SUEUR
)) s'écrieJacques, qu'est-ceauecdaTCutdire?... » Est-ce la peur qui le rend muetle? Allons , » parle donc, morbleu!... »
Sœur Anne se lève et fait de nouveaux signes pour faire comprendre qu'elle ne parle pas.
« Quel diable de femme est-ce là ! » s'écrie Pierre, tandis que Leroux approchant toujours sa lanterne delà petite, dit en poussant un gros rire : « Ob ! oh ! camarades ! ... muette ou non, » la poule a trouvé son coq , et l'œuf ne tardera » pas à tomber. »
Cette plaisanterie est accueillie par im rire féroce des trois autres Toleurs ; et tous quatre ne cessent point de contempler la jeune muette qui, ne derinant pas la cause de leur gaieté, mais ne pouvant soutenir leurs regards, baisse timidement les yeux vers la terre et reste tremblante au milieu d'eux.
« Allons , laissons cette femme , reprend )) Pierre, c'est une pauvre sourde-muette... il » ne faut pas nous en embarrasser... — Une » sourde, » répond Leroux, dont les yeux brillent d'une expression eflTrayante, « c'est un vrai )) trésor qu'une femme comme cela... celle-ci
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» est jolie. .. elle me plaît. .. j'en ferai ma com- » pagne dès qu'elle se sera débarrassée de son » fardeau. . . — Allons , Leroux , lu veux rire. . .
> — Eh non, mille tonnerres!... une sourde* » muette , songez donc que c'est précieux dans » notre état. )>
Sœur Anne, toute tremblante, n'entend paa bien la conservation des voleurs ; mais remarquant leur indécision et craignant qu'ik ne yeuillent point lui accorder un asile , dont elle sent qu'elle a plus besoin que jamais , car le froid a engourdi tous ses membres, elle tire son toésor de son sein. Elle sait que la me de l'argent aplanit toujours toutes les difficultés, elle tire une pièce de son petit sac et la présente, d'un air suppliant , à l'un des voleurs.
c Oh!... elle a delargent... et elle nous
> Toffire... c'est fort bien , c'est fort bien , parti bleu; donne... donne, la fille... » En disant ces mots , Pierre s'empare de la bourse que tenait sœur Anne, qui demeure interdite en se voyant arracher son trésor, tandis que les voleurs comptent avec avidité ce qu'il y a dans le petit sac.
m Trois pièces d'or, ma foi!... » s'écrie^-* ques , et la figure des brigands exprime une joie féroce, c C'est plus que nous n'avons ga- » gné depuis cinq jours!... — Qœind je tous » disais que la trouvaille n'était pas mauvaise, » reprend Leroux. Allons, camarades, emme- » nons cete femme dans notre retraite et allons » nous réjouir!^.. »
En disant ces mots , le voleur prend sœiff Anne par le bras et Fentraine vers le milieu de la forêt; Jacques se diarge du paquet, Pierre le suit, et Franck, le quatrième brigand, prenant la lanterne des mains de Leroux , va en avant pour éclairer la marche de ses oompagnons.
La jeune fille avançait sans résistMice au milieu des voleurs; ne devinant point l'horreur de sa situation , elle pensait qu'ils la conduisaient à leur demeure près de leurs femmes et de leurs enfans. Cependant, les traits faroiM^hes de ces quatre hommes , leurs manières brusques et hardies, les armes qu'ils portaient et la singularité de leurs discours , inspiraient à la pauvre petite une terreur dont elle n'était pas
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maîtresse. Souvent, pour se rassurer, elle jetait sur eux un regard timide, espérant trouver sur leurs figures l'expression de la compassion et de la pitié ; mais lorsqu'elle levait les yeux, elle rencontrait aussitôt cegx de Leroux attachés sur elle et brillant d'une ardeur grossière. Les traits de cet homme ajoutaient encore Feffiroi que ses manières causaient à la jeune fille : ses cheveux était crépus et de la couleur de son nom , que ses compagnons lui avait donné à cause de cela; ses yeux, d'un gris pâle, roulaient avec une vivacité étonnante dans leur orbite; sa bouche, sur laquelle errait toujours un sourire féroce , ^tait surmontée d'épaisses moustaches de la couleur de ses cheveux , et une large cicatrice, qui prenait au-dessus du nez et descendait jusqu'au bas de l'oreille gauche , achevait de donner à sa figure quel(pie chose d'effrayant. Cet homme , un bras passé autour du corps de la jeune muette , la soutenait en la faisant marcher dans les sentiers de la forêt, tandis que les autres bandits, par leur air et leurs discours, augmentaient à chaque instant la frayeur de sœur Anne.
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Les voleurs habitaient une misérable cabane, située dans le fourré de la forêt; ils j passaient, le jour, pour de pauvres bûcherons, ayant soin alors de cacher leurs armes dans un caveau qu'ils avaient creusé sous leur retraite. Mais la nuit ils s armaient jusqu'aux dents , et se rendaient sur la route, où ils attaquaient les voya geurs, lorsqu'ils se croyaient en nombre suffisant.
Sœur Anne est surprise du chemin qu'il faut faire pour arrivera l'habitation de ces hommes, et plus encore des sentiers, a peine praticables, dans lesquels il faut passer. Enfin, après plus d une heure de marche , on la fait descendre dans un fond et marcher entre d'épaisses broussailles. Bientôt on distingue une petite lumière qui sort d'une cabane , et les voleurs sifflant à plusieurs reprises , une femme ne tarde pas à leur ouvrir la porte.
La vue d'un être de son sexe a un moment rassuré sœur Anne ; mais lorsqu'elle regarde celle qui vient de paraître sur le seuil de la cabane, elle sent s'évanouir son espoir. L'aspect de la compagne des voleurs ne devait pas , en
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effet, ramener le calme dans Famé du malheureux voyageur : cette femme, d'une taille élevée , était d'une maigreur effrayante, et ses traits 5 fortement prononcés , avaient une expression de cruauté froide et calme qui semblait annoncer la plus complète insensibilité ; son teint était livide; un fichu rouge couvrait sa tête et quelques lambeaux de vétemens cachaient à peine son corps décharné.
(( C'est nous.... nous voilà, Christine . )) crient les voleurs en approchant de la cabane, « nous avons fait une prise, nous t'amenons » une cpropagne avec laquelle tu ne te dbpu- )) teras pas!...»
A ces mots , Christine faisant quelques pas dans la forêt et arrachant la lanterne des mains de Franck , va la mettre devant la figure de sœur Anne , et après l'avoir examinée attentivement pendant quelques minutes, dit d'une voix sombre : « Qu'est-ce que c'est que cela ?. . .
» — Due femme, tu le vois bien. . . mais une )) femme rare !.... une sourde-muette. — )) Sourde-muette!... belle trouvaille, mafoip... » et que voulez- vous faire de cela?... — Çà
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1 ne te regarde pas, i dit Leroux d'une voix qui retentit dans les échos de la forêt , c c'est )) pour moi que j'ai pris cette femme.... elle > me plait, elle me conTient comme cela. Ne j) t avise pas de la regarder de travers , ou je » t'accroche au plus haut sapin de la forêt! » Christine ne parait pas effrayée de cette menace, elle continue à regarder la jeune fille , et s'apercevant de son état, un sourire ironique vient animer ses traits et elle murmure entre ses dents : u Tu seras sûr au moins d'avoir un )) enfant. »
Un soufflet , qui fait reculer de trpis pas la compagne des voleurs, est la seule réponse de Leroux à celte remarque de la hideuse Christine; celle-ci se rapproche d'un air menaçant; mais Pierre se met entre eux : « Allons , en- » fans , dit-il , c'est assez jouer comme cela , )) il ne faut pas que la nouvelle venue mette » le désordre ici!... En ayant, Christine, et y> songe à nous donner vivement à souper, » nous avons faim comme des loups. «
Pendant cette altercation entre les voleurs et leur compagne, l'infortunée muette éprouve
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tin sentiment de frayeur, un effroi jusqu'alors étranger à son cœur : la vue de cette femme , le propos de ces hommes, dont elle commence à deviner la férocité; Taspect de cette horrible retraite , tout se réunit pour lui donner une idée des dangers qui l'environnent ; mais que fera-t-elle? que deyiendra-t-elle ? elle voudrait bien, maintenant, être loin de cette demeure, quitte à supporter dans la forêt toute la rigueur du froid. Mais il n'y a plus moyen de s éloigner, et on ne lui rend pas son trésor ; on lui a pris son argent et ses bardes ; n'est-ce que pour un moment?.... elle n'ose l'espérer , et à chaque instant elle a quelque nouveau sujet de terreur.
Tout son corps frissonue , ses dents se choquent, ses genoux se dérobent sous elle. «VoyesL, 1 dit Leroux en la soutenant, cette mégère a » fait peur à ma jolie voyageuse. . . Allons , :» rassure-toi, ma petite , et entrons nous » chauffer. »'
Les voleurs entrent dans la chaumière qui est divisée endeux parties : la première est celle où se tiennent habituellement les babîtans de
cet horrible séjour; c*eât là qu'ils mangeut et qu'ils se reposent sur des bottes de paille jetées dans un coin. Une cheminée dans laquelle est allumé un grand feu, échauffe cette pièce, qui est la plus grande et la plus belle de la cabane. Celle d'à côté , qui n'a pas de cheminée , mais seulement une croisée donnant sur la forêt , sert de chambre à Christine, et on y dépose les proyisionsainsiquelebois quialimentele foyer. En entrant dans cette demeure sale et noircie par la fumée, à Taspect de cette paille étalée dans un coin, de ces armes pendues le long des murs, de ce feu qui éclaire cette pièce, et devant lequel sont disposés plusieurs quartiers de viande qui rôtissent pour le souper des yo«leurs , sœur Anne n'a plus la force d'avancer , et Leroux la porte devant le feuy en lui disant : (( Remets-toi , réchauffe-toi , et le souper te 1 redonnera des forces... — Imbécille , qui 1 lui parle comme si elle pouvait l'entendre , » dit Jacques. — C'est vrai , mais on oublie » toujours cela... — Et comment savez-vous )) qu'elle est sourde? dit Franck ; elle fait sem- > blant peut-être... Elle pourrait n'être que
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» muette... — Alors il faudrait qu'on lui eût » coupé la langue , dit Leroux ; mais il est » bien facile de Toir qu'elle Ta tout entière ; » et puisqu'elle ne peut pas parler, c'estparce » qu'elle est sourde. Ah ! tous ne comprend )) pas çà, TOUS autres ; mais, moi, qui ai Yoyagé, » je suis moins bêle que tous, et je sais que » les sourds-muets ne sont muets que parce > qu'ils n'entendent pas. D'ailleurs examinez » cette femme... U est bien facile de voir » qu'elle n'entend rien de ce que nou s disons . » Depuis son entrée dans la chaumière, sœur Anne, abattue par la terreur, les souffrances et la &tigue, semblait en effet insensible à tout ce qui se passait autour d elle. Cependant elle entendait fortbien la conversation des brigands; mais en apprenant qu'ils la croient sourde, un secret pressentiment l'engage à ne pas détraire leur erreur. Persuadés qu'elle ne peut les entendre, ils ne se gêneront pas pour parler, devant elle de leurs projets, de leurs desseins ; elle saura ce qu'elle doit craindre ou espérer, et peut-être, sans le vouloir , lui fourniront-ils l'occasion de s^échapper. Cet espoir soutient le
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couragede la jeuae fille, et elle tâche de cacher lemotionque lui causent les discoursdes voleurs.
Les brigands ont quitté leurs armes , et , en attendant que le souper soit prêt , ils s'entretiennent de leurs hauts faits. La pauvre petite voit avec horreur qu'elle est au milieu de scélérats capables de tous les crimes. Mais c'est dans l'excès même de son désespoir qu'elle puise son courage ; et, connaissant enfin retendue des périls qui la menacent, elle sent que ce n'est que par la ruse et l'adresse qu'elle pourra s'y soustraire. Si la mort ne frappait qu'elle , elle ne la redouterait pas; mais elle veut sauver l'existence de l'être qu'elle porte dans son sein ; l'amour maternel a produit des actes d'héroïsme : c'est encore ce sentiment qui soutient sœur Anne et lui donne la force de supporter son afireuse situation.
Christine dresse une table au milieu de la diambre , et la couvre de viande , de verres et de bouteilles; les voleurs s'asseyent autour et se mettent à souper en se livrant à leur brutale joie. Sœur Anne reste assie devant le feu, Leroux place devant elle du vin , du pain et de la
viande rôtie; elle le remercie d'un geste de tête , et s'efforce de manger un peu , pour reprendre des forces et cacher sa terreur.
« Vous voyez bien celte femme-là, » dit Leroux à ses camarades , t eh bien ! je gage )) qu'elle est douce comme un agneau., j'en » ferai tout ce que je voudrai!... — Ne te fie » pas à la mine , » dit Christine en s asseyant auprès des voleurs ; « avec ces airs-là on enjôle » les hommes.... mais les figures sont trom- » penses. . . — La tienne ne Test pas , car tu as » bien l'air de la sœur de Lucifer !. . . »
Celte plaisanterie fait rire tous ces messieurs; ils remplissent leurs verres et les vident rapidement; plus ils boivent, plus ils parlent^ Thorrible Christine leur tient tête; Leroux seul , occupé de sœur Anne , conserve un peu plus de sang-froid.
(( D'où pouvait venir cette femme? dit l'un » des voleurs; elle n'a pas l'air de travailler » aux champs... — Parbleu, c'est quelque • fille que l'on aura séduite ! ^Json amant l'a » quittée, et elle court le monde pour le » retrouver c'est l'histoire de toutes les
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)) demoiselles qui écoutent les galans ! n
Sœur Anne essuie des larmes qui vont couler de ses yeux , car son cœur lui dit que cet homme ne s'est pas trompé.
(( Morgue , dit Christine, si j'avais une fille » et qu'elle eût le malheur de faire un faux > pas., je l'étranglerais de mes mains!... — » Voyez-vous cà ! dit Jacques ; c'est dommage » que tu n aies point d'enfans , ils auraient été )) beaux !
» — Que cette femme soit ce qu'elle vou- )) dra, dit Leroux, elle ne sortira plus d'ici... » et toi, Christine, ne va pas lui manquer, ou » rappelle-toi ce que je t'ai promis ! — Je me » moque bien de ta mijaurée.-, tiens, tu ferais » bien mieux de tâcher de la consoler... on )) dirait qu'elle pleure maintenant... donne- » lui donc un baiser.
» — Ëtnous donc! disent les autres voleurs, » échauffés par les fumées du vin ; nous la )) consolerons aussi. . . allons embrasser celte » jolie m uetle , il faut l'égayer un peu. n
En disant ces mots, les trois camarades de Leroux se sont levés pour aller vers sœur Anne ; mais celui-ci se plaçant entre eux et elle , et
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prenant un pistolet de chaque main , arrête ses compagnons , en leur criant d'une Toix formidable : (( N'approchez pas , corbleu, ou je tous )) tue ! . .. celle femme est à moi , c'est moi qui » l'ai trouvée sur la route, lorsque tous pas- » siez comme des imbécilles sans l'aperceToir ; » c'est moi qui ai touIu l'amener ici , j'ai dé- » claré que j'en ferais ma femme, et, mort de » ma Tie ! le premier qui la toucherait mourrait 3 de ma main. »
Ces mois arrêtent les Toleurs, ils connaissent leur compagnon , ils saTent que l'effet sui- Tra de prés la menace, et se contentent de rire de la jalousie de Leroux, tandis que sœur Anne , que cette scène a glacée d'effroi , se recule dans le coin de la salle et se jette à genoux dcTant les Toleurs.
Leroux Ta près d'elle, tâche de la tranquilliser j mais, de crainte de nouTelle entreprise de la part de ses camarades, il la fait passer dans l'autre pièce, et, lui montrant un mauvais grabat, lui fait signe de s'y reposer , puis sort en refermant la porte sur elle.
Sœur Anne est seule dans cette petite pièce,
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où il n'y a pas de lumière : mais la cloison , mal jointe, laisse percer celle de la pièce Toisine et permet de distinguer auprès de soi. La jeune fille, qui a feint de se coucher sur le grabat , se relèye bientôt , et , prêtant une oreille attenlive , écoute ce que disent les voleurs; ils continuent de boire et de chanter. Si- pendant ce temps elle pouvait s'échapper!... Elle tâtonne autour d'elle.... elle sent une fenêtre.... elle doit donner sur la forêt, et la pièce est au niveau du sol, il sera donc £sicile de se sauver par là... Mais bientôt sa main touche de forts barreaux qui s'opposent à son passage.... Pauvre petite ! elle éprouve un déchirement plus cruel que toutes les sou£Brances qu'elle a endurées jusqu'alors. Au moment de croire recouvrer sa liberlé , perdre cette dernière espérance... ne plus entrevoir le moyen de sortir de cet affreux repaire, c'est mourir une seconde fois !.... Elle tombe anéantie sur la couchette, et tâche d'étouffer dans ses mains les gémissemens qui b'échapp<»it de son sein.