‹ Soeur AnneChapitre 2 sur 26 · ASME · texte numérisé non relu

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En la perdant de vue , son cœur a battu avec force , il lui semblait de'jà qu'elle était quelque chose pour lui. Que de grâces, de charmes!... mais pourquoi cette tristessse et ce silence? On la nomme sœur Anne : que signifie ce titre de sœur attaché à son nom ; appartiendrait-elle à quelque ordre religieux?... mais non, son costume ne l'annonce pas , et elle est libre dans ces campagnes... Cependant un mystère l'environne... « Charmante fille !... ah! je veux » savoir tout ce qui t'inte'resse , i> se dit Frëde'ric en regardant vers le bois par où. elle a disparu. « Je veux te revoir... ^e veux » soulager ta misère. Je sens que je t'aime «déjà!... oh! oui, je t'aime, non pas » comme toutes ces coquettes qui m'ont 3> trompé, mais comme tu mérites de l'ê- 5) tre!... car j'ai lu dans tes yeux la can- )) deur et l'innocence ! .. . Ah ! si tu m'aimais 1» un jour!... que je serais heureux!... »

Mais il est nuit ; il faut aller rejoindre ses compagnons. Frédéric quitte à regret l'allée de saules où il a vu sœur Anne ;

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mais en regagnant la valle'e il se dit encore : « Je la reverrai , il faut absolument que je » la revoie. Ne parlons pas de cette jeune 1) fille à Dubourg, il se moquerait de moi!.. " Il croit que toutes les femmes sont de 3» même; il n'a aucune idée de l'amour. » Pauvre petite... ah! je saurai pourquoi )) tu ne te mêles pas aux jeux de tes com- :> pagnes. »

Les danses sont animées ; les villageois se livrent avec ardeur au plaisir ; les figures peignent la joie , le bonheur. Les chants des buveurs se mêlent au son de la musette et du tambourin. Les jeunes gens pressent en dansant la main de celle qu'ils courtisent; les fillettes sourient à leurs amans; les mamans à leurs petits marmots et les vieillards à leur bouteille. Chacun sourit à ce qu'il aime, comme pour le remercier du bonheur qu'il lui procure.

Me'nard, qui s'est assis entre deux intrépides buveurs, écoute fort tranquillement les histoires du pays, tout en mangeant une salade et en trinquant avec ses voisins ;

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car au \illage , la fierté disparaît , et Mënard n'en montre jamais mal à propos , c'est-à-dire qu'il sait la soumettre à son appétit.

Dubourg, oubliant ses titres de noblesse, est aile se mêler à la danse. Il saute avec une jolie brune , aux yeux vifs , au nez retrousse' et à la jambe très-fine. La paysanne danse avec le beau monsieur, sans que cela l'intimide ; elle n'en saute pas moins , et c'est elle au contraire qui répète sans cesse à son danseur : « Allez donc , » vous n'allez pas. » Dubourg fait ses petits pas de Paris , si goûtés dans les salons ; mais au village on trouve que cela n'est que marcher. Et la jolie brune lui dit à chaque instant ; « Voulez-vous ben danser mieux » que çà!... qu'est-ce que c'est donc que » c'te danse-là !... Ah ! faut sauter , ou j'vas » prendre un autre danseur. )»

Dubourg, qui ne veut pas qu'elle prenne d'autre danseur , fait alors un télégraphe de ses bras et de ses jambes , et se donne un mouvement continuel. Ménai'^, qui de

sa table l'aperçoit se démener , dit à ses voisins : «^ Voilà M. le baron qui danse une » polonaise avec vos jeunes filles !.,. Regar- » dez , mes enfaus , voilà comme on danse )> à Cracovie... et sur les monts Krapachs!... » Que c'est noble!... que c'est gracieux!... » Comme il fait de jolis pas per fas et » nefasL.. »

Les voisins de Mënard ouvrent de grands yeux et ne comprennent rien à cela. Mais la danseuse de Dubourg est satisfaite , et celui-ci , qui la voit en bonne disposition , se permet de lui prendre un baiser ; mais on y riposte aussitôt par un vigoureux soufflet ; parce que les villageoises des environs de Grenoble ne ressemblent pas aux Gotons des environs de Paris.

Frédéric est devant la danse ; mais il ne remarque pas ce tableau animé qui est sous ses yeux. Il se croit encore dans l'allée solitaire et voit la jeune fille assise au bord du ruisseau.

C'est Dubourg qui vient à lui. Il a quitté sa danseuse , parce qu'il a vu qu'il en serait

pour ses sauts , ses ronds de jambe et ses grands e'carts, et que les tapes que la paysaune luiadonne'es en e'change de ses petites libertés , ont calme' son ardeur pour la danse.

«c D'où viens-tu donc? dit-il à Frédéric, )> tu nous quittes dans le plus beau mo- 5) ment!... — Je viens de me promener... » — Quel intrépide promeneur tu fais!... » Mais je crois qu'il est temps que nous î> allions promener jusqu'à Grenoble dont » nous sommes encore à quatre lieues. »

Ils rejoignent Ménard , qui fait compliment à Dubourg sur sa manière de danser. Frédéric se fait indiquer la route la plus courte, et un jeune villageois s'offre de leur servir de guide une partie du chemin ; mais Ménard ne paraît pas de force à pouvoir faire quatre lieues , et Dubourg luimême semble effrayé de la longueur de la route. Le villageois propose son cheval de labour à condition qu'on le mènera au pas. Le cheval est accepté avec reconnaissance par Dubourg et Ménard 5 ce dernier monte

en croupe et se tient fortement serré après le baron. Fre'de'ric marche à pied avec le jeune villageois. On part.

La lune e'clairait alors les campagnes. Le temps e'tait superbe. Les forêts de sapins se dessinaient avec majesté sur la gauche des voyageurs , et le marteau du forgeron troublait seul le silence de la nuit. Souvent, en passant près d'une forge , une clarté brillante remplaçait un moment la couleur bleuâtre de la lune, et jetait sur la campagne une teinte de feu ; on entendait les voix des ouvriers qui se mêlaient au bruit monotone du marteau ; alors Dubourg disait à M. Ménard : « Entendez- vous les 5) Cyclopes qui travaillent aux foudres de 3) Jupiter?» Et Ménard lui répondait : «Je » ne voudrais pas, pour tout l'or du Pérou, 3) me trouver seul la nuit au milieu de ces » gens-là... j) Et il donnait un petit coup de talon à leur coursier , qui n'en allait pas plus vite. Dubourg et le précepteur sont un peu en arrière , parce que le cheval de labour n'avance que lentement dans le

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chemin qui est fort rocailleux. Frédéric marche en avant , auprès de leur guide : c'est un enfant de douze ans , franc et naïf comme presque tous les montagnards.

«( Quel est ce village que nous quittons?» demande Fréde'ric au petit paysan, «c C'est » Yizille, monsieur, c'est le plus joli village » des environs de Grenoble. — Tu l'habi- » tes... — Oui, monsieur, j'y suis ne'. — 3> Et... y connais-tu?... »

Avant d'achever sa phrase , Fre'de'ric se retourne pour voir si ses compagnons ne peuvent l'entendre : mais ils so^nt à plus de cinquante pas de lui ; Dubourg parle de la Bretagne et détaille à Mënard la manière dont on y vit. Frédéric voit qu'il peut causer avec leur guide sans crainte d'être entendu.

«t Connais-tu dans ce village une jeune » fille que l'on appelle... sœur Anne? — » Sœur Anne!., oh oui! monsieur, certai )» nement que je la connais ! ... Elle n'habite » pas pre'cise'ment dans le village, mais sa » chaumière n'en est pas ben loin. Pauvre

» sœur Anne! .. qui est-ce qui ne la connaît » pas clans le pays!...- — Eh ! quoi , tu seni- » blés aussi la plaindre?.. Cette jeune fille » est donc malheureuse?... — Dam! sans )» doute. . . elle est à plaindre !.. et son histoire 5> est ben touchante ! — Tu la sais ? — )» Oui , monsieur ; ma mère me l'a conte'e >» plus d'une fois ; tout le monde la sait » chez nous. — Raconte-moi cette histoire... 5» raconte-moi tout ce que tu sais sur sœur :♦ Anne ; parle , mon ami , et surtout n'ou- 5» blie rien!...

Fréde'ric , en disant ces mots , met une pièce d'argent dans la main de l'enfant , qui est e'tonne' qu'on le paie pour une chose si simple , et commence naïvement son récit, dont Fre'de'ric, serré contre lui, ne perd pas un seul mot.

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