‹ Soeur AnneChapitre 11 sur 26 · AISNE · texte numérisé non relu

AISNE

qiier, se contentait de saluer, en murmurant : «t Variant sententiœ. »

Enfin, Jes deux voyageurs de'couvrent les ruines du château de Bayard , dont il ne reste plus, que les quatre tours , et ils n'aperçoivent pas. Fréde'ric en contemplation devant ces murs.

« Eh bien! dit Dubourg, le voyez-vous, M monsieur Me'nard? — Le château ! — » Fre'de'ric? — Pas encore, monsieur le y baron ; mais asseyons nous , faisons une 3» halte... Je crains malheureusement que « ce ne soit la dernière qui puisse nous res- » taurer , car nos provisions tirent à leur » fin , et il ne nous reste plus qu'un quart 51 de bouteille. — Nous trouverons des 3) fontaines , monsieur Me'nard. — Ce ne )> seront pas celle de Cana , monsieur le 11 baron. — En attendant , vidons la bou- )i teille et achevons ce chapon. D'ici , nous 3) serons très-bien pour admirer le paysage. 3> Cette valle'e est charmante , . . . voyez , 3) monsieur Me'nard , sur la droite... ces », montagnes font un effet très-pittoresque;

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» elles sont couvertes de neige; cela me » rappelle mes monts Krapachs... Tenez... i> en voici où la neige est éternelle ; à la j> hauteur de quatre'cents pieds elle ne fond 5» plus. — Je vois, monsieur le baron , que 5> nous tenons notre dernière aile, et je •» fre'mis en pensant au retour... — Nous 3> entrerons dans quelque habitation... dans » un moulin , il n'en manque pas dans ce )) pays. — Vous avez donc de l'argent , 5) monsieur le baron? — Pas un sou, moni> sieur Me'nard, et vous? — Pas davantage! 3> — Diable , cela devient plus embarras- M sant!... Et ce Frëde'ric qui nous abanr. donne et qui emporte la caisse avec lui , « sans s'inquie'ter de ce que nous devien- 5) drons. Je sais hien que nous pouvons » vivre à l'auberge , où notre compte est n ouvert ; mais il n'est pas agréable de rester « cloué dans une auberge pendant que » monsieur va se promener. — Il est certain, » monsieur le baron , que la promenade " donne de l'appétit... — Morbleu! ce voyage » commence à me paraître monotone ; et si

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)> je ne craignais pas mes créanciers... — » Vos créanciers, monsieur le baron?... — » Je veux dire si je n'avais pas des cre'ances » de mon gouvernement à liquider... enfin 1) si... mais chut... j'aperçois du monde.... 3> des personnes qui , sans doute , viennent » aussi visiter ces ruines... Il faut que ces 3) gens-là demeurent dans les environs, car 5) leur mise n'annonce pas une longue » marche... »

M. Me'nard lève la tête : il aperçoit un monsieur et une dame qui arrivaient par la gauche et se dirigeaient lentement vers le château. Le pre'cepteur s'empresse de faire disparaître leur couvert en fourrant dans sa poche la nappe et la bouteille , puis il se lève et rejoint Dubourg, qui marche vers les promeneurs , en se donnant de'jà un air penche' , et se dandinant avec grâce, ce qui rappelle à Mènard leurs promenades dans les rues de Lvon , et il se dit tout bas ; « 11 paraît que M. le baron ne veut plus 5) garder l'incognito. )> Alors, de son côte*, u. 6.

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il tire le bout de son jabot, et donne à sa tournure un caractère plus sévère.

Dubourg a remplace par un simple chapeau rond le méchant claque qu'on lui avait laisse' chez la pre'tendue marquise de Versac, mais il a conserve' à ses bottines ses petits glands d'argent ; il a conserve' surtout ce talent de donner à sa physionomie le cachet du personnage qu'il veut prendre. Lorsqu'il est près des personnes qui examinent les ruines, on jurerait à ses manières , à sa voix , à son parler , à ses yeux qu'il roule d'un air observateur autour de lui , que c'est quelque noble e'tranger.

Le monsieur et la dame que Dubourg semble vouloir rejoindre , ont une mise qui annonce l'aisance, mais qui sent la province et surtout la prétention. Le monsieur, qui paraît cinquante ans , est coiffé en poudre ; il tient son chapeau à la main pour ne point abattre ses cheveux frisés en pain de sucre ; il a un habit noir , une culotte pareille et des bottes à revers qui lui tombent plus bas que le mollet , il tient une canne avec la-

quelle il semble désigner les objets à la personne qui l'accompagne , et on lit sur sa figure une expression de satisfaction et de contentement à laquelle il ajoute un air d'importance qu'il se croit sans doute oblige de conserver.

La dame qui lui donne le bras a,! au moins , la quarantaine. Elle a dû être bien ; mais elle a maintenant le tort de vouloir ne paraître encore que vingt ans; et cependant, malgré ses petites mines aimables , son parler enfantin , ses boucles passées derrière l'oreille , celles qui sortent par-dessous son chapeau , et une tournure qu'elle tâche de rendre folâtre, on s'aperçoit très-facilement qu'elle est majeure.

Dubourg s'avance vers le château sans avoir l'air de faire attention aux étrangers, qu'il se contente de saluer ; puis il fait semblant de continuer de causer avec Ménard , et parle de manière à être entendu de loin.

«' Ce château me rappelle celui de mon » aïeul aux environs de Sandomir... Vous

» savez , mon cher Mënard , celui où

0) nous soutînmes un sie'ge si long.... si 3) meurtrier?...))

Me'nard ouvre de grands yeux en regardant Dubourg , mais il se hâte de dire ; « Oui, M. le baron... je sais très-bien.

)) — Voilà , reprend Dubourg , une tour )) qui ressemble étonnamment à celle place'e 1» à l'ouest de mon château de Krapach... :> Je crois m'y voir encore dans la chambre 3> où couchait le prince de Bulgarie, lors- 3> qu'il venait manger la soupe chez mon o> père. Ah! mon cher Mënard... j'espère

1) bien vous y faire boire de ce fameux )» Tokay dont je vous ai déjà parle... — Du 3> Tokay de Tëkëly , M. le baron ? — Prë- » cisëment... il a cent vingt-quatre ans de î> bouteille !... »

Le monsieur et la dame entendaient parfaitement tout ce que disait Dubourg qui avançait toujours en feignant d'examiner le château, mais marchant de manière à ne point trop s éloigner d'eux.

Pendant que Dubourg parle , le mon-

sieur est attentif; sa figure prend bientôt une expression de conside'ration , de respect ; il pousse le bras de sa femme, car c'est sa femme qui est avec lui ; et, lui de'signant Dubourg, la fait marcher un peu plus vite afin de rejoindre l'illustre étranger.

Au pied de l'une des tours , le monsieur et la dame se trouvent tout près de nos deux voyageurs. On va entrer dans les ruines. Dubourg s*arréte pour céder le pas à la dame ; l'époux en fait autant à son égard ; il n'est pas jusqu'à Ménard devant lequel il ne s'incline. Ces cérémonies terminées, la conversation s'engage.

« Monsieur vient visiter notre pays en )» amateur ? » dit le monsieur , en s'approchant de Dubourg. « — Oui, monsieur , 1» je voyage... pour mon plaisir... avec un 1) ami... le comte de Montreville... dont )» vous avez peut-être entendu parler... et » M. Ménard , professeur de belles-lettres » très-distingné... helléniste de la première » force , qui tourne le couplet comme un » ange... surtout au dessert. »

Le monsieur s'incline devant Me'nard , qui a fait de gros yeux bêtes quand on a dit qu'il tournait facilement un couplet, mais qui se garderait bien de contredire M. le baron.

u Vous habitez ce pays, monsieur, ajoute » Dubourg. — Oui, monsieur, répond la )) dame en souriant. Nous logeons à deux )> lieues et demie , à Allevard , où mon >) mari a acheté une propriété superbe , » quand nous avons quitté le commerce de 3» vin... »

Ici , le monsieur donne un coup de coude à sa femme , mais elle reprend sans paraître y faire attention : « Commerce que nous )> n'exercions que pour notre plaisir ; car 3) mon époux a toujours eu une fortune n assez conséquente ; mais il faut bien faire )) quelque chose... — Comment donc ! ma- )) dame, mais j'estime beaucoup le com- » merce, surtout celui des vins. Certaine- 3» ment Noé n'a pas planté la vigne pour )) que nous ne mangions que des raisins n secs. Gédéon , capitaine hébreu, battait

» lui-même son blë, Saûl conduisait des » bœufs, David gardait des brebis, Gin- )) cinnatus labourait son champ , le pape j) Sixte-Quint a garde des cochons , Ur- 3> bain IV avait fait des souliers ; je ne vois » donc rien d'e'tonnant à ce que M. votre » e'poux ait vendu du vin.

„ — Monsieur.... certainement, » dit le mari , en saluant Dubourg ; puis il ajoute tout bas à sa femme : « C'est un noble » philosophe...

)) — Mais , reprend la dame , depuis que » nous sommes retire's, nous ne voyons que » ce qu'il y a de mieux dans l'endroit ; le

)> maire, le greffier des propriétaires

» qui sont électeurs!... des gens comme il » faut. Nous passons une vie charmante ; » mon mari est presque le seigneur de » l'endroit.

» — Il est certain , » dit le monsieur , en s'appuyant sur sa canne , « qu'on me re- » garde comme tel. Il n'aurait tenu qu'à 7» moi d'être sous-préfet , mais il aurait » fallu se déplacer, et je tiens à mon endroit.

» Nous y soDimes tellement considérés! Je » donne à dîner à ce qu'il y a de mieux ; » nous cultivons les arts, la musique... » j'apprends le violon dans ce moment-ci , n et j'ai fait venir de Paris un orgue dans )> un buffet... ma femme en jouera... elle a » de l'oreille.

» — Pardieu, dit Dubourg, en fait d*o- 1) reille, voici M. Me'nard qui a une des plus » belles basse-tailles que je connaisse !... » Quant à moi , je joue de tous les instru- » mens.

)» — Ah! monsieur, )> dit la dame en minaudant , «1 quel plaisir nous aurions à vous » entendre!... Nous avons beaucoup d'a- » mateurs à Allevard ; m. le maire joue de » la basse , et un de nos voisins est très- )» fort sur le corde chasse. Si monsieur res- )> tait quelque temps encore dans ce pays... ;> nous serions charme's de le posséder. )>

La dame accompagne cette invitation d'un sourire fort tendre ; Dubourg y répond par un regard très-expressif, et le mari baisse le nez avec satisfaction et hu*

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milité , tandis que Méiiard regarde son compagnon pour savoir ce qu'il doit dire.

u Ma foi , madame, )> dit Dubourg , après avoir terminé son œillade qui durait depuis cinq minutes , et pendant laquelle le mari avait regardé voler les hirondelles, « il serait » possible que je restasse avec mes amis » quelque temps à Grenoble. M., le comte de » Montreville a un penchant très-prononcé » pour les bords de l'Isère ; je l'aime trop » pour partir sans lui. Nous sommes Oreste » et Pylade, si ce n'est qu'on ne nous ren- » contre jamais ensemble , et , quoique » nous soyons attendus à la cour de Sar- » daigne , et que j'aie promis de passer » l'hiver à la cour de Bulgarie , il serait » possible, comme je vous le disais, que 5) notre séjour dans ce pays se prolongeât j> quelque temps ; n'est-il pas vrai , M. Mé- » nard?

)' — Je le pense comme vous, M. le baron,» dit Ménard , et la dame dit tout bas à son mari : «t Comme il est aimable pour un II. 7

n baron ! j> et le mari lui répond : « C'est j» justement parce qu'il est baron qu'il est » aimable.

n — D'autant plus , » reprend Ménard , qui se donne encore plus d'importance depuis qu'il sait qu'il ne parle qu'à un ancien marchand de vins, « d'autant plus que ). M. le comte de Montreville , mon élève , » a une tête extrêmement romanesque !...

n — Ah ! c'est comme moi c'est bien

» comme moiî » dit la dame en poussant un soupir qui s'adresse encore à Dubourg, *c j« n'aime que le romanesque.... Je suis )» folle des revenans et des lutins... n'est-il » pas vrai , M. Chambertin ? )>

M. Chambertin ( c'est le nom du monsieur ) répond en souriant : «t Oui , ma » femme a toujours beaucoup aime les es- » prits... — Elle n'en a pas manque' avec )> vous , re'pond Dubourg. — Il est vrai que î» j'en avais depuis vingt-quatre jusqu'à «> soixante-dix degrés.

» — Si madame fait jamais un tour en Port logne , dit Dubourg , je la prie de venir

« passer quelques jours à mon château de >» Krapach. Elle y verra des fantômes de )» toutes les couleurs ; c'est un se'jour moins 5) gai que mon palais de Cracovie , mais 5) c'est un château que je ne donnerais pas o> pour deux millions!... et il ne me rap- » porte cependant que de la neige ; mais j 'ai n des raisons pour y tenir, n'est-il pas vrai , » M. Mënard?

5> — Peste, je le crois bien, re'pond Me'nard, M un château où vous avez reçu... — Chut... 3» silence , Ménard , tout ceci n'intéresse » pas monsieur et madame Chamhertin. — » Pardonnez-moi , M. le baron , re'pond » Chambertin en s'inchnant , nous sommes 5) trop flatte's de faire connaissance avec un i> seigneur polonais... car je crois que M. le 5) baron est Polonais?...

)» — Depuis ma naissance , )> re'pond Dubourg, en se retournant pour laisser à Mé^ nard la facilité de leur dire à demi-voix ; «( C'est M. le baron Ladislas Potoski , pa- » latin de Rava et de Sandomir. n

En entendant ces litres, l'ancien mar-

chand de vin reste comme frappé de stupe'factioîi, n'osant plus faire un pas en avant ni en arrière, tandis que madame Chambertin tourne sa bouche de cent façons et fait son possible pour n'en plus avoir du tout , afin de se'duire le palatin de Rava.

« Vous veniez visiter ces ruines? » dit Dubourg- après avoir laissé à son nom le temps de faire son effet, u — Oui , répond )» M. Chambertin , nous ne les connaissions 3> pas encore, et il f^ut bien voir ses envi- » rons. Ce Bayard avait un fort beau châ- » teau , à en juger par ce qui reste... mais » c'était un seigneur bien recommanda- » ble... — C'était un chevalier , n'est-ce )» pas mon ami?» dit madame Chambertin en minaudant. «( — Oui , ma bonne , c'était » un preux du siècle de Louis XIV. »

Ici Ménard tousse en regardant Dubourg d'un air goguenard ; mais M. Chambertin poursuit : »i J'aime assez à voir les antiqui- )» tés... les monumens anciens ; cela amuse, » quand on a une certaine instruction.

» M. le baron faisait comme nous?...

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)» — Ma foi , dit Dubourg , nous étions )» d'assez mauvaise humeur quand nous » vous avons rencontrés ; nous sommes î» venus de Grenoble ici , en nous prome- )» nant... On nous a dit qu'il n'y avait que 5) trois petites lieues... je n'ai pas voulu )) fatiguer mes e'quipages dans ce pays )> montagneux ; mais j'espe'rais trouver de 2) ce côte' quelque bonne auberge pour y » dîner , ou du moins la facilité de gagner « le premier village; j'ai offert à des paysans 3> jusqu'à six pièces d'or, pour me chercher 1) un cheval , et pas un de ces drôles n'a » bougé. N'est-il pas vrai , Ménard? — Il 3> est très-vrai , M. le baron , que nous ne 5) trouvions rien du tout?... »

3> — Ah! monami,))dità demi-voix madame Chambertin à son époux, u quelle idée!... » quelle occasion !... — Je la saisis ! )> répond celui-ci ; et il se met devant Dubourg à la troisième position : « M. le baron, si je ne » craignais d'être indiscret... s'il vous était » indifférent d'accepter un dîner de pro-

» priétaire nous serions ravis, madame

îi. 7.

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» Chambertin et moi , de posséder à notre M table un seigneur de distinction et un )» professeur de belles-lettres. Mon cabriolet » de campagne nous attend ici près , avec M Lunel, mon jockey ; en une heure nous 3) serons à Allevard, et ce soir mon cabrio- » let reconduira M. le baron...

5» — Vraiment, M. de Chambertin, ceci est » trop aimable , » répond Dubourg , en le saluant , tandis que l'ancien négociant dit tout bas à sa femme : <c II m'a appelé de )> Chambertin. — Je l'ai entendu, mon ami. » — Est-ce qu'il a envie de me faire cheva- '» lier?... — Je le crois bien capable de vous » faire quelque chose.

5) — Je suis presque tenté d'accepter votre » invitation , reprend Dubourg , elle me 5> procurera le plaisir de connaître des per- )) sonnes aimables. Qu'en pensez-vous, mon » cher Ménard? cela n'inquiétera-t-il pas )> Montreville ? croyez-vous que nous pou- » vous accepter le dîner de M. de Chamî> bertin?

„ — Oui, certainement, nous le pouvons,

M M. le baron, i> répond Ménardqui, dans le plaisir que lui fait cette invitation , tire de sa poclie leur nappe de papier qui entortillait la volaille , et s'essuie le visage avec , croyant avoir pris son mouchoir , et ne s'apercevant pas qu'il se barbouille la figure avec la gele'e du chapon. Mais monsieur et madame Ghambertin sont dans le ravissement et ne voient rien de tout cela. Emmener dîner chez eux un grand seigneur polonais, un palatin!... qui a mis un de devant le nom de monsieur , et qui fait des yeux très-tendres à madame , en voilà assez pour tourner la tête aux deux e'poux.

« Nous ne tiendrons jamais quatre dans )> le cabriolet , dit madame. — Ne t'inquiète 5) pas, ma chère, je prendrai le petit cheval » de Lunel , qui m^ontera derrière ; et

5) quand M. le baron voudra — Ma foi ,

)) partons, dit Dubourg, » et il ajoute plus bas, en offrant sa main à la dame : <• Toutes )) les ruines possibles ne sauraient l'emporî> ter sur vous ! )>

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On se met en marche : Dubourg donne le bras à madame, M. Chambertin court en avant, et Me'nardsuitencbercliant à deviner d'où peut venir cette odeur de volaille qui le poursuit partout.

Au de'tour d'un sentier , on aperçoit le cabriolet de campagne que garde un petit homme del'âge de son maître, qui ressemble plutôt à un sommelier qu'à un jockey : il a près de lui un animal qui, par sa taille et ses oreilles , tient le milieu entre le cheval et l'âne. Madame Chambertin monte en voiture avec nos deux voyageurs. « Donne- H moi ton bidet, Lunel, dit M. Chambertin. î) — Et moi, monsieur? demande le vieux » jockey. — Tu monteras derrière la voiture. 5> — Vous savez bien, Monsieur, que je ne » peux pas m'y tenir. — Alors, tu suivras à » pied, imbe'cille!.... qui ne sait pas encore 3» se tenir derrière une voiture. »

En disant ces mots , M. Chambertin enfourche le bidet, et lui donnant de grands coups de canne à de'faut de cravache : u Pardon si je vous de'passe, crie-t-il à Du-

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3> bourg , mais je vais donner quelques » ordres. — Ah! je vous en supplie! point 3) de façon pour nous, M. de Chambertin, » lui crie celui-ci. Mais le propriétaire est déjà loin ; en s'entendant appeler de Chambertin , il a pris le mors aux dents.

Dubourg prend les guides et conduit, ce qui ne l'empêche pas de dire en route des choses fort galantes à madame Chambertin, et de faire signe à Me'nard de s'essuyer le visage. Lunel court à pied derrière le cabriolet en donnant au diable les étrangers qui sont cause que son maître a pris son bidet.

On arrive à Allevard , joli bourg où un torrent considérable alimente un grand nombre de moulins , de forges de fer et d'usines. La maison de M. Chambertin est sur la droite , avant le village. C'est une propriété charmante, bâtie à la moderne, et , comme dit madame Chambertin , c'est presque un château.

En descendant dans une fort belle cour ombragée de tilleuls, Dubourg se félicite

en secret de sa rencontre , et commence à trouver que madame Chambertin a encore les formes très-agre'ables et les yeux très-vifs. Quant à Me'nard, qui a entrevu une cuisine bien e'chaufTe'e , il pense que sans être baron, ni palatin, un homme qui possède une aussi jolie prooprie'té mérite quelque considération.

M. Chambertin fait entrer les étrangers dans un joli salon du rez-dechaussée , qui donne sur un fort beau jardin situé derrière la maison. Tout annonce la richesse, la profusion et le manque de goût. Il y a deux pendules sur une cheminée , une autre sur une console, une autre sur un secrétaire. Les meubles sont élégans , le parquet est couvert de tapis , les boiseries surchargées de tableaux, et trois lustres pendent au plafond.

u C'est mon petit salon d'été, ?» dit madame Chambertin d'un air modeste. « Si j'avais )) su avoir l'honneur de recevoir M. le ba- » ron , j'aurais fait préparer mon grand i> salon d'hiver , dans lequel on fait trois

« contredanses sans se gêner. — Madame , j) nous a\ons plus de place qu'il ne nous en « faut ! et je serais de'solé de vous causer 3) aucun de' rangement... ce salon est char- » mant, tout s'y ressent du goût de la de'esse

» de ce se'jour — Ah! M. le baron... il

» est vrai que c'est moi qui l'ai fait arran- 5> ger... mon mari voulait encore placer une » pendule dans ce coin... mais il peut s'en » passer.. — ^11 serait difficile de ne pas savoir » l'heure ici!.. — Ce tapis est d'un assez " bon goût... J"ai encore mieux que çà » dans mon salon d'hiver... mais vous de- » vez en faire un grand usage en Pologne, 3» M. le baron? — Oh! nous avons en Polo- » gne des tapis qui ont six pouces d'e'pais- » seur... on enfonce dedans en marchant, » comme sur un lit de plume.... j'espère » avoir l'honneur de vous en envoyer » quelques e'chantillons... — Ah! M. le ba- » ron!.... 5»

Dans ce moment M. Chambertin entre avec toute la socie'té qu'il avait pu réunir à la hâte pour venir dîner chez lui avec un

grand seigneur. Il n'avait trouvé que quatre personnes de disponibles, d'abord un ancien notaire de village et sa femme, qui allaient se mettre à table lorsque leur voisin était accouru , tout effaré , leur apprendre la rencontre qu'il avait faite , et l'honneur qu'il avait de recevoir chez lui le noble étranger et le professeur de belles-lettres.

A cette nouvelle et sur l'invitation qui la suivit, de venir dîner avec le grand seigneur, M. Bidault ( c'est le nom du ci-devant notaire ) avait appelé sa bonne en lui disant : (i Marianne , enlevez le couvert... mettez » le pâté dans le buffet , la volaille dans le )> garde-manger , le poisson à la cave... nous » dînons chez mon voisin , conservez bien » tout cela pour demain, i»

Et madame Bidault s'était élancée devant son miroir, en s'écriant : «i Eh vite , Ma- )> rianne... ma robe fleur d'orange... mon » chapeau à la jardinière... ma collerette à )» points à jour... je ne puis pas paraître » devant ces messieurs en négligé... Mon- » sieur Bidault , est-ce que vous ne vous

3) habillez pas?... — Ma foi , je vais passer » mon habit marron, voilà tout... Fais en » sorte, Marianne, que le poisson se con- » serve frais... — Marianne, cherche-moi » donc ma robe. »

M. Chambertin est parti bien vite pour continuer sa tournée d'invitation, en recommandant à monsieur et à madame Bidault de ne point se faire attendre. La pauvre Marianne , pressée de tous les côtés , ne sait où donner de la tête : elle va porter le chapeau à la jardinière à la cave , et accourt vers sa maîtresse avec son plat de poisson à la main. Enfin, après vingt minutes employe'es à courir pour madame et pour monsieur , les deux époux sont en état de se présenter devant l'illustre étranger. M. Bidault , qui compose des vers depuis qu'il a vendu sa charge , se fait un plaisir de causer poésie avec l'homme de lettres; et madame Bidault, qui se pique d'avoir le meilleur ton de l'endroit, est enchantée de montrer son savoir-vivre devant un grand seigneur,

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En sortant de cliez M. Bidault , M. Chambertin est aile chez le maire, mais le maire est aux champs , il surveille ses travaux et ne reviendra que le soir. Chambertin court chez le notaire qui a succe'de' à Bidault, mais le notaire est à la chasse , et sa femme est occupe'e à faire des confitures qu'elle ne peut pas quitter.

Cependant le temps presse ; Chambertin entre chez un ancien apothicaire de Lyon , qui s'est retire' dans une assez jolie maison qu'il a achete'e à Allevard. Ce n'est pas un personnage fort distingué pour mettre en face d'un palatin, mais n'ayant pas le temps de choisir on s'en contentera ; d'ailleurs , M. Fondant parle fort peu; il ne dira pas de sottises.

Chambertin entre donc chez lui , et n'ayant pas le temps de bien s'expliquer , se contente de lui dire pre'cipitamment ; «Mon cher Fondant, j'ai chez moi un )) grand palatin... dePologne... je lui donne » à dîner... venez, je vous attends... et un » homme de lettres qui est helle'niste in-

» cognito... Dépêchez-vous... ce sont des n personnages du premier ordre... nous » dînerons dans une demi-heure. »

Chambertin est parti. 11 songe qu'il peut encore avoir son arai Frossard , maître de forges , et l'un des plus riches propriétaires des environs. Il court chez lui. Le gros maître de forges est en train de dîner , il a déjà mangé le potage et le bœuf, lorsque Chambertin qui arrive tout en sueur dans sa salle à manger , lui crie de loin :

u Arrête , Frossard... arrête... pas un » morceau déplus!... — Qu'est-ce à dire? i> répond le maître de forges en tenant son grand couteau levé sur un poulet gras qu'il s'apprête à découper. «-. Pas un morceau de » plus !.. j'espère bien que les cuisses et les 0) ailes la sauteront... je n'abandonne que la » carcasse...— Arrête , te dis-je , mon ami, » il faut que tu viennes dîner chez moi. — )) Pas aujourd'hui... tu vois bien qu'il n'est » plus temps... — Il le faut... — J'ai déjà i> mangé le tiers de mon dîner... — Çà ne » comptera pas. — J'ai bien peur que si !..

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5» — J'ai deux seigneurs, dont un homme 5> de lettres chez moi. — Qu'est-ce que cela » me fait? — De Pologne... de Cracovie... )) un baron... un savant... — Eh bien après?.. » tout cela ne doit pas m'empêcher de dîner. }) ' — Je veux te procurer l'honneur de dîner 3> avec eux. — Mon ami , pourvu que je dîne » bien , peu m'importe que ce soit avec un » baron ou un meunier!.. — Allons, Fros- » sard , mon ami, un peu d'élévation dans » les idées... — Mon poulet va être froid... » — Tu goûteras chez moi d'un lièvre piqué » délicieux... j'ai aussi certain pâté de foie » gras qui m'est arrivé de Strasbourg... — 5> Ah! le traître va m'attendrir.. — Nous » boirons de mon vieux Pomard... et de » ce Saint-Pérey, que tu aimes tant... — Il » n'y a pas moyen de résister... — Tu me 3> suis ? — Oui 5 mais ce n'est pas pour tes )> seigneurs et tes savans auxquels je ne » connais goutte ; c'est pour le lièvre et le )) Pomard, auxquels je me connais parfaiî» tement. »

M. Fondant était arrivé le premier chez

Chambertin ; mais, naturellement timide, et encoreplusembarrassépourparaîtredevant les deux e'trangers , qu'il pre'sumait être des princes d'après le peu de mots que son voisin lui avait dits, l'ancien apothicaire e'tail resté dans l'antichambre , qui pre'ce'dait le salon dans lequel madame Chambertin causait avec ses nouveaux hôtes , et ne se sentant pas la force de faire seul son entre'e, il attendait que les autres convives arrivassent , afin de passer derrière eux.

M. et madame Bidault paraissent enfin , ainsi que le grosFrossard. M. Chambertin , qui venait de donner des ordres à son cuisinier, court au-devant de sa socie'te'. On trouve M. Fondant, qui est toujours dans l'antichambre , et M. Chambertin , ouvrant la porte de son salon, pre'sente madame Bidault à M. le baron. Pendant un e'change de saints et de re've'reuces entre les deux époux et nos deux voyageurs, le gros Frossard , qui ne fait pas autant de cérémonie , pousse devant lui M. Fondant , qui paraît vouloir rester dans l'antichambre, et mail. 8.

dame Chambertin , après avoir fait les honneurs de chez elle , s'éclipse pour aller s'occuper un moment de sa toilette.

«! M. le baron , dit Chambertin , j'ai réuni » quelques amis qui sont, comme moi, ravis j) de ce que... — Ma foi , » ditFrossard en se jetant dans une bergère sans laisser finir Chambertin , « il était temps que tu arri- )» vasses , mon cher ; si le poulet avait été » entamé, je ne l'aurais pas quitté!.. — Tou- 5» jours plaisant, ce cher Frossard, » dit M . Bidault, en frappant sur la cuisse du maître de forges, tandis que son épouse se tenait bien raide dans un fauteuil vis-à-vis de Dubourg, qui, assis négligemment sur un canapé, ressemblait à un sultan contemplant ses esclaves , tandis que Ménard , placé un peu plus loin , admirait l'air de santé du maître de forges et la mine respectueuse de M. Fondant, qui s'était assis contre une croisée , de manière à être aux trois quarts sous le rideau.

«c Si j'avais su plus tôt traiter M. le baron, )) dit Chambertin, j'aurais arrangé... une

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