‹ Soeur AnneChapitre 19 sur 26 · VOUS · texte numérisé non relu

VOUS

L'hôte ouvre de petits yeux étonnes ; son nez , de pince qu'il e'tait, devient ouvert ; sa bouche , qu'il veut rendre agréable , se fend jusqu'à ses oreilles ; il s'entortille dans plusieurs phrases d'excuses , et termine en disant qu'il va faire son compte, mais qu'il espère bien que ces messieurs ne le quitteront pas , et que si cela peut leur être agréable , il leur fera du vin muscat pour leur dîner.

Quand il est parti , M. Me'nard qui a fait une figure presqu'aussi comique que celle de l'aubergiste , dit à Dubourg : « M. le :» baron , vous avez donc reçu des fonds de )) la Pologne ? — Eh ! certainement , M. » Mënardl... Parbleu! est-ce qu'on est long- 3) temps sans argent avec moi ! ... — Mais je )> n'ai pas vu le courrier qui... — Il est venu n pendant que vous dormiez apparemment.

» Le principal c'est que nous pouvons main-

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n tenant nous présenter partout , sans être n obligés de rester comme des cuistres , à » voir jouer les autres, ce qui n'est pas no- )) ble du tout. Et pour commencer , nous 3) irons demain chez notre ami Chamber tin ; 3» mais afin qu'il nous traite comme nous » le méritons, je suis d'avis de lui dépêcher « sur-le-champ un exprès , qui le prévien- » dra de notre visite. Qu'en pensez-vous , )> M. Ménard? — Je crois que cela ne peut 3) pas faire un mauvais effet, M, le baron. 3> — En ce cas , déterrez-moi un marmiton, 3> auquel on mettra votre gilet de flanelle, et 3> ma casquette du matin , pour lui donner 3» un genre anglais. Pendant ce temps je 3> vais faire mon épître. »

Ménard va chercher un petit garçon , dont on puisse faire un jockey anglais, et pendant ce temps Dubourg écrit la lettre suivante :

« Le baron Ladislas Potoski, palatin i) de Rava, etc., etc., etc., a l'honneur de )) prévenir son honorable ami de Cham- » bertin d'Allevard , qu'il se rendra de-

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)> main à son château , accompagné du sa- » vant Ménard. Le baron Potoski baise les )» mains de madame de Chambertin d'Al- » levard. >»

Ce billet terminé , on le donne au marmiton que l'on déguise en courrier, et qui, moyennant une pièce de cent sous, part sur-le-champ pour la remettre à son adresse.

M. et madame Chambertin allaient se mettre au lit , lorsque le marmiton arriva chez eux. Il était neuf heures et demie du soir , et à la campagne , lorsqu'on ne cultive ni les lettres, ni la musique, ni la peinture, ni son jardin, les soirées paraissent fort longues. M. de Chambertin avait cependant joué du violon, et madame avait écorché une romance nouvelle , puis on avait parlé du seigneur polonais , que l'on se désespérait de ne pas revoir ; et monsieur avait dit ; «i Cela m'étonne ! il m'avait donné sa pa- » rôle qu'il reviendrait; j) et madame avait soupiré en ajoutant : « Cela m'étonne bien ît plus que vous!... )>

Le bruit que fait le messager arrête

M. de Chambertin , au moment où il allait entrer sa jambe dans la couche nuptiale. Il ne l'entre pas , et s'arrête , quoique son épouse lui dise : <c Couchez-vous toujours, » nos gens sont là pour re'pondre. » Mais qui pouvait se pre'senter si tard?.. On frappe à la porte de la chambre à coucher : c'est Lunel , qui annonce au travers de la serrure un messager de M. le baron Potoski.

A ce nom, M. Chambertin qui tenait toujours sa jambe en l'air, prêt à entrer dans le lit, la retire brusquement, et perdant l'équihbre, va rouler sur le tapis, pendant que madame Chambertin, au seul nom du baron , s'est levée vivement et se mettant sur son séant, demande à toute force un miroir pour rajuster sa coiffure. Son mari se relève et court prendre sa robe de chambre , tout en criant à Lunel : <c J'y » vais, Lunel, j'y suis sur-le-champ... Don- M nez donc vite , Monsieur , crie madame n Chambertin , je suis pressée , je n'aurai n jamais le temps... »

M. Chambertin croit que sa femme lui

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demande autre chose , il lui pre'seute un vase de nuit , et court ouvrir à Lunel , qui entre suivi du jockey , tandis que madame Chambertin, furieuse de la méprise de sou mari , tire avec précipitation les rideaux de son lit , pour qu'on ne la voie point dans une position e'quivoque.

M. Chambertin prend la lettre qu'on lui pre'sente. Il lit , et , à chaque mot , sa figure devient plus rayonnante, il n'y tient plus... il crie à sa.femme : «( Le baron viendra... il î) m'appelle de Chambertin d'Allevard...

5» Ma femme, il te baise les mains, etc. » et Chambertin court tirer les rideaux , et se jette le nez sur le vase que lui présente son épouse... qui lui dit : « Prenez donc 3> garde, Monsieur... que faites-vous donc?... 3> — D'Allevard! ma femme, » s' e'crie Chambertin , en saisissant l'objet contre lequel il s'est frappe' , et se promenant avec dans la chambre. « D'Allevard... C'est comme 3» si j'e'tais le seigneur.... au fait je le suis )) presque... et grâce au baron, j'espère » bien que je le serai tout-à- fait.

ANXE. lai

»■ — Posez donc cela, Monsieur, posez donc » cela quelque part, » crie madame à son mari , qui ne sait plus ce qu'il fait ; elle ordonne alors à Lunel de faire rafraîchir le messager, et dit à celui-ci que son maître et son ami seront reçus avec les honneurs qu'ils me'ritent.

Le messager est reparti. Chambertin s'est jetë dans un fauteuil , et madame s'est remise sur son oreiller ; mais la lettre qu'ils viennent de recevoir ne leur permet plus de songer au sommeil. M. Chambertin la lit de nouveau. C'est surtout le titre d'Allevard qui le flatte, «c C'est le nom du village, 1» dit madame. — Oui , mais en le mettant » après mon nom cela m'anoblit. — Vous » savez bien , monsieur , que c'est comme » cela que cela se fait à Paris ; n'avons-nous » pas deux de nos voisins qui se font appeler )) du nom de leur endroit : M. Gérard de 5' Villers-Coterets , et M. Leroux d'Erme- )) nonville ; il y a six mois que je dis qu'il 5) faut vous faire appeler Chambertin D'Alu levard , mais vous ne m'écoutez pas !... —

)> Ma chère amie , maintenant que M. le )» baron m'a donné ce titre , certainement » je ne le quitterai pas; et je ne signerai » plus autrement. Ma femme, demain je » donne unefête.— '.Te l'espère bien, Mon- )> sieur. — Dîner, bal, concert, feu d'artifice; it on n'en a , je crois, jamais tire' dans le » pays, cela fera un terrible effet!... J'in- » vite tout ce qu'il y a de mieux dans les 3> environs. — Je me ferai coiffer à la Fer-

1) ronière , cela me va bien... — Je fais illu- » miner partout. — Ma robe à queue... — • » En verre de couleurs. — Une ceinture )) bien tendre. — Des lampions dans la cour. » — Mes souliers cerises. . . — Les plus grands

2) qu'on pourra trouver. — Une e'charpe. » — Des guirlandes de fleurs. ^ — Mon collier » de perles. — Et des coups de fusil!... »

L'hôte a fait son mémoire de manière que c'est justement cinq cents francs qui lui reviennent , et qu'il n'a rien à rendre à M. le baron. Un autre que Dubourg trouverait que c'est un peu cher de demander cent écus parce qu'on a couronné trois ou

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quatre mauvais chevaux, qui ne pouvaient plus tirer la charrue; mais celui-ci ne s'amuse point à examiner les mémoires. Il se contente de demander à l'auhergiste un joli tilbury , pour le lendemain , et deux de ses gens qui représenteront sa suite.

Dubourg fait ensuite le compte de ses fonds. II se trouve possesseur de quatre mille cinq cents francs ; c'est plus qu'il n'en faut pour en gagner dix fois autant. Il espère bien que les maîtres de forges lui rendront ce que le chevalier et le comte à manchettes lui ont escamoté.

Le lendemain, vers midi, Dubourg et Ménard se disposent à se rendre à Allevard, où ils comptent arriver pour dîner. Comme l'aubergiste n'a pas trouvé de tilbury dans la ville, il faut que ces messieurs se contentent d'un char-à-banc jaune à deux banquettes. Sur la première se placent Dubourg et Ménard , et sur la seconde on fait asseoir deux petits marmitons affublés de vestes et de pantalons pris à diverses personnes , et coiffés de vieilles casquettes de chasse qui

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leur tombent jusque sur le nez , ce qui leur donne l'air tout-à-fait e'tranger. Dubourg leur a expresse'ment recommandé de feindre de ne point entendre le français , et de ne s'expliquer que par signes , afîa de passer pour deux petits Polonais , et les deux jockeys ont promis d*obëir.

On part : Dubourg conduit la voiture ; mais quoiqu'il ait demandé à l'aubergiste ses deux meilleurs cbevaux , il ne peut parvenir à leur faire prendre le galop. Il faut se contenter d'un trot très-modéré, ce qui retardera leur arrivée ; Ménard craint qu'on ne dîne sans eux , et Dubourg est désolé de ne pas pouvoir entrer chez M. Chambertin, comme un vélocifère.

Il est cinq heures et demie lorsqu'on aperçoit le village d'AUevard. Dubourg sue sang et eau après ses chevaux.... on approche enfin de la maison de M. Chambertin , devant laquelle il y a beaucoup de monde réuni. Dubourg dit à Ménard : « Piquez-les » avec votre canne, que nous entrions au • moins au grand trot. )> Comme Ménard

alloijge le bras pour piquer les coursiers , on entend un brouhaha de cris : u Les n voilà! les voilà!... )> quatre coups de fusil partent l'un après l'autre , puis deux violons et une clarinette exécutent l'ouverture de la Caravane ; et les deux rosses , efTravées par les coups de fusil et la musique , s'emportent et entraînent le char-à-banc sur une montagne qui est sur la droite de la route , au lieu de suivre celle de la maison. Dubourg crie de loin : « C'est charmant , » c'est de'licieuxl... )> Mënard qui a peur de verser lui dit; «t Prenez garde, M, le )> baron , nos chevaux s'emportent , n et M. Chambertin, qui voulait faire illuminer à deux heures , dit à sa socie'të : << Voyez )» comme le baron, mon ami, conduit sa ;> voiture avec adresse... il gravit exprès la î) montagne , pour nous donner un e'chan- 5» tillon de son talent. )>

Cependant, en redescendant la montagne , les chevaux vont encore plus vite , et à chaque instant la frêle voiture manque de verser en passant sur des pierres ou en

s'eiifonçantdans des trous. Ménard est tremblant ; les deux jockeys crient , et Dubourg leur dit : «t Taisez-vous, drôles... Je vous 5) ai défendu de parler français... ne crai- « gnez rien , je réponds de tout. » La voiture va comme le vent ; heureusement que les chevaux se dirigent alors vers la maison; mais au lieu d'eniîler la grande porte, les coursiers vont donner avec violence contre la muraille ; le chocest si fort que Dubourg en a sauté à terre, en criant : « Je réponds 1» de tout! » et les deux jockeys ont roulé sur le gazon. Ménard seul est resté sur son banc après lequel il semble cloué.

Mais personne n'est blessé ; Dubourg se relève en riant et va saluer la société , en assurant que c'est ainsi qu'on descend de voiture en Pologne. Ménard , fier de n'être point tombé, entre en étalant son jabot, et les deux marmitons en se tenant le derrière qu'ils se contentent de montrer à Lunel , qui leur demande s'ils sont blessés.

On fait à Dubourg l'accueil le plus aimable. M. Chambertin est aux anges ; le baron

lui a serre la main en l'appelant son cher ami ; madame de Chambertin n'est pas moins satisfaite; l'illustre étranger lui a dit à l'oreille, en la saluant : «(Vous n'êtes pas )» sortie de ma pense'e. i> Et toute la socie'të paraît charme'e de se trouver avec un grand seigneur qui n'a pas du tout l'air important, et met tout le monde à son aise.

M. Chambertin a réuni une quarantaine de personnes : tous les riches propriétaires des environs , le maire , le notaire , le greffier, des maîtres de forges, quelques amis arrives de Paris et de Lyon , enfin tout ce qu'il a juge' digne de se trouver avec M. le baron.

On se met à table. Dubourg a la place d'honneur près de Madame , et Me'nard est enchante de se trouver à coté de M. Fondant , qui ne parle pas davantage , mais qui est très-attentif pour lui verser à boire et lui passer les plats.

•i J'espère , dit M. Chambertin, que î» M. le baron nous donnera quelques jours, » ainsi queM. Ménard. — Oui, ditDubourg,

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