CHAPITRE I
effrayé de la longueur de la route. Le villageois propose son cheval de labour à condition qu'on le mènera au pas. Le cheval est accepté avec reconnaissance par Dubourg et Ménard ; ce dernier monte en croupe et se tient fortement serré après le baron. Frédéric marche à pied avec le jeune villageois. On part. La lune éclairait alors les campagnes.
Le temps était superbe. Les forêts de sapins se dessinaient avec majesté sur la gauche des voyageurs, et le marteau du forgeron troublait seul le silence de la nuit. Souvent, en passant près d'une forge, uue clarté brillante remplaçait un moment la couleur bleuâtre de la lune , et jetait sur la campagne une teinte de feu ; on entendait les voix des ouvriers qui se mêlaient au bruit monotone du marteau; alors Dubourg disait à M. Ménard : « Entendez- vous les » Cyclopcs qui travaillent aux foudres » de Jupiter? » Et Ménard lui répon-
(Lui : « Je ne voudrais pas, pour tout » l'or du Pérou , me trouver seul la » nuit au milieu de ces gens-là !... » Et il donnait un petit coup de talon à leur coursier , qui n'en allait pas plus vite. Dubourg et le précepteur sont un peu en arrière, parce que le cheval de labour n'avance que lentement dans le chemin qui est fort rocailleux. Frédéric marche en avant , auprès de leur guide : c'est un enfant de douze ans , franc et naïf comme presque tous les montagnards.
« Quel est ce village que nous quit- » tons ? » demande Frédéric au petit paysan, et C'est Vizille, Monsieur, c'est » le plus joli village des environs » de Grenoble. — Tu l'habites — — » Oui, Monsieur, j'y suis né. — El...
» y connais-lu.... »
Avant d'achever sa phrase , Frédéric se retourne pour voir si ses compagnons ne peuvent l'entendre : mais ils
CffAPITRE I. l5
sont à plus de cinquante pas de lui; Dubourg parle de la Bretagne et détaille à Ménard la manière dont on y vit. Frédéric voit qu'il peut causer avec leur guide sans crainte d'être entendu.
a Connais - lu dans ce village raie
» jeune fille que l'on appelle sœur
» Anne? — Sreur Anne!.... oh! oui » Monsieur , certainement que je la » connais !.... Elle n'habite pas préciséj> ment dans le village, mais sa chau- » mière n'en est pas ben loin. Pau- » vre sœur Anne !.. qui est-ce qui ne la » connaît pas dans le pays!.... — Eh\ » quoi, tu semblés aussi la plaindre?.. » Cette jeune fdle est donc malheu- » reuse?... — Dam! sans doute.... elle
» esta plaindre! et son histoire est
» ben touchante! — Tu la sais? — » Oui, Monsieur, ma mère me l'a ton- » tée plus d'une fois; tout le monde » la sait chez nous. — Raconte - moi
l4 SŒUR ANNE.
» celte histoire.... raconte-moi tout ce » que tu sais sur sœur Anne; parle, » monami, et surtout n'oublie rien!.. » Frédéric, en disant ces mots, met une pièce d'argent dans la main de l'enfant , qui est étonné qu'on le paye pour une chose si simple, et commence naïvement son récit, dont Frédéric, serré contre lui, ne perd pas un seul mot.