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Soeur Petite

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SŒUK PETITE

A Mlle M;*rî:jufrite finrsr».

Souvenir de l'nnnée 1894.

(8. de Duxy.)

Dans la chambre obscure, une jeune tille allendail rpfu.iriée contre la fenêtre ; à côté des ténèbres qui r gnaientdans la piè<'e,la nuitdu dehors étaitpleine de clartés confuses. Mais la jeune fille ne reo:nrdait pas dehors; affaissée sur un siège qu'elle avait machinalement poussé là, elle se tournait vers la chambre comme si l'obscurité n'existait pas pour elle. De fait, elle voyait jusqu'aux moindres détails de l'appartement, 1^ plafond élevé aux nombreuses poutrelles peinlesrdê couleurs foncées, les draperies sombres et fanées, les meubles lourds, d'aspect vénérable, le grand tapis aminci par un long usa,ij:e et Ks pastels suspendus aux mur> décolorés; 1 1 la tapisi-eiie aux palmes indistinctes, et les tabourets uniformes, sévèrement carrés, qu'une main d'aïeule avait brodés du même dessin vieillot, et tout ce luxe suranné, ces vanités flétrit s, démodées qui n'avaient rien d'antique,la jeune tille les connaissait par cœur, elle aurait trouvé sans hésitation l'album qui, de temps immémorial, avait occupé un coin de table; elle savait à quel anufle, de la cheminée 1« mandarin de porcelaine ccniinuait la peipétuelle grimace qui avait eflrayé l'enfance :lAlberte ; elle savait où dé-

SCBim PSTItE

couvrir les fragiles bibelots chinois qui étaient cen* ses contribuer à Tornement du salon— et elle savai' surtout que ces objets au milieu desquels elle avai grandi, que ces choses familières intimement liées ; l'éveil de ses premières sensations, de ses première idées, de Tunique affection de sa vie et qu'elle avai cru posséder pour jamais, en vertu d'un contrai inviolable, ne lui étaient plus rien, que les fauteuils à Tassant desquels elle avait grimpé et qui faisaient d'imprenables château x forts, le parquet sur lequel elle avait si souvent tombé qu'il aurait dû s'en souvenir, le rideau qu'elle avait eu le grand malheur de déchirer, la pendule Empire dont Tindescriptible laideur lui avait été un long sujet d'émerveillement les tasses transparentes, la peau de renard qui ressemblait à une descente de lit, les coussins de crin dont un demi-siècle d'existence n'avait pas amolli Tinflexible caractère, eh I oui, les bibelots, le mandarin lui-même, étaient dorénavant des étrangers pour elle, car dans la maison paternelle, Alberte Devon n'était plus qu'une étrangère.

Involontairement, les yeux de la jeune fille se portèrent sur la lointaine extrémité du salon; là, par Tenlre-bàillement d'uiiC portière mal close, on apercevait une autre chambre qui semblait claire et chaude, mais son feu et sa lampe ne prètaieni au salon ni lié deur ni gaieté; ce voisinage rendait ici le froid et la nuit plus inten ses. A une petite table, près de la cheminée, étaient assises deux personnes Tune qu'Alberto ne connaissait pas, et l'autre que li jeune fille eût amèrement souhaité ne point connaître — ua homme dentelle distinguait peu les traits, une femme sur laquelle tombaient directement les rayons

feflEUH PETltfe

de la lampe. Cette femme pouvait avoir cinquante ans; elle était grande et d'imposante taille; son buste développé était drapé d'une ample étoffe de laine noir qui ne devait pas être neuve, mais qu'on' avait correcteiru nt disposée en plis seyants. Autour du visage hardiment découpé, ondulaient deux larges Dandewux blond châtain grisonnant à peine; ses yeux étuient grands, d'un bleu d'acier, en même temps froid-set très vivants. Les deux interlocuteurs parlaient à demi-voix en classant des papiers épars devant eux.

Alberle appuya sa lête fatiguée contre le dur rebord delà fenêtre. *La jeune fille était lasse et transie; elle avait fait aujourd'hui un long voyage seule et par un temps rigoureux; elle conifuençait à sentir qu'elle n'avait pas mangé depuis le matin et qu'elle était insullisamment couverte. Et après ce trajet solitaire dont U tristesse lavait pénétrée, elle avait été accueillie sans un mot de bienvenue; on l'avait reléguée ici pour y attendre elle ne savait quoi de mauvaise argure. Elle était prise d'un accnblement invincible que ne pouvait lui avoir laissé même la mélancolie de son voyage; il lui sembla <ju'au lieu d'avoir souffert une courte journée, elle ivait toute sa vie poursuivi ce morne pèlerinage et ju'au bout d'autres années «ans joie, sans tendresse, Bile arriverait peut-être sur le seuil d'une demeure aussi inhospitallière où, après l'avoir reçue à regret, on l'abandonnerait dons l'ombre et dans l'oubli.

Son sort avait été toujours tel qu'aurait pu le lui fil -isir une marâtre... — De nouveau, son regard alla instinctivement vers l'autre pièce, mais elle se détourna aussitôt. Elle se revoyait enfant dans cette

maison, dans ce salon; elle avait le droit ae uirt ici : chez moi, puisque c'était la maison de son père. Elle vivait dans la vieille demeure silencieuse où le temps semblait avoir uséjusqu'a la sonorité des échos. Elle y errait, die y jouait sans faire beaucoup plus de bruit que les peliies souris agiles avec lesquelles elle partageait à peu près exclusivement la possession de son domaine. Elle n'était cependant pas l'enfant pleine de quiétude et de rêverie qu'on aurait cru rencontrer dans ces appartements délabrés, dans ces couloirs poudî-eax, dans ces chambres désertes, où, parles temps de soleil et d'été, glissaient on ne sait quel frisson de glace et quelle ombre. Alberto, toujours seule et livrée à elle-même plus qu'une femme, sentait bouillonner en elle une grande ardeur dévie. Pour elle, la maison renfermait, dans la tranquilité morte de ses c hoses, une vie mystérieuse aussi active que celle du monde extérieur; les meubles étaient des êtres doués d'une existence propre, d'une sensibilité, d'un langage, — seulement ils ne parlaient celui-ci que pour Alberto. — Elle soig[iait les chaises infirmes et les fauteuils affligés de blessures; elle écoutait les histoires maniérées que dis.iit la pendule au ridicule sujet, mais elle préférait de braucoup les contes de revenants que ^avait, à prof usion, une gmnde et sin sire armoire; elle fréquentait assidûment le mandarin, le trouvant malheureux d'être si laid relie le plaignit davantage en apprenant qu'Alberto ne serait jamais belle. — Et elle pleura tout à fait sur lui quand elle sut qu'Alberte ne serait pas heureuse.

L« jour où elle acquit cette dernière conviction n'était pas celui c-ù elle avait perdu sa mère. Elle

SfEUR PETITF.

n'avait guère connu de sa mère que la porte fermée d'une chambre devant laquelle il ne fallait pas faire de bruit : lorsque la porte s'ouvrit, c'est que Mme Devon était morte et qu'il n'y avait plus là personne. La chambre ne parut pas à Alberte plus vide qu'auparavant : il n'y avait jamais eu là personne pour elle.

Maié en pass^int près de cette pièce, elle continua de marcher avec précaution. C'était le seul devoir filial qu'on lui *'ùt enseigné, la seul marque d'affe.ction qu'elle eût donnée à sa mère ; ce fut aussi, d'après son jugement, l'hommage >le plus convenable qu'elle pût rendre à la mémoire de Mme Devon. Elle se souvenait de la peine qu'avait sa mère malade pour trouver un instant de repos et elle pensait que le moindre bruit suffirait encore po-ur troubler la morte dans son repos éternel.

A cette époque, Alberte n'éprouvait de son sort qu'une douleur sourde, inconsciente. Elle avait, la maison pour elle seule, le libre emploi de ses heures, - surtout, elle avait Marie la servante. Marie qui parlait peu, la soignait bien, l'aimait beaucoup et, matin et soir, lui faisait dire ses prières. Et, pendant longtemps, Alberte les dit par amour pour Dieu et en souvenir de Marie.

L'enfant aimait à ouvrir sa fenêtre chaque matin à l'aube comme pour ouvrir à quelque chose de doux, de lumineux, de longtemps espéré et toujours attendu, qui allait transformer sa vie; mais la fenêtre ne donnait passage qu'au jour de la rue, — un jour triste, souvent nébuleux, — et il fallait refermer en soupirant pour attendre le matin suivant qui se montrait tout pareil.

Quand Alberte fut orpheline, — ou, du moins, on

lui dit qu'elle l'était, car encore une fois, elle ne s'aperçut pas d'un chaïuem ni, son père s'occupa d'elle davantage; elle en vinl presque à le bien connaître, à savoir qu'il était différent pour Alberte de? messieurs qui venaient quelquefois, — rarenunt, -àla maison et qui, plus rarement encore, caressaien, la petite fille.

M. Devon n'avait nulle aversion pour l'enfant vive et sauvage qui était sa fille, mais l'agonie interminHble de sa femme avait englouti tout ce quM possédait d'énergie. C'était un homme tranquille, bon et distrait; après la m'ort de sa femme, -sa distraction prit cette forme singulière qu'il sembla oublier de vivre. Mais Marie lui dit à sa façon douce et laconique : « Monsieur, il y a l'enfant. » M. Dovoi pensa qu'il existait peut-être, en effet, un autre monde que. celui où sa femme était allée et que lui-même appartenait à ce monde inutile où ne vivait plus Marguerite Devon.

Et c'était vrai, il y avait aussi l'enfant. Il se la û\ amener, vit qu'elle était brune, pâle, avec de grands Vdux clairs, étincelants, qui, sous ses cils noirs, étaient aussi limpides qu'une eau courante sous d'épais ombrages. Il vit qu'elle avait un grand cœur, une âme fière, brave, rétive, et qu'elle était cependant bien sa fille. Il v t qu'elle était ignorante^ de tout ce qui se passait au-delà des murs qui l'abritaient, que les seuls caractères imprimés dans cet esprit neuf y avaient été tracés par Maiie et qu'une mère n'aurait guère eu la main plus 1. gère et plus attentive. La sejrvante qui n'était plus jeune s'était imposé le terrible labeur d'apprendre à lire pour enseigner la lecture à l'enfant de ses mai-

SŒUR pExms

Uv s ; et celte entreprise n'était pas étrangère au noiubrede cheveux cris qui vieillissaient avant l'âge riiumble front de Marie.

En regardant sa fille, qu'il appelait maintenant quelquefois près de lui, M. Devon se demandait si la jeunesse et la force de l'enfant seraient consumées sans but comme Pavaient été la force et la virilité de son père, si une douleur âpre et vaine dévorerait ses jours et ses nuits, dessécherait toute la moelle de ses os et la vigueur de son âme... Et devait-elle souffrir seule, sans appui, comme il avait souffert? Il aurait voulu la proléger et Taguerrir. Puisqu'il l'avait amenée au combat, ne lui devait-il pas des armes? — Mais elle était si petite, lui si vieux, si brisé...

Alors, lui qui ne pensait plus eut une vague idée qu'il ne communiqua point à Marie. Marie n'était qu'une servante et son plus haut élan intellectuel consistait à dire beaucoup de chapelets pour les morts ; l'homme instruit, le maitre, agissait avec toute autorité et en toute assurance.

Un soir donc, il dit à Alberle qu'il partirait le lendemain pour quelques jours, il irait dans sa famille voir sa cousine Clémence ; Alberte apprit par la Luème occasion qu'elle avait une famille et qu'une cousine Clémence en faisait partie. Cette nouvelle ne l'émut point, elle espén^. seulement que son père eviendrait bientôt, car il était bon, et puis, seule avec Marie dans celle vaste maison, elle avait un peu peur.

Un matin, dans ce salon, comme elle venait sui-

^ Mit sa coutume d'ouvrir la fenêtre, elle se trouva

::alheureuse en contemplanl la cour morose tapis-

sée de lierre. L*air humide la fit tousser. Le jour n'était-îl pas plus plombé, plus incertain que d'habitude? Le vent n'élait-il pasplus Grlacial?En entrantre nalin danslachambre,n*yapport:r-t-il pas un funeste présage? L'enfant sentit passer sur elle un souffle d*^ tristesse; ses yeux pensifs se remplirent de larm'"pendant qu'elle reo:ardait to'ijours le lierre no r ouaté de brume. Elle s'aperçut alors qu'il y avait quelqu'un là; en se retournant, elle vit une enfar t qui ne lui ressemblait pas et qui avait pourtant quelque chose d'e'le. Elle étut si ravissante et lui ressemblait si peu qu'en l'admirant, Alberte comprit combien elle-même était dépourvue de beauté.

L'enfant inconnue la regardait de tous ses yeur. gris dont la nuance fine ressortait idéalement dans le rose tendre et délicat du visaue. Elle posa sa petite main gantée sur Alberte en disan*. :

-~ Tu pleures?...

— J'étais seule, répondit Alberte sans savoir à q-iî elle parlait, ni comment avait surori ici une blonde petite fille aux cheveux frisés, j'étais toute seule et il fait sombre.

-—Il ne fera plus Nombre, repartit la petite fille. Elle embrassa Alberte.

— Ne pleure plus, je suis venue pour t'aimer. Et elle ajouta simplement :

— C'est moi Marceline, c'est moi qui suis ta sœur Petite...

Alberte n'avait que des notions limitées et confuses sur les rapports joarnaliers du ciel et de la terre. Marie, as>!ise à la nuit devant l'àtre éteint de sa cuisine, égrenant avec une céleste ferveur son 'chapelet die bois grossier, n'était-elle pas en commu-

SŒUB l'FTlTg

nication directe avec lousie:? «amts du Paradis, tous les membres glorieux de Jésus Clirisl?

Était-ce qu'Alberle avait vu peud'enf^nts ou fréquenté beaucoup d'anges? mais, elle r/hésila pas nne seconde à croire tombée du ciel Tenfant qui lui iïsait être venue raiiiier.

Une voix appela dans le corridor : Où est Petite? où donc est Marceline? — D'autres personnes entrèrent au salon. Alberte reconnut son père, mais, sur le bras indécis de M. D- von, s'appuyait une femme encore jeune qu'Alberte n'avait jamais vue, une femme grande, de tuurnure presque majestueuse; elle avait de beaux traits un peu pâles, de beaux cheveux blonds un peu roux, de belles mains un peu longues» ei de grands yeux bleus très durs; elle était vêtue « e gris comme pour un demi-deuil, elle semblait forte, intelligente. Et Maiceline était sa fille.

A ce dernier détail, Alberte n'attacha pas d'importance, mais elle fut surprise lorsque, sur le Ion d'une enfant récitant une leçon qui l'amuse, la petite fille dit à M. Devon : « Mon père. î» Celui-ci, du reste, ne parut pas entendre. Il s'approcha de sa fille et, lui montrant la belle dame aux yeux qui voyaient si clair :

— Alberte, fit-il, voici ta cousme Clémence... qui n'est plus ta cousine. Elle a bien voulu m'épouser ei elle est...

Oui, qu'était-elle? — il ne le dit point.

— Elle remplace ta mère, acheva-l-il.

— Père, écoutez-moi, répétait en souriant Petite. Il se demanda pourquoi elle s'obstinait a appeler

ion Dère puisqu'il était mort. 11 s'attendait cepen-

liant à ce que l'étrangère répondît sans retard quand Albertela nommerait. sa mère. Albertené songea jamais à gratifier de ce titre la jeune MmeDevon, c'isl pourquoi sans doute celle-ci ne lui répondit jamais.

Ce mariage n'était probablement pas la forme qu'avait prise l'idée de M. Devon quand il était parti à la recherche d'une institutrice modèle pour sa fille, mais c'était la forme que Mme Clémence ou d'autres avaient donnée à l'inspiration primitive du veuf, et cela, revenait au même. Les nouvelles arrivées s'installèrent... De ce jour, Marie ajouta pour les vivants beaucoup d'Ave à ce ix qu'elle recitait en mémoire des morts.

Marcehne trouva la maison drôle; c'était son terme, elle rappliquait indistinctement à tout ce qu'elle ne comprenait pas. Elle n'eut pas le loisir d'apprécier longtemps la drôlerie douteuse du 1 )gis, ks deux sœurs furent placées dans le même couvent. Elles étaient sœurs décidément, la plus jeune l'avait ainsi promulgué, et c'était un décret qu'il n'y avait pas à discuter.

Le premier ma tin de son séjour là-bas, Alberte ouvrit sa fenêtre sans soupçonner qu'il existât un rè* glement pour défendre de telles choses. Elle tit entrer ainsi un torrent de jour ensoleille, d'air chargé d'agfestes parfums et de matinale fraîcheur. A ses pieds, elle vit un jardin fleuri, devant elle les futaied'un parc centenaire; au loin, des bois touffus, di > vallées vertes et profondes, des coteaux tout depoui pre vêtus par la vigne mûrissante.

Alberto demeura palpitante, éblouie. Il lui sem bli qu*elle possédait enfin ce qu'elle avait si long tarvipffi cherché» attendu^ le bonheur aùqmel^ drjjtlif

SŒ"r:R PETITE

l'enfance, dans son espérance naïve, elle ouvrait en vain sa te^ièlre; il lui sen^bla qu'elle a lail enfin vi vre, car 3lle venail seulement de nail:e.

Pelile aNail raison, il ne devait plus faire sombrt. Alberle ariivail dans un pays enchanté tel qu'un jcli pjslel d'aïeu'e j i ne et précieux lui en avait sou\eiit dépeint aux crépuscules d'hiver ou pendant les S(.ir. <i été, alors qi.e la bise soufflait au dehors ou que, dans l'i^ir chaud, tranquille, aux arômes de sureaux eu ileurs. s'élcvait la nnte ar^^enline, plaintive, d'une «grenouille égarée dans les jardins de la ville...

C'était un pays plein de jo;e, de tendresse, de lumière, de merveilles qui vous réjouissaient les yeux t l vous dilataient le cœur. On avait fait croire a Alberte que la vie était une suite de j ournées inu liles, oisives, qu'il fallait passer derrière de noires murailles, el elle s épanouissait au grand soleil, àl'air libre et vivifiant, au milieu de compagnes heureuses... On lui avait dit en la plaignant qu'elle était bien seule au monde, et elle avait cinquante sœurs de son âge, dix mères qui l'entouraient de soins infatigables et vigilants. On avait prétendu qu'elle était pauvre et elle portait le même uniforme que les plus riches pensionnaires, elle habitait une maison gaie^ spacieuse, elle courait dans des jardins princiers qui renfermaient à profusion des arbres el des oiseaux^ du gazon et des fieurs. Et les fleurs étaient choses très brillantes et très douces, mais Alberle en avait si peu vu jusqu'ici qu'elle ne savaii pas leurs noms.

M y avait dans cet enclos féerique une chapelle, refuge privilégie où l'on pouvait entrer à tout instant. Triste eu ioieUse» d'humeur cnortripiiM» r»u

réfléchie,, on était toujours bien accueillie, quels que fussent l'heure ou le temps, on était reçue à bras ouverts, on n'était jamais importune, on ne dérangeait personne. Celui qui élait là n'avait pas d'affaire si pressante qu'il ne pût prêter l'oreille à toutes les voix, incliner son eœnr vers la prière du plus petit enfant. Il y avait toujours là quelqu'un pour dire:

— Albeite, aime-moi, je suis ton père... Alberte, sois bonne, aime-moi, je t'aime...

Et, Alberte tâchait d'être bonne, et, de tout son pouvoir, elle aimait; ses t'ofces lui manquaient quelquefois pour la sagesf^e mais jamais pour son amour. Dans ce temple étroit, qu'une présence divine rendait sacré, on sentait le cœur battant et chaud, le centre et la source de vie de toute l'immense communauté. Les parfums de l'encens, la splendeur des saints ornem^enls, le reflet diapré des vitraux, l'éclair fulgurant de Tostensoir élevé par le prêtre sous un rayon, les chants qui montaient de cette assemblée de vierges fiancées à leur Dieu, tout exhalait une poésie dont la pure ivresse imprégnait sans retour l'âme d'Alberte et de Marceline. Les deux enfants aimaient les hirondelles nichées dans l'angle du portail et qui mêlaient aux prières leurs gazouillis timides ou éperdus, le bruissement des feuilles qui frémissaient sans cesse comme sous le frôlement de passants invisibles; car l'été pendant la messe, on ne fermait pas les portes pour que la nature, du grand arbre au brin d'herbe, fût conviée à l'adoration de son Créateur,

Mîiis au milieu de son nouveau lioi.lirur, Alberte n'était pas ingrate! Elle peisaità la vieille maison endormie, à demi-morte plutôt, dans sa torpeur

SOEUR PETIT» i^

morose; elle pensait à tous l«s coins qu'elle avait

h.'i'ités, aux meubles vprmoulus qui avaient été les f^ompagnons de son enfance désnlé?; elle n'oubliait

•is les portraits fanés qui lui avaient souri et elle avait quelquefois la noslalirie du buffet caverneux. S iclout elle regrettait Marie; elle leùt pleurée avpc d'inconsolables larmes, si les religieuse qui l'ent )uriient ne lui avaient rappel*'^ Marie au point delà fair-M-evivre: c'étaient des Maries- afnnées, mais leurs coeurs an'j^éliqu'^s n'étaient pas d'un or plus pur que C3'ui He la servante. '

Au bout d'une courte période, les deux enfants

Tirent rappelées chez elles. En arrivant, Alberle ap*

p* • que son père était mort, qu'elle é'ait ruinée,

qu'elle ne retournerait pas au «ouvent, qu'on avait

'uvnyéMarie. A ce moment, elle avaitnetlemenlcompr s qu'Alberto Devon était malheureuse pour saviez.

Après l'enterrement, où elle n'avait pas pluuié, . Ile remarqua que Mme Devon portait un grand voile de veuve; sa perspicacité n'alla pas jusqu'à lui faire r^connaitie que le crêpe n'en était pas tout à fait neuf. Alberle et Marceline étaient aussi vôtues de deui! mais il était facile de distinguer sous ce funèbre unif )rmp laquelle dis enfants éiait la pauvre orphe line. Quoiqu'il n'y eût pas dans les tissus une sensible (lilférence, la robe do Marc(^lirie devaitètre moins lourde à porter et le noir d'Alberte Semblait plus noir ^ue tous les autres réunis. Avec sa peau brune, ses rudes cheveux d'adolescente coupés courts en brosss Alberle n'apparaissait pas à son avantage sous le l'oslume qu faisait resso: tir le teint rose, les cheveux dores et la délicale beautt^ de sa jeune sœur. Le lendemain, Mme Devoa baisa au front sa belle

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fille et l'envoya dans une pension lointaine. M. Devun avait prévu qu'il laisserait bientôt Alberte; il avait satisfait sa consciencp en se remariant, peut-être avec cette idée que les sacrifices les plus pénibles sont les plus féconds, et il ne pouvaitrien faire pour Alberle qui lui coulât davantage... M. Devon avjiil accompli son devoir; Mme Devon remplissait à son tour le sien. La pension avait été choisie avec beimcoup de soin; malheureusement, le genre d'inslilutionque Mme Devon désirait n'avait pu se découvrir qu'à l'autre bout de la France.

Trois vieilles demoiselles dirigeaient cette maison, trois vieilles filles, pauvres, guif^dées, dures et malheureuses, dont l'osseuse maigreur symbohsait à peine l'effroyable sécheresse d'âme. Alberte était restée là huit ans. Oui, ces trois vieilles avaient dévoré huit années de sa jeunesse ; en espérant un appel qiii n'était pas venu, elle avait subi iiuit ans cet engrenage auquel personne n'avait voulu l'arracher, huit années de tristesse à croire que, tout ce tempslà, elle avait ouvert sa fenêtre à une bise toujours piquante sous un ciel toujours pluvieux. Si elle essayait maintenant d'analyser ce qu'elle avait souffert cette évocation se résumait en une impression toute physique; elle se souvenait d'avoir eu faim très souent et froid presque toujours, comme il arrive à eux qui ont le cœur frileux et l'affeciion exigeante; eux-là ne mangeront point à leurfeim ici-bas et ne -^e réchaufferont pas au soleil de ce monde.

Sauf de brèves lettres qui ressemblaient à des notes d'affaires, elle n'avait rien reçu de xMme De^ôn, lien non plus de Marceline. Petite est souffrante,.., i>û : IPelUe va bien-,..* teUeë étuienHes nouvelles les

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p^us explicites qu'elles eût obtenues sur le compte deï^a sœur. Pour être devenue aussi indifférente, Mhp celine avait tristement changé.

Ainsi, snns un mot d'encouragement» sans un jour de rt^pit, Alberto avait travaillé. Et elle avait Irava 11. • s ns benucoup de résultat. Avant d'être instruite elle-même, il lui avait fallu instruire les autres; elle avait dirigé une petite classe, puis une grande; on l'avait cliarg-e de plusieurs fonctions domestiques qui achevaient d'absorber ses instants; parce qu'elle (Uiit pauvre, elle devait payer trèscher du très mauvais pain.

La vulgarité complète des occupations et du milieu avait succédé à la poésie mélancolique de la ni'iison pnteriielle, a la poésie radieuse du couvent; et cepcn'Iant l'ardeur énergique, un peu âpre, de sa nature avait résisté; ce régime meurtrier n'avait eu raison ni de son intelliixence , ni de sa disiinction, ni de sa fierté. De son enfance rêveuse, étrange, qui aurait dû laisser en elle une indélébile empreinte, éiait sortie une feunne faite pour l'action, trempée pour la lutte.

Elle n'avait pas eu le temps d'obtenir les grades qu'elle faisait pourtant conquérir aux autres et qui l'auraient tirée de l'ornière. Elle n'avait pas désespéré néanmoins de se créer une meilleur.' place parmi les travailleuses; les trois demoiselles Hrandler, soit (ju'elles eussent reçu (1 • Mme Devon des instructions à ce sujet, soit que le courage d'Albeite dans une telle situation eût ébranlé leur égoïste indifférence, lavaient aidée -dans ^es reclierohes et, quelquefois, elles avaient réussi. Alors Alberte recevait de sep futurs m;iUres des lettres qui la comblaient d9 Joie^

SdSOR rBTlTB

on lui donnait des avis dont elle se pénétrait; on Inl

exposait des conditions draconiennes qu'elle jugeait clémentes ; tout étant convenu, on organisait une entrevue, et puis quand on voyait Alberto, on ne voulait plus... Quand on rencontrait son regard droit, on sentait tout à coup qu'elle n'était pas Tinstitutrice qu'il fallait à Marguerite; on avait un pressentîmes i que son caractère heurterait ce lui des enfants, quV Ue serait trop indulgente pour Aline et qu'elle ne saurait pas prendre le cher petit Roger qui était un peu en retard pour son âge et difficile à conduire, mais si intelligent!.,.

Ce n'était pourtant pas qu'elle fût dangereusemeirt belle, elle n'avait pas ce tort inexpiable chez une femme qui veut gagner sa vie ; mais on devinait en elle un esprit libre qui n'était pas fait pour le joug banal qu'on lui préparait, un esprit supérieur à ceux qui voulaient l'asservir. On chuchotait qu'elle avait des yeux singuliers, qu'elle ne ressemblait à personne.

L'on se retirait sur cette indiscutable sentence.

Trois fois elle avait recommencé, pour .écliouer trois fois contre le même invisible obstacle. Mais la raison mystérieuse de son exil avait mystérieusement fini, sa belle-mère l'avait rappelée; elle rentrait dans celle maison qui était demeurée si étrangement pareille, bien qu'elle ne lui appartint plus; une servante l'avait introduite et celte fille lui avait dit en l'amenant au salon: « Mademoiselle prendra garde à la marche », comme si Alberte n.e connaissait pas avant elle i" marc> e. Lt; bonne l'avait ensuite priée d'attendre quelques minutes que Madame pût lui parler, il y avait longtemps «te cela.

Mais, à la pensée qu'elle était de nouveau sous k vieux toit, un grand atten Irissetnent la prenait et lui faisait oublier tout le resle. Elle se dit que ses pires maux étaient passés; elle avait quitte Todieuso pension et elle était à Herque; n'était-c^ pas l'essen- J liel? N'avail-elle pas été injuste dans sa rancune ut ', ses griefs envers celte femme vieillie dont le front perlait la marque de soucis cuisants. Mme Devon ne l'avait point aimée, m ns Alberto n'avait jamais été une enfant aimable, et Mme Devon avait Petite. L'ne nécessité urgente l'avait sans doute Urc^e à éloigner sa belle-fîlle; elle ne pouvait savoir que. .5:enre d'existence l'on avait infligé à Alberle duns l'institulion aux engageants prospectus. Dès que cela lui élait devenu possible, elle avait redemande la jeune fille. Et Alberle, avec un sincère désir de bien agir, de réparer ce que lui avait aliéné sa belle-mère, se promettait de ne pas se faire exclure volonlairement de cette maison dont on lui rouvr.iii généreusement l'accè-. Elle pourrait devenir uiil , rendre quelques scrv ices; rien n'avait ici un air de prospérité ; la robe de Mme Devon était uséj.

Aloerte était décidée à regagner sa belle-mère. Ce serait difficile, mais elle ne se découragerait pas. elle mettrait à celte lâche l'obstination qu'on lui n prêchait comme un défaut, racharnement prodigieux qu'il lui avait inconsciemment fallu pour garder des idées larges, une ombrageuse loyauté, un cœur désintéresse et noble, pour rester Alberle Devon, aux allures ficres, aux manières presque pati-K'iennes, dans la tribu banale au milieu de laquelle tUe avait dû vivre...

En cet instant, une soudamo vaillance unîmail

a jeune fille, elle n'avait plus envie de pleurer ei ?île se blâmait de sa première faiblesse.

Si seulement on lui avait dit où était Petite... Petite n'était pas venue embrasser sa sœur, Petite était peut-être mariée, ou bien elle était morte... Oh! non, pas morte, grand Dieu ! elle avait oublié Alberîe, et c'était déjà bien assez.

— Alberte, j'ai fini et vous pouvez venir, dit une voix nette dans la pièce voisine,.

Alberte traversa sans tâtonner toute la longueur Dbscure du salon, mais, sur le seuil de l'autre chambre, elle s'arrêta comme éblouie par la lumière. L'inconnu avec lequel Mme Devon avait eu une conférence intime et prolon«,'ee s'était le\é, il se dirigeait vers une porte quand à l'apparition silencieuse d'Alberte émergeimlde la nuit, il s'interrompit; la jeune fille vit qu'il était grand, très fort, presque gros et elle se demanda qui il était. L'étranger la regarda, puis regarda Mme Devon comme s'il réclamait quelque chose, mais la veuve ne voulut pas comprendre. Le visiteur attendait toujours, il y eut sur le visiige oe Mme Devon une nuance d'inquiétude et même de frayeur qui semblait dire : Que voulez-vous encore? .11 restait immobile, inflexible dans sa muette exigence; alors, avec un imperceptible froncement de sourcils, la veuve dit :

— Mlle Devon, ma belle-fille. — M. Victor Schwab.

Sur cette présentation succinte, M. Victor Schwab salua Mlle Devon et sortit. La jeune fille demeur seule avec Mme Devon.

La première im«pression d'Alberte en voyant de près de sa belle-mère fut une surprise de la trouver aussi vieillie et, pour un motif bien différent, Mme Devon éprouva un choc en examinant sa belleiille. Les huit ans qui venaient de s'écouler avaient enlevé à la veuve cet éclat de seconde jeunesse qu'elle possédait encore lorsqu'elle avait épousé le père d'Alberte; les traits plus profondément sculptés avaient perdu leur belle couleur d'ivoire, le teint

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jaune était bistré, brouillé, comme inégalement bruni par une flamme. L'ensemble de ce visage qu n'avait plus de beauté était a la fois plus énigmatique et plus frappant.

Elle se leva pour accueillir Alberte;sa taille épaissie était encore majestueuse. Elle embrassa Albert^ au front ainsi qu'elle avait fait en la quittant.

— Asseyez-vous, dit -elle en s'asseyaiit elle-mè > e, je suis fâchée de vous avoir fait attendre. Débarrassez-vous de voire chapeau, je vou:* prie. Il a f a t froid aujourd'hui.

Mais elle n'offrit pas de raviver le feu qui s'éteignait.

— Nous avons dîné il y a longtemps, comme vous le savez si vous vous rappelez nos heures; vous avez mangé en route j'espère?

Alberto répondit d'un signe évasif dont Mme Devon se contenta.

— Je vous remercie, dit enfin la jeune fille s'apercevant qu'elle n'avait pas encore prononcé un mot et que son rôle dans les politesses d'arrivée, s'était borné à recevoir le baiser de Mme Devon. 'Je vous remercie. Je crois..., oui, je n'ai besoin de rien.

Puis brusquement, d'une voix un peu étranglée, •lie posa la question qu'elle refoulait depuis son » itrée ici :

■— Où est ma sœur Petite'/ .

Il y eut une courte pause qu'elle trouva longue.

— Marceline est sortie, dit Mme Devon, des amis Ton emmenée à un concert qui se prolongera tard.

Petite avait préféré la musique à Alberto; cependant, jadis, elle n'aimait pas beaucoup la musique.

— Je ne l'ai pas accompagnée, poursuivit Mme

Sff.nh PKtiTtt 21

Devon, je désirais causer avec vous; il est regrcUable qu'on nous ait retardées.

Elle jeta un coup d*œil mécontent et plein d*aver- 5ion sur la place qu'occupait un peut plus tôt M. Vicier Schwab et elle soupira.

— Oui, j'ai bien des tracas, fit-elle en réponse au mouvement interrogateur d'Alberte.

Elle ajoula:

— Vos comptes de tutelle m'ont particulièrement absorbée ces derniers temps.

Etait-ce les con)})tes de tutelle qu'elle étudiait avec cet étranger à forte carrure qui lui avait si cavalièrement imposé sa volonté en Tobligeanl à nommer Alberto ?

— Parlons de vous, reprit-elle. Vous voilà revenue parmi nous. Vous avez reconnu, je pent^e, vos erreurs à mon égard. Quelles sont vos intentions actuelles?

— Je voudrais ne pas vous être à charge, madame, dit Alberte emportée par une involontaire impulsion.

— Vraiment? que comptez-vous faire?

Si on le lui avait demandé tout à Tlieure, ■ •;.« les bonnes résolutions fleurissaient en i li< Albe u aurait dit sans hésiter: < .le couipte vous -tco.de-, me rendre utile chez vous, comme vous le ju o ri bon, vous aider, si je ne puis vous aimer, etic um bonne sœur pour vot«c enfant puisque je ne puis ^tre votre fille.., »

Mais devant celle femme impassible qui l'épiait avec une curiosité froide, elle se dit que son aveu serait déplacé autant que ridicule, et elle rougit d'à-

jir conçu une pareille prétention. Mme F>evon reprit d'un lou poaé :

22 SORUR PETIT*

— Vous avez bien compris la situalion, je présume. Vous savez que, pour acquitter les dettes de votre père...

Alberte retint un geste de protestation, il lui était insupportable d'entendre Mme Devon discuter les actions de son père. Le ton de la veuve n'avait pourtant rien d'irrespectueux.

— Il a fallu, poursuivit-elle, mettre en vente tout ce qui vous appartenait, j'ai racheté votre héritage, — c'était un devoir pour moi, car je faisai-s partie de la famille Devon avant... mon second mariage.

Avant vous..., avait-elle failli dire.

— Pour arriver à ce but, j'ai dû me soumettre aux plus durs sacrifices, m'imposer un sévère régime économique dont je ne suis pas encore libre de me départir.

Êiile effleura des yeux sa robe fanée, le feu à demimort dont Tunique bûche achevait de se consumer sous la cendre.

— Après des difficultés sans nombre, des soucis qui ont pesé sur moi et altéré ma santé, j'ai pu acquérir cette maison au nom de Petite.

— De Petite, murmura Alberte.

— Certainement, c'était un arrangement nalur l et très désirable. Petite et vous avez un grand-père commun, celui, précisément, qui avait avantagé votrt père; les propriétés en question auraient depuis longtemps passé dans notre branche si M. Devon ne s'était retranché derrière je ne sais quel article du testament de son aïeul.

Mon père n'aurait pas revendiqué un droit douteux.

— Je suis d'accord avec vous, répliqua Mme Devon

avec décision ; s'il y avait eu le moindre doute, le père de Marceline aurait fait annuler le testament. J'< n étais si sûre que je n'ai pas même soulevé laqueslion. C'était le plus éclatant hommage qu'elle pût rendre à la sagacité de son premier mari sinon à l'honnêteté du second.

— Cette maison est donc à Petite ainsi que tout e reste.

— Tout le reste?

— Bien entendu, et, sans nous, vous n'auriez pas trouvé d'acquéreur; ces biens sont dépréciés, mais Il convenait de les rendre à Petite puisque vous ne pouviez les conserver. Vous avez vingt et un ans cette semaine, vos comptes vous seront remis en règle; ils sont prêts, vous n'aurez qu'à signer et tout sera dit.

Alberle pensa que, puisqu'elle ne possédait plus rien, pas un centime, pas un pouce de terrain, il était bien inutile qu'elle donnât à cet état de chose la sanction de sa signature. Elle sentait ^^randir en elle une sourde impatience; devant cette réserve voulue, cette modération qu'elle devinait agressive; ses projets conciliants s'évanouissaient en fumée; elle redevenait l'enfant révolter qu'elle avait toujours été dan^ ses rares rapports avec la seconde femme de son père.

— Je n'insisterai pas, poursuivit Mme Devon de cette voix assurée qui irritait Alberto, je n'insisterai pas sur les peines que m'a coûtées une combinaison pont je ne puis encore apprécier le résultat quant à rinlérèt de ma fille.

En tout cas, le résultat était limpiJe en ce qui conternait Alberto

24 SQEUH pirriTE

— Ces annérs dVffort et de veilles ont à peine suffi pour débrouiller des affairées laissées dans un incroyable abandon.

En ujentionnant aii si son œuvre, elle n'était pf»s ooassée par la recherche d'une vaine gloire, aucune ie ses tendances n'était vaine; il n'y avait nulle présomption, nulle vanité puérile dans son accent. Son Iront se contractait au souvenir de ce qu'elle avait souffert dans ce dédale inextricable d'où sa persévérance l'avait fait sortir épuisée, mais victorieuse. Elle ne montrait pas d'anin osilé, elle exprimait son opinion avec une complète indifférence pour l'opinion de la jeune fille qui l'écouiait.

— Tout est mainte nant clair comme le gi and jour la successioa de votre père est libéYv4e de tout« dette et sa méntoire de tout soupçon. C'est plus qu'il n'y avait à espérer étant donné le chaos inouï dans lequel j*ai trouvé vos affaires.

— Je ne mettrai pas votre dévouement à plus ample ccntrJbution, dit Alberto.

— Vous ne le pourriez pas, répartit la veuve

— Je veux dire que je vous ej)argaerai au plus tôt l'ennui de ma présence.

— Où irez -vous?

— Je travaillerai, fit la jeune fille, dont la voix iValté rai t.

— Où travaillerez-vous et qui acceptera votre tra .vail?

Elle reprit après un silence:

— On m'a mise au courant de vos tentatives, j'en avais à Tavance prévu l'insuccès. Vous n'êtes pas de l'étoffe qu'il faudrait pour réussir dans cette voie, vous avez dû vous en convaincre. • — Vcus voilà

SCBUR pertTB 05

bien irritée parce que je constate un fait évident.

— Non, madame, dit Alberte luttant contre son émotion, je suis peinée seulement. J'ai toujours la ressource d^ retourner à Calais. Puisque telle était la situation, — et j'avoue que J'^n avais mal envisagé les conséquences, — il aurait mieux valu m\ laisser.

Mme Devon eut un sourire apitoyé qui signifiait : Croyez-vous que vous seriez chez moi si j'avais pu vous laisser ailleurs?

— Vous ne savez pas, Alberte, que Mlles Brandier se retirent?

— Mais la pension continue d'exister ?

— La première maîtresse qui succède à ees demoiselles ne veut vous garder à aucun prix. Je ne dis pas quVlle ait raison, remarquez-le; convenez que je ne suis pour rien dans ces circonstances, dilelle s'animant à la fin devant le visage sombre et méfiant d'Alberte. Il est bien injuste que vous me rendiez responsable d'événements dont je suis la première victime.

— Vous, madame? dit Alberte ne s'apercevant pas que son ton incrédule était insultant.

— Oui, poursuivit la veuve violemment, tous êtes à peine ici qu'il me faut endurer l'arrogance de votre caractère. Je devrais être habituée à ce traitement; l'ingratitude, l'hostilité, n'est-ce pas tout ce que j'ai récolté dans cette maison?

— Pas tout à frH, dit Alberte entre se» dents serrées.

Heureusement Mme Devon ne l'entendit pas, elle continuait avec colère:

— Quand votre père m'a demandé de l'ôpouser

ftOKUR Ï^EtltÊ

s'il ne pouvait me dire que sa fille était wae nature

indiscîplinable, au moins était-il engagé d'honneur à me prévenir de la ruine qui allait inévitablement vous atteindre. Sans la coupable incurie de M. Devon vous ne seriez pas réduite à la dépendancequi vous indigne. Et s'il ne m'avait pas trompée...

— Mon père n'a trompé personne, s'écria Alberte avec emportement.

— Personne que lui...

— Tout le monde n'en peut pas dire autant... Leurs regards se rencontrèrent pleins de flammes.

Ainsi, après cette longue séparation, elles se retrouvaient sans avoir rien oublié; et dès les premières minutes de leur réunion, elles sentaient que le sort et la nature les avaient vraiment faites ennemies^ et que ni les événements, ni le temps, ni leur volonté ne pourraient amener d'apaisement entre elles; elles se mesuraient de Toeil en adversaires, comme à l'heure où M. Devon avait mis en présence sa seconde femme et sa petite fille: à la place de la jeune et belle Mme Devon, il y avait une femme qui touchait à la vieillesse ; au lieu de l'enfant craintive, une grande jeune fille, mais au fond, eiles-élaient bien les mêmes ; dans le visage embelli d'Alberte, Mme Devon reconnaissait les mêmes yeux, à la fois étincelan^s et profonds, qui, dès le début, l'avaient bravée; qui, en s'attachant sur elle pour la première fois, lui avaient dit: Que viens-tu faire ici? Va-t'en... Que viens-tu faire?

Ahl Alberte apprendrait ce que Mme Devon était venue faire...

Mais on entendit du bruit dans le sa|.on, et la S<»ure de la veuve changea subitement; une nou-

Vclle expression viiil adoucir, presque fondre, les «jurandes lignes rigides de ses traits, ses paupières s'abaissèrent; elle marniura: « Voilà Marceline. » Au môme instant une jeune fille entra.

— Bonsoir, maman, dit-elle d'une voix douce, faiblement timbrée. — Alberte!...

Ce dernier mut fut un léger cri. La nouvelle venue s'approcha d'Alberte sans plus rien dire, avec une sorte d'hésitaiion timide ; elle lui tendit une main gaulée qui tremblait et, d'un air tout effarouché, offrit sa joue au baiser de sa sœur; puis, toujours avec cette même timidité dans ses yeux souriants, dans sa personne gracieuse, elle recula et, comme une enfant, se réfugia près de sa mère.

— C'est Alberte, répéta-t-elle à demi-voix.

— Alberte est arrivée plus tôt que nous ne l'attendions; dit la veuve.

Elle avait embrassé sa fille, et maintenant elle attisait vigoureusement le feu. D'un niouvementtrès vif, Marceline enleva sa petite toque de fourure argentée et se débarassa de sa jaquette. Et cette jaquette de beau drap gris souris était doublée d'une soie moelleuse couleur feuille de rose morte. Alberte vit que Marceline était restée un peu frêle, mais qu'elle avait assez grandi pour ne plus justifier ce nom de Petite que lui donnait encore sa mère; elle avait toujours ce ravissant visage dont Alberle conservait religieusement le souvenir, mais comme on •>€ rappelle une lleur qui nous a réjoui un instant et qui probablement n'existe déjà plus. El Ir fleur s'épanouissait plus vivante, plus délicieuse qu'Alberte ne l'avait connue. La sœur ainée retrouvait ce teinl d'une merveilleuse et délicate fraîcheur, la boucbç

28 METB Ftiirs

fine et rose, la Traie î)oacbe en cœar des an de s

'Diidesà fossettes, les cheveux N qui mettaient autour de sa tète lée de lijmière, ces yeux gris, transparent Tui avaient la couleur des yeux d'Alberte et . - -17 -^ -emhlaient pas plus que Marceline ne ressem: sœur, — et cette légèreté aérienne

de rètr- les membres, cette grâce

câline Ct — :es, tous ces charmes de

l'enfant s étaient arorus pour gagner leur pleine - ' ' :' entière perfection chei la jeune fille.

De von couvrait d'un châle des Pyrénées les epaulrs de Mar:eline ; ce chaud tissu de laine, dont i'e' -" ^ 't devait être une caresse, était rive 1^ -es en peluche de soie rose; la

aie de soie rose et grise lui faisait une .-i.irr ^- j-rtits grelots muets.

Petite s'etaU assise sur un tabouret auprès de sa iit étroitement contre les genoux -aL-. -T.- , --^ veux fixés sur Mme Devon, elle caressait du doigt un pli de la robe noire usée. — J'a : .an, murmura -t-elle.

Çi^- . , ^rs été un mot favori de son enfance. En i ' :A de nouveau, Alberte fut reportée bien

-ioin. iiL - î que, dans la route qu'elle avait par-

courue c.,^^.^ ^uitans, elle araiL laissé Petite en arrière; il lui sembla que, depuis leur séparation, elle avait fait beaucoup de chemin et que Petite n'avait pas changé de place. Petite se trouvant bien là y était restée pour être mieux, Alberte avait beaucoup voyagé pour chercher moins mal..., — et rencoQtrer pire.

Tes-tu amu^ét;. Petite? demanda Mme Dev©n.

SCEUR PETITE 29

- Oui, répondit la jeune fille. — Est-ce qu'Alberte •ît pas très fatiguée? njouta-t-elle.

- Non, Marceline, dit Alberte. Elle ne sentait plus saassilude dansTémotioii que lui causait l'attitude drf*elite. Si elle s'était trompée? Si Marceline Taiinit encore? Et pourtant, rindifférence de son pre-

iT accueil...

-Yavait-ilbeaucoupdo inonde ?repritMmeDevon.

- Oui... c'est-à-dire, fit Petite avec une distractio vaiTue, nous étions empilés comme il faut Tètre par s'amuser, mais on ne s'amusait pas tout de mme... On aurait voulu rentrer.

Ile n'expliqua pas qui elle entendait repr.^senter uC ce on très indéfini.

- Cependant on ne savait pas qu'Alberte serait A tôt.

- A côté de qui t'avait-on placée? dit la mère? Ime Devon qui contemplait amoureusement sa

fife, lui parlait avec une sévérité grondeuse dont Ptite n'était nullement déconcertée. La jeune fille cûtinuait à examiner furtivement Alberte sous ses papières mi closes; le doute qui la tourmentait fut • iisipé, car elle parut tout à coup très joyeuse et tança avec entrain dans son récit. Le côté comiqe de la réunion semblait l'avoir frappée beaucoup Disque la partie artistique.

- J'élais à côté d'une dame..., tu sais^ maman? celles qu'on confond toujours avec une autre et

i on met dans un salon pour faire ressortir les persanes un peu jolies... Celle-là avait jyi,juaLixleau imf, poursuivit-elle le visage jlWà^né «•psiî i;u lîfe ■ - Lrieté irrésistible, et ce mante^ii .était garii sur les^' iules de grandes choses plqd^antes en jais^; elle

ressemblait à ces murs que les propriétaires méchants hérissent de verre cassé pour égratigner les pauvres voleurs.

Elle regarda si sa sœur écoulait et reprit avec une gentille petite malice :

— Nous n'avions pas causé cinq minutes que la pauvre femme me demandait si M. de l'Hérian rentrerait bientôt en France. Je lui ai avoué que je n'en savais rien et elle a soupiré comme si je lui faisais beaucoup de peine. Là-dessus, je ne sais comment nous avons parlé de son fils à elle. Il paraît que ce jeune homme a mes idées, mes goûts, c'est miraculeux. Il est distingué, aimable, instruit, pas fumeur, et, par-dessus le marché, c'est un beau cavalier : moi j'aime les beaux cavaliers I

— Petite, comme tu causes, dit la mère d'un ton qui voulait être réprobateur.

Mais Petite répondit par une nouvelle proclamation édifiante :

— Moi, j'aime à causer,

Elle se mit à rire d'aise. Petite avait l'air 'bien heureuse. Avec une verve espiègle, et en faisant toujours des yeux en continsse du côté de sa sœur, elle nomma les gens qu'elle avait vus, les morceaux qu'on avait Joués, elle dépeignit les artistes ; mais en parlant de la musique religieuse qu'avait exécutée un vieillard aveugle, ses traits mobiles se fixèrent en une gravité soudaine, ses yeux brillèrent d'une indicible et mystérieuse allégresse.

— C'était beau, chuchota-t-elle dans un soupir. Cela fait mieux aimer...

— Mieux aimer qui, Petite? Marc, ton fiancé ?••. diUHa-iolèrô Amudée par cette ardeur.

MRm PÏTTTl

— Non, dil tout bas Petite, cela fait mieux aimer jtîbon Dieu.

Alberte apprit donc que Marceline aimait Dieu par-dessus tout et qu'elle était fiancée à un homme.

L'instant d'après, Petite continuait son babillage puéril, elle s'int rrompit brusquement :

— Maman, j'ai faim, dil-elle sur un ton d'enfantine prière.

On lui apporta aussitôt une collation de fruits et de gâteaux, des gâteaux délicats, des fruits magnifiques et d'une espèce rare.

— Mania :i, prenez-en, dit Petite, que sa mère servait.

— Je n'ai pas faim» dit la veuve. Et pourtant, ses joues émaciées n'annonçaient pas qu'elle eût suivi un régime très substantiel.

— Alors, il n'y a qu'Alberte qui va goûter avec moi.

— Alberte a mangé, dit encore Mme Devon.

Et, bien que la vue des pâtisseries appétissantes réveillât chez Alberte une faim mal endormie, elle répondit négativement aux instances de Marceline; il n'y avait pas à se méprendre sur les intentions de sa belle mère.

— Tu vas boire, au moins, dit Petite en considérant d'un œil désappointé lemalaga dans lequel elle avait déjà trempé ses lèvres; maman, je voudrais un autre verre.

— Petite, finis ces enfantillages, lit Mme Devon. Alberte n'a pa^ besoin des mêmes soins que toi, elle est forte. — Vous èles toujours forte, Alberte! di elle, se tournant vers la jeune fille avec une nuance de tristesse et d'intérêt d'où était coniplèienient exclue ranimosilé de tout à l'heuri-'.

35 SŒUR PETItK

Mais cette sollicitude rappela seulement à Alberte un jour de son enfance où Mme Devon, menant les deux petites tilles chez une amie, dans un appartement haut situé, avait erondé Petite de souffler si fort et regardé Alberte avec une inquiétude presque angoissée en lui disant : « Vous n êtes jamais essoufflée en montant deux étages ! Combien faut-il donc d'étages pour vous essouifler? »

En Toccasion actuelle, la même comparaison s'imposait à la veuve.

— Mais, maman, je ne suis pas malade? dit Petite attendant avec une entière confiance la réponse de sa mère.

— Non, pas malade; mais ta santé ex\g^, une nourriture recherchée et coûteuse que nous ne pouvons partager avec toi, il vaut mieux en convenir une lois pour I toutes.

— Je suis bien contente que les bonbons soient fortifiants, dit Petite en croquant un petit four. — Elle ajouta poliment ; Je suis fâchée qu'ils coûtent si cher.

Maman, qui donc est venu ici ce soir? reprit-elle en aspirant Tair de ses narines dilatées; quand je suis entrée, cela sentait comme... quand on rêve qu'il y a un tigre caché quelque part dans la chambre, sous une chaise, ou un serpent derrière le canapé...

— Tu as bien vu, répondit Mme Devon, que j'étais seule avec Alberte. Laquelle de nous deux est le tigre, laquelle le serpent?

— Oh! ce n'est pas vous, ni Alberte... Vous n'avez pas eu la visite de M. Victor Schwab, par hasard? Ahl je le devinais. Qu'est-ce qu'il. a dit à Alberte ?

— Que lui aurait-il dit?

SSnil FBTITI 33

— Je ne sais pas, moî,pDÎ<?que je le demande. Elle riait en parlant et la lumière tombait sur &«s

dents blanches. Il lui manquait une deut dont on apercevait à droite Tétroite place vide chaque fois qu'un sourire relevait sa lèvre; grâce à son air d'extrême jeunesse, ce défaut la faisait paraître encore plus jeune : à dix-huit ans passés, Marceline semblait toujours en train de perdre ses dents de lait.

— Et tu as vu tante Aris aujourdTiuî, Alberto^ di Petite s'adressant enfin direcfement à sa sœur.

— Tante Aris? répéta Alber te perdue dans la contemplation de Petite. Est-ce que tante Aris est chez vous?

— Maisnon. On ne t'a pasdit?... Elle habite Berque depuis cette année.

— Mme Ans a pris le parti de se fixer ici, dit Mme Devon, j'ai bien dû vous rapprendre dans une de mps lettres ; en vieillissant, elle a voulu se rapprocher de sa famille.

— Sa famille,c'est toi, Alberto, intercalaMarceline.

— C'est nous, dit péremptoirement Mme Devon.

— Pas au même deu'ré, maman..., puisque je ne Kuis la nièce de tante Aris que par..., alliance, ou quelque chose comme cela, d'ennuyeux à compren* dre.

— C'est la même chose.

Evidemment, c'était la même chose; il y avait ici un vivant exemple de cette similitude.

— Enfin, Alberto, ce qu'il a de sûr, c'est que tanle Aris est dans notre bonne ville et qu'elle avait deaiand'" à ce que tu passes chez elle avant de descendra -^ la maison. Si tu ne l'as pas fait elle va être

34 SCÈtJR PETITE

joliment eu (îoléfe, dit Petite placidement, en Jeune fille qui ne redoute les colères de personne.

— J*avais pourtant chargé Mlle Brandier de vous avertir, elle aura oublié la commission, fit Mme Devon en poursuiv/intune miette de gâteau sur la table.

— Mademoiselle ne m'a rien dit.

— Tante sera tout à fait furieuse, dit Petite réité rant cette assurance d'un accent de jubilation. Jamais elle ne crOira que tu ne l'as pas fait exprès.

— Petite, tu exagères à plaisir, repartit Mme Devon sans impatience, les pires incartades de Marceline ne parvenaient pas à Timpatienter. C'est une fa nia sie à laquelle Mme Aris n'attachait aucune importance.

— Cependant, répliqua Alberle, j'aurais aimé à U satisfaire; elle est la sœur de mon père et ma dernière parente.

— Je supporte qu'elle voulait vous adresser quelque semonce; elle est d'un caractère fort original; vous n'ignorez pas qu'elle était brouillée avec

M. Devon?

— C*est plutôt Mélite qui devait être brouillée avec le père d'Alberte. Tu te rappelles Mélite qui était chez nous autrefois avant qu'on te connaisse, Alberte? Eh bien! elle est gouvernante chez tante Aris! el elle m'aime toujours autant. Voyons, rappelle-toi Mélite qui avait déjà l'air d'Un vieux dragon à garder les trésors.

On aurait dit que celte dernière phrase contrariaU Mme Devon, peut-être lui déplaisait-il que Petite se montrât aussi enfant.

— Moi poursuivit Petite, je n'ai pas oublié Marie, ta bonne; elle demeure maintenap^ pas loin d'Irven,

S<miB PKTITK 35

mon pauvre vieux châfeau. Et voilà que lu ne te souviens plus de M»4i!e..., Mélite était chez nous en même temp-; que Popelte. Ah ! par exemple, tu le rappelles bien ï'opettt.', un petit chien crris très gentil, gros comme ça, — elle tendit le bout de son doigt, — oh! guère plus gros je t'assuie. La pauvre Popette est morte et Mélite est rhez Mme Aris; elle estméniela seule bonne dénia tante, je me demande pourquoi.

— Parce que, dit Min»î Devon, ma tanu n a >a(is doute pas le moyen de se procurer un plus ample personnel ; je la crois pauvre.

— El mo , til Petite en conHdenc\ je vais vous étonner : mais je suis convaincue qu'elie est iinmensénienl riche. J'espère bien quelle adoptera Alberto.

- — Petite, ne déraisonne pas davantige.

— Non, maman, fit docilement Petite. Et elle ajouta avec simplicité : Est-ce que jedéi-aisonne?

— C'est vrai, reprit-elle, qu'Alberle n'a pas besoin de lante Aris puisqu'elle a nous. Tu es contente que j'aie acheté ta maison, Alberle? Quehju'un de desagréable aurtit pu la prendre, tandis que loi ou mo c'est tout pareil.

— Oui, M.<r eliiio.

— Ah! je suis Mar/eline a présent? Avant lu disais Peiite. Si c'est tout ce que tu as appris à Calais, il ne valait pas la piine d'y rester si longtemps. Pendantque tu élai> là-bas, je l'ai écrit de jolies lettres avec des conseils et des tendresses dedans, mais si mal écrites! main.ni a dit <]uo. Mîle Brandier ne te les doiinerait certainement pas a lire. C'cï>t fatigant de gritïonner, on a bien plus vite fait â* dire.

Elle avaiiça ad langue agile sur le bor<l de ses iè-

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