‹ Soeur AnneChapitre 8 sur 26 · AISNE · texte numérisé non relu

AISNE

)» Lyon... — Ou votre berline, M. le ba- ;• ron? — Ma berline!., vous devez bien » penser qu'elle est mangée maintenant... )> c'est-à-dire que le coquin de postillon l'a » depuis long-temps vendue pourboire. — >• En effet, c'est prësumable... quel dom- )• mage!., une voiture si respectable !.. — !) Mais qu'a-t-il donc trouve de si cbar- )» mant?.. — Peut-être la manière de conn server des œufs à la coque eu voiture. » — Ab ! croyez-vous queFréde'ric s'occupe )i de cela !.. — M. le baron , ce serait une » de'couverte précieuse en voyage. On m'en )» avait donné la recette, ainsi que celle » pour faire du punch au lait, j'ai eu le « malheur de la perdre dans un déména- )) gement!.. — Je vois que nous ne saurons » pas ce qu'il a trouvé, à moins qu'il ne » nous en fasse part. — Je vais y songer eu » dormant , M. le baron. — Et moi , je vais » dormir en y songeant, M. Ménard. »

Le lendemain , de grand matin , Frédéric reprend la route du village. Il descend dans la vallée , laisse son cheval dans une

prairie où il a de l'herbe j usqu'aux genoux , et, traversant rapidement le sentier, en un moment il est dans le bois, sur la colline et à côte de sœur Anne, qui a déjà mené' paître son troupeau.

Une vive rougeur colore les joues de la jeune fille, à l'aspect de Fre'de'ric; elle lui sourit et lui tend la main avec amitié. Déjà elle s'impatientait de ne pas le voir arriver ; déjà elle se disait : »c Est-ce qu'il ne revien* » dra plus? )> et ses yeux ne quittaient pas le chemin de la vallée. Elle ne connaît Frédéric que depuis deux jours, mais dans un cœur aussi aimant, aussi pur, l'amour devait faire de rapides progrès! C'est donc de l'amour qu'elle éprouve déjà pour le jeune étranger?., pauvre petite! j'en ai peur!., mais n'est-ce pas bien naturel, n'est-elle pas dans l'âge où l'amour s'identifie avec tous nos autres sentimens? et Frédéric est bien fait pour lui en inspirer.

«t Je suis venu plus tard, lui dit-il, mon » cheval n'a point secondé mon impatience ; )» chère amie, jesuissibien auprèsde vous... » je voudrais ne jamais vous quitter ! »

Anne le regarde long-temps... elle soupire , lui montre le chemin de la ville , puis regarde sa chaumière , comme pour lui dire: «^ Nous serons toujours se'pare's !... »

u Quittez cette chaumière , consentez à » me suivre, s'ëcrie Frédéric avec chaleur, » et nous ne nous quitterons plus. »

La petite se lève, fait un mouvement d'effroi , et lui montrant de nouveau la cabane, elle imite les pas chancelans de la vieille Marguerite ; puis secouant la tête avec force , ses yeux qui brillent d'une expression céleste disent à Fréde'ric ; »[ Jamais , )» jamais je ne l'abandonnerai. »>

<( Ah î pardonnez-moi, lui dit-il, oui, » j'ai tort , je le sens.... votre cœur ne peut ^» être ingrat.... pardonnez-moi !.... l'amour )> m'égarait. »

La jeune muette ne lui garde pas rancune ; elle retourne s'asseoir près de lui , et un sourire charmant vient animer sa physionomie. Ses beaux cheveux, que le vent fait voltiger, vont caresser la figure de Frédéric ; elle rit , en le dégageant de sa H. 5

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chevelure. Mais il a passé une de ses mains autour de sa taille ; il retient contre lui cette tête charmante. Ses yeux échangent de doux regards avec ceux de sœur Anne; ses lèvres effleurent ses joues; et la douce haleine de la jolie muette se mêle à l'air qu'il respire; ces instans ne sont-ils pas les plus doux de l'amour, les plus heureux de la vie?

Une partie de la journée se passe ainsi. Frédéric reste dans le bois ; sœur Anne lui apporte des fruits , du laitage, afin qu'il ne soit pas obligé d'aller jusqu'au village. Déjà la petite craint de le voir s'éloigner. A chaque instant elle court dans la chaumière voir si Marguerite n'a pas besoin d'elle. Mais la bonne vieille dort une partie de la journée, et sœur Anne revient en courant près de son nouvel ami.

Vers le soir, la jeune fille reste plus longtemps près de sa bonne mère. Pendant ce temps , Frédéric descend jusqu'au bord du ruisseau , c'est-là qu'il attend le retour de sœur Anne, et ses tablettes lui font passer

le temps. Quand la petite le surprend à e'crire , elle pousse un profond soupir , et reportant tristement ses yeux sur elle , semble dire : «c Je ne sais rien!... je ne saurai « jamais rien !.. » et Fre'de'ric lui re'pond : « Je serai ton maître... je t'apprendrai à » parler sur le papier. »

Quand la nuit vient, le jeune homme se se'pare de son amie, qui l'accompagne tristement jusqu'à son coursier, et dont les yeux lui disent encore : <f à demain ! »

Huit jours se sont écoulés ainsi : chaque matin Frédéric part de Grenoble au point du jour; il prend le premier cheval qu'il trouve dans l'auberge , et se rend à Vizille. Il passe toute sa journée près de sœur Anne et ne la quitte qu'à la nuit.

Frédéric ne vit point éloigné de la jeune muette , et déjà sœur Anne n'est plus heureuse que près de lui. L'amour s'est emparé de son cœur , sans qu'elle ait cherché à le combattre ; il s'est présenté à elle avec tant de charmes! pourquoi aurait-elle repoussé ce sentiment qui fait son bonheur?

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Frédéric a tout pour séduire; il lui repète à chaque instant qu'il l'aime , qu'il l'aimera toute sa vie ; elle ne doute pas de ses sermens ; elle ne sait pas ce que c'est que l'inconstance. Pourquoi Frédéric lui mentirait-il?... Elle s'abandonne au plaisir de l'aimer !.. sa bouche ne peut lui adresser de tendres assurances de retour , mais ses yeux lui disent tout ce qui se passe dans son ame, et un seul de ses regards vaut les plus doux sermens.

Frédéric veut apprendre à écrire à sœur Anne, mais l'amour trouble sans cesse les leçons qu'il lui donne. Assis auprès d'elle , la serrant tout contre lui , pouvant contempler tout à son aise ses traits si doux, ses yeux si enivrans..., il s'arrête et oublie ce qu'il doit lui montrer. Elle le regarde , elle sourit , on oublie la leçon. Frédéric la presse contre son cœur... ses sens sont enflammés,... mais on est timide avec l'innocence , surtout lorsqu'on est véritablement amoureux.

Cependant l'amour le plus timide s'en-

hardit; l'habitude de se voir , d'être ensemble, de se témoigner leur tendresse, les unit chaque jour davantage. Ils sont constamment seuls dans le bois... et c'est un se'jour bien dangereux pour l'innocence! pourraient-ils long-temps re'sister à leur cœur , au feu qui les dévore?... Fréde'ric ose tout , et sœur Anne se donne à lui sans regrets , sans remords , car elle trouve tout naturel de faire le bonheur de celui qu'elle aimera toute sa vie.

Fre'de'ric , dans le dëHre de l'amour , ne veut plus s'éloigner de son amante pour aller coucher à Grenoble, les huit lieues qu'il faut faire pour aller et revenir à la ville , lui font voir son amie quelques instans plus tard , et le forcent à la quitter quelques momens plus tôt. n IVon , dit-il, » jeneveuxplusm'éloigner de toi ; pas une n heure, pas une minute. Si je ne puis te » voir, eh bien! je coucherai dans le bois.. )» sur le gazon... tout près de ta *chau- » mière... ne serai-je pas toujours bien? »

La jolie muette saute au cou de son ami,, n. 5,

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l'embrasse... fait mille folies!., tous ses gestes expriment son bonheur. Il ne la quittera plus... elle va donc être constamment heureuse !.. la pauvre petite croit que c'est possible. Tout-à-coup, comme frappée d'une ide'e nouvelle , elle conduit Frédéric près de la chaumière , lui montre une fenêtre ; c'est celle de la chambre où couche la vieille Marguerite ; un peu après est une autre croisée... c'est-làquereposela jeune muette; elle entraîne Frédéric de ce côté , place sa tête sur le revers de sa main , l'attire contre son sein , et le regarde avec ivresse... Le jeune homme la comprend , il la presse sur son cœur et s'écrie : » Oui , je reposerai '> avec toi... toujours près de toi !... Ah! î> que nous serons heureux!... =»

C'est ainsi que l'enfant de la nature trouve bien vite tout ce qui peut servir son amour ; car pour bien aimer il n'est besoin ni d'art ni d'étude ; le cœur est le meilleur maître. Plusieurs fois, cependant, sœur Anne a voulu montrer Frédéric à sa bonne mère; ellf îie conçoit pns pourquoi il évite

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ses regards... mais son ami lui dit : «t Mar- )• guérite ne voudrait pas te laisser ia même » liberté si elle savait que tu me vois sans » cesse ; elle te dirait au contraire qu'il faut » me fuir et ne plus me parler... »

Ces mots suffisent pour que sœur Anne ne lui en parle plus. Lui défendre de voir Fre'de'ric... lui ordonner de le fuir! ce serait la condamner à pleurer toute sa vie. Elle sent bien qu'elle n'aurait pas la force d'obe'ir.. Il vaut donc mieux cacher à Marguerite son bonbeur. Tous les jours la bonne vieille s'affaiblit davantage. Elle ne quitte presque plus son fauteuil , où elle dort une grande partie du temps ; il est donc bien facile de lui cacher la vérité'.

La nuit est venue succe'der à ce jour où Fre'de'ric a remporte' le plus doux triomphe , où il a connu toute l'ivresse d'un ve'ritable amour. Mais l'approche de l'ombre ne va plus le chasser du bois , la nuit doit , au contraire , doubler encore son bonheur!

Il ne songe pas à ses compagnons , à l'inquiétude dans laqxiielle il va les laisser ; à

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leur embarras, puisque c'est lui qui a l'argent ; il ne pense pas qu'il a un cheval qui appartient à l'aubôrge ; il ne voit plus au monde que sœur Anne!... Le souvenir de son père ne vient même pas troubler son bonheur. Le pre'sent est tout pour lui ; sœur Anne occupe toutes ses pensées ; il n'a jamais connu de femme qui pût lui être compare'e. Trouverait-il dans le monde autant de beauté , de grâces , d'innocence et d'amour!... Son malheur la lui fait aimer encore davantage. Frédéric e'tait fort romanesque , et il ne traitait pas l'aipour aussi le'gèrement que la plupart des jeunes gens de son âge, sa conduite doit donc nous paraître moins extraordinaire... Et d'ailleurs , la jeune muette est si jolie! Dans les premiers transports de l'amour , une cabane , des bois , un de'sert et ce qu'on aime, voilà ce que de'sirent tous les amans; mais cette ivresse est de courte dure'e ; Fre'de'ric sera-t-il plus constant?...

C'est dans le sentier où ils vont s'asseoir souvent, c'est sur les bords du ruisseau,

que Frédéric attend dans l'ombre que Marguerite sommeille. Alors sœur Anne doit sortir doucement de la cabane et venir chercher son amant.

Fre'de'ric attache son cheval contre une "vieille masure ruine'e qui servait autrefois de demeure à un bûcheron , et qui lui tiendra lieu d'e'curie.

La lune, qui brille de tout son e'clat , se reflète dans l'eau pure du ruisseau , et e'claire de loin à loin quelques clamères du bois. Fre'de'ric e'coute attentivement.... Il guette les pas de son amante... Le temps lui semble long... Chaque minute qui s'ëcoule coûte un soupir à l'amour. Ses yeux cherchent à percer sous les noirs sapins.;, à de'couvrir jusques à la chaumière. Enfin , un le'ger bruit se fait entendre... C'est elle!.. Il ne la voit pas encore , mais son cœur lui annonce déjà sa pre'sence. Légère comme la biche , prompte "comme le trait du chasseur , belle comme le bonheur , la jeune muette descend vivement les sentiers de ce bois , dont elle connaît tous les dé-

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tours. En un instant elle est près de son ami , qui dépose un baiser sur son front , et ne peut s'empêcher de la contempler quelques momens : Frëde'ric est fier de son bonheur. Le moment , le lieu , le plaisir qui anime ses traits , le mystère qui les environne ; tout semble rendre encore sœur Anne plus jolie. Ses cheveux noue's négligemment et dont une partie flotte sur son cou , ses formes charmantes , qu'un le'ger vêtement voile sans les cacher , et ses yeux si doux , si pleins d'amour , font e'prouver à Fre'déric une ivresse nouvelle.

«'-Viens... viens, lui dit-il, conduis- :> moi!... 1) La petite prend son bras et le guide à travers l'épaisseur du bois. Bientôt ils sont devant la chaumière , et Frédéric entre dans cette humble cabane , qui devient à ses yeux le séjour le plus délicieux. Il partage la couche de sœur Anne ! .. . peut-il envier quelque chose à ceux qui dorment dans un palais !... Heureux amans I laissonsles goûter le bonheur 1

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