I1IR
)> comme il m'aurait bien Yite expliqué tos )) signes!... Mais il est parti; le pauvre gar- » çon ! ... Il est employé maintenant au télé- » graphe de Lyon.»
Enfin rhôtesse a quitté sœur Anne, et celleci, après avoir fait un léger repas, peutse lirrer au repos dont elle a tant besoin. Dois . pauvre fille, et puissent des songes heureux te taàre un moment oublier tes souffrances !
Gomme sœur Anne a entendu plusieurs fcji son hôtesse lui répéter : Vous êtes dans la meil^ leure auberge de Grenoble , elle sait maintenant le nom de la ville dans laquelle elle se trouve, et se rappelle que Frédéric a aussi pr«r nonce ce nom devant elle. Ce souvenir la détermine à ne point quitter cette ville sans l'y avoir cherché ; et le lendemain matin , après être parvenue à âiire comprendre à son hôtesse qu'elle veut encore passer ce jour à Grenoble, elle sort de l'auberge et se met en route pour visiter cette ville qui lui parait immense.
Sœur Anne, tout en marchant, regarde chaque maison , chaque fenêtre. Si Frédéric était là, elle pense qu'il la verrait passer, qu'il 1 ap-
AfIlIB. 165
pelterait on courrait après elle. Quelquefois die s'arrête croyant reconnaître sa tournure. . . mais elle s'aperçoit bientôt de son erreur. Elle passe ainsi la journée entière , et ne reyîent à l'auberge que lorsque la nuit ne permet plus de dktinguer devant soi.
c Vous avez parcouru notre ville, » lui dit fbôtesse, « die est fort jolie , ma foi... fort
y> jolie , notre ville de Grenoble Hais
D cela n'est pas aussi grand que Lyon, et Lyon » lui-même n'approche pa» de Paris. ))
Au nom de Paris , la jeune voyageuse fait un mouvement de joie, et serrant fortement le bras de l'hôtesse, lui indique que c'est là qu'elle veut aller. Mais celle-ci ne la comprend pas bien. « Vous allez à Lyon, je gage, lui dit-elle, » ce n'est pas fort loin ; quinze bonnes lieues , > pas davantage; il est certain que dans votre » état, vous ne pouvez pas aller vite. Cepen- » dant en trois ou cpiatre jours au plus , vous » pouvez être arrivée. »
SœurÂnneremontetristementdans sa chambre; comment pourra-t-elle trouver le chemin de Paris , si elle ne peut faire comprendre que
166 80EUB
c'est là qu'elle veut aller? Cette pensée la désespère. . . mais elle a supplié sa mère de la guider dans son voyage; elle prie de nouveau, et l'espérance renaît dans son ame; sans elle que resterait-il aux malheureux !
Le lendemain , la jeune fille se prépare à quitter Faubergè ; l'hôtesse lui présente un mémoire auquel la pauvre petite ne peut rien comprendre \ mais elle donne une pièce d'or , et il ne lui revient que peu de chose. Les habitans des villes font payer chaque révérence, chaque politesse!.... Qn avait été très-poli avec sœur Anne ; aussi son séjour à l'auberge lui coûta un peu cher.
On lui a indiqué le chemin de Lyon , et la voilà de nouveau en route, son petit paquet et i}on bâton à la main. Mais de Grenoble à Lyon ne peut-elle point s'égarer dans ces sentiers montagneux et couverts de bois... Elle s'en remet à la Providence du soin de la conduire. Elle marche une partie du jour, et le soir, épuisée de fatigue , quoique n'ayant fait que très peu de chemin, elle entre dans une ferme où l'on consent à la coucher dans une grange.
ANJfE. 167
Hdis pourvu qu'elle puisse passer la nuit à Tabri du froid, elle dormira sur la paille comme sur le duvet ; la marche lui procure enfin quelques heures de sommeil.
Son séjour dans la ferme n a pas du moins épuisé sa bourse, que la jeune voyageuse commence à sentir la nécessité de ménager ; car c'est presque le seul talisman pour se faire donner un asile. Ils sont rares les gens hospitaliers ! . . . Les plus humains croient &ire beaucoup pour le pauvre voyageur, en lui donnant une légère aumône et un morceau de pain !...
mais ils ne le reçoivent point sous leur toit, il est bien loin, ce temps où l'on se trouvait honoré de donner asile à un étranger , sans s'informer quel était son rang et sa fortune ; où l'on partageait avec lui son feu , son repas et son lit! Autres temps , autres soins!... Nous sommes devenus trés-fier5,nous ne voulons plus rien partager. En revanche , nous avons de bons amis qui viennent manger notre soupe , boire notre vin, quelquefois même en conter à notre femme, et qui, en sortant de notre maison, vont dire mille méchancetés de nous;....
168 soEiia
mais c'est par excès d'attachement, etdecraiate que nous n'ayons d'autres amis qu'eux.
Vers le milieu de la seconde journée qui suit son dépari de Grenoble , soeur Anne , tout occupée de ses souvenirs, n'a point r^narqué qu'elle s'écartait de la route qu'on lui avait indiquée. Ce n'est que lorsqu'elle sent le besoin de se reposer qu'elle porte ses regards autour d'elle , et cherche le village dont , d'après les indications qu'on lui a données le matin, elle ne devrait plus être éloignée.
Le site où elle se trouve est âpre et désert ; aucune maison ne s'offre à sa vue. Elle monte sur une éminence, et ne découvre devant elle qu'une immense forêt de sapins. Sur sa gauche, un torrent , qui roule quelques glaçons , va se perdre dans un ravin profond et tortueux; à sa droite , une montagne aride, des rochers, mais point d'habitation.
La jeune fille commence à craindre de s'être égarée; elle reste quelques momcns indécise sur le parti qu'elle prendra ; mais à droite et à gauche, les chemins paraissent trop mauvais, elle ne veut point retourner sur ses pas, et se
AVKE. 160
décide à suirte la route qui mène à la fofét Ajnrès aycir marché encore une demi-lieure , ellesetroufe devant ces superbe» sapins, que le temps n'a point couiiiés, et dont les branches y quoûiue dépouillées de leur parure, sem- Uent encore s'éleyer avec fierté ters la nue , et braTer les vents et les frimas.
Une route assez belle est percée dans la fo<i^t , sœur Anne n'hésite point à s'y engager. Elle espère que ce chemin, dans lequel on trouve la trace des voitures et des chevaux , la conduira au village ou à la ville prochaine.
Hle surmonte sa fatigue, afin de &ire en sorte d arriver avant la nuit... Elle s'avance dans cette route , oà elle n'aperçoit personne , et qui, bordée de chaque côté par la forêt , a quelque chose de sombre qui attriste Tame du voyageur.
La pauvre muette , dont les yeux cherchent la fin de cette longue route, n'aperçoit que les sombres sapins, et rien qui annonce l'approche d'un vîHage. Son ccBor se serre , la nuit commence à couvrir la terre de ses ombres, déjà Voeil ne peut plus percer sous ces sentiers qui
secroiseût adroite et à gauche, et bientôt soeur Anne, dont les forces trahissent le courage, sent qu'il lui est impossible d'aller plus loin.
Il faut donc se décider à passer la nuit dans la forêt; ce n'est point la peur qui fait palpiter le cœur delà paui^re Toyageuse, elle ne sait pas ce que c'est que des voleurs, il n'y en a jamais eu dans son bois. Hais par le froid qu'il fait, - et dans sa situation , passer toute la nuit dans une forêt ! . . . sans abri pour attendre le jour ! . • . n le faut, cependant. Elle Ta s'asseoir au pied d'un gros arbre : elle & toujours soin, en quittant une Tille ou un hameau , de se munir de quelques proTisions. Elle mange du pain et des noix sèches , puis s'entortillant de son mieux dans ses Têtemens , et posant sa tête sur son paquet de bardes, elle attend le sommeil, que la fatigue qu'elle a éprouTécdans cette journée ne tarde pas à lui procurer.
Il est minuit quand la jeune fille rouTre les yeux , et la lune , qui brille au-dessus de la route sur le bord de laquelle elle s'est endormie^ éclaire le tableau singulier qui l'attend à sonréTeil.
Quatre hommes entourent sœur Anne : tous quatre, vêtus comme de misérables bûcherons, en Testes et en larges pantalons , que soutiennent de fortes ceintures , ont de 'grands chapeaux, dont quelques-uns sont rabattus, tandis que les autres, relevés par-devant, laissent voir des figures qui n'annoncent ni la douceur ni rhnmanité. Leurs cheveux, flottant sans ordre, et leurs barbes longues, ajoutent à Texpression sinistre de leurs traits ; chacun d'eux tient à la main un fusil , sur lequel il s'appuie, tandis que dans sa ceinture est passé un couteau de chasse et une paire de pistolets.
Deux de ces hommes sont courbés vers sœur Anne; un autre , à genoux , tient une lanterne sourde, qu'il approche du visage de la jeune fille , tandis que le quatrième , tout en la regardant aussi, semble prêter l'oreille pour s'assurer si tout est tranquille sur la route.
La vue de ces quatre figures , occupées à la considérer, cause à sœur Anne un saisissement involontaire; et, quoiqu'ignorant la grandeur du péril qui la menace , elle éprouve un efiroi dont elle ne peut se rendre compte, et referme
172 SOIUR
les yeux pour éviter les regards attaché» sur elle.
c Que diable avons-nous trouvé là ! > dit Tun des voleurs penché vers sœur Anne , « je » orains bien que ce ne soit pas grand'chose de » bon... je ne sais pas même si c'est la peine » de nous arrêter... — £h pourquoi donc pas?
> dit celui qui tient la lanterne, cela vaut tou- » jours mieux que rien.... Tiens, vois-tu, » Pierre, elle a un paquet sous sa tête... — 9 Quelques miséraMes hardes. .. ne vois-tu pas » que c'est une femme qui travaille aux » champs... — Ha çà , est-elle morte (m dort- » elle? dit un troisième.... Voyons, Leroux, » pousse-la donc un peu... Est-ce que nous » passerons la nuit à regarder cette malheu- » reuse?... — Mort de ma vie! il me semUe » que nous n'avonç rien de mieux à faire , car » la route est bien tranquille^ n'est-il pas vrai, » Jacques? »
Jacques était celui quui, un peu plus ék»gné, aend^lait avoir l'oreille au guet A ces mots de ses camarades , il se rapproche du groupe qui «Atoure la jeune fille en disant : a Malédic-^
ANflS. }lt
)) tion! la nuit sera encore mauTaise!
)) — Pas tant, » dit Leroux qui considère toujours la jeune fille, (( morbleu! elle est jolie
> cette femme!... »
C'est en ce moment que sœur Anne rouTre les yeuK et se décide à implorer la pitié des hcHoames qui Fentourent et dont elle n'a point compris le^langage , ne soupçonnant pas leur profession.
(( Tenez, regardez, s'écrie Leroux, la voilà )) qui s'éveille... elle a de beaux yeux vrai* » ment.... Je suis curieux de savoir ce qu'elle » va dire... »
Sœur Anne promène ses regards suppUans sur ceux qui l'entourent, et, joignant les mains vers eux , semble implorer leur pitié.
(( Oh ! ne crains rien, dit Pierre , nous ne te » ferons pas de mal !. . . mais d'où viens-tu? où » vas^tu? pourquoi t'avises-tu de coucher dans
> notre forêt? »
La jeune fille, qui prend les voleurs pour des bûcherons, tâche de leur faire comprendre qu'elle s'est égarée, c Gomment , mille morts ! » c'est une femme et elle ne veut pas parler.