Ah ! que je vous « plains! que vous devez souffrir!... J'aimerais mieux « être sourde et aveugle. Pauvre petite! qu'elle est in- « téressante 1... que de grâces!... ne pas pouvoir parler...
392 SOECIB ANNE.
« Et comment cela vous est-il arrivé , mon enfant? »
Sœur Anne , presque aussi étonnée de l'amitié que lui témoigne la comédienne qu'elle Ta été de sa colère , tire de son sein sa bourbe , en sort le papier qu'elle porte toujours sur elle , et le présente à son voisin , qui Ut bas et se contente de dire : « C'est l'adresse de la maison où « elle va. — Sans doute pour être nourrice sur y/eu... « Ah J qu'elle ferait bien mieux de jouer la pantomime /. . . « La jolie tête I comme elle serait bien dans Vhilornèle « et Thêrée. »
Le voisin de sœur Anne ne répond plus à la vieille actrice, il semble préoccupé depuis qu'il a vu la bourse pleine d'or que la jeune mère a tirée de son sein pour montrer l'adresse du comte. Depuis ce moment il redouble d'attentions , de prévenances avec sœur Anne; il caresse le petit Frédéric, et pousse la galanterie jusqu'à lui acheter du sucre d'orge et du pain d'épice à la première station. Sœur Anne, dont le cœur simple et pur ne voit que des amis et des protecteurs , ne remarque pas la fausseté qui règne dans les regards de son voisin , et se sent au contraire disposée à lui accorder toute sa confiance. Pauvre petite ! . . . que vas-tu faire à Paris ?.* .
Le second jour du voyage, le monsieur louche dit à sœur Anne : « Je connais beaucoup à Paris le comte de « Montre ville chez lequel vous aliez... c'est un de mes « amis. Si vous le désirez, je vous conduirai moi-même « chez lui. »
La jeune muette marque au monsieur qu'elle accepte avec reconnaissance ; et la vieille actrice , qui s'aperçoit que sœur Anne sourit à son voisin, se pince les lèvres en la regardant d'un air dédaigneux , puis murmure entre ses dents : « Gela va bien... en voiture on fait vite con- « naissance. » Voilà comme on suppose toujours le mal, surtout quand on en a fait toute sa vie. Quant à sœur
Anne, elle regarde la comédienne avec étonnement : elle ne conçoit rien à une femme qui , en moins de vingtquatre heures , lui a montré de la colère , de f amitié et du dédain.
Enfin la diligence est entrée dans la grande ville : sœur Anne est éblouie , étourdie de tout ce qu'elle aperçoit ; elle se croit dans un monde nouveau , car , étant arrivée à Lyon le soir et repartie le lendemain de bon matin , elle n'a pas vu cette ville dont la grandeur , la richesse et la population auraient pu lui donner une idée de Paris. Le monsieur sec et louche , qui est toujours aux petits soins pour la jeune muette et son fils, les fait descendre de la diligence , et , pendant que la grande coquette des Funambules rarrange son chapeau et ses plumes un peu froissées par la voiture , pendant que les deux marchands courent à la bourse , et que le gros monsieur s'éloigne en disant : « Tiens, nous n'avons pas versé... c'est drôle : « je croyais que nous verserions... » l'homme obligeant fait venir un fiacre ; on y place les paquets de sœur Anne ; elle y monte avec son enfant, et le monsieur y monte avec elle.
L'inconnu a parlé au cocher ; il dit à la jeune voyageuse: « Nous allons chez M. le comte de Montreville; « je suis enchanté de vous conduire moi-même dans sa « maison , car dans ce Paris , où vous êtes étrangère, vous « pourriez vous trouver fort embarrassée, ne pouvant « vous faire entendre. »
Sœur Anne remercie le monsieur ; la pauvre petite ne se doute pas qu'elle est tombée entre les mains d'un intrigant, d'un misérable escroc qui , après avoir fait dans toutes les grandes villes de petites gentillesses qui l'ont forcé à fuir, revient à Paris dans l'espoir qu'une absence de huit ans l'aura fait oublier de ses anciennes dupes , et qu'il pourra en faire de nouvelles. Mais il était impos-
sible que la jeune muette ne donnât pas dans le premier piège qu'on voudrait lui tendre. Douce, confiante, étrangère à la ruse, elle ne soupçonnait jamais le mal. Son aventure de la forêt lui aurait fait craindre des voleurs dans un bois , maisel/e ne pouvait lui apprendre à se défier de ceux que Von rencontre dans le monde, et qu'il est beaucoup p/us difficile de reconnaître , parce qu'ils s'y couvrent du masque de la probité , ce qui les rend souvent plus dangereux que ceux qui nous attaquent sur les grands chemins.
Le fiacre qui conduisait les voyageurs s'arrête devant une belle maison. Le monsieur s'empresse de descendre en disant à sœur Anne : « Attendez un moment ; voilà « l'hôtel du comte , mais il faut s'assurer s'il y est main- « tenant. » Et aussitôt il entre dans la maison, puis revient au bout de quelques minutes d'un air contrarié : « Ma chère dame, ce que je craignais est arrivé : le « comte de Montreville est à la campagne; il ne revien- « dra que dans deux jours. »
La figure de la jeune tille semble dire : « Que vais-je faire « pendant ce temps ? ou vais-je aller ? — Tranquillisez- « vous, » reprend l'homme obligeant; «je ne veux pas « vous laisser dans l'embarras ; je vais vous conduire « dans une honnête maison où l'on aura bien soin de vous. « Deux jours sont bientôt passés ; alors vous reviendrez « chez M. le comte. »
Sœur Anne lui témoigne de nouveau sa gratitude; elle est touchée de toutes les peines que l'on se donne pour elle, sans cependant en être surprise: elle se figure que c'est ainsi que tout le monde agit dans les grandes villes. Le fiacre repart. Le mouvement de la voiture platt au petit Frédéric ; il rit , il saute sur les genoux de sa mère ; el celle-ci , en apercevant ces grandes maisons , ces boutiques , et ce monde qui se croise , laisse voir tout Té-
tonnement qu'elle'éprouve. « Oh ! vous verrez bien autre « chose encore', » dit le monsieur ; « vous serez surprise « de mille manières différentes... ce voyage vous sera « très profitable. *
Le fiacre s'est arrêté devant une méchante maison garnie du faubourg Saint-Jacques ; et sœur Anne, en y entrant, trouve que cet honnête asile est bien triste et bien sale; mais elle se laisse conduire parle monsieur, qui fait porter son paquet dans une chambre qu'on vient de leur donner, et qui reste bientôt seul avec la jeune mère et son enfant. « Avantde vous quitter, » dit-il à soeur Anne, « je dois vous prévenir qu'il y a une petite formalité à « remplir: quand on vient loger dans un hôtel à Paris, « il faut déclarer ee qu'on a d'argent sur soi... C'est la « police qui veut que cela se fasse ainsi , afin qu'il ne se « perde jamais rien dans la ville ; parce que si vous dé- « clarez aujourd'hui avoir quarante louis , et qu'il vous « en soit volé un demain , alors on va compter les bour- « ses de tous les habitants de la capitale , et celui qui a « un louis de trop est le voleur. Heimf que'di tes- vous de « cela? C'est bien inventé, n'est-ce pas? »
Sœur Anne ne comprend pas trop ce que ce monsieur vient de lui dire ; elle le regarde comme pour en attendre une autre explication , et il reprend : « Voulez- vous aller « compter avec la maltresse de la maison , ou voul *z»vou9 " «Î^J'y «Me pour vous?... ça vaudra mieux : aonnez- « moi votre bourse , ce sera plustôt fait.»
La pauvre petite tire sa bourse de son sein , et le monsieur obligeant la prend en disant: « Ne vous irnpatien- « tez pas; je vais compter ce qu'il y a dedans. » Puis il sort, et donne, en bas une pièce d'or à la mattresse de la maison , en lui disant : « Voilà pour payer la dépense de « cette jeune femme qui est muette. » Après cela le fri* pon s'éloigne en se flattant que ce procédé est fort déli-
cat; pois II va au Palais-Roy ai , où, trouvant d'autres fripons de sa force , il perd bientôt l'or qu'il vient de voler à une infortunée ; puis , ne trouvant plus de dupes qui lui donnent leur bourse, il en escamote une dans la poche d'un gros milord; puis le milord , s'en étant aperçu, fait arrêter Je coguiu ; puis on le condu/o é la Préfecture , puis à Bicétre, puis aux galères, où il s'exerce encore à voler ses camarades... Mais laissons-le là.
Sœur Anne attendait toujours le retour de ce monsieur qui venait de sortir avec sa bourse; la pauvre petite n'avait aucun soupçon , elle ne concevait nulle inquiétude, et jouait tranquillement avec son fils , jetant quelquefois un regard par la croisée, puis se retirant tout effrayée, parce que la chambre était au troisième, et que la jeune muette ne s'était jamais trouvée si élevée au dessus des passants.
Cependant le monsieur ne revenait point; et sœur Anne s'étonnait de sa Ipngue absence, lorsque la maîtresse du logis vint la trouver.
La jeune mère lui tend la main pour ravoir sa bourse, mais la dame se contente de lui demander ce qu'il faut lui servir. « J'aurai grand spin de vous , » ajoute-t-elle ; «ce monsieur, en partant, a payé pour votre loyer et « toute la dépense que vous pourrez faire pendant les « deux jours qu'il m'a dit que vous passeriez chez moi.*
Ce monsieur est parti. Un affreux pressentiment vient enfin éclairer sœur Anne ; elle tâche de se faire comprendre... elle tend sans cesse la main en faisant signe comme si elle comptait de l'argent. « Je vous dis que je « suis payée, » dit l'hôtesse; ««je ne vous demande rien, « mon enfant , et je vais vous faire monter à diner. »
Sœur Aune reste anéantie; ce n'est pas seulement son or qu'elle regrette , elle n'en connaît pas encore toute la valeur ; mais dans sa bourse était l'adresse du comte de
Montreville , et le misérable Ta emportée avec tout ce qu'elle possédait. Que deviendra-t- elle?... comment pourra-t-elle maintenant trouver la maison de son protecteur?
Pendant la~ journée , la jeune femme conserve encore quelque espérance : elle se flatte que L'inconnu reviendra; mais la nuit est venue , et l'homme obligeant n'a point reparu. Sœur Anne pleure en pressant son fils sur son sein ; ce n'est plus pour elle seule qu'elle tremble, et sa peine n'en est que plus vive. Déjà elle voit son enfant privé du nécessaire, manquant de nourriture; elle frémit, elle entrevoit toute l'horreur de leur situation, et se repent maintenant d'avoir quitté la ferme , car la pensée que son fils souffrira aussi abat tout son courage.
Elle passe encore dans sa chambre le second jour de son arrivée à Paris ; le misérable qui l'a dépouillée lui a dit que le comte était absent pour deux jours, elle attend donc au lendemain pour chercher monsieur de Montreville. Elle se flatte qu'elle reconnaîtra la maison devant laquelle le fiacre s'est arrêté. La pauvre petite croit se retrouver dans cette ville immense où elle vient pour la première fois!... elle ignore que le fripon qui Ta volée a fait arrêter la voiture devant un hôtel qui n'était point celui du comte.
Le lendemain elle prend son fils sur son bras et de l'autre le paquet qui contient ses effets , puis quitte sa demeure , où l'hôtesse ne cherche pas à la retenir , parce qu'on n'a payé la dépense que pour deux jours. Sœur Anne se recommande à la Providence et tâche de ranimer son courage en s'aventurant dans cette ville qu'elle ne connaît pas. A chaque moment les voitures l'effraient , les chevaux lui font peur, les cris des marchands à éventaires l'étourdissent; la vue de tout ce monde qui va, vient , se croise , et souvent la presse brusquement , la
398 SOEUB ANNE.
trouble à tel point qu'elle ne sait plus où elle en est. La pauvre petite entre sous une porte coehère et se met à pleurer. Là portière de la maison lui demande le motif de son chagrin , mais sœur Anne ne peut que verser des larmes; alors la portière s'éloigne de mauvaise humeur en disant : « C'est bien la peine de s'apitoyer sur le sort « de gens qui ne veulent pas vous dire ce qu'ils ont 1 »
La jeune fille, après avoir longtemps pleuré , se remet en route, mais elle a marché quatre heures et n'en est pas plus avancée; elle voit toujours des rues , des maisons, des boutiques , mais elle ne sait de quel côté se diriger , et fait souvent beaucoup de chemin pour revenir au point d'où elle est partie. Et cette maison du comte , comment la reconnaître?... elle commence à croire que cela n'est pas possible. La fatigue l'accable, car elle porte toujours son enfant sur ses bras... bientôt le besoin se fait sentir et vient augmenter l'horreur de sa situation.
Elle s'assied sur un banc de pierre; les gens qui passent jettent un regard sur elle... mais ils continuent leur chemin ; ils s'arrêteraient si , au lieu d'une femme qui pleure sur son enfant, ils voyaient un chat se battre avec polichinelle.
Heureusement que l'on est alors dans le milieu de l'été; le temps est superbe, et l'approche de la nuit ne force point à quitter la promenade. La jeune muette est entrée dans la boutique d'un pâtissier, elle donne des gâteaux à son enfant , puis présente tristement un de ses effets en paiement; mais on le lui rend en la regardant avec pitié et surprise, car la mine de sœur Anne n'annonçant pas la misère , on ne conçoit pas qu'elle se trouve sans argent.
Elle a essayé de se remettre en route, mais la nuit redouble ses alarmes; et malgré les réverbères qui éclairent les rues, le bruit des chevaux' lui semble encore
LA DILTGENCE. 399
plas effrayant; elle tremble à chaque moment d'être renversée avec son fils par ces voitures qui souvent l'entourent de tous côtés ; elle prend de nouveau le parti d'aller s'asseoir sur un banc.
Sœur Anne se trouve alors dans la rue Montmartre ; plusieurs fois dans la journée elle a passé par la rue de Provence et devant l'hôtel de M. de Montreville, mais la pauvre petite ne le connaît pas ; il lui serait maintenant impossible de retrouver sa demeure; elle est prête à se livrer au désespoir, mais elle presse son fils contre son cœur , et en le couvrant de baisers tâche de reprendre des forces. L'enfant lui sourit et joue avec ses cheveux : il est dans l'âge où l'on ne connaît pas le malheur quand on est dans les bras de sa mère.
La soirée s'avance ; déjà les boutiques se ferment , les piétons sont moins nombreux , les voitures mettent de plus longs intervalles à se succéder. Sœur Anne lève les yeux et regarde autour d'elle avec un peu plus d'assurance. Où demandera-t-elle une retraite pour la nuit?... elle se trouve perdue au milieu de ces habitations, elle n'ose s'adresser nulle part!... Son regard suppliant s'attache sur les personnes qui passent devant elle... quelques hommes s'arrêtent pour la considérer. « Elle est «jolie 1 » disent-ils; mais elle leur présente son enfant, et ils s'éloignent aussitôt. « Grand Dieu ! » pense l'infortunée , « les habitants de Paris n'aiment donc pas les en- « fants ?... ils s'en vont bien vite dès que je leur montre « le mien. »
Sur le minuit , des soldats passent dans la rue, ils s'approchent, elle frissonne... L'un d'eux s'avance en lui disant : « Allons , allons , que faites-vous là avec votre enci fant ? Rentrez chez vous , ou je vous emmène au corps- « de-garde. »
Le ton dur de l'homme qui vient de lui parler» la fait
trembler ; elle se lève précipitamment et s'éloigne en serrant son enfant entre ses bras. Mais à peine a-t-elle fait cent pas , qu'elle s'aperçoit qu'elle a oublié sur le banc de pierre le paquet qui contient ses effets ; elle court aussitôt pour le chercher... elle retrouve la place où elle était assise , mais hélas ! déjà ses effets n'y sont plus. . . malheureuse ! c'était sa dernière ressource !
Elle ne trouve point de larmes pour ce dernier malheur, un poids énorme semble arrêté sur sa poitrine ; elle s'éloigne avec son enfant , elle n'ose plus penser... Elle marche plus vivement, et sans savoir où elle va... elle serre son fils avec plus de force , tous ses membres sont agités par une contraction nerveuse... elle a presque perdu le sentiment de ses maux. Elle vient de descendre la rue Montmartre, elle arrive au boulevard... des arbres frappent sa vue, son cœur se dilate... La pauvre petite se croit sortie de cette ville où le sort la poursuit, elle se croit de nouveau près de ses champs, de ses bois, et, courant précipitamment vers le premier arbre qui se présente , elle se serre tout contre , le touche avec ivresse, et ses larmes se font un passage.
Elle s'assied enfin sous le feuillage dont l'aspect vient de ranimer son cœur ; elle couvre son enfant avec le tablier qu'elle porte, et se décide à attendre le jour en cet endroit.
Le jour est revenu sans que la jeune muette ait goûté un moment de repos ; elle songe au sort qui l'attend, elle voit qu'il faudra implorer la charité publique pour elle et son fils. Seule, elle attendrait la mort, mais pour son enfant elle peut tout supporter. Après avoir été si bien dans la ferme, entourée de gens qui l'aimaient , qui chérissaient son fils, être réduite à demander son painl... Combien elle se repent d'avoir quitté ce séjour tranquille 1 c'est surtout en regardant son enfant qu'elle s'?c-
case : « Pauvre petit ! » pense-t-elle , « tout ce que tu « souffriras sera mou ouvrage!... Mais suis-je donc si « coupable d avoir voulu te rendre ton père?... Ab! si « du moins je pouvais retrouver cet asile ! si je pouvais « revoir ces bons villageois qui me traitaient comme leur « fille ! Je sens qu'il faut renoncer à l'espoir de revoir « Frédéric!... mais si ma douleur m'ôte la vie, que dece viendra mon ûls dans cette ville immense?... »
La pauvre mère pleure en considérant le petit Frédéric qui dort encore. Quelques paysans qui vont au marché lui offrent en passant du pain , des fruits ; une laitière lui fait boire de son lait , ainsi qu'à son enfant ; tous les cœurs ne sont pas insensibles , les Parisiens même donnent volontiers aux pauvres; et s'ils ne le font pas plus souvent, c'est qu'ils craignent de s'attrister devant un malheureux.
Pendant une partie de la journée, sœur Anne parcourt encore la ville pour tâcher de trouver la demeure de son protecteur; souvent elle voit passer des hommes qui ont la tournure, la mise de Frédéric ; alors elle se hâte, elle double le pas pour les atteindre , et lorsqu'elle est près d'eux elle reconnaît son erreur ; les uns la regardent avec étonoement, les autres en ricanant... elle s'éloigne toute honteuse et le cœur brisé. « Mon Dieu ! » se dit-elle, « je « ne pourrai donc jamais le rencontrer !... »
Vers la fin de la journée, les provisions qu'on lui a données le matin sont épuisées, il faut tendre la main et implorer la pitié des passants. Sœur Anne a besoin de regarder son fils pour trouver la force de demander du pain. Si du moins ceux qui font le bien le faisaient avec grâce , les infortunés seraient moins à plaindre ; mais c'est d'un air dur ou dédaigneux , c'est presque en les grondant que bien des gens donnent aux malheureux. « Hélas 1 » pense sœur Anne en versant des larmes,
« pourquoi donc me font-ils un crime d'être pauvre ? » Il lui tarde de quitter Paris, les habitants des campagnefc lui semblent plus humains, plus doux ; auprès d'eux elle se sent moins honteuse. Mais quel chemin prendre pour retrouver ta ferme hospitalière ? Il faut donc s'en remettre à la Providence, qui, jusqu'à présent, ne lui a pas été favorable. Pauvre petite ! puisse-t-elle te guider enfin vers le terme de tes maux 1
Ignorant le chemin qu'elle doit prendre, mais voulant absolument sortir de la ville, sœur Anne se décide à suivre un homme qui marche à côté d'une petite carriole recouverte en toile. En effet , cet homme ne tarde pas k prendre un faubourg , puis à sortir par une des barrières de la ville. En suivant toujours la carriole , qui ne va qu'au pas, la jeune mère se trouve enfin dans la campagne; elle respire plus librement , elle embrasse son fils, et , implorant pour lui le secours du ciel , elle se dirige vers un village pour y demander l'hospitalité.
Frédéric aime toujours sa femme, peut-être avec moins d'emportement , de délire , que dans le premier mois de son union ; mais la facilité qu'un mari a d'être avec sa compagne n'a point éteint son amour; car chaque jotar il découvre en Constance de nouvelles qualités , de nouvelles vertus. Les charmes de la figure séduisent, mais
De suffisent pas pour enchaîner ; heureux l'époux qui trouve dans sa femme des attraits sur lesquels le temps ne peut rien ?
Constance paraissait susceptible d'un seul défaut, bien cruel lorsqu'on ne sait pas s'en rendre maître, mais qu'elle renfermait avec soin dans son sein. Elle était jalouse; l'excès de son amour pour Frédéric lui faisait quelquefois concevoir de secrètes alarmes. Lorsqu'il était rêveur", pensif, Constance devenait inquiète, et mille craintes s'élevaient dans son esprit. Qui pouvait occuper son époux , l'attrister , le faire soupirer?, . . car il soupirait encore quelquefois. Avant leur mariage elle attribuait à son amour pour elle la mélancolie qui souvent obscurcissait le front de Frédéric... Mais maintenant qu'ils sont unis , maintenant qu'ils peuvent se livrer à toute leur tendresse, que rien ne troublé leur bonheur, pourquoi Frédéric soupire-t-il encore? pourquoi est-il quelquefois rêveur? Voilà ce que se dit Constance , mais l'aimable femme se garde bien de laisser voir ce qu'elle éprouve à son époux ; elle serait désolée de faire paraître le moindre soupçon. Quoique jalouse , elle ne tourmentera pas son mari ; elle sera toujours aussi tendre , aussi douce , aussi aimante ; et si elle souffre , elle le cachera avec soin , afin de ne pas affliger celui qu'elle aime plus que la vie.
La mort du général vient au bout d'un an troubler leur bonheur. Monsieur de Valmont était aimé de tous ceux qui l'entouraient, et tendrement chéri de sa nièce , à laquelle il avait tenu lieu de père. L'amour de son époux put seul adoucir le chagrin de Constance , vivement affligée de la perte de son oncle. M. de Montrevilte mêla ses regrets à ses larmes , il perdait un véritable ami ; mais dans la vieillesse on montre souvent plus de courage qu'au printemps de la vie pour supporter la mort de ceux que l'on aimait. Est-ce l'âge qui rend égoïste?
Est-ce que le cœur, devenu insensible aux feux de l'amour, se ferme aux transports de l'amitié? ou ne seraitce pas plutôt l'idée que la séparation doit être moins longue , et qu'on rejoindra bientôt ceux que l 'on a perdus !
Constance était unique héritière de son oncle ; le général était fort riche et possédait plusieurs fermes et différentes terres que Frédéric voulait connaître. Il avait formé le projet de faire une tournée dans ses nouvelles propriétés , et Constance devait rester à Paris afin de ne point laisser seul M. de Montreville , attristé de la perte de son ami. Mais comment quitter sa femme avant que sa douleur soit moins vive? Le voyage n'était point pressé , Frédéric le remettait de mois en mois ! et Constance , qui n'avait pas encore quitté son mari un seul jour, ne pouvait se décider à le laisser partir.
Quelque temps après la mort du général , Frédéric apprenant que M. Ménard, tourmenté souvent par la goutte , n'a plus d'élèves et n'est point heureux , se rend chez son ancien précepteur et lui propose de venir habiter avec lui. « J'ai besoin , » lui dit-il , « d'un homme sage, « habile, qui veuille bien prendre connaissance de mes « affaires, surveiller les comptes de mes régisseurs , se « charger de correspondre avec eux. Mon cher Ménard, « soyez cet homme- là. Songez bien que ce n'est pas « comme intendant , mais comme ami , que je vous de- « mande chez moi ; et si le ciel me donne des enfants , « vous serez auprès d'eux ce que vous étiez près de leur « père. »
Ménard accepte avec reconnaissance , et bientôt il est installé chez Frédéric , où Constance lui témoigne beaucoup d'égards et d'amitié ; elle aime l'ancien précepteur parce qu'il chérit son mari ; et Ménard , vivement touché des attentions que la jeune femme a pour lui , s'écrie souvent en lui baisant la main avec respect : « Ah 1 ma-
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« dame, faites donc des enfants!... je serai leur précep- « teur , et ils seront aussi gentils que monsieur votre « époux , qui est mon élève , et qui me fait honneur. »
A cela Constance sourit... elle ne demanderait sans doute pas mieux , mais on n'a pas toujours tout ce qu'on désire.
Dubourg n'a pas non plus abandonné son ami. Frédéric lui a dit : « Viens chez moi quand tu voudras , ton « appartement sera toujours prêt. » Dubourg profite de cette permission , non pour aller loger chez Frédéric, à Paris , mais pour habiter quelquefois sa maison de campagne. C'est surtout vers la dernière moitié du trimestre que l'on voit plus souvent Dubourg , qui touche ses rentes par quartier, mais Ae peut jamais parvenir à en faire durer un plus de six semaines ; alors il va manger chez Frédéric , s'il est à Paris , ou prendre l'air à sa campagne, en lui disant : « Grâce à toi , mon ami , avec mes « seize cents livres de rente je vis comme si j'en avais le « double*, je dépense mon revenu en six mois, et c'est « toi qui fais les frais de l'autre moitié de l'année. »
Le caractère gai de Dubourg plaît aussi à Constance, et Frédéric voit toujours avec plaisir venir son ami , car il sait bien que cet ami-là ne dira jamais à sa femme un mot qu'elle ne doit pas entendre, et que, malgré ses principes légers, il ne la regardera que comme une sœur. On peut passer quelques travers à celui qui respecte l'amitié. Il y a tant d'amis sincères y vertueux, délicats, qui se font un jeu de brouiller les ménages !
Lorsque Dubourg et Ménard se trouvent réunis chez Frédéric , ce qui arrive toujours aux fins de trimestres , l'ancien précepteur ne manque pas de faire l'éloge du ménage qu'il a sous les yeux: « C'est Orphée et Eurydice , « c'est Deucalion et Pyrrha, c'est Philémon et Baucis... « Pyrame çt Thisbé ! . , . — • Oui morbleu , » dit Dubourg ,
« Frédéric a une femme charmante , une femme qui a « toutes les qualités, un trésor enfin... Ce serait bien le « diable s'il n'était pas content ! . . . — Sans doute î . . . mais « si je n'avais pas donné à mon élève d'excellents prin- « cipesde sagesse et de morale, peut-être, tout en aimant « sa femme, ne serait-il pas aussi rangé. Le czar Pierre- « le-Grand adorait Catherine , ce qui ne l'empêchait pas « d'avoir des maîtresses ; nombre de princes ont eu des « concubines , et j'ai connu de très bons maris qui court chaient avec leurs servantes , probablement par esprit « de propriété. — Mon cher monsieur Ménard , ne vantez « pas si haut la sagessede Frédéric !... s'il n'avait eu que « vous pour se conduire... — Vous l'auriez mieux guidé « peut-être, témoin quand vous avez voyagé avec nous « en baron Potoski î... — Allons, chut, monsieur Ménard, « que ce voyage soit oublié, nous n'avons pas été plus « sages l'un que l'autre. J'espère que devant madame de « Montreviie vous n'avez jamais parlé de la petite aven- « turc du bois... de cette passion de Frédéric... — Oh î « pour qui me prenez-vous?... je sais très bien que ce se- « rait maintenant maladroit !... non est hic locus, et ce- « pendant madame de Montreville ne pourrait s'en fâcher*, « tout cequi s'est fait avant le mariage ne la regarde pas; « elleatrop d'esprit pour ne pas riredes petites folies que « son mari a pu faire étant garçon. — Malgré son esprit, « il y ades choses qu'une femme n'apprendjamais avec « plaisir; il faut toujours éviter de dire ce qui peut lui « faire croire qu'une autre a possédé comme elle le cœur « de son mari. Quoiqu'en épousant un jeune homme , une « femme sache fort bien qu'il a déjà connu l'amour , elle « se persuade qu'il n'a jamais aimé personne autant « qu'elle; elle veut être celle qui lui a fait connaître le « sentiment le plus vif, et ce serait l'affliger que de lui « ôter cette illusion. — Je comprends très bien : c'est
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« comrqe un cuisinier auquel on veut bien laisse? croire « qu'on n'a jamais mangé un meilleur macaroni. — C'est « cela même. Oh ! vous êtes étonnant pour les corn- « paraisons. D'ailleurs je crois la jeune femme susceptible « de devenir jalouse ; elle aime son mari à un tel point ! . . . « — Au fait , je crois que vous avez raison. J'ai remarqué « qu'un jour elle paraissait moins gaie qu'à l'ordinaire... « je présume que c'est parce que son mari s'amusait de- « puis un quart d'heure à caresser un chat... — Que le «diable vous emporte avec vos chats 1... soupçonner « Constance d'une telle sottise !... — Cqmment, sottise ? « mais il y a des hommes qui préfèrent leur chien à leur « femme, comme il y a des femmes qui aiment mieux « leur serin que leur mari... ce n'est pas pour mon élève « que je dis cela, mais... — Mais madame de Montreville « vous a-t-elle demandé quelquefois, comme à moi , si « Frédéric avait toujours eu des moments... de tristesse, « de mélancolie?... — Ah! oui , oui, je me sou viens que * l'autre soir encore elle m'a dit tout bas : Frédéric sou- « pire, lui connaissez-vous quelque chagrin? en devinez- « vous le motif? — Eh bien 1 que lui avez- vous répondu ? « — Pardieu! je lui ai répondu : Madame, c'est qu'il a « sans doute une mauvaise digestion, et alors la respiration est gênée; cela m'arrive souvent. Depuis ce « temps-là elle ne m'a plus questionné sur ce sujet. — J'en « suis bien persuadé. »
Quoique Frédéric soit heureux , il n'a pas oublié la jeune muette du bois, et c'est son souvenir qui le jette quelquefois dans de profondes rêveries. II voudrait connaître le sort de sœur Anne , mais il n'ose en parler à son père. Le comte lui a ditqu'il veillait sur elle, et Frédéric sait qu'il peut se fier à sa parole ; mais ne point savoir où elle est, ce qu'elle fait... ne point savoir si elle l'aime toujours... L'ingrat ose en douter, car il a bien fait tout
ce qu'il fallait pour cela! Cependant, plus son amour pour Constance devient calme , paisible , plus le souvenir de sœur Anne se présente fréquemment à sa pensée ; un sourire , une caresse de sa femme lui font aisément oublier la jeune muette... mais plus tard son image revient encore... il semble que le cœur de l'homme ait toujours besoin de souvenirs ou d'espérances.
Depuis près de deux ans Frédéric est l'époux de Constance ; leur seul chagrin est de n'avoir point d'enfant. Frédéric désirerait un fils, Constance voudrait offrira son époux un gage de sa tendresse , et M. Ménard souhaite ardemment qu'il lui arrive de petits élèves.
Le comte de Montreville n'habite point avec ses enfants, mais il vient souvent chez eux; il a toujours pour domestique celui qui l'accompagnait lorsqu'il fut attaqué dans la forêt , et auquel il a défendu de parler de cette aventure. Mais un soir , en causant avec les gens de l'office , le valet oublie la défense de son maître ; et , comme chacun conte une histoire de voleurs , il ne manque pas de parler des périls qu'il a courus , ainsi que M. le comte , qui a été sauvé , comme par miracle , par une jeune femme muette. Le valet de Frédéric est présent lorsqu'on raconte cette histoire ; le lendemain , en habillant son maître, il lui demande si ce qu'a dit Dumont est vrai, parce qu'il croit que Dumont est un menteur , et que jamais M. le comte n'a dit avoir été attaqué par des voleurs , et sauvé par une jeune femme muette.
Ces derniers mots attirent l'attention de Frédéric : un secret pressentiment lui dit qu'il s'agit de sœur Anne •, il ne répond rien à son valet, et se hâte de se rendre à l'hôtel de son père. Le comte est absent, mais Dumont y est ; Frédéric peut lui parler seul , c'est justement ce qu'il voulait. Aux premières questions , Dumont rougit, il se rappelle la défense du comte , mais il n'y a plus moyen
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de se taire. D'ailleurs , en disant tout au fils de son maître, il ne croit pas commettre une grande faute , et ne conçoit pas pourquoi M. de Montreville a voulu faire un mystère de cette aventure.
Frédéric se fait dépeindre la jeune fille que son père a conduite à la ferme ; dès les premiers mots , il ne doute pas que ce ne soit sœur Anne. Il demande mille détails à Dumont; celui-ci lui dit tout ce qu'il sait. « Crois-tu « qu'elle sera restée dans la ferme? » dit Frédéric. « — Oh oui , Monsieur... elle était trop souffrante pour « continuer son voyage... et puis, j'oubliais de vous dire « qu'elle était sur le point de devenir mère... — Que « dis-tu ?Dumont... cette jeune fille... — Fille ou femme «je n'en sais rien, mais je vou$ réponds qu'elle était « enceinte. »
Sœur Anne aurait un enfant!... Frédéric comprend maintenant pourquoi son père agit avec tant de mystère. Il s'informe exactement du nom du village , de la position de la ferme dans laquelle on a laissé la jeune muette; puis , donnant une bourse à Dumont , il lui recommande , à son tour , le plus-grand secret sur cette aventure et sur leur entretien. Dumont promet de ne plus parler, et se perd en conjectures sur la conduite du père et du fils.
Depuis que Frédéric sait que sœur Anne l'a rendu père, il ne goûte plus un moment de repos. Cette idée le poursuit sans cesse, il brûle du désir de voir son enfant. Ses rêveries sont plus fréquentes , plus souvent son front est chargé de nuages, et Constance l'entend soupirer. La jeune femme n'ose questionner son époux ; mais en secret elle souffre et se tourmente ; elle se flattait d'occuper seule Frédéric, de remplir son âme , d'être l'unique objet de toutes ses pensées; mais elle est près de lui, elle presse sa main dans la sienne. . . ce n'est pas elle qui peut le faire soupirer.
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Quand il lui échappe de demander à Frédéric ce qu'il a, celui-ci, ^'efforçant de se remettre, la presse contre son cœur en lui disant : « Que veux-tu que je désire en- « core?... » Mais alors même Constance trouve dans son sourire quelque chose de triste, il ne lui semble pas entièrement heureux.
Frédéric annonce à sa femme qu'il va entreprendre ce voyage qu'il diffère depuis longtemps , mais qui devient indispensable*, Constance se flattait queMénard le ferait à sa place ; Frédéric même en avait parlé, mais il a changé de résolution, et parait décidé à partir. Constance n'ose le retenir encore, ni lui proposer de l'accompagner ; elle craint de lui être importune, elle craint de le contrarier dans la moindre chose; et d'ailleurs, si Frédéric avait eu envie qu'elle vint avec lui, iJ n'aurait eu qu'un mot à dire , elle aurait tout quitté pour le suivre ; mais ce mot , il ne Ta pas ditl... Constance gémit en secret, mais elle ne montre à son époux qu'un front calme et des traits riants.
Frédéric Ta tendrement embrassée ; il lui a promis de hâter son retour, et d'être auprès d'elle dons un mois. Constance tâche de prendre courage , et Frédéric est parti en la recommandant à Méuard et à Dubourg ; mais Constance n'a pas besoin de distraction ; quoique éloigné, Frédéric sera toujours près d'elle.
Ou est au mois d'août , dans cette belle saison de Tannée, où l'on respire avec douceur l'air plus vif des campagnes; Constance veut passer dans sa maison, située près de Montmorency, tout le temps de l'absence de son mari. Là , plus tranquille qu'à Paris , il lui semble qu'elle 6era plus libre de penser à lui, de compter les instants qui doivent encore s'écouler avant son retour. M. de Montreville va voir sa bru à sa campagne. Mais à l'âge du comte on a des habitudes, les distractions deviennent
un besoin. Le comte aime Paris * eu il a un grand nombre de connaissances, et dont la vie animée a toujours flatté ses penchants. Après une semaine de séjour à la campagne, il revient dans sa ville favorite se livrer à ses plaisirs accoutumés.
Constance reste seule avec M. Ménard et les domestiques. On est encore au commencement du trimestre, et Dubourg n'est pas à la campagne ; mais Constance n'éprouve pas un moment d'ennui ; quand le cœur est bien occupé, la tête n'est jamais vide ; le vieux précepteur lui tient fidèle compagnie; il lui parle de l'histoire grecque et romaine , cite ses auteurs latins , s'enfonce quelquefois dans l'histoire ancienne ; il n'est pas certain que tout cela amuse beaucoup Constance ; mais lorsque M. Ménard a fini de parler, elle lui fait un sourire si aimable que le précepteur est toujours content.
Vers la fin de la journée , Constance se rendait au belvédère : c'était son endroit favori ; c'était là (Jue Frédéric et elle avaient commencé à s'entendre, c'était là qu'elle avait éprouvé les premières impressions de l'amour. Depuis ce temps le belvédère était souvent visité, elle y venait attendre le retour de son époux. Constance, assise sur cette éminence, dominait dans la vallée, et voyait dans la campagne qui environnait les murs de son jardin.
Un beau soir, en promenant ses regards sur le chemin qui passe devant sa maison , Constance aperçoit une jeune femme assise au pied d'un arbre , et tenant un enfant en bas âge dans ses bras ; cette infortunée , qui parait dans la plus affreuse misère, considère avec douleur son enfantât , tout en le couvrant de baisers , semble livrée au plus violent désespoir. Constance se sent vivement émue. Dans ce moment, M. Ménard monte au belvédère. « Te- «nez, » lui dit-elle, « regardez donc cette pauvre « femme... comme elle embrasse son enfant... Mais elle
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* semble bien affligée... La voyez-vous?... — Dans l'in- « stant, madame, » dit Ménard ; « je cherche mes lunet- « tes... où diable les ai-je fourrées? »
Dans ce moment, la pauvre femme lève les yeux, et apercevant Constance, son regard devient si expressif, si suppliant, qu'il est impossible de ne pas la comprendre. « Ah!... elle pleure, » s'écrie Constance... « attendez... « attendez , pauvre femme. . . je descends. . . »
Constance quitte précipitamment le belvédère, tandis que Ménard regarde de tous côtés, en cherchant ses lunettes.
A quelques pas de là, une petite porte donne sur la campagne ; Constance l'ouvre, et se trouve bientôt près de l'infortunée qu'elle veut secourir. En approchant de la pauvre femme , elle se sent encore plus touchée, car tous les traits de la mendiante annoncent la souffrance et le désespoir ; mais c'est surtout pour son enfant qu'elle implore la pitié de Constance. En la voyant, elle le lui présente, et de grosses larmes coulent de ses yeux rougis par le malheur.
«Pauvre petit 1 » dit Constance, « qu'il est pâle... « maigre... mais les jolis traits!... » Et elle prend l'enfant dans ses bras, en disant à la mère : « Venez, je vais « vous donner de quoi vous remettre... Suivez-moi. »
L'infortunée fait quelques pas, mais elle retombe bientôt... elle n'a plus la force de marcher. « Grand « Dieu ! » dit Constance , « dans quel état est cette mal- « heureuse mère!... Monsieur Ménard, venez donc « m'aider à la conduire jusqu'à la maison...
« Me voici... me voici, madame... Elles étaient dans « la poche de mon gilet, » dit Ménard en arrivant. * Oh ! « oh ! voilà une personne qui semble avoir besoin d'auxi- « liaire... — Soutenez-la... aidons-la à marcher... Pau- « vre femme ! qu'elle me fait de peine 1 Mon Dieu ! est-il
« possible qu'il y ait des gens aussi malheureux!... — « Très possible , certainement, madame; mais il faudrait « savoir causa causarum. »
Avec l'aide de Ménard et de Constance, qui , tout en tenant l'enfant, soutient encore la mère, la pauvre femme parvient à arriver jusqu'à la maison. Là, Constance s'empresse de lui donner tout ce qu'elle croit pouvoir lui faire du bien , ainsi qu'à son enfant ; et pendant que la pauvre mendiante reprend des forces, elle la considère avec intérêt. « Voyez donc, » dit-elle à M. Ménard, « elle « est toute jeune encore... etdéjàsiàplaindrel... Ses traits « sont doux... touchants:.. Pauvre mère... d'où donc ve- « nez-vous?... Que comptez-vous faire maintenant? »
À ces questions, l'infortunée ne répond rien... On en devine la cause : c'était sœur Anne et son fils que Contance venait de secourir.
Depuis dix jours que la jeune muette était sortie de Paris , elle errait au hasard dans la campagne. Forcée de chercher sanscesse un asile et du pain, souvent rebutée, souvent se privant de nourriture pour en conserver à son fils, sœur Anne sentait chaque jour s'affaiblir ses forces et son courage ; le désespoir s'emparait de son esprit. .. i I mina it toutes ses facultés, et l'infortunée attendait la mort en embrassant son enfant , lorsque le hasard, qui l'avait conduite devant la demeure de madame de Montreville, permit que celle-ci l'aperçut et volât a son secours.
Constance , étonnée de ne point recevoir de réponse à ses questions, venait de les renouveler... lorsque sœur Anne , portant la main sur ses lèvres, et secouant tristement la tête, fit comprendre sa cruelle situation.
« Ociel !...ellene peut pas parler... Pauvre femme!... « Et seule , avec son enfant, sans argent... sans guide... «sans pouvoir même demander sa route... Ah! c'est « trop... c'est trop de peine à la fois ! »
414 SÛBUR ÂRRB.
Et Constance, se penchant vers sœur Anne, laisse couler des larmes que lui arrache la vue de son Infortune, tandis que la jeune muette touchée d'une pitié à laquelle elle n'est plus accoutumée , prend la main de sa bienfaitrice , la couvre de baisers , et la presse sur son cœur.
« Ma foi,» dit Ménard en tirant son mouchoir, car le bon
précepteur n'avait pu voir sans attendrissementce tableau; « ma foi... je conviens que la position était critique... « D'ailleurs la langue est fort nécessaire dans tout te « cours de la vie, et quiconque n'a point de langue, ou ne « peut pas s'en servir, est comme un renard sans queue, « un papillon sans ailes , ou un poisson sans nageoires.»
Constance continue à donner tous ses soins à sœur Anne et à son fils ; l'enfant rit déjà dans ses bras ; il est dans l'Age heureux où le chagrin passe devant un gâteau ou un jouet; Constance nepeut se lasser de l'embrasser. « Te- « nez, donc » dit-elle à M. Ménard, « regardez comme il « me sourit. . . — Je le crois bien, vous lui donnez des bon- * bons. On prend tes hommes avec des paroles sucrées , « et les enfants avec du sucre sans paroles. Les enfants « montrent en cela plus de sagesse que les hommes. — « Les jolis traits, les beaux yeux... Je ne sais si c'est « une illusion, mais il me semble qu'il a les yeux de mon « mari. — De mon élève?... Oh ! il me parait difficile « que des yeux de deux ans ressemblent à des yeux de « vingt-trois. — Pauvre petit ! je sens que je l'aime déjà... « Que je serais heureuse d'en avoir un comme cela !... — « Cela viendra , madame : Sara avait quatre-vingt-dix « ans lorsqu'elle donna le jour à Isaac. Tous avez encore « du temps devant vous.»
Sœur Anne éprouvait une bien douce jouissance en voyant Constance caresser son fils. Madame de Montreville ne pouvait se lasser de le considérer, car elle trouvait dans ses traits quelque rapport avec ceux de son
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époux. M. Ménard regardait sœur Anne avec commisération : il était bien loin de se douter que cette pauvre mendiante était cette jeune fille qu'il avait aperçue dans le bois de Vizille, assise auprès de Frédéric. Gomment aurait-il pu la reconnaître?... il ne l'avait vue qu'un moment, et alors elle était rayonnante de plaisir et d'amour, alors ses traits charmants n'étaient point flétris par les larmes et la douleur ; la fatigue d'une route pénible , des souffrances sans cesse renaissantes , n'avaient point encore rendu sa démarche chancelante. Enfin, Ménard n'avait jamais su que la jeune fille était muette ; il ne pouvait donc, en ce moment, soupçonner qu'elle était devant lui.
« Savez- vous écrire , pauvre femme ? » dit Constance à sœur Anne. Celle-ci lui fait signe que non. « Quel dom- « magel... J'aurais voulu savoir le nom de ce joli en- « f ant ! ... »
La jeune muette regarde vivement autour d'elle. On Ta conduite dans une salle basse qui donne sur le jardin. Elle en sort en faisant signe à Constance de la suivre. Elle casse une branche au premier buisson, puis, se penchant vers la terre, elle trace sur le sable qui couvre les allées du jardin le nom de son enfant.
« Frédéric I » s'écrie Constance en' lisant le nom que sœur Anne vient de tracer. « Quoi ! votre enfant se « nomme Frédéric?... Ah ! je sens qu'il m'en sera en- « core plus cher... Frédéric! mais c'est justement le « nom de mon mari... Qu'en dites- vous , monsieur Mé- « nard ? n'est-ce pas singulier ?
« Je n'y vois rien de fort extraordinaire , » dit le précepteur. « Comme il y a une grande quantité de Martins, « de Pierres et de Pauls, il peut se trouver aussi beaucoup « de Frédérics. Je ne connais que le nom de Thésauro- « chrysanicochrysides , inventé par Plaute , qui ne soit
416 SŒUHANNE.
« pas devenu commun... Aussi , si j'avais eu un fils , je a ne l'aurais pas nommé autrement , quoique le nom ne « soit pas très coulant. »
Constance a pris de nouveau le petit garçon dans ses bras. Eile l'appelle Frédéric, et l'enfant, répondant à ce nom qu'on lui donnait à la ferme , balbutie le mot de maman , et semble cbercber des yeux les bons villageois qui l'appelaient ainsi.
« Je veux absolument que mon mari voie cet aimait ble enfant, » dit Constance; puis, après avoir réfléchi quelque temps , elle s'approche de sœur Anne et lui prend la main , suivant attentivement ses moindres signes , afin de comprendre ses réponses.
« Où alliez- vous avec votre enfant?... Elle n'en sait « rient... Malheureuse femme! vous n'avez donc plus ni « père ni mère ?... Ils sont morts !... Et le père de cet « enfant , votre mari , pourquoi n'est-il pas avec vous?. .. « Elle pleure !... Pauvre petite!... Il l'a abandonnée!... «Abandonner un si joli enfant... une femme si intéres- « santé! si infortunée !... Ah ! c'est affreux !... il faut « avoir un cœur bien dur!... Mais consolez-vous , séchez « vos larmes , je ne vous abandonnerai pas, moi... Oui, « j'y suis résolue, je veux prendre soin de vous , de votre « enfant. Vous ne me quitterez plus. Vous logerez près « de moi ; je vous occuperai à des ouvrages d'aiguille ; je « vous apprendrai à travailler ; je ferai élever votre fils « sous vos yeux. Mon mari est bon , sensible , généreux ; « oh ! je suis bien certaine qu'il ne me blâmera pas de ce que « je fais. Il vous aimera aussi , et vous finirez vos jours « avec nous. Entendez-vous , pauvre mère ? ne pleurez « plus... ne tremblez plus pour votre enfant... Désor- « mais la misère ne vous atteindra pas ! ... Eh bien ! voyez « donc, monsieur Ménard , elle se jette à mes pieds, elle « me baise la main !... comme si j'étais un Dieu !... A
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« quoi donc servirait la richesse, si Ton ne savait pas « faire un peu de bien ?
« — Madame , faire la charité est on des préceptes de « l'Évangile ; malheureusement tout le monde ne le met pas en pratique comme vous !...
« — Mais il est temps de s'occuper de loger cette jeune « femme , » dit Constance en ramenant sœur Anne vers la maison. « Après toutes les fatigues qu'elle a endurées, « elle doit avoir besoin de repos. Où la ferons-nous cou* « cher ?. . . Ah ! ce petit corps de logis qui touche à la serre « dans le jardin. Mon mari voulait en faire un cabinet « d'étude , mais il travaillera dans son appartement. Oui , « c'est cela ; monsieur Ménard , veuillez donner des or- « dres... Qu'on y porte un lit, tout qu'il faut pour ce « soir ; demain je le ferai arranger entièrement. Là elle « sera tranquille , elle aura son fils auprès d'elle , et , dès « le matin , elle pourra le promener dans le jardin. »
M. Ménard est allé dire aux domestiques de préparer un logementdans le pavillon du jardin . Pendant ce temps, Constance reste avec sœur Anne , qui ne sait comment lui témoigner toute sa reconnaissance, et dont les traits semblent déjà moins abattus. Constance , en l'examinant , la trouve à chaque instant plus intéressante ; la jeune muette n'a rien de ces mendiantes qui semblent vouloir arracher, à force de plaintes ou d'importunités , quelques secours qu'elles reçoivent avec insensibilité.' Sœur Anne est douce, craintive ; elle est étonnée de l'intérêt qu'elle inspire ; on lit dans ses yeux la reconnaissance qu'elle en éprouve ; et il règne dans son air, dans toute sa personne , quelque chose qui , malgré sa misère , semble annoncer qu'elle n'est point née dans les dernières classes de la société.
« Plus je la regarde , » dit Constance , plus je m'étonne « que l'on ait pu l'abandonner... Ses traits sont délicats,
« ses yeux doux et pleins de charmes... Comme elle sera « bien sous d'autres vêtements !... Et toi, cher petit, « oh ! je yeux avoir bien soin de toi. »
Ménard vient annoncer que tout est disposé dans le pavillon du jardin pour y recevoir la pauvre femme et son fils ; Constance prend sœur Anne sous le bras ; elle lacotiduitau pavillon , regarde si rien ne lui manque pour kl nuit , et la quitte en l'engageant à se livrer au repos et à ne plu* se chagriner.
Sœur Anne presse sa main sur son cœur , et Constance s'éloigne tout émue en disant à Ménard : * Ah! mainte- « nant, je trouverai moins longue l'absence de Frédéric 1 « Je sens que le meilleur moyen de se distraire de ses « peines est de soulager celles des autres. »
ARRIVÉE DE DUBOURG. i/ORAGB SE FORME.
Sœur Anne, en s'éveillant le lendemain matin , craint un moment que tout ce qu'elle voit ne soit qu'une illusion. Après avoir souffert ce que la misère a de plus affreux ; après avoir erré si longtemps , et souvent sans obtenir un asile pour reposer sa tête et celle de son fils ; après avoir éprouvé tout ce que peut ressentir une mère qui tremble à chaque instant pour les jours de son enfant , se trouver dans un séjour élégant , commode , couchée dans un bon lit , rassurée sur son sort à venir; au lieu du froid dédain de la pitié , recevoir les soins touchants d'une
ABRITEE DE DUfiOCHG. 419
femme généreuse , qui double le bien qu'elle lait par la grâce qu'elle y met ; c'est passer subitement dans une situation si différente, que le cœur ému craint de se livrer au sentiment d'un bonheur auquel il ne peut croire encore.
Sœur Anne embrasse son fils , puis elle se lève et le conduit dans le jardin qui entoure le corps de logis où elle loge. Quel délicieux séjour !... quel bonheur de l'habiter , d'y soutenir les premiers pas de son enfant ! Le petit Frédéric court déjà seul dans les allées de lilas et de roses ; lorsqu'il chancelle , un sable épais amortit sa chute , et l'enfant attend en souriant que sa mère Tienne l'aider à courir de nouveau.
Constance est éveillée de bon matin ; toute la nuit elle a pensé à la jeune muette et à son fils ; le bien qu'elle veut leur faire ne lui permet pas de goûter de repos , car le plaisir a aussi son insomnie ; et les femmes mettent , dans tout ce qu'elles veulent faire, plus d'ardeur, plus de sentiment que les hommes. Si , pour une parure, un objet frivole , elles paraissent quelquefois fort préoccupées , que d'âme , que de sensibilité ne mettent-elles point dans une bonne action 1
Madame de Montreville se hâte de descendre au jardin ; elle veut aller voir sa protégée. Elle trouve sœur Anne et son fils sous un bosquet de chèvrefeuille. L'enfant joue aux pieds de sa mère , qui , en voyant Constance , vole au-devant d'elle et s'empare d'une de ses mains qu'elle tient longtemps sur son cœur.
« Déjà levée 1 » dit Constance en embrassant le petit Frédéric, « comment avez-vous passé la nuit?... Bien... « Tant mieux... Après tant de fatigues , vous avez bc- « soin de beaucoup de repos. Ce pauvre petit 1... il me « sourit... on dirait déjà qu'il me reconnaît. Mais je ne « veux pas que vous gardiez ces vètemeuts > venez , ve*
420 SCEUB ANNE.
« nez avec moi , je vais vous donner une d e mes robes . . . « Elle vous ira ; nous sommes à peu près de la même « taille... Oh 1 je n'entends pas qu'on me refuse , songez « qu'il faut m 'obéir , ou je me fâcherai. »
Constance emmène sœur Anne et son fils dans son appartement. Là , elle cherche dans ses robes les plus simples, et force sa protégée à s'en revêtir. Sous ce nouveau costume, la jeune muette semble prendre des grâces nouvelles, et sa timidité, son embarras n'ont rien de cette gaucherie que tant de gens laissent percer sous des vêtements qui ne sont pas faits pour eux.
« Elle est charmante , » dit Constance, qui appelle sa femme de chambre , et lui fait arranger bien simplement , mais avec goût , les cheveux de la jeune femme. « Comme elle est bien ainsi !... Et dans quelques jours , « lorsqu'elle sera entièrement remise de ses fatigues , « lorsque son teint sera un peu plus animé , elle sera « mieux encore. Allons , venez vous voir, et ne baissez « pas les yeux... Est-ce qu'il faut être honteuse, parce « qu'on est jolie? »
Constance conduit sœur Anne devant une psyché. La jeune muette s'y regarde en hésitant d'abord \ mais bientôt elle se rassure un peu , elle sourit ; un doux sentiment de plaisir colore son visage : une femme peut-elle être insensible à ce qui l'embellit ? Sœur Anne , après s'être regardée quelques minutes, va se jeter aux genoux de madame de Montreville.
« Oh ! je n'entends plus qu'on se mette à mes genoux, » dît Constance en la relevant ; « je désire que l'on m'aime « et que l'on soit heureuse : voilà tout. Quant à voire fils , « je veux qu'il soit beau aussi , et j'enverrai chercher à « Paris tout ce qu'il faut pour lui. »
M. Ménard , que le souvenir de la pauvre mendiante n'a point empêché de dormir comme à son ordinaire ,
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descend enfin et reste tout surpris en apercevant sœnr Anne si différente de la veille.
« Eh bien , monsieur Ménard , comment la trouvez- « vous ? » lui dit Constance. « — Ma foi , madame, je la « trouve si bien , que je ne la reconnais pas. — C'est que « sous ses autres habits vous n'aviez vu que son mal- « heur, sans remarquer la délicatesse de ses traits. — Il « est certain que le malheur enlaidit considérablement. «D'ailleurs, en tout, l'élégance ajoute aux charmes. On « ne dine pas si bien quand la nappe est malpropre, et « le vin le plus ordinaire semble meilleur dans un verre « à pâte. »
Toute la journée , Constance est occupée de ce qu'elle veut faire pour soeur Aune. L'appartement du premier, dans le pavillon , est arrangé et orné de tout ce qui peut le rendre encore plus agréable. Par les ordres de madame de MontreviJIe , on y porte un joli berceau que l'on place auprès du lit de la jeune mère. Les croisées sont garnies de caisses de fleurs. « Elle ne peut avoir « d'autres plaisirs , » dit Constance ; « les livres , la mu- « sique, lui sont étrangers; la pauvre petite ne sait « encore rien faire , il faut bien l'entourer de ce qui lui « platt. »
Pour tant de bienfaits , sœur Anne ne sait comment peindre sa reconnaissance. Constance s'amuse de l'étonnement que chaque chose nouvelle fait éprouver à la jeune muette. C'est surtout en entendant, pour la première fois, les sons du piano, auxquels Constance mêle sa douce voix, que sœur Anne éprouve un charme, un plaisir qui va jusqu'aux larmes. Le plaisir de la musique est vivement senti par cette âme brûlante , qui ne sait pas cacher ses sensations.
En regardant coudre, broder, sœur Anne soupire et laisse voir le chagrin qu'elle ressent de n'en savoir pas
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faire autant. Mais Constance se charge de lui montrer , et la jeune muette a un si grand désir de se rendre utile, qu'en fort peu de temps elle fait tout ce qu'elle voit faire.
Huit jours se sont écoulés depuis que Constance a recueilli chez elle sœur Âpne et son fils, et chaque instant semble augmenter encore l'attachement qu'elle leur porte. L'enfant a bien vite aimé Constance , qui le comble de caresses ; et sœur Anne, toujours douce, attentive, reconnaissante , prouve à madame de Montreville qu'elle a bien placé ses bienfaits.
Un matin, pendant que la jeune muette promenait son fils dans lès jardins , Dubourg arrive à la maison de campagne de son ami : on était alors à plus de la moitié du trimestre ; et Constance , qui connaissait un peu , par son mari , les habitudes de Dubourg , s'étonnait de ne point le voir arriver.
«Soyez le bien-venu, » lui dit madame de Montreville ; « vous aviez promis à mon mari de venir me voir « pendant son absence ; mais je commençais à être fâchée « contre vous. — Madame , » dit Dubourg en souriant , « je ne suis pas de ces amis qui ont la prétention de faire « oublier les maris; mais si je puis vous distraire un « peu , me voici tout à vous jusqu'au trimestre prochain, « et toute l'année , si je vous étais bon à quelque chose. « — Oh 1 vous verrez du nouveau ici... j'ai quelqu'un « avec moi... Pendant l'absence de Frédéric, j'ai fait « une connaissance ! . . . — Vraiment 1 je suis bien sûr que « celle-là sera aussi du goût de votre mari. — Mais je « l'espère bien.
« Mon cher Dubourg , » dit Ménard , « madame ne « vous dit pas qu'elle a recueilli , pris chez elle une « pauvre femme et son fils ; elle ne se vante pas du bien « qu'elle fait. — Allons , taisez-vous * monsieur Méoafd j
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« est-ce que cette jeune femme ne mérite pas tout ce que « j'ai fait pour elle ? Pouvais-je mieux placer mes bien- « faits? — Je conviens qu'elle apprend parfaitement à « travailler... Je compte incessamment lui apprendre à « lire. . . — Vous verrez , Dubourg , comme el le est jolie , « comme elle est intéressante... Et son fils, un enfant de « deux ans qui est charmant !... — Ah ! elle a un fils ?... « — Ouï , et je suis sûre que vous trouverez , comme moi , « qu'il ressemble... Mais je veux que vous le disiez vous- « même ; je cours la chercher. •
Constance est déjà dans le jardin. • L'aimable femme ! » dit Dubourg ; « que Frédéric doit se trouver heureux ! et « cependant le voilà déjà qui voyage ! — Mon cber Du- « bourg , les affaires vont avant tout. . . une prise , s'il vous « plaft... mon élève a hérité, par sa femme , de terres, de « fermes. . . il faut bien connaître ses propriétés. — Et pou r- « quoi ne pas emmener sa femme avec lui ? pensez- vous « qu'elle n'aurait pas été bien aise d'accompagner son « mari ? — Je ne dis pas , mais... il est bon... vous le « prenez toujours au même endroit ? — Hom !... pourvu « que ce voyage ne cache pas quelque projet ! Je sais « que Frédéric serait désolé de causer la moindre peine à « sa femme , mais je sais aussi que ces hommes si senti - « mentais prennent feu en entendant un soupir!... — Je « vous dis que mon élève visite ses biens. . . que diable ! . . . « Et le domino , commençons-nous à être fort? — Beau- « coup plus que vous, qui ne devinez jamais où est le « double six. Mais allons rejoindre madame de Montre- « ville, je suis curieux de voir cette femme dont elle « prend soin. — C'est une femme avec laquelle il serait « difficile de ne point s'accorder, car une querelle ne peut « naître qu'à l'issue d'une discussion ; or, quand il n'y a « point de discussion , il ne peut pas naître de querelle, « et il ne peut pas se former de discussion, puisque... »
Mais Dubourg n'écoute plus Ménard, il est déjà dans le jardin; il aperçoit de loin madame de Montre ville , tenant un enfant dans ses bras , et près d'elle une jeune femme vêtue d'une simple robe blanche et coiffée en cheveux; il s'avance... cette jeune femme l'aperçoit... elle court, elle vole au-devant de lui , elle s'est emparée de son bras , elle le regarde avec anxiété. . . et Dubourg reste stupéfait , car il vient de reconnaître sœur Anne.
« Mon Dieu !... qu'a-t-elle donc ? • dit Constance en Rapprochant de Dubourg , qui ne revient pas de sa surprise en retrouvant la jeune muette sous un costume si différent et près de Constance , qui tient son enfant dans ses bras. « Quel effet votre présence vient de produire « sur elle î... voyez donc comme elle vous regarde... « elle semble vous questionner... comme ses yeux vous « interrogent 1... vous connaissez donc cette pauvre « petite ?...
« — Mais... non... je... ah!... si , si... je l'ai vue au- * trefois; maiselleestsi différente d'alors ; ce costume,.. « cet enfanti.. ma foi , je ne la reconnaissais pas 1... »
Dubourg est troublé, embarrassé , il ne sait ce qu'il doit dire, et sœur Anne lui tient toujours le bras , et ses yeux le supplient de lui parler.
« Comment ? vous la connaissez ? » dit Constance avec surprise; « mais que vous veut-elle donc maintenant?... « ne pouvez-vous deviner ce qui parait tant l'intéresser?... « — Oh !... pardonnez-moi... je commence à compren- « dre. J'ai connu l'amant de cette pauvre fille... et elle « me demande de ses nouvelles... — Mais répondez-lui « donc bien vite alors... voyez... ses yeux sont pleins de « larmes... — Ma foi... je n'ai rien de bon à lui dire... « son séducteur est passé en pays étranger... sans doute « elle ne le re verra jamais...
« Je ne sais ce qu'il est devenu ! » dit Dubourg en s'a-
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dressante sœur Anne; « ainsi que vous, je ne l'ai pas « revu... ainsi, ma chère enfant , il faut tâcher de l'ou- « blierl... »
Sœur Anne, qui prétait la plus grande attention à chaque mot de Dubourg , laisse retomber sa tête sur son sein lorsqu'il a fini de parler, puis , donnant un libre cours à ses larmes, va s'asseoir sous un bosquet, où elle se livre à toute sa douleur.
« Pauvre femme ! » dit Constance , « hélas! elle aime « toujours celui qui l'a abandonnée... Qui donc a pu abu- « ser de son innocence?... — Madame, c'est un jeune « peintre... il voyageait alors... pour son instruction... « En cherchant des sites il a rencontré sœur Anne... car « c'est ainsi qu'elle se nomme... Elle est, je crois, fille « de paysans... cependant je ne vous l'affirmerai pas, je « ne connais point sa famille; enfin mon ami l'a vue... « il en est devenu amoureux... Ces peintres ont l'imagi* « nation exaltée... et il paraît qu'il en est résulté un en- « fant... Voilà tout ce que je sais , car je n'ai vu cette « jeune fille qu'une fois en me promenant avec mon « ami.
« — Il est bien coupable à mes yeux!... Vous autres, « messieurs, vous traitez cela légèrement !... séduire une « femme, la quitter ensuite, ce ne sont pour vous que « des étourderies de jeunesse, dont souvent même vous « vous vantez ! . . . — Oh ! madame , je puis me flatter de « n'avoir jamais séduit personne! — Je parle en général ; « mais je suis bien certaine que mon Frédéric n'a point « imité l'exemple de tant d'étourdis!... il est trop sen- « sible , trop aimant , pour chercher à abuser un jeune « cœur! Voyez quelles suites terribles peuvent avoir de « tels égarements. Cette pauvre petite , se voyant grosse, « aura abandonné ses parents , fui le lieu de sa naissance. « Sans ressources , et privée de cet organe si nécessaire
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« dans le monde , elle courait au hasard dans la campa- « gne , dans la ville 1... en proie aux horreurs du besoin ! « L'infortunée, combien elle a dû souffrir! ah! si vous « l'aviez vue, lorsque je l'ai recueillie , elle vous aurait « fait peine ! . . . mais désormais elle a trouvé une amie , je « ne l'abandonnerai point , et , si je ne peux la rendre en- « tièrement au bonheur , auprès de moi du moins elle « n'aura plus à craindre la misère. »
Dubourg ne répond rien , la vue de sœur Anne lui donne trop à penser. « Votre présence a renouvelé son « chagrin , en lui rappelant son séducteur, » dit Constance; « éloignez- vous un moment, je vais tâcher de la « consoler, quoique je sache bien que pour de telles « peines il n'y a point de consolation. Si Frédéric m'ou- « bliait , pourrais-je encore goûter un instant de bon- « heur?. . . mais du moinsellea un fils, et sescaressesadou- « ciront sa douleur. »
Constance va porter le petit Frédéric sur les genoux de sa mère, et, pendant ce temps, Dubourg retourne vivement dans la maison , où il cherche Ménard , qui ne sait que penser en voyant la mine effarée de son ancien compagnon de voyage.
« Tout est perdu ! monsieur Ménard , » s'écrie Dubourg en s'arrêtant devant le précepteur. « — Comment. . . « qu'est-ce qui est perdu?... est-ce encore la berline du « roi Stanislas ou la tabatière du roi de Prusse? Vous sa- « vez bien que je ne donne plus là-dedans. — Eh 1 laissons « là toutes ces folies... l'événement est fort sérieux, il a s'agit du bonheur, du repos de Frédéric et de sa « femme... — Je gage que ce n'est pas vrai , il vient en- « core me faire un conte pour m'attraper, mais non me « ludit amabilis insania. — Voulez-vous m'écouter, « monsieur Ménard? morbleu! comment un homme de « votre âge n'a-t-il pas su prévenir un tel événement? —
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« — Qu'est-ce à dire, mon âge ?... monsieur Dubourg, « je vous prie de vous expliquer. — Quoi ! vous laissez « madame de Montreville recevoir, loger cher elle... — « Qui donc? — Eh morbleu! celle pour qui Frédéric a « fait mille folies , celle qui lui avait tourné là tête, près « de laquelle il a vécu six semaines dans un bois... cette « jeune fille qu'il adorait , qu'il aime peut-être encore !... «car le cœur de l'homme est indéfinissable!... enfin « sœur Anne, la petite muette du bois, la jeune fille de «Vizille, c'est elle que madame de Montreville loge « dans sa maison. — Ah! mon Dieu !... que m'appre- « nez- vous là? — Comment! vous ne l'aviez pas recon- « nue? — Reconnue !... une femme que j'avais aperçue « une seule minute, et de loin... Je ne regarde pas les « jeunes filles comme vous , monsieur; et pouvais je me « douter... savais-je qu'elle était muette? me l'avait-on « dit? mais on ne me dit rien , et puis on veut que je dece vine!... que je sache !... Ces jeunes gens sont inconce- « vables ! pensez- vous que je saurais le latin si on ne me « l'avait pas montré ? — Eh bien ! vous le savez mainte- «nant... — Parbleu! on m'a assez battu pour celai... « Dieu ! que de coups de règlepour VEpitome et combien « de pensum pour les Fables de Phèdre ! — Par grâce , « monsieur Ménard , c'est de sœur Anne que je vous « parle , c'est elle qui est ici , près de la femme de Fré- « déric... — J'entends bien, j'entends très bien ! — Quand «Frédéric reviendra, elle le verra; son trouble, les « larmes, les caresses de cette jeune fille découvriront la « vérité... songez vous alors à ce qu'éprouvera madame « de Montreville, en voyant un époux qu'elle adore et « qu'elle croit un modèle de fidélité , en le voyant re- « trouver dans sa maison une maîtresse, un enfant... « un enfant surtout !... — Oui , oui, je songea tout ce- « la ! — Eh bien ! parlez. . . que faut-il faire ?. . . — Je n'en
« sais rien ! — Il est impossible de laisser sœur Anne «habiter sous le même toit que Frédéric... — Sans « doute... c'est fort embarrassant! mais elle était si mal- « heureuse!... — Pensez-vous que je veuille l'abandon- « ner ? Ah ! je n'ai que seize cents livres de rentes , mais « je les lui donnerais de bon cœur pour que sa présence «ne troublât point le repos des jeunes époux. Oui, je « travaillerai s'il le faut , ou je passerai chez Frédéric « mes trimestres entiers ; mais cette jeune femme et son « enfant seront à l'abri du besoin. — C'est très bien, mon « cher Dubourg , et si je possédais quelque chose. . . mais «je n'ai que mes vieux classiques qui ne lui seraient « d'aucune utilité puisqu'elle ne sait pas lire. — Mais « comment parvenir maintenant à faire quitter cette « maison à sœur Anne ? — Voilà.ce qui sera fort difficile : « madame de M ontreville aime déjà beaucoup /a jeune « muette; elle est surtout folle de son enfant; elle trouve « qu'il ressemble à mon élève. Eh ! mais , au fait , je « conçois d'où vient cette ressemblance. — Je ne sais «qu'inventer! qu'imaginer!... Quand revient Frédé- « rie?... — Dans huit jours; nous avons le temps!... — « Le temps !... ah ! ces huit jours seront bien vite écou- « lés... et s'il trouve sœur Anne ici !.. . — Il me semble « pourtant que nous pourrions défendre à la petite de « parler. — Eh ! je sais bien qu'elle ne parlera pas ; mais « ses gestes, l'expression de ses traits en diront assez. « — Eh bien ! je vous jure que très souvent je n'y cora- « prends rien du tout. »
Dubourg met son esprit à la torture pour trouver le moyen d'éloigner sœur Anne et son fils; M. Ménard reste les yeux fixés sur sa tabatière, et fait semblant de chercher aussi , quoiqu'il ne songe alors qu'à un pâté de lièvre arrivé la veille de Paris , et qu'on doit entamer au diner.