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» communiquer à mon ami... le baron; je » ne puis dire cela qu'à lui... opjligez-moi » d'aller faire un tour dans la valle'e. .. nous )) vous rejoindrons bientôt.
j> — M. le comte, je n'ai rien à vous refuser; )> je vais vous attendre avec confiance , » et Me'nard sort du bois en se disant : « Ma )) mercuriale a fait son effet; le jeune homme « sent ses torts ; il va s'amender, et revenir » comme l'enfant prodigue : le bâton blanc » d'une main , et la bride de son cheval 3) dans l'autre. »
A peine Ménard est-il éloigné que Frédéric court vers Dubourg. « Pourquoi as- » tu amené ici notre Mentor , pourquoi me î» suivre dans ce bois?... ne suis-je plus le » maître de mes actions ? — D'abord le Men- » tor n'est pas effrayant ; ensuite il fallait )t bien savoir ce que tu étais devenu, puisai que tu ne donnais plus de tes nouvelles ; 2) enfin , devais-je penser que pour une » amourette tu deviendrais comme Roland » le Furieux... — Une amourette!... non, "Dubourg, c'est une passion véritable,
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5» et qui sera éternelle ! jamais je n'ai aimé » avec tant d'ardeur !... jamais je n'ai î) rencontré un être plus digne de mon î> amour. Ah ! Dubourg, si tu connaissais le 0» cœur de cette aimable enfant î... elle est 1» étrangère à toutes les faussetés du monde! 3) son ame est pure et belle comme ses traits. » Ah! mon ami, ce n'est pas à Paris, ce 3) n'est pas dans les brillans salons de la î> capitale que je retrouverais une femme )) qui sût m'aimer autant. — Allons , tu as 3) la tête montée !... et je vois bien qu'il me 3) sera difficile de te faire entendre raison. 3) Cette jeune fille m'a paru fort jolie, je » veux bien que ce soit un phénix ; mais )> enfin que prétends-tu faire? tu ne veux 3> pas sans doute passer ta vie dans ce bois ? 3» — Ah ! je ne veux point quitter sœur 3) Anne!.. — Eh bien , soit ; emmène ta 3) sœur Anne , qu'elle vienne avec nous , 3) faisons-en une baronne , si tu veux , aux 3) yeux de ce pauvre Ménard ; je me charge 3) même d'arranger tout cela ; mais quitte » ces vieux sapins sous lesquels tu finirais
» par devenir un orang-outang. — Cela ne » se peut pas. Cette jeune fille a , dans cette )» chaumière , une bonne femme qui a pris » soin de son enfance, elle ne peut l'aban- » donner. — Allons, te voilà toute une 0» famille sur les bras... — Va, Dubourg, » retourne à Grenoble avec Me'nard ; dans » quelques jours j'irai vous rejoindre.... 5» mais je ne puis la quitter maintenant... » — Que j e retourne à Gren oble. . . et crois-tu » que je m'y amuse avec ton pre'cepteur , » et sans pouvoir me pre'senter nulle part... » — Ah ! j'oubliais !... prends ce porte-
3> feuille il contient notre fortune....
)» prends , fais tout ce que tu voudras. J'ai )> quelques louis, cela me suffit... - — Mais, )> en vëritë , mon pauvre Frédéric , tu es î> fou ! ... vivre dans les bois , filer le parfait » amour avec ta petite villageoise... — Ah ! » ce n'est point une femme ordinaire... si » tu savais... pauvre petite!., mais non, je » ne veux rien te dire !... tu ne peux com- » prendre mon cœur... adieu , Dubourg. — 5> Tu le veux j j'y consens. Je prends lu
» caisse et je te laisse. Je connais les hom- M mes , j'ai plus d'expérience que toi : avant 5» quinze jours tu seras las de ce genre de n vie , et tu viendras nous retrouver... — H Oui, si sœur Anne veut me suivre... — )» Tu viendras sans elle, j'en suis certain... » au revoir ; fais l'amour à ton aise ; fais-le » toute la journe'e , fais-le toute la nuit , » fais-le tant , enfin , que dans quinze jours » tu en aies par-dessus la tête, n
Dubourg, après avoir mis le porte-feuille dans sa poche , descend rapidement dans la vallée où il trouve M. Ménard, assis tranquillement près de leurs chevaux, «c Eh » vile, î» lui dit-il d'un air joyeux , «c à che- 1» val ! — Comment , à cheval? et je ne vois 1» pas M. le comte. — C'est qu'il est resté î» près de sa belle. — Il est resté , et nous » partons? — Sans doute : car n'ayant )» point de passions dans ce bois, nous pour- 3» rions nous y ennuyer. — Mais , M. le » baron , je ne comprends rien à ceci. — 5> M. Ménard, j'agis en homme qui connaît « le cœur humain , et surtout celui des
)) jeunes gens. Si nous avions voulu contra- 5) rier les cle'sirs de Frëde'ric , il aurait e'té 2> capable de faire des folies ; au lieu de cela 1) laissons-le suivre son penchant. Je vous » réponds que dans quinze jours , au plus 5) tard , son amour satisfait sera calmé , et » sa raison revenue. Il n'y a point de passion » qui tienne à un tête-à-tête de trois semain nés conse'cutives !... l'amour est un feu » qui s'ëteint de lui-même , parce qu'il n'a » jamais assez de raison pour se me'nager. » — Ma foi , M. le baron , je commence à » penser que vous avez raison... — Allons, 5» à cheval, M. Me'nard , et vive la gaieté'! )> Demain je vous mène dîner chez notre n ami de Chambertin. — Vraiment, M. le 5) baron? — Et je vous promets que nous » ferons dans le^village une entre'e qui fera )» sensation. — Je ne vous comprends pas , î> M. le baron ; mais vous arrangez si bien » les choses , que je m'en repose sur vous. » Et Me'nard, que l'espoir d'aller le lendemain chez M. Chambertin, a rendu tout joyeux j pique des deux pour la première
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fois de sa vie ( à la ve'rité ce n'est qu'avec ses talons ) , et va trotter à côté de Dubourg.
«t C'est pourtant dommage , dit-il en » route , que mon élève ait fait cette nou- » velle connaissance !.. une femme fait quelj) quefois commettre à un homme bien des )> sottises! ... Caton a dit que la sagesse et la » raison e'taient incompatibles avec l'esprit » de ce sexe. — Eh ! M. Me'nard , c'est que 3) Caton avait probablement e'te' malheureux » en amours ! — Saint Bernard nomme la )> femme : Organum diaholi. — Mais Con- » fucius pre'tend que l'ame d'une femme » est le chef-d'œuvre de la cre'ation. — • » Juve'nal dit qu'il n'y a personne pour » qui la vengeance ait plus d'attraits. — Cela î) prouve, M. Me'nard, qu'elles ont quelque ') ressemblance avec les dieux. — Enfin, 5) Origène a dit : La femme est la clef du )) pe'chë. — J'avais cru jusqu'à pre'sent 3) qu'elle n'en avait que la serrure. — 3> Agnès Sorel amollissait le courage de » Charles VII. — Et c'est une autre femme
2) qui le lui a rendu. — Jeanne de Naples )» a fait e'trangler son mari. — Jeanne Hait chette a sauve' Beauvais. — Tout bien » conside'ré, M. le baron , je vois que cela » se balance. »
Pendant que nos deux voyageurs cheminent vers Grenoble , en discutant sur les femmes , discussion qui pourra les mener fort loin , sans qu'au bout du compte ils en connaissent mieux le sujet qu'ils auront traite ; car un savant a dit qu'il y avait autant de varie'tës dans le cœur d'une femme que de grains de sable dans la mer ; et il fallait que ce savant-là le fût terriblement , pour connaître le compte des grains de sable de la mer, revenons à Frédéric.
Il respire plus librement en voyant partir Dubourg ; bientôt il entend les pas des chevaux qui emmènent ses deux compa gnons. Alors, aussi content que Gratès qui s'ëcria : « Je suis libre! > après avoir jeté tout son argent à la mer, Fre'd ëric se croyan t plus libre de'sormais de se livrer à son amour pour la jeune muette , depuis qu'il
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s'est débarrasse de Dubourg et de Me'nard, retourne à grands pas vers la chaumière. Fre'de'ric ne voit que le pre'sent ; il ne raisonne pas!... mais il n'a que vingt-et-un ans , et il est passionnément amoureux.
Sœur Anne était tremblante dans le jardin ; la vieille Marguerite reposait, et la petite pouvait , sans contrainte , se livrer aux sentimens qui l'animaient. La présence de ces deux hommes qui connaissaient Frédéric la jetait dans une inquiétude que chaque minute rendait plus vive. Vivre sans son ami lui semblait maintenant impossible. L'amour était Texistence pour cette ame de feu qui, dans le fond des bois, n'avait pas appris à maîtriser ses passions. Son cœur aimant avait volé au-devant de celui qui lui avait dit : » Je t'aime, n Mais en se donnant à lui , c'était pour toujours que sœur Anne s'engageait. Frédéric lui avait fait connaître le bonheur ; il avait ranimé son ame flétrie par le malheur ; en voyant qu'elle peut plaire, une femme renaît à la vie. Que serait-elle à seize ans , s'il II. II
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fallait renoncer à cet espoir ? Frédéric était tout pour elle; et jusqu'à ce moment l'amour lui avait semblé le bonheur sur la terre... mais il n'est pas de bonheur durable, surtout en amour. A peine quelques jours de félicité viennent de s'écouler, et déjà la pauvre petite éprouve les peines que ce sentiment traîne à sa suite !...
Enfin Frédéric reparaît... elle ne court pas... elle vole dans ses bras.... ses yeux errent autour de lui ; il est seul , elle en est plus heureuse. « Non , lui dit son amant )) en l'embrassant, non, je ne te quitterai » point... où trouverai-je une femme plus » jolie!... plus fidèle, plus digne d'être » aimée !.. Que m'importe ce qu'ils diront !.. 3» que me fait un monde où rien ne m'attan che!... Je trouve ici le bonheur... Non, 3) mon père lui-même ne pourrait me faire » renoncer à toi !.. )>
Un nouveau baiser , pris sur la bouche charmante de la jeune fille, scelle l'engagement qu'il vient de contracter. La nuit ramène avec ses ombres des instans phis
doux encore ; elle réunit les deux amans sur une couche solitaire ; et , dans les bras de celle qui lui prodigue les plus tendres caresses , Frédéric répète encore : « Non , je 5) ne te quitterai jamais!... »
Au bout de huit jours, cependant, la journée passe moins vite pour notre amoureux... Les aimables caresses de la pauvre petite ne lui suffisent plus pour employer le temps... il sent qu'il faut s'occuper... et qu'on ne peut éternellement rêver sur le bord d'un ruisseau.
Huit jours après, il descend dans la vallée; il monte le cheval qu'il a gardé , et fait quelques petites promenades dans les environs , afin , dit-il à sœur Anne, de rapporter les provisions dont ils ont besoin... mais dont il se passait fort bien dans le commencement de son séjour dans le bois
Huit jours plus tard , il regarde du côté de Grenoble... Il s'étonne de ce que Dubourg ne revient pas savoir de ses nouvelles, de ce que Ménard l'oublie aussi ! ... Je crois même qu'il en est en secret fâché. N'aime-
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rait-il plus sœur Anne?.., Oh ! Frédéric l'aime toujours!... mais le temps!... Et, comme l'a fort Lien dit Dubourg , il n'est point d'amour qui résiste à un tête-à-tête de trois semaines.
Mais n'anticipons pas ; laissons-le près de la jeune muette qui l'aime autant que le premier jour, parce que... Ah! ma foi, demandez à une dame ; et retournons près de Dubourg, qui a de nouveau les fonds du voyage à sa disposition.
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