UR
pauTre petite nesait pas lire... elle nesait rien. . . qu'aimer!... et c'est bien peu dans le siècle où nous sommes !
Frédéric ne ya que rarement dans le monde où il se déplaît. En Tainlajoliepetitemadame Dernange a recommencé ses agaceries , il n'y fait plus attention; et celle-ci , piquée de son indifférence , emploie toutes les ressources de la coquetterie pour le ramener à ses genoux ; mais Frédéric n'est pas sa dupe ; il a aimé yéritablement. Il reconnaît la légèreté de tous cessentimens d'amour-propre, de ces caprices des sens que l'on prend pour de l'amour, tant que Ton n'a pas connu le véritable.
Le comte traite son fils avec froideur, mais ne lui parle jamais de tout ce qui a rapport à ses aventuresdansle Dauphiné. IléTiteaucontraire d'aborder ce sujet; et lorsque Frédéric , voulant pressentir les sentimens de son père , se hasarde à dire quelques mots[sur son séjour à Grenoble, sur les environs de celte ville , et sur le joli village de ViuUe, un regard sévère du comte lui ferme la boudie et ne lui permet pas de continuer.
AHNI. 49
Frédéric a déjà couru vingt fois dans les divers logemens que Dubourg a habités à Paris, mais dans aucun on ne l'a reTU. Il va voir Ménard et le charge de faire son possible pour rencontrer Dubourg qui est peut-être revenu et n'ose pias se présenter chezlui deorainto d'être aperçu par M. de Montreville. (( Et si je le » découvre! ditMénard. — Vous me l'enverrez 1 sur-le-champ. — Vous l'envoyer! je m'en » garderai bien !... Peste ! M. le comte votre
> père ne l'a pas bien traitéquandil l'a aperçu
> en Hippolyte... Il est vrai que le costume lui
• allait mal. — Vouslui direz ^ m'écnre ; ne » peut-il me voir d^iorss'il craint de venir à tl'hôtel?... Suis-je donc gardé à vue... Âh ! 1 H. Ménard». je n'y puis plus tenir... Chaque » jour augmente mon supplice!., il faut que 9 je la revok; , il faut au moins que j'aie de ses » nouvelles... — Des nouvelles! de qui ? —
• De celle que j'adore , de celle... que j'ai été 9 forcé d'abandonner pour vous suivre... — y^Ahl j'entends... de la petite du bois. M. Du- )) bourg m'avait dit que vous l'aviez mise dans » ses meubles , que vous étiez parti avec elle.
60 80IUB
» — Plût à Dieu que je l'eusse fait ! mainle- ))iiant je serais près d'elle. Ah! mon cher )) M.Ménard.. si tous étiez un autre homme.. . » Mais TOUS êtes bon, sensible , tous m'aimez, )) et TOUS me rendriez la Tie si tous consentiez )) à aller lui dire que je l'adore plus que jaimais!... — J'ensuis bien fâché, monsieur > le comte , mais je n'irai pas lui dire cela , ni 1 autre chose. Je ne serTirai pas une passion » que monsieur TOtre père désaToue, il n'a déjà » que trop à se plaindre de ma négligence. Je » TOUS aime infiniment, et c'est pour cela que )) je ne tous aiderai point à continuer une liai- » son coupable qui ne tous mènerait à rien.
1 Monsieur Totre père sait bien ce qu'il fait ; )) il était temps qu'il arriTât... nous ne faisions )) tous que des sottises; moi le premier. Sa pré- 1 sence a rétabli Féquilibre. . . 11 tous a arraché 1 à la tentation ; cela tous afflige , et cepen- 1 dant c'est ce qu'il pouTait faire de mieux. 1 Qui bene amatbene castigat, experte crede )) Roberto. »
Frédéric rentre chez lui pour penser à sœur Anne, pour chercher un moyen de la reToir.
ANIIB. 51
S*îl sayait qu'elle va êtremère, s'il savait qu'elle porte dans son sein un gage de son amour, rien alors ne pourrait le retenir à Paris. D partirait, il braverait la colère de son père. Mais il ignore cette circonstance, et il reste , en disant tous les jours : « Je partirai. »
Le comte fait prier son fils de venir le trouver, et Frédéric se présente devant son père , le front toujours chargé d'ennui, c On ne vous » voit plus dans le monde , lui dit le comte, vos » voyages vous auraient-ils donc rendu misan- »thrope?»
Frédéric se tait : c'est ce que l'on a de mieux à faire lorsqu'on ne sait que dire. «Je désire )) quevous m'accompagniez ce soirj reprend le )) comte ; je vais chez un de mes anciens frères » d'armes, le général de Valmont. Après un » long séjour dans ses terres , il vient passer » quelque temps à Paris; il désire vous voir ; je » veux vous présenter à lui. »
Frédéric s'incline et se dispose à suivre son père. Il lui a entendu quelquefois parler de ce M. de Valmont , avec lequel il a fait la guerre, et qui doit être à peu près de son âge. Il ne
5S JOEUA
voit rien d'étonnant à ce que son père yeuîlle le présenter à son ancien ami.
On part. Le comte de Slontreville est plus aimable avec son fils , et celui-ci s'efforce de paraître moins triste. La voiture s'arrête devant la demeure de l'ancien général. Le comte et son fils se font annoncer, et M. de Yalmont vient au-devant d'eux. Au premier abord , sa figure prévient en sa faveur. Le général a de la rondeur dans les manières; ses traits respirentla franchiseet la gaieté. court embrasser son ancien ami; il tend la main à Frédéric, la lui serre avec cordialité et parait charmé dele voir.
Après les premiers complimens , le général engage ces messieurs à passer avecluidans une pièce voisine. < Tu m'as montré ta fiunille j )> dit-il au comte, il faut , à mon tour, que je y> te montre la mienne. Gela t'étonne peut- ))étre.... que moi, vieux garçon, j'aie aussi » de la famille.... elle ne me tient pas desi » près, à la vérité , mais ne m'en est pas moins > dière. »
En disant ces mots, le général £ût entrer
AlfllE. 53
le comte et son fils dans une autre pièce , où une jeune pa*sonne était assise devant un piano.
A l'entrée des étrangers , elle se lève vivement : (( Constance , lui dit le général , c'est 1 mon ami , le comte de Hcmtreville et son fils; 1 Messieurs, je vous présente ma nièce... ma » fille.... car je l'aime autant que si j'étais son 1 p&re. ))
Constance fait aux deux étrangers une révérence pleine de grâce. Frédéric la regarde.... il ne peut faire autrement que de la trouver charmante. Quant au comte , un sourire de contentement perce dans ses traits. Je crois que le m^lin vieillard avait^éjà entendu parler de mademoiselle Constance , et qu'en conduisant son fils chez le général , il avait son projet.
Constance est d'une taille élégante; son abord a quelque chose de doux , de modeste qui prévient en^ faveur. Elle est blonde, et son teint est, légèrement coloré. Ses grands yeux bleus , qu'embellissent de longs cils noirs , ont un charme dont on ne peut se rendre compte, sa
55 SOIVR
physionomie est aimable et franche ; chacun desesimouvem^is est gracieux, et Constance n'a pas Tair de s'en douter. Bien loin de chercher à briller, elle semble vouloir se dérober à Tadmiration qu'elle fait naître.
Les deux vieux amis se sont mis sur le chapitre de leurs guerres , de leurs aventures de jeunesse, et, à soixante ans, on a de quoi causer long-temps sur cechapiire-là .11 faut donc que Frédéric entretienne la nièce du général ^ et quoique l'on ait le cœur triste , on n'aime pas à ennuyer une jolie femme , on fait alors quelque effort pour oublier un instant son chagrin, afin de ne point paraître trop maussade. C'est ce que notrc^jeune homme tâche défaire en causant avec mademoiselle Constance qui cause fort agréablement , et, sans montrer la moindre prétention, laisse voir un esprit juste^ cultivé , un grand amour pour les arts, et une candeur, une modestie , qui répandent un charme de plus sur tout ce qu'elle dit. Ce n'est point une jeune demoiselle qui sait tout, discute et tranche sur tout, comme nous en avons tant^ que l'on a la bonté d'appeler de petits
▲miB. 55
prodiges, parcequ'elles babillent pendant deut heuresayecuneassurancesurprenante, et qu'il est d'usage de trouver charmant tout ceque débite une jolie bouche , quand bien même cela n'aurait pas le sens commun.
Dieu TOUS garde des prodiges, lecteur, surtout en fait de femmes ! il n'y a rien de si bon que le simple, le modeste, le naturel : c'est toujours à cela qu'il faut retourner. Ces qualités n'excluent point l'esprit et les connaissances, mais elles y ajoutent un Ternis de douceur, de modestie, qui leur donne un attrait de plus , et que l'on ne trouve jamais chez les autres.
Les jeunes gens parlaient peinture , musique, campagne : tout-à-coup le général dit à sa nièce : « (3iante-nons quelque chose , Gon- » stance.... Mets-toi devant ton piano et fais- » toi entendre ; j'aime que l'on chante, moi , et » cela amusera ce jeune homme. ))
Constance ne se fait pas prier ; elle se met au piano et chante en s'accompagnant fort bien: sa voix est douce et pleine d'expression ; elle n'a pas une grande étendue, mais Constance
56 SQKVR
chante a^ec tant de goût qu'on ne se lasse pas de Téconter. Frédéric Fécoute avec beaucoup de plaisir : il n'a pas encore entendu de toîx qui lui ait plu autant. Constance chante plusieurs morceaux , jusqu'à ce que son oncle lui dise : « C'est bien , c'est très-bien ; tues obéis- » santé , et tu n'as pas fait toutes ces petites £ei- >» çons d'usage pour chanter. Ah ! morbleu !
» c'est que je n'aime pas les simagrées , moi. »
Le comte et son fils unissent leurs éloges^ et remercient Constance c[ui reçoit leurs complimens en rougissant. Mais il y a déjà près de deux heures qu'ils sont chez le général : le comte fait ses adieux : «J'irai te voir, lui dit » soa ami : je viens d'acheter dans les environs » une petite maison de campagne pour made- )) moiselle, qui me fait enrager avec ses champs » et ses oiseaux. J'espère que tu y viendras avec » ton fils avant que la saison soit plus avan- » cée. ))
Le comte le promet , et remonte en voiture avec Frédéric , auquel il se garde bien de parler de la nièce du général. La vue de Constance devait faire plus que tous les discours
d'un père. Frédéric ne dit rien non plus : il songe de nouveauà I» pauvre muette du bois... Depuisdeuxheures il l'avait presque oubliée....
Deux heures! Ce n'est rien encore ; mais
soour Anne ne l'oublie pas une minute.
Trois jours après cette visite, le général vient avec sa nièce diner chez le comte de Montreville qui a chez lui une nombreuse réunion.
En apprenant qu'il va se trouver avec mademoiselle de Valmont, Frédéric éprouve une certaine émotion qu'il attribue à la contrariété d'être obligé de cacher encore sa tristesse. En était-ce bien la véritable cause?
Le général est, comme à son ordinaire, gai, franc et sans façon; sa nièce est toujours jolie, aimable et sans prétention. Dans une grande réunion, il est plus facile d'être seul qu'en petit comité , et Frédéric revient toujours se placer auprès de Gonstance.il pense que c'est simplement par politesse , et qu'il doit des soins particuliers à la nièce du général ; mais il ne peut se dissimuler que Constance est, de toute la société , celle qui lui plairait le plus, si l'on pouvait encore lui plaire. Avec elle on peut
58 80BCR
causer sans chercher ce que Ton va dire. Gène sont point de fades épigrammes , des phrases banales qu'il entend sortir de sa bouche. Constance n'est pas exclusivement occupée de la toilette des autres femmes; elle ne lespasse pas en reyue pour les critiquer l'une après l'autre; ce qui est ordinairement le fond de la conversation d'une jeune femme. Avec elle il se sent plus libre, plus à son aise; il lui semble qu'il la connaît déjà depuis longtemps ; elle sourit si agréablement lorsqu'il va se placer à côté d'elle ; sa voix a quelque chose de si tendre , ses yeux sont si doux, qu'il est bien naturd de préférer sa conversation à toutes les autres; lors même qu'il ne lui dit rien , il éprouve encore un charme secret. Frédéric,quoiqu'ils'efforce de surmonter sa tristesse, conserve auprès de Constance une mélancolie qui ne lui va pas mal , et les femmes se laissent souvent séduire par ces airs-là. Lorsqu'il est rêveur, Constance le regarde avec intérêt; ses yeux semblent lui dire : «Vousavez deschagrins?. .1 Et en lui parlant, sa voix est encore plus douce, ses manières plus affectueuses : on dirait que,
sans les conn^tre , elle prend part à ses peines , ou qu'elle cherche à les lui faire oublier- Plusieurs demoiselles ont feit briller leur talent et leur yoix en s'accompagnant de la harpe ou du piano ; mais Frédéric n'a entendu que ma^ demoiselle de Valmont. Elle n'a chanté qu'une romance , mais elle Fa chantée si bien ! En Fécoutant, Frédéric la considère plus attentivement qu'il n'a encore osé le faire. Soit un effet du hasard , soit une illusion du cœur, il trouve dans les traits de Constance beaucoup de ressemblance avec ceux de sœur Anne,... la même douceur , la même expression , et si la pauvre orpheline pouvait parler, sans doute elle aurait une voix aussi tendre , aussi expressive. Frédéric, en écoutant Constance , se persuade qu il entend sœur Anne , et ses yeux se mouillent de peurs. Plein de cette idée , et trouvant à chaque instant de nouveaux rapporlis dans les traits, il ne perd plus de vue mademoiselle de Yalmont. Elle a cessé de chanter, et Frédéric est de nouveau près d'elle , et ses regards , qu'il attache sur elle , ont un feu , une expression nouvelle. Constance s'en aperçoit; elle baisse
les yeux; un Tif incarnat \ient colorer ses joues ; mais si Frédéric, en la regardant aussi tendrement, croit toujours yoir la petite muette, n'aurait-il pas dû au moins prévenir mademoiselle de Yalmont du Téritable objet qui Toccupe? et Constance n'est-elle pas en droit de croire que le fils du comte de Montreville ne la voit pas avec indifférence?
La soirée a passé bien rapidement pour Frédéric. Le général et sa nièce sont partis , en annonçant qu'ils se rendraient le lendemain à leur campagne , où le général déclare qu'il attend avec impatience le comte et son fils.
Lorsque Constance est éloignée , Frédéric se trouve de nouveau seul au milieu de la société ; et aussitôt qu'il peut disparaître , il se hâte de regagner son appartement pour penser... à Constance? Oh ! non , non ; à sœur Anne ; c'est toujours la pauvre petite qui l'occupe; mais estce sa faute , si parfois le souvenir de mademoiselle de Yalmont se mêle à celui de la jeune muette ? Cela vient de laressemblance qui existe entre elles. Un cœur aimant retrouve partout celle qu'il adore. .. Il la revoit où elle n'est
▲If m. 61
pas... il Taime dans une autre, qoi lui rappelle son image... vmlà pourquoi il ne faut pas plus se fier aux gens sentimentals qu'aux étourdis.
Plusieurs jours se sont écoulés ; Frédéric n'a point de nouvelle de Dubourg, qui , probablement, n'est pas encore de retour à Paris. Le jeune comte est toujours triste et pensif, mais sa mélancolie a quelque chose de doux. Le sou- Tenir de soeur Anne le fait souTent soupirer... n désire vivement la revoir , mais il ne forme plus de ces projets extravagans, qui, dans les premiers jours de son arrivée à Paris, lui semblaient si faciles à exécuter.U voudrait fairele bonheur dé sœur Anne, assurer à jamais son repos , sa félicité ; mais il songe à l'avenir , et il est plus^ cpe jamais certain que son père ne con- ^ntirait pas à la lui donner pour femme. Il se dit quelquefois : «Que ferions-nous?.... quelle > serait la suite de cette liaison ?.. . on ne peut D pas vivre toujours dans un bois. L'homme est )) fait pour la société , et sœur Anne ne peut y » être présentée... elle ignore tout ce qu'il est 1 indispensable de savoir. ))
Pauvre petite ! pourquoi n a-t-il pas fait tou-
6â SOEUR
tes ces réflexions , lorqu'il t'a vue pour la première fois sur les bords du ruisseau?.. Mais alors tu lui semblais charmante, telle que' tu étais ; ton ignorance te rendait mille fois plus piquante à ses yeux, et maintenant.... hora !.... Je le répète , les hommes si sensibles ne valent pas mieux que les autres.
Un matin , le comte propose à son fils de partir pour la campagne du général ; Frédéric est toujours aux ordres de son père, mais il se hâte de donner un peu plus de soin à sa toilette. Quoique l'on ne cherche pas à plaire, on ne veut pas faire peur. Le comte remarque les moindres actions de son fils, et il éprouve une secrète satisfaction ; mais il ne la laisse point paraître , et ne lui parle pas plus de mademoiselle de Yalmont que de toute autre personne.
La maison de campagne du général est dans les environs de Montmorenci; les voyageurs y arrivent vers midi. En descendant de voiture, Frédéric éprouve un battement de cœur , qu'il attribue au plaisir de revoir une fenune dont les traits lui rappellent celle qu'il aime. Il est ea efietbienému,et en entrant danslamaison, ses
yeux cherchent mademoiselle de Valmont...
Hais il ne voit que le général , qui leur fait laccueil le plus aimable. (( Vous resterez quelques )) jours ici , dit-il , je vous liens , et je ne vous » laisserai pas partir de sitôt. Nous causerons,
> nous rirons, nous chasserons, nous ferons la
> partie... ma nièce nous fera delà musique, )) enfin, nous passerons le temps le plus gaie-
> ment que nous pourrons. »
Frédéric cherchait des yeux cette nièce qu'il ne voyait pas; et, comme le général venait déjà de citer à son père une de leurs campagnes, et que cela pouvait le mener loin , il se hasarda à demander de ses nouvelles.
« Elle est sans doute dans le jardin , > dit le général, « à sa volière ou à ses fleurs , ou à » son bel véder Allez, allez, jeune homme,
> cherchez-la, corbleu, c'est votre affaire; à
> votre âge, une jolie figure m'aurait fait cou- 1 rir depuis Paris jusqu'ici. >
Frédéric profite de la permission; il descend dans un jardin qui parait fort beau, et s'avance au hasard , cherchant des yeux mademoiselle Constance. Il a passé près de la volière, elle
64 SMVR
n'y est point : il s'enfonce dans une allée de tilleuls, au bout de laquelle le terrain s'élève et conduit par un chemin touniant à une espèce de plate-forme , d'où l'on découvre au loin un charmant paysage. C'est sans doute ce que le général appdle le behéder, car Constance y est assise ; et y tenant sur ses genoux un carton de dessin, s'occupe à esquisser une vue de la belle vallée que Ton aperçoit de cet endroit. Elle ne voit pas venir IVédéric , parce qu'elle tourne le dos au chemin qui mène au belvéder , et le jeune homme s'est approché et penché au-dessus de son épaule , sans qu'elle ait été distraite de son occupation.
(( Vous avez donc tons les talens, » lui ditil. Constance lève la tète, l'aperçoit, et un sentiment de plaisir se peint dans ses yeux , tandis que son sein palpite avec plus de force. Elle veut aussitôt quitter son dessin.
« Continuez, de grâce, dit Frédéric ; je ne » vienspointinterromprevosétudes...Jedésire ib plutôt les partager ; d'ailleurs , monsieur vo- » tre oncle veut que nous restions quelques B jours ici ; il ne faut donc pas que notre pré-«
Aiins. 65
» sence change en rien vos habitudes... — » Et... nous ferez-TOUsi en effet le plaisir de )) rester quelque temps ? dit Constance d un« » Yoix émue. — Mab sans doute... Je pense
> bien que mon père n'aura pas refusé son an- » cien ami. . . Il se trouve trop bien avec lui. —
> Je crains, Monsieur, que vous, qui n'avez )) pas le même motif pour vous plaire en ces » lieux, ne regrettiez bientôt les plaisirsT de » Paris... Ici nous ne recevons que peu de )) monde. .. Vous allez vous ennuyer. .. — Vous » me jugez bien mal , si vous croyez que je » puis m'ennuyer près de vous... ^ — Ah! par-
> don... Jediscela... par crainte; mais au fait, » si vous aimez les champs, la musique, le » dessin et la lecture , vous devez aussi vous
> plaire à la campagne. »
Frédéric ne répond rien; il regarde attentivement Constance, et son cœur est oppressé par mille sentimens divers ; il revoit dans ses traits une image toujours aimée... Il se transporte en idée dans le petit bois, au bord du ruisseau; une teinte de tristesse obscurcit son front ; un profond soupir s'échappe de son sein. Ce n'est
66 SOÉVR
qu'au bout de quelques minutes que , paraissant sortir d'un rêve , il répond à Constance : « Oui, j'aime beaucoup la campagne. r>
La jeune personne le regarde avec étonnement et sourit ; puis, voyant qu'il n'en dit pas davantage, elle reprend son dessin et veut continuer son paysage, mais la présence de Frédéric lui cause une sorte d'embarras. Sa main tremble en conduisant son crayon , et elle ne sait plus ce qu'elle fait.
Frédéric continue de la regarder en silence; il admire sa grâce, son maintien , son air à la fois aimable* et décent. Il se dit : « Si sœur » Anne eût reçu de l'éducation , elle serait » comme elle : elle aurait sa tournure, ses ta- » lens ; elle s'exprimerait aussi bien ; » et il commence à trouver que , loin de nuire aux grâces , aux attraits d'une femme , l'éducation leur donneun charme de plus.
' là cdnvecsdtion languit entre lesdeux jeunes gens; ^cafr Frédérir.* retombe sauvent dans ses rêveries; malgré cela le t^mps passe vite, il semble qu'ils se trouvent bien l'un auprès de l'autre, et que cela leur suffit. Pour Frédéric ,
▲iiiiE. 67
il passerait Tolontiers toute la journée à regarder Constance et à faire des comparaisons. La jeune personne s'aperçoit qu'il la considère sans cesse; mais les yeux de Frédéric sont si doux y il y a dans leur expression quelque chose de si tendre et de si touchant^ qu'une femme ne peut pas se fâcher d'être regardée ainsi.
L'arrivée des deux vieux amis arrache les jeunes gens à cette situation, dans laquelle ils se plaisaient sans se l'avouer à eux-mêmes. Le général montre au comte toutes les beautés de son jardin , et le belvéder en est une. Le comte en parait fort satisfait, car, en y montant, il a remarqué certain trouble , certaine émotion qui ne contribuent pas peu à lui plaire dans le belvéder. Le général ne voit pas tout cela : il n'est pas observateur comme son ami.
c Ma nièce, dit le général, voilà deux hôtes » qui nous arrivent : tâche de Caire si bien les » honneurs, qu'ils ne songent pas de long- » temps â quitter cette maison. — Je ferai de » mon mieux, dit Constance en rougissant. — > Mademoiselle , dit le comte, il suffit de vous )) y voir pour y être déjà retenu. » Frédéric