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). je me suis arrangé pour passer quelque î. temps dans ce de'licieux séjour , ainsi que » mon ami Ménard. »
Ces mots sont accompagnés d'un coup de genou à madame Chambertin , qui avale une aile de volaille pour étouffer un soupir indiscret. M. Ménard s'incline , et M. Chambertin reprend : « Je n'ai qu'un regret , 5) c'est que vous ne nous ayez pas amené )» votre ami, le comte de... le comte du... 5> un comte enfin... — Oh! c'est un original, » dit Dubourg , il fuit la société. Je lui ai » laissé mes gens avec ma berline , et n'ai •) amené avec moi que mes deux petits Po- >) lonais... — Ah! ce sont des Polonais.... » ils sont gentils, je les prenais pour des » Cosaques. »
Dans ce moment, Lunel vient annoncer à Dubourg que ses deux jockeys font le diable dans la cuisine et ne veulent répondre à aucune question. <c Parbleu ! je le crois n bien , ils n'entendent pas le français. — ) Laissez faire les gens du baron , dit Cham- 5> berlin , et tâchez de comprendre leurs )» signes.
» — Us sont jolis leurs signes , n dit tout bas Lunel , « ils ne font que mettre leurs )) doigts dans les sauces et les reporter à leur 1) culotte. »
La gaieté de Dubourg et l'appétit du savant Ménard ont mis tout le monde en train. On rit , on cause , on mange , on boit. Mais toutes les fois que Dubourg parle , M. Ghambertin lâche des cbut à la société , en disant : « Ecoutons M. le baron. »
Au dessert, M. Bidault se dispose à chanter ; mais Dubourg a dit : u On ne chante )> plus dans la grande compagnie , » et M. Chambertin fait taire M. Bidault, en lui criant: ^On ne chante plus... Qu'est-ce que )» vous alliez faire là?... »
Mais le gros Frossard a l'habitude de chanter , et il ne s'embarrasse pas de ce que dit Chambertin qui , voyant qu'il ne pourra pas l'empêcher d'entonner sa chanson à boire , prie la société de passer dans la salle du concert qui va commencer, et dans lequel il espère que la chanson à boire du maître de forges passera pour un morceau à roulades.
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On a fait venir un piano et une harpe , une dame et une demoiselle des environs régalent la compagnie d'un air avec trentesix variations. Le maire prend sa basse, le notaire un violon ; on pre'sente un cor à Dubourg, qui a dit qu'il jouait de tous les instrumens, mais qui de'clare ne donner que du cor anglais , et passe l'instrument à Mënard en le faisant asseoir devant un pupitre ; Mënard le regarde d'un air ëtonnë . et Dubourg lui dit tout bas : » Soufflez de- » dans et n'ayez pas l'air embarrassé. »
M. Mënard, qui ne s'est pas ménagé au dîner, ne doute de rien , et , prenant le cor, applique l'embouchure sur ses lèvres en soufflant et roulant les yeux. On commence un trio, pendant lequel Dubourg bat la mesure. Toutes les fois que le cor doit chanter on n'entend rien , parce que Mënard a beau souffler il ne trouve pas l'embouchure ; mais Dubourg paraît satisfait, et, se tournant vers la société , il dit ; » Je n'ai jamais )> entendu un jeu aussi doux !.. On ne croi- )^ rait pas que c'est un cor. » Tout le monde
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applaudit , et Ménard , après le morceau , se dit : «t Je savais donner du cor et je ne 3> m'en doutais pas!.. »
Le concert est termine' enfin ; Dubourg' parle de jouer, et bientôt les tables sont dressées. On ne joue guère le trictrac dans un salon , mais Dubourg dit qu'on ne joue que cela à la cour de Pologne , et M. Chambertin fait sur-le-champ apporter un trictrac , et déclare qu'avant huit jours il en aura quatre dans son salon. Dubourg et le grosFrossard se placent , et M. Chambertin les regarde jouer , quoiqu'il n'y comprenne rien.
Dubourg est en veine ; il pousse son adversaire ; il le pique pour faire monter le jeu... Il gagne déjà une vingtaine de louis, lorsqu'on entend dans le jardin une détonation violente.
«'C'est le feu d'artifice, '» crie-t-on de tous côtés; et la société court dans le jardin. « Au diable le feu d'artifice, )» dit Dubourg, «! j'avais justement les dés heureux ! » mais il veut en vain retenir le maître de forges,
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celui-ci va aussi voir lefeu. Dubourg se dispose alors à faire comme tout le monde.
Il sort du salon. Le feu est au bout du jardin ; Dubourg rencontre madame Chambertin qui venait voir ce que faisait M. le baron et qui cberchait peut-être l'occasion d'untéte-àtête. Dubourg lui prend le bras, il est de fort belle humeur , il se rappelle la conversation de dessous la table , les soupirs étouffe's , il pense qu'il va passer quelques jours dans la maison , et qu'il doit se montrer digne de l'accueil qu'il reçoit. Tous ces motifs lui font prendre , avec madame Chambertin , une alle'e qui ne conduit pas à l'endroit où est toute la socie'té. Madame dit bien de temps à autre : »c Où me menez- » vous donc ? » mais Dubourg re'pond : •( Je n n'en sais rien , allons toujours. »
Ils se trouvent bientôt devant un petit kiosque , qui n'est pas éclairé et n'a qu'une fenêtre, un peu plus élevée qu'un rez-decbaussée. Dubourg ouvre la porte du kiosque et pousse madame Chambertin , avec laquelle il entre en ayant soin de fermer la porte sur lui.
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Cependant , M. Chambertin , qui donne un feu d'artifice exprès pour son ami le baron, le cherche des yeux à la lueur d'une flamme du Bengale ; ne l'apercevant pas , il court de tous côtes en criant ; « Venez » donc , M. le baron , \enez donc , de » grâce!... il y a de'jà deux artichauts de » partis , on met le feu au premier trans- » parent !... )>
Dubourg, qui probablement ne s'occupait pas alors du transparent, entend la voix de M. Chambertin , et lui crie du fond du kiosque : u Je suis ici.... je suis très- » bien, ne vous occupez pas de moi ; ma- » dame votre e'pouse a la complaisance de » m'expliquer le feu. — Eh ! mais , je ne 3) vous vois pas à la fenêtre... — C'est que » madame craint les baguettes , mais nous » voyons fort bien. — Ah ! tant mieux , je n suis enchante qu e vous soyez bien placé , » dit M. Chambertin , en se mettant sous la fenêtre. « C'est moi qui ai ordonne la com- » position du feu ; avez-vous vu le soleil? — )t Non, mais je l'ai senti , il ressemblait un
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). peu à la lune. — Regardez ces fusées.... » et ces petits serpens.... quel mouvement :> continuel.., çà fait très-bien, n'est-ce pas?
» — Çà fait supérieurement! — Ma
n femme, explique donc le transparent à » M. le baron. — Oh ! M. le baron saisit tout » avec une rare facilite , » dit madame Chambertin d'une voix que la fume'e avait beaucoup affaiblie, «t Prenez garde.... voilà )» le bouquet qui va partir !... »
Le bouquet part en effet : on applaudit , on crie bravo; la société revient enchantée, et madame Chambertin sort du kiosque avec M. le baron. «; Le bouquet était fa- :> meux , » dit M. Chambertin en se frottant les mains, «c J'en suis tout étourdie, » répond madame , d'une voix émue. <: Il est » digne du seigneur de cet endroit, n dit Dubourg. « Ma foi , » répond M. Chambertin , « je crois en effet que je le suis à peu )» près. — Vous l'êtes tout-à- fait , mon cher ;> ami , c'est moi qui vous le certifie. — )» Quand un homme comme vous me l'as- 1» sure, M. le baron, je ne dois plus en a douter. »
Mais il est plus de onze heures , et à la campagne c'est une heure indue. Tous ceux qui demeurent dans les environs montent en voiture; les personnes qui logent dans le village font allumer des lanternes, que portent leurs domestiques , on prend congé de M. et de madame Chambertin, en leur faisant compliment de la beauté de la fête; on salue respectueusement M. le baron, et chacun s'en va chez soi. Alors M. Cham^ bertin , qui pense que son illustre ami a besoin de repos , et s'aperçoit que le savant Ménard s'est endormi dans un coin du salon , ordonne à ses gens de conduire ces messieurs chacun dans leur appartement.
On a préparé le plus beau logement du premier pour le jeune seigneur , et une jolie chambre du second pour le savant , qui , s'il n'était que cela , pourrait bien être relégué au grenier, mais auquel on prodigue beaucoup d'égards , parce qu'il est le compagnon du baron.
Chacun s'est retiré chez soi , M. Ménard ronfle déjà comme un bienheureux, ce qui II. i3
veut dii'e que les bienheureux ne font pas de mauvais rêves. Dubourg s'ëtend avec complaisance dans un lit bien moelleux , qu'entourent de beaux rideaux de soie à franges et à gros glands , et il dit : « Ma )i foi, c'est amusant de faire le baron!.. )» voilà une maison dans laquelle on me » prodigue tous les égards , toutes les atten- 5» tions,oùron vole au-devant de mes moin- )» dres désirs I ... Et tout cela , parce qu'on me » croit un palatin !.... si j.e m'e'tais prëi.enté » tout bonnement comme M. Dubourg de )» Rennes , on m'aurait prié de passer mon » chemin!... et cependant cet autre nom
)> n'a pas fait de moi un autre individu
» Mais enfin, les hommes ont tous leur » grain de folie!... un peu plus, un peu » moins!... Au lieu de chercher à les gué- 5» rir , ce qui serait fort beau sans doute , )i mais ce qui me semble trop difficile, il » faut caresser leur manie pour se faire ?» bien venir d'eux. Ce M. Chambertin est j» un sot qui , après avoir élé marchand de » vin les deux tiei's de sa vie, veut faire le
» seigneur et se donner des airs de noblesse » pendant le dernier tiers qui lui reste. 1) Que m'importe sa sottise ! ... il est enchanté )> de loger chez lui un baron; je ferai le )i baron tant que je me plairai ici ; sa femme 5» est fort aise que je lui fasse la cour , je la 5» lui ferai tant que je ne trouverai pas. )» mieux ; et il est plus que probable que 3> je ne trouverai pas mieux tant que je serai » chez elle, parce qu'une femme coquette , î» et sur le retour . ne reçoit jamais de joli^ » minois qui pourraient l'ëclipser. »
Tout eu faisant ces réflexions, Dubourg commençait à s'endormir , lorsqu'un bruit subit se fait entendre du côte' de la cour ; ce sont des cris, des juremens et des éclats de rire ; au milieu de ce tapage , Dubourg croit distinguer la voix d'un de ses jockeys. Il se lève , passe le vêtement nécessaire , et ouvre la fenêtre qui donne sur la cour. Il aperçoit alors plusieurs domestiques rassemblés , et le vieux Lunel , se disputant une volaille avec un de ses petits Polonais, tandis que l'autre crie et pleure dans un coin de la cour.
Les deux marmitons, fidèles à la consigne que leur avait donnée Dubourg, n'avaient re'pondu que par signes aux autres domestiques ; mais Lunel, qui était à la fois l'intendant, le valet de chambre et le jockey de M. Chambertin , était fort mal disposé pour les deux domestiques du baron, ainsi que pour leur maître , qu'il avait reconduit jusqu'à Grenoble, sans avoir d'autre pourboire qu'un petit soufllet sur la joue. Les deux petits garçons s'étaient écorché les fesses en sautant hors du char-à-banc, voilà pourquoi , en faisant des signes pour se faire comprendre, ils remettaient fréquemment leur main sur la partie blessée , et cela avait paru fort injurieux à M. Lunel, qui se persuadait que les petits Polonais avaient l'intention de se moquer de lui.
Pour se venger, Lunel les avait fait monter, sans souper, dans une petite chambre des mansardes , et les avait laissés là , en leur souhaitant une bonne nuit.
Les deux petits marmitons ne s'e'taient point couchés, croyant toujours qu'on leup
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apporterait à manger , ou qu'on viendrait les chercher pour souper. Las, enfin, d'attendre, ils étaient descendus de leur chambre. Tout le monde e'tait retire', mais Lunel veillait, parce que le vieux jockey se doutait que les domestiques du baron ne resteraient pas tranquilles.
Les petits gaillards, excite's par la faim, avaient senti l'odeur du garde - manger , place' dans la cuisine , dont la croisée était entr'ouverte ; ils étaient entrés facilement, et crevant la porte de l'armoire de toile , l'un avait saisi une volaille à laquelle on n'avait pas touché, l'autre un restant de lièvre dont on pouvait encore tirer parti. Chacun allait se sauver avec son plat.... mais Lunel les a vus ; il crie au voleur , en leur allongeant un coup de son fouet , dont il s'est muni. Les deux marmitons regagnent la croisée : en sautant, l'un tombe et s'écrase le nez sur son lièvre ; l'autre , plus adroit , va se sauver avec sa volaille , mais Lunel l'atteint et veut la lui arracher. Alors une lutte s'engage ; le petit bonhomme crie : *i, i3.
«c Tu ne l'auras pas !... > Et Lunel répond : «t Ah! petit drôle!. ...tu parles donc français, 5» à pre'sent... je t'apprendrai à me montrer M ton derrière par signes... » Et le petit qui est tombe', crie en pleurant.... «( Je me
» suis casse le nez c'est la faute de ce
)> yieux sournois, qui ne nous donne pas à )> souper.... ))
C'est dans ce moment queDubourg paraît à sa fenêtre ; tous les domestiques de la maison étaient descendus dans la cour , et M. Chambertin se montre aussi en robe de. chambre sur son balcon.
<! Que signifie ce bruit? » dit M. Chambertin. «I — Ce sont mes petits Polonais, )> dit Dubourg. « — Oui , vos Polonais , qui )) parlent français , à pre'sent , » répond Lunel , « et que j'ai surpris volant dans le '» garde-manger.... — On ne nous pas donné 5) à souper , » disent les deux en fans , « et » il nous attendait dans un coin avec sou » fouet ! . . .
» — O miracle! » s'écrie Dubourg, ils
!» ont parlé;.... ils ont compris! Voilà
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» un fouet qui apprend encore plus vite
)» que l'enseignement mutuel! Venez,
« mes petits amis , montez , que je vous 5» entende parler français , et vous aurez à 5) souper. — Et toi, coquin, » crie M. Cham- Lertin à son valet, <c avise -toi encore de » toucher les Polonais de M. le baron , et )» je te chasse à coups de bâton. »
Lunel s'éloigne en murmurant ; <-. Ils 5) sont Polonais comme je suis Turc ! » Les deux jockeys montent chez leur maître , avec leur lièvre et leur volaille qu'ils ont sauvés de la bataille ; les gens de la maison vont se coucher , et M. Chambertin va en faire autant près de son e'pouse , qui rêve qu'elle est dans le kiosque , et que l'on va tirer un pétard.
Dubourg pense qu'il n'est pas prudent de garder près de lui deux petits gaillards qui lui feront encore, quelques sottises. Le lendemain de bon matin , il leur met à chacun un écu dans la main, et les renvoie à Grenoble , au grand contentement de Jjunel qui n'aime pas les Polonais.
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Les jours qui suivent cette fête s'écoulent plus paisiblement ; quelques amis seulement viennent partager le plaisir de M. Chambertin , et écouter tous les contes qu'il plaît à Dubourg de leur faire sur ses châteaux, ses terres, sa famille, et ses fonctions à la cour de Pologne. M. Ménard ne dit pas grand, chose, mais il mange et boit bien , et cite par-ci par-là quelques auteurs latins ; alors la société, qui ne le comprend pas , le regarde encore plus respectueusement.
Dubourg fait sa partie tous les soirs; mais on joue petit jeu. Le gros Frossard est absent, M. Chambertin ne s'échauffe jamais, et Dubourg commence à croire qu'il ne doublera pas ses capitaux. Cependant la fête de M. Chambertin approche, et à cette occasion on doit de nouveau mettre tout en l'air dans la maison. On attend de Paris des amis très-riches, qui feront la partie de M. le baron. C'est madame Chambertin qui leur a écrit de venir, parce qu'elle met tout en usage pour retenir l'aimable sei.
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gneur , et tous les jours elle re'pète à son mari ; « Vous ne sentez pas tout l'honneur 3» que M. de Potoski vous fait en logeant i> chez vous!... vous ne le devinez pas !... » Et M. Chambertin re'pond ; « — Je vous w assure, ma chère amie, que j'en suis glo^ » rieux !... et que je ferai tout pour le re-r )> tenir. — Ah ! vous ferez bien , monsieur , î> car son de'part me causera un grand » vide!... C'est un homme bien difficile à 3) remplacer!... il est noble jusqu'au bout » des doigts!.. »
Mais de'jà tout est en mouvement chez M. Chambertin , où l'on fait de grands pre'paratifs pour la fête nouvelle , dont le he'ros sera encore le charmant étranger. M. Chambertin paraît vouloir se surpasser, il a fait venir des ouvriers, qu'il fait travailler myste'rieusenient dans son jardin, et c'est toujours du côte' du kiosque qu'il semble les diriger ; il me'nage quelque surprise à son hôte ; et comme on a parle' de son dernier feu d'artifice à six lieues à la ronde, il veut, cette fois, que l'éclat en rejailHsse ju§.r qu'à Lyon.
Le grand jour est venu : une société nombreuse arrive chez M. Chambertin, qui est enchanté de ce qu'il a imaginé pour surprendre le baron, et n'a pas même voulu en faire confidence à sa femme. De nouvelles figures sont venues augmenter le cercle réuni chez le ci-devant marchand de vin. On sert un repas brillant ; les mets sont choisis, les vins délicieux, et c'est Dubourg qui fait à peu près les honneurs de la table, parce qu'en appelant son hôte mon ami d'Allevard , il est certain de lui tourner la tête. Puis il dit tout bas à madame : « Deux )> fois heureux le jour où je vous ai ren- « contrée ! )> A quoi Madame répond en soupirant : u Que dites-vous, deux fois!... j» ah ! ce n'est pas assez ! . . . C'est quatre, c'est 5) cinq, c'est six qu'il faut dire !... — Mettons- )> en sept,)» dit Dubourg, » et arrêtons- 3» nous là. »
Le dîner est terminé. M. Chambertin n'a qu'un regret , c'est que son ami Durosey, qu'il attend depuis plusieurs jours de Paris, ne soit pas arrivé. Toutes les fois que
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l'on prononce le nom de Tami Durosey , Dubourg se dit ealui-même : «< J'ai connu » à Paris quelqu'un qui s'appelait comme
)» cela mais où diable l'ai-je connu? )• Il
demande alors à M. Chambertin quel est ce M. Durosey, ce qu'il fait à Paris? Et Chambertin répond : <t C'est un gros ne'- )> gociant qui vient de se retirer avec vingt » mille livres de rente. Alors , se dit Du- .> bourg, ce n'est pas celui que j'ai connu, » car je ne fre'quentais pas de gros ne'go- )) cians. )>
On est passé dans le salon , où un riche propriétaire, grand amateur d'ëcarté, paraît se proposer de tenir tête à M. le baron, lorsque Lunel annonce à son maître que M. Durosey vient d'arriver. M. Chambertin, enchante , sort et rentre bientôt amenant son ami , qu'il pre'sente à la socie'të. Dubourg regarde le nouveau venu, et reconnaît dans M. Durosey son ancien traiteur de Paris , auquel il doit encore un me'moire de quatre cents francs, que depuis deux ans il n'a pu acquitter. C'est là le gros négociant en
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beefteaks que M. Chambertin attendait, et que, par variitë, il s'est bien garde' d'annoncer comme un traiteur retire.
La rencontre est fort dësagëable pour Dubourg , mais il ne perd pas la tête , et lorsque Chambertin s'approche avec Durosey, auquel il dit : « Voici M. le baron de » Potoski , palatin polonais , ;> Dubourg salue en souriant, en cligaant des yeux, en tournant sa bouche et en faisant de telles grimaces, qu'il n'est pas probable que son cre'ancier puisse le reconnaître.
M. Durosey ne s'est pas arrêté devant Dubourg ; celui-ci se rassure et se met au jeu avec un peu plus de calme. Cependant de temps à autre , il jette un coup-d'œil dans, le salon , et lorsqu'il rencontre les regards de son ancien traiteur, il croit voir que celui-ci l'examine avec attention ; mais alors Dubourg refait des mines , dès grimaces , et tâche de se donner un tic , en tournant continuellement son nez et sa bouche vers son oreille gauche.
Cependant la présence de son créancier
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îe gène, le contrarie; Dubourg n'est pins à son jeu, il se trouble, il perd la tête, et son argent passe insensiblement du côte de son adversaire. Dubourg veut doubler, tripler les enjeux ; le riche proprie'taire y consent, n'ayant rien à refuser à M. le baron. Une partie de la socie'te' entoure la table sur laquelle on voit des billets de cinq cents francs , et M. Durosey se place justement en face de Dubourg, qui ne peut pas lever les yeux sans rencontrer ceux de son cre'ancier, et qui pour comble de malbeur a toujours la veine contre lui. En une demiheure , sa caisse de voyage est passée en d'autres mains, et Dubourg se lève en annonçant qu'il va chercher des fonds.
Mais comme il se dispose à aller s'adresser à son ami Chambertin, pour lui emprunter quelques billets de mille francs , avec lesquels il espère rattraper ce qu'il a perdu ; car un joueur espère, jusqu'à ce qu'il soit à l'hôpital , le traiteur , qui n'a pas perdu de vue M. le baron , le suit et le rejoint dans l'embrasure d'une croise'e... il n'y a
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pas moyen de l'éviter. «( Comment se porte )» M. Dubourg-?)> dit-il à celui-ci d'un air goguenard, «c Dubourg!... qu'est-ce à dire
)• Dubourg? )> re'pond le faux baron, en
faisant jouer son nez et sa bouche plus fort que jamais.
«( Oh! j'ai bien l'honneur de reconnaître » Monsieur, » re'pond le créancier d'un ton plus haut ; « mais je ne savais pas que c'était » un baron polonais... — Chut! silence , » mon cher M. Durosey , » dit Dubourg , qui voit bien qu'il n'y a pas moyen de tromper le traiteur. » Je ne vous avais pas )• reconnu d'abord..; mais maintenant je î) vous remets parfaitement... je suis en- » chanté de vous revoir. — Et moi aussi , )> Monsieur ; vous me paraissez fort à votre )> aise maintenant, puisque vous jouez des )) cinq cents francs à la fois à l'écarté , et 1» j'espère que vous me solderez les quatre
)» cents francs que — Oui oui, avec
:» grand plaisir... ce soir même je vous les
» donnerai En quittant Paris j'avais
» oublié cette misère!;.. — Cependant je
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n suis aile plus de vingt fois chez Monsieur, » quand il demeurait au cinquième , rue
« d'Enfer... et encore rue de — Chut!
» je sais tout cela; silence, M. Durosey. De- 3» puis ce temps , je suis rentre' dans mes « biens , dans mes titres — vous allez être » payé dans un moment. — Oh! alors vous 3) pouvez compter , M. le baron , que ceci 3> restera entre nous. !»
Dubourg s'e'loigne de M. Durosey, et se dispose à chercher Chambertin , lorsque celui-ci entre dans le salon en criant : «( Au ^ jardin toute la socie'té ! on va tirer le feù 3) d'artifice. »
Dubourg s'approche de son hôte et lui dit : « J'aurai quelque chose à vous de- 3» mander... — Après le feu , M. le baron , 3» je serai tout à vous... mais veuillez vous 3> rendre dans le kiosque, je me flatte que 3> vous y verrez aussi bien que la der- 3> nière fois... ma femme va vous y con- )» duire... »
M. Chambertin s'éloigne d'un air malin, et Dubourg se dit : u Parbleu ! c'est assez
j» plaisant qu'il m'envoie dans le kiosque )• avec sa femme. » Il descend dans le jardin et trouve madame Chamhertin qui se rappelait le dernier feu d'artifice et attendait M. le baron pour en avoir une seconde repre'sentation. Madame ne demande pas mieux que de retourner dans le petit kiosque , d'où l'on voit si bien et où l'on est assis très-commode'ment , ce qui sera nécessaire, car elle a recommande' à son mari de faire durer le feu fort long-temps.
Les fuse'es partent , les girandoles , les transparens !... mais quand on est au bouquet , M. Chambertin dit à la société assemblée dans le jardin : «'. Tournez-vous vers 3> le kiosque, et regardez bien ce que vous )) allez voir... c'est là qu'est la surprise. »
Tout le monde se porte vers le kiosque , M. Chambertin donne le signal , la clôture du pavillon tombe comme par enchantement ; le toit seul reste soutenu par quatre colonnes, et une mèche enflammée allume rapidement quatre pots à feu placés en 'secret dans l'intérieur, et un transparent sur
lequel est e'crit : ^u baron Potoski , de Chambertin reconnaissant.
G'e'tait à cette surprise que M. Chambertin faisait travailler en secret depuis quelques jours ; mais il ne s'attendait pas à celle que son ami le baron lui réservait : les pétards, les fuse'es, la de'molition du kiosque avait été si prompte , que le couple renfermé là, n'avait pas eu le temps de quitter sa conversation , et elle parut fort animée à toute la société.
Les hommes rient , les dames se mordent les lèvres pour ne pas en faire autant. Menard , qui est derrière la foule, s'e'crie : « Expliquez-moi donc le transparent , » et M. Chambertin reste stupéfait.
Tout cela a été rafTaire d'une minute ; il n'en faut pas davantage à Dubourg pour sentir ce qui lui reste à faire. Il n'a plus le sou , il a retrouvé là un créancier , il ne peut plus rien espérer de son ami Chambertin , que des coups de bâton , à défaut de coups d'épée ; il faut donc se hâter de quitter sa maison.
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Les pots à feu sont éteints ; madame Cliambertin s'est e'vanouie, c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Dubourg profite de la fumëe qui a remplace la lumière, il saute dans le jardin , se perd dans la foule qui entoure le kiosque , se jette dans une alle'e, y pousse Ménard , qui courait après lui , et lui ordonne de se taire , sous peine d'être assomme. Au bout de cette allée , est une petite porte qui donne sur la campagne ; Dubourg l'ouvre, fait sortir Ménard, qui ne sait pas où il en est, et s'imagine que le feu a pris chez leur ami Chambertin. Dubourg referme la petite porte, en jette la clef dans les champs , puis gagnant la campagne : « Allons, dit-il à son compagnon, 3» en avant , et au pas redouble'. Nous avons )» bu dans la coupe des voluptés , il faut j» maintenant nous remettre au régime, 3) cela nous fera du bien. C'est à présent 5> qu'il faut dire : Non est beatus qui cupida » possidet , sed qui negata non cupit. — » Amen ! » répond Ménard , en trottant à côté de Dubourir.
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