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» petite soirée musicale... une petite fête... 1) Mais je me flatte d'être eu mesure une » autre fois... — Ah! monsieur de CHam- « bertin , vous me rendez confus!... En » vérité , je ne pourrai plus quitter ce pays ; 5> et cependant, monsieur Ménard, vous » savez qu'on nous attend à la cour de » Bulgarie. »
A ces mots , madame Bidault se redresse en se pinçant les lèvres ; Chambertin regarde ses voisins d'un air qui signifie : u Je » vous l'avais bien dit, » et M. Fondant disparaît entièrement derrière les rideaux.
<c Au reste, reprend Du bourg, ce pays 5> me plaît beaucoup... et la société aimable » que j'y rencontre m'y attache encore da- » vantage... )»
A ce compliment , tout le monde se lève et salue. Il se fait derrière les rideaux un mouvement semblable, u Mais il m'avait )) semblé avoir aperçu M. Fondant, dit le » maître de forges , que diable est-il donc » devenu !..
)) — Je suis là , monsieur, dit d'une voix
enrouée le ci-devant apothicaire , en sortant un peu sa tête de dessous les draperies. « Et que faites-vous là à une lieue de nous?.. « approchez-vous donc, M. Fondant'... Eh i> bien quelles nouvelles de Lyon... que » dit-on par-là?.. )>
M. Fondant est devenu rouge jusqu'aux oreilles: il s'aperçoit que les e'trangers le regardent. Il tire son mouchoir , se mouche, avance et recule sa chaise, puis balbutie enfin , en parlant du uez pour se donner de l'assurance : »t Qu'il a fait chaud 3» aujourd'hui !... »
Heureusement madame Chambertin revient, et sa présence change le tour de la conversation. Elle a passé une légère blouse de mousseline , garnie de dentelles ; elle est coiffée en cheveux, ce qui ne lui va plus bien ; mais elle a mis ses boucles d'oreilles en brillans et un superbe collier en perles fines , ce qui la rend très-séduisante aux yeuxdeDubourg , qui va au-devant d'elle, et, en lui donnant la main, lui serre tendrement le bout des doigts; à quoi on ré-
pond par un demi-sourire , qu'accompagne un soupir étouffé.
M. Bidault s'est approché de M. Ménard qu'il juge être l'homme de lettres, et lui glisse quelques phrases du Parfait Notaire, qu'il accompagne de petits vers de l'Almanach des Muses. M. Ménard , qui , en voulant se modeler sur Dubourg , prend quelquefois son ton suffisant, sourit à M. Bidault d'un air protecteur, en prononçant avec emphase : <c Stiidia adolescentiam alunt, se- » nectutem oblectant; » et M. Bidault qui a oublié Cicéron en apprenant les cinq Codes , y répond en offrant à Ménard une prise de tabac.
Lunel , qui a passé une petite veste à l'anglaise , avec laquelle il ressemble à un Limousin , vient annoncer que le dîner est servi.
Tout le monde se lève. Dubourg donne la main à madame Chambertin , M. Frossard a pris celle de madame Bidault ; les autres suivent ; M. Fondant ferme la marche.
On se rend dans une fort belle salle à manger. La table est servie avec somptuosité'. Me'nard remarque avec satisfaction qu'il y a quatre hors-d'œuvre , ce qui annonce toujours un dîner bien ordonne. On place M. le baron entre madame Bidault et madame Chambertin ; mais c'est vers cette dernière que Dubourg se tourne le plus souvent, et la vive rougeur qui vient de temps à autre colorer les joues de la maîtresse de la maison , pourrait faire pre'sumer que son illustre convive lui parle aussi par-dessous la table.
Me'nard est entre Bidault et M. Fondant. L'un lui lâche par-ci , par-là , quelques vers à pistaches , l'autre se contente de lui verser constamment à boire, et M. Mënard se tourne plus souvent vers l'apothicaire que du côte de l'ancien notaire.
Au second service, Dubourg, qui commence à être en train , parce qu'il a sablé assez lestement le Pomard de son hôte , se met à parler à tort et à travers de ses châteaux , de ses terres , de la Pologne et de la
Bretagne ; il mêle les usages de Rennes avec les habitudes de Cracovie, et les productions de son pays avec les neiges des monts Krapachs. Mais la société, tout ëmerveille'e de ce qu'il dit , se contente d'ouvrir les yeux et les oreilles. Le gros Frossard trouve le baron de son goût, parce qu'il boit sec, et regarde Me'nard comme un savant distingue', parce qu'il raisonne sur la manière d'accommoder chaque plat. M. Bidault est enchanté de trouver une occasion de faire le poète; sa femme se croit une beauté parce que Dubourg lui a dit qu'elle avait un faux air de mademoiselle Scuderi ; M. Fondant est plus à son aise , parce que personne ne fait attention à lui ;M. Chambertin est dans l'ivresse , parce qu'il a un grand seigneur à sa table, et madame Chambertin joue de la prunelle, parce que ce grand seigneur-là lui donne des coups de genoux très-fréquemment.
Vers les neuf heures du soir , on tâche de quitter la table. Tout le monde a voulu tenir tête à M. le baron , les uns par goût,
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les autres par politesse , ce qui fait que personne n'est solide sur ses jambes; les dames seules conservent leur tenue , car c'est rarement à table que les femmes perdent la tête.
Au milieu des vapeurs bachiques . Dubourg conserve assez de présence d'esprit pour sentir qu'ils sont à six lieues de Grenoble, et qu'il est temps d'y retourner. M. Chambertin propose des chambres à ses hôtes, mais si l'on restait, il faudrait faire quelque chose; de'jà M. Bidault etle maître de forges ont pris des cartes, et Dubourg qui a de la peine à résister à l'attrait du jeu , sent qu'il ferait une sotte figure sans argent dans sa poche. Il vaut donc mieux partir pour revenir une autrefois. M. Frossard l'a provoqué au trictrac ; Dubourg , qui s'y croit très-fort, espère regagner avec Je gros maître de forges une partie de ce qu'il a perdu chez ses fripons de Lyon.
Ménard se trouve si bien chez M. Chambertin qu'il y coucherait volontiers, et ma- ♦laiiie Chambertin . qui a peut-cire quel-
ques arrière-pensées , voudrait retenir le jeune palatin. Mais celui-ci a ses raisons pour ne point ce'der. Voyant que ses instances sont inutiles, M. Chambertin ordonne à Lunel de se tenir prêt avec le cabriolet , pour reconduire M. le baron et son compagnon.
Dubourg prend congé' de ses hôtes , en leur promettant de venir incessamment . passer quelques jours avec eux. Cet engagement calme le chagrin de son de'part.
« Songez , monsieur le baron , que je compte j» sur votre parole , » dit M. Chambertin , en saluant profonde'ment Dubourg. «t Nous )» vous attendons... » ajoute madame, en lançant un dernier regard qui en dit suffisamment ; Dubourg y re'pond en appuyant sa bottine sur le pied de son mari qu'il prend pour- le sien , et serrant affectueusement la main de son hôte , l'appelle son cher ami de Chambertin.
Mais Lunel et le cabriolet les attendent : Dubourg et Me'nard montent dedans et prennent la route de Grenoble.
Le mouvement de la voiture endort Mé^ nard, et Dubourg, n'ayant personne à qui parler , se dit à lui-même : <c Cette connais- » sance me sera fort agréable , et variera )» un peu la monotonie de notre se'jour à 3> Grenoble ; ces bonnes gens me croient )> un seigneur , il n'y a pas grand mal à )> cela ; et je puis bien en avoir la mine. » Madame Chambertin a encore de la vi- » vacite' dans le regard... son mari a d'exj» cellent vin, une bonne table... Ce gros » maître de forges est riche comme un 1) Crésus , et il paraît qu'il aime à faire sa » partie. Ab! morbleu, si j'avais encore la )» caisse ! quelle occasion pour réparer nos 5) pertes... Je suis sûr qu'il ne se doute pas
)> du trictrac! un homme comme cela
î) perdrait cinq ou six mille francs sans y )) faire attention... et ce Fre'de'ric qui nous
3) laisse sans le sou qui passe son temps
)) je ne sais où!... il faut absolument que » je sache ce qu'il fait tous les jours... il » faut bien que je veille sur lui, puisque ce » pauvre Me'nard n'ose rien lui dire. Joli
» surveillant que M. le comte lui a donné » là ! »
On arrive à Grenoble fort tard. Me'nard se réveille pour descendre de cabriolet. Quand Dubourg voit le vieux Lunel devant lui le chapeau à la main, il fouille, par habitude, dans son gousset ; mais ne trouvant rien dans aucune poche , il passe sa main sous le menton de Lunel, qui attend la pièce , et lui donne une petite tape sur la joue, en lui disant : u C'est bien, Lunel... » adieu , mon ami , je suis fort content de 31 toiî... )•
Le vieux jockey s'en retourne avec cela, en marronant tout le long du chemin ; « Il est gentil le pour-boire du Polonais ! »
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