SOBOR
vres pour prouver la supériorité de Toutil incomparable dont l'avait douée la nature.
— Auss.i, conclut-elle, je n'écris jamais à Marc de l'Hérian; je lui parlerai! Et toi, Alberto^ n'aimeraistu pas mieux parler à noire cousin Marc que de lui écrire?
— Puisque tu tiens à établir si exactement les parentés, remarque que lu te trompes, fit tranquillement Mme Devon; si tu n'es à Ion avis qu'un peu la nièce de Mme Aris, Marc n'est pas du tout le cousin d'Alberle.
— Si je veux qu'il le soit, riposta Petite, il ne peut pas me refuser.
— Il ne te refuserait pas autre chose, dit la mère avec un regard presque doux.
— 11 est tard, reprit Petite dont les yeux s'alanguissaient de sommeil et qui picorait négligemment une énorme grappe de raisins aux grains ambrés. Ces grains sont ridiculeuient gros; après tout, maman, n'en achett z plus, ils ne sont plus aussi bons qu'ils l'étaient avant. J'aime autant la brioche du boulanger et les petits raisins de nos vignes. J'ai bien mangé quand même, j'avais si faim! Et puis, maintenant, maman, moi, j'ai très sommeil.
Elle se renversa sur sa chaise et fourra naïvement es poings dans ses yeux. Mme Devon se leva pour emmener.
— Viens, Alberte, tu me diras bonsoir dans ma chambre.
Alberte suivit la veuve et sa tille. Petite suspendue au bras de Mme Devon appuyait sa tète alourdie PUT l'épaule de sa mère.
En entrant dans la cham-bre de Marcelline, Alberte
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•iil pénétrer dans un nuage rose. La lampe suspende au plafond par un large ruban de moire abri* lait sa flamme sous un globe de cristal rose qui répaiiiiait dans toute la pièce une douce lumière leinlée d'aurore, la cheminée de marbre blanc, les rideaux, les tapis, les tentures gris de lin criblées de petites roses, jusqu'aux glaces qui reflétaient un horizon rose, jusqu'à la lingerie et aux dentelles du lit, jusqu'aux porcelaines et aux cristaux sur la table de toilette, tout était imprégné de la pâle et suave couleur sans qu'on pût savoir si elle était réelle ou enipruritée aux transparences de la lampe. Ce rose qui trissonnail partout, comme vivant dans sa pâleur, ' qui s'accrochait aux angles des choses, aninjait les statuettes aux mates blancheurs; ce flottement de lumière effacée, tendre, insaisissable, produisait un effet de douceur mélancolique et troublante. Avec l'aide silencieuse de sa mère, Marceline avait été déshabillée si vile que, lorsque Alberle se retourna, sa sœur était déjà en robe de nuit, ses cheveux frisés défaits sous un minuscule bonrîet d'enfant et répan (lus sur ses épaules comme une vapeur blonde ses petils pieds rosés nus sur la fourrure devant le lit.
— Alberte, viens m'embrasser.
£l, pendant qu'AIberte s'approchait. Petite disparut sous sa couverture de soie piquée.
— Ainsi, dit Petite bredouillant un peu et tombant de sommeil, tu ne te rappelles décidément pas Popelte? Non, M. lile, c'est tiés drôle; il y âdes gens dont on se souvient sans les avoir jamais vus. Tu n'es pas fâchée que j';iie la maison, je m'en doutais. Tu n'aurais pas dû rester si longtemps là-bas ; tues
a» ^CKtJR PF.TITF
comme une autre Alberte à présent..,, mais moi j€ suis toujours ta sœur Petite...
Et elle s'endormit. Alberte échangea un mot à voix basse avec sa beUe-mère et s'éloigna sans bruit. Quand elle fut au bout du long corridor, elle s'arré'a près du réduit obscur et glacé qui était sa chambre. La porte de Marceline était encore ouverte; la lampe planait comme un astre voiié dans l'atmosphère rose, vaporeuse. Sur le seuil se dressait la grande ombre de Mme Devon; la veuve était demeurée là pour suivre sa belle-fille des yeux; ainsi debout, toute noire devant cette chambre lumineuse dont elle semblait farouchement défendre l'approche, elle séparait Alberte de ce coin radieux. De tout le poids de sa massive personne, de tontes les forces violentes de sa volonté, elle repoussait Alberte loin du nid chaud et luxueux qu'elle avait fait à sa fille dans la vieille maisoTi dévastée.
Alt^erte entra dans sa chambre où les barreaux qui protégeaient la fenêtre se dessinaient tristement sur le ciel nuageux
Jl
— Petite, il est temps de partir : Alb^rte ne viendra pas.
— Maman, plus qu'une minute; Alberte va :<jntrer, je suis sûre.
Petite, en costume de visite, aplnlissa't son visage contre la vitre pour mieux voir dans la rue.
— Elle n'a pas l'intenlion He nou< accompagner, reprit la mère qui boutonnait avec soin ses gants : je l'avais pi évenue que nous sortirions à trois heures juste, et tu vois...
— Mais vous ne lui aviez pas dit que vous iriez chez tante Aris.
— Je ne t'en avais rien dit non plus, et tu as quitte ton cours de dessin plus tôt qu*d l'ordin;ure. Allons, Marceline, c'est trop tarder; Mme Aris serait encore plus mécontente si je lui manquais de parole à cc^nse d'Alberte.
Petite obéit à regret et le plus lentement possible; mais, une fois dans la rue, et quand elle eut renoncé à tout espoir de voir apparaître la relaid^ire, elle prit son parti en brave et elle marcha bientôt de son allure aérienne, si preste et si vive que M me Devon devait avoir ptiiie à la suivie. Mme Devon suivait pourtant, magnétiquement entraînée sur les pas de Petite. Bien des passants regardaient la mère et la lille. Petite avait la ii,ème robe que la veille, mais comme la température était plus clémente, elle avait mis seulement un collet assez ample tel qu'en portaient cette année la toutes les jeunes filles; le capuchon de ce vêtement gris était doublé de surah rose,
40 sokuH PEl'itfe;
et rose aussi comme une petite flamme était Ta rre-te de son chapeau.
— Pas si vile, dit Mme Devon quand, au détou
i une rue, Petite leva vers sa mère un visage plu.^ col' ré que d'iiabitude.
< Tu vas tousser maintenant, continua- t-elle de ce Ion d'autorité dont elle ne se déparlait pis envers sa fille. Petite ne répondit que par un sourire; elle était hors d*haleine.
« L*air n'est cependant pas vif. Mais rien n'empêchera Marc d'habiter le Midi pendant Thiver, murmura Mme Devon se parlant à elle-même.
— Ohl cela me plairait beaucoup; nous aurions des fleurs toute Tannée et plus jamais froid, soupira Petite. Mais, reprit-elle d'un air déçu, Marc ne le pourra pas s'il fait ce que vous dites.
— Ce ne serait pas un obstacle, fit Mme Devon songeusement.
— Maman, reprit soudain Petite, ne trouvez-vous pas qu'Alberto est devenue .très belle?
— Non, répondit froidement Mme Devon.
— Ah! répartit Petite avec l'inébranlable confiance que lui inspiraient les moindres paroles de sa mère, alors elle est autre chose,quelque chose de très remarquable que je ne sais pas expliquer; je pensais que vous alliez le découvrir tout de suite. Nous sommes arrivées...
Déjà Petite avait sonné avant d'avoir achevé sa phrase; déjà elle était entrée avant que n'y eût rien compris la personne qui avait ouvert la porte.
— Bonjour, Mélite, n'ayez pas peur, c'est nous, dit Marceline en riant.
La y'q:V': fcmne q ù introduisait les dames Devon
ressemblait en effet plutôt à une gouvernante de bonne maison qu'à une servante; elle était très convenablement vêtue et ses manières gourmées décelaient une certaine éducation. Elle avait de grands yeux verts tout papillotants sous une coiffe noire à bngs tuyaux; ce regard soupçonneux et fureteur ne s'arrêta ni sur la jeune fille ni sur la veuve, il alla derrière la mère et la fille chercher ce qu'il ne rencontra pas et il revint à son point de départ qui était Marceline.
— Personne avec vous? dit-elle à Mme Devon tout en regardant Petite.
Mme Devon hocha négativement la têle. En familière de la maison, elle traversa le couloir et se dirigea vers une porte qui céda sans bruit sous la pression de sa main. Petite pénétra après sa mère dans une pièce froide et claire; un papier blanchâtre tapissait les murs, les fenêtres étaient drapées de calicot blanc immaculé; tous les meubles, canapé, chaises, fauteuils, étaient recouverts de housses de percaline glissantes comme de la toile cirée; il n'y avait pas un pouce de tapis sur le parquet luisant, aucun tableau ne rompait la cruelle monotonie des boiseries peintes en blanc. Et au milieu de celte clarté glaciale, était une femme d'aspect plus froid et plus rigoureux que son entourage.
Petite la salua du nom de tante Aris.
Uien ne dissimulait chez Mme Aris le ravage des années, aucune coiffure ne voilait la rareté de ses cheveux tires en ligne droite et Sf rrés derrière la tête en un chignon dur et menu, pas un brin de dentelle n'adoucissait l'angle aigu de ses traits. Elle était .vieille et Irès-malade, cependant, elle se tenait droite
sur sa chaise; ses pieds chaussés de minces souliers de satm noir s'appuyaienl sur un tabouret de bois. Elle avait sur les genoux un ouvrage commencé; ce n'était pas le tricot qui charme sans fatigue les desniers loisirs des vieilles femmes, mais une longue bande de crochet laide et régulière qui ne semblait destinée à rien et dont Mme Aris ne verrait sûrement pas la fin.
Autour de la viaille dame, comme en elle-même, régnait l'absolue tristesse, la désolation morne d'une fin de vie solitaire et inutile, absorbée dans la douleur de n'avoir rien à regretter ici et, peut-être, peu de chose à espérer ailleurs.
— Où est l'autre enfant? dît-elle après av.nr répondu aux compliments de ses parentes avec une indifférente réserve.
— Alberte n'est pas venue, répondit Mme Devon.
— Mais elle viendra bientôt, c'est certain, interrompit Petite.
— Ohl qu'elle ne se presse pas, dit la vieille dame en faisant glisser dans ses doigts raides le crochet d'acier, avançant de quelques points l'ouvrage dont elle ne se souciait pas et qui ne servirait jamais à personne.
Petite s'échappa du côté d'une galerie qui, paraîtil, conduisait dans un jardin, sans en avoir l'air. Les deux femmes restèrent seules ensemble. Mme Aris ne se donnant pas la peine de dissimuler le sujet immédiat de ses préoccupations, reprit aussitôt :
— Alberte est donc bien ce que je pensais, à la fois volontaire et négligente?
Mme Devon eut un geste vague, mais elle n'articula pa,s un mot pour :^cabjer s^ belU-fille,
— Cependant, poursuivit Mmft Aris, elle i fini par quitter cette pension ; on ne voulait plus d'elle, Je présume. Vous ne lui avez pas dit que j'avais demandé son rappel et fourni les frais de sou voyage ?
— Non, ma tante.
— C'est préférable. Nous verrons de quoi elle est f tite, dit Mme Aris qui semblait s'adresser beaucoup plus à elle-même qu'à son interlocutrice. Si elle est comme sa mère, péirie d'orgueil, de préjugés, de fiiblesse, nous n'aurons rien à démêler ensemble.
— Alberte ne ressemble pas à sa mère, fit Mme Devon
— 11 est inutile que vous la défendiez, je la jugerai bien. Mais qu'elle se le dise, s'il y a entente entre nouSy les concessions ne viendront pas de moi. J'oublierai les torts de son père. Mais c'est à moi qu'on doit des excuses : Je suis vieille et je suis l'offensée... Je ne nielaisseaait pas tléchir par des considérations de parenté, j'estime que mes plus proches parentes sont celles qui se montrent les meilleures pour moi Alberte n'a déjà pas répondu à mon désir l'autre jour , en arrivant...
— On ne l'avait pas avertie.
— Elle le dit. — Je vous communiquerai mes intentions à son égard quand je la connaîtrai mieux tout dépend d'elle, non de vous ni de moi. Elle a beaucoup à se taire pardonner puisqu'elle est la fille de François Devon.
L^ne rougcfur fugitive monta à ses joues creuses, l • crochet échappa à ses doigts tremblants, lais elle reprit d'une voix posée :
— Si elle vous avait accompagnée, je serais fîxée déjà, il me déplaît d'attendre. Enfin au'est-elle ,
qu*aime-l-elle, que veut-elle? fil. la vieille dam^? oubliant qu'elle entendait juger par elle-même.
— Elle est intelligente^ répondit Mme Devon avec effort, elle aime le luxe, elle veut sa liberté.
Mme Aris promena son regard sur la chambre :
— Elle aime les vanités, dit- elle lentement. Que dirait-elle ici ?
— Elle est tenace et concentrée, poursuivit la veuve Je ne la connais guère mieux que vous :
Elle n'aurait pu être plus impartiale, plus passive si Alberto avait été présente; tout le mondé même sa belle-fille, si prompte à l'accusation et au soupçon, aurait scruté sçs paroles et étudié son attitude sans y trouver rien à reprendre.
— Alberte aimait son père, elle a du épouser les querelles de M. Devon, car elle a la rancune persistante comme lui. Mme Devon avait, prononcé celle phrase sans presque remuer les lèvres : c'était à se demander qui venait de parler.
« Si je ne me trompe, repril-elle, elle a certaines idées dont elle ne se défera pointet certains projets très arrêtés qu'elle abandonnera avec peine.
— Alberte, maman?
Les deux femmes levèrent en même temps les yeux, Petite était devant elles. La jeune fille était rentrée avec sa légèreté habituelle ^ans qu'on s'en aperçut. Tout le monde aurait pu, sans inconvénient, surprendre les paroles de iVJme Devon, mais elle pâlit d'avoir été entendue par sa fille.
— Alberte 1 répétait Petite ébahie et n'en croyant pas ses oreilles.
— Oui, Alberte, dit sèchement Mme Aris. Approchez, enfant. A mon âge, on regarie avec des yeux
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qui ne voient plus et l'on aime d'un eœur qui ne bsf plus guère.
Petite, intimidée, s'arrêta contre Mme Devon,mais la veuve attira sa fille tout prés de Mme Aris. Montrer Tenfanl de plus près, c'était la faire admirer et chérir davantage. Et Petite resta là toute rougissante la tête penchée, une ipain hésitante posée sur le dossier de la chaise, dans une con/usion qui la rendait plus charmante.
— Ainsi, dit Mme Aris, sans préambule, nous atîendons notre beau cousin?
— Nous attendons Marc de rilérian, fit Mme Devon répondant pour sa fille, nous partirons à la can pagneaussitôl après son retour. IlfriutqueM.derHérian prépare sa randitature à Irvenet dans les environs.
— Et auprès de Marceline? — Vous avez bienfait de conserver Irven à Marceline, Clémence.
— Cela m'a été difficile ; mais Petite y tenait et Marc avait besoin d'une propriété qui l'établit solidement dans le pays et lui procurât une stabilité d'influence que sa fortune et son pouvoir ne lui auraient pas complètement donnée. Il aura Irven.
— Le château n'esl-ilpas en ruine?
— A peu près. Nous nous arrangerons, cependant, pour y recevoir cet été et on le réparera de fond en / comble pendant le voyage de noces de Marceline. Le ! mariage aura lieu à l'automne; c'est un mariage...
Ses yeux eurent un vif éclair; elle n'acheva pas.
— M, de l'Hérian est le parent de Marceline, re- -mapqua Mme Aris qui crochetait niainlenanl avec beaucoup de calme.
— C'est une nouvelle assurance de bonheur pour ma fille. Vous savez quels talents nossêdt? Marc ot
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à quelle cause il les deslîtie. Tel qu il est aujout-d'hui, Marc de l'Hér'an peut arriver à tout. Son influence..-
— Sur Marceline?...
— Ma tanle, Marc est vraiment un homme e premier ordre, il fera triompher Son parti qui eslle vôtre.
— Et Marceline l'aidera à obtenir le triomphe de mon parti?
Mme Aris se retourna vers la jeune fille. Petite Tie pensait pas à son beau cousin ni à ces hauteurs sociales vertigineuses où il allait l'entraîner ; elle se d'' sait que tante Aris était à plaindre d'être vieille, seule et souffrante, et bien malheureuse d'habiter cette triste chambre dans laquelle Petite serait infailliblement morte de chagrin et d'ennui ; il y avait une nuance dj tendre pitié dans sa voix quand elle répondit à la question amèrement railleuse de Mme Aris.
— Petite, dis adieu à ta tante, fit Mme Devon qui se levait pour partir.
En voyant Petite si fraîche, si radieuse, avec son air confiant et bon, Mme Aris eut une émotion rapide, mais elle se contint ebdit de ce ton qui n'exprimait pas assez d'intérêt pour être bourru :
— Toujours vêtue de même ? Toujours gris et rose, rose et gris comme votre figure et vos yeUx...
Elle toucha de son doigt desséché la joue potelée de Petite.
— Avez- vous jamais trouvé laquelle vous préfériez ' des deux couleurs?
— J'aime mieux le gris, répondit gravement Petite. Puis elle ajouta d'un air de reflexion profonde: Mais c'est peut-être pour ne pas lui faire de peine^ pareil ï|n*U fet^t moinl jOUf
SaUR PETITE 47
Mme Aris, rapprochant encore de son visage mflancoliqne et fatigué le Jeune visage intimidé de Pelite, plongea son regard sceptique jusqu'au fond de ces yeux ingénus. Elle laissa aller l'enfant.
— Vous avez les yeux des Devon, quoiqu'on ait coutume de les voir dans un plus brun visage; vous avez nos yeux bien que vous ne portiez pas noire nom.
— Marceline a un Devon pour gand-père,
— Une Devon pour aïeule, voulez-vous dire. Elle a nos yeux et c'est tout. Nous verrons l'autre enfant. La verrons nous bientôt ?
—Je ne sais. Je vous ai dit qu'elle était indépendante.
— Moi aussi.
— Elle l'est beaucoup.
— Elle pourrait bien Tèlre moins que mol en un de compte, dit la vieille dame avec une imperceptible contraction de son front aux grosses rides, aux sourcils décolores.
— Si c'est être capricieuse et trop indépendante de garder une robe usée pour n'en pas demander, une neuve, s'écria Petite les yeux animés, les joues en feu, de travailler pour éviter de la fatigue aux autres de valoir mieux que tout le monde, Alberto est plus indépendante que personne... que personne ! répéta- L-elle sur un ton de défi, obéissant à un inconscient instinct de justice violentée...
Mme Devon n'essaya point de l'interrompre : dans sa généreuse indignation, Petite plaidait sa propre cause mieux que celle d'Alberte...
— Adieu, Marceline; Clémence, tjuand li^ moment Rem-VQjcvQ^JIt vonn pcrir.iî ftu «nfftt frAlh<*rtôDBVortk
Mélite altendait dans le vestibule; Petite prévoint une nouvelle station de si mère, s'en alla au rid du corridor regarder les pigeons perchés sur le
t voisin, et ces pig<^ons amusaient extrémemen,
Lite.
Mme Uevon et Mélite turent un instant silencieuses lUtes deux.
Enfin Mélite dit en désignant d'un geste subtil la ;K>rte vilrée :
— On a des idées qu'il ne faudrait pas, on pense à qui r^>n devrait oublier.
Mme Devon ne se rembrunit point.
— Miidame, il valait mieux la laisser là-bas à' tout prix.
— Je ne le pouvais pas.
— Elle rentre au plus mauvais moment, dit Mélite s.xouant sa tèle soucieuse.
— Elle n'aura pas envie d'y rester.
— C'est à savoir.
— Elle n'a pas voulu venir avec nous aujourd'hui
— Mais elle viendra demain ou une autre fois, Oxl Mélite inconsolable et entêtée dans son pessimisme.
— Elle viendra bien préparée, Mélite. Elles ne s'entendront pas.
— 11 faut se défendre, fit sourdement Mélite avec un regard ardent du côté où Petite avait disparu. Madame, il y a bien des méchants, il y a des gens avides, insatiables, il faut se défendre... Elle est de ceux-là qui n'ont point de rien et veulent de tout beaucoup.
Mélite posa la main sur la manclio de Mme Devon dans une sorte d'appel muet. La veuve était fière, cependant elle ne souffrait pas de cette familiarité;
SOETTB PETITE 49
elle pou??sa dourpment vers la vieille bonne Petite qui venait de s'avancer et lui dit :
— Embrasse donc Mélite, Marceline.
Céta t là une des occasions où lu veuve ne pouvail se substituera Petite pour fair.* <e qui ennuya l probablement l'enfant ; mais toutes les condescenda •ces de la hautaine Mme Devon ne valaient pas un baiserde Marceline... Petite tendit avec indiffërenfe ses joues en tleur à Mélite qui, dévotement, l'embrassa.
— Soyez tranquille, mon joli agneau, marmota la gouvernante, nous ne permettrons pas qu'on vous dépouille... Nous saurons arrèler les méchants. — Madame, elle est encore notre agneau frisé qui se laisserait tondre... Et rieuse aussi. Vous rappelezvous, madame, le jour de ses quatre ans. quand elle à demandé, en regardant mes rides, si Ton avait toujours la peau chiCfonnee quand on était vieuse?... quand on était vieuse!... répéta-t-elle toute pâmée.
Et ce souvenir puéril détendit en un sourire la bouche sévère de la veuve. Mélite resta sur le seuil de la porte pendant que Mvne Devon s'éloignait avec sa fille. Petite marchait, preste comm<^ un perdreau, son ped touchait a peine le pavé inégal de la rue ; elle s'en allait toute joyeuse, toute blonde et rose, toute brillante sous un rayon de soJeil qui venait d(.' percer la brume. Et, suivant d'un regard mouille cette vivante incarnation du bonheur :
— Ça pauvre!... soupira la vieille.
..... Ce soir-là, Petite était affairée, distraite et mystérieuse. Et ce soir-là aussi. Petite apprenait à tiicoter; le souci de cette initiation pouvait bien être
our quelque chose dans l'agitation Me ses esprits.
50 SGEUK PETITS
Après avoir ramené sa fille, Mme Devon était allée écrire dans sa chambre; les deux sœurs travaillaient assises côle à côte sous la lueur d'une grosse lampe. Petite devait Irava lier beaucoup, elle avait Tair de dépenser une force physique considérable dans le maniement de ses aiguilles, on se serait attendu à la voir suer à grosses gouttes.
— Alberte, disait-elle de temps en temps, est-ce qu'il ne faudrait pas retourner mes aiguilles? d'abord elles ne sont pas assez pointues et c'est pour cela que la maille manque; prête-moi les tiennes, je t'en prie...
Alberte opérait complaisamment l'échange désiré, et Petite, les lèvres entr'ouvertes, soufflant très haut, installée dans la position la moines commode et la plus pénible qu'elle eût pu inventer (elle jugeait sans doule cette mortification indispensable à la réussite de son épineuse entreprise), poursuivait le cours de ses efforts infructueux et de ses réflexions judicieuses.
— Geia ne va toujours pas. Mais, Alberte, m'as-tu bien montré*? Ensuite, est tu sûre de savoir tricoter loi-mème?... Tu n'as rien perdu en ne venant pas îhez tante Aris, elle était au fond de méchante hu* meur et Mélite un peu folle. Penses-lu, Alberte, que je sois positivement obligée d'aimer beaucoup Mé-
ite?... — Pousse donc, s'il te plait, mes cheveux en irrière, ils se fourrent dans mes yeux et si, par nalheur, je posais une seconde mon ouvrage... — v^es pigeons de tante Aris étaient tous ridicules; ils :e faisaient des mines 1... Et pas une jacinthe fleurie "Uez elle... — Bon» encore une maille de par;ie! leujfc-lli la rattrapei* ^ C'é«t locompréensible qiie»»»
SŒUR PETITE 5t
faisant point démailles, je U-ouve moyen d'eo défaire. Crois-tu que cela n'irait pas aussi bien avec une seule aiguille ? ou que cela ne serait pas mieux si l'on en mettait six? Tu te figures réellement qu'en répétant tout le temps en rond ce que tu appelles la maille, ça tinira par être un bas?
Elle regarda avec incrédulité le tissu épais, embrouillé, sans forme et sans consistance, auquel avait donné naissance sa plus diligente industrie.
— Un vrai bas, poursuivit-elle d'un air rêveur, avec un talon, un bout de pied, les choses difficiles qui rétrécissent, la marque rouge et les cordons... Non, ces affaires là ne se tricotent pas en même temps... Un vrai bas, je veux dire, qu'on puisse mettre, un bas complet en bonne grosse laine bleue qu'on donne à un vieux pauvre pour que le bon pauvre ait chaud et que le bon Dieu soit content.
Elle s'interroaipit, jeta à l'autre extrémité de la cliambre les aiguilles pèle-môle avec la laine destinée à un si édifiant usage et elle vint se percher sur le bras du fauteuil qu'occupait Alberle, elle passa ses bras carressants autour du cou de sa sœur.
— Je sais ton secret, dit-elle.
— Quel secret / demanda Alberte étonnée.
— 11 faut que je t'en parle ou que j'étouffe.
— Alors, dis ûien vile, répliqua la sœur aînée, persuadée qu*il s'agissait d'un des soucis incomparables dont le chemin de Petite était semé, dis vile
ivant d'avoir étouffe.
— Il n'y a pas de quoi rire, déclara Petite, et si lu nem'écoutes pas, il y aura de quoi beaucoup pleurer ; mais tu vas m'écouter, Alberte, proaiels- le pour ronim^ncer.
— Enfin, sœur Petite.,.
— Tu m'as caché tes affaires, dît Petite d'un ton de reproche; je ne te cache rien, moi.
Ce moi dont Petite émaillait ses discours, q.u*elle ramenait sans cesse en scène, n'avait rien d'irritant ni de présomptueux; ce n*élait pas un moi égoïste, vaniteux, épris de lui-même, écrasant tout de ses prétentions absurdes ou exorbitantes; non, c'était un moi plein de naïveté et de douceur, il était parfois plaintif comme s'il demandait grâce pour son ignorance et sa jeunesse. On aimait à l'entendre revenir, on le saluait en ami.
Pour toute réponse, Alberle, caressa les cheveux ébouriffés de sa sœiir.
Décidément Petite n'était pas elle-même; lesémo- Uons de son premier tricot avaient eu une influence néfaste sur sa cervelle.
— Je n'ai rien à cacher, fit Alberte.
— Ce n'est plus à moi qu'il faut le dire.
— Qui t'a si bien renseignée?
— Tu ne le sauras pas, jamais. Aujourd'hui deux dames causaient de toi, — il y en a une que tu n'as pas encore vue, — et l'autre racontait que tu avais des projets.
— Oui, j'ai des projets.
— Ah!...
— Mais on ne peut les connaître puisqu'ils ne sont pas arrêtés.
— Us le sont! Tu veux être religieuse, et cela me fait trop de peine.
Ses yeux se remplirent de larmes qui fendirent le cœur d'Alberte.
— Religieuse? repéta Alberte avec stupéfaictlon. ^
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Ma pauvre sœur Petite qui a pu te faire supposer?... Mais Petite continuait en s'exaltant:
— Oh I je sais très I)ieii à quoi m'en tenir, je n'avais pas compris tout de suiie ; maintenant, c'est fait. Mais je ne veux' pas, tu entends, Alberte, tu ne seras pas reli odieuse... Dis que tu ne le seras pas, supplia-toile en se laissant glisser sur le fauteuil à côté d'Aïberte.
« Albprte, c'est une fa 'itaisie qui t'est venue comme CL'la, en Tair; moi, j'en ai quelque fois aussi... Tu n'as pas besoin de rire, surtout quand j*ai tant de chagrin.
— N'aie plus de chagrin, ma petite sœur, je n'entrerai pas au couvent, je n'y ai jamais s<mgè.
Petite secoua la tète, ce qui envoya tous ses cheveux dans la figure d'Alberte, et Alberte n'tsssya pas d'éviter ce voile soyeux.
— Si, tu vas songé ; seulement tu reconnais que ce n'était pas raisonnable. Et si tu t'obslinais, je ne me consolerais pas. Nos maîtresses de l'Incarnation, tu te rappelles comme elles étaient saintes et détachées de iout? Il n'y avait plus pour elles ni parents ni amis, plus déplaisirs, plus de fleurs roses pas même des blanches, plus de rien...
« Je ne veux pas que tu sois comme l'une d'elles...
— Petite...
Mar.eline parlait vite, d'une voix oppressée, elle avait pâli, ses yeux, devenus profonds, exprimaient ia terreur.
— C'est comme s'il fnllait que votre âme habite un endroit pareil à la chambre de tante Aris, aussi froid, aussi bien frotté. Je pleure aussi quelquefois' la nuit en^passant aux pauvressœurs qui n'ont pas
5î StEUR PETITE
un lit comme le mien, peut-être pas même un édre don de soie, — et personne qui vienne le soir les embrasser dans leur lit. Et elles auront beau attendre, se tenir éveillées, ilne viendra jamais personne, hlle baissa la tête, toute pénétrée de douleur pour les pauvres religieuses.
— Elles auront beau attendre, personne ne viendra, répétait-elle, perdue dans la désolation de cette attente vaine. Elles doivent avoir si ^froid, — au cœur surtout. Et toujours se surveiller, jamais de fou rire ni de fantaisies, toujours renoncer et toujours donner à Dieu qui demande encore... Albert ', tu ne pourrais pas, malgré que tu sois forte et sage. Reste avec moi, avec maman et Marc; Marc t'aimera.
Il-^las! pauvre petite Marceline...
— Moi, je serai si heureuse... C'est presque trop, tu comprends. Je serai riche, il paraît, et tout a fait une grande dame.
Elle rit à révocation de sa grandeur future.
— Je serai la femme de Marc, dit-elle à demi- voix . Et elle ne rit plus.
< Et pendant que j'aurais tout cela, tu t'en irais seule ot pauvre... Non, c'est assez déjà que nous ayons passé ces longues années loin l'une de l'autre. Ce que je posséderai sera à toi, reprit-elle avec énergie^ je ne garderai rien pour moi seule. C'est convenu, tu en prendras la moitié ou je te laisserai tout. — Nous serons si bien, maman, toi et Marc... et puis, moi aussi, je n'y pensais plus.
Albert e baisa tendrement le front de Marceline.
— ïu aimes Marc, Petite? dumanda-t-elle. L'enfant inclina davantage la tête :
— Je tâche 1 dit-elle avec un indéfinissable accen
— Il y a longtemps que ce inarin.'f^ e=:t déci'ié? -— Depuis toujours, figure-toi, fU Marceline. J'c-
lis encore un baby quand le père de Marc et mon pjre lui ont dit qu'il fallait m'epouser : moi à sa place, j'aurais tant ri...
f Mais lui, pas du tout, il a répondu qu'il voulait Ijïen; cela terminait à l'auiiable des aff.ilres complijuées, des procès, enfin cela arr.»ngeait tout le monde..., ei moi aussi, j'o; blie toujours. On a fixé le mariage pour Tépoque de mes vingt ans, j'étais même très en colère parce q'ie j'aurais mieux aimé me marier tout de suite; alors on m':* ?X;helé Popette et je n'ai plus rinn réclamé, j''ît*'/rs déjà presque aussi raisonnable qu'à présent.
Alberle commençait à le cra'/<dre. Elle éprouvait une vague inquiétude à la [ansée de ce mariage ainsi préparé de longue date saiîs que l'inclination des deux fiancés eût pu èlreféricusement consultée. Le sentiiuent de Marceline pour M. de l'Hérian étail visiblement des plus superficiels. Eti enfant soumise, Petite accédait au désir et peut-être à la volonté de sa mère.
— Mais tu connais bien M. de l.'Hérian?
— Je me le rappelle un peu.
— Quand l as-tu donc vu?
Petite rit de n'^'u\eau.
— Il y a d x ans..., Marc est venu à Berque avai l d'entreprendre s ui gi-a^id voyage partout, niMis j'étais malade et il n'a pa.-^ pu entrer.
— Et depuis?
— Depuiî^, plus rien. Ui^n de ni<'i, du moins, pas nièmeune photogiaphie. Tu ne vas pasme croire, dit-
.leingénument,Iuai^je suis très mal en photographie.
SCEUR PETITE
De fait, il eût été au-^si facile de représenter un rayon de soleil ou une feuille de rose flottant sur la brise.
— Par exemple, j*ai le portrait de Marc quelque part dans la maison, dit-elle négligemment, et ii n'est pas mal pour un homme.
— Pourquoi n*est-il pas revenu plus tôt? ôi Alberte.
— Mais d'abord, qu'est-ce qu*il aurait fait puisque je n'avais pas vingt ans; il a passé tout ce tempslà à voyager, à étudier, je ne sais quoi, les peuples et tout ça... 11 a vu les cinq parties du monde, il a séjourné dans toutes les contrées de l'Europe, il a été aux antipodes, à Venise, en Tartarie, à Sainl- Pélersbouig, dans les îles, apprendre comment on gouverne les sauvages... pour se faire la main. EL chaque fois qu'il changeait, il fallait que je regarde dans ma géographie.
La géographie de Petite était un ouvrage incomplet et erroné, ou bien elle avait fait mauvais usai.^o des trésors de science renfermés dans son livre, ca • »?lle n'avait que des notions confuses sur les contrée-; trangères qu'elle qualifiait indistinctement de pay^ auvages, elles habitants de la Polynésie présLvaient à son avis d'intimes affinités avec les riverain e l'Adriatique.
— Marc m'a envoyé de là-bas les cadeaux les pin baroques, les plus magnifiques, c'est-à-dire. Et de lettres... Oh I il est remarquable, fit-elle dans un gran soupir. C'est dommage qu'il ait des idées.
— Gomment? Quelles idées?
Petite s'assombrit.
— Dés idées répéta-t-elle d'un air profond.
sdBuR pentK 87
Elle ne s'expliqua pas mieux et peut-être eùt-elle été empêchée pour le faire.
— Nous aurions vécu bien tranquilles à Irven et nous aurions élevé des oiseaux dans une volière et, tous les jours, les vieux pauvres seraient venus chez nous; moi j'aime les pauvres... et les vieux davantage... Mais Mare ne veut pas. Maman dit qu'il ne serait pas un homme s'il n'avait pas de lubies.
Elle poursuivit pensivement ;
— Marc ne ressemble pas le moins du monde à M. Victor Schwab, j'aimerais à ce que tu le trouves très bien. Il est éloquent: cela me fait plaisir. Je ne comprends pas toujours ce qu'il m'écrit et pourtant je ne suis pas inintelligente, je t'assure, Alberte;je suppose que je n'ai pas l'intelligence de ce qu'il fait et de ce qu'il veut. Il est déjà célèbre; partout où il va, il reçoit grand accueil. Quand les gens parlent de lui, puis de moi après, ce n'est plus le même air, c'est comme si Ton redescendait beaucoup, tu comprends? Mais, fit-elle en se ranimant, ce mariage est un bonheur pour moi, maman ne se lasse pas de s'en réjouir. Et c'était indiqué; Marc^ Marceline, cela va tout seul.
Elle répéta très doucement: Marc, Marceline...
Aiberte était à Barque depuis trois semaines; sa situation n'avait pas varié. Elle n'avait encore dans la maison ni place fixe ni occupation précise, elle ï4e savait pas si on la ^ardait par charité, par intérêt ou affection, si elle restait là comme institutrice ou fille de la maison, en vertu de son droit ou de la condescendcince des autres, si elle y était pour quelques mois ou pour toujours. Aiberte pensait à ce qu'elle allait devenir. Tout ce qu'il y avait en elle d'énergie et de fierté bouillonnait à l'idée d'une servitude mal déguisée. Etait-il possible qu'il lui tallùt rester ici, ajouter à la gène matérielle dont souffrait Mme Devon, s'imposer dans l'intimité de la mère et delà fille, parce qu'il n'y avait nulle part d'asile pour elle? Elle se disait que le monde devait contenir de bellt^s et nobles entreprises qui attendaient des bras, une volonté courageuse^-et qu'Alberto Devon restait oisive, les mains croisées, son intelligence ne trouvant pas de carrière et sa force pas d'emploi.
Et elle était mieux douée qu'elle ne le soupçonnait, elle avait à la fois la patience et Taudace, l'ardeur et la lucidité, et cette faculté d'endurance qui centuple les autres dons. Elle s'était bientôt rendu compte que Ton pratiquait réellement chez sa belle mère une rigoureuse économie; c'était par économie que Ton avait rien changé à l'ameublement, par économie que iMme Devon n'avait qu'une bonne et, qu'avant l'arrivée d'Alberte, ell« prenait sa part des travaux domestiques. La veuve n'avait pas trompé
SntUB PETITE r«0
Alberle;ea acquérant le patrimoine de sa belle-fill(* elle avait momentanément obéré son budget et il lu. fallait une inflexible prudence pour qu'à la majori. de Petite, elle pûl produire dans son intégrité 1 fortune de sa fille. Dans ce but, poursuivi arec un acharnement conceatrc, elle se souiueU.nt à de cruelles privations. Petite seule était d'auf.orité, exclue de ce régime ; au milieu des préoccupations cuisa lisantes et laboi'ieuses dont la mélancolie pesait sur cette demeure, Petite, grâce à la vilii/ilance de sa mère et aux lieureuses dispositions de sa propre nature, menait ujie existence ensoleillée,toute Je gailé et de co:îfort, aussi différente de la vie des autres que rétait de la maison délabrée sa chambre couleur d'aurore.
Los jours, en s'écoulant, avaient accentué les impressions priniilivès d'Alberte. Elle reconnaissait en Mme Devon loul ce qui Tavail frappée jadis <■< presque épouvantée, bien qu'elle (^ùt toujours été singull.* rement vaillante ; plus qu'autrefois et sans mieux se l'expliquer, elle sentait en sa belle-mère la présence d'une force cachée, d'une puissance contenue qui lui inspirait autant d'aversion que de crainte. Elle voyait l'indice de cette fore; menaçante même lins les manières tranquillos de Maie Devon, dans son visage tristo et jaune, dans ses grands yeux taciturnes, jusque dans cette voixqui eveillaiten Alberle u 1 monde d'idées tumultueuses qu:ind la veuve di sait grondeusenient : «Pelile.... • La voix résonnait irrnndeuse, et c(> pendant Petite, si facilement effa- 'ouchée, ne l'était passouvenlavecsamère. MmeDe- 'tjn ne témoignait pas à sa fille un attachement vif et passionné: eUç l'embrassait peu, ne la cliovait
pas, la tançait souvent; mais quand Petite n'était pas là, la ipère avait un regard particulier comme si elle Frgardail en elle-même, dans son cœur^ et qu'elle y vît Petite.
Si Alberte voyait grandir l'imag-'e formidable que !ii avaient laissée de Mme Devon les souvenirs de s^-n enfance, elle retrouvait plus tendres et plus exquises lesli«?nes du portrait, un peu effacé, que sa jnémoire avait conservé de Marceline... Dans ce bref espace de temps, elle avait été invinciblement attirée, puis conquise par le charme de sa jeune sœur. Mille liens solides, vivants, qui semblaient ne plus devoir rompre, l'avaient peu à peu enchaîné*^ à celte grâce captivante qui était l'émanation d'une bonté inexprimable ; Marceline tenait désormais dans ses petites mains le cœur ombrageux d'Alberte comme elle y avait pris le cœur violent et orgueilleux de sa mère : elle pouvait librement les meurtrir, les briser, elle en pouvait faire un jouet comme des joyaux précieux que lui envoyait son fiancé.
En mainte chose, Petite n'égalait pas Alberte, elle n'avait pas l'esprit ferme de sa soeur, ni son activité intrépide, ni la promptitude d'une intelligence très pénétrante.
Mais au milieu de ces enfantillages, la foi de Marceline était assise sur des bases inébranlables et profondes; c'était un inestimable don que la jeune fiile ne devait à personne de son entourage, qu'elle avait reçu directement de Dieu...
Alberte se rendait compte de ce qui manquait à sa sœur, mais elle l'aimait ainsi, avec sa gaieté perpétuelle, ses chagrins courts et sans objet, ses malices câlines, ses pleurs pour rire et ses rires sans fin.
comme elle aimait sa figure épanouie, ses fossettes, ses rubans roses el ses jolies robes ; tous ces détails lui étaient chers parce^pj'ils appartenaient à Petite, sans eux elle n'aurait plus été Petite. Du reste, Albertene cherchait pas à s'expliquer cette tendresse, sa nature, d'une trempe vigoureuse et acérée, recelait un fond de douceur très féminine et Petite l'avait touchée au point vulnérable.
... Les deux sœurs ne se quittaient plus guère. Aujourd'hui, elles étaient sorties ensemble comme de coutume ; Mme Devon les avait conduites dans un jardin public assez éloigné de la ville. Là, Petite, toute grisée par le pâle soleil printanier, avait arpenté en courant les larges allées où l'ombre des arbres sans feuillai^e traçait un sillon délicat et mouvant. Petite, défiant Alberte à la course, avait bondi comme un chevreau heureux sur les gazons flétris par l'hiver; elle avait tant couru, tant joué, qu'on l'avait ramenée à demi morte de fatigue; en rentrant, elle s'était jetée sur le vieux coïîre à bois dont le couvercle rembourré formait banquette, elle s'était endormie aussitôt, la tète appuyée sur un pan de la jupe d' Alberte, car elle avait fait asseoir sa sœur auprès d'elle. Mme Devon, obligée de ressorti r pour une des nombreuses affaires qui absorbaien son temps et ses facultés, avait laissé là sa fille ei priant Alberte de ne pas déranger Petite; l'enfant avait mal dormi la nuit précédente, ce repos après s.» cuurse lui serait salutaire et, pour qu'Alberte n'eût pas à remuer, Mme Devon, avant de s'éloigner, avait arrangé le feu qu'on allumait encore à Tintention de la frileuse Marceline.
L'après-midi s'avançait, l'ombre tombait lentement
93 iORini rerm
dans la salie à manger, Petite continuait à donnif^ sa respiration lente, égale, n'annonçait pas nn prochain réveil. Mais ce long sommeil n'avait rien qui pût surprendre Alberto ; Petite, dont les nuits étaient courtes, avait coutume de s'endormir aux moments les plus inattendus et quelquefois dans les endroits les moins propices; elle dormait alors de si grand cœur, avec tant de conviction, une bonne foi si évidente, un abandon si confiant, qu'elle aurait désarmé le blâme le plus malveillant.
Le feu ne jetait plus que des lueurs mourantes; Alberte releva le couvre-pied de laine tricoté que Mme Devon avait étenfiu sur Petite, pijis, craignant que sa sœur n'eût encore froid, elle essaya de raviver le feu sans so déranger, mais elle s'arrêta dans son geste ébauché; la porte venait de s'ouvrir, et malgré l'obscurité, elle vit qu'un visiteur inconnu entrait sans avoir été introduit par personne. L'étranger, surpris par l'obscurité, faisait avec hésitation quelques pas dans la pièce, quand il aperçut confusément l'ombre d'une jeune fille assise auprès de la cheminée.
— Chut, dit Alberte encore dominée par l'idée qu'il valait mieux ne pas éveiller Petite.
P'un geste, elle montra la forme indistincte appuyée contre elle.
— Mme Devon est sortie, poursuivit-elle à demivoi?:, et je ne crois pas qu'elle rentre bientôt...
— Je le savais, dit-il, parlant bas comme l'avait fait Alberte; la bonne qui m'a ouvert m'a dit également que je vous trouverais ici. — Il estnaturelquc vous ne me reconnaissiez pas, ma cousine...
Alberte pensa tout à coup qu'elle avait Marc de ÏUériân devant elle.
SCEnR PETITI
11 avait donc vile adopic lo LMiiisinaju imposé par Marceline; Alberte ne resta point en arriére de courtoisie, et elle accepta la raain qu'on lui offrait; elle se détournait ea même temps pour appeler Marceline, M. Marc de THérian l'en empêcha :
— Non, non, dit-il, n'éveillez pas l'enfant.
— Ma sœur ne sera pas contente, fit Alberte étonnée, et vous...
— Moi, je suis content, déclara-t-il avec décision. D'un mouvement rapide et silencieux, il attira à
lui une chaise et il s'assit à deux pas d'Alberte. La jeune fille fut touchée des excessives précautions qu'il prenait pour ne point troubler le sommeil de Marceline; peut-être savait-il aussi, puisque la bonne l'avait si bien renseigné, que si on réveillait en sursaut, elle aurait probablement grand mal à la tète.
— Elle est votre sœur? reprit-il.
— Mais oui, dit Alberte, avec un léger sourire.
— Elle n'est pas la fille de M. Devon?
— Mais non, fit-elle celte fois sans comprendre. Il devait pourtant être dûment instruit delà parenté de sa future femme. Mais elle se dit qu'il avait voulu sans doute discuter le lien qu'elle venait de revendiquer à la légère.
— Elle n'est pas beaucoup ma sœur, en effet, ajouta-t-elle.
Elle reprit : Nous ne vous attendions pas si tôt.
— Non, répondit-il, j'ai quitté un peu brusquement, à Rome, mon compagnon de route. J'avais bâte de me retrouver a Berque, et maintenant, il me semble que je ne me suis pas encore asseï pressé.
Que dirait-il donc quand il verrait Petite dans sa
64 SCEUR PETITE
grâce et son innocente beauté? La chère dormeuse n*ctait pour le moment qu'une masse un peu informe; sous la couverture dont on l'avait emmaillotée, sa main seule passait, sa petite main retombait languisante, grande ouverte comme si elle abandonnait quelque chose.
M. de l'Hérian dit d'un ton ému avec beaucoup de respect et de douceur :
- — Nous reparlerons du bonheur que j'attends ici tout à l'heure, quand ma tante sera auprès de nous.
Alberte sentait s'évanouir la méfiance que lui avait toujours inspirée le fiancé de Marceline, et, par une impression analogue, la réserve qu'il avait primitivement montrée semblait irrésistiblement se fondre s'il était aussi bon avec elle, que serait-il pour Petite? , Petite avait dit vrai, Marc de THérian était quelqu'un.
Quoiqu'il eût peu dépassé la trentaine, il n'était peut-èire plus assez jeune pour elle... Cette fois, par basard, la rumeur publique ne s'était pas trompée, non seulement il était distmgué et il avait grand air, mais il paraissait aussi richement doué que soigneusement cultivé. Les yeux d'Alberte, accoutumés à la nuit, distinguaient les traits et la personne de Thomme qui serait bientôt son frère, avec sa tète fermement modelée, sa barbe blond foncé aux reflets de cuivre, ses cheveux blond fauve, bourts et druS comme une soyeiise fourrure, ses yeux bleu sombre; s'il n'avait pas la classique beauté d'un jeune dieu, il faisait un homme jeune et fort, plein d'ardeur intelligente et de vie.
— Puisque vous connaissez mes plans, reprit-il
VOUS connaissez aussi l'autre raison qui rendait ma présence nécessaire à Berque? Ma tante vous a dit...?
— Oui, ma sœur, plutôt.
— En était-elle instruite avant vous? J'avais cra comprendre que vous et ez au courant de mes projeta et que vous ne le^ approuviez pas tous.
— Moi? On m'a dit que vous aviez des projets ef c'est tout, fit-elle se rappellant que Petite avait mentionné le sujet comme si Marc eût été sur le point d'embrasser une profession inavouable.
— Ma cousine, ne faites-vous point l'ignorante? Esti\ possible que Ton vous ait à ce point tenue à l'écart de choses que vous semblez si apte à saisir ? Je crains plutôt que vous ne m'ayez pas pardonné mon choix et que ma carrière politique vous inspire Téloigneme.it qu'éprouvent pour celte voie les femmes sans ainbition? Ne pouvez- vous voir qu'il ne s'agit nullement d'une ambition? Ne soupçonnez-vous pas qu'un homme actif, riche, sans obligations précises et sans attaches, n'a p-js le droit de jouir oisivement des biens qu'il n'a pas; gagnés, qu'il a le 'lavoir absolu de mettre sa fortune, son éneririe, son temps au service de la cause juste qui a le plus besoin de lui et que ses facultés pourront le jnieux seconder... qu'il doit oublier ses goûts, que, pour avoir le dangereux honneur de servir son pays, il ne faut pas compter les humiliations, qu'il faut porter son drapeau sous l'orage, en marchant quelque fois, hélas! dans la boue, mais cette boue ne salit pas l'honnête homme... C'est un rôle d'abnégation sans recompense au lieu de cette course effrénée vers le pouvoir que vous avez peul-ètre reiioulé de me voir entreprendre. N'esl-cc pas? vous n'aviez pas envisagé ce
66 sàRUR pi;:tite
point de vue?... Je savais bien que si je pouvais vous parler un seul insLani à cœur ouvert...
Il avait peu à peu élevé la voix en un murmure 8 icore bas, m^is passionné, et cette voix éveillait e 1 Alberte un écho. Mais plus elle entendait Marc, plus elle trouvait Petite trop jeune pour lui...
— Moi aussi, poursuivit-il, j'ai reculé devant la route* qui, disait-on, m'était nettement tracée par mes aptitudes. Que n'avais-je pas celles plus enviables d'un savant, d'un bon soldat ou d'un bon fermier! Je voyais de lourds sacrifices pour un bien douteux, un but incertain; je voyais chaque éch^c nuire par ma faute au nom que je défendais, chaque succès entraînant son équivalent d'injuies et de haines. La ireuiière fois que j'ai sérieusement parlé eu pubhc, vous avouerai-je que j'attendais le résultat de l'épreuve avec un secret espoir bien différent de celui que m-atlribuaient mes meilleurs amis; la tentative, si elle échouait;, pouvait couper court à cette carrière qui m'obséddit comme une vocation douloureuse et je pensais que, si le « djn des langues » m'était refusé, je pourrais vivre à ma guise, sans dépenser ma vie pour donner à tous le droit de me diffamer. Mais quand j'aiélé é!i f .ce de ce^ gens qui m'écoutaient, j'ai senti, fît-il avec un sourire, ma vocation m'étreindre, — mon Dieu! je n'ai jamais dit cela à personne, mais n'est-il pas raisonnable que je vous le dise à vous? — je n'ai plus songé aux ingratitudes, ni aux insultes, ni aux trahisons, ni aux dessous humiliants de la tragédie, j'ai vu des hommes qu'il me fallait convaincre, et, dans l'emporlement de cette œuvre, dans le sentiment d'avoir vaincu mf»g hiiriitçU»*». dompté lo8 ?*^^^fRt.«il1rt<*•^ ^^ U\\H iii»é*.
jugés, d'avoir pe it-èlre pour toujours, substitué dans leur cerveau rebelle ma pensée a la leur, souîuis eur foi à la mienne, dans Tabsorplion de mon èlre ar une idée dont je voulais le triomphe et dans le ijonlieur inliine presque sacré de ce triomphe obtenu de vive force, j*di reconnu que ma vocation était impérieuse, qu'elle serait nijîtresse de moi, — et qu'elle me réservait des joies aussi pénétrantes que ses amertumes.
< Je n'ignore pas, reprit-il, les imperfections qui font de moi un instrument très indigne de ma cause. Et les défauis que je connais le mieux sont encore c-Ux qui m'inquiètent le moins : on peut armer une place trop fdible, mais combien facilement est prise celle qu'on croyait à tort as.^ez défendue... J'ai reçu néanmoins une sanction si auguste qu'elle est un ordre de marche sans appel...
— Et vous avez obéi, dit Alberte avec enthousiasme. Vous auriez pu vivre lieureux, paisible, honoré, et vous n'avez pas voulu... C'est beau, c'est bien, c'est une noble résolution. Vous avez vu toutes les déceptions qui vous attendaient..., et vous les avez acceptées. C'est beau, vous dis-je, votre femme sera fiére Ce partager...
Elle s'interrompit.
— El moi, dit-il dans un élan qui devait être très rare chez lui, je suis complètement heureux puisque vous adoptez mes vues, non par ignorance, ni comme tant d'autres femmes l'auraient fait, par convoitise des biens les plus creux et les plus mensongers qui soient au monde, mais par pur dévouement. Pardonnez-moi, j'avais craint..., oû m'avait dit que
A/iuo UeVOd VOUB aim«iL Irup^ qu'cH** v >Uf a\ jit i ifl"
08 SOEllR PETITE
jument gâtée, et qu'avec autant de cœur que d'esprit
— vos ennemis n'auraient pu vous refuser cela, — vous n'étiez qu'une enfant. Et, je ne sais comment, d'après ce que m'écrivait elle-même ma tante, ces absurdes racontars m'avaient paru vraiéemblables. J'avais renoncé aa bonheur d'avoir une femme qui partageât mes préoccupations sinon mes travaux, qui se réjouît de mes succès, me soutînt dans mes revers
— et que j'aurais encore avec moi et pour moi si je succombais, si mes peines ne me conduisaient qu'à une chute définitive... — Que j'étais fou de craindre! Vous me causez tant de joie, dit-il avec une effusion que rendait plus frappante sa fervente gravité. Pardonnez-moi, j'aurais dû deviner que c'était des inventions pitoyables. Il n'y a pas jusqu'à votre nom qu'on n'ait dénaturé, je m'étais figuré qu'on vous donnait un nom enfantin qui me déplaisait; moi je n'ai pas besoin d'une enfant qui serait ma femme... je me figurais qu'on vous appelait toujours Petite.
Elle se leva presque violemment pour lui imposer silence.
-r Vous n'êtes pas Marceline? fit-il avec un accent étouffé.
Marceline, c'est moi, dit une douce voie endormie.
L'enfant se souleva, frottant ses yeux ébahis ; avant d'avoir rien compris, ni reconnu personne, elle dit l'un ton pacifique :
— Marceline, c'est moi : c'est moi qui suis Petite ..
— Alberte, occupez-vous donc, Je vous prie, de ces ' raccoiniiiodages, ils devraient ôu-e lerniinés, mais Lise j nettoie la maison et Petite n'a pas encore fait sa promenade.
Alberle posa le livre qu'elle lisait depuis quelques minutes, son regard alla de Mme Devon, qui lui par lait, à la volumineuse corbeille que la veuve avait déposée sur la table.
— Je m'en occuperai ce soir, répondit la jeune fille, je veillerai s'il le faut, je veille aisément, vous savez: mais cette après-midi, j'ai rintcnlion d'aller voir Mme Aris.
Mme Devon ne répondit pas d'abord.
— Vous avez raison, dit-^lle enfin, vous auriez dû faire cette visite depuis longtemps.
— Je trouvais préférable d'attendre que ma tante me d&maïKlât, n'était-ce pas aussi voire avis?
— Mon Dieu, Alberte, vous prenez si mal les avis, que je vous en donne le moins possible. Du reste, le caractère de ma tante est trop inégal pour qu'il j^oit facile de prévoir ce qui pourie la mécontenter ou la satisfaire. Votre ligne de conduite a peut-être été la bonne.
— Mais ce n'est pas une ligne de conduite, fit Alberte vaguement irrilée.
— Je n'ai pas revu Mme Aris depuis Tentretien dont je vous ai n^ndii compte et j'ignore dans quelles dispositions d'esprit elle se trouve. Quoi qu'il en soit, votre démarche ne saurait produire mauvais effet,. uiais je ne pourrai vous accompagner.
70 SOEUR PEUTB
— Ah! dit Alberte, j'avais pensé...
— Non, j'ai un rendez- vous au parc avec Mmes de Sâinl-Loais. Demain, si vous voulez...
— Je vous renïercie, répondit Alberle après avoir réfléchi, j'irai sans vous.
Mme Devon se retourna vivement. Elle reprît, se contraignant à parler :
— Je ne sais s'il vaut mieux vous prévenir, mais ma tante est fort difficile à comprendre et, par-dessus tout, soupçonneuse à l'excès. Ce qu'elle possède, — elle rie m'a jamais dit si c'était peu ou beaucoup,— lui semble toujours le but de tentatives intéressées; elle a l'idée fixe qu'on en veut, non à son affection, mais à son héritage. Peut-être n'aura-t-elle pas cette défiance à votre endroit, rie vous en tourmentez pas et, pu>sque mes paroles vous déplaisent, tenez-les pour non avenues.
Mme Devon s'arrêta, puis contmua lentement :
— Voyez- vous, d'après mon opinion, Mme Aris en est toujours à ses anciens griefs corilre votre père; avec l'obstination des vieilles gens* elle voudrait avant tout que vous preniez son parti dans ses antiques querelles qui, même pour elle, devraient être toûibées en poussière.
— Bien, fit brièvement Alberte.
■— Ces concessions sont faciles à votre â^e; et M. Devon avait sans doute quelques torts...
Le front de Mme Devon se rembrunissait chaque fois qu'elle parlait du père d'Alberte, de l'homme dont l'insouciance l'avait plongée dans un gouffi'e de soucis meurtriers; et quand il était mort, il avait fallu habiller Petite de noir, elle qui avait porté en blanc le deuil de son père,..
ÇqtyR PETITE 71
— Décidément, Userait plus convenable que j'aille avec vous.
— Non, je ne contrarierai pas vos projets.
— Nous préviendrons en passant Mmes de Saint- Louis.
— Je vous remercie, mon parli est pris, j'irai seule.
— Comme il vous plaira, dit Mine Devon avec indifférence.
A ce moment, Petite, toute «équipée pour sortir, npparut dans rentre-bâillement de la porte.
— Est-ce que tu viens avec nous? dit-elle en voyant Alberte se lever. Tant mieux. Laisse cette couture en repos; je me dem-Hidecoiiunent vous trouvez toujours à repriser : moi, je ne sais pas ce que c'est qu'un bas usé... Si tu veux, je t'aiderai ce soir, j'aime à coudre et j«^ sais un peu.
— Alberte va ch^^z Mme Aris, dit Mme Devon.
— Toute seule? oh I fit Petite qui ouvrit de grands yeux.
En rendant au courage de sa sœur un juste tribut d'admiration, elle se félicitait évidemment de n'être point à la place d'Alberte.
Un quart d'heure après, Alberte laissjjit sa bellemère et sa sœur auprès du parc où les attendait la séduisante et aristocratique société de Mmes de Saini- Louis et elle poursuiv;nt sa course dans une autre flireclion.
Depuis plusieurs jours, la famille Devon était renflée dans Tordre habiluel. Après une courte visite, M. de rilérian étail allé à Paris où l'appelaient d'urgents intérêts. Il reviendrait bientôt préparer son élection de député, oar il voulait entrer au ParleuienL
BOBUll
cet automne. En attendant, toute la famille se réunirait à Irven, mais Alberte ne savait pas encore si elle ferait partie de toute la famille.
Marc ne s'était pas excusé au sujet de la méprise que lui et Alberte avaient seuls connue. Il avait traité Alberte avec une cérémonieuse courtoisie bien différente de l'affection qu'il témoignait à Petite. Petite s'était montrée intimidée et silencieuse devant son cousin, elle avait grand'peur de lui, elle semblait avoir peur aussi du bijou qu'une main royale avait offert à Marc pendant ses voyages, et que Marc avait à son tour donné à Marceline; elle contemplait souvent d'un œil perplexe le gros joyau qui, sous le moindre rayon de lurmière, lançait des fusées de blanches étincelles ; cette bague disait à Petite des choses qu'elle ne comprenait pas ou qu'elle n*aimait pas à entendre. Elle avait demandé tout bas à sa mère s'il fallait qu'elle la gardât pendant la nuit, elle craignait peut-être que ce poids ne la gênât pour s'envoler dans ses rêves. Elle demanda également si l'on n'aurait pas dû se mettre à genoux pendant que Marc leur lisait une lettre à lui adressée par celui qui, aux yeux de Petite, était après Dieu le maitre du monde; enfin elle était désorienlee.**
Marc avait été parfait pour elle, 11 ne Tavait nullement tourmentée de ses plans d'avenir. Après cette première effusion qui avait eu Alberte pour objet , inconscient et témoin involontaire, il s'était refermé.
Il se plongeait dans une vie de travail sans trêve , il donnait à chaque détail te soin, l'ardeur, l'attention requise, mais sans fièvre el sans hâte. Il était aisé de prévefr dès maintenant que sa force de rè»
>(>::.!! ! KM il: 73
sistance et d'activité serait à la hauteur d'une profession qui surpasse toute autre en dévorantes exii^ences. Aiais, eu se dépensant beaucoup, il se;fatif<uail peu et ne s ^-puisait jamais, Il y avait en lui un ressort nierveillousement trempé pour sa tâche.
Eiait-ce pour \lberte le spectacle du bonheur qui s'organisait s jus ses yeux, la vue d^s oréparaiits annonçant l'appr.x lie du f^rand événe.nent qui allait rendre Petite doublement heureuse et aimée^ faire A^lberte doublement seule?... était-ce toute autre ause secrète, mais, ces derniers temps, la jeune fille avait éprouvé un désir continuel, obsédanl, de •e réunir à ce qui lui r<jst'iit de famille, de s'appuyer, elle aussi, sur quelqu'un de son sang.
Ce besoin de protoclion éiait devenu assez puissant pour refonlep lc> su'j-.-rosdotis de son amour-propre et lui communiqu : iv(jni\. <l'atYTT»nior 4nte Aris fncu à face.
Il lui fallut toute son intp piaue pour e pas rebrou-^S'^r chemin. L'avertissement donné à contre cœur par Mme Devoii résonnait encore à ses oreilles. Q -elle intentions lui attribuerail-on? Comment sa visile serait-elle inte prêtée? Si par une cniplaisanc bien ctonnanle, et qu'e e avait paru du re le aussitôt regrett( r, NhneDevon ne l'avait pas prévenue et mise en -garde, l'empressement d'Alberle aurait pu d('nner prise aux suppositions insultantes de la vieille dame. Tandis que, maintenant, el e s'arrangerait pour que sa dignité fût sauve.
(^el engas^ement pris avec elle même, elle sOnna d'un gi^sle assez résolu.
— Mme Aris? dit elle à ia bonne qui vint ouvrir el dans lauuelle elle devina Mélite malgré les descrip-
74 SŒÛil PETITE
lions embrouillées dont Tavait gralifiôe Marceline Mélile ne manifesta p;is l'ombre d'un soupçon sur l'identité de cette grande jeune fille brune, mince el de grande allure, avec sa jaquette noire sans ornement, sa toque d^aslrakan qui n'était plus de saison. Cependant, Mélite était assez pâle et ses yeux verts, mobiles, roulèrent étrangement.
— Madame est malade, dit-elle poliment en gouvernante bien apprise, elle ne reçoit pas.
— Je suis sa nièce, fit Alberte.
— Oh! c'est tout différent, répartit Mélite, sans élargir d'un pouce Tétroite fente de la porte par laquelle elle parlementait avec la visiteuse. Je ne connaissais pas mademoiselle, et il y a tant d*intrigants qu'il faut bien se précautionner, ajouta-t-elle en manière d'excuse.
Elle soupira en songeant à la perversité du siècle; ce devoir accompli, elle continua :
— Mademoiselle peut entrer, bien entendu. Madame dort; elle a beaucoup souffert cette nuit, elle a pris du cliîoral et c^est une bénédiction qu'elle ait pu s'assoupir. Mais elle ne sera peut-être pas fâché > d'être éveillée par mademoiselle.
Alberte n^obeil pas à cette engageante invitation ; son cœur batiail d'une sorte de crainte.
— Étes-vous certaine qu'elle dort? fit-elle en pensant qu'elle n'aurait probablement pas le courage de revenir.
— Mademoiselle peut s'en assurer, dit l'obligeante Mélite. Mademoiselle peut entrer et regarder ma- ,dame dormir... et l'éveiller. J'ai beaucoup de res- Iponsabilit?^, mais je ne voudrais pour rien au montie ijnoîpster la famille. Mme Devon vous le dira.
§(teUR PETITE 75
U y eul une légère contraction de ses traits maigres, ses "doigts se crispèrent sur la poignée de \\ porte.
— Mais on vous appelle, dit la jeune fille qui so pn^parait à s'éloigner.
Il lui avait semblé percevoir le bruit que ferait une sonnette à peine agitée.
— Mademoiselle doit se tromper.
-' Mélite, fit à l'intérieur de la maison une voix épuisée, Mélite, avec qui parlez-vous ?
— Madame ne dort plus, fit Mélite. Et, sans rien ajouter, elle livra passage à Alberte.
La jeune fille enli'a dans celte chambre claire et glacée qui déplaisait à Marceline. Elle ne remarqua point les détails de Tapparlement. L'impression de froide tristesse qui s'en détachait lui parut émaner de la place où se tenait sa tante. Mme Aris n'était pas couchée, elle élait ass se dans un raide fauteuil et ne s'appuyait pas sur le coussin qu'on avait glissé derrière sa tète. Autour d'elle, tout était disposé dans un ordre méticuleux qui était mélancolique; il n'y avait auprès d'elle ni livres, ni fleurs, ni aucun (les menus objets qui embellissent la vie; on voyait qu'il ne s'agi-sail plus de vivre; la band^de crochet était pliee, elle avait fait son temps. Même le misérable plaisir de. continuer un inutile ouvrage était lini pour Mme Aris comme avaient fini pour elle tous les autres plaisirs avant qu'elle en fût réduite à celui là. La pièce avait cet aspect vide et soigneusement rangé d'une maison mise »m bon ordre avant un long voyage, tous les meubles pousses à lecart parce qu'on n'a plus besoin d'eux et qu'ils ne seivijTonl plus.
7b 8(F>UR PETltK
La fenêtre donnait au rez-de-chaussée sur un jardin; il y avait un amandier dont les mille fleurs se découpaient en une dentelle tremblaiate, à la fois épaisse et légère, sur le bleu incomparablement pur d'un ciel de printemps ; plus haut, à l'endroit où cet azur se déployait dans sa splendeur solennelle, passèrent en une volée trois grands pigeons blancs; ils flottaient au-dessus des fleurs dans Téther ensoleillé . Mais, tante Aris n'y prenait pas garde, les magnificences du dehors ne latteignaientplus; les parfums, les beautés, les tiédeurs du printemps n'existaient pas pour elle; elle en était séparée par le verre mince de ses vitres, cette barière froide et fragile suffisait. Et la vieille femme était de même séparée du monde des vivants.
Mélite n'avait pas menti, Mme Aris venait de dormir, si l'on peut appeler sommeil l'acablement fiévreux qui était son plus doux repos. Le calmant qu'elle avait pris à haute dose laissait un certain trouble dans sa pensée; ses yeux un peu vagues se fixèrent sans surprise sur Alberto.
Vous voilà, dit-elle, comme si elle reconnaissait la jeune fille.
Alberto s'approcha, mais on ne lui tendit pas la main et elle n'essaya pas d'embrasser sa tante.
— Vous voilà enfin, fit encore Mme Aris.
— Je serais venue plus tôt si j'avais su vous faire plaisir, répondit Alberte.
Ohl du plaisir...,' repartit la vieille dame sans
emphase, d'un ton indifférent aussi triste que la plus éloquente plainte. Mme Aris reprit :
« C'était à vous de juger si vous deviez venir plus tôt, 9uiourd"hui ou jamais- Asseyez-vous.
SOEUR PETTrt: • 77
Alberte s'assit sans avoir compris si Ton eût préfère qu'elle na vînt pas dti tout. En tout cas, celte parole de sa tante était un reproche et l'indice d*ua indubitable mécontentement.
— Vous regardez ma chambre, pou^'suîvit la vieille dame; il n*y a rien ici pour charmer une jeune fille; vous Bériez plus agréablement n'inporle où, à Irven par exemple. Vous êtes contente d'aller à Irven?
— Mais oui, avec Petite.
— Vous aimez Petite et vous ne la quitteriez pas?...
— Pas volontiers. Il le faudra néanmoins... dit Alberle se reprenant.
— Oui, quand votre avantage sera d'un autre côté. La société de Petite est meilleure que celle d'une vieille femme comme moi. Pourquoi ne protestezvous pas? Pourquoi ne proclamez-vous pas que ma maison est gaie et ma société divertissante?
— Je ne dis rien, fit Alberte en se redressant. Dans son appréciation sur Mme Aris, Mme Devon
avait encore gazé les choses et jeté un voile indulgent sur les aspérités du carraclère de sa tante. Mais Alberte saurait se garer.
Sans l'avertissement de sa belle-mère, elle eût été assez aveugle pour croire à un attendrissement sous celle sécheresse acerbe, assez folle pour prononcer les mots conciliants qu'attendait avidement la vieille dame, car Mme Aris avait hâte d'accuser Alberte de flatterie mensongère et de se convaincre que la jeune fille était du même levain que les autres. -Si Mme Aris avait eu un but loyal et sérieux, n'auraitelle pas parlé ouveriement pour qu'on lui répondit de même? Non, louie expansion d'Alberte aurait iu
faiiliblement rencontrél e refus et le mépris. Cette idée enflamma les joues de la jeune fille; dans sa crainte de s'abandonner, de paraître vile, elle perdit c elle franchise d'allures qui était un de ses grands attraits.
— Je voudix)is, dit Mme Ads...., je voudrais...
Elle n'acheva pas, ses traits se décomposèrent, son teint déjà si pâle devint livide ; elle oscilla sur son siège et Alberto effrayée, s'élança pour la soutenir; elle entoura de ses bras ce corps dont la maigreur la fit frémir de pitié. Pendant plusieurs minutes, la tête de la malade reposa sans résistance sur l'épaule de la jeune fille.
En revenant à elle, Mme Aris ne se dégauen point tout d'abord^ elle continua de contempler Alburle, et Alberto pensa que sa tante se mourait.
La jeune fille avait vu mourir une enfant à Calais une pauvre orpheline de treize ans, un de ces êtres irrémédiablement voués à l'isolement et à la souffrance comme Alberto Feùt été si elle n'avait possédé une indestructible vigueur. Elle avait veillé la dernière nuit cette pensionnaire qui était pauvre et que chacun abandonnait ou repoussait. En la regardant mourir sous l'aube morne et glacée, elle s'était dit que, jusqu'en cet instant et dans ce lit mal couvert l'enfant portait l'ombre du deuil qui l'avait enveloppée durant sa vie, un deuil usé et tragique, le deuil mince et navrant des pauvres. Et la même expression de sombre désolation, de tristesse sans fin, sans espoir, qu'elle avait lues dans les yeux de l'enfant était fixée sur le visage de cette vieille femme. 11 lui sembla qu'une fois de plus, la petite Louise la regardait en se sentant enfoncer, disparaîtra, mais
SCEDR PETITB 79
!«ans essayer d'ubletiir ur> secours contre l'ennemi, ni r 'clamer un sursis de 1.» niorl.
Mme Aris reprit lentement son attitude ordinaire, elle ne fît aiicurift allusion à la fitibl ;sse qui venait de la terrasser; Alb^rLe ne s'éloigna point : une iiiquiétud • plus forle que les révoltes de son amourpropre la louait à celtt^ place; elle baisii la main qu'on lui avait au début refusée.
— Ma tante... commença la jeune fille avecémotion.
— Vous ressemblez à votre p'.ro, fit tout à coup Mme Aris.
Et comme Alberle ne répondait pas :
— Qu'avez-vous, enfani ? reprit la vieille dame. Vous voilà bouleversée. Ne pouvcz-vous voir une malade sans vous évanouir?
— Vous souffrez beaucoup, je suis sûre, dit Alberte d'une voix entrecoupée.
— Oui.
— Il faut vous soigner, vous guérir...
— Me guérir?... ^
Elle regarda les branches d'amandier étalant leurs splendeurs vie;ges.
— Pourquoi parlez-vous de ce que vous savez impossible, et com ne si vous ne coiuprcniez pas que je vais mourir?
Les larmes gagnaient AlbcTte, la jeune fille les refoula.
— Est-ce que la mort vous épouvante ainsi? A votre âge, j'étais plus brave. Ce n'est que plus tard, fi'.-elle sourdement comme si ello allait pleurer; mais elle ne plonr.i njs pln>; ([nVlK- u\'t;iFl m >rte tout à l'heure.
f/impulsion qui l'avait dominée, qui, pendant une
seconde, avait eu raison de son intraitable mefiaiice disparut sans laisser de trace; ses yeux redevinrent .mpitoyablement clairs ; son esprit, un instant obsurci, reprit sa hautaine acuité, et plus rien ne décela qu'elle s'était attendrie, si ce n'est un redoublement Jj froideur et d'amertume agressive qui lira immé- 'Jatement Alberte de son émolion.
— Et maintenant, fit Mme Aris se carrant très iroite dans son fauteuil, maintenant, que voulezvous?
— Rien, répondit Albertf^ que cette attaqua directe, presque brutale, replaçait plus que jamais sur la défensive. Rien que vous voir.
— Oh! c'est un plaisir dont vous vous êtes passée longtemps.
— J'attendais que vous m'appeliez.
— Et moi, j'attendais que vous répondiez à mon appel.
— Je ne l'ai pas connu à temps.
— Depuis cinq semaines? Ne vous emportez pas, fit Mme Aris tranquillement. Vous êtes de bonne race pour vous mettre en colère quand vous avez tort. Mme Devon en sait quelque chose... Puisque vous n'espérez vraiment rien de moi, comme vous le déclarez si haut, et que l'idée de me devoir un service vous est intolérable, qu'espérez -vous faire? .
— Mon Dieu! fit Alberte, si je vous dis que je travaillerai, vous me demanderez comme Mme Devon . à quoi et pour qui? — et je ne pourrai pr.s vous nW pondre. Il est pourtant certain que je veux travailler. Et, voyez-vous, tante Aris, à Dieu ne plaise que je sois présomptueuse, mais il me semble que j'ai ce qu'il faut pour...
BŒUR PETITE 81
— Pour réussir, luggéra la vieille dame.
— Eh bien I oui, pour réussir;.ce n'était pas ce que je voulais dire.
— Mais c'est ce que vous pensiez.
— Pourquoi pas? fit la jeune fille, rougissant sous le sarcasme, pourquoi me serait-il interdit de conquérir à force de lutte et d'effort ce qu'ont les autres par droit de naissance 1
— Ainsi, vous été jalouse ? répliqua MmeAris. Et jalouse de Marceline...
— Moi? Oui, je suis peut-être un peu jalouse des affections qu'elle ne perdra jamais.
— En étes-vous si sûre?
— Et de la maison, du chez elle, qu'on ne lui prendra point.
— Qu'en savez-vous ? Et vous ne lui enviez rien d'autre?
— Non, fit délibérément Alberto.
— Si l'on vous offrait cette affection pour un temps plus ou moins bref, mais, du moins, ce foyer pour toujours, que feriez-vous de ces biens, de quoi les paieriez-vous? Tout se résume iè, vous ne l'ignorez point.
— Je les paierais de tout ce que je possède.
— Vous n'avez rien, et en disant cela, vous avez l'air di promettre beaucoup.
— Ouï, beaucoup, puisque je donnerais ma reconnaissance et ma tendresse.
Un sourire de la vieille dame la fit s'interrompre, et elle conclut d'un ton hautain :
— ... Mais je ne sacrifierais ni ma liberté morale ai ma...
— Ni voire vai\iié» dH Vmo Kri%.
Elle ajouta, mais celte foi s avec un accent vindicatif :
— Je ne me trompais pas, vous ressemblez bien à votre père.
— Tante, quand j'aurai réussi, je viendrai chez vous et je vous dirai...
— Vous viendrez quand vous «urez échoué et vous médirez : Ma tante, je n'étais qu'une sotte de vouloir me passer de votre argent et de vous... Croyez-moi, Alberte, coii^mencez parla tout de suite (et ne tentez pas une épreuve dont le résultat ne saurait être douteux.
Alberte tressaillit. Le regard de Mme Aris était attaché sur elle avec angoisse, il disait, il répétait, il criait presque tout haut dans >on adjuration muette- Mais coiiipreaez-moi donc...
Mais Alberte se maîtrisa; elle avait failli de nouveau tomber dans le piège. Pourquoi Mme Aris se faisait-elle un jeu de sa détresse, une arme des pa- , rôles qui lui étaient échappées?
— Ainsi, dit la vieille dame, vous allez entreprendre quelque chosj? Vous y êtes très décidée... Quelque chose de beau, sans nul doute; il ne vaudrait pas la peine de vous mettre à la besogne pour patau- S-r platement comme tant d'autres avant vous ; vous voilà très entichée de bien fair;)'
— C'est vrai, dit Alberte blessée.
— N'avez-vous pas encore lu que la vie est un inexorable refus?... Mettez-vous en roule, courez, tentez l'aventure...
— J'ai ma vie devant moi. Je suis forte, repartit .Alberte, je ferai le possible.
— . Moi aussi, j'ai fait ce que j'ai pu et je n© suis Arrivée à rien ; m9t force» n'ëgnlaieut pAi la» ViS^tre«|^
S'EUR PETITE i89
paraii-il. J'avais tout au moins comme vous une longue vie devant moi clla vo là finie. Mu petite, je n'ai jamais eu ni esprit ni beauté, je suis resiée veuve, r^ans enfjints, sans amis..., rien que de l'argent, une mauvaise semence qui faisait germer autour de moi le mensonge, la duplicité, et ma vie a passé comme passe la i)Ius enviable, la plus belle; vous serez peut-être heureuse, aimée, triomphante, et votre vie passera comme la mienne.
— Mais comprenez-moi doncl... Ohl cette fois, ses lèvres ne l'avaient-elles pas prononcé?... Non, c'était une nouvelle erreur d'Alberte qui, dans ce tableau d'isolement et de tristesse avait imaginé voir, non un épanchement de découragement pessimiste, mais un appel à sa pitié.
— Allons, j'aifini de vous parlerdemoi,ditMmeAris, j'ai même fini pour longtemps. Il est bien convenu que vous voulez compter sur vous seule, que vous aimeriez mieux, comme votre père vous rminer (jue. ..
— De m'abaisser, mille fois mieux.
— il n'est pas question d'.ibaissement, mais de cette soumission modeste qui sied à votre âge et à votre situation. Vous y réfléchirez encore.
— Ma tante, je suis prête à vous obéir en tout ce que je vous dois.
— Oh l je le pensais bien, en tout ce qui vous ooû-y tera peu. Connaissez- vous les rnsons qui nous on€ séparés, votre père et moi? Connaissez-vous le sujei, de nos discordes?
Mme Aris était arrivée au point culminant de seï^ manœuvres; Alberte se dit qu'ici il fallait rompre pour Thonneur de son père comme pour le sien.
--Jen»tai?iHan,fll*eU«^.8»nonquon\onpèfi»nppim
avoir torlàmes yeux ; ses opinions sont les miennes.
— Quelles étaient ses opinions?
— Entoutcas,et,queI que soit mon respect pour voua ! ne puis avoir qu'une manière de juger ses actions. Elle se leva pour prendre congé, en pensant qu'ellr aurait dû se retirer plus tôt.
— Adieu, fit Mme Aris. Ainsi, vous partez?
— Tante, dit Alberte, s*arrêtànt malgré elle, fautil revenir?
Mme Aris répondit doucement :
— Comme vous voudrez...
Elles se séparèrent.
Quand elle fut près de la porte, Alberto crut sentir peser sur elle ce regard anxieux; elle crut qu'on avait murmuré son nom : Alberto... Mais elle s'était encore trompée.
Dans le corridor, Mélite attendait, une lueur dt^ grande joie aux yeux.
— Mademoiselle s'en va? disait-elle sans pouvoir se rassasier de cette assurance. Elle suivit Alberte avec déférence jusqu'à la porte de la rue.
« Madam.e ne s'aperçoit pas de sa fitigue, continua-t-elle, chemin faisant; nous aurons une vilaine nuit. Mademoiselle me pardonnnera les précautions que j'ai prises; j'ai bien de la responsabilité, ainsi que je le disais à Mademoiselle, j'agis pour le mieux et je ne me vante guère. Il me faut garer madame des imp'Ttums et des méchants et sauvega/der les droits del . famille. Je n'aurais ouvert ni à un vo'eur M à un assassin, mais j ai ouvert à mademoiselle...
Elle s'eflara pour laiss r passer Aiberie. Et, der- ! 1ère la jeune fille, iVleliie ferma la porte d*une maiw douce et très »ûpe.
Une certaine animation régnait dans la demeure de Mnrceline. On avait descendu les malles du grenier, on vidait des armoires, on en fermait d'autres avec d*énormes clefs qu'on suspendait ensuite à un clou voisin, précaution qui devait, parait-il, suffire à dérouter les voleurs peu astucieux de Berque. On empaquetait de housses les vieux meubles qui navaient pourtant rien à craindre de la poussière ou du temps; on recouvrait les bibelots et les chinoiseries d'un voile dont la protection les aiderait à supporter les affres de rabsen'^e; enfin on procédait au cérémonial par lequel une famille respectable signale son départ pour la campagne.
Pendant que les personnes sérieuses se livraient à ce remue-ménage, Petite voltigeait de bas en haut du haut en bas delà maison. Quand on la croyait ici, elle était là, elle traversait comme un rayon les appartements eu désordre; toute grise et impalpable dans robscurilé/ puis toute éblouissante sur le seuil de sa chambre rose, elle était partout à la fois, elle montait de la cuisine, elle dégringolait du gr-inier. Au mouienl précis où elle venait de faire chavirer dans le Cellier un panier de pommes, elle émergea du salon, portant le mandarin dans ses bras comme une grosse vieille poupée, disant qu'elle Taimait et réclamant pour qu il fut du voya^je. Combien elle était gaie, ei rieuse, et joyeuse de vivre... Dans ses allées et venues, «lie chantonnait sans cesse: J'aime ma maison, j'aime Irven, — J aune, j'aime, j'aime... C'était 80D éternel refrain; eU« se le répétait à elle-même
SŒUK PETITE
q..arid il n'y avait là personne pour l'entendre. On a lait clore sa chambre comme un petit temple dont li^ divinilé voyage. El c'est peut-être parce qu'on ne sait quand les dieux reviennent, une fois partis, mais de tels soins ont toujours funèbre mine d'ensevelissement éternel. On entourait les fauteuils defourreauA gris, la glace d'un gr^and voile qui ressemblait à un crêpe, la cheminée rqsée d'une lourde étoffe de laine qui ressemblait à un drap mortuaire. La. couleur, la joie du lieu disparaissaient lentement, efficacement... On eût dit qu'elles éîaient trop bien éteintes pour refleyrir jamais, qu'il ne s'agissait pas de quelques mois, mais de toujours, que, sans transition, l'aurore devenait la nuit et qu'on n'avait pas joui du jour.
Il se trouva qu'Alberto partait aussi pour Irven. Du moins, Mme Devon lui avait demandé sèchement où en étaient ses préparatifs et si elle songeait à se pourvoir d'effets convenables en vue d'un lo.ig séjour à la campagne; dans la situation d'Alberte, ce devait être une invitation suffisante. Du reste, la jeune fille ne voulait pas arrêter de parti décisif avant d'apprendre le verdict de Mme Aris.
Son entrevue avec sa tante lui avait laissé de graves soucis; avec une agitation inquiète elle avait épié uii message qui, suivant elle, ne pouvait manquer de venir. îl était évident que Mme Aris ferait connaître si le langage d'Alberte l'avait offensée ou si elle avaitlu à travers l'orgueilleuse réserve de la jeune fille.
Les jours s'écoulèrent; la veille du départ arriva. Alberto espéra jusqu'au dernier moment.
— Il n'est rien venu pour moi?demanda-t-elleà sa belle*mère, le soir en rentrant d'une promennde ave^ Petite/^
S(KUB PETITS 87
— Non, répondit la veuve qui meltail la dernière main à la grande malle d'osier de sa fille.
— C'est que, fît Alberte en hésilant, il m'a semhé apercevoir Mélite dans la rue.
— Elle sort d*ici."
— Elle n'a rien apporté? dit vivement la jeune fi'e.
— Si... un gant que vous aviez perdu chez Mme Arts l'autre jour. Le voilà.
Alberte prit le gant d'un geste machinal.
— C'est tout?
— C'est tout, dit Mme Devon qui, par une savante lactique, contiaignail à se fermer la malle récalci- Iratite. Y avez-vou> perdu aulre chose?
Alberte médita ceite nuit sur la vanité des espérances qu'elle avait osé concevoir. Sa déception était vive. En vérité, qu'avait-elle cru? Avait-elle pensé que sa tante lui dirait : Venei chez moi, vous serez ma fille... Non, son ambilion n'avait pas été si loin; elle ne savait pas bien ce qu'elle avait espéré, elle savait seulement qu'elle avait été ridicule dans son espérance. Elle se rappelait maintenant de quel ton rigoureux sa tanlelui avait parlé et combien avait été rapide — illusoire peut-être — cette émotion qu'elle s'éiail figuré voir poindre. Et, sans Mme Devon, Al- De.'»e eût été dupe, elle l'avait été à demi et — dans sa compassion pour la vieille femme, — toute prête à mettre sous les pieds ses résolutions, elle avait failli croire que le cœur de Mme Aris démentait ses paroles, un cœur aussi chaud que les paroles étaient agressives,un pauvre vieux cœur las de sa solitude et affamé d'affection.
L4iUgn# d« çbetnin du fer qui de»ser»ttii IrreA
NS soFCR rEifrr:
s'arrêlant à une siation assez éloignée dn château Mme Devon jugea préférable de se faire conduire directement en voilure ; et, dans cette voiture fermée que la veuve avait choisie, les trois femmes prirent place. Mme Devon, fatiguée par le coup de feu des derniers prépara tifS;, s'appuyait sans rien dire sur les coussins défraîchis. D'importantes préoccupations se disputaient son esprit, mais elle semblait, c mme toujours, maîtresse de la situation, et d'elle-même. Petite, excitée par le voyage, tenait beaucoup de, place, elle se levait, changeait de coin, désorganisait les paquets pour trouver le petit châle de sa mère, courait à la portière, s'extasait sur les merveilles du j^ysage, revenait tapoter avec une inexprimable càlinerieîa main de Mme Dévon, puis prétendait qu'elle avait trop faim et qu'il fallait manger des sandwiches, car Alberto était pâle de besoin, puisqu'elle, Petite, avait trop chaud et qu'il fallait baisser les glaces, car Mme Devon était rouge et semblait manquer d'air. Elle se penchait au dehors d'une manière terrifiante pour voir si le cocher de louage n'aurait pas eul'étourderie de perdre en route une des malles attachées derrière la voiture, ou Lise, la bonne, assise à côté de lui sur le siège. Elle demandait qu'on arrêtât pour offrir poMmenl un sou à tous les pauvres qu'on rencontrait ; bien entendu, elle n'aurait voulu pour rien au monde éclabousser ces mendiants au passage et leur jeter son aumône dans la boue de la route. Elle insista hautement pour qu'on fit monter tous les sacripants en guenille qui traînaient sur le grand chemin leurs pieds sanglants et leurs loques poudreuses; bouleversée par la résistance qu'on lui opposait, elle montrait l'espace jiupcrflu qui Testait
iiis la voiture et d'sail qu'il fail-it bien leur donner la meilleurt^ place puisqu'ils étaient pauvres. Quand toute considération ■ sociale à part, on lui faisait remarquer l'état de leur personne et de leur costume : Justement..., répondait-elle triomphante et surprises au fond qu'on put èlre si borné.
Les ébats variés de Pelile finirent par distraire Àlberte des idées assez sombres qui l'assiégeaient; quand on fut en pleine campagne, elle céda à une influence magnétique de la jolie nature qu'elle connaissait peu et qu'elle chérissait cependant d'un amour profond et passionné comme un culte.
Petite avait tout ouvert en s'engageant par serment solennel à ne pas prendre froi.! et à ne plus tousser de sa vie. Le printemps s*éveillait, il promettait d'être benu et c'était le moins qu'il pût faire pour Tannée où Petite se mariait; mais ces fleurs naissantes, cette jeune verdure, ce souffle embaumé, ce pâle soleil plein de caresses, faisaient aussi à Alberte des promesses mystérieuses. La jeune fille avait été si souvent déçue... et néanmoins elle reprenait courage avec cette ténacité d'espérance de la jeunesse vaillante.
Les voyageuses traversèrent enfin une vallée qu'emplissait d'ombre verte la feuillée nouvelle; la voiture longea une avenue de tilleuls herbeuse comme une prairie; elle franchit une portail dont les battants rouilles et disjoints étaient tenus ouverts par un homme en sabots, nu-tête, aux mèches prises soulevées par le vent. Alberte vit une cour mal sablée autour de laquelle des rosiers croissaient à l'aventure, elle vit un vaste bâtiment gris dont l'aspect morose n'était pas dépourvu de grandeur;
90 SGEUR PETITE
par les fonèlres ouvertes, on distinguait des appartements vides. Autour do la maison, des arbres énormes étendaient leurs branches touffues, ils élevaient leurs cimes majestueuses au-dessus d'une aile ruinée qui touchait au château. G'éiatt l'écroulement de l'œuvre humaine sous les splendeurs triomphantes de la nature. Il régnait ici une paix sans borne, un indicible silence : on eût dit que le silence et la paix de tant d'années d'abandon s'étaient accumulés comme s'accumulaient le lierre et les herbes folles sur les pierres éboulées et la poussière dans les appartements désertés. A côté d'Irven, la propriété «ie Berque était un lieu moderne et bien entretenu ; mais Taprès midi finissait, le crépuscule n'avait pas commencé et tout semblait poétique et doux dans la grâce mourante de ce jour qui s'en allait à regret.
En se trouvant dans cette cour, devant cette maison, Alberto éprouva un sentiment si étrange, si inexplicable, qu'elle se reLourni plusieurs fois pour regarder autour d'elle et s'ussurer qu'elle ne rêvait pas.
Petite emmena sa sœur dans un ve.^libu'e très hnut dont les murailles étaient en partie recouvertes par d'anciennes tapisseries réprésentant une chasse au loup; les jeunes filles passèrent dans une salle à manger aux boiseries brunes; dans- la cheminée, la jardinière avait allumé un feu composé de pommes do pin à la résine desséchée, de sarments de vigne tordus comme des serpents noirs, de branches vertes qui brûlaient en sentant la sève.
On servit le repas sans lumière, et la famille se sépara de si bonne heure qu'il faisait encore un peu jour quand AllîfcJrle entra dans sa chambre. Celait un^
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pièce spacieuse et assez commofie, située loin de Tapparlement où Petiie donnait auprès de sa mère. Bien que la chambre fùL propre et convenablement disposée, Taimosplière avait cette odeur particulière de très ancienne poussière qui flotte dans les logis longtemps inhabités et rouverts à la hâte. Et dans cette chambre oùellen'avait jamais pénétré, dont, une demi-heure plus tôt, elle ii;norait l'arrangement et jusqu'à l'existence, Alberte fut hantée par la pensée qui l'avait saisie au moment de son entré'j à Irven ; c'était une pensée vague qu'au prix des efforts les plus assidus elle ne pouvait justifier et qui lui éch ppait complèle"nent dès qu'elb' voulait la fixer d'une façon précise. L'aspect du château l'avait frappée comme une chose entrevue dans un rèvô lointain... Était-ce dans son sommeil, dans une hallucinaiioa ou pendant une existence antérieure dont ^a mémoire n'avait conversé qu'un reflet fugitif et capricieux? En descendant de voiture, elle avait eu brusquement l'impression d'être déjà descendue à cette place et d'avoir senti sous son pied la flexion molle d'une épaisse tculïe d'herbe égarée dans le gravier de la cour, d'avoir levé sur Irven le u'ême regard curieux et iriquet, d'avoir vu près de cette grille à peine moins rouillée, ce vieux paysan à peine moins vieux c<'Urbé dans son attitude humble et gauche, d'avoir 1 rcbuché sur la dernière marche du perron plus haute (ue les autres, d'avoir eu peur des loups que les hasseurs poursuivaient sur la taspisserie et remarqué que le chasseur le plus acharné ressemblait au plus grand loup. Mais, dès qu'elle tentait de les coordonner, ces bizarres réminiscences, de nébuleuses qu'elles étaient, devenaient tout h faltimpalp w
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bles, elles glissaient pour ainsi dire entre ses doigts avec la fluidité désespérante de certains rêves; où Alberle avait vu des ombres indistinctes, elle ne voyait plus rien. La jeune fille conclut qu'elle était le joue d'une illusion dont elle sourirait le lendemain au grand jour, et elle gagna son lit.
Il n'y avait à sa fenêtre ni volets ni rideaux; de son lit, Alberto voyait les masses obscures du feuillage, elle s'endormit en regardant un arbre juste en ace d'elle, un vieil acacia dont les longs branchages, se dessinant en fumée sur la nuit imparfaite, formaient des faisceaux de phimes.
Petite entra de bon matin chez Alberto, Petite toute sautillante, aussi fraîche et riante que la lumière du printemps dont elle était baignée.
Elle courut à sa grande sœur qu'elle embrassa:
— Déjà levée!... fit-elle, sans détacher du cou d'Alberte ses bras frêles à l'étreinte si ferme et si ten dre... Moi qui complais te surprendre... Et déjà à la fenêtre aussi !... Tu n'y manques jamais, c'est ta première action du matin, peut-être avant d'avoir fait ta prière, mais pas avant d'avoir pensé au bon Dieu, Alberte, dit-elle avec un sérieux soudain.
— Non, sœurPetite, pas même avant d'avoir pensé à toi,
— Oh ! lu es bonne, tu es ma chère sœur Alberte . . . , dit Petite, radieuse comme elle Tétait toujours devant les moindres marques d'affection de sa sœur. Tu penses à moi ainsi tous les matins, avant personne.
— Avant personne, comme tu dis, fit Alberte.
A quelle autre eût-elle pu penser pour donner un peu de joie à ses tristes réveils?
S(EUR PETltK 93
— Oh ! c'est bien, répétait Petite, fais-le toujours, Alberte.
Alberte embrassa à son tour Petite dont les cheveux frisaient menu à si attrayante portée deslèvre8 de sa sœur, et Petite était délicieuse à enibrasser comme un petit enfant, tant elle sentait bon de ses ablutions matinales.
— Et maintenant, dépèchons-nous, s'écria Petite, reprenant sa vivacité... Il s'agit de* visiter Irven. Tu n'es pas prête? Je vais t'aider.
Elle se mil à trotter dans la chambre en babillant sans cesse.
— Vite! tu n'en finis plus. Tu as faim peut-être? nous mangerons en roule, j'ai beaucoup de paîii dans ma poche...
Elle frappa avec satisfaction sur sa jupe.
— Tu nMmagines pas comme Irven est beau, s'écriat-elle, fr.ippanl l'une contre l'autre comme des cymbales deux ;);mtoufles qu'elle était en train do
ranger. Je n'aurais jamais cru qu'on put être si heureuse, continua-t-elle, son cœur naïf débordant d'allégresse.
Elle joua un nou vel air de cymbales, puis elle envoya les pantoufles dans la cheminée, place qu'elb» jugea éminemment favorable à leur confort.
— Allons, ton chapeau, tes chaussures... Tant pis pour la poussière, on la brossera demain, tout à l'heure...
Elle trépignait d'impatience.
— Ah! nous y voilà... Cela n'a pas été sans peine. Elle entraîna Alberte hors de la chambre.
— Mon chapeau est là, quelque part..., par terre. Il gisait en effet en travers du chemin, elle le ra
^4 «flBTTB flÇl
massa avec sang-froid, le parquet d'un corridor étant aussi à ses yeux un endroit parfaitement choisi pour V déposer son chapeau; si l'on avait hasardé une observation à ce sujet, il est probable qu'elle aurait répondu iPourquoi'-^ Est-ce que tu crois qu'il s'ennuie?...
Et ce chapeau était de dimensions ronsidérables et Petite eut une prestance imposante quand elle en fut coiffée. Elle exhiba nue grosse clef <{ui était pa- ' rait-il, le symbole de son autorité à Irven, elle s'en mon Ira très fière et ne voulut à aucun prix se séparer de ce volumineux ustensile, même après que Texpérience eut prouvé qu'il ne s'adaptait à aucune serrure.
Les deux sœurs explorèrent de nombreux couloirs descendirent d'innombrables escaliers, essayèrent en vain d'ouvrir une quantité de portes; puis au moment où Alberte s'y attende it le moins et se croyait définitivement perdue dans ce dédale, elles découvrirent un passage vitré qui aboutissait au jardin. Petite, qui courait toujours, s'arrêta devant une porte basse, ronde, bardée de clous, percée dans la muraille. Petite dit en grand mystère :
— C'est la porte..., la porte...
Mais elle avait avalé tant de poussière qu'elle éternuail d'un air heureux sans pouvoir achever.
— La porte des ruines? je le sais, dit involontairement Alberte.
— Comment sais-tu?... s'écriaPetite stupéfaite.
— Je voudrais bien que lu me l'apprennes, lit Alberto en riant. Liiagine-toi la chose la plus singulière, il me semble par instant que jeconnais Irvon..- C'est toi qui as raison, on peut se rappeler ce qu'or n'a jamais vue
SCÈUR PETttE
— C'est pourtant sûr que tu n'as jamais vu Irven, dit Petite intri^^uée. Pas avec moi en toul cas, elà part quelques voyages, j'y ai passé toute mon enfance ava.it d'aller à Berque. Je t'en ai l int parlé que lu as linipar connaître le château aus^i bien que moi.
— C'est ti'és possible, dit Alberte alléchée 'l'un souci pai- celle explication a laquelle elle n'avait pas songé.
— Comment ne t'auraiï'-je pas parlé dlrveu, moi .{ i y suis n^^e? et quand Mélite était ma bonne .. Vais, Mélite aussi est d'Irven, elle a été longtemps gardienne du cliàle.iu...
Le nom de Mélite ne surprit pas Alberle: elle ne se souvenait pas d'avoir vu ici la gouvernante, mais r'ie associ lit sans peine l'image de Mélile avec celle da logis délabré qu'elle venait de parcourir.
— C'est donc la po^le d 's ruines, reprit Petite rassérénée; c'esl-à-dire qu'on traverse une galerie comme celle-ci et Ton est arrivé. Je n'aimerais pas à ce que nous y allions seules, et peut-être que ma clef n'ouvrirait pas très bien cette porte-là, ajoutât-elle honnêtement, mais sans que sa foi fui ébranlée quant à reflicacité de cette clef incompa'able.
— Nous n'avons qu'à sortir, nous verrons 1res bien les bâtiments du dehors.
Du posle d'observation choisi dans le jardin par Petite, on embrassait Irven dans son ensemble; les vieux bâtiments qui formaient une aile distincte possédaient même sur la roule une enlree parliculiere depuis longtemps condamnée, ils n'étaionl plus que ruines; un pavillon semblait maintenu debout par une impénétrable cuirasse de lierre. Le seul point de communication entre les conslruclions plus récentes et les anciennes devait êlre la porte voûtée el
massive devant laquelle les jeunes filles avaien passé.
— C'est joli d'avoir des ruines, dit pensivemen* Pelite en considérant son patrimoine, des ruines., et pas de fantôme dedans. — U y a encore quelque chambres par-ci par-là, la belle chambre de l'évéqu par exemple, avec un grand méchant catafalque vio let qui vous tomberait sur le nez si l'on avait V\m prudeî'ce de doimir dessous; le daisdu lit est gan de plumets échevelés qui ressemblent à*de granxie chauvesrsourjs b!anc4jes prèles à descendre vous étouffer. Nous irons là un jour avec Marc. On ne ré parera rien de ce côté. Tu sais qu'on va répar«jr ton le reste d'Irven J'espère qu'on ne me l'abimera pastrop.
Elle fronça ses sourcils blonds, ce qui ne lu- enleva nullement son air de bénignité habituelle.
— On va organiser la maison pour...biei)tôt, n.a s on ne commencera le grand bouleversement qu'après... plus tard.
Parcelle date définie elle désignait sans doute l'u' poque de sou mariage.
— J'aime mieux être loin pour ne rien voir; il me 4 s initie que i réparant, on va déranger là-dedans ^ quelqu'un à qui ça fera un grand chagrin et peutêtre beaucoup de mal... Je suis contente qu'lrven te plaise; maman n'aitne guère Irven, personne n'»ime Irven comme moi... et même loi, Alberte, ce ne peut pas être tout à fait autant.
Les deux jeunes filles s'avancèrent dans le jardin ; le vieux jardinier qui en avait la charge avait transformé le liLMi d'agrément en un terrain de rapport d'après tel iii>j(;ii;imx argument que le rapport âtait
f^OtUR PKTÎTK 97
pour lui tandis que, le château restant inliabilé, Ta- ^rénienl n'eût servi à personne. Il était évident qu'à .défaut de l'hôte fantastique évoqué par l'ima^ina- ' lion de la compatissante Petite, c'était ce jardinier que les embellissements projetés allaient affliger beaucoup et déranger dans ses revendications utilitaires, ses empiétements pleins de patience.
Le jardin avait été jadis luxeux et bien dessiné... au temps lointain où déjeunes châtelaines se penf cliaient aux fenêtres du vieil Irven, et où Tévèque jjonorait de sa présence la chambre au catafalque violet. Maintenant les allées étaient déformées ou rétrécies par la poussée envahissante des légumes, elles ne présentaient plus trace des figures géomé- \riques dont les lignes savantes avaient réjoui les cœurs sensibles qui fleurissaient dans la première moitié de notre siècle.
11 ne restait plus rien non plus des dispositions primitives; la statue d'un amour à l'air égaré lançait au milieu d'un carré de fraises sa flèche émoussée par le givre et la bise de nombreux hivers, une nymphe rococo s'obstinait à vouloir fuir de son socle branlant et ébréché sans s'apercevoir qu'il n'y avai' \ plus de saules pour proléger sa course ni personn 'pour la poursuivre; les ifs n'avaient gardé que confusément les formes que leur avaitdonnétsunmau-. vais goût suprême, presque uttendrissant. Massifs et corbeilles aviâent disparu, mais des fleurs entêtées à vivre, à s'épanouir, à embnuuier, avaie:»t i ésisté victorieusement; celles-là, malgré la saison peu avancée, fleurissaient avec une sorte de violence, étalant des couleurs ai dentés, des jets d'une sauvage exubéjanee, d'une furieuse ft*condit6.
«dEUR PEÎIÎË
Apcès Uiie course folle, dans laquelle Tagile ei robuste Alberle, aux net*fs de souple acier, ne put vaincre sa frêle jeune sœur, Petite s'arrêta, une flamme rose aux joues, les cheveux «ntix vent en un brouillard d*or, les yeux pleiiH d'étincelles.
— Irven, Irvenî... cria-l-eile c(»nt»^e enivrée. Elle s'interrompit et regarda un point du jardin
où quelqu'un marchait dans la 'direction des jeunes filles.
— M. de rnérian!... dit Alberle étonnée.
— Oui, fit à demi-voix Petite.
— Il devait venir ce matin?
— Il est arrivé dans la nuit, j'ai enten lu quandon lui a ouvert la grille.
— Tuas ^e sommeil léger, Marceline, remarqua Alberte en souriant.
— Oh ! je ne dors pas beaucoup, dit Tenfanl avec insouciance.
Elle salua gaiement son cousin sans rien montrer de celte timidité un peu triste qui la paralysait souvent devant lui; Petite était de celte race de soldats qui ne trouvent toute leur valeur qu'en foulant la terre de leur naissance.
Ils se promenèrent tous trois, mais l'allure de Petite n'était pas celled'uneraisonnable promeneuse ; son pas ne touchait guère le sol, elle planait d'un mouvement léger^ rapide et doux ; les mains déjà pleines de fleurs, elle courait à d'autres conquêtes, puis revenait auprès de sa sœur et de son cousin. Ce matin-là elle riait vraiment à la vie.
Alberte, qui admirait secrètement Petite à toute heure, se dit qu'il fallait être à Irven pour savoir combien l'enfant était Jolie. Petite avait une robe de
SOKrR l'KTlTE
CO
lainage d'un pâle gris <lc ]>er'L* iiii , loiUc constellée Je fleurettes comme si on lui avait jeté en pluie pressée un million de fleurs en niiniatuse qui se fussent attachées sur elle. Combien elle était éblouissante à côté d'Aiberte, si austèremeiit simple avec ses vètemenis sombres, sa démp.rche dère, ses lèvres obstinément closes, son visao^e grave, à la fois ardent et sévère dans Tombre de son cliap-au noir...
— îilê^st-ce pas, disait Petite à Marc pour la centième fois, n'est-ce pas qu'on est mieux ici qu ailleurs? n'est-ce pas qu'il fait bon dans ce jardin? Quand je sens l'odeu: d'herbes, de tilleuls, de bonne terre fraiche, cela me ramène à mon cher temps dt pension et je me crois encore dansle parc du couvent. Alberle, te rappelles-lu le couvent? le rappelles tu les jardinets qu'on nous avait donnés? nous avions chacune le nôtre ; nous les bêchions avec un porteplume et j'étais jalouse parce qu'il y avait des limaces sur Ion rosier et pas sur le mien ; j'ai toujours élé un peu jalouse de toi, Alberle... Ohl j'aurais voulu resie plus longtemps là-bas, on était bien... Et le rapp'jlles-lu celte jolie peliie religieuse, toute jeune, q\\ nous dit un matin: Je ne sais ce qui va m*arriv«sr, je me sens si heureuse... Elle entendit la messe avec nous, communia et, une fois revenue, mourut à genoux sur sa chaiae. Et connue on s'amusait... Te rappelles-lu quand on a voulu nous donner des leçons de baliyage; la sœur Bertille, qui était si mortitiée et qui avait tantd'esprit, disait que nous tenions nos balais comme des maillets de cro- (|uel...
A ce charmant souvenir^ son rire partit comme une fusée. La comQ^<îfTiSS^eMw?t^ Bertille (qui «BUOTKECA
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était si mortifiée) lui causait encore à cet instant un 'plais'rqiie "e lui auraient pas procuré toutes les ressources de Tesprit ancien et moderne. En l'entendant rire, Marc arrêta sur elle son regard distrait et bienveillant; il eut l'air de se demander si elle n'avait pas dit quelque chose de palpitant qu'il n'aurait point écouté.
Il viendrait peut-être un jour où Marc de THérian, arrivé au faite des grandeurs qu'il n'avait point convoitées, comblé d'honneurs et rassasié de récompenses, trouverait sa joie dans des confidences futiles semblaWes à celles qu'il n'écoulait pas aujourd'hui; son esprit rompu aux préoccupations les plus savantes, les plus dificiles, et qui porterait alors sans fléchir un poids d'écrasantes responsabilités, trouverait un délassement, un intérêt joyeux, un repos indicible, dans les récits de ce genre faits par une bouche jeune, rieuse et timide, presque pareille à la bouche de Petite. —Mais ce jour-là n'était pas venu...
Il devait y avoir un moment où toute sa vie brillante et glorieuse serait pour jamais assombrie, où les succès, les lionneurs, même la tendresse d'autres enfants nobles et bons, lui paraîtraient autant d'accessoires inutiles qui ne changeaient rien à l'horreur de la scène, — quand son unique fille lui serait prise, quand cette bouche aussi jeune, aussi tendre, mais pâlie, serait fermée par la mort dans un dernitr balbutiement d'amour pour lui... ~ Mais cette heurelà viendrait.
— Il est vrai qu'on est bien ici, dit M. de THérian, reprenant comme beaucoup d'hommes, et des meilleursy le seul point du di^cours^ qui l'avait touché ei
correspondait avec sa propre opinion. Et se toun ant vers Alberte :
« Que pensez-vous d'Irven, ma cousine?
— Elle pense comme moi, s'écria Petite. Alberte fit de la main un signe d'adhésion, mais
en voyant qu'on attendait d'elle une réponse plus positive, elle dit :
— On y respire la paix.
— C'est cela même.
Il aspira l'air avec force,
— Dans ce grand calme, poursuivît-il, on ne croirait pas qu'un ppu plus loin, les hommes s'agi lent, bataillent; on penserait ici qu'il n'est pas au monde d'aflaire plus importante que la pousse des fraisieis et la floraison desjacinthes,ajouia-l-il en d(^signant avec un sourire le bouquet de Marceline.
Alberte sourit aussi,
— Ce n'est pas précisément, dit-elle, ce qu'avançait dans son dernier article cet homme dont vous parliez avec Mme Devon.
— Oh I Alberte, murmura Petite, il n'en parlait pas maintenant, et c'est toi qui commences...
Mais Alberto continua en riant toujours un peu, — et la blancheur de ses dents éclairait tout son visage:
— La maturité des fraises et la floraison dos jacinthes ne remplissent pas pour lui de rôle prépondérant dans l'ordre de l'univers...
— Le rôle auquel ce matin, fit M. de l'Hérian, je déclare qu'elles ont large droit.
— Il semble considérer la terre comme une sorte d'arène bien disposée pour le carnage, conclut Alberte.
— Vous avez lu cet orVicle?...dil de M.derHërian
avec un coup d'œil vif que n'avaient point obtenu les boutades de sœur Bertille (qui avait tant d^esprit).
— Oui, fit Alberte sans embarras; après votre départ de Berqiie, le journal était resté sur la table du salon et vous aviez dit à Mme Devon que ce numéro renfermait un paragraphe de votre adversaire : j'ai cherché le paragraphe.
— Et Petite n'a pas eu la curiosité d'ouvrir aussi le journal?
— Oli ! mais si, s'écria Petite, je Paî déplié tout entier... J'en voulais faire un patron de robe longue pour le poupon de la jardinière... Mais je ne lis rien sans permission, ajouta-t-elle d'un ton sentencieux, en essayant de rattacher le pétale déchiré d'une anémone.
Marc sourit mélancoliquement et se retourna encore vers Alberte.
— Ces violences de X..., reprit-il. sont, ou.uneimprudence sans nom, ou une pure infamie; il tend droit à la guerre...
— Ne parlez pas de cette affreuse chose, gémit Petite suppliante.
— Mais c'est une chose belle et héroïque, au contraire, quand on Pentreprend pour la bonne cause...
— Et moi, je dis que c'est un grand péché... Une belle chose? et les blessures, et le sang ? et ceux qui meurent, — et celles qui restent I...
Elle avait pâli, toute sa joie s'en était allée.
— Quand les hommes se battent, Dieu doit souffrir... Moi j'en pleurerai jusqu'en paradis.
11 lui arrivait souvent de dire : Quand je serai en 'paradis..., elle en parlait comme d'un lieu où ell«
irait sûrement et celte supposition ne choquait nullement les auditeurs, elle leur paraissait vraisemblable. Il était tout naturel de se représenter Marceline en robe d'ange, avec des ailes très blanches aux épaules, et l'espièglerie de son visage noyée dans la pureté extatique que nous préions aux serviteurs 'ïnmédiats de Dieu...
— D'abord, moi, je soignerai tous les blessés, les Jôlres et les autres. — Et toi aussi Alberte?
— Et moi aussi, dit Maro, si...
— Alors, pjurquoi leur feriez-vous du mal pour les guérir ensuite? Tenez, c'est insensé et c'est terrible.
— Et les conquêtes, Petite, fit Marc un peu railleur, et la gloire?... tout cela n'a donc pour vous pas plus de prix que le pouvoir?
— Que votre pouvoir à vous, celui que vous aurez bientôt ? Non, fit-elle levant sur lui son regard limpide, tout cela ne vaut pas les fleurs d'Irven. Et, ajouta-t-elle, plus bas, les fleurs d'Ii ven ne valent pas celles du bon Dieu...
Elle s'échappi en fredonnant, pour continuer sa •noisson, mêlant, couipirant dans sa chanson les rieurs d'Irven et celles du paradis... Il n'y avait plus à se faire comprendre d'elle.
vif
Mme Devon dînait avec les jeunes filles quand on «pporta le courrier que, pour plus de célérité, le do mestique de Marc allait chercher deux fois par jour A au village.
M de l'Hérian passait la soirée chez un ami dans un château voisin, et les trois femmes étant seules, on avait avancé Theure habituelle du repas. Pendant que la veuve décachetait les nombreuses lettres déposées par Lise sur la table, Alberto et Marceline continuèrent à demi-voix la conversation commencée.
Les fenêtres étaient ouvertes, le soleil couchant s'allongeait encore siir les boiseries; au dehors tou, fleurissait, lilas, acacias, marronniers, cytises aux branches pliant sous les fleurs ou les promesses, faisaient à la maison un re jipart embaumé.
— Petite, pourquoi ne prends-tu pas de gâteau? chuchotait Alberte. Tu ne manges pas, nous avons beaucoup marché pourtant. Tu n*as pas goûté non plus, — et, dit-elle plus vivement, à mesure que ses
l souvenirs, en s'éveitlant, confirmaient ses doutes, tu , '\ n'as pas eu de chocolat ce matin?
Elle fit un examen rapide de la date, de l'époque
— Petite, dit-elle avec un mélange d'incrédulité e?
, (i*alar.ne, est-ce que lu jeûnerais avant d'avoir vingt ans?...
Petite, qui, sans répondre, fourrageait dans un compotier de fruits secs, s'écria tout à coup en regardant sa mère:
— Maman, wîî© lettre de tante Aris pour Alberte I „..
Si Petite, avait vraiment jeûné, c'était Mme Devof qui avait la mine défaite; la veuve venait d'ouvrir une lettre dont la vue avait accentué la teinte jaune , «ît maladive de ses traits.
A Texclaniation de sa fille, e4le glissa la feuille à peine dépliée sous le reste de sa correspondance.
— Ah! maman, donnez-la, s'il vous plaît; elle est ' bien de tante Ans, dit Petite très animée. J'ai tout de suite reconnu l'écriture. Donnez-la vite à Alberte.
— Elle n'est pas pour Alberte, répliqua Mme Devoa écartant avec précaution, avec douceur, les petits doigts qui fouillaieiit dans les papiers.
— Si, maman, je vous assure,
— Voilà l'enveloppe.
Et Mme ûevon, avec la même patience, tendit le document à sa fille.
— Alors il est question de ma sœur; j'ai vu: Alberte, Alberte... tout le long<le la page. J'ai de très bons yeux, et j'aime tant à lire les lettres des autres, fit-elle avec conviction. Maman, regardez celle-là je vous en prie.
— Tout à l'heure, dit la mère,
Alberte, qui avait tressailli au nom de Mme Aris ; suivait avidement le débat. Sur d'autres instances de Petiie, Mme Devon reprit la lettre, la parcourut d'un bout à l'autre, puis la replaça sur la table sans < rien laisser paraître des impressions que cette lecture avait produites tn elle.
— Il est en effet question d'Alberte, déclara t-ell -^
— J'espère que Mme Aris est enchantée de ma sœur et qu'elle va lui faire un joli cadeau, comme, par exemple, mon chapelet de lapis-lazuli ou même ma broche d'améthyste...
1()6 ICEUn PETITB
— Nous en reparierons plus lard.
Alberto s'interposa^ haletante; un espoir de non veau ranimé l'encourageait.
— Je voudrais savoir ce que dit ma tante, fîtelle.
— - Nous traiterons ce sujet à loisir, répondit
Mme Devon.
— Non, tout de suite, dit Alberto irritée par la menace d'an plus long -débi. J'ai bien le droit de savoir..., ajouto-t-ero d'un air tiop impératif.
Mme Devon Texamina froidement.
— Vous avez le droit, oui, tous les droits d'apprendre que vous avez offensé Mme Aris; vous vous êtes aussi peu entendue avec elle que pouvaient le craindre ceux qui vous connaissaient. Ma tante m'écrit qu'elle avait sur vous des vues dont vous ne vous êtes pas souciée et qu'elle ne fera rien pour entraver une liberté dont vous vous proclamez si éprise.
— C'est impossible...
— Vous me donnez un démenti, je crois, dit Mme Devon très calme.
, — 11 y a erreur, je veux dire.
— Vous êtes certainement mieux à mr.iequemoi d'en juger, remarqua la veuve indifféroiile.
— Madame, je n'ai pas /intention de vous blesser,.. Mais la communication que vous nie faitjs est si inexplicable, les motifs du mécontentement de ma tante si inadmissibles...
— En vérité, Alberto, on dirait que vous ne me croyez pas. "^
— Je croirai la lettre, fit la jeune fille poussée à
bout.
— La voici, dit Mme Pevon frajppant avec maos-
scrm pfcTittî i07
tria ce co;i|) décisif. Vous pouvez la lire loul entière, la ganler ri même y répondre. .
Alberte ro jgil de ses soupçons. Elle saisit la lettre l'une main mal assurée et vil dès les premières lignes que Mme Devon s'était renfermée dans la vérité slrict»'.
« J'ai vainement attendu d'Alberte, disait Mme Aris, une parole de soumission, un élan sincère des 8t=nliments qu'elle me devait en pareille circonstance.
tSanégligeiireàveuirme voir, comme je le lui avais demandé, sa profession de foi indépendante qui était à mon égard un manque de respect, enfin son départ avec vous pour la campagne ont fini par m'éc\airer sur une certitaàe que j'ai été trop longue à accepter. Il n'y a donc pas lieu pour moi de revenir sur mes décisions, ni de modifier un état de choses amplement motivé par la rupture de son père avec moi. Maintenant qu'il est trop lard pour une conciliation, vous pouvez dire à Alberte que lorsque, par votre intervention, je Tai rappelée de Calais mon inteniion étai» de l'adupler si elle justifiait les espérances que des renseignements obtenus sans doute à la légère m'avaient n tort fait concevo t. »
— Oh! madame, dit Albeile, gagnée p:ii les larmes, pouvais-je deviner ce qu'on alten lait de moi? Vous m'aviez dit...
— Je ne vous ai pas dii un muLiine je ne puisse répéter. — Petite, l lisse-nous, c )mnian(ia-t-elle en jetant un coup d'oeil sur le visage l-rrifié de sa fille.
Et revenant à Alberte :
— Vous voulez à toute force me ret.dre responsable d'un événement, qui n'a pas d'autre cause que votre Caracl'ère irascible et vos propies diif:iuts...
J08 8(EUR PBTITB
— 11 a une cause différenie, à laquelle vous n'êtes îpas étrangère, riposta Alberte, aveuglée par Tamer-
tume de ses regrets.
— Alberle, vous vous oubliez... Est-ce avec def semblables procédés que vous avez cru conquérir» MmeAris!...
— Je n'ai jamais pensé à la conquérir.
Mme Devon arrêta sur sjî belle-fille ce regard froid qui causait toujours à Alberte une sorte d'emporiement, de colère sourde, impuissante, presque de désespoir.
— Pourquoi m'a voir caché...
— Ce que je ne connaissais pas moi-même? interrompit Mme Devon, puisque Mme Aris ne m'a jamais confié ses desseins sur vous...
— Vous saviez bien qu'elle m'avait fait revenir à Berque.
— En me défendant de vous l'apprendre. Faut-il que je me procure une attestation à ce sujet? Me ferez-vous un nouveau crime d'avoir tenu une parole sérieusement exigée?
Elle se leva et Alberle l'imita machinalement. — Cette discussion est oiseuse autant que déplacée.
— Et bien! dit Albert e d'un ton de défi, j'irai chez Mme Aris, je lui expliquerai...
— Oui, allez-y I je suis prête à vous conduire... Vous lui direz que si vous n'avez pas été plus aimable c'est parce qu'on vous avait laissée dans l'ignorame de ses intentions, et que vous déplorez votre manque de souplesse, maintenant que vous connaissez le priX dont votie obéissance eût été récompensée.
Alberte, sans répliquer-oassa «levant sa belle-mère let sortit de la pièce.
SOEUR PEVITE 109
^s?i chambre.
nus dbusoe, c'était bien une
.<i!f issimalée sous des de-
>ye , oeltt' .iffe lion, qu'on
: 3\' 'ir. ii'étai ni pas des mots pour
me (1m ns un piège, ils avaient un sens
'lis, pleiii de boné généreuse..., ce regard an-
^^Oisse qu'ede avait surpris disait bien ce qu'elle avait
cru comprendre.
Kilt' aurait pu avoir un abri honorable, la prolec-
iorale d iit ell^ sentait si durement le besoin.
.- iii.ii.^.ielle Mssurée nMtnit pas non plus une
.i.i(THtion saii> imporîance, mais elle n'y pensa
i 4(j plus tard; 'n celle minute, elle se dit seulement
{u'au lieu dt? subir un esclavage qui, sans Petite,
l'aurait cent fis révoltée, au lieu d'errer chez les
autres à la reclien h-^ d'un pain qu'on ne voulait pas
lui donner, elle aurait eu un chez-elle Iranquille.
Mme Aris était disposée à accueillir maternellement Alberte, à ensevelir dans r(.)ubli les vieilles querelles... Et Alberte qui, dans sa raideur, s'était jugée si digne et si sage...
Et qu'y avait-il à faire? quelle chance d'apais.r une femme vindicative qui avait inutilement abdiqué ses rancunes, qui s'était humiliée presque devant une jeune fille [)ar un sacrifice que son orgueil ne pardonnerait jam;ds à Aiberte;!
Mme Devon avait dit a ruelli^ment vrai, une soumission de sa part Serait lâche au mouu-'nt où elle apprenait qu<'ls a .aiilag s y étaient atlarhés.
Peut-être qu'i la lougue, lorsqu'elle serait revenue I Berq'^c, Alberte pourrait, à force de concessions... .a.:^ elle eldil peu taile pour ce rôle. L'.J-v d'avoir
110 SOEUh PETITE
iié jouée, trahie même par sa belle-mère, lui était nsuppoilable, et l impossibilité de formuler contre flme Devon aucune accusation positive achevait de 'exaspérer.
Elle ne s'aperçut pas que Petite était entrée. L'enfant vint passer doucement la main sur la joue brûlante de sa sœur. Alberte resla silencieuse sous ^ette caresse timide. Elle quitta sa place, prit un vètemant à un porte-manteau.
— Tu sors, balbutia Petite.
— Oui répondit brèvement Alberte.
— J*irai avec toi, si tu veux, dit Petite du même ton incertain et craintif.
Alberte eut un geste distrait. Petite tendit k sa sœur son chapeau, ses gants, puis s'éloigna.
Quand Alberte traversa le parc, elle s'aperçut que Petite, à qui elle ne pensait plus, la suivait, humble et silencieuse. Elle ralentit le pas, l'enfant la rejoignit. Petite -examinait Alberte, avec inquiétude.
— Tu es fâchée, dit-elle à la fin, d'une pauvre petite voix tremblante.
Ses lèvres frémissaient. Tout à coup, elle se penchn sur sa sœur, se coucha à demi e;0Mtre 1 épaule d'Alberte et leva des yeux effarés. Ce qu'elle lut dans le visage de sa sœur lui fit peur.
— Mais, Alberte, moi, j'aime maman! murraurnt-elle avec un indicible accent de supplication et de douleur.
La sœur ainée se dégagea sans rien dire. Elle avail pâli à cette plainte enfantine qui demandait grâce pour la mère, qui disait inconscietnment que, pour atteindre la coupable, il faudrait blesser et peut-être tuer Marceline.
Elles sortirent du parc et marclièrent à l'aventure, mais le tiiitemenl d'une cloche attira leur attention et elles s'acheminèrent du côt»'» où résonn it cet appel.
Les jeunes filles atteignirent une chapelle de couvent dont les portes ouvertes sembl tient les inviter à entrer. Elles pénétrèrent sans bruit au milieu de quelques paysanniis agenouillées sur les dilles Ce- Wl un vendredi de Carême, on disnit l'office du chemin de Croix; le prêtre, accompagné d'un enfant de chœur, faisait les stations et lisait l'histoire des sanglantes étapes. Une grille de bois à hauteur u'appui partageait inégalement la chapelle ; de l'autre côté de celte barrière peu efficace, s'alignaient en bel ordre les vieillards auxquels la maison servait d'asile, — tous habillés de couleurs sombres, — puis le? rangs pressés des religieuses dont les vêtements gris cendre paraissaient noirs dans l'ombre. Et au milieu de cette phalange au deuil éternel, on apercevait comme une vague blanche, immaculée, causant dans toute cette ombre la sensation d'une éblouissante pureié, d'une joie surnaturelle. On eût dit que tous les lis d'Irven s'étaient donné là un mystique rendez-vous : c'était le banc des novices, — des no» vices de dernière année qui seraient sous peu religieuses. Au bord delà longue file, Tune d'elles, très jeune, grande, forte, majestueuse, dépassait de l.i tète ses compiignes; chaque fois qu'elle se levait ou s'agenouillait, son grand voile ondulait comme un juanteau royal sur si s. magnifiques épaules. On devinait une plénitude de beauté, de noblesse, de force dans cette vie qui s'était ' tTorte à Dieu, au Cl»ri-t, dans ses pauvres...
12 SUBuR fÊTilË
Les jeunes filles revinrent en silence. Au bout d' u instant, Alberte ramena autour du cou de Petii récharpe que Tenfant laissait négligemment glisee et elle dit avec effort :
— Ne te tourmente pas, ma sœur Petite, il ne s'agi pas de ta mère.
.^ans ajouter un mol, elles continuèrent leurrqute Il faisait jour, mais c'était fini de cette activité qui anime un ui^ment la campagne quand les travailleurs rentrent des champ^ chez eux et que les valets de ferme ramènent les bestiaux de la fontaine; la profonde paix du soir tombait sur la campagne. Les deux spe^rs s'avançaient la main dans la main, les y ux rêfeuseuienl fixés de van i elles; la fumée des 'loic- m^/nlait droit dans la plaine déjà assoupie, il n'y ;.r.' v;t:p1us rien de vivant à l'horizon; seules deux hiî; onicUes filaient à grands coups d*ailes dans le cie gii.^blea.
...\JVI. de^THérian s'était installé à Irven pour la période éleiîtbrale ; son mariage n'aurait lieu, selon toute probabilité, qu'après son élection... L'approche de ce double^, événement changeait rapidement la physionomie du-c^iâteau. Mme Devon mettait définitivement uh^ teigne à la longue claustration qui avait suivit son' second veuvage, elle sortait avep-^ éclat de sa retraite et de son obscurité ; elle recueillait enfin le fruit de ses privations persévérantes. et de ses caculs patients. Le produit de son économie minutieuse et opiniâtre accumulé pendant la minorité de sa fille allait procurer à iMarceline un^ entrée dans le monde, sinon fastueuse, au moins digne du ran^r qu'elle aurait bientôt à tenir,
N/hiv- !m>V( I • il r rileîiîion de faire pour l'éîé -los
invitations a^^sez étendues autant en vue des intérêts politiques de Marc que pour mettre Marceline en. rapport avoc nn monde qui avait été jadis celui dn sa famille et qui serait le sien.
De tels projets nécessitaient d'importants préparatifs/ aussi plusieurs domestique^ affairés circu iaient à Iiven sous la surveillance de Lise et la direction occulte, mais infaillible de Mme Devon, On ne sait si c'était l'ennui de cette organisation, mais, en dépit de la brillante perspective dont les effets si longuements préparés et attendus étaient maintenant à porléi^ de sa mîu'n, Mue Devon restait préoccupée et soucieuse comme au temps où le tracas de ses affaires la dévorait sans merci.
Une pelile escouade d'ouvriers, menuisiers, tapiî^siers, décorateu-s s'étaient emp irés dMrven et lui faisaient subir les modifications provisoires qui devaient p rmettre d'y recevoir avant ce que Petite appelait le bouleversement final, elle entendait à la fois par \h son mariage et les embellissements qui transformeraient Irven.
M. de niérian approuvait en général les dispositions prises par sa r -^fi'e: du reste, la veuve n'avait en vue que rav«int:tge de son futur gendre; elle ne se contentait pas de remplir largement son devoir envers Marc, elle ne bornait pas sa sollicitude aux points qui devaient concerner égalome?neut sa fill -. elle était excellente pour le jeune homme et lui témoiixnaiide> attentions vraiment affectueuses. Peutêtre, pensait-elle confusément, qu'il rendrait à F^elile tout ce qu elle faisait pour lui, et elle travaillait à grossir une dette de reconnaissance et de te dresse qui serait oavée à Tenfanf. r:\v pIIo considérait
Il4 SCEUR PETITE
Marc comme un débiteur intègre; elle assouplissait devant lui i'âpreté d'un caractère qui gardait pour tant la sévérité de ses apparences jusqu'envers Petite. Ces précautions semblaient inutiles. Marc n'avait pas besoin de la bonté de sa tante pour se rappeler qu'il devait être bon envers Petite"; il se montrait invariablement plein de courtoisie et d'indulgence pour ta jeune fille; s'il était parfois dédaigneux, distrait plutôt devant les enfantillages de sa fiancée, il ne la traitait pas moins avec les marques d'un sérieux attachement.
Il l'avait d'abord appelée cérémonieusement Marceline, puis il lui avait donné le nom qui lui déplaisait, paraît-il, avant de mieux connaître la jeune fille; à présent, il disait Petite comme tout le monde; un jour même, après Alberto, il dit: sœur Petite... 11 ne se reprit pas. Enfin il ménageait avec tact la timidité excessive de Marceline.
Depuis deux jours, le ciel d'Irven était obscurci par une pluie persistante qui avait ramené la fraîcheur; aussi, avait-il fallu se confiner de nouveau à la maison, et c'était autour du feu que la famille pasait aujourd'hui la matinée... — La famille, si l'on peut appliquer ce terme à une réunion dont Alberto était un membre et d'où Petite était absente.
Petite était un peu enrhumée, elle avait reçu l'ordre de ne pas quitter sa chambre avant que le petit salon n'eût été dûment chauffé et elle s'était soumise à cette condition avec la docilité qui était en elle et qu'avait développée le despotisme laconique de Mme Devon.
La pluie ne cessait pas. Le jardin, qui continuait pourtant à fleurir, offrait un coup d'œil mélançoU-
que ; les arbustes inclinaient sous l'a verse leurs brao ches chargées de grappes ileuries et lourdes de sève. Sur le feuillage et les gazons d'un vert qu'avivait l'iiuinidilé du temps, les fleurs, pivoines, tulipes, jacinthes, ressorlaient avec d'étranges Intensités de couleurs; cette floraison printanière, greloltanle et transie, augmentait au lieu de combattre les tristesses de la journée; les lis surtout... — Mais il faut vous dire qu'à Irven, les lis poussaient en abondance, ils étaient parmi les plantes de céans que le temps avait le mieux respectées, ils s'étaient multipliés dans labandoii, ils avaient crû en beauté sans souci de l'indifférence, et ils s'épanouissaient à foison, en gerbes superbes et triomphantes : ils semblaient avoir à célébrer ici quelque grande fête dd virginité et d'innocence...
Mme Devon travaillait auprès de la cheminée; M. de l'Hérian, installé un peu plusloin à une Ir.ble, lisait et prenait des notes rapides sans presque se déranger dosa lecture. Il se leva en voyant paraître Petite; la jeune fille, souiianteet rouLrissante à son ordinaire, répondit en bredouillant un peu à la question que lui adressa M. de l'Hérian sur son mal de gorge : elle avait oublié qu'elle était malade.
Mais il avait cru comprendre, dit-il, qu'elle n'était f)as venue les rejoindre plus tôt parce que certaines précautions lui étaient imposées...
Oh! mon Dieu, oui, il ne s'était pas trompé, seu- 'emenl elle n'y pensait plus.
Elle eut conscience qu'en cet assaut de politesse, elle jouait un piètre rôle. Elle n'avait pu encore s'habituer aux manières de Marc: eile éprouvait toujours une vive admiration pour AJberte quand celle-ci ré-
pniidaiL aux saluts de M. de rHoriMii avec une ji ' îaile aisance et comme si elle avait trouvé ce cérémonial tout naturel.
Il est vrai qu'une nuance de priva uté eût fait rentrer Petite sous terre: avec l'insouciance confiante de son caractère primesautier, elle avait des effarou chements de petite religieuse, des effarouchement ^ très gracieux, très jolis; mais quand on la heurtait, elle se repliait sur elle-même comme une fleur se referme.
Aujourd'hui, en regardant Marc, elle vit remuer le coin de sa lèvre et elle ne savait pas encore si ce petit signe, qu'elle avait appris à remarquer, annonçait que M. de l'Hérian allait s'impatienter ou s'il avait envie de sourire; elle se mit à rire gaiemenl elle-même, ce qui coupa court à tout commentaire. Elle alla à sa mère et baisa, à plusieurs reprises ks joues flétries de Mme Devon.
— Bonjour, maman, je m'ennuyais beaucoup làbas. — Ahl Alberto, je ne t'ai pas vue ce malin. Estu reposée de notre promenade? J'ai pensé que tu étais trop fatiguée pour faire la grande prière liier soir, alors, j'ai dit deux fois la mienne et, la meilleure a été pour toi.
— Et toi, tu n'étais pas trop fatiguée, sœur Petite '! Petite s'assit sur une chaise bas^e aux pieds de s;'
mère et força doucement Mme Devon à sMnclin r; elle réussit à attirer le visage de la veuve au niveau du sien pour se faire embrasser encore; puis, s'apercevant qu'on la regardait, elle dft d'un air épa* noui :
— J'aime qu'on m'embrasse, moi, j'aime qu'on m' aime I...
SOEUR PKTITE 11
Elle prononça ces mots avec la simplicité, la candeur ah<;nlue d'un petit enfant. Mais cette naïveté ne touchait pas M. de THérian on aurait dit qu'elle risquait de lui déplaire. Ainsi qu'il l'avait déclaré un jour, il n'avait que faire d'une enfant qui serait •w) ferame.
Petite quitta bientôt snn poste et se mit à fureterdans la pièce en déployant unn o^- ande activité. Sa ittère la suivait des yeux dans ces évolutions d'une {wre^lesse aérienne; rien n'avait pu rassasier Mme Devon de cette vue, l'habituer à l'ivresse de cet enchantement qui durait depuis la naissance de Petite.
La jeuiie fiUe, après avoir disposé en un tour de main un cornet de roses sur la table à ouvra<^'e d'AIberte, s'occu[)a à pourchasser avec son mouchoir un grain de poussière sur une console: et ce mouchoir minuscule, tout festonne, avait au coin un papillon de batiste mse dont les ailes détachées et brodi'.-; portaient chacune une initiale de Marceline.
\j\ diligente ouvrière débarrassa ensuite de leurs léuilles sèches les plantes vertes que lui avait données M. del'Bérian, des pahniers, des fougères qui, pour ne pas prospérer, malgré les soins dont on les entourait, devaient dépenser autant de volonté et d'efforts que les fleurs à demi sauvages du jardin pour résister à toutes les intempéries. Mais Petite ne voulait pas qu'on remplaçât les plus malades par d'autres plantes fraîches et vivantes, ell^vAfun^^m^: peine à se séparer de celles qui éUrfSÎilfhbffesl'^a'^^^ tié s'étendait à toutes les misè/ès^ comme sa miseri- ^ corde k toutes les fautes, elB.' soign4M4-dc::ïuême cœur aimant les fleurs malades et les oiseaux bles- On raillait c«lte tendresse ppur les êtres «;;r,v^
SŒUR HKTITE
raison ousans vie;un jour qu'on excusait, devant eU( une des petites bassesses quotidiennes du monde ei lui disant par plaisanterie qu'elle en ferai» peut-étr autant, elle s'était écriée: J'aimerais autant marche sur une primevère ou battre le chien dun pauvre!...
— Pdlile, si tu venais m'aider dit Mme Devonqui Avait posé son ouvrage pour réflf^chir.
— Oui, maman, répondit Petite, toujours à 1 1 hauteur de n'importe quelle tâche.
— Il fau Irait rédiger notre liste d'invitations pendant que Marc est là pour nous aider; il ya un crayon près d'Alberte et voilà du papier.
Elle lendit à sa fille une feuille assez épaisse piiée par le miliuu.
Marc s'était replongé dans sa lecture.
— Nous conserverons cette liste et elle nous servira pour le moment de ton mariage.
— Ah ! c'est vrai, il y aura encore des lettres d'invitation... Je serai si contente d'avoir tous les vieux du couvent... — Et des lettres de faire part aussi..., ajouta-t-elle dans le dernier ravissement. Teiitz...
Elle griffonna quelques mots en lisant d'un acceul de déclamai ion.
— Mme Devon a l'honneur, etc., du marine (" Mlle Marceline d'Irven, sa fille — Mais, en voyaii: cela, personne n*ira se douter qu'il s'agit démo Petite.
Elle retourna la feuille et s'interrompit.
— Eh bieni qu'y a-t-il? demanda brusquement Mme Devon comme Petite s'écartait avec un peli ^ frisson.
î?t Petits* répondit d'unes vbfît i^oumise^ trèê dDuceî
VOUS m'avez donnée..., c'est un faire part de mort c'est une lettre noire !...
Mme Devonprit la feuille violemment, la roula, la pétrit dans ses doigts crispés et la lanra dans le feu : mais le papier était lourd, il résistait à la flamme, il ne voulait pas brûler.
— Si, au lieu de t'amuser, tu faisais ce que je te demande, dit- elle à sa fille sur un tonde reproche irrité. Prends le cahier d'Alberte et écris.
Elle lui dicta à la volée plusieurs noms, elle ne s'arrêta que pour consulter Marc à propos d'un de ses amis, puis elle poursuivit son énumération.
— M Victor Schwab, dit-elle enfin.
— M. Schwab? oh ! maman !... s'écria Petite.
— Est-ce que vous allez vraiment faire venir cet homme? dit M. de l'Hérian en relevant la tète.
— Il n'y a pas de raison pour l'exclure de chez moi.
— 11 s'agit en effet de voire maison, mais si je n'ai pas de molif solide pour l'exclure delà mienne, j'en aurais moins encore pour l'y inviter.
Mme Devon serra les dents et dit lentement:
— Il pourrait cependant vous aider un peu. — et beaucoup vous nuire.
— Ohl si c'est à ce point de vue que vous faites un sacrifice, ma chère tante, je vous prie inslamii.ent d'y renoncer; il est des gens qu'on aime à avoir p )ur ennemis, on se figure volontiers que leur anîmosité nous grandit. Passez-moi ctlte faiblesse à l'é gard de M. Schwab qui ne peut vous tenir bien aï cœur.
— Norî, dit-elle sourdement.
>>t niinn. i.tau r-^ pxMkr votui wdqiniai» Une Inv;^
ISD SŒUR PETITE
talion qu'il est venu Taulre jour? dit PcULe forjiuilant avec un vif intérêt cette question inoppoiluue. Mme Devon reprit en s'adressant toujours à son Q veu :
— C'est un homme honorable.
— Mais il y en a bea )COup comme lui qui n'ont pas enfreint direciemeiit le code. Son nom s'est
iouvé mêlé à une affaire fiuancièrv^ trop reienlisôante.
— (Test fini et il a les mains nettes.
— Nettoyées, peut-être.
— 11 est admis dans le meilleur monde.
— Le meilleur monde où nous n'allons pas...
— Vos amis lui serrent la main.
— Quand ils ont des gants.
Mais, se reprenant, et d'un ton plus sérieux :
— Allons, chère tante, dit-il, pardonnez-moi; je connais mal ce monsieur, j'ai cédé au désir àètn du même avis que Marceline. / ^"ordez-nous gain de cause en dépit de nos mauvaise, aisons.
Elle haussa imperceptiblement les épaules, prit la liste des mains de Petite et, de sa large écriture massive, y ajouta le nom de Victor Schwab.
via
on assez grnnd nombre d'invité^ arrivèrent ême OUI- à Irven; le e as du soir all.-iit lesr«M )M>ur la preuu<^re fuis à la l.ible d- Mme Devon. *
:^ux jVuiies filles, t^iifermée-^ dans la chambie d A i)erie, se parniehl pour celle imp» riante occ<si Alb^^^le, det oui devant la ^lace, ses grande ch v« noirs dénoués tombant 'plus bas qu«- sa einlu travaillait à s'édifier une i-oiiïure qui ne lui valût .1 les critiques de sa belle-mere; l'abondance de >t's cheveux droits et tins qui se pliaient mal aux ex geiicps de la mode rendait cette tâche ardue. P. li • -^tîit d"jà coiiïée par les soins de sa mère, ^es cli
.ux prenaient d eux-mêmes les dispositions 1-^: jjIus gracieuses
Après avoir Oni sa toilette. Petite 8*était as^javec un peu de lassitude, elle s'appuyait d'u.i !) : sur la tal)le.
— Dis-moi, Alberte, fit-elle poursuivant le cou de ses réflexions, est-ce possible qu'on croie enl^:. •Jre quelqu'un dire quelque chose... pas un nu'; :on!<e..., mais une i-hose qui en soit une autre?..
Mais avant qu'Alberte eût essayé de résoudre celle question peu lucide, Petite continua avec enip" ^•«•' ment :
— Oui, nVsl-ce pas? c'est très possible, crl.< a rive tous les jours, en rêve d'abord... ot ailleurs. Oii Test arrivé cent fois, je gage. On comprend de luivers et puis on croit que les gens ont... n'oul pas d l
V» Vi'>rvto. l't Vd'.i VM mot mavU'l on loi»» To n'.'al \^■^
moi qui me tourmenterais d'une folie pareille... et propos de maman...
Alberto se retourna tout à coup et tous ses cheveux ondulèrent en un grand frisson. Elle regarda Petite en face, l'enfant était pâle.
— Qu'as-tu donc sœur Petite? tu parais lasse. Tu l'es levée de trop grand matin.
— Oh ! je ne suis pas grande dormeuse, tu sais, l'Angelus des pauvres petites sœurs Cendrillon me réveille el je n'ai plus sommeil ensuite.
Elle se pencha pour contempler tristement trois violettes qui se fanaient dans un verre.
— Tes yeux sont cernés, tu as abusé de tes forces, dit Alberte affligée
— Non, l'air d'Irven me guérit.
Petite s*accouda à la fenêtre ; elle regarda le panorama qu'une campagne accidentée et fertile développait autour du château.
— C'est beau, cependant, murmura-t-elle. N'est-ce pas dommage que Marc veuille quitter Irven?
— Tu y reviendras tous les ans, dit Alberte qui s'était rapprochée de sa sœur, et tu auras mieux que cela à Paris.
— Mieux qu'Irven? tu n'y penses pas Alberte... Tu veux parler de ce que M. de THérian disait l'autre matin? le pouvoir, la fortune, les honneurs..., mais moi je ne tiens pas à tout cela.
Elle était sincère, elle avait de ces détachementî singuliers, complets.
— Mais, fit Alberte vivement, tu devrais tenir a| moins à l'œuvre que M. de l'Hérian va commencer au bien qu'il va faire..*
SŒUR PETITE Ol^
— Le malheur est que je ne vois pas très bien comme vous. Ahî si son œuvre était d'une utiliié sûre, immédiate, comme... comme un hôpital par exemple.
— Petite, dit Alberte impatientée, peux-tu comparer une œuvre bonne en elle-même, mais limitée à la sphère la plus étroite quant à ses résultats, avec celle qui embrasse le bien d'une masse d'hommes et de tout un pays!
— Comme tu saisis vite ces choses que je ne réussis pa> à comprendre! dit Petite, et, dans sa voix, il y avait une sorte de plainte et de tendre reproche.
Elle reprit aussitôt :
— Ne me gronde pas et ne va pas te figurer que je suis une inu'rate enlèlée...
Alberte était si scandalisée que Petite eût peur d'avoir été très méchante. "^
— Je reconnais bien tout ce qu'il y aura d'avantageux pour les autreset d'agréable pour nous. Quand on ne voudra plus de nous, et que la Chambre sera brouillée avec notre ministère, nous aurons, en attendant qu'on nous reveuille, des postes diplomatiques, des consuLits, des ambassades...
Elle arrondit la bouche et fit de gentilles petites grimaces comme si elle prononçait des mots baroques, très difficiles.
— Il me semble que ce sera bien faiiguant, conclut-elle. Et j'aurai Imnte de sortir quand il faudra que Marc rende son portefeuille. •
— Mais il est grand temps de descendre, direntelles ensemble, la notion de l'heure s'imposanl en même temps « leur esprit.
P»tit<» ujuutt 9iy e.\«(um\nl •« NOiur i
^4 ^ŒUR PETITE
— Alberte, tu es très belle.
^'était la première fois qu'Alberto portait ce qu'o;put appeler une toilette, eteacore son costume étai' ^itnple pour mériter ce titre; m;iis, grâce à la nobles>r îe sa taille, à la distinction un peu hautaine de su . i.inières, elle était aisément pai'ée. Petite avait une robe de linon blanc avec une hau le einture de soie molle, de ce' te couleur feuille di ose morte que la jeune fille ;->r^ Hionnait ; elle avait lu liras un modeste bracelet, nn pierres d'Auvergne, es pierres transparentes d'un bK^u si pfile, u'un rose SI doux, que l'œil peut à peine en surprendre les teintes légères et que le jour les irise comme do grosses gouttes de rosée limpide.
Lorsque les jeunes filles 'Milrèrent au salon, plusieurs invités y étaient déjà r.-unis pour attendre le 1 epas. Alberte s*effaça pendant que Mme Di^von présentait Marceline à d'anciens amis de son père. Dans rette assemblée nombreuse, tout occupée de Marceline, la première personne quAlberte remarqua fut in homme qui s'était dérangé ostensiblement pour lid faire placeetluiprocurer une chaise. La jeune tille cru se rappeler cette taille hauîe et assez épaiss % ce vs ge rasé, brun et coloré, ces yeux noirs, brillant t-. pleins d'intelligence et d'audace. Par un prompt iif'haînementd'idé es, elle se reporta au soir de Si ;i . rrivée à Berque; elle se revit, s'Mvançnnt aupi-ès de Ime Devon, puis se retotirnant etojinee vrrs lin iiomme qui la saluait. EUe mit un nom sur le vi>^a:e (i(^ l'étranger poli, elle avait enfin reconnu*M. Victor S.'liwab.
— Je vois que vous me faites l'honneur devons ouVwnîir d^ moh uiMl^etq^e y ^'a'ur.T^i pa» à ob .
SŒUR PETiTK 19*
lenil" une nouvelle pré^en'alion de Mme Dev .n.
— La présentation serait inutile, repartit Alfcevtd confondue p.ir ce t()n d'i^^itimité, mais ce pouvait être U liberté d'allures d'un homme importa it et sensiblement plus âgé qu'elle.
— C'est moi qui aurai le plaisir de vous conduire à table. ' ■
Cette nouvelle laissait A^berte indifférente, mais elle n'en fit rien paraître et M. Scliwab continua :
— Nous aurons une belle reunion et le dîner s'annonce bien, quoique, pour aujourd'hui, je ne m'en soucie guère, dit-il à la façon abrupte qui lui était habituelle.
Ces façons n'étalent pas précisément de mauvais goût, car elles seyaient à Texterieur de M. Schwab; des manières recherchées auraient produit de sa part la même vague surprise qu'on éprouvait déjà à voir des habits de drap fin, bien coupés sur sa puissante carrure.
— Pour mon compte, poursuivit-il, toujours à brûle-pourpoint, j'espère que nous ferons plus ample connaissance.
Il l'enveloppa d'an regard rapide, mais Alberte cherchait des yeux Marceline; dans un groupe de nouveaux arrivants, lenfrint, avec sa robe lég^re, semblait flotter comme un pétale de rose pâle.
— Vous avez l'air d'aimer en diable la petite fille )bs rva airreablenient M. Schwab.
— Si c'est de Mlle Marceline d Irvenque vous parlez...
— D'elle même, dit-il sans se déconcerter.
Et il ajouta qu'il aimait les pur-sang et tous les chevrniv Mii co ,-.i>,.o.,i •", propos, et ceux qui ont la
bouche sensible, — les beaux cheyaux, s*entend, — réflexion qui parut à Alberte alteiadre avec succès le comble de "rincohérence. Il reprit en promenant encore sur la salle son terrible regard mobile auquel rien n'échappait :
— Mlle Marceline d'Irven est bien entourée; tous ces hommages ne vont-ils pas lui tourner la tète? Son cousin est charmant, — ou charmé, comme K vous plaira, puisque l'un dérive de l'autre.
— Vous avez le choix du terme, répondit Alberte avec hauteur.
Il parut enchanté et Alberte se demanda er. quoi' elle avait pu lui être agréable.
— M. de l'Hérian et Mlle d'Irven forment le couple le plus mal assorti que j'aie jamais rencontré, — ei Dieu sait pourtant si... — Oh! je dis quelquefois ce que je pense, il faudra vous y habituer.
Ce n'élait pas absolument nécessaire, pensa Alberte que n'amusait pas l'originalité de son voisin.
— Convenez, poursuivit-il, que si jamais femme a été peu faite pour le rôle qu'elle devra tenir, c'est bien cette petite malheureuse...
— Monsieur...
Il fut de nouveau ravi comme s'il venait de récolter coul le plaisir qu'il avait attendu.
— Il n'est pas douteux, même pour vous, quevou^ occuperiez cent fois mieux cette place..., oui, vous..., mais comme elle ne vous est pas destinée, nous vous en trouverons une autre si vous le voulez bien.
li y avait une interrogation dans ses yeux et dans sa voix.
— Une autre place que celle de Marceline? Certes; ait Alberte en s'efforçant de sourire.
Il exislaîl aux environs d'Irven, dans l'enclos
mémo du couvent où Alberte et Marceline élaienl allées un soir suivre le Chemin de Croix, un puits surrionlé d'uue pelite construction très ancienne qui resle.mblail h une chapelle. Cet édifice sans prétention qui hissait tranquillement effriter parles siècles ses fleurons de pierre, avait eu, depuis quelque temps, la gloire de donner lieu à d'ardentes polémiques; les savants s'étaient livrés sur ce sujet à des lattes retentissantes qui avaient eu pour résultat de plonger dans la confusion, des données jusque-là fort claires.
Les membres vénérables et éclairés de la vraie science se tinrent loin de In bagarre, ils abandonnèrent l'arène à celle porlion du monde scientifique qui a pris pour soin spécial de chercher midi à quatorze heures.
D'abord, et comme début indispensable^, les évidentes origines gotln'ques du puits furent chaudement contestées; on le fit remonter infiniment plus haut, puis, par une bru-^que saute dont il n'eut cure, on le ramena à une époque moderne, toutes assertions basées sur des raisonnements fermes et des preuves indiscutables : il fallait être aveugle pour ne pas voir que ce puits datait du tom )3 de Vercingétorix, et il fallait être positivement idiot pour ne pns comprendre qu'on l'avait construit sous le i:ouvernement plus débonnaire de Louis-Philippe.
Dans les ornements sculpiés au fronton, l'un des oracles découvrit une fleur de lys, l'autre distingua clairement une feuille d'acanlh ' et le troisième ne vit rien.
I os caractères e:ravés sur la margelle furent l« iir
^ tour une inscription gallo-romaine, ou la devise •.nlëressanie de certain brigand fameux, jadis persécuté parTintolérance religieuse et pendu pour avoir seulement mis à feu et à sang toute la contrée, — oii. bien des signes cabalistiques qui révéleraient peutêtre ce que faisait la libre-pensée alors que l'hommp était une gélatine ou évoluait vers le singe, quand la vie grouillait, monstrueuse et immonde, dans les marécages que n'avait point lavés le déluge...
Le bassin de pierre fut un saicophage ou ùna auge, un sarcophage qui avait renfermé U terrestre poussière d'un roi^ — une auge où s'étaient abreuvés tc^us les troupeaux d'alentour.
Le nom du puils des Sœurs fut l'objet de dissertations sans nombre; quelqu'un produisit une biogj*^phie détaillée d^ trois sœurs magiciennes qui avaient baptisé l'endroit dont elles faisaient leur retraite favorite juste 8432 ans avant notre ère; mais l'auteur n'expliquait pas si c'était à leur sorcellerie ou à toute autre cause qu'elles devaient ces goûts aquatiques.
Enfin ces hommes intrépides s'épuisèrent en trouvailles contradictoires et ingénieuses. Ils bafouèrent ae la belle façon une religieuse aveugle et vieille de cent ans bientôt; qu'ils avaient consultée pour faire éclater une fois de plus la duplicité monastique; et la pauvre vieille, qu'ils eurent la bienveillance de juger plus folle que dangereuse, déclara que le monument à clochetons était bien une chapelle, qu'on l'appelait le puits des Sœurs parce qu'il avait tou jours appartenu à des religieuses, que la statuette brisée représentait la mère de Jésus., et, les ornements, la coiuronne d'étoiles qu'elle p\>rte au front,
SCÊUR PETITE 129
dans sa gloire; que riiiscription disait Ave Maria à qui voulait la lire; ces mots avaient été tracés là par un sien grand-père, serviteur du vieux Monseigneur (i'irven et berger (le ses troupeaux, lequel père grand, bon-clerc pour son époque, était un homme jubte, craignant Dieu et aimant Marie.
Il se trouva que ce puits renfermait dans ees vieilles pierres fendues par le gel et mangées du soleil la clef des problèmes les plus curieux sur l'histoire de la contrée, les antécédants et les mœurs naturels: et les savants se démenèrent, chacun produisant à g and fracas sa clef.
Celte question éleva aux nues ou renversa la renommée de plusieurs 'sommités fameuses. Il y eut des propos acerbes colportés, de vieux visages lenfrognés, des sourcils broussailleux froncés, des mémoires gribouilles, des toques grecques mises de travers sur des tèles chauves que la sottise des autres faisait bouillonner, des horions scientifiques administrés,— et ils n'étaient pas tendres — , les bleus intellectuels imprimés sur des réputations endommagées, des arlicles de journaux déchirés enmeuus morceaux, des fascicules trépignes par des pieds furieux chaussés de pantoufles fourrées; il y eut des attaques enragées, des ripostes amères, des rictus de mépris et de virulentes protestations d'indifférence, des sarcasmes féroces et de fulminantes diatribes, de^.coups de patte veloutée qui emportaient le morceau..., que n'yeul-ii pas; sauf un peu de modestie, d'indulgence et de bonté l.
Etl'on arriva au point qui est le triomphe 4^ loirt s recherches quand chaque savaiil, 'ompl Pleine ut i:érouté, ûe sut plus ou il en ela.l ni en \aai consistait
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son opinion, sinon qu'elle était diamétralement opposée à celle de ses collègues. L'harmonieuse discussion d'esprits confrères devint un horrible cl^iivari. Ils s'appelèrent iconoclastes , boudhistes , et même ignares..., dans son heureuse simplicité, ctî dernier terme fut goûté (n général sauf par Thomme qui en était momentanément décoré Enfla le puits fut une pomme de discorde qu'on eût été bien empêché d'adjuger au plus laid.
Comme tous ces vieux messieurs étaient des lyres à plusieurs cordes également bruyantes, ils n'étouffèrent pas la question dans un cercle étroit; de Tarchéologiç, ils passèrent lestement à la géologie et à la conchyliologie avec quelquies écarts vers la religion, la morale et la philosophie; ils batifolèrent comme un troupeau de vieux écoliers en démence dans les champs arides de la paléontologie où ils ramassèrent des os fossiles en guise- de fleurs.
]ls se jetèrent à la tète le templo de Vichnou, le cratère de Magatna, Kant et Spencer, la poterie paléolithique delà grotte de Nabrigas, Golerus etX>ar- "Win, l'homme fossile, la conformation du pied des grands singes, Stuart Mill, les mythes Scandinaves... L'univers en eut la migraine et la vraie science ne sut comment faire taire ces mouches importune.
Ils tirèrent des profondeurs de ce puits une réfutation écluante de la Genèse, une confirmation éblouissante des doctrines de Gonfucius. L'un des plus acharnés, un tout jeune homme de soixantehuit ans, qui divaguait fort agréablement pour son âge, examina la chose au point de vue unique des monstres préiiistoriques; pendant un mois, il caracola tout fringant sur son mammouth, il discourut
SŒUR PETITE "i^^
8ur les Dinicératides de WyomiriL^ et leurs rapports avec le Coryliodon. De là à tourner en ridicule l'éiudes des autres, il n'y avait, parail-il, qu'un pas dont le jeune fou ne fit qu'un saut. Il poussa une pointe formidable au cœur des défenses ennemis en rappehint à certain conf^'ère certain mémoire sur les médailles que, par une relation plutôt laide, il rattacha à la chronique da puits.
Et le bon puits des Sœurs ne prit point garde aux disscusions dont il était l'objet; on l'exalta et il ne s'enorgueiUit point ; on l 'avilit et il ne s'en trouva pas plus mal. Ce lourd torrent de science oiseuse, incorrecte et pédante déversé sur lui l'usa moins que la griffe d*une mésange posée sur sa margelle: il continua à vieillir sous l'ombre d'un sycomore, et les oiseaux du ciel burent comme par le passé Teau que la pluie laissait dansl'anfractuositédes pierres...
... Par une belle journée de désœuvrement, toute la colonie d'irven s'achemina vers le puits des Sœurs.
Le couvent de Sainle-Thècle, qui contenait un asile de vieillards, formait un assez vaste domaine. Il était la propriété de religieuses qu'on appelait dans le pays l»;s pauvres petites sœurs Gendrillon, nom qui rappelait à la fois leur excessif dépouillement et la couleur gris cendre de leur robe.
Les promeneurs atleigiiireiit In [mrle principale, défendue par un chien de ber^-er sans dents et un vieux à Tau* jovial tout tremb'otla^n <ir ses béquilles et coiffé d'un bonnet de coton g^l•iJ,menl tiré sur ses yeux qui n'y voyaient plus ; cet imposant déploiement de force armée tenait suffisamment on rcspocl les jualfuiteurs.
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Mais les visiteurs, sur les conseils de Petite, qui semblait très au courant des us et coutumes de la maison, dédaignèrent les fastes de l'entrée d'honneur par laquelle <iu reste pénétraient cemme chex eux tous les loqueteux du pays; ils gagnèrent une petite porte pratiquée dans le mur d'enceinte et mirent en branle une grosse cloche dont le carillon effraya une volée de corbeaux. Mme Devon et ses hôtes furent aussitôt iatroduits par luie religieuse; les sœurs avaient l'habitude de ces invasions depuis que leur enclos était devenu célèbre ; elles n'avaient point opposé d'obstacle aux lumières que la| science voulait faiie jaillir de leur puits.
La société traversa un verger herbeux, dans lequel deux nu trois vaches vaguaient en compagnie i)\ec. deux ou troiS vieux. Petite, qui avait décidément des intelligences d^ns la place, fut entourée; les pensionnaires de la maison surgirent pour ui, faire fêle; elle leur distribua le contenu d'un mystérieux petit panier dont l'anse aVait meurtri pendant le trajet som doux bras potelé, elle reçut en échange un cadeau «ous la forme d'un immense tournesol que lui utî'iit en grande pompe uii vieux; auquel vraisemblablement, elle avait tourné la tête.
On se difigea vers le puits. Petite, la première^. marchait àous les grands pommiers, enfonçant dans rherbe haute, fleurie de marguerites et de reines des prés; elle s'avançait lentement comme pour ui;ié procession et tenait sa grande fleur bien drop te comme un cierge.
On toucha enfin au but de la promenade et il y eut immédiatement autant d'opinions tranchées que de visiteurs, chacun se déclarant doué d'une
SŒUR PETITB 133
remarquable compétence. Lorsque Ton eut bien^disserté, regardé dans l'eau, examiné le réservoir, lorsque chacun eut jeté sa pierre au fond du puits ainsi que n'y saurait manquer en pnreUle occasion toute société bien apprise, on remarqua que Petite n'était pluslà pour dirig r la retraite. L'on évolua vers la niaison à la recherche de la fugitive, et la maison ouvrit au large devant les ViS'teurs ses salles blanchies à la chaux, ses dortoirs coquets ave'- leurs^jits aux édredons multicolores, leurs couvre-pieds faits de mille morceaux rapportés dans lesquels les habitants du pays pouVaiejil reconnaître des fragments de leurs costumes d'antap; en s'appliquanl, on aurait découvert un morceau de l'uniforme du vieux général Borde, les rognures du beau manteau de la préfète et Jes souvenirs de toute la garde-robe de Ve[\ie depuis sa pelisse de baptême jus^'à sa mante de l'hiver dernier. La lingerie révéla Im mei*veilles de ses rayons méticuleusemen!. rangés, où chaque pi,èce de ces étranges trousseaux était un poème de raccornodao;e prodigieux; il y avait des /(ir.ips qui ne conservaient pas trace de Tétoffe primi- / tiveeL des cUemises qui devenaient louchantes à forc< , d'avoir été reprisées, c'était un amas de l^alioii i glorieux, de guenilles héroïques comme un drapeau A Sainle-Thècle, tout elait reluisant de propreté ; dans chaque recoin ^propice souriait de son biei^heureux sourire une V»v;rge de porcelaine parée d-w. primevères ot de violettes; sur les murs on avait écri des sentences'ii'une simplicité sublime, presque déchirante, des ?ert^»^nces qui enjoiiinaient le detachéi< meu^ des biens tem sires à ces femmes qui nepos- ^ sécwi?nt plus rien, ^-l'oubli d'elles-mêmes ^ .^ilosqui
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n'avaiôal pas de vie propre, — et la ferveur à ces servantes des pauvres dont la plus humble action était la pus éloquente prière.
Mme Devon réclama Pelfle.
— Elle a passé par-là, dit quelqu'un.
Ils suivirent cette voie qu'on leur montrait, et par où Petite avait passé. C'était une galerie si claire, si parfumée par les résédas et les roses grimpantes du dehors, que l'enfant semblait y avoir laissé quelque chose d'elle, de sa radieuse présence. Ils s'arrêtèrent sur le seuil d'une porte ouverte ; ils virent une pièce spacieuse, aa plafond voûté, Petite était là devant une table de bois brut. Un peu rouge et très appliquée. Il jeune fille tenait un couteau et une énorme miche dont le maniement lui demandait beaucoup d'efforts ; elle coupait de belles grosses tranches de pain bis qu'elle tendait à un troupeau de vieilles bonnes gens: Petite distribuait le goûter des pensionnaires de Sainte Thècle. La lumière tombait sur sa tète nue aux cheveux dorés, sa robe ample, à mille petites raies roses, aux manches volumineuses, avait une grâce vieillotte infiniment drôle. A côté de Petite, un vieux, tout ratatiné, tout contourné, avec une tête comme une noix sèche, restait gravement debout en féal chevalier et portait avec onction la fleur de f soleil que Petite avait dû pour Tinstant abandonner, * et ce vieux, cette enfant et cette fleur formaient un indescriptible trio.
Pelite était si affairée qu'elle ne vit pas d abord ceux qui la regardaient depuis la porte; elle leva à la fin la tête et rencontra tous ces yeux surpris^ , amusés ou émus. Elle laissa choir le couteau sur 1 » table, sourit, et, avec un joli mouvenier^t d'épaule
sm-l? PKTITE 135
— J*aime tant les vieux!... sonpir.i-L-i'lle.
Les promeneurs revinrent au chàleau par petits groupes. Mme Devoii et M. Victor Schwab ouvraient (a marche en causant; les autres suivaient, associés parunemutuellesjMnpathieouleshasardsde la route. En arrivant à la griUe J'irven, Mme Devon laissa entrer ôes invités et atten lit Alberte et Marceline qui étaient restées un peu en arrière, côte à côte comme toujours.
— Encore en retard? Allons donc, petites filles, dit la veuve d'un ton indulgent et presque gai qui éveilla l'inquiétude d' Alberte.
La jeune fille n'avait jamais eu lieu d'accuser sa belle-mère d'hypocrisie ; si, par respect des convenances, Mme Devon ne révélait pas à tout venant ses sentiments hostiles à l'égard de sa belle-fille, elle ne voilait pas cette hostilité d'une fausse tendresse. Quelque grande satisfaction devait éclairer ainsi son visage d'habitude morose et absorbé.
— N'aurez-vous jamais fini vos confidences? repritelle du même ton enjoué et bénin.
Puis s'adressant à sa belle-fille:
— Alberte, montez vous habiller tout de suite pour le diner, dit-elle ; vous viendrez ensuite chez mui, j'ai à vous parler.
Alberte agitée par la perspective de cet entretien, se demanda en s'habillant ce que Mme Devon allait lui dire; elle abrégea les détails de sa toilette et descendit très vite dans la chambre de sa belle-mère, pièce dont elle connaissait la porte, mais où elle n'était jamais entrée.
Quelque hâte qu'elle eût nli^^e à ses prppnrnt'fs, Muie Devon l'avait de.ancée; la w uve, de, a vaue
y^Ct SŒUR PETITE
He salï:i noir ft coiffée d'un nœud de d-ntelle, était a>:sis • à son bureau.
Alberle avait espéré que Petite serait là, mais son ^ attente fut déçue el celle circonstonce ne lui fit pasf augurer favorablement de l'entretien. Pourtant Mme Devr^n n<; se départit pis de sa nouvelle attitude qui pouv,.it passer chez elle pour de la cordialité. Elle fit ; asseoir Alberte.
— Comment êtes-vous habillée? dii-elle avec bon- * homie. Vous auriez pu au moins mettre cette broche que vous a donnée Petite. Epinglez la guipure de votre col et renouez ce ruban.
Elle surveilla les rectifications qu'elle avait ordonnées et reprit sans préambule:
— Alberte, on m*a chargée d'un message pour vous.
Alberte chercha rapidement qui pouvait avoir pris Mme Devon pour intermédiaire et, Mme Aris étant hors de cause, elle ne trouva rien.
— Si c'est une position pour moi.-., dit-elle le cœur battant d'un espoir.
— Oui, mais pas comme vous l'entendez; c'est la position que vous donnera un mariage... Oh! dit- ( lie, comme Alberle faisait un geste vif, vous n*avez pas fait vœu de ne jamais vous marier, je suppose?
— Non, madame.
— M. Victor Schwab demande votre main.
— M. Schwab?... Oh! non... pas lui... pas lui! C'est impossible.
— Je comprends que vous soyez surprise; je l'ai été plus que vous, peut-être, parce que mon expérience me permet de mieux apprécier ce qu'une telle ivooosii'on a d'inespéré. Votre bonheur...
SCEUR PETITE 43'/
— Mais, madame,..
— Ce n'est pas un bonhenr? comment?
— Par.lonnez-moi, fit la jeune fille d'un air troubK', ju suis prise si à l'improvisle... Cela me paraît une idée si inadmissible... '
— Vous vous y ferez.
— Non, madame, je ne crois pas.
~ Vous dites? interrogea Mme Devon sur un ton très haut.
— Je ne crois pas pouvoir...
— Eh I on ne vous demande pas de l'épouser sur Vheure.
— Mais je neveux pas l'épouser... jamais...
— .l'aurais dû m'en douter, dit la veuve amèrement. Vous ne voulez pas de lui parce q le vous êtes pauvre et qu'il est très riche, par^p qu il esl meilleur que vous, parce qu'il sera votre protecteur quand je ne serai plus là... Vous ne comptez pas beaucoup, je pense, sur le patronage de M: de L'JIérian et vous n'ajoutez pas une foi aveugle aux niaiseries qu'a pu vous débiter Petite... M. Schwab vous apporte tout C'- qui vous manque et voilà pourquoi vous ne voulez pas de lui... Oui, j'aurais dû le prévoir... Mais toute iVxpériencu du passé ne réussira jamais à me faire co icevoir ce qu'il y a en vous de contra diction perverse.
Alberto comprit que Mme Devon voyait vraiment là pour sa belle-lille un inappréciable avantage; en cela la veuve était absolument sincère. Alberto ne devait-elle pas lui savoir gré de cet intérêt? D'autre. part, la jeune fille était, comme elle l'avait dit, tellement prise à l'improviste qu'elle avait peine à se res- ' itii{^ir# «•» iii9mn élaieDl 4»n»« une p«mb^ confusio»' ^
-- Madame, ne vous irritez pas. Je sais ce que je vous dois. Si vous vouliez m'aider...
La pensée qu'elle ne pouvait demander assistance qu'à cette femme impitoyable Tattendrit sur ellemême.
— Je ne serai pas opiniâtre ni indocile... Mais consentiriez-vous à ce que M. Schwab épousât Marceline? Mon Dieu, je ne suis pas Marceline, mais après tout, je suis une créature qui peut souffrir comme elle... et bien que je ne sois pas votre fille, vous ne me refuserez pas les conseils et Tappui que vous donneriez à une étrangère.
— Vous avez déjà mes conseils et vous garderez mon appui si vous vous montrez raisonnable.
— Enfin, dit la jeune fille dont le sang-froid était en pleine déroute, pourquoi veut-il m'épouser? voilà ce que je ne peux comprendre.
— Ni moi non plus, faillit dire Mme Devon.
« Et voilà ce que je ne vous expliquerai pas, répliqua la veuve sans sourire.
— Est-ce bien sûr qu'il en ait tant envie?
— Pour cela, je suis en mesure de vous Taffirmer. son désir est indiscutable.
— Vous ne voulez pas dire, fit Alberle rougissante, qu*il... qu'il m*aime?...
— Non, répondit péremptoirement la veuve. Elle reprit ;
— Autant que j'ai pu définir, il tient à avoir une femme de bonne famille et d'une éducation distinguée : vous savez qu*il est le fils de ses œuvres. Il faut croire que vous réalisez son idéal, que vous lui plai- 9etf qu'il vous aime même» fit-elle raiUeusem^nt^ ni mM% »*<»nvicMoni doit v©tt« fiéo(id««^» àtm«Pi..|.
SOBUR PETITB 439
épéta-t-elle avec mépris. Victor Schwab aimer I Mais en même lemps qu'elle se remettait du premier choc, Alberte sentait ses répugnances s'enraciner; elle voyait M. Schwab devant elle et n'éprouvait pour lui qu'un invincible éloignement.
— Cette feinle d'hésitation est in itile, reprit Mme Devon, il dit que vous lui avez donné quelque encouragement...
— Moi!...
— Que vous ne lui avez pas paru hoslile à ses projets !
— Oui, en ce sens que je ne lui ai jamais dit que je ne voulais pas èlre sa femme, — ce qui eût été de ma part une précaution au moins superflue, — il peut dire que je l'ai encouragé, riposta dédaigneusement Alberte.
-- Ne vous jouez pas de lui, c'est un homme dangereux.
— Cela ne me parait pas urj » aiso ' suffisante pour que je l'épouse...
Mme Devon regarda autour d'elle d'un air effrayé comme si elle craignait d'en avoir trop dit; elle essuya quelques gouîtes de sueur qui perlaient à son front jaune.
— Mais, poursuivit-elle c'est une chance unique qui s'otïre à vous. Si, en vous présentant dans le monde, j'ai eu quelque espoir bien faible, bien in certain, de vous établir, mes vues ne se seraient jamais aventurées si haut; je croyais si peu aux ictjntions de M. Schwab que j'ai refusé plusieurs fcis de Tenlendre. Aujourd'hui, il m'a convaincue.
Alborte te rappela avec un lref«Qillemenl qu'*jn voyant Mme Dowtt tv^n^mr nviec M «^<îti\vah pn:.'!«nt
\\ promenade, Marceline avait reir arqué. « On dirnil q *e maman lui pose des conditiuns... »
Et, devinant r'uus le silence d'Aibjrte un croissanf antagonisme, N me Devon s'écria :
— Enfin, qu'i-ttendez-vous, que voulez-vous?
— Ce que j aurais eu si M. Schwab ne m'avait jamais demandée.
— Mais il vous demande... En étes-vous encore à vous figurer qu'on efface librement les faits accomplis? Il est riche, vous dis-je, il est intelligent, il a acquis honorablement sa fortune; il est généreux puisqu'il choisit une femme telle que vous.
Elle parlait avec trop de feu, on eût dit qu'elle plaidait sa cause et qu'elle avait quelque chose à gauner.
— Rappelez-vous ce que vous êtes et ce qui vous a tend; vous aurez autant qu'il le faudra l'asile que je vous accorde de mon plein gré, mais au premier jour, c'est vous qui n'en voudrez plus. Vous croyez avoir goûte ici à l'esclavage; vous verrez quand il ^'ag•ira de gagner votre vie. Si quelque hobereau des environs s'était présenté pour vous j'aurais été tr p heureuse.
— Je ne pensais pas que vous vous intéressiez ainsi à mon sort.
— Il me serait difficile de ne pas l^ faire.
— Parce que je suis à votre charge...
Des larmes brûlaient les paupières de la jeune fille
— Prenez-le comme il vous plaira, fit Mme Devor avec emportement.
Alors, répartit Alberte, ce mariage vous déli- ' • -rait de moi, c'est un moyen...
! i y eut un éclair dans les yeux mornes de'Mme De- K>n. Elle dit enlr^ b?s «i^m*» fsfirvém •.
— D'autres à ma place en pourraient t^ou^ er ( e pin 'S.
Elle continua &\ môme ton de sourde colère :
— Si vous imai^iiiez que votre avenir ne m'est pas un perpelui^l souci î... A votre avis, je ne sens» pas »non plus que l'existence commune nous est une épreuve, et que Marceline seule nous la fait suppor-
'ter.
Elle soupira comtne si Tépreuve était par moment au-dessus de se f >rces. Alberto murmura quelques mots entrecoupés dans lesquels Mme Devon entendit : Si mon père éiait témoin...
— Si votre' père était témoin de votre conduite à m')n égard, de celle opposition ins^nt-^nableque vous m'avez toujours faile et qui m'a toujours empêchée d'être pour vous ce que j'aurais voulu..
-- Ce que vous lui aviez promis peut-être..
— Non I fit la veuve d'un accent étrangement résolu, je tiens toutes mes prome«5ses,pîenez-y garde.
« Voulez-vous, reprit-elle, me dire si vous êtes oui ou non prête à épouser M. Schwab?
— Non, ni maintenant ni jamais. Ce que vous avez dit de lui me décide.
— Ainsi, vous refusez sans réfléchir, et parce que c'est moi qui vous la transmets, l'offre la plus enviable, la plus inespérée... Eh bien! moi, je n'accepte pas votre refus, je saurai vous contraindre à m'onéir.
— Quels moyens emploierez-vous?
— J'en ai quelques-uns, ne les raillez pas avant de les avoir e.xpérimenlés. G^ n'est pas h première fois
'que j'aurai eu raison de vous. Vous avez déjà réduit a néant toutes les combinaisons qui devaient
142 SŒUR PIATTTB
VOUS êtes favorables, vous vous êtes aliéné votre seule parente...
— Oh! ne parlons pas d'elle, je vous prie.
— Vous avez aveuglément combattu mes projets, anéanti vos chances de succès... Je ne laisserai pas accomplir cette suprême folie : cédez de bonne grâce pendant qu'il en est encore temps, mais sachez bien que vous céderez...
Mme Devon fut interrompue par le son bruyant et réitéré d'une cloche dont ni la veuve ni sa belle-fille n'avaient entendu les premiers appels.
Mme Devon se leva précipitamment.
— Venez vite, dit-elle, on nous attend,
— Oh ! madame, pas ce soir, balbutia la jeune fille...
— Si, fort bien ce soir, et quand je le jugerai bon. Tout le monde était au salon, on n'attendait plus
en effet que la maîtresse de maison pour se mettre à table et chacun se leva avec satisfaction lorsque la veuve parut. Au milieu du léger tumulte qui précède ce passage du salon dans la salle à manger et pendant que l'attention généralp était absorbée par l'importance de cette opération stratégique, M. Victor Schwab, qui mouvait avec dextérité dans l'encombrement sa massive personne, vint à Alberte la main tendue et le sourire aux lèvres, un sourire complaisant pour lequel, durant une minute, elle le haït. La jeune fille se recula, mais déjà Mme Devon était à côté d'eux.
— Alberte, donnez la main à M. Schwab, dit L veuve d'une voix contenue qu'on ne dut pas entendre deux pas plus loin, mais qui glaça les résistances d'Alberte.
icm FRITS i4S
Premissanle de révolte, la jeune fille obéit; et, en donnant sa main, il lui s^^mbla qu'elle se donnait elle-même, qu'elle perdait tout pouvoir sur sa propre destinée.
— Kt maintenant, dit Mme Devon, prenex le bras de monsieur pour alh^r dîner.
Quelques personnes se retournaient, on commençaità chuchoter en rei^^prl . .^ le petit groupe dont Alberte faisait partie, et de nouveau, la jeune fille se soumit en silence.
> Aflberte passa une irnît de îîèvre, elle pensa qu'elle éfcait prise au piège et qu'elle se débattrait en vain. Elle s'efforça de réfléchir posémant^ sans prévention, d'oublier qu'on avait infligé à sa dignité déjeune fille un public affront. En y songeant i loisir, elle sentait la justesse des arguments de sa bel}^^ -mère, et elle sentait plus fortement encore qu'elle ne pouvait pas consentir à ce qu'on réclamait d'elle. M. Victor Schwab agissait avec générosité... mais, non, elle ne pouvait associer une idée généreuse à l'image de cet homme ; elle se disait que s'il voulait l'épouser, c'est qu'il avait en vue un profit quelconque, qu'il appliquerait à son mariage la grande et vulgaire maxime de sa vie, qu'elle lui avait entendu énoncer avec un frison de malaise et de dégoût I que, là comme partout, de gré ou de force, d'une
■ manière ou d'une autre, il faudrait qu'il en eût pour son argent.
Victor Schwab, avec son activité infatigable, ses ambitions Sh^s frein, son audace sans scrupule, son intelligence aiguisée, ses manières tour à tour rudes et félines, sa force exaltée n-ar le succès brutal qui njarquait chacune de se» entreprises, l'assurance de sa valeur intellectuelle qui défiait le ridicule, Victor Schwab personnifiait une classe de la société pour laquelle Alberle Devon éprouvait une aversion instinctive, une de ces invincibles antipathies de castes, sur lesquelles on a tenté de faire jour en in- ▼oq,»ant un principe d'hérédité.
Alberte trouvait M. Schwab insolent iusaue dans
l'insistance qu'il mettait à étaler son prénom sonore jusque dans les éclats de sa voix bien timbrée quv s'imposait àrattention récalcitrante, jusque dans le geste de ses grandes pattes blanches, — blanchies, disait Marc, — à la dure étreinte et qui étaient si ^ourdes et qui avaient des mouvement si subtils.
Quand Alberto se leva, elle était cependant décidée à la lutte; elle ne s'émut point des manières courrou- «ées de Mme Devon, un vent de rébellion avait soufflé sur elle, un désir impétueux d'échi pper àl'odieuse tyrannie dont elle était menacée, de braver cette volonté despotique qui voulait faire plier la sienne. Dans ses dissentiments avec sa belle-mère, Alberte n'avait jamais pu le dessus, elle le reconnaissait avec une colère mêlée de terreur.
Ce jour-là, '4le ne se joignit pas à la société d'Irven, et, dès que les abords du jardin lui parurent libres, elle alla requérir le jardinier d'atteler une petite ânesse dont on avait fait récemment cadeau a Marceline et qui, d'après une convention solennelle devait être propriété indivi>e entre les deux sœurs...
Lorsqu'Alberte revint quelques minutes plus lard en boulonnanlàla hâte sa jaquette, elle trouva Tânesse Po-nponnelte, dûment attelée à sa petite voiture d'osier, et, sur le siège, Petite qui armée d'un long fouet essayait d'avoir Tair redoutable et attendait Alberte.
— Mais, fit celle-ci mé'onlente, je ne peux p<*s t'enimener. Ne veux-tu pas me prêter Pomponnett'pour aujourd'hui ?
— OU! si, dit Petite d'un ton rejoui, et loi tu me prêteras une place. — une bonne, surtout.
140 SCEDR PETITE
— Elles invités?... Ce n'est pas raisonnable. J( ÀSt très loin, à deux heures d'ici.
— Tu vas chez Marie et moi aussi. J'ai toutes le? permissions de maman, et Lise nous accompagne.
La pacifique Lise, promue au grade de femme de îhambre, grimpa sur la banquette de derrière, Alberte et Pomponnette durent s'accommoder de cet accroissement de société et de cette perturbation dans leurs plans primitifs.
Ainsi, comme le soir où tante Aris avait écrit, Petite, toujours Petite, s'interposait entre sa mère et la rancune d' Alberto, avec la force victorieuse de son innocence et de sa bonté.
Depuis quelques temps ce projet d*une visite à son ancienne bonne occupait l'esprit d' Alberto; Mme Devon en avait entravé l'exécution, non ouvertement, mais, par ces prétextes qu'Alberto était trop inexpérimentée pour percer à jour. Cependant la jeune fille était résolue à ne plus tarder davantage. Au milieu des tourments qui l'assaillaient, elle se tournait vers la seule affection qui eût mis un peu de bonheur dans la désolation de son enfance.
Pomponnette était alerte et courageuse, les deux .heures fixées pour la course n'étaient pas à beaucoup près écoulées quand on aperçut les premières demeures du hameau perdu qu'habitait Marie; les promeneuses atteignirent bientôt la maisonnette qu'ii;* • enfant leur désigna du doigt, sans mot dire, mais ce geste taciturne de polit paysan signifiait que c'était une bonne maison où l'on recevait quelquefois de bonnes tartines et jamais de méchanles paroles. Alberte et Marceline entrèrent dans la conr, laissant \fU^i et Pomponnette se tenir mutuelle compagjiie à
SOEUR PETITE ii'<
Tombre des fagots qui formaient le rempart extérieur du domaine de Marie.
Une femme qui filait devant la porte de la maison, une paysanne osseuse, à cheveux gris, se leva toute d'une pièce en voyant les jeunes filles; elle abrita SCS yeux de sa main et donsidéra fixement les deux sœurs pendant qu' Alberto se nommait et disait avec émotion : c Vous êtes Marie? »
Et Marie prit Alberte dans ses bras, la serra contre elle et pleura tout haut dans l'excès d'une joie qui faisait trembler son robuste corps. Albert/ne se maîtrisa plus, et elle pleura aussi, trouvant une douceur étrange à Taccueil de cette pauvre paysanne,
— Ahl on m'avait bien dit que lu étais àirven, fit Marie d'une voix encore toute sanglotante, mais je n'y pouvais pas croire.
Elle poussa ses visiteuses vers rinlérieur de la salle; si beau que soit le soleil dehors et si enfumé qu^ paraisse son logis, une paysanne violerait le code de l'hospitalité rustique si elle ne vous forçait pas il entrer chez elle. Là, Marie contempla de nouveau Alberte, s'extasia, essuya ses larmes dans un vaste mouchoir a carreaux, sourit et bégaya des paroles de bienvenues incohérentes qui ranimèrent le cœur meurtri delà jeune fille; cet accueil révélait une joie si sincère dans sa forme naïve... ; elle n'avait pas pensé (ju'il y eût un lieu au monde où l'on pùl élre heureux à ce point de la recevoir.
— Et voici Petite, Marie, dit enfin Alberto eu se retournant Vers sa sœur
— Oui, fit Marie en effleurant Petite du regard de complàsance que p ■rsomie m^ rt^fusait à cette fleur de b«auié. Elle est toujours la luWm^'..
148 SOEUR PÉtltiÉ
— J'ai grandi 1 s'écria Petite qui riaiJ da bonheur en voyant le visage d*Alberte s'éclairer.
— Vous avez grandi, c'est tout, et que Dieu voua bénisse..,, dit Marie d'un ton qui appelait vraiment une bénédiction sur Marceline. Asseyez -vous donc toutes deux qu'on vous regarde et qu'on s'entende.
Mais Petite fit en voltigeant le tour de la pièce, découvrit la porte du jardin et sortit en disant qu'elle voyait là-bas des ruches et qu'elle aimait les abeilles.
— Tu vas me parler à présent, dit Marie revenant à Alberte; mais regarde donc comme c'est beau chez moi, ajoula-t-elle avec simplicité.
Et Alberte regarda la chambre basse et encombrée, le lit bien ciré dans un recoin; le crucifix avec sa grande branche de buis encore fraîche, la table de chêne, le buffet luisant, sur lequel on avait aligné de grosses pommes en manière d'ornement ou pour symboliser l'opulence de céans; sur la cheminée, entre deux çhanielier s de cuivre, Alberte remarqua un petit vase à fleur dont la peinture représentait deux brins de myosotis trop bleus et une rose ingénue. Dans les premiers jours de leur connaissance. Petite avait fait hommage de cet objet « à sa sœur Alberte, en gage d'amour fidèle » ainsi que Talteslait ttne inscription collée sous le pied du vase. Alberte en quittant Marie pour aller en pension avait à son tour offert ce souvenir dans le même but à la servante. Il lui vint à la pensée que, non seulement tout ce qu'elle avait venait de Petite, mais encore qu'elle devait à Petite le peu qu'elle avait pu donner. Elle entendit que Marie lui parlait:
— Tu as eiicor ' tes niènies yeux clairs comme de i'eau vive. Quand tu étais enfant, ces yeux-là me
demandaient je ne sais quoi... queje ne f ouvris pas U' donner; est-ce qu'aiijourd'lini ils ne demandent plus? — Ah! j'ai pleuré bien des fois la nuit depuis que je t'ai perdue, moi qui étais si bien, en songeant à ma pauvre petite qui n'avait pas... qui n'avait pas...
Elle s'interrompit sans avoir dit ce que n'avait pas Alberte. Elle conta à la jeune fille attentive comme elle était bien; elle avait une chèvre, quelques poules, un petit enclos qui lui rapportait des légumes et des fruits, elle tirait quelque profit de sa quenouille et, parce qu'elle nouait les deux bouts, croyait fermement ne manquer de rien. Elle vivait ainsi toute seule, entre son crucifix et sa quenouille ; elle travaillait l'été sur le pas de sa porte, l'hiver près du feu, les sabots enfoncés dans la cendre chaude. Ses besoins étaient si restreints, sus aspirations si humbles, qu'en vérité, elle ne vivait pas mal; mais surtout, elle espérait bien mourir.
— Et maintenant à toi, Alberte, ma fille, ne me diras-tu pas conmient vont les choses pour loi?
La jeune fille répondit avec effort :
— Marie, je ne suis pas heureuse.
Une ombre tomba sur la sérénité de ce visage sans beauté, mais Marie reprit de son air placide:
— Peut-être, ma fille, que lu es trop difficile?,..
— Non, Marie, je serais très heureuse ici, je vouirais y vivre avec toi.
— Ah î dit Marie, il faut j venir bien vite. Mais, se reprenant aussitôt:
— Ma fille, tout ce qu'il y a ici est à toi.
Elle embrassa d'un coup d'oeil l'armoire, l'horloge, /es chandeliers et lespommes comme pour prendre
à témoin ces riohessf s que pas uae n'était exceptée de cet abandon.
— Mais, poursuivit-elle, il vaut mieux rester près de ceux qui ont droit sur toi ; ça serait une faute et un malheur de t'en aller.
Elle continua plus bas, et hésitant :
— On n'est donc toujours pas bon pour toi?
— Non, répondit Alberto en secouant la tête, oi ( st méchant même.
— Mon enfant, tu as de la colère dans ton cœur. La méchanceté des autres t'empêche-t-elle de faire ce que tu dois ?
— Qu'est-ce que je dois faire? dit sourdement Alberto.
— Ma fille, je ne peux pas te dire, moi; il m'a toujours semblé qu'en y réfléchissa:ntbien, je voyais quand une actio . me rapprochait du bon Dieu, m'en éloignait ou me laissait à la même place, — il faut se méfier de celles-là...
— Mais Marie, si tu savais...
. Elle s'interrompit à son tour. La grande paix résignée qui régnait dans cet te ^ demeure la dominait peu à peu. A quoi bon affliger Marie par le récit d'épreuves qu' Alberto ne voyait déjà plus tout à fait sous le même jour? L'idée de cette responsabilité i.ilacle que Marie venait de raviver en elle la détournait de son ressentiment contre ceux qu'elle n'avait pas craint d'appeler ses persécuteurs. Au moment où elle allait parler avec plus de tranquillité et d'abandon, une grande ombre obscurcit le jour qui arrivait par la porte; Alberto eut peine à se convaincre que c'était M. de FHérian.
U rentrait seul à Irven, dit-il, quand, de la grande
•CEUR raiiTK 151
route, il avait aperçu le petit attelage arrêté; il avait BU la curiosité de s'enquérir des motifs qui amenaient Pomponnette dans ces parages.
Alberte expliqua brièvement le but de sa visite et au moment où elle disait : ma sœur est venue avec moi... Petite en personne parut, s^-erlie par une abeille clairvoyante ou un pressentiment intime.
— Qui est celui-là? chuchota Marie pendant que Marcerline parlement;tit avec son consin.
— C'est M. de Hérian qui doit épouser Petite.
— Alors, fit Marie, je m'étais trompée.
Marc et les deux jeunes filles parcoururent le domaine de Marie, ils admirèrent le courtil, le fenil, le fournil et toutes les dépendances aux noms hétéroclites; ils montèrent dans ce que Marie appelait fièrement sa chambre à feu; c'était une pièce d'apparat, dotée d'un fourneau, et dont le principal luxe consistait dans l'absence des objets de ménage qui embarrassaient Tapparlement ordinaire de Marie. Ils explorèrent à fond le jardin, où chaque pouce de terre rendait ce qu'on pouvait honnêtement attendre de lui; ils rendirent justice à un plant de vigne muscat dont Marie offrait chaque année les fruits au curé du village voisin; elle donnait ce qu'elle avait de plus beau, vendait ensuite le meilleur de sa récolte et usait du reste avec une complète satisfalion,
Marceline, qui s'était éloignée depuis quelques mi nutes, revint en courant :
— Marc, cria-t-elle de loin, Marie vous invile à goûter avec Alberte... Je suis invitée aussi, et aussi Lise et Pomponnette.
Alberie décida Marie à mettre la table au jardiij M»us un vieux chi\laigner touffu. La jonrnée était tiède
159 SORUR PETITS
et brillante; l'air sentait bon le romarin et la giroflée.
Marie servit à ses convives une omelette, du laitage et des fruits; elle confectionna même pour la fin du repas une pile monumentale de gaufres que Petite apporta toutes dorées et brûlantes, et distribua à la ronde.
On ne sait si Pomponnette et Lise préférèrent savourer leur goûter dans la solitude, mais on ne les vit point.
Les promeneurs revinrent ensemble parles bois qu'emplissait, avec la fraîcheur de l'après-midi, une odeur de feuillage mouillé, de champignons et de Tiousse.
Comme Petite riait I... Combien ils étaient heureux ^us trois, unis d'une affection fraternelle! Il y avaif entre eux une concorde parfaite; pas une note trou blante n'altéra cette harmonie.
Alberto, sa taille mince cambrée dans une sévère jaquette, coiffée du petit chapeau d'homme que dépassait Taigrette aiguë d'une aile de perdrix, marchait allègrement auprès de la voiture; elle parlait avec entrain. Ce n'était pas la première fois qu'Alberte trouvait en Marc un esprit qui repondait à ses aspirations secrètes et dont le contact faisait surgir ce qu'il y avait en elle de plus noble et de meilleur. un esprit frère aîné du sien, qui contrebalançait sa fougue imprudente, dirigeait ses élans irraisonné ^ et lui montrait la valeur du but qu'elle ne connaissait pas clairement, bien qu'elle fût prête à cour.; pour Fatteindre.
M. de l'Hérian avait relégué à l'écart ses souris journaliers ; il s'abandonnait au charme de celte jour-
née commesi les noirs tracas delà politique n'avaienl plus existé pour lui.
L'avenir elle passé s*évanouissaient dans la jouissance profonde de cette trêve fugitive qui était A eux pour quelques instants encore; oui, leur bon '•eur était aussi pur, aussi tranquille que le beau ciel aux magnificences adoucies; ce fut vraiment un répit inoubliable avant les événements que préparait !a destinée rigoureuse...
. .. Mme Devon s'était toujours promis de terminer sa série de réceptions par un bal : elle voulait réunir beaucoup de monde, présenter le jeune candidat aux familles des membres influents de son parti, mais elle voulait également le présenter comme son futur gendre. Le jour de cette fête, Alberte, se trouvant prête de bonini heure, descendit à b >^'bliothèque reporter un livre qu'elle '' -vait emprunté. M. de THérian, habillé pour le soir, écrivait à la grande table, lorsque Alberte entra, il tourna vers la jeune fille un visage absordé, et, comme elle faisait mine de se retirer aussitôt :
— Mais restez, dit-il, vous ne me dérangez nullement. Vous me voyez plongé dans le plus insipide fatras.
11 repoussa la liasse de papiers amoncelés devant lui et sourit avec un peu de lassitude. Puis, reprenant un feuillet couvert de sa grande écriture droite :
— C'est, dit-il absorbé par son idée, — mais il :io Teût jamais été au point de faire à Marceline pareille confidence, — c'est une note qu'il ta ut rédiger pour trancher la question qu*on traitait hier à dloer. Vous rappelex-vous? Tenex, vous pouvet lire, pniaqMi \% dipemiuion pandiM«ii vou» iniéiMNMP.
154 SGBUF PETITB
Elle s'était rapprochée pendant qu'il parlait; elle 'î'assit machinalement sur un siège de cuir qu'elle lencontra à sa portée et parcourut des yeux la feuille [ue lui avait tendue M. de l'Hérian.
— C'est assez ardu, reprit-il en caressant pensivement sa barbe cuivrée. Voilà le passage délicat: si je mets ceci, que diront-ils?et si je laisse la variante, que vont-ils croire? Ce n'est ni ceci ni cela qu'il faut, c'est autre chose, n'est-ce pas?
— M me semble..., commença Alberte en hésitant; mais, d'abord, me permettez-vous?...
11 lui donna le lourd porte-plume qu'il avait rejeté sur la table. Elle traça quelques mots qu'il lut en exprimant une approbation brève, mais sans manifester d'élonnetnent. Ils continuèrent à travailler gravement, comme si c'eût été tout naturel de se juettre à l'ouvrage en grande toilette de soirée pour rédiger des paragraphes épineux et occuper ses loisirs avant un bal.
M. de l'Hérian avait l'éloquence à la fois entraînante et vigoureuse qui galvanise les masses en même temps qu'elle pénètre jusqu'à la minorité plue cuUivée, plus froidement perspicace; mais l'arrangement correct des phrases sur un papier n'était pas favorable à cette tlamme inspiratrice qui devait faire de lui le plus grand orateur de son temps ; cette in s piration devenait rétive , il n'en était plus le maître quelquefois même elle se refusait. Cet alignemeii banal en si vie de convention était pour lui un besogne pleine d'aridité etdedégoùt.dont il ne s'ac-quittait en certains cas qu'avec l'effort d'une ferme yoionié et ftu priîfc d^une grande dépens» dô force
SCEUP. PETITE 15n
jamais appris, connaissait les distinctions subtile? et l'influence des termes; elle avait cette iirpexable dextérité déplume, cette faculté de IVxpression vraie qui sont presque impossibles à acquérir, ce talent d'énoncer exactement cequ'elle voulait dire et en un langage qui défiait la critique comme les plus volontaires malentendus, ce don inné de cliàlier la forme en laissant l'idée dans sa splendeur et son ntégrité qui met le mot juste à sa juste place. Cette idée, qu'il eût exprimée de vive voix avec un brillant incomparable et qui, une fois écrite, ne lui semblait plus qu'une chose morte, une loque informe qui allait devenir un brandon de discorde, un élément de guerre ou de trahison, Alberte l'emboîtait nette et précise dans les mots qu'il fallait et la lui rendait comme cristallisée sous une enveloppe peut-être un peu froide, mais claire et solide... Désormais, l'idée pouvait circuler, soutenir l'examen aftentif ou malveillant; à moins d'en violonler le sens ou d'en changer brutalement les termes, on ne la dénaturerait plus.
M. du rilérian put apprécier le talent d'AIberle ce jour-là et, parla suite, toutes le:^ fois qu'ils" travail* lèrent ensemble.
Elle avait toujours pour lui répondre un ton de simplicité si franche quand il la consultait; elle demandait toujours avec la même défiance d'ellemènte : « Gela fera-t-il bien? » Il disait oui, et, si ©lie était en train de coudre ou de broder, elle reprenai; avec application, avec plaisir, le modeste ouvroK'* féminin qui remplissait ses heures, et il semblait ù, Marc qu'il l'honorait plus encore pour l'acllvilô d#
156 SOEUR p^ythe
Aujourd'hui, pendant qu'ils s'absorbaient dans les 'IcM'nières retouches de leur œuvre commune, quel- ( u'uij leur dit gaiement :
— Que faites- vous là d'ennuyeux?
Kn levant les yeux, ils virent Petite qui les re^Mdait de son air aimant.
— Laissez donc ces grimoires... Admirez plulôl comme je suis belle.
Elle se pavana ostensiblement, et ils Tadmirèrent sans se faire prier. Mais l'atmosphère de la salle parut refroidie par riniroduction d'un élément étranger, sinon hostile; il leur fallut descendre pour se mettre à l'unisson; cet accent léger détonnait singulièrement après la gravité de leur eairelien.
Petite était cependant bien ravissante; elle avvt une robe en guipure de soie blanche sur un transparent de surah nuance fleur de pécher et'unë'lariio ceinture en velours de la même couleur éteinte; son corsage était froncé assez haut sur les épaules, comme une chemise d'enfant, par un étroit ruban de velours rose. Elle était chaussée de souliers de peau blanc rosé, sans nœuds, sans ornement, très minces et étroitement adaptés au pied qu'ils enserraieiiî. On eût dit que les petits pieds nus de Marceline, tout menus, roses et frémissants, dansaient sur le tapis de haute laine.
— Que faisiez- vous? répéla-t-elle.
. — Nous écrivions, dit Marc... ne vous déplaise.
— Eh bieni parlez, mainteïianl. Oh! je ne suis p; si ignorante qu'on croit, et je sais mrn La Fontain. . dans les endroits pas trop difficiles!
— Nous élucidions un projet^ mais j'en étais jus /e meiH à un «»dFo>t difficile. M M^f«$ ihdm<l.f'îiitr ^?*
lous arrivions à celte conclusion que notre proje serait magnifique si le gouvernement avait un peu l'argent à lui sacrifier... oh! pas beaucoup, par îxemple... le prix des diamants de votre corbeille, acheva-t-il en riant.
Mais peut-être, sous celte taquinerie, y avait-i rinconscien.t besoin de punir une intrusion.
— Mes dianiants ! s'écria Petite. Ah! mais non. Quand je mourrai, on les distribuera aux bons pauvres, mais je ne veux pas qu'ils aillent à vos vilains hommes barbus. Marc, promettez-moi que vous ne serez jamais un vilain homme trop barbu...
Il le lui promit et, à cette condition, elle consentit à jeter les yeux sur le fameux projet.
— Ahl c'est loi qui as corrigé, Alberto. C'est bien mal écrit, et ensuite, ce n'est pas très vrai, ce que vous contez là.
— Ça le deviendra, dit Marc qui jouait distraitement avec un couteau à papier.
— El puis vous ne pourrez jamais faire tout co que vous promettez.
— J'essaierai.
— Alors vous devriez mettre : Je m'engage à essayer...
— Quelle casuiste vous êtes!...
— Je n'aimt3 pas que vous vous amusiez de ces choses. C'est comme l'autre jour, quand vous avez tnnt ri en rapportant le trait d'esprit de cet homme, votre ennemi.
— Les gen^ du parti que je combats ne sont pas mes ennemis, mais mes adversriires. Je pense tout /j mal que J en di?, mais j'en pense aussi du hu^n q\%^ Jf» M» dis part... «n public.
'58 SOEUR PKTITE
— Geai bien etn brouillé pour moi, dit-elle avec un soupir; et ce que vous avez écrit avec Alberleneseï l M rien, je vous assure, paisqu'il y a des centaines d'années qu'on fait de la politique et que les paavies sont toujours aussi pauvres. Oh! je serais mallieuiiise toute une nuit si j'av'ais fait des promesses à 'aventure.
Mais M. de THéi'ian n'était pas malheureux, loin y}^ 1 ; sa loyauté était large et courageuse et la conslii" -e de son absolue sincérité n'était pas ébranlée p r les scrupules puprils de Marceline.
C'était le premier bal d'Aiberte, la jeune fille
'')vaity tenir une place tellement secondaire qu'elle pouvait se demander si elle y assisterait plus que le valf't de chambre qui faisait circuler les rafraîchissements, ou le personnel de service. Elle avait compté ne pas danser et passer complètement inaperçue, et rien n'était venu jusque-là démentir ses prévisions; elle se distrayait à regarder les danseurs, ces femmes parées qui semblaient des créatures immatérielles, toutes de beauté, de Joie, sans soucis, sans défauts et sans beaucoup d'âme !... quand elle aperçut Mme Devon au bras de M. Victor Schwab qui se dirigeaient vers elle dans l'intention évidente de lui pirier. La jeune fille ne put réprimer un mouvement de malaise; elle aurait voulu s'éloigner; mais l'œil de Mme Devon, durement fixé sur elle, la clouait a sa place aussi b-en qu'un ordre positif.
La paix relative dont Alberto jouissait depuis plugieurs jours lui avait Mi croire que les deux redoutables allié.-* avaient abandonné leur plan de campagne; leur attitude l'avait délivrée de craintes
rsparaissait, protégé par l'autorité de Mme Devon. Quand ils furent auprès de la jeune Qlie, M. Schwab s'inclina et adressa à Alberle une invitation; au moment où elle allait formuler sa réponse très sincère: je ne valse pas... Mme Devon intervint comme une fois déjà, en une occasion a peu près identique.
— All)erte,vpusdanserezcel/tevalseavecM. Schwab, dit la veuve de sa voix incisive.
Alberte se leva aussitôt; cet ordre qui l'insultait aiguillonnait sa fierté, elle accepta résolument l'occasion d'une explication décisive.
Ils dansèrent à peine quelques minutes, puis M. Schwab remarqua qu'Alberte était pâle to fatiguée, il se fraya un passage à travers la foule et conduisit la jeune fille à un divan qu'isolaient des caisses d'orangers en fleur; il fil asseoir Alberte et 1/ s'assit auprès d'elle.
— Vous voyeZ;, dit-il, que je n'abuse ni de vos forces ni de votre complaisance.
Elle était à demi détournée de lui et s*éventait d'un geste dédaigneux; mais à ce dernier mot elle le regarda.
— 11 n'y a eu de ma part nulle complaisance, déclara-t-elle.
M. Schwab rit de cet air enchanté qu'il avait toujours quand Alberte le prenait de haut avec lui.
— Vous voulez dire que Mme Devon a été pour ijuelque chose dans !a faveur que vous venezde m'accorder, — et dont je vous ai fait généreusement re-
. mise, ce qui i.r.> pas dans mes habitudes. Mais je ne vous en suis pas moins reconnaissant puisque, Ui moyens différant» le résultat reste pour moi le
(liose que vous redoutez plus qne moi, vous êtes tenue de faire encore autant de Uuirs de valse qu'il me plaira. Et quand je devrais encore attribuer à Tinfluence de Mme Davon Tautre faveur plus signalée dont on vous a transmis...
Alberte l'interrompit. Elle se contenait mal devant cette imperturbable assurance.
— Ne revenons pas sur ce sujet, on vous a communiqué ma réponse.
— On Ta peut-être gazée... Vous allez briser votre éventail, mais peu importe, vous en aurez bientôt d'autres.
Le sang d'Alberte bouillonnait, la jeune fille regarda éperdumenl devant ; elle mais, dans cette foule d'indifférents, il n'y avait personne qu'elle pût appeler à l'aide.
Il poursuivit en affectant une grande bonhomie :
— Je ne me laisse pas facilement détourner de mes plans; à vous dire vrai, je ne me rappelle pas en avoir abandonné un seul.
— Vous abandonnerez celui-ci quand je vous dirai qu'il n'aura jamais mon assentiment, qu'il m'est odieux, qu'il me rendrait très malheureuse, fit-elle coup sur, coup, ne sachant quel argument employer pour le convaincre, quelle corde faire vibrer en lui, l'orgueil, la colère ou la pitié.
~ J'ai la présomption de me croire meilleur juge. Ètes-vous si heureuse auprès de votre belle-mère, et Mme Devon a-t-elle pour vous un cœur si maternel? Je suis persuadé, dit-il avec celle pohtesse qui offensait Alberte plus que l'insolence, je suis persuadé, que ce mariage fera mon bonheur..., pour parler le
I sera de m^nie pour vous. C'est une question que ,« iie refuse pas de discuter plus tard... quand...
II sourit en ramassant l'éventail qu'elle avait fîiif tomber, il en appuya l'extrémilé sur les doigts d'Aïberte par un geste à la lois tranquille et impérieux pt il acheva :
— Quand vous serez ma femme.
— Je ne le serai jamais I... dit-elle avec indignation.
— Ohl fit-il se levant et s'inclinant très bas devant elle comme s'ils se séparaient en parfait accord, il y a tint de cas où ce mol veut dire toujours!
Il reprit d'un ton encourageant:
— Vous n'aurez probaoleraent pas à vous repentir de votre consentement et n^.oi je m'en trouverai bien quoique les apparences donnent le droit de penser L' contraire à ceux qui se figurent vous connaître beaucoup comme à ceux qui me connaiss^^nt mal.
Elle s'écarta outrée de cette persistance .i, en de semblables conditions, devenait un délit d' oimeur.
— Alors c'est la guerre entre nous, remarqua-t-il allègrement ; les gens qui l'ont entreprise avant vous ne s'en sont pas généralement applaudis; ils n'ont abouti qu'à nie faire mieux apprécier la victoire.
En quittant Alberte, Mme Devon avait assez.
'on;lemps cherché M. de l'Hérian; elle le découvrit, on an poste en vue qui lui convenait, mais plutôt l'écart de la grande foule.
— Eh bieni dit-elle à demi-voix, vous avez lieu d'être satisfait?
Il eut un air de surprise.
— Oui, poursuivit-elle, tout est en bonne voie. Le vieux général a sou speech prêt pour la fin du souper.
163 SdUlt PBTITB
Si vous m'en croyez, nous choisirons aussi ce moment pour annoncer vos fiançailles afin d'éviter double besogne au bon général.
— Mes fiançailles? répétaM.del'Hérian. Mais non...
— Comment, dit-elle étonnée à son tour, n'avionsnous pas convenu que, ce soir, nous...
Non, pas ce soir, répliqua-t-il avec décision.
On vint appeler Mme Devon; elle s'éloigna sans discuter davantage la lubie de son neveu; Marc de THérian était sujet à des crises d'originalité qu'elle respectait, et cette exhibition publique de son bonheur lui avait sans doute déplu.
Resté seul, M. de l'Hérian regarda vaguement dans la salle; Marceline, enchevêtrée dans les complicacations d'un quadrille, dansait d'un air joyeux et timide; on l'entourait, on l'admirait; elle ressemblais* à une jeune reine qui, ne sachant pas encore bien tenir son sceptre, le considère avec inquiétude et se demande s'il sera un fardeau ou un hochet.
Près d'un massif de plantes vertes et d'arbustes d'où elle venait d'émerger, Alberto demeurait immobile, droite comme un jonc, dans une attitude altière ; il y avait un regard brave dans ses yeux limpides et étincelants, — et une expression de douleur fixée sur ses lèvres jeunes et souples qui tremblaient
Peu de jours après le bal, les hôtes d'Irven
se dispersèrent et l'on mit la maison sens dessus dessous dans le but d'y rétablir un ordre aporoYi-
malif.
M. de l'Hérian, qui traversait le jardin, rencontr Marceline se promenant avec sa mère.
— Alberte est à la maison, cria Petite dès qu'el| aperçut son cousin. Elle met des liousseg.
SCEUR PETITS 163
— Et je devrais en faire autant, remarqun Mme Devoii. J*y serais déjà occupée si Petite ne m'avait attirée au fond du jardin pour me monlrer un soi-disant luiracle de beauté.
— Une rose jaune avec une bète à bon Dieu dans
on cœur, expliqua poétiquement Petite. Quand j'é-
ais au couvent, reprit-elle, on m'.ippelait petite bête
i bon Dieu, — et cela fâchait tnnl Alberte. Pourtant
c'est déj;j quelque chose d'être une bonne petite bêle
à bon Dieu.
— Vous rentrez? dit M. de rilérian à sa tante, mais vous pouvez laisser Marceline, si elle le veut bien...
Oh! oui, Marceline voulait bien, elle était toute disposée, elle resterait dehors tant qu'il conviendrait à Marc.
Pendant que la mère s'éloignait dans la direction iu château, ils continuèrent à parcourir le j:»rdin. l^etite avait été un pou triste depuis; le bal, elle avait pe il-èlre attendu ce soir-là une personne qui n'était pas venue, ou cherch<^. en vain queLiue chose, une chose belle, frai^ile , qui s'était. égarée, brisée peut-èlre, sous les pieds des danseurs...
Mais aujour rhiii, elle avait repris sa gaieté, ses 3'eux s^'intillaient d'espièJerie ingénue tandis qu'elle entraînait Mire dans une prouienade sans but et sans suiie ; on eût dit une enfant qui pressent uup leçon et U retarde, mettant en œuvre ses unoi^eites séductions pour distraire son niattre; niMis elle obéissait sans doute uniquement et sans calcul à l'impulsion joyeuse que lui donnait sa jeune5:se par ce beau matin ensoleillé.
Marc ne se laissa pas distraire de son dessein; il
parvint a bloquer Petite dans une allée de platanes qu'il fallait, bon gré mal gré, suivre jusqu'au bout une fois qu'on s'y était engagé. Petite continua sou gentil babillage, courant devant Marc ou s'arrétar pour cueillir des graminées aux longues tiges gré les dont elle faisait un bouquet. Elle se penchait v se relevait par un mouvement gracieux, aisé et vi; qui mettait en valeur la ténuité flexible de son corps. Le soleil, glissant en jets capricieux à travers les branches, éclairait tantôt sa main ou le bout de son oreille, une mèche de ses cheveux dorés, transparents, ébouriffés par la course, ou le coin de sa oue couleur de rose rose.
— Marcelin*?, commença résolument Marc pendant qu'elle s'arrêtait deux secondes pour assembler ses herbes qu'elle lui donna à tenir.
Elle tourna vers lui un regard suppliant qui n'était pas exempt de mutinerie.
— Oh! Marc, vous n'allez pas me gronder... et quand il fait si beau temps I
— Non, certes. Et c'est parce que vous ne méritez pas de blâme, c'est parce que je vous aime plutôt,..
— Oh ! fit-elle avec attendrissement, je suis contente de vous l'enten ire dire. Et moi, Marc, je vous aime beaucoup aussi.
Et elle ajo ita :
— Je veux vous attraper cette libellule ou bien la oelle mouche en émeraude qui est à côté.
Il ne fut point amolli par la mouche verte ni même par la libellule.
— C'est également parce que je désire vous voir heureuse. »
MkUR PETltl 165
— Comme vous êtes boni... Mais je serai une excellente femme pour vous et je ne vous quitterai jamais, pas même dans les endroits où j'aurai peur : vous serez satisfait puisque c'est vous... c'est vous qui avez voulu...
— Oui, dit-il avec une sorte de désespoir.
On avait semé autour des platanes des liserons qui enroulaient au tronc des arbres leurs volutes fleuries. Marceline cueillit une large fleur blanche qu'elle agita comme une idéale sonnette, et, la tète inclinée, les yeux brillants, elle fil mine d'entendre un tintement imaginaire. Cet enfantillage, cette excessive jeunesse de caractère qui irritait Marc lui rendait en même temps la faiblesse de Petite plus sacrée; devant cette douceur confiante, il éprouvait une même honte que s'il avait dû faire mal à un petit enfant.
11 sentait avec une netteté terrible que toute la vie de cet être frêle et bon serait anéantie par un choc; il tenta pourtant un nouvel effort.
— Marceline, écoutez-moi.
— J'écoute, repartil-elle, balançant toujours son liseron comme une clochette et se figurant peut-èln^ mener grand bruit. J'écoule, Marc, vous me dites df très jolies choses du reste, que vous m'aimez, qut^ vous me voulez heureuse.
— Mais le seresj-vous ?
— Je souhaiterais qu'Alberte le devienne autant que moi... Mais il n'y a point moyen, n'est-ce pas
— Non, fit Marc.
Il reprit :
— Ce serait mieux, Marceline, si vous aviez la HMiiiKlre crainte...
16B SOEUR PETItE
— Je ne crains rien du tout : demandez àAlberte. Et puis, attendez que je vous dise aussi, poursuivit-elle en confidence, je pense que, si votre profession ne me plaît pas beaucoup, ce ne sera pas payer trop cher... le... le reste.
Elle avait toujours été si réservée avec lui que de tels mots prenaient dans sa bouche une saveur el une intensité particulières, et elle était irrésistible de tenaresse généreuse.
— Vous m'avez entendue murmurer à tort etvoui vous inquiétez pour moi ; vous avez peur que je ne sois pas bien à Paris, que je regrette Irven. C'est bien cela qui vous tourmente?
Elle le regarda e»i face naïvement, et il se dit qu'il aimerait mieux affronter les oiages de la tribune que les yeux ignorants de cette petite fille.
— C'est ce que vous vouliez dire?
— Oui, répondit-il, essuyant son front moite.
— Eh bien I vous voilà rassuré. — Et maintenant vous aurez votre libellule.
C'était à peu près la valeur du prix que Marceline lui réservait.
— Ohl vous avez laissé tomber mes herbes : estce qu'elles vous ennuyaient?... Gela ne fait rien, j'en cueillerai d'autres et je ne vous en embarrasserai plus.
Elle avait envie de pleurer comme une enfant qu'elle était, mais elle se mit bien vite à sourire.
Depuis que leurs invités étaient partis, les deux j-unes filles avaient repris l'habitude de sortir tous es jours ensemble. Une après-midi, au moment où Alberte pliait son ouvrage et commençait ses préparatifs pour cette promenade, Mme Devon rentra dans la salle à manger et épia furtivement sa bellefille.
— Vous n*ètes pas encore sortie, dit-elle avec indifférence, il est tard.
— Je vais appeler Petite.
— Non, ne la dérangez pas, il n'y a pas cinq minutes qu'elle étudie son piano.
Du grand salon arrivait un s nore roulement de gammes...
— Et Petite ne vous accompagnera pas aujourd'hui, il fait humide.
Mme Dov ui chercha un journa', ses mains tremblaient et son teint jaune était plus que de coutume ombré de noir; sa santé s'altérait depuis quelque temps.
— J'ai pensé, continua la veuve, que vous pourriez aller jusque chez Marie lui porter cette poule de Houdm que vous m'aviez demandée pour elle; bien entendu, vous ferez à votre i^uise, àjouta-l-elled'un air morose, mais je vous engage a partir vite.
De si mauvaise «xrâce qu'il eût été donné, le conseil olait trop airréable à Alberte pour qu'elle ne le suivit pas; la rofloxionde Mme Devon étant également juste quant à Theure, Alberte se pressa, et un quart
d'heure après, elle réussissait a s'échapper d'Irven sans avQir attiré Tattention de Petite; Tinterdiction d'accompagner sa sœur aurait fendu l'âme de l'enfant.
Alberte était parvenue environ au quart de sa jourse, elle venait de mettre pied à terre pour alléger Pomponnette, qui gravissait péniblement une faide montée, quand elle aperçut une voiture arrivant à fond de train, non pas sur le chemin que la jeune fille longeait, mais sur une autre route qui traversait le fond de la vallée et conduisait, par les bois, à la gare la plus proche. Alberte se figura reconnaître le landau de M. de l'Hérian, elle crut même voir Mme Devon assise dans la voiture, et, serrée frileusement contre la veuve, une petite ombre emmitouflée qui pouvait être Petite.
L'équipage pressé disparut comme l'éclair, et Alberte sourit de s'être livrée à une supposition ab- ■urde.
... Quand sa belle-fille eui quitté le château, Mme Devon, qui, tout ce temps-là, avait sans cesse consulté rheure, monta rapidement à l'étage supérieur et s'approcha d'une fenêtre qui dominait un vaste horizon; dès que le petit attelage d'Alberte se fut englouti derrière la première côte, la veuve redescendit en touts hâte, donna quelques ordres impératifs au domestique de Marc, — M. de l'Hérian était absent depuis la veille, —et. toujours sa montre à la main, elle gagna le salon où Marceline continuait ses exercices avec persévérance :
— Petite, dit Mme Devon en martelant ses mots, il faut que nous partions; j'ai reçu un télégramme qui nous appelle à Berque; si nous voulons prendre le train, il n'y a pas une minute à perdre.
SdEUR PETIÎl 169
Petite se leva en se frottant les yeux pour y voir plus clair dans ce qui lui paraissait une incompréhe 'Sible aventure.
Au moment où elle commençait à dire comme toujours : • Où est Alberle? » une pensée s'empara de son esprit.
— Qu*est-il arrivé à Marc? balbutia-t-elle.
Elle devint pâle comme la mort et s'appuVvi d'une main sur le piano qui rendit une vibration lente, douloureuse. Mme Devon secoua sa fille par le bras :
— 11 n'es! rien arrivé à Marc, dit-elle impatiente, presque dure ainsi qu'elle l'était souvent quand elle avhii involontairemeLt fait souffrir Petite Ce n'est pas un malheur..., voyons, entant, je le l'aftirme. je le le jure... Je t'expliquerai en route; nous avons juste le temps d'atteindre le dernier train.
t^— Mais Alberle?...
— Alberte est sortie pour Taprès-diner. Ne t'inquiète pas d'Alberte...
Tout en parlant, elle entraînait Petite, rhabillait chaudement, lui metlail son chapeau, et Pelite, toute étourdie, n'opposait aucune résistance.
La mère et la fiile descendaient du perron en même
temps qii»' la '. nu • (• i. :\, i' ♦• 11,1 Mil e • evon
entrait dans la grande cour. Petite fut emballée, foulee dans une couverture ; on referma la portière et les chevaux partirent bride abattue avant que la jeune fille eût decouv-Tt où elle »mi étui, Mme Devon, les lèvres serrées le visage tendu coinine si elle vénal déjoue utie parli»» dan^^ereuse dorit l'is>ue etiit encor ' inceitaine, s'enfoncnil dan*? sor^ co-n *^f
• •' -. • .'. 'i; .» - il |J <> •>• .1 l>)UiUl Vîsji.i .ili n |>r«»-
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70 SŒUB PETrrt
tion de sa mère. Ce fut seulement en wagon que Ii jeune fille dit d'un Ion effrayé :
— Maman, qu'y a-t-il? Où allons-nous?
— Nous allons à Barque; ta laiile est plus malade 1 1 nous a demandées.
— Oh! vous disiez que ce n'était pas un malbeuj.
— Ce n'en est pas un pour toi, dit la mère couvrant ï^etile d'un regard où il y avait de la terreur et du Iriomphe.
— Et Alberte? s'écria Petite. Il fallait l'emmener avec nous.
— Nous n'aurions pu l'attendre sans risquer d'arriver trop tard nous-mêmes.
Petite ouvrit des yeux effarés.
— Est-ce que tante Aris va mourir?
Mme Devon tr&ssaillit.
— Je n'en sais rien. Ne te tourmente pas, tu n'iras peut-être pas auprès d'elle... mais il. est indispensable que tu sois là, murmura-l-elle.
— Il n'y a plus de train ce soir, et vous avez di à François de coucher à la station, il ne pourra amener ma sœur...
— Elle viendra demain à la première heure; du reste, ajouta la veuve avec effort, ta tante n'appd e pas Alberte...
Elle parlctit d'un ton si sec, et ses raisons étaieii! en somme si péremptoires, que Petite n'insista plus ; la jeune fille s'occupa à plaindre de tout son cœur la pauvre tante qui était très malade et la pauvi\ Alberte qui rentrerait pour trouver la maison vide
Quand les voyageuses sonnèrent chez Mme Ari>. ,ce ne fut pas Melite qui vint ouvrir, et cette circonstance iiisign:fianle indiquait une perlurbalion coui
SŒUB F&Ill'K ivl
plète dans rorganisation de la maison. Mme Devon laissa Petite dans une chambre voitine de l'appartement qu'occupait tante Aris. La cloison était mince ou les portes mal closes; Petite distingua la voix de sa mère, puis une voix à la fois faible et rauque qui ne ressemblait plus à celle de tante Aris ; et Petite se figura entendre répéter le nom d'Alberte ; oubliant son effroi, elle enir'ouvrit la porte et s'arrêta pétrifiée sur le Seuil. C'était bien tante Aris qui était dans ce lit, sous la couverture duquel son corps se dessinait en lignes rigides qui faisaient frissonner Petite; c'était bien tante Aris et c'était en même temps une inconnue dont la désolation s'imprégnait d'une terrifiante majesté, un être que tout abandonnait, qui n'avait rien de commun avec les autres, et pour lequel on ne pouvait plus rien, abimé déjà dans l'horreur du mystère qu'il allait sonder, et qui cependant, de toute l'inaccessible grandeur de ce mystère, dominait les vivants et l'orgueil de la vie.
Petite eut le cœur traversé par un grand coup; elle devina que tante Aris se mourait et que personne ne pouvait l'aider à mourir.
La jeune fille ne s'avança point, elle s'assit à une place d'où elle voyait tante Aris..., peut-èire avec la conviction vague que, dans le lugubre délaissement où la mourante se trouvait, ne plus la regarder serait la délaisser davantage. Elle se contraignit à demeurer là, à ne point fuir le regard errant de ces yeux qui se troublaient, qui n'avaient plus d'àme.
Elle se dit que tante Aris repassait sans doute en cet instant la triste histoire de sa vie; que le bien qu'elle Aiait accompli devait la réjouir, mais que ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées, devaient
^Ir^ là aussi, noires, lourdes, menaçante*?..., et qu^ les mauvaises pensées de Petite, son égoïsme inconscient, les mauvaises actions qu'elle avait laissé fairo, par insouciance, en fermant les yeux, Tassiégeraient ainsi un jour, et que ni Marc ni sa mère ne pour ' raient l'en délivrer, Tamour des siens serait impuis sant à la protéger. Elle comprit pour la première foi«!, et avec cette intensité d'épouvante que nous avon*« tous éprouvée quand l'affreuse -certitude a pénétré en nous comme un glaive brûlant, elle comprit que Marceline d'Irven mourrait un jour; qu'entre Petite, jeune, joyeuse, adulée, et cette femme flétrie, il y avait ce point de rapprochement lamentable ; que tante Aris et Petite étaient faites de la même misérable poussière, soumises aux mêmes souffrances, aux mêmes terreurs, à la même destruction.
Toute l'angoisse de cette agonie passa dans son âme en détresse, elle se mit à pleurer amèrement sur tante Aris et sur elle-même.
Ah! Marc et sa mère auraient beau garder Petite et la chérir, l'instant viendrait où il faudrait bien que leur amour la quittât. Cet amour n'était pas plus fort que la mor-t... Et pourtant on lui avait dit... A quoi lui servirait d'avoir eu pa vie brillante, heureuse, puisqu'on ne l'empêcherait pas de mourir comme cette vieille femme que personne n'avait jamais aimée ?
Quand sa mère vint lui parler tout bas. Petite sanglota d'une voix entrecoupée par les larmes :
— Maman... ohl maman, quand nous serons! là...
Mme Devon frémit et se troubla. Elle voulut éloigner Petite, refermer la p Tte, mais l'enfant résista.
— Elle parle, iriainan, entendez-vous? — Est-cé» qu'elle n*a pas dit : Alberte?
— Non, répondit la veuve, va-l-en... Je ne veux pas que lu restes ici...
— Pourquoi? fit Petite, discutant un ordre maternel.
— Parce que cela te rend malade. Ne vois-tu pas que tu es malade déjà?...
— On dirait que vous ne voulez pas que je lui parie...
— Parle-lui, dit la mère avec tristesse, puisque tu méjuges ainsi.
Et Petite, toute hors d'elle, s'approcha de la mourante :
— Tante Aris, c'est moi... J'ai bien du chagrin pour vous.
La voix lui manqua, mais elle se contint courageu. sèment :
— Tante, demandez-vous quelrf l'un? voulez-vous Alberto?
Elle n'avait pas achevé le nom de sa sœur qu'elle se sentit saisie violemment par les épaules; elle se débattit, et, dans cette lutte silencieuse, la mère et la fille mirent uneétranije âpreté, bien que Mme De. von essayât de réduire Petite sans la blesser. Le résultat ne pouvait être douteux; Petite, maitrisée en quelques minutes, fut emmenée de force, presque portée, dans une chambre écartée, où Mme Devon l'enferma à double tour. Petite appela, gémit, secoua la porte; mais la pièce où sa mère Tavail reléguée eiait dans une partie reculée de M uii«ù8on et personne ne répondit à ses appels épbttÉii^
Elle »v«U p«»\)r, peu* 4« 9on isolement, ûvr «i-
174 «ŒUR PETITK
lenre, peur de ce qui se passait dans la chambre de t'ente Aris, et pendant un instant elle avait eu peur de sa mère.
Elle alla près de la fenêtre; le jour blême qui en tombait la rassurait un peu. Elle était là, pleurant toujours, lorsqu'elle entendit une sorte de mouvement très lointain, très étouffé dans ^a maison; de nouveau, elle se jeta contre la porte qu'elle ébranla, mais cette fois la porte céda à son impulsion, on était venu ouvrir sans que la captive s'en aperçût. Elle promena autour d'elle un regard défiant et redescendit, s'orientanl avec peine dans les corridors OÙ elle ne rencontra personne, elle narvint à retrouver l'appartement de Mme Aris.
Bien que la nuit fût encore loin, on avait allumé des flambeaux; il régnait près du lit une saisissante impression d*ordre et de calme. La pièce paraissait vide, et pourtant tante Aris était encore là, dans une attitude de repos.
Le sang de Petite se glaça dans ses veines à î idée qu'il fallait s'approcher de cette forme immobile, lui parler. Les jambes défaillantes de la jeune fille se dérobaient Ah ! l'émotion la tuerait, mais il fallait que ce devoir s'accomplit, elle devait agir avant que sa mère ne revînt.
Elle s'avança avec une fermeté qui, pour ce cœur pusillanime, était de l'héroïsme, et, comprimantd^une main sa poitrine haletante, elle dit en articulant nettement ses mots :
— Tante, voulez-vous voir 'Alberte ?
Pas de réponse. Petite fit encore un pas.
— J'irai vous la chercher» moL Tante. aimeîf-Ton» Albert» m{^it9( qiw^ minff
SŒUR PETITB
Elle était tout près maintenant de ce visage glan<^ el e fil un brusqne mouvement en arrière, chanc ' et roula évanouie sur le parquet.
... Alberte rentra de bonne luure à Irven pour n id"^ conlrister f*eiite parune absence prolongée. Elit ne remarqua d\ihord rien d'insolite; mais, quand lie eut exploré la salle à manger, la bibliolhèquL' 1 1 e J)etil salon, sans apercevoir aucun îDerabre de In famille, elle conimonra à s'inquiéter. Petite seraitelle tombée malade? l£ile [«refera croire que Tenfanî s'était endormie sur son piano.
Pour vérifier ce fait assez luvraisemblable, eP e passa dans le grand salon. Entin, il y avait qu.lqu'un : ellereconnut sans surprise M. Victor Schwal). \\ n'avait jamais cessé ses visites à Irven; mais pourquoi était-il seul, et qu'attendaii-il ? Il se leva à l*apparition d'Alberte el la retraite de la jeune fille f i ' coupée. U était bien mis. comme de coutume, "t iî avait une chaîne de montre quWlberte déles^r^it tout spécialement. Celte chaîne, qui sem'^lait d un poids et surtout d'une solidité remarquable, pro^îiiisait un cliquetis léger qu'une oreille aiguisée par l'antipathie pouvait scule percevoir...
Mais les premiers mots que prononça M. Schwab i néantirent ces détails dans l'esprit d'Alberte.
— Vous arrivez trop tard, dit-il sans préliminaire; Mme Devon et sa lille sont parties pour Berque Mme Aris, votre tante, est au plus mal, sa malâdi( louche au dénouement. Votre tante a réclamé la présence de ses parentes, la vôtre particulièrement.
Et, sans accorder à Alberte une minute pour sf> remettre des informations qu'il lui assénait romm*» r<ty rr^ttp^î, tt r.r.unutrl» •
— Avez-vousle désir de revoir Mme Aris vivante?
— Oui, oui... dit Alberto bouleversée.
— A quelle heure êtes- vous sortie? deinanda-t-i/ jetant les yeux sur un papier bleu froissé qu'^ tenait dans sa mains.
Elle lui répondit sans savoir où il \oulait en venir. ^
— Bien, grommela-t-il, Mme Devonest très forte.,.', mais elle est une femme, elle pense à tout, sauf à ce qu'elle laisse traîner sur son tapis.
— Je vais partir immédiatement, s'écria Alberte.
— Plus de train aujourd'hui, repartit laconiquement M. Schwab.
— Mais que dois-je faire ? dit la jeune fille émue au point de réclamer les conseils de cet homme qu'elle redoutait comme un ennemi.
— Je mets à votre disposition la voiture et le cheval qui m'ont amené; je rentrerai à pied chez moi, fit-il l'bxaminant d'un regard oblique.
— Votre voiture? répéta-t-elle frappée, même au milieu de son trouble, par quelque chose de singu-
I lier dans cette proposition.
— Oui, c'est votre seule chance, Mme Devon vous a coupé les autres.
— Je vous remercie, dit-elle hésitant encore et ne parvenant pas à coordonner ses pensées. Mais An* toine pourra-t-il conduire?...
— Votre vieux jardinier conduire Gipsy? ab ! diable non, fit-il sans réprimer un ï»ourire d'amusement.
Mais j*ai Joseph, reprit-il. Vous connaissez bien le brave Joseph qui, dans sa jeunesse, a servi, à ce ^'n'il prétend, chez M, Devon.
tn eiffet, ce dî)»>e»tîqwé 4>y^H nn io^^ir jfeayeeUiç^^
sèment adressé la parole à Alberte pour lui parler de son père.
— Prenez Joseph, et vous pouvez aussi requérir la protection de..., comment appelle-ton cette paufille..., à moins que Mme Devon n^ l'ait mise sous clef pour l'empêcher de vou-^ servir. — Voyons, décidezvous; et, croyez-moi c'est pour vous une affaire importante ?Gipsy file comme le vent, Joseph est à peu près capable de la tenir. Voire tante vous appelle.
Elle céda à l'urgence de la situation comme d'autres l'eussent fait sans doute à sa place, elle pensa seulement que tante Aris se mourait en la réclamant, et elle fut vaguement reconnaissante à M. Schwab qui venait à son secours dans cette occasion critique.
Lorsque la voiture s'éloigna emportant Lise et Alberte, M. Schwab suivit d'un œil plein de satisfaction son léger et élégant équipage: on eût dit que M. Schwab venait d'obtenir un double succès, oa eût dit que le trot enragé de Gipsy conduisait grand train M. Schwab à son but. ..
La déception fut rude pour Alberte lorsqu'elle ar-. riva chez sa tante et que, sans un mot d avertisse» ment préalable. Mélite la mena auprès des restes^de^ Mme Aris. Alberte n'hésita point à reconnaître la vé-) rilé,ellenese méprit pas, comme Petite l'avait fait au: calme surhumain qui reposait sur ce visage d'où les/ traces de souffrances avaient disparu. Elle s'age-^' nouilla près du lit et pleura, elle pleura son dernier espoir d'affection. Klle ne pouvait oublier qui I celte femme si fière l'avait un jour douloureuse» S ment implorée et qu'elle, Alberte, avait fermé To- ' reille.
A la fin, elle se releva, essuya ses larmes et, se tournant vers Mme Devon qui s'était avancée :
— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenue, dit-elle durement, puisque ma tante m'avait demandée?
— Je ne pouvais pas vous attendre, vous le saviez bien. Du reste, Mme Aris ne vous a pas demandée.
— Mais si...
Alberte passa la main sur son front, mlais il n'y avait plus que vertige et désarroi. Elle se rappelait pourtant qu'elle avait cru comprendre..., mais elle n'était pas sûre, elle ne se souvenait plus bien de quels termes on s'était servi.
Deux bras caressants Tentourèrent ; Petite s'attacha à elle en pleurant à chaudes larmes; dans ses sanglots, l'enfant répétait des mots inintelligibles :
— J'aurais été te chercher si j'avais pu..., on ne m'a pas laissée...
Et elle pleurait plus fort, Mme Devon l'emmena,
Alberte veilla cette nuit auprès de Mme Aris. Le lendemain, elle revit sa sœur; Petite ne pleurait plus.
Dans la robe noire qu'on lui avait déjà fait revêtir, elle semblait toute brisée et infiniment triste et tendre.
Les deux sœurs assistèrent ensemble aux funérailles, enseutble elles entendirent la lecture du testament. Ceux qui, dans la ville, s'intéressaient à Mme Aris ou à son héritage apprirent que la vieille dame avait désigné Marceline d'Irven pour sa légataire universelle, ainsi qu'on l'avait toujours prévu; mais elle avait assez imposé silence à des rancunes que chacun connaissait et jugeait légitimes pour assurer à Alberte Devon une pension qui devait être servie par les soins de Mme Devon. Qu' Alberte n'eût
point été oubliée salisfaisaii complètement l'opinion publique; l'on admira même la conduite de Mme Devon; cette admiralian bien placée aurait décru si l'on avait énoncé le chiffre exact de la pension dévolue à All)erte.
Mme Devon et les deux jeunes filles s'étaient installées provisoirement dans la maison de Mme Aris ; il ne pouvait encore être question de retourner a Irven;le règlement définitif des affaires exigerait encore des mois, le mariage de Petite fut ajourné par le deuil dont Mme Devon observa religieusement toutes les obligations.
Marc profita de ce délai pour mettre en train les grandes réparations d'Irve.i. L'époque des élections 8*approchait aussi, mais ses occupations multiples n'empêchaient pas Marc, devenir souvent à Berque, et son influence éiait nécessaire pour dissiper l'abattement mélancolique qui pesait sur la maison. Une après-midi, il entra dans la salle où Alberto s'occupait à coudre une robe de serge noire.
— Et ma tante? demanda M. de l'Ilérian. Je devais la rencontrer ici, elle avait, parait-il, à me consulter.
— Mme Devon est avec Petite, elle ne tardera pas X venir, je suppose, dit Alberte ramass .nt les morceaux d'étoffe épars autour d'elle, et se pr. parant ai Vnsser le champ libre pour la conférence projetée.
— Je l'attendrai. Et savez-vous ce que j'ai envie de lui dire? reprit Marc se jetant dans un fauteuil dont il tourmenta les glands, cest que j'ai assez de tout cela, de tout..., vous entendez bien?
Elle leva sur lui un reirard si su pris qu'il fil un effort pour sedoountr ; mais il était d'ordinaire tro^
180 sauR
maître de lui pour que cette agitatiou parut natu- [ relie. /
— Je veux parler de ma carrière politique, conti- ' nua-t-il. Vous n'auriez jamais cru, n'est-ce pas, que \ j'en viendrais là ?
— A la veille du succès..., dit-elle seulement. Elle s'était remise à coudre et elle se penchait sur
son ouvrage, il ne voyait qu'un coinde sa joue brune subitement colorée. L'aiguille glissait, agile et brillante, avec un éclair vif de son acier quand elle sortait de l'étoffe terne.
— Aimeriez-vous mieux, dit Marc, que je m'en aille au moment d'un échec ?
Elle répondit non, très bas, et continua son travail II reprit d'un ton las et sombre :
-- La vérité est que Marceline n'est pas née pour cette position; elle a été affolée par cet article de mon concurrent qui lui est par hasard tombé sous les yeux. Vous Pavez lu ?
— Oui, répondit Alberto : il est mal fait. M, de l'Hérian sourit.
— Vous trouvez? Vous pensez qu'il ne m'a pas frappé au bon endroit. Vous vous en seriez mieux acquittée à sa place,
11 poursuivit d'un air sérieux, comme au débu , mais déjà moins amer :
— Petite n'a pas été de votre avis; ce morceaii d'éloquence lui a paru si remarquable qu'elle en .1 pleuré toute la nuit, elle s'en est. donné Ja fièvre Comme des incidents de ce genre doivent être notre pain quotidien, je n'ai plus le courage d'imposer à* Marceline des luttes qu'elle n'est vraiment pas (ie ,aille à soutenir. Et, vous l'avouerai-je ? si je suis à
SCEUR PETrrB l«l
jeu près certain dj pouvoir endurer les attaques ei -^ haines injustes, je ne me sens pas aussi sûr d.' j ySsederU force de résistance qu'il me faudra pour •f^tte épreuve constante, démoralisante, des larmes .e Marcel.. le et de son découragement. Dhds ce.s c r-ditioiis, je ferais de mauvaise besogne, je préféru j'- Ijp inactif.
« Lu. lieu Je m'épuiser à découvrir le bien problématique, peut-être fictif, de nombreuses gens qui ..ij détesteront pour ma peine, ne vaudrait-il pas i.ieux parer a la nécessité immédiate et procurer un bonheur incoutestable au seul être qui ait le droit de me le demander?...
— Mais, vous n'avez plus le droit de vous retirer maintenant, de tromper l'attente de ceux qui ont compté sur vous, dit Alberte. Vous n'ignorez pas •lu'il y a derrière vous, derrière votre devoir ou votre ambition, comme il leur plaira de l'appeler, le >ort et les convictions de beaucoup d'honnêtes ffens qui se sont confiés à vous?
— Ils se con lieront à un autre
— Ne m'avez-vous pas dit une fois que Vous n'étiez pas libre, que vous apparteniez à la cause qui avait besoin de vous?... Marceline sera-t-elle si malheureuse d'avoir pour mari un homme utile et désinté-' ressé?... Vous lui faites injure ou vous ne la connaissez pas...
Tandis (Qu'elle lui parlait, (|u*elle le fortifiait de sa propre énergie, M. de l liérian se redressait peu ;• peu, sls naines se dilataient, il semblait se raidir pour la lutlt', une lutte loyale, sans tiel el sans Iratiisonnième devant la trahison dos autres. El Alberte. qui l'exhortait ainsi, sanâ rien perdre de sa dignité
OU de son charme féminin, n'idéalisait-elle pas le type de la compagne intelligente et vaillante, no pas de cet être hors nature, sans sexe et forcémeit sans cœur qu'on appelle une politicienne, mais du la femme dévouée qui, sans sortir de ses atlribu lions, serait d*un inappréciable secours pour le mar qu'elle soutiendrait, consolerait, dans une carrière que ses propres aptitudes la rendraient capable de comprendre.
— Oui, murmura-t-elle d'une voix profonde, je comprends que vous ayez des regrels, même S cet instant, en songeant à l'existence unie et douce, toute de luxe et de jouissance, qui est encore à votre portée; mais songez aussi que ce serait pour vous une vie d'égoïsme... Et puis si ce n'est pas au bonheur que vous allez...
— Ce serait au bonheur si vous veniez avec moi.
— Marc!...
— Albertel...
Ils se levèrent tous deux. Le cri d'Alberte avait été un appel, une plainte, celui de Marc une réponse grave et vibrante. Ils se regardèrent anéantis par la conviction d'un irrévocable malheur. On ne sait quel souvenir d'une parole souvent entendue parut traferser l'esprit d'Alberte :
— Mais moi, j'aime Petite, dit-elle désespérén:)ent Us se séparèrent sans que ni l'un ni l'autre eu
ajouté un mot.
... Mme Devon trouva son neveu étrangement dis trait à l'endroit des chiffres spkndides qu'elle lui soumit; il était cependant d'habitude un administrateur aussi diligent qu'attentif.
— Ainsi, Mais ^ dit li vptiv,' o'\ con-luant snn ox-
posé, Marceline et vous serez très riches'; la fortune de Mme Aris dépasse tout ce que nous avions pu espérer.
— Je n'ai jamais mis cette fortune au nombre de mes espérances, répliqua-t-il froidement. Et si Marceline est tellement privilégiée, que reste-t-il'à sa sœur?
Cette remarque parut à Mme Devon souverainement déplacée, elle fronça les sourcils avec l'intention évidente de faire rentrer son neveu sous terre ; Marc n*obéit pas à cette injonction implicite, il pourjsuivit avec ennui :
[ — Je conviens que nous allons être fabuleusement ^iîhes.
^ — Cet argent sera en bonnes mains, lorsque votre miriage aura assuré le bonheur de ma tille...
— Ohl Petite est si favorisée de la fortune que /l addition de ma personne ne peut pas ajouter beau- ■ CDup à ses satisfactions.
Décidément, Marc était mal disposé; il n'y avait qu'à laisser passer le nuage. Depuis quelque temps, Mme Devon dépensait beaucoup de patience dans ses relations avec son neveu; elle se contint une fois de plus, et la séance s'acheva sans autre incident.
M. de rilérian dîna avec ses parentes, et la pn*sence de Petite fît comme toujours régner les apparences de la concorde.
Petite avait Uni par retrouver sa gaieté irrésistible, sa vivacité d'oiseletle et ceite drôlerie qui épanouissait chacun et faisait rire jusqu'à Mélite. Et, pi^urtant, il y avait en elle un cliani^ement indé- ^issable. Elle avait dccouverl que, pour remulir
184 SCfeUR PETITE
dignement sa tâche ici-bas, il ne suffit pas d*étre heureuse à cœur joie, — quoiqu'elle s'acquittât si consciencieusement de ce devoir qu'on aurait pu 1h dispenser des autres, — ou bien c'était une humble et naïve tentative pour conquérir l'approbation de Marc, mais elle ne tombait plus dans l'excès d'enfantillage qui déplaisait à son cousin, elle devenait travailleuse, appliquée, prenait des habitudes d'ordre auxquelles avait échappé jusque-là sa joyeuse insouciance. Elle pratiquait plus étroitement sa religion. Alberto s'aperçut que, réellement. Petite jeûnait; elle essaya de savoir si l'enfant obéissait à un vœu ou cédait à un caprice, mais la sœur aînée faisait là une inutile tentative; sur de tels sujets, Petite restait impénétrable. Les mortifications secrètes qu'elle s'infligeait semblaient de sa part une anomalie. Cette observation sévère de la religion ne cadrait ni avec le milieu où elle vivait ni avec l'éducation qu'elle avait reçue, — Mme Devon allait à la messe avec Petite, ne mangeait que des légumes ou du poisson les jours où sa fille jeûnait et bornait là ses dévotions, —ni avec le caractère de Marceline, car la piété fervente et persévérante qui existait en elle comme un trésor caché était empreinte d'une telle mansuétude, d'une foi si confiante qu'elle ne s'alliait guère avec ces rigueurs; on se serait attendu à ce que Petite étendît jusqu'à elle-même Tuniverseîie charité de son tendre cœur.
On louchait aux derniers Jours de Tautomne; les 'élections avaient eu lieu. M. de l'Hérian, élu avec une imposante majorité, était parti pour Paris; sa famille était restée à Berque.
Mme Devon écrivait un jour seule dans sa chambre quand elle vit entrer Mélite. La gouvernante avait UQ air boudeur, mais l'amabilité était trop peu dans le caractère de Mélite pour que Mme Devon fût surprise par ces dehors rébarbatifs.
— Vous partez toujours ce soir? dit Mme Devon après qu'elles eurent réglé quelques détails domestiques.
— Oui, madame, fit Mélite très renfrognée, j'ai fini mon ouvrage ici.
— Vous l'avez bien fini, Mélite.
Un rayon d'orgueil éclaira le visage singulier de la gouvernante.
— Ohl répondit-elle, je n'ai pas eu grand'peine d'abord; il n'y avait qu'à montrer Marceline au bon moment.
Elle s'attendrit en prononçant le nom de la jeune fille.
— Mais, reprit-elle, Mme Aris nous a joué un vilaintour en faisant revenir celte Alberte; j'ai eu peur
<(y SCÏ-UI^ PETITS
un instant. Croiriezrvous qu 3 Mme Aris sVsl presqiu évanouie quand elie a vu s « nièce... Et la dépêcli qu*elle a fait envoyer par une religieuse... Enfin, tou est bien...
— Oui, tout est bien, dit Mme Devon, et il éta" grand temps , j'avais absolument besoin de ce argent. J'étais dans des embarras cruels, je n'aurais jamais soutenu la situation jusqu'au mariage de Petite. Victor Schwab devenait insupportable...
— Madame, je vous ai toujours dit que vous aviez tort, fit Mélite d'un ton revêche : je savais bien que tous vos jeux de bourse n'aboutiraient qu'à ruiner mon pauvre agneau et vous mettraient à la merci de ce Schv^^ab, un homme qui tirerait du sang d'u.e pierre et qui vous tenait pieds et poings liés. S'il vous avait demandé Petite au lieu d'Alberte, il aurait donc fallu la lui donner... Et si je n'avais pas été là pour fiiire le bon chien de garde auprès de Mme Aris, notre Petite serait donc une mendiante pendant que s^a sœur roulerait carrosse... Je la voulais riche, moi^ aussi, mais par les bons moyens.
— Tout cela est au bout, dit Mme Devon étendant les bras comme pour se délasser, nous somm ?3 au bout de ces tracas, nous voilà hors des griffes da Victor Schwab, et il nest même plus nécessaire
u'Alberle l'épouse...
— Oui-(la, s'écria Melite, 1^ colère amassée en elle faisant une explosion si violente que Mme Devon eu fut atterrée. Oui-dà, tout est fini... M'est avis, moi, que tout commence. Ah! vous n'avez plus qu'à vous reposer, à planter là M. Schwab, à dorloter Alberto. . Tenez, vous me ferez mourir. £t qu'est-ce qui ad-
SŒUR PETTTt 187
viendra de mon pauvre agneau? Vous ne voyez rien : vous êtes pourtant la mère...
Mais une mère n'aurait pas poussé plus loin remportement de son amour.
— Alberte est aang-Teuse; combien de fois vous Tai-je répélé? Et voilà où nous en sommes : elle est forte et adroite, elle sait ce qu'elle veut et elle Taura ; elle a échoué près de Mme Aris, elle réussira ailleurs, rappelez- vous que je vous l'ai pr^^dit. Au fond elle déteste Petite.
— Non, elle est honnête, fi t songeusement Mme Devon.
— Ce sont ces honnêtes g^ns qui causent tout le mal. Est-ce que je me suis jamais trompée? Eh bien, je vous dis, moi, qu'elle déteste Petite. Si nous la laissions faire, madame, elle lui prendrait tout, elle la dépouillerait, elle la tuerait...
— Mais, dit Mme Devon sans savoir si elle devait sourire ou s'effrayer de cette exaltation, et allant au raisonnement qui pouvait calmer Mélile, mais elle n'hériterait pas de sa sœur; pourquoi la tueraitelle?
— Madame, elle hériterait d'autre chose... Ah! faut-il que j'aie à vous ouvrir les yeuxl... d'autre chose, qui lui donnerait tout à la fois. Est-ce qu'elle n'aura pas le rang et la fortune quand elle sera Mme de l'Ilérian
— Mme de rilériant... Alberto!...
Cette fois, Mélite avait réussi au delà de ses prévisions. Mme Devon, qui avait bondi retomba écrasée sur son siège.
— Impossible..., c'est impossible..., bégaya-lelle.
— Ah! oui, impossible 1... Vous n'avez donc p.is regardé autour de vous pour dire que c'est imposai ble? vous trouvez peut-êlre que M. de l'Hérian se conduit comme un bon fiancé?
Mais déjà, dans une évocation rapide, Mme Devon se rappelait les manières énigmatiques de Marc, sorefus d'annoncer publiquement ses. fiançailles, l paroles inexplicables qu'il lui avait adressées m ^noment où elle lui apprenait le chiiïre de riiéritngv'. et mille autres détails auxquels elle n*avait pa^ attaché d'importance et qui lui avaient cep^ndanl causé un malaise; ses sentiments tumultueux se confondirent en un transport de haine contre celle qui voulait dérober traîtreusement le boulieur de Marceline.
— Mais, s'écria-t-elle, il faut qu'Alhertes'on aille.. Je vais la chasser à l'instant; il faui quel e se marie, il faut... Il doit y avoir un mo>eii pour i'empecher d> nuire. ^
Mélite secoua la tète.
— Enfin, dit Mme Devon exaspérée, il faut que jy m'en débarrasse.
— Oui, madame, que vous vous en débarrassiez, c'est mon opinion aussi !
Il y eut un silence pendant lequel on n'entend ^ que la respiration forte et pressée de la veuve.
Ne la chassez pas, ce serait Im rendre lihr
Voyez-vous, madame, on ne la laissera pas mai) de force; elle a des sorcelleries pour se faire seco rir et en venir à sei fins. Et on la retrouvera partout où vous l'enverrez..., à moins que vous ne renvoyiez si loin...
Elle se tut, leurs regards se croisèrent ; Mme De-
lOtUB PETITB 189
von bansm les épeulss comme devant une suggestion tnsensée, mais elle frissonnait de^ pieds à la tèle. — C'est trop dur, fit Mélite croisant les mains sur ses genonx dans un geste d'intoléraWe affliction. Nous avons tant fait pour tout perdre... Toute votre vie enldère vous avez travaillé, pâli, et c'est une autre qui veut récoller... Et Petite, notre pauvre agneau, ce n'était guère la peine qu'elle ait été si mignonne, si belle, si douce à tout le monde pour qu'on vienne lui voler ce qu'elle aime et que sa propre mère ne tente rien pour la défendre. Vous ne laisserez pas accomplir cela... Vous oubliez donc quelle enfant c'était? Le cœur me brûle quand j'y pense... Vous rappelez- vous quand elle est née et comme elle était da-ns son berceau le tout premier jour?... El après, quand elle s'évtillait, en riant toujours, et qu'elle attrapait les rayons de soleil avec ses doigts... .le me disais : Toi, mon oiseau bleu, s'il ne tient qu a Mélite, tu seras une reine... Et vous, madame, qu'avez-vous dit? Comme elle vous embraîisait, encore au maillot presque, avec sa petite bouehe sans dents et ses lèvres qui ne savaient pas!... Et celte fois où elle voulait dire : a J'aime maman. » Vous ne compreniez pas ; il a fallu que je vous explique. Ah! elle vous aimait avant de savoir parler... Vous rappelez-vous son premier bonnet, et les petits cheveux frisés qui passaient tout autour? Dhl mon Dieu, mon Dieu! fit Mélite passionnément, et quand elle a grandi, les gentilles choses qu'elle racontait! Et quand elle ne voulait jamais faire sa prière pour elle, mais pour vous I Et sa première communion... Vous rappelez-vous, aht ma<iame.
190 «GEUR PETTI»
Elle prenait le bras de Mme Devon, elle secouait la veuve pour la forcer à se souvenir, à évoquer cette suite de douces puérilités, de grâce charmante, de délicate tendresse qui avait été la vie de Pe lite.
— Toute enfant elle demandait à ce qu'on mît devant la porte de Teau et du pain pour les chiens errants. Madame, elle avait compassion, des chiens perdus et personne n*aura de compassion pour elle. Quand elle était malade, vous lui avez dit bien sûr : si tu guéris, tu seras heureuse... Elle a guéri, il n'y a que vous qui ne remplissez pas votre promesse ; on ne promet pas à une enfant qui se meurt pour la tromper ensuite. Et les prix qu'elle a eus... Et ce bal, quand j'ai fait en secret le voyage d'Irvea pour la voir avec ses nœuds de velours roses et son croissant de perles... Est-ce qu'on pouvait lui comparer quelqu'un? Tout cela pour que les méchants la dépouillent, pour que le chagrin la tue, elle qui était si bonne, si jolie...
Elle se lamentait comme si Tenfant avait déjà subi toutes ces calamités, et elle parlait au passé comme si Petite était déjà morte...
— Oui, reprit-elle tombant de son agitation dans un calme dur, sinistre, il y a des moyens pour se défendre, des moyens sûrs. On en trouve quand on reut. Moi je veux bien.
Elle interrogea Mme Devon de ses grands yeu> rerts mouvants. La veuve hocha négativement la lête; Mélite ramena sur sa maigre poitrine haletante les plis de son châle noir.
— Eafin, dit-elle d'un ton cérémonieux qui oon*
SŒUR PETITB 191
pars de ce pas. Madame agira à sa convenanco : Tioi je suis prête.
Lorsque Mélile l'eût quittée, Mme Devon resta comme anéantie. Elle avail tout calculé, tout prévu pour assurer le triompha définitif de celte enfant qu'elle aimait moiris avec son nri^ueil qu'avec son cœur, bien que Mme Devon tut une créature d'orgueil plus que de sentiment. Et dans ses combinaisons savantes, ses machinations compliquées, elle /j'avalt pas prévu cela. Mais qu'on pût aimer Alberte, — et à côté de Marceline, — c'était une accumulation d'invraisemblances devant laquelle se dérobait sa raison. Après avoir réussi à expulser Alberle de la maison paternelle pour l'y ramener, — raffinement de succès, — comme une pauvre protégée, dépendante, après lui avoir magistralement soustrait cet héritage, Mme Devon était menacée de voir la jeune tille conquérir d*un seul coup plus qu'on ne lui avait enlevé.
Toute la nuit, cette pensée la hanta jusqu'à devenir une torture. Le lendemain, elle exerça autour d'elle une surveillance silencieuse, elle n'obtint aucun ré>ultat probant; néanmoins, chaque minute en s'écoulant accroissait la force des paroles de Mélite. A la fin, Mme Devon fit appeler Alberle sous prétexte de lui payer un trimestre de sa pension, mais avec le dessein de provoquer une explication qui metlrait fin à ses craintes ou, en confirmant les pires soupçons, lui permettrait de sévir.
Elle compta la somme insignifiante qu'Alberte reçut sans rien dire.
— Vous n'èles pas satisfaite, fit Mme Devon.
'^l SŒUR PETITE
fais sn perversité farouche ne s'accommodait pas aes .souriantes hypocrisies que pratiquent journellement des femmes moins mauvaises. En voyant la jeune fille, à la taille classiquement belle dans s:^ correcte robe noire, se pencher, étendre sa main fine et longue pour réunir les pièces de monnaie éparses vsur la table, Mme Devon eut un élan de haine à se jeter sur Alberto pour la châtier. Mais où donc avait-elle eu les yeux ! Dans son aveuglement maternel, elle n'avait jamais pressenti le danger d'une comparaison possible entre les deux jeunes filles.
Alberto était belle d'une beauté un peu étrange qui pouvait s'imposer au goût faussé d'un homme.
— Vous n'è'es pas satisfaite? répéta-t-elle d'un ton agressif auquel Alberto ne se méprit pas.
— En tout cas, répondit la jeune fille, je ne l'ai î'AS encore déclaré.
— Non, mais je ne suis pas la dupe de vos airs de Ictime. Je vois clair en vous.
— Alors, vous savez qu'en effet on m'a lésée. Oh I je ne parle pas de l'héritage, dit-elle avec dédain, je veux dire qu'on m'a privée d'embrasser ma tante qui me réclamait.
Alberto s'exprimait avec cette tranquillité superbe de la jeunesse forte de sa sincérité et de son di-uit -, elle ne se doutait pas que son attaque directe, après avoir frappé Mme D^v&îi d'une nouvelle stupeur soulevait une tempête de haine dans un cœur sa i'^ vitié.
— Oui, poursuivit-elle, ma tante m'a réclamée e! vous m'avez fait sortir d'Irven pour ne pas m'em mener' J'éi»i* r> b6itl«^«r?^é«^ « ti amVMn* i'^,: fMuJ^f^
ne me suis pas bien rendu compt<\.., mais j'ai réfléchi depuis que M. Schwab avait dû me dire 1 vrai.
Elle vit passer sur les traits de sa belle-môre l'expression d'aversion et de frayeur qu'y amenait souvent le nom de M. Schwab.
— Ainsi, fit Mme Devon, affectant l'indifft^rence, c'est Victor Schwab qui vous a fait ce beau conte? J'aurais dû penser qu'il trempait dans une telle invention.
— Il n'a rien inventé; il a probablement trouvé la dépêche...
— Mais c'est de l'aberration pure, s'écria Mme Devon, et vous mériteriez qu'on vous enfermât pour la peine. Pourquoi n*épousez-vous pas M. Schwab, puisque vous avez si grande foi en lui?
Elle marcha do long en large comme une béte captive et leva une minute sur Alberte un regard de vengeance inassouvie. Elle murmura sourde* ment :
— Mais vous ne voyez donc pas où vous me poussez?... Vous ne vn\o7 dotu» n;iv; cp rrnp v(^ii< nv» forcez à faire?...
Presqu'-^ aussilùl ses yeux dovinient mornes.
— Ainsi, reprit- elle, vous invoquerez ocmtre moi le témoignage de Victor î>chwab et vous me trainerezen justce?... Vous déposséderez Marceline?...
— Non, madame, je n'ai aucun des buts que vous me prêtez. Je ne veux pas vous importuner plus lo,'2"lemps; j'espère me suffire avec Taide de celte pension. Vous m'avez demandé ce que je pensais : je pense que tout ce a est une gruide injustice. Si MafctfUnc» savait ccrmm«) wu^ «ver^H^il.*.
l'^d ?ni:tir. i'kutk
Mme Devon eiendit les deux mains pour la frap- P'^r ou pour lui imposer silence. Sous la douleur de >v^ coup imprévu, eiie avait failli se trahir. Mais elle se rai -it et, comme par l'influence d'une résolution qu'elle venait de prendre, elle parla avec plus de calme qu'elle ne l'avait encore fait.
— Vous n'avez cependant pas dit toute votre pensée, Alberto; vous n'avez pas avoué que vous entendiez bien» prendre ce qu'on ne vous donnerait pas..., et le prendre à qui, grand Dieul à une enfant que des malfaiteurs rougiraient de dépouiller.
— Moi, j'ai pris quelque chose à Marceline? dit Alberto.
Elle s'arrêta pâlissante.
— Niez-le donc! Vous demandez vous-même à partir. Ohî pas pour longtemps, sans doute. Mais onfin, vous-même avez honte de ce qui se passe ici. Voulez-vous, oui ou non, du mariage qui peut encore tout réparer?
— Non, s'écria Alberte à bout de force, pas cela... J'aime mieux mourir...
— Ah! dit Mm8 Devon, vous aimez mieux... Ah! c'est ainsi, poursuivit-elle les dents serrées... Ah! on vous a dérobé votre héritage; et vous voudriez que Marceline en fût instruite... Ah! vous ne pouvez plus en conscience vivre avec nous, il vous faut partir... pour qu'on vous rejoigne plus vite .. Eh bien ! vous partirez, mais on ne vous rejoindra pas. Vous partirez pour Irven aujourd'hui, tout de suite. J'enverrai Petite chez une amie. C'est mon devoir de vous séparer de ma fille. Vous méditereg là-bas
«KUR PETITE 195
verrons si vous me refuserez ce dernier acte dVbéissance.
— Je n'ai pas de raison pour vous déi^obéir. J'Irai à Irven aussitôt qu'il vous plaira; quand reviendrai-je?
— Quand vous reviendrez?
De nouveau, Mme Devon se troubla.
— Quand Petite sera mariée, dil-elle enfin d'une voix éteinte.
Au moment où Alberte franchissait le seuil de cette maison où elle ne devait plus rentrer, eHe se sentit retenue par sa robe ; elle vit Mme Devon qui l'avait suivie sans bruit et crut que sa belle-mère voulait encore lui parler; mais, bien que la veuve remuât les lèvres, elle n'articulait aucun mot. Et Alberte, brisée par leur dernier entretien, ne chercha point à en renouer un autre.
Le temps était froid et brumeux; Alberte, transie jusqu'au cœur, frissonnait dans le fond de sa voiture. Ce retour à Irven en de pareilles circonstances paraissait à la jeune fille encore plus extraordinaire que son départ précipite quand Mme Aris était morte.
La campagne était dévastée par les premières atteintes de l'hiver. Les chevaux avançaient lentement sur les routes défoncées ; l'avenue de tilleuls qui menait au château n'était plus qu'un marécage. Le ciel était à l'occident r;iyé de bandes rouges sinistres qui seml'laient annoncer quelque sanglante trahison. La voiture, au 1; • i de s'arrêter devant l'entrée principale, tourna à gauche, du côté des ruines, et roula avec UQ soa «morli sur une herbe épaisse et hu-
196 SCEUR PETITE
Aux dernières lueurs du jour déclinant, Alberie ? vit qu'elle pénétrait dans un endroit inconnu, d'apparence aussi déserte que sauvage. Elle traversa ' une sorte de cour qui ressemblait à un pré. Les lignes d'un bâtiment éboulé par places se détachaient à peine sous l'envahissement du lierre et des arbres dénudés. Dans cette obscurité grise, un point brillant comme un éclair attira l'attention d'Alberte; une porte venait de s'ouvrir à l'extérieur de la maison, et une femme, abritant de la main une petite lampe de fer, se penchait pour regarder au dehors.
La présence de Mélitef car c'était la gouvernante qui attendait les voyai^reurs, ajouta pour Alberte à la tristesse de cette arrivée.
— Vous voilà enfin, dit Mélite. J'ai cru que j'aurais à veiller pour vous attendre.
Elle fit déposer la malle d'Alberte dans le vestibule aux dalles brisées, congédia le cocher de louage et referma soigneusement la porte. Alberte entendit le bruit de la voiture qui s'éloignait.
La jeune fille examina avec étonnement le lieu où elle se trouvait.
— Ce sont les ruines, murmura-t-elle.
Mais elle fut saisie par le timbre altéré de sa voix.
— Ce sont les ruines, répliqua" Mélite d'un^^ton revèche. Il a f)ien fallu que je m'y installe, et il*faudra bien que vous vous en contentiez aussi. On a tout mis à feu et à sang dans le reste de la maison pour les réparations que l'hiver a interrompues. Le ciâteau ne restera plus sans gardien, et personn«^
— Mnis, dit Alberte, y a-t-il des chambres habitables?
— J'ai été obhgée d'en découvrir; j'avais eu toutes les difficultés du monde à me caser quand j'ai reçu l.i dépêche de Madame. L'occasion est mai choisie
ij r to,mber sur le dos des gens à i'improviste, grom-
: ait-elle, enfin venez.
Elle conduisit Alberte dans une salle basse où
[n lui servit à manger. La même petite lampe devait éclairer toute la pièce, et les yeux verts de Mélite avaient des reflets bizarres dans la pénombre.
La gouvernante décréta qu'elles étaient fatiguées toutes deux et qu'elles n'avaient plus qu'à gagner leurs chambres. Elle fit gravir à Alberte un escalier auquel il manquait des marches, en éclairant avec précaution les endroits dangereux; elle guida la jeune fille a travers un labyrinthe d'appartements dont quelques-uns étaient à ciel ouvert. L'extérieur des ruines n'avait pas donné à Alberte une idée de cette vétusté lamentable, indescriptible; les portes ne tenaient plus, les tentures s'en allaient par morceaux, il n'y avait plus de vitres aux fenêtres, ailleurs les châssis manquaient. Après avoir traverse toute cette désolation, Alberte fut assez surprise quand Mélite la laissa dans une pièce petite, assez confiM table, garnie de meubles délabres, mais suffisants. Insiinctivement, la jeune fille essaya de s'enfermer, il n'y avait à la porte ni serrure ni verrou; elle parvrntà pousser un foffre de chèn^* qui réussirait peul-èire a défendre l'entrée de son domaine. Elle commençait à envisager sous de sombres couleurs son exil qui lui avait paru d'abord très acceptable.
Celte impression s'accentua qnand, après une mauvaise nuit, pendant laquelle le vent avait soufflé en tempête, elle ouvrit sa fenêtre sous un jour glacial et pluvieux.
Elle employa cette première matinée à ranger quelques effets dans une armoire hantée par les rats puis elle essaya d'allumer du feu dans sa cheminée où les chauves-souris avaient élu domicile; quand ces occupations lui feraient déf ut, elle s'en procurerait d'autres. Elle avait résolu de ne point se laisser abattre et, d'abord, elle y réussit. La crainte d'avoir causé un grave préjudice .lui faisait considérer comme une expiation les rigueurs de sa condition actuelle. Elle était peut-être la victime d'une grande fatalité, mais le plus faible atome de sa volonté n'aurait point de part à ce malheur tant qu'il lui resterait un souffle pour l'empêcher. Elle s'interdit tout commentaire, elle ne fit pas de vains retours vers le passé, pas plus qu'elle ne s'épuisa en inutiles aspirations vers l'impossible, elle ne pensa pas une fois à maudire sa destinée, comme l'eût fait une autre héroïne en semblable occurrence. Les tendances de ses affections, dès qu'elle les avait connues, lui avaient inspiré une indignation si loyale et si impétueuîse qu'elle n'eut pas de peine à circonscrire le mal, puis à le guérir, comme nous nous guéririons toujours si nous détestions vraiment notre péché.
Elle était fière aussi de se dire qu'on s'était trompé si on avait cru en l'envoyant ici affaiblir sa résistance, lui arracher un consentement au mariage dont elle voulait moins que*jamais. Seulement elle se demandait combien de temps durerait celte puni-
lion ou cette épreuve, — elle ne savait par quel nom désigner son bannis:=;eraent, si on se lassersit d'attendre un acquiescement qu'elle ne donnerait pas, si elle aurait bientôt la permission d'aller recommencer sa vie ailleurs. Elle avait souffert, mais sa jeune énergie conservait une vigueur fé- • onde.
Le temps était trop mauvais pour qu'Aîberte pv aller voir Marie, les chemiDS étaient changés en fondrières. Quand il pleuvait à verse ou que le vent devenait furieux, Alberte errait dans la maison, elle avait fini, par trouver une communication entre les ruines et Tautre partie des bâtiments, elle parcourait ces pièces où elle croyait entendre résonner le pas ou la voix de Marceline. Les appartements étaient bouleversés à ne plus rien reconnaître. La jeune fille examinait d'un air pensif les embellissements interrompus, les moulures inachevées, les peintures mal sèches ; les débuts annonçaient ies merveilles. Il semblait à Alberte que ces ébauches de changements avaient été conçues d'après son goût et elle s*en allait mal satisfaite d'elle-même.
Dans les ruines, Mélite vaquait à ses occupations avec ses manières les plus gourmées, mais en roulant des yeux mobiles, toujours aui aguets, dont Alberte redoutait le regard fureteur.
Pendant les rares éclaircies, Alberte se promenait dans le parc dépouillé, la tristesse sans borne des choses répondait à sa propre tristesse. Les dernières feuilles rouges de la vigne vierge, détachées par le vent, tombaient sur le gazon et s'y étalaient comme des lambeaux de pourpre.
S(ï:UR PETit* '201
Souvent la jeune fille allait se chauffer au feu <iu ja rdinier ; le vieil Antoine habitait une sorte de m asureà rextrémilé du jardin, et vivait là avec sa fille veuve et un petit enfant. Alberte entrait, cédant à cette oppression de la solitude qui finit par asservir les plus braves.
— Vous êtes heureuse, dit-elle un jour à la jeune veuve qui réchauffait devant la flamme les pieds nus de son petit garçon.
Cette femme la regarda sans comprendre; elle avait des vêtements et [du pain et ne se trouvait pas à plaindre , mais elle n'avait jamais songé que le mol de bonheur put être prononce à propos d'elle.
Alberte retournait dans la salle basse des ruines. Dans son obstination à lutter contre l'ennui, elle avait commencé un iricot pour l'enfant de la jardinière; à la nuit tombante, elle s'approchait de la fenêtre, regardait Tarète des collines hérissées parle feuillagi^ rigide et persistant des chênes. Irven semblait à cent lieues du monde, les oiseaux émîtrranls n'y passaient môme plus; la jeune fille regardait la nuit venir, le vide se faire plus vaste, plus noir autour du château, à mesure que celui-ci s'engloutissait pour la nuit dans un redoublement de silence et do solitude; la lampe du jardinier brillait quelques instants, mais cette petite étoile s'éteignait de honn€. [ieure,et Alberte était définitivement seule, La jeune tille s'enfuyait dans sa chambre, elle courait dans ^ les longs couloirs comme si ello était poursuivie, elle arrivait essoufflée chez elle, assujettissait de son mieux sa porte ei se couchait avec une demicertitude de sécurité. Mais la maison était pleine
202 ftcÊUR tmvit
des bruits mystérieux particuliers aux vieilles demeures ; la bise, s'engouffrant par tant d'ouvertures, remplissait les corridors de sifflements, de clameurs et de sanglots. Par les nuits plus tranquilles, les boiseries craquaient, les rats s'abattaient en escadrons pressés, bruyants comme des pas humains ; les murs tombaient en poussière avec un bruit de cendre qui glisse; la girouette gémissait sur un ton éploré. Le sommeil d'Alberte était hanté de cauchemars, elle rêvait qu'une chauve-souris, auK yeux verls, tournait autour de sa chambre et voulait entrer; la jeune fille s'éveillait en sursaut, elle croyait entendre des pas dans le corridor, des frôlements contre la porte. Avec un véritable spasme d'angoisse qui paralysait son courage, elle se disait qu'il y avait quelqu'un là et qu'on allait ouvrir, et, le corps tendu par cetle appréhension pleine a'horreur que nous cause la présence furtive d'un être humain, elle restait haletante, à demi soulevée sur son lit, jusqu'au moment où, tout bruit cessant, sa raison reprenait le dessus.
Elle avait combattu bravement, mais l'influence énervante d'un tel milieu, d'une telle existence, finit par dominer la robuste énergie de sa nature. Celte mélancolie, cette secrète épouvante qui se dégageaient des vieux murs s'infiltrèrent peu à peu en elle, elle n'en vint pas à regretter ce qu'elle avait fait, à souhaiter une délivrance même apportée par M. Schwab, l'homme qu'elle avait repoussé, à demander qu'on l'arrachât à tout prix à cet angoissant supplice, mais elle s'engourdit dans sa douleur.
Un jour, elle se sentit découragée, lé cbâteaii lui
SŒUR PETItE 203
parut plus triste et plus morose; elle trouva à Mélite un air étrange, enfin elle éprouva plus vive, plus insurmontable, cette alarme secrète qui ne l'avait point quittée depuis son retour à Irven. Le moindre son la faisait violemment tressaillir. Elle avait beau se dire que rien n'était changé pour elle, que son sort n*avait pas empiré; elle était à un de ces instants où la sagesse parle en vain, où les nerfs vibrent douloureusement affolés par une tension trop longue.
Alberto s'était réfugiée dans une salle d'où l'on apercevait un tronçon de la route; elle venait là quand le mauvais temps l'empêchait de sortir; elle épiait les passants, comme si ces apparitions rares Bt lointaines avaient pu lui tenir compagnie. Mais, aujourd'hui, un brouillard noj^ait Thûrizon dans une masse nébuleuse. Alberto, découragée, mortellement abattue, s'assit au hasard où elle se trouvait, elle appuya ses deux bras sur la table et y reposa i-a tète.
Mais deux mains se nouèrent à son cou,., deux petites mains si douces, si caressantes, qu'Alberle les attira sur ses lèvres sans se retourner, de peur de mettre en fuite un trop beau rêve. Un rêve seul pouvait donner à Alberte l'illusioa de la présence de Petite; cependant, e\\^ sentait bien contre sa joue, l'effleurement de doux cheveux à fine odeur d'ambre, et c'était bien la voix de Petite qui répétait le nom d'Alberte.
Alberte se leva sans comprendre comment Petite était là; tremblante, d'une joie dont elle ne s'expli- [^ua pas l'ardeur, elle embrassa sa sœur comme si enfant était venue Ij sauver.
Si04 SŒUR PETITE
— Eh bien! oui, me voilà, dit Petite qui riait. J'.i fini par te rejoindre. Pensais-tu que j'allais endurer
. cela longtemps? On me disait, tous les jours : elle reviendra demain... Alors, un beau soir, j'ai répondu : si elle n'est pas là demain pour tout de bon, j'irai auprès d'elle. Ahl J'ai eu beaucoup décourage. Je suis partie comme je l'avais dit et il a bien fallu que maman me suive.
Elle rit de nouveau, et le son de c^ rire argentin, la vue de ce visage cpnnoui transformèrent pour Alberto l'aspect d'Irven, firent évanouir du même coup son accablement et ses craintes.
— Et maman arrive, poursuivit Petite avec ravissement; j'ai voulu descendre à l'entrée de l'avenue: j'ai couru tout le temps. De la cour, on apercevait
' la lumière de ton feu. Je me suis glissée comme une voleuse dans la maison pour pénétrer ici tout droit. Je me réjouissais tant de te surprendre, et cela a si bien réussi ! fit-elle trépignant d'aise à ce souvenir. On dira ce qu'on voudra, déclara-t-elle avec conviction, mais Irven n'est déjà pas si mal en hiver et l'on est heureux dans notre vieux nid à chouettes.
Alberle s'arracha enfin à l'influence absorbante de sa joie.
Elle fit asseoir auprès du feu Petite qui semblait être venue à la nage dans un océan de boue, puis elle s'échappa deux minutes pour aviser xM élite de la grande nouvelle.
Mélile mettait le couvert dans la salle à mani^er ; tdle avait déjà placé sur la table un plat couvert qui contenait le repas d'Alberte. Celle-ci s'avança près de Mélile pour lui parler; mais dès les premiers mots,
SŒUR PEtlTP â05
elle remarqua que la gouvernante ne l'écoutait pas, les traits de Mélite s'étaient décomposés, ses yeux devenaient hagards.
— Petite... c'est Petite, bégaya-t-elle d'une voii étranglée, montrant la porte par où paraissait déjà Petite pressée de rejoindre sa sœur.
— Eh ouil c'est Petite, dit Aiberte, et Mme Devon arrive aussi, il faut préparer un diner et dejj chambres.
Méhte ne répliqua rien; Aiberte la vit qui essuyai/ à la dérobée, son front mouillé de sueur.
Méliie ne témoigna pas à Marceline l'adoration accoutumée. Du reste, la voiture qui amenait Mme Devon entrait dans la cour et Melite alla recevoir sa maîtresse.
Mme Devon avait l'air harassé, mais elle ne trahit point l'irritation que lui causait l'escapade do sa fille.
Mélite mit à contribulion les maigres ressources d'Irven pour confectionner un diner frugal que Petite dévora. Pendant ce repas, Aiberte se figura que Mme Devon surveillait les mouvements de Mélite avec une morne vigilance; on eût dit que son regard priait la gouvernante ou lui envoyait un ordre silencieux; Mélite demeura impassible.
En se levant de table, Mme Devon se retira dans une autre pièc-e et les jeunes filles eurent toute liberté d'employer le temps a leur guise, Petite opta pour< une excursion à travers le parc et les jardins.
— Si tu veux, Aiberte, dit-elle, nous irons ramasser Jes prunelles; elles ne doiveni pas ètre-^ toutes tombée^ el la lçoUîo lesaur.i rendues d liceu^es.
Le brouillard s'était élevé, et les deux sœurs, bien
enveloppées de capuchons et de manteaux, coururent en riant dans les allées humides, sous les arbres aux oranches raides, ramifiées, et nues comme des coraux immenses... Petite conduisit AlberLe à une haie où i pendaient, sous l'abri noir du buisson, des prunelles semblables à des joyaux d'améthystes. Les jeunes filles cueillirent les sauvaves petits fruits ridés et confits par le froid qui avait adouci leur âpre saveur.
— Je connais bien mon Irven ! s'écria Petite enthousiasmée.
Le soleil couchant, rougeoyant à travers le treillis des branches, promettait une journée claire pour le lendemain.
Elles ra pportèrent leur récolte et, pendan t la longue soirée d'hiver, elles causèrent au coin du feu et grignotèrent des prunelles que, pour plus de gourmandise, Petjte faisait griller sous la cendre.
Elles étaient joyeuses, aimantes, unies par une affection sans ombre; Alberte se dit, avec un élan de reconnaissance, que rien ne les séparait, qu'elle pouvait soutenir, sans honte et sans remords, le regard de Petite.
Lorsque sonna l'heure du repos, les jeunes filles rencontrèrent, dans le vestibule, MmeD^on prête à monter. Mélite était là aussi, au pied de l'escalier, le vent, qui avait ses entrées à peu près libres, faisait vaciller la lampe de la gouvernante.
Mme Devon s'engagea dansl'escalier branlant, pendant que Petite gratifiait Alberte dé dernières et intéressantes confidences.
— Allons vite, dit Mme Devon du haut du pa» lii?r.
Petite s'élança sans précaution, sans se retenir à la rampe, voltigeant sur les degrés vermoulus; elle montait d'une façon si gracieuse, si aérienne, que Mélite et Alberle s'arrêtèrent à la contempler. AlberU entrevit encore en haut le visage jaune vie Mme De* Von qui se tournait vers Mélite avec la même expression inlerro„'alive, presque douloureuse.
— Bonsoir, madame, dit Alberte, dont le cœur débordait ce soir de conciliation et de charité.
La veuve n'entendit peut-être pas : elle s'éloigna sans répondre...
Alberte rentra dans la salle à manger où elle opéra quelques menus ran^rements ; au moment où elle allait monter à son tour, Mélite lui prit sa lumière des mains :
— J'ai eu besoin de votre chambre pour ces dames, dit la gouvernante, venez par ici; j'ai déjà porté toutes vos affaires.
Alberle ne discuta point cette mesure, elle suivit Mélite dans un passage' qu'elle ne connaissait pas et qui menait à un étage différent, dins l'aile opposée à celle qu'occupait Mme Devon. Mélite ouvrit une porte grinçante, tendit la lampe à A berte et disparut.
Alberle étudia curieusLirLiii ïsuh nouveau logis. La chambre était humide. î^*) feu qui fumait dans la cheminée ne parvenait pas à attiédir l'atmosphère brumeuse.
Cette pièce conservait des Innibeaux d'opulence qu'on ne retrouvait plus ailleurs dans les ruines. In énorme canapé ( t quelques sièges étaient recouverts dune étoffe sombre qu'Alborle, en s'approchaat, reconnut pour èlro du velours violet. Ce
même Telonrs ei^olivé de garons d'argent lerni, crrapait le monument majestueux qui était un lit, paraitil, tout en ressemblant beaucoup à un catafalque. Les quatre colonnes qui soutenaient ce surprenant édifice étaient surmontées de panaches dont les plumes blanches, devenues grises, tombaient en pluie de duvet. Alberte devina qu'on lui avait donné la celé bfe chambre de Tévêque ; elle ressentit de nouveau l'impression qui l'avait saisie lors de son premier ' séjour à Irven, elle pensa qu'elle était déjà venue ici, qu'elle avait déjà vu ce lit, ces draperies étouffantes, lourdes de poussière. Mais pourquoi Mmej Devon n'habitaient-elles pas l'appartement d'honneur? Sans doute parce que ces lugubres splendeurs auraient effayé Petite. Et, de fait, Alberte n'était pas trop rassurée.
La jeune fille constata avec plaisir que la porte était munie d'un verrou solide; elle profita de cette circonstance pour s'admonester sur les craintes ridicules qu'elle ne savait plus vaincre. Afin de punir sa poltronnerie, elle résolut de ne pas utiliser la protection du verrou.
Elle prolongea sa toilette de nuit, riant d'elle-même parce qu'elle évitait de regarder dans la direction d'un rideau abaissé qui devait recouvrir tout simplement une fenêtre.
Elle était à genoux pour sa prière, qu'elle disait lentement, à demi- voix, avec ferveur; mais elle s'arrêta et les paroles saintes se glacèrent sur sa 1 bouche. Elle avait entendu marcher ; cette fois, elle \ ne se trompait pas : on marchait d'un pas furtif, assourdi, hésitant comme si Ton s'avançait dans Tobscurité ; on arriva contre sa porte, elle entendit
SŒUR PETITB 209
le lâtonnemeril d'une main qui cherchait la serrure.
Alberte, toujours à genoux, le buste rjeté en arrière, les yeux dilatés, vil cette porle obéir à une poussée soigneuse et lentement s'ouvrir.
Alberte se leva d'un bond devant le petit fantôme blanc qui surgit sur le seuil...
^Petite! que tu m'as fait peur!... s'écria-t-elle,
— Tu n'as pas eu si peur que moi, dit l'enfant moitié riante, moitié plaintive. Est-ce qu'on peut entrer? Je viens dormir avec toi.
Sans attendre la permission, elle entra grelottante ; elle était pâle, ses dents claquaient; Alberv ((^mprit que Petite était sortie de son lit chaud pour venir la rejoindre. L'enfant était en costume de nuit; pour toutes précautions contre le froid, elle avait ses petits pieds nus dans de microscopiques pantoufles de velours gris; sa robe de nuit entravait ses pa«, leur conmiuniquait une divertissante gaucherie; elle portait toujours son bonnet de nuit enfantin à la ruche de dentelle mousseuse, noué naïvement jar deux cordons sous son menton à fossette, un vrai béguin à trois pièces de mousseline brodée, trop petit pour discipliner ses cheveux qui s'en échappaient de tous côtés.
Pendant qu'Alberto la réchauffait, Petite racontait ses péripéties nocturnes
— Quand on m'a dit que tu étais dans la chambre de l'évèque, j'ai pensé que tu l'y ennuyerais beau coup sans moi et je n'ai pas été plus tôt au lit que i'envie m'a prise de le ck-.rcher; ce serait si amusant de dormir ensemble dans ce drôle de lit. Je n'ai rien dit à maman f elle élai^ déjà couchée* il n'y êrvaH
plus de lumière chez elle. Je suis bien aise qu'elle se repose; elleélaitun peu fatiguée aujourd'hni ; en m'embrassant, ses lèvres m'ont brûlée comme si elle avait eu la fièvre. Tu ne crois pas que maman so't malade?
Non, Mme Devon n'était pas malade, mais Petite allait certainement le devenir si elle ne se mettait vite au lit.
— Attends donc la fin. Me voilà partie à ta recherche ; je me figurais savoir où était la chambre de révêque, mais il paraît que je ne me rappelais plus très biin. Le venl a éteint ma bougie et je me suis perdue. Je ne voulais pas retourner en arrière, je ne voulais pas non plus faire du bruit ni appeler, j'avais peiir d'attirer quelqu'un qui ne serait ni toi, ni maman..., ni Mélite.
Alberte attendrie se représentait la pauvre Marceline effrayée, errant dans les corridor^ obscurs. L'enfant qui, dans son affection fidèle et persévérante, avait déjà quitté la ville, échangé le confort et le bienêtre dont on Teatourait là-bas contre la tristesse et les privations d'Irven, délaissait encore l'abri sûr de la chambre que lui avait préparée Mélite pour venir partager Fisolement d'Alberte.
Petite rit beaucoup en s'enfonçant dans le gran*) lit qui imagina de craquer sous ce poids insignifiant.
— J'espère qu'il fera beau temps, dit-elle avant de s'endormir; si je m'éveille la première,. c'est moi qui ouvrirai ta fenêtre.
« Quel grand vilain rideau... Pousse donc le verrcu, Alberte...
« îi^ «tm^iij mmmiQ r/tn un Uôftu a«iii)iaîn. •»
Alberte se coucha aussi, elle attira conîre elle Petite qui frissonnait encore un peu. Avant d'éteindre la lampe, elle regarda Ttnfant endormie. Petite était harmante dans l'abandon caressant de son attitude; !e sang revenait à ses joues et ses longs cils immobiles mettaient une ombre de gravité sur son visage.
La nuit d'Alberte fut agitée, fiévreuse, assombrie par de mauv.iis rêves; la jeune fille s'éveillait brusquement, puis au contact tiède du corps tl*^uet pressé contre elle, ell*» se rassurait. La bise sifflait àpreim nt autour de la maison; bercée par cette chaiison mé- Uiicolique et sévère, Alberte s'endormit plus profondement.
Mais elle fut obsédée par le cauchemar qui la tourmentait depuis son retour de Berque. La grande chauve-souris aux yeux verts élait là de nouveau, mais, cette fois, elle était entrée, elle se cachait dans la chambre, derrière ce rideau fermé. Puis, sans échapper à la terreur froide que lui causait la proximité de Taffreuse bêle, Alberte fut oppressée par une nécessité absolue de découvrir quand elle était venue pour la première fois à Irven, et ce qu'elle y avait fait, (/était une de ces obsessions comme on m prouve Seulement dans ce monde de terreurs infii ies où nous font pénétrer nos rêves.
Enfin, dans ces ténèbres où elle se dél»attait, parut une lumière blême, incertaine, aux clartés de laquelle Alberte distingua avec effort des lignes indécises, des ombres confuses, et, dans une de ces Mnbres, la jeune tille se reconnut.
Oui^ c'était la petite Alberte» elle avait trois ann pt)Ut'ôir«ii eUe portait uaé robe ttii;;! :(?•* <(« valuum
212 SŒUR PETITK
brun et sa longue ceinture dénoué > lui ballail les la- Inns : ce détail infime ressortait 1res net dans la troublante confusion du tableau. Et la petite Alberte arrivait à Irven,... c'est-à-dire qu'elle s'y trouvait tout à coup, sans aucun voyage préalable, ou, plutôt, ce voyage était une complète lacune dans ces obscures réminiscences. La petite Alberte était donc à Irven et elle avait la sensation distincte de n'être pas chez elle. Elle croyait aussi qu'on était venu à la campagne pour essayer de guérir quelqu'un et que cette maison leur était prêtée par un parent qui voyageait. Il y avait ici avec Alberte un homme grand, à barbe grise, qui avait de beaux yeux clairs, pensifs, et qui devait être son père. Elle ne se rappelait pas que sa mère les eût accompagnés, pourtant, elle avait vu déballer une chaise longue et il y avait, comme à Berque, une chambre près de laquelle on ne devait pas faire de bruit. Et cette petite Alberte, depuis si longtemps oubliée et qui revivait soudain par la force d'un rêve, se promenait dans le jardin, dans le château; elle s'attachait sans rien dire aux pas de son père. Un jour, il avait été très bon pour elle, il l'avait prise par la main et lui avait fait visiter les ruines. Oui, c'est alors qu'elle avait vu les salles dévastées, les ouvertures béantes, tout un monde croulant, livré aux araignées diligentes et aux souris délurées. La lumière se faisait plus claire sur la scène comme si Ton eût levé peu à peu la flamme d'une lampe; il ne restait que peu de recoins dans l'ombre. — Alberte et son père étaient entrés dans là chambre de l'évéque, dans cette chambre où aujourd'hui rien n'était changé, seulement, ce rideau ii^éi»ii p99 ff>haiynpé' s^Hoff^i 0 f iî»yaH' >a ihïé p<^te'^
SŒUR PBTITB MS
fenêtre qui ouvrait sur un balcon et, quand Albert s'en était approchée, son père Tavait vivement relenue en arrière et lui avait dit... et lui avait dit...
Ici Alberte, sans s'éveiller, s'agita douloureusement dans son lit en gémissant tout bas. Mon Dieu, que lui avait donc dit son père?... Elle ne pouvait plus se souvenir — et il le fallait cependant à tout prix. — ■ Ah! il avait dit que la porte éUH si vermou-, lue, le balcon si bralantque la plus faible pression... Il avait parlé d'un danger réel et donné des ordres pour qu'on assujettît une sorte de barricade... Cette barricade avait donc disparu? il n'en restait pas apparence.
Mais la chauve-souris ne remuait-elle pas?... Alberte ne voyait-elle point ses yeux comme deux flammes verdâires à travers les fentes du rideau? Ce rideau s'écarta et dans une lueur grise de crépuscule, Alberte vit une jeune tille marcher vers la fenêtre en tournant le dos au lit, et Alberte, en se disant qu'elle la connaissait bien, ne pouvait cependant la nommer. Etait-ce Marceline, était-ce Alberte?
Alberte voyait aussi maintenant la porte-fenêtre qui conservait sur ses gonds vacillants une trompeuse apparence de sécurité, elle distinguait à travers les vitres poudreuses et fendues les volutes du balcon prêt à s'effondrer. Dans un mouvement que fit l'autre jeune filK*, une petite mèche de cheveux voleta sur son oreille; à ce frison doré qui accrocha un rayon de Jour, Alberte épouvantée reconnut Petite. Et Petite s'avançait, elle n'avait plus qu'un pas... et Alberte, pétrifiée d'horreur, ne pouvait faire un geste, pousser un cri.
214 «ŒUI^ PETITE
Dans un élan d'impuissante douleur, dans un effort désespéré pour appeler au secours, elle se réveilla baignée de sueur.
Elle comprit qu'elle avait rêvé et étendit les bras pour rapprocher d'elle Petite qui devait dormir encore, mais la place de Petite était vide.
Au même instant la chambre s'emplit de jour, comme si un voile tombait, tout l'air piquant du dehors sembla faire irriiption par quelque grande ouverture, un craquement retentit. Pendant une seconde Alberto éperdue vit, par une large baie, la silhouette élancée de Petite se profilant sur un brillant ciel d'hiver; Petite les cheveux aux venls, levait les bras pour chercher un appui, mais elle fut projetée en avant par une impulsion irrésistible et disparut dans le vide. Il y eut presque simultanément un fracas de bois brisé et le bruit terrifiant d'une chute sourde, lointaine, comme au fond d'un abîme.
On frappait à coups redoublés contre la porte d' Alberto et deux voix qui n'avaient plus rien d'humain criaient : « Petite^l... Petite est ici.. Où est Petite?... »
Hélas! où était Petite?...
Quand Alberto eut ouvert, le seul aspect de la pièce répondit à la question affolée de Mélile et de Mme Devon.
Alberte s'enveloppa d'un vêtement sans savoir ce qu'elle faisait, par un de ces actes inconscients tels' qu'en accomplirait une machine.
Les trois femmes descendirent en courant au jar- j din.
Le soleil levant baignait de lueurs roses la campagne étincelante de givre. Pendant cette course de
SŒUa PETITE 245
uelques mètres qui lui parut sans fin, Alberle se irprit à penser que, la veille, Petite s'était réjouie u beau temps qu'il allait faire.
Mme Devon et Alberte arrivèrent en même temps )us la fenêtre dont on apercevait la place comme n trou à ime hauteur effrayante. Un fossé large et rofond, à demi comblé par des arbustes et do roussailles, longeait de ce côté les ruines. Et tout u fond, parmi les branches froissées, sous, des déris de bois et de fer, il y avait une forme brisée, inglante, immobile, qui était Petite.
Mme Devon et Alberte plongèrent dans ce fouillis pineux sans souci des ronces qui leur déchiraient es mains et le visage.
Ett^s se trouvèrent ensemble auprès de Petite. Peu» ant qu'Alberte déga^^eait l'enfant des décombres ui récra^aient, Mme Devon rekvait sa fille ; elle la iril uans ses bras par un farouche mouvement de èle qui emporte son bien, elle gravit sans aide i boi:^ escnroc et glissant du fossé, et emporta 'etiip'
Etles renirerenl au hasard; la première porte ouerte les conduisit dans la salle basse, Mme Devon tendit sa fille sur le vieux soolia et se jila à genoux •ar terre près de l'enfant.
Mélile incrusta ses doigls comme des griffes diinh es bras d'Alberte el elle dit avec des gestes égarés •
— C'est vousl c'est vous quiètes cause... c'e?t ous qui l'avez poussée... Ne niez pas! je vous uf 'ue. Vous avez commis un meurtre, il y a des pulitions pour cela... Vous ne pejisez pas, je sur )0se, que vous allez vivre, quand Marceline s norle ..
Ûiô SŒtjR ntifi
Marceline n'était pas morte, ses membres frémirent un peu; elle ouvrit langulssammenl ses grands yeux dont le regard triste et effrayé semblait plein d'une supplication pathétique, puis apercevant sa mère, elle murmura : « J'aime maman I » en essayant de sourire, mais elle reperdit connaissance.
Dans l'après-midi, Marc arriva avec un médecin célèbre dont il s'était fait accompagner ; mais l'avis (lu grand homme s'accorda avec celui de ses confrères villageois et ne servit qu'à rendre plus accablant, plus indiscutable, le verdict de la pauvre Petite ; elle devait mourir ou rester infirme : c'était la seule alternative que lui laissât la science. Et, étant donné les particularités de sa chute, il était miraculeux que cette alternative lui restât.
Marc fit arranger à la hâte un appartement dans les autres bâtiments; c'est là qu'on transporta bientôt Petite pour attendre l'exécution de la sentence.
On appela d'autres illustrations de la Faculté ; Petite fut soignée comme une princesse. L'argent que Mme Devon avait si parcimonieusement économisé, et qu'elle destinait à fêler somptueusement le mariage de on fille, paya les soins que vinrent lui donner les premiers médecins de France, et ces soins ne servirent d'abord qu'à la tourmenter, il fallut lui faire endurer des tortures, à elle qui n'avait jamais fait souffrir personne; il fallut, pendant des jours et des nuits, l'entendre gémir, supplier qu'o.i 1 épargnai; avec des yeux glacés de larmes , .elle leur demandait grâce pour ses membres meurtris.
Elle ne voulait pas qu'Alberle s'éloignât ; pendant
SCEUB PBTITB ' 217
Ips opérations qu'elle subit, au milieu dir délire que provoqua dans son organisation délicale l'excès de la souffrance physiqpie; elle tenait sa «oeur par la i mnin, et elle la tenait encore quand elle s'évanouissait de douleur. Celte étreinte moite et ^acée,-que la faiblesse dénouait à demi, causait à Alberte ^une émotion indicible. Petite semblait vouloir protéger sa sœur, la couvrir encore de son corps^ brisé, et, dans la fièvre de douleur qui égarait son esprit, elle conservait cette idée Qu'elle devait garder Al-
berfft.
Mine Devoii ne quitiait jamais sa tilîe; eh. i e m|
plaignait pas, elle parlait peu, son désespoir avaitl un caracière si sombre, si tragique, qu'on l'aurai^ crue trappée par un malheur plus terrible encore que la soufïrence et le danger de Marceline. Souvent Alberie la vit blêmissante, prêté à tomber, s'ap- ),uyer contre un meuble en écoulant l'enfant pleurer, ] uis se redressant, elle essuyait le sang qui avait jaiHi de sa lèvre sous la morsure inconsciente de ses i ents, el, le visage impassible, s'approchait de ce l)t où se consommait pour elle un martyre pire que celui de Petite.
(i Par un matin d'hiver tout blanc de neige où Petite 1 epleuraitplus et ne reconnaissait personne, Mme Do > on dit a Alberte :
— Vous vouliest lui parler, il me semble. Vous vouliez lui dire que je vous avais frustrée. Parlez-lui tionc à présent...
— Si elle guérit, je ne iui dirai jamais rien, dit Iberie, meltaul dans ces mois la ferveur d'un serment.
iMme Devon ne montra de violence qu'une fois où
218 SŒUK l'ETlTB
Môlile essaya d'arriver jusqu'à Marceline; elle traita durement la gouvernante, et son irritation était naturelle contre la femme dont l'imprudence avait amené une telle catastrophe.
Mais bien que Mélite lui répondit avec emportement, la veuve ne clias^a point la vieille servante, 'et Mélite, dont la raison ne s'était pas remisede cette dernière secousse, continua à vaquer sans but dans la maison.
Si, durant de pareils jours, il pouvait y avoir une consolation pour Alberle, la jeune fille la trouvait dans la certitude qu'elle avait été fidèle à sa sœur,' qu'elle n'avait jamais péché dans son cœur contre Petite; une conviction contraire eût intolérablement aggravé sa peine. Le souvenir de l'affection si tendre, si persistante, qui, en dépit de mille circonstances adverses, les avait toujours unies, touchait Alberto, à lui faire verser des larmes. Du reste, personne n'avait plus une pensée étrangère à Tenfant dont la bonté sans bornes et l'innocence virginale se décelaient jusque dans les divagations de son délire.
La nuit, Alberte, écrasée de tangue, mais l-s y«i fixés sur cette petite foime blanche, \()yîui,('oiM en une hallucination, Petite dans mille of^f*asio;, attendrissantes ou risibles, où s'étaient manifeste^ sa charité, son enfantillage, sa gaieté; devant k.^ yeux d' Alberte, tout brûlants d'insomnie, passait une véritable fantasmagorie, une procession de Petite à tous les âges, dans toutes les circonstance t? dans toutes les attitudes : Petite embrassant un« pauvre-vieille, Petite secouant sa tête frisée en disant : € J'ni très pftiir... » — Petite bondissant coinme
«ŒUR PETIT» Î19
un chevreau en liberté, Petite tenant une grande fleur de tournesol à la main et maichant dans l'herbe fleurie, Petite dans la sombre maison de Berque, chantant;:
— Moi, j'aime tout.
xn.
Enfin le délire cessa, les douleurs s'apnisèrenl, \es blessures étaient depuis longtemps fermées; <!ans les premiers jours dû printemps. Ton retira l'appareil qui enserrait sa jambe affaiblie.
Petite se leva, elle apparut à ses parents comme uae ressuscitée, toute pâle, avec des yeux trop •rands, des paupières bistrées, un profil diaphane^ iminci; une longue et profonde cicatrice allant de sa tempe droite au bas de la joue, presque au coin de sa bouche, lui balafrait un côté du visage.
Petite s'avança dans la chambre en s'appuyant sur une -légère béquille, et ceux qui étaient là, durent se dire, le cœur navré, que ce résultat pitoyable était encore un miracle; on savait que Taccident aurait dû être mortel, et quelques-uns savaient aussi que cet accident aurait dû atteindre une autre que Petite.
L'enfant fit quelques pas ainsi en se traînant, « peu étonnée de se sentir si maladroite et si lourde , 3lle passa devant sa mère qui la suivait d'un regard où le désespoir et le remords brûlaient jusqu'à trahir une muette folie.
— Voiisia;)}» lez-vuus, madanie, quand elle couraii comme une perdrix, quand elle voltigeait comme un
'ipillon : on ne la voyaiL point pa^sor tant elle allait
le... Vous rappel('z-von- o)inrie elle elait rieuse, ji'acieuse et jolie?... rijtes, madame, vous ranpelez-
ous?...
C'en était fait de sa beauté, comme de celte pr,j 'esse surnaturelle qui était un de ses charmes. EU*^
e courait plus follement dans le jardin à la pour-
aite dAlberte, on ne la rencontrerait plus à la fois dans tous les coins de la maison, elle ne danserait plus comme un sylphe, elle avait irrémédiablement > I ordu Cette promptitude ailée qui réjouissait tous les yeux, il resterait toujours dans ses mouvements quelque chose de souffrant, de brisé, qui en détru:- ' 1 ait l'harmonie.
Durant les belles après-midis, on descendait Petit"
ans le saloa pour qu'elle put, au premier rayon dt» > leil, faire sur la terrasse sa douloureuse petite promenade d'infîrme. Un Jour d'avril, où le temps était très doux, on avait laissé les fenêtres ouvertes. Petite (Hait couchée sur une chaise longue. Pour dissiniuler le vide qu'un coup avait laissé dans sa chevelure, elle portait une gentille coiffure, une sorte de petit bonnet de velours clair bordé de grèbe vapo- /eux; ^a robe de chambre à empiècement carré de guipure bise, avait forme de blouse flottante; Marceline était ainsi une petite Kale Greenaway bien frêle et bien attendrissante, l/enfant avait auprès d'elle une gerbe de fleurs
naguifiqut* que M. Schwab avait envoyé le matin même. \
La convalescente aspirait l'air lièae, parfume, k et regardait Alberte; les deux sœurs étaient seules ^'jsemble.
222 SŒUR PETITB
— On n'aurait jamais cru que le prinli mps reviendrait, dit Petite de cette voix un peu dolente qu'elle avait depuis sa maladie; le voilà pourtant... at moi, je suis à moitié guérie. A moitié, Alberte? Ûst-ce que je ne le serai jamais plus? dit-elle avec une soudaine inqiiiétude.
— Tu deviendras plus forte.
,— Je resterai boiteuse, fit-elle ea se cachant la tête dans les coussins avec un petit sanglot. Elle se calma vite et reprit :
— Marc est bon; il me porte tous les jours jusqu'ici; on dirait qu'il m'aime davantage..., non, qu'il me demande pardon de je ne sais quoi. Ce n'est pourtant pas sa faute si le balcon de cette vieille chambre ne tenait plus... Ce n^est la faute de personne, Alberto!...
— Non, dit résolument Alberto,
— Ecoute, on sonne à la cbcipelle; les sœurs vont à l'office, les pauvres petites Sœurs Gendrillon... Maman reparle de mon mariage : Alberto, cela t'amuserat-il d'aller encore une fois au bal*/
— Oh! non, pas de bal, dit Alberto regardant le membre infirme de )/etite par un mouvement dont elle ne fut pas m?iîtresse.
Petite allongea ses lèvres tremblantes comme un enfant affli^ré :
— Tu penses que c'est sûr, qutd plus jamais je ne pourrai courir ni danser, que plus jamais... Je t'en prie, ne pleure pas tant, ma chère sœur Alberle... Cela ne me fait rien, puisque tout le monde m'aime... Seulement, j'avais toujours cru que je serais une jolie mariée et que Marc en serait satisfait. Oui, Marc e^t bon pour moi, bien bop. Il est comme un frère.
dit-elîe sonofcusement... Tiens, il me semble que j'aurais autant aimé mourir... Je me demande pourquoi, par exemple, fit elle riant un peu de sa boutale, moi qui vais être si Iieureuse... Ecarte, s'il te plaît, ces fleurs, Alberte, elles sont si blanches que j'ai très mal aux yeux; et puis, eWç^ ne sentent pas comme de vraies fleurs, je l'assure... Mais il me semble aussi qu'il y a quelque chose de flni, d'irrévocablement fini, et je ne suis pourtant pis morte!
Elle reprit d'un ton pensif :
— On aurait dit que je devinais le jour où je suis arrivée à Irven... Il ne faut jamais te faire de reproches, Alberte, je ne re^^ette pas d*èlre venue, et je suis bien contente d'être tombée à la place.
Elle prononça ces mois avec une parfaite ingénuité.
— Figure-toi que j'étafs un peu mquièle sur ton compte; c'est pour cela que je suis partie malgré maman; et, ici, j'ai trouvé que Mélile avait une si drôle de figure, la pauvi e femme était déjà aussi folle que maintenant; enlln, j'avais peur, et je me disais que si j'étais avec toi il n'y aurait plus de danger. J'ai très bien dormi d;ins ton lit, et, quand je me suis reveillée, c'était le matin, un si joli maliti rose... Il n'y en aura plus de pareil; je voulais me lever pour ouvrir et le faire une belle surprise, mais tu me tenais si fort que jft ne pouvais pas détacher tes mains ; j'ai été doubement tirer le grand rideau.... et je ne me rappelle rien. Ne m'as-lu pas dit que maman el Mélile étaient venues a ce moment-là? Maman aura perdu la tète en ne me retrouvant pas dans mon lit. Elle
8ŒUR PETITE
ne savait seulement pas dans quelle chambre lu étais, dis, Aiberte, réponds-moi donc! El Mélite ne savait pas qu'il y avait péril pour loi? .
— Non, sœur Petite.
Non, sœur Petite, vous ne connaîtrez jamais Taffreux soupçon qui s'impose à l'esprit d'AlDerte; vous ignorerez toujours la traîiison que vous avez failli payer de votre vie et qui est devenue pour les coupables le plus cruel, le plus épouvantable châtiment...
— En revenant à moi, poursuivit Petite, j'ai cru que jallais mourir, que maman s'imaginerait peutêtre qu'elle en était la nause et qu'il fallait lui dire que je l'aimais pour la consoler un peu... Pourquoi aurait-elle imaginé qu'elle en était cause?... Comme on se fait des idées quand on est tombée par la fenêtre!... Ma pauvre maman, je suis biea fâchée de lui avoir fait tant de chagrin. Tu ne sais pas, Alberte, ce que maman est p')ur moi. Et comme elle est indulgente pour mes déiaulsl... Avant d'avoir été malade, je disais souvent ce qu'il n'aurait pas fallu, je Ja contrariais en causant à tort et à travers. Et je suis trop enfant, trop ignorante pour elle qui a lintelligence si vive... Jamais elle ne s'impatiente; elle supporte mes étourderies. C'est pour moi qu'elle s'est épuisée, assombrie, qu'elle a vieilli si tôt..., pour moi, pour moi... Je me rappelle ce qu'elle était autrefois quand j'étais pelile, quarid elle était ma belle jeune maman... Elle ne me câlinât, pas comme | une enfant qu'on chérit, mais un jour, sans m'em- | brasser, sans me toucher, rien qu'en me regardant % elle -m'a dit : « Toi, tu es mon amour... » Et ce mot-là m'est resté comme un souvenir triste et pré-
;ieux et, en même temps, comme un ordre d'aimt.'r naman par-des-^iis tout...
A quelques jours de là, pendant que Petite se reposait sur son lit d*une excursion au bout du jardin, — course longue et laborieuse qui avait duré une lit-ure, et dont elle s'acquitiail jadis en un clin d'oeil, — Alberle s'installa au salon avec sa belle-mère.
Gha-cune des deux femmes connaissait les pensées et les doutes de Tautre, et leur commune tendresse pour Marceline accomplissait ce prodige de les faire Vivre ensemble sans un heurt et dans une entente absolue pour tout ce qui concerwait le bien-être de Petite. Ella chose est-elle si rare adirés tout? N'y al-il pas journellement dans une famiile unie, tranquille, des honmies et des fenmies assis face à face, échangeant des paroles banales, traitant de sujets indifférents, avec le cœur plein de sentiments impétueux de haine, d'amour, de vengeance, de meurtre, peut-être, cloués à la même croix pour des aùnees, pour leur vie, et respectant jour a près jour cette misérable barrière des convenances, si fragile... et qui tient tant de bêles fauves enchaînées.
Mme Devon travaillait à une dentelle, un réseau déal fait de jours varies et de points a l'aiguille. Cet ouvrage était destiné à garnir la robe nuptiale de Marcebne. Sur un simple désir qu'avait exprimé l'en ant, la veuve s'était rappelé ce talent de sa jeunesse, et elle contraignait ses doigts impatients et raidij à exécuter irréprochablement le minulieux tra vaU.
— Est-ce que la date du mariage est avancée? demanda AIK . i^ ea remanutttnt quo sa beUe-iuèrt^
tA!b SŒUR PET, TE
tirait fiévreusement l'aiguille au risque d'arrachei l'impalpable tissu.
— Pas même fixée, dit Mme Devon d'un ton laconique en levant son visage ravagé où la douleur avait tracé des lignes creuses, des rayures, comme des coups de griffes.
« Il tient à vous qu'elle le soit, ajouta brusquement la veuve.
— A moi? fit Alberte fort surprise d'une entrée en matière qui semblait accorder quelque importance à ses décisions, Mme Devon affectant toujours de considérer comme une non-valeur la volonté de sa belle-fille.
— Oui, dit la mère, si vous voulez réellement que Marceline se marie, si vous avez pour votre sœur Taffection que vous lui témoignez, il faut vous mar,t r îous-mème, il faut épouser M. Schwab...
Sans donner à Alberte le temps de protester ni dt répondre, elle poursuivit :
— Je vous avais bien dit jque vous auriez à en venir là. Voyez ce que vous nous auriez épargné à tous si vous aviez conseati plus tôt,
— Mais, madame!... fit AlbertB outrée de ce qui lui paraissait du cynisme.
— Nous n'en sommes plus à nous dissimuler les choses, continua Mme Devon, à garder des apparences qui ne nous ont jamais trompées. Moi, j'en suis réduite à vous dire que le sort de Marceline est entre vos mains.
C'était une humiliation dont Alberte comprit l'étendue.
^ Puisque j*aVoue cela,, moi^ réponde» dono par
'acle entre Petite et ce que l'enfant peut encore possé ier de bonheur.
« Pour sauvegarier ce bonheur, il ne reste pluï qu'une seule ressource...
— Y en avait-il une autre, dit lentement Alberte i.ne autre qui a échoué?...
Mme Devon changea immédiatement de tacti que.
— Enfin, ne canviendrez-vous pas qqe ce mariage est non seulement inespéré, mais indispensable? que V .tre dignité, votre honneur même y sont engagés... Dè^ la première entrevue, vous avez donné à M. Schwab les encouraizenients les plus positifs, oui, vous lui avez dit que vous acceptiez à^ l'avance la place qu'il vous otïri'ait...
— Mais, non... du moins, mes paroles n'avaient nullement le sens qu'on leur attribue.
— Il fallait peser vos paroles, car celle-ci vous lie; il fallait surtout peser vos actions, car l'une d'elles vous condanm^'. N'avez-vous pas pris la voilure de M. SchwJib pour venir à lierque? dette complaisance qui eût "été excusable de la part d'une fiancée, devient inqualifiable si vous refusez d'en subir la conséquence. Une jeune fille ne conmiet pas iujpunément de telles imprudences. Aujourd'hui, je vous le déclare calégoriquenient, vous êtes engai,^ée morHlemeut vis-à-vis de M. Schwab et votre réputalioq l'est encore plus devant l'opinion publique.
— Non, (lit Alberie avec courage. Si j'ai commis une imprudence, — et je n'en sais rien, — j'en supporlerai le résultat, qui ne saurait être l)ien grave. Mais quanta me considérer comme liée par les in-
duiie qui m'y contraigne. M. Schwab sera d'autant plis facilement désabusé que son illusion n'a pu étie que volontaire.
Combien aisément, et malgré son inexpérience de \a vie, elle se dégageait, par la seule force de sa loyauté, du piège savant qu'on lui avait tendu.
— Vous traitez indignement un homme de mérite...
— Vous défendez beaucoup M. Schv^ab...
— Non, dit la veuve d'un air sombre, je défends Marceline.
Elle revenait vite à ce qui était pour elle le cœur de la question :
— Je donnerai aux choses leur véritable nom puisque vous m'y forcez; avez-vous pensé que je reculerais devant cette obligation? Marceline doit épouser son cousin, elle ne guérira pas si on la sépare de lui...
— Elle ne l'aime pas à ce point, murmura Alberto.
MmeDevon abaissa une seconde ses paupières.
— Vous n'en savez rien ; je suis sa mère...'
« Et Marc, poursuivit-elle, ne remplira sa promesse envers nous que si vous êtes mariée. S'il se croit, lui, quelque engagement envers vous, je l'ignore, mais voilà les faits. Et s'ils n'existaient pas d'une façon indiscutable, serais-je là à vous implorer... à vous demander de ne point être l'ennemie de Marceline...
— Son ennemie? Ce n'est pourtant pas moi qui ai failli la tuer.
— Alberto, vous vous égarez dans des supposition» insensées; je vous ai envoyée à Ijpyen unlcj^emexi'll'
penir qn« îa solitude et la réflexion vous ramènent h des idées plus justes. Je ne meconsolerai jamais du malheur de mon enfant... mais ma vie eût été empoisonnée si vous étiez tombée à la place de Marce- Ime.
Oui, mais pour obtenir le bien de Marceline, n'aurait-elle pas volontairement empoisonné sa propre vie!...
— Non, je ne vous veux pas ae mai, dit-elle avec un frisson, vivez, soyez heureuse même... mais ne vous mett'^z pas sur le chemin de l'enfaot.
Elle parla encore avec une passion contenue, exigeant comme un droit ce sacrifice d'Alberte. L'horrible épreuve de Petite remplissait la mère d'un besoin plus inextinguible, presque sauvage, de rendre renftiiil heureuse; elle mettait dans son plaidoyer un emportement auprès duquel n'avait rien été i'insistnnce de sa première démurche, elle montrait dans son ardeur puissante, effrénée, cet amour maternel qui primait chez elle toute conscience. Elle en vint aux >upplicalions.
— Alberto, je vous ai accueillie dans ma maison ; l'enfanl vous a nom née sa sœur; pourquoi faire?... Elle .1 voulu vous garder auprès d'elle, partager avec vous ce qu'elle avait. Quand vous étiez en pension elle parlait de vous sans ces^;e, elle voulait vous envoyer des présents. Elle se serait privée pour vous... N'est-ce pas pour vous aussi qu'elle est revenue à Irven? Y eut-il jamais une enfant plus aimante... et n*avez*-vous pas eu la bonne part de son cœiir?
— Madame, épargnez-moi..., dit Alberte en pleura»U Je m'en irai, jo ne reparaîtrai jamais...
230 SŒUn PETITE
— Ce n'est pas cela, il faut un empêchement tangible, infranchissable, et, quand vous me le i'efu5i<.^z, je doutede votre .sincérité, irritez-vous tanlqu'ilyous plaira. Vous figurez-vous que j'ai été votre dupe, que je n'ai pas vu vos agissements auprès de mon neveu M. de THér an...
— Oh! ceci est une accusation injuste, fit Alberte tremblante.
— Prouvez en l'injustice en cédant... Ah ! je vous ai toujours devinée. Quand votre père m'a amenée à Berque, j'ai deviné ce que vous seriez pour nous; encore enfant, vous aviez un geste qui voulait tout prendre... Oui, vous vouliez tout prendre à Petite. Vous m'accusez maintenant, mais que m'importe ce ^ue vous pensez de moi!... Que m'importent et votre haine et les raisons que vous imaginez pour me haïr.,. Il n'en est pas moins vrai que vous jouez en ce moment le rôle le plus odieux, le plus perfide, que vous abusez de l'asile qu'on vous a donné ici pour commettre une action abominable, pour dépouiller une enfant infirme..., qui vous a aimée...
Alberte s'était levée, les joues en feu, les yeu^ fixes et brillants. La jeune fille s'écria :
— N'en dites pas davantage..., vous m*avez convaincue. Je suis prête à épouser M- Schwab... Vous pouvez l'en avertir.
Quelques personnes devaient, celte âpre?
midi, prendre le thé à Irven ; dans sa hâte de réintégrer Marceline dans la vie commune et, en dépi/ de résolutions primitives, Mme Devon g'était bornée aux stHctes limites du grand deuil» et le^ réunions
pendant cette gaie période qui avait précédé la mort de Mme Aris. Par une convention tacite, les visiteurs semblaient ignorer Tinfirmité de Petite et ils s'appliquaient à traiter l'enfant comme si rien n'était survenu : c'était l'évident désir de Mme Devon. La veuve espérait peut-être qu'à force de n'en plus pnrler, on arriverait à oublier cette infirmité, à ne pljs s'en apercevoir, qui sait? à la faire disparaître...
Quand Alberle entra au salon, M. Schwab était là ainsi qu'elle l'avait prévu ; elle comprit qu'il connaissait déjà le revirement de ses intentions et que les personnes présentes en étaient également instruites; mais elle ne faiblit pas une minute dans l'immuable résolution que décelait toute sa personne. M. Schwab vint la saluer, elk* ne s'écarLa point, elle le reçut de pied ferme; elle n'attendit point cette fois un ordre de Mme Devon, elle tendit la main en même temps que lui avec une décision brusque et comme si elle voulait rendre impossible tout retour vers sa liberté.
Dès qu'ils purent échanger quelques mots, M. Schwab remercia Alberte, mais sans grande effusion et en honnne qui s'attend plutôt lui-même à '■'.es actions de grâce. Il détacha une fleur des nomt.eux bouquets dont il continuait à remplir Irven, 11 l'offrit à Alberte en murmurant : Que vous avais-je ilit?
Elle prit ?on bunal camélia conmie si elle ne savait littéralemeiil qu'en faire; puis, tout à coup, s'apercevant qu'on les observait , elle remercia si. Schwab ; ave.-î un regard de déti el sans hésiter,
particulier, semblant acco np'ir un des rites îndispensab-l*'S de la solennité à laquelle il fallait se soumettre-
Alberte n'eut point à parler beaucoup, M. Schwab causa amplement pour deux. La jeune jSUe comprit que, sous peine d'encourir un dangereux déplaisir, elle était tenue de prêter une oreille déférente à ces discours qui ne manquaient du reste ni d'esprit, ni d'intérêt; c'était, dans ses nouvelles attributions, d'écouter M. Schwab, de lui donner la réplique, de discrètement le distraire, toutes choses dont elle s*acquitta avec un étonnant à-propos ; elle soutint sans embarras les regards de Petite, do Marc, de tout le monde; elle aurait élé la perfection même aans son nouvel emploi si elle n'avait eu un peu trop l'air de m^archer au feu sous la bouche des canons.
En traversant le salon pour chercher un album qui excitait la curiosité de M. Schwab, elle surprit ce fragment de dialogue entre M. de THérian et Mme Devon :
— Alberte ne voulait pas, disait la veuve en réponse à une remarque de son neveu, mais elle a toujours eu pour lui plus d'inclination qu'elle ne l'avouait : et c'était surtout un si beau coup de forlune...
— Que je ne m'étonne plus, conclut M. de l'Hérian.
On garda M. Schwab à dîner. A Tissue du repas, il gratifia Alberte d'un bijou tout battant neuf qu'il portait sans doute depuis longtemps dans sa poche pour être prêt à l'exhiber au bon moment :
— 11 vous a al.tej>cjlii ; vou» mérUerieZ' d^ Va^*pndr««
îlil-il a AU)«^i'te sur Uii Ion n.irm .mi b;i(li!r" •
A Lerle sourit a celt»^ aimable parole ; mais ei ne voulait 'pas attendrc% pa;Hil-i', car elh, s'cmp;.: ;i de la bague et, pour plus de sûreté, la passa ellemême à son doi^t.
Jl prit congé en lui baisant galamment le bout des doigts. Alberte mit un si gracieux empresseuic d à favoriser celte imposante cérémonie, que M. Schwab faill t avoir la figure balafrée par les arêtes si bie:: tailléir's du d aniaxt « gros comme une noisette ». Et lorsqu'il se fut définitivement retiré, en laissa iii à ses hôtes l'assurance consolante d'un piunipl i tour, A berte ne respira pas plus à l'aisi^ ce qui i pourtant été le cas de fiancées heureuses et timidvs de ma connaisance, elle se lourn i pour faire face à d'autres difficultés et se trouva devant M. de \'U^rian.
Elle était certaine que M. de l'iïorian la méprisait; elle se rappelait le jugement sanglant dans son apparente légèreté qu'il avait porté sur Victor Schwab, glace à Mme Dovon, il était édifié sur 1 s mot fs qui avaient guidé Alberte, il croyait qu'elle a va il consenti par amour du luxe; pour lui, la jeune fil.e s'avilissait.
Mais des considérations semblables n'étaienl pas faites pour décourager Alberte.
~ Auriez-vous, dit M. de l'Hérian, pendant que Mme l)eVon s'absorbait dans rarrangeineot <io coussins de Pelite, auriez-vous la bie.iveillance if me dire quoi est le véritable sens de toute oiutle cu médie?
— Ahl dit-elle pensivement, c'est une comédie pour vous...
"El comme elle voulait s'élo'gner .
— Alors la nouvelle est exacte? dit-il encore.
— Mais oui.
— Vous épousez cet homme parce qu'il est riche?
— Je suis contente qu'il soit riche. Et vous?
Son camélia était tombé à terre, elle le ramassa et le fixa solidement à sa ceinture. La fleur était flétrie, souillée de poussière, à demi-écrasée, M. de THérian avait posé le pied dessus par mégarde; Alberte contempla son camélia avec complaisance.
— Dites-moi au moins, fit Marc, comme vous le diriez à un frère...
— Je n'ai pas de frèie^ monsieur, répartit doucement Alberte.
— A votre père...
— Je ne lui dirais rien.
— A un vieil ami alors. . . si vous épousez M. Schwab uniquement pour sa fortune ou parce que... parce qu'il vous inspire de l'affection...
— Ces deux raisons ont pesé d'un poids égal dans ma balance, répondit-elle.
Elle ajouta :
— Je ne vous ai jamais caché combien j'étais ambitieuse. Pourquoi cette incrédulité? est-ce que je n'avais pas l'air d'une fiancée ce soir?
— On ne saurait mieux l'avoir, dit-il en s'incli nant devant elle.
Celui-là était en pleine déroule; restait Petite qu'Alberte ne pouvait aussi expéditivement réduire au silence.
(/œuvre de cette journée n'avait éie pour Alberle
SŒUR PETITE tK55
qu'un long sacrifice offert au bonlieur de Petite; pourtant si Pelile, en parlante sa sœur, avait maniftisté la moindre joie, donné un si^ne d'allégement, Alberte aurait été prompte à se dire, dans l'amertume de son cœur, que l'enfarît, pétrie de l'égoïsme commun, voyait dans le maria ire de sa sœur un avantage certain comme la disparition d'une pierre d'achoppement. Mais, bien qu'évidemment stylée par sa mère, Petite trahit une surprise assez profonde, assez inquiète pour détruire le doute d'Alberte.
L'enfant, encore sous le coup des prescriptions maternelles, balbutia des félicitations décousues qui se terminèrent par un :
— Oh ! Alberte, est-ce vrai?... est-ce bien sur que tu le veux?,..
— Oui, Petite, c'est moi qui le veux.
Alberte attacha sur Petite un regard si passionnément tendre, qui enveloppait l'enfant d'un tel amour^ que Petite en fut réchauffée.
L'entrée de Mme Devon interrompit la conversation des jeunes filles.
Le courage d'Alberle ne se démentit pas, et, rependant, MmeDevonconvintàpart-^llequeM. Schwab exerçait plus que de raison la longanimité de la jeune fille. M. Schwab, flatté par l'issue subite du combat, dont les difficultés avaient éperonné son amour-propre, ne se contenta plus d'être lui-même, ce qui eût été beaucoup, il apparuL porté à sa dernière puissance et c'était trop.
Que celte jeuiie fille -^i h;nitaine, si inabordable dans sa fière pauvreté, se fût rendue à m* rci, c'était une vi(toire; mais il n'était pas homme à oublier dans quelles conditions elle s'était rendue. El l'ani-
TTiosité (le deux castes rivales existait en lui plu^ '.. ulaleiKeiil que chez elle. Il dcLeslail aussi m Alberle les idées religieuses dont il était Tennemi^ et ce double antagonisme le rendait inexorable. En même temps qu'il se veu^eait sur elle des dédains passés, il satisfaisait un instinct despotique. Ce plé béien éprouvait un royal plaisir à laire plier sous la sienne celte volonté rebelle, à ne paspermettKe que la jeune fille perdît de vue sa servitude! Il Déménageait plus rien, il marchait en pays conquis, il fuuiait à pleine botte une pauvre terre vaincue, frémissante àe sa défaite et qui, par une abnégation loUo et généreuse, ne voulait plus de sa liberté.
Cette tension continuelle de l'esprit finit par alté- Ter la belle santé d'Alberte; une violente migraine empêcha un matin la jeune fille de paraître au second déjeuner. Elle se reposait dans sa chambre, la tèie sur un coussin et changeant sans cesse d'attitude pour trouver à son front endolori une place plus fraîche, quand on frappa à sa porte. Machinalement, pendant que Lise entrait, elle réunit et tordit à la hâte ses cheveux défaits et répandus sur ses épjules. Lise annonça que M. Schwab était au sam et que Madame priait Mademoiselle de desctnre.
Alberto sentit son malaise s*accroître à la seu^
ée que, pour obéir, il lui faudrait se recoiffer t s'habiller, surcharger sa tête brûlante du poids dt ses cheveux, emprisonner ses membres énervés dans un costume. Elle demanda donc à être excusée.
La famille était réunie quand Lise alla transmettre la réponse d'Alberte, en ajoutant pour l'édification
SŒUK FbTlTE t^^l
générale que Mademoiselle avait une mine à faire
M. de l'Hérian et Petite, perdus dans une' épineuse jartie d'échecs, à Tautre bout du salon, n'exprirnèîenl pas quelle part ils prenaient à celte saisissante louvelle, mais Mme Devon dit à M. Schwab :
— J*en étais sûre. Au surplus, je la crois vraiment naïade... Laissez-la faire à sa guise.
11 sourit froidement.
— Une migrai'ie n'est pas, que je sache, une maladie mortelle ni contagieuse, ne trouvez pas mauvais que j'insisle.
— Elle ne viendra pas : je la connais.
— Je me connais : elle viendra. — Autorisez-moi seulement à lui envoyer un messaire.
— Faites, dit Mme Devon avec indifférence.
11 traça sur une carie de visite quelques mois d'une écriture déli'^e, très fine, et il tendit le tout a Mme Devon; il n'était pas aussi ignorant des formes qu'il affectai» souvent de le paraître. Sans même y jeter les yeux, la veuve remit celte note à Lise qui remonta chez Ali>erte avec la docilité d'un volant ballotté entre deux raquettes adverses.
Le silence régna au salon jusqu'au moment où la porte s'ouvrant de nouveiu, l'on vit entrer, non la placide et insignifiante Lise mais, Albrete on personne, Alberte avec une teinte fiévreuse aux pommettes et un pli de souffrance sur le front.
— Vous en venez à bout, moi je n'ai pas pu, dit à demi-voix Mme Devon.
U ne fut pas fait allusion à la santé d'Alb^rle; la jeune tille s'assit à la place qu'on lui désignait on facedeM. Schw:i»- ■-"■•' \' ••- '>-• ? ^
238 SdEUR PETITE
botte de géraniums coupés dont le parfum violent doublait son mal de tête; elle savait bien n'avoir qu'un mol à dire pour mettre fin à ce petit supplice, i le savait même qu'on attendait ce mot. qu'on voul itTobliger à le prononcer et c'est pour cela qu'elle demeurait muette.
Décidément la partie d'échecs n'était pas un succès, bien que M. de l'Hérian instruisit Petite avec une infatigable bonté. Petite, qui marchait maintenant sans béquilles, quitta son échiquier, traversa le salon en boitant très bas et s'assit au piano; avec la confiance d'une enfant aimée, sûre de plaire, elle préluda et commença à chanter. Sa v ix, claire comme un son de cristal, avait acquis dernièrement des notes vibrantes, pénétrantes, qui vous remuaient le cœur.
— C'est au tour de Mlle Alberte, dit M. Schwa. quand Petite eut fini sa ballade et récolté les louanges qu'elle méritait.
— Non, fit Alberte avec lassitude, pas aujourd'hui.
— Et nous qui avons justement aujourd'hui le désir devons entendre...
Elle céda sans plus discuter. Pendant qu'il tournait avec condescendance les feuillets de musique, elle murmura :
— Ne me poussez pas à bout, n'excédez pas ma patience.
— Non, dit-il d*un air enchanté.
Si elle n'avait pas souffert de son triomphe, lui même n'en aurait pas joui.
Alberte chanta aussi longtemps qu'on voulut^a voix de conlnilto aux notes ^^^raves, encore m:\\ ;is'
ouplîes, résonna lians le salon 8iU'hci6ux. Alberto entait peser sur elle le re^.ird afflige et surpris de ^etite; cellp-ci blâmait sa sœur d'accepter cette tyannie d'un homme que ni l'une ni l'autre n*estiiiaient. Et c'était pour devenir riche qu'Alborte se ésignait à tout, car M. Schwab exprimait quotiliennement avec è-iat des idées et des principes )ïi flagrante contradiction avec les idées d'Algérie.
Si M. Schwab avait éprouvé pour sa fiancée un iltachement quelconque ,, elle aurait au moins respecté en lui ce sentiment sincère et, malgré tout 3e qui lis séparait, peut-être lui eût-elle été reconnaissante, mais elle savait trop qu'elle était pour lui Lin moyen de parvenir plus haut. Et elle ne se trompait pas, l'authentique bourgeoisie, la noblesse de caractère, la distinction innée de sa femme devaient servir de passe-port à M. Schwab.
11 était antipathique à Alberto, il réussit rapidement à se rendre odieux : on eût dit qu'il cluMv.hait ce résultat, qu'il voulait faire plus pesant, plus cruel le joug dont elle ne pouvait plus se dégagi r. Il se plaisait à obtenir une soumission qu'elle no lui disputait jamais jusqu'au bout; il fallait invariablement qu'elle cédât et M. Schwab était plus ravi quand elle avait fait une plus belle résistance. Un jour qu'il était pirc-quede coutume, M. deTlIerian sortit du mutisme dans lequel il se mur,iit en pareil cas.
— On évoque malirre soi ici l'ombre de Lauzun, til-il en fermant le livre qu'il venait de lire à Marceline.
Mais si Marceline était destinée à saisir l'allusion, ce qui reste un point douteux, un tiers i»er'<onna;j:e
prouva avant elle qu'il avait Toreille fine et aiguisée et la compréhension prompte.
— Parce que Lauzun tint à sa femme TimpoUj
discours que nous savons : c'était un pleutre, fit M. Schwa \ doni la lourde rapière valait une fine
ame pour parer les coups d'e,jée d'un gentil-
iiomme*
xrv
— Ain'îi, madame, vou=; partez aujourd'hui?
~ .le pu's à l'instant, j'ai dit au revoir à tout l«^ Jiionde; en vous apercevant, j'ai envoyé ma voiture lu bout de l'avenue.
Mme Devon, en costume sobredevoyage, M' Schwab en élégants vêlements de campagne, sortaient ensemble par le fond du parfc au moment où ils échan^ geaient ces mots.
— Je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire, poursuivit la veuve et comme je ne reviendrai pas avant demain... Ce notaire affirme que ma présence est indispensable.
— J'offre de vous remplacer.
— Non, vos services coûteiil trop cher.
Ue la place où ils étaient, ils ne virent pas une jiune tillo s'avancer en clopinant derrière la haie qui longeait le clieinm et lesi'parait du pre; l'épaisseur de l'herbe ami tissait le pas inégal de Petite. L'enfant s'était dit : (juand maman en aura fini avec M. Schwab, elle pourra ra'embrasser encore une fois avant de monter en voilure.
' Mme Devon et M. î^hwab s'elaieni arrôu's pour
causer plus à Taise; dans son pré, Petite s'arrêta aussi et, comme elle était déjà très lasse, elle s'assit sur le revers du fossé. Tout à coup, elle pâlit, et sa main se crispa nerveusement sur une touffe d'herbe qu'elle était en train de caresser; on venait de prononcer son nom et celui d'Alberte, mais ce n'était pas ce qui la faisait tressaillir.
— Vous devenez ingrate, chère madame, disait M. Schwab. Pour les nombreux services que j*ai eu Phonneur de vous rendre, qu'ai-je en somme exigé de vous? simplement que vous vous débarrassiez en ma faveur d'une pupille qui vous est une charge et un perpétuel souci. Mlle Alberte a-t-elle jamais été pour 'vousai^e chose?
— Chutl fit Mme Devon.
— Vous avez grand'peur que la haie ne vous écoute. Mais personne ne s'approcherait ànotre insu. . . à moins d'avoir des ailes au talon comme votre fille Marceline, comme elle en avait, c'est-à-dire, ajoutal-il impitoyablement. ..
Du reste ils parlaient si bas qu'il fallait bien aussi Pouïe merveilleuse de Marceline pour les surprendre.
— Je croyais, poursuivit-il, que vous voyiez dans notre marché, — disons notre arrangement pour ne pas scandaliser les oiseaux ni le feuillage, — que vous voyiez là une solution excellente aux différends qui ont quelque peu troublé l'harmonie de nos rapnorts.
Elle lui lança un regard de colère et de crainte, et ;lle serra ses vêtements autour d'elle comme pour se iéparer davantage de lui; mais elle n'eut pas le cri
SŒUR PETITK 24^
de protestation outrée cfue Petite, effarée, attendait. 1/enfant tremblait de tous ses membres, Texpressio ■ alarmée de son visage se transformait en une ho reur indicible, où se mêlait encore de l'incrédulité en s'apercevant qu'elle broyait dans sa tnain la p ni vre lierbe des champs,,elle eut la force de desserra' son étreinte.
— N'a-t-il pas été convenu que le jour où Alb; rie Devon deviendrait ma femme nos affaires seraient réglées à Tamiable et détinitivemeiU? Nous avons de longue date conclu une alliance, ce me ;^pmble.
— Oui, dit-elle avec agitation, j'ai coninus cette irréparable foie, lorsqu'à la mort de M. Devon, la fortune de Nfarceline a subi cette crise...
— Lorsque vous avez compromis la fortune de Marceline par des coups aussi impru lents que désastreux et quo vous n'avez pu réparer celte brèche par les combinaisons ingénieuses que vous ont inspirées lescomptes embrouillés de la fortune d'Alberle.
— Cliut! fit- elle encore.
— Il y a des années que nous nous imposons la i éserve la plus rigoureuse ; faisons trêve pour une fois au luxe de précautions inouïes que vous m'avez infligé. Je suis harassé de cette contr.n'nte. Entendons-nous une fois autrement qu'à demi-mots, — quoique nos demi-mots aient vali, pour les effets, de bien longs discours. Mais, depuis peu, vous me jtarifissez ine(H)iii;aitre votre rôle. L'occasion est bonne pour nous expliquer à coeur ouvrent. La campagne est plus sûre que la chambre la mieux gardée : p^s de murs, pas d'oreilles.
— Bh bieq! oui, l'occasion est bonne, profilons-
^i44 SŒUR PETITE
en ! vous saurez à la fin ce«que je pense de vous, il y a trop longtemps que cela m*étouffe, fit-elle cédant à une tentation d'autant plus impétueuse qu'elle Tavait jusque-là domptée plus énergiquement .^ Pour une fois, répétait-elle haletante, pour une fois;
— Ce que vous pensez de moi? Voilà, par exem- )le, ce que je devine sans peine. Et vous devinez également quelle est mon humble opinion à votre i gard.
Elle soupira avec impatience :
— Soyons francs... puisque nous n'attendons plus rien l'un de l'autre, fit-il avec un cynisme insultant qui amenait la rougeur aux joues parcheminées de Mme Devon. Nous nous sommes toujours épargne les récriminations et les apostrophes véhémentes, mais,pourquoi ne nous accorderions-nous pas cette douceur que je goûte autant quun autre?
« Aux temps dont je vous parle, aux beaux débuts d'une connaissance qui devait être fertile en incidents, vous avez eu recours à moi... »
Elle rinterrompit.
— J*ai accepté les services d*argent que vous m'avez offerts, j'ai eu confiance en vous; j'aurais aussi bien pu me confier à un loup affamé... Et j'ai payé mon aberration par huit années de tourment. Vous avez durement abusé de la situation. Pen dant huit ans, vous m'avez harcelée, dit-elle avec une sombre rancune ; ils ne doivent point parler de cruauté féroce ceux qui ne vous ont pas vu à l'œuvre...
— Chère madame, vous m*avez choisi pour gendre...
SŒUR PETITB 5245
Petite porta les deux mains à sa lele et sourit d'un sourire d'égarement; elle se dit qu'on ne l'avait pourtant pas prévenue que sa cliutel;i rendrait folîe... Et tout en se répétant qu'elle était folle, elle aurait voulu les interrompre, s'élancer vers eux, les supplier de se taire, leur crier qu'ils se trompaient, qu'ils menlai-nt, les conjurer à genoux de mettre un terme à celte Ingubre feinte.
— Vous connaissiez, continua Mme Devon, le pouvoir que vous aviez sur moi, vous saviez qu'il fallait que le mariage le Petite se conclût avant que personne soupçonnât le verital^le étal de cho-es. Oh 1 quelle vie vos persécutions et votre avidité m?Oût faite...
Elle exhalait à la fin la haine amassée. Après s'être tue si longtemps, si stoïquement, quelque chose en elle s'était déchaîné et elle ne pouvait plus se taire; elle s'enivrait du bonheur périlleux d) le mépriser et de le haïr... et c'était peut-être elle qu'elle méprisait et qu'elle abhorrait en lui.
— Mais Dieu sait...
-Dieu?... fît-il
— Ahl vous ne me torturerez plus de vos exigences, l'héritage de Mme Aris m'a délivrée. Vo44S épouserez Alberte, puisque vous mettez à ce prix votre silence, mais ne me demandez plus rien, n'essayez plus de rienm'arracher: je suis lasse de souffrir par vous.
— Ceci veut dire que vous croyez n'avoir plus à me craindre.
— Je n'ai plus besoin de vous..
— On :\ toujours besoin de luoi
— Il est inutile de me menacer quand vous me livezà l'abri -
— Vous n'y êtes pas encore, dit-il très doucement. Oubliez-vous que je possède plusieurs documents mentionnant entre nous certaines conventions qui pourraient n'êlre pas au goût de votre pointilleux gendre? Oubliez-vous certaine dépêche qui appelait formellement Alberto auprès de sa tante et les preuves fort évidentes de combinaisons justiciables d^un autre tribunal que celui de l'opinion publique...
Non, pas un mot, pas un signe qui pût apaiser Tenfant, la leurrer encore... Oh ! pauvre cœur déchiré, comme elle pleurait!...
— Pourquoi ne ferais-je pas rentrer ma femme dans son légitime héritage? fit M. Schwab.
— Parce que j'ai ténu mes engagements, si l'oîi peut donner ce nom à une rançon que vous m*avez arrachée de vive force. Je vous répète qu'Alberto vous épousera dans quelques jours, vous me rendrez alors les documents en question et nous serons quittes.
Maintenant, elle le disait elle-même pour ne plus laisser de doute à l'enfant foudroyé par cette révélalion, elle lui livrait d'un seul coup le secret si biej gardé.
Petite regarda autour d'elle avec effroi, avec désespoir: elle aurait voulu empêcher la nature d'entendre cet aveu. Après avoir failli tuer Petite, Mme Devon lui donnait en ce moment un coup plus meurtrier, plus inguérissable que celui de sa chute*
«^ -J© we vous ferai j^a» é^^m^} i»i Vo«» Pmp^eieM
•OEUR PETITB 847
les clauses de notre marché. Mais ne me devez-vous pas de la reconnaissance quand je vous enlève la plus mauvaise carte de votre jeu en la personne d'Aiberte? dit-il d'un ton dégagé qui contrastait avec Temporlement de son interlocutrice... Vous avez habilement pesé sur eMe, mais il est bien juste que vous la contrai;j:niez à être heureuse, vous l'avez réduite à la misère avec une dextérité que j'admire encore. Cependant, si elle était tombée par la fenêtre à la place de Marceline, vous savez bien ce qu on aurait dit... Le moyen ne valait rien : le mien est u'eilleur ; Mlle Devon a fait beaucoup de façons pour l'accepter: c'est un point que nous réglerons, Mme Schwab et moi, lorsque nous serons ensemble au Brésil.
— Je souhaite seulement qu'Alberte devienne pour vous ce qu'elle a été pour moi, gronda Mme Devon.
— Ohl vous, vous l'avez trop gâtée, dit-il avec un indéfinissable sourire, nous y remédierons.
— Oui, elle ne saurait être en meilleures mains.
— Certes. El ne vous affligez pas si vous la voyez *arttasque à mon égard ; je puis vous certifier qu'elle nura tout le temps de s'en repentir. Je ne nie pas, chère madame, que vous n'ayez bien manœuvré pour forcer son consentement, mais avouez que vous n'auriez pas eu ce tour de main si M. de l'ilërian n'avait été en jeu. Avez-vous été assez longue à comprendre qu'entre M. de l'Hérian et Mlle Devon pointait une inclination réciproque... Que Man-eline serait donc heureuse^ si elle m'entendait... si elle m'ententiMit «mployar dea teruxNi auiti oUoinii^ v«)UxO«4tr««
SŒ[JF PETITE
car pour ce que lui appren. iraient me^ parolp> , Vous avez fini par vous apercevoir que le cœur de V Are beau neveu était attiré vers notre héroïne ; car Vest une héroïne, morbleu !...
— Oh! (le grâce,, épargnez-moi vos appréciations...
— ... Et qu'en tous cas, aussi longtemps qu'Alberte serait libre, il n'épouserait pas Petite ; à l'heure actuelle notre gentilhomme se rai dit pour fairehonneur a une parole que, sans nous, il aurait déjà violée. Alberto connaît d'un bout à l'autre les faits que je vous rappelle, elle se taira pour ne pas nuire à votre sensitive. Il me plaît d'avoir une femme sublime, désintéressée, qui aime mieux tout perdre, — par Jupiter, elle aime mieux m'épouserl — renoncer à ce qui lui appartient, contrarier ses tendances, plu tôt que de causer un tort à sa sœur.. Elle préfère Marceline à l'argent et à M. del'Hérian, et elle a raison pour une moitié dans cette résolution; on ne pourrait plus demander à une femme..
« Et moi j'adore les beaux sentiments ; j'en ai jeûné longtemps, j'en veux orner mon foyer. Notre mariage a'est pas si disproportionné; elle apporte en dot sa \ noblesse d'esprit, sa générosité et le reste, moi la ; fortune, et c'est encore elle, après tout, qui fouînii ! la denrée la plus introuvable. J'aime sa vaillance» pourvu qu'elle l'anéantisse devant moi. Je suis un! homme sans préjugés..,
— Sans scrupule.
— Je dis bien. C'est la même chose.
Il se mit à rire gaiement, il était très heureux...
— Nous marchons, vous et moi, dans les mômes chemins, le point est acquis s ne bous reppochonja,
SOEUR PETITE 2 i9
donc rien et convenez que, pour Thabilelé, je vous égale... presque... Nous disions que ce notaire...
Us s'éloignèrent. Petite se releva pour ne plus jamais être la joyeuse Petite au cœur épanoui. Elle 8>nfuitvers la maison.
Petite se coucha de si bonne heure qu'Alberîe la vit Iras peu. Pendant que la sœur aînée, remplaçant Mme Devon, d'»nnait à l'enfant l'aide et les soins quo / roclamaitencoresoii état. Petite dit à peine un mot: elle / tombait probablement de sommeil. Cependant, lois-* que Alberto revint le malin suivant à l'heure où Pe' Ute s'éveillait d'ordinaire, l'enfant tourna vers sa sœur une figure complètement blanche, deux yeux ^ qui semblaient ne pas s'être fermes de la nuit. Elle affirma qu'elle n'était pas malade, se leva comme de coutume et demanda a ce que Lise la conduisît à la chapelle du couvent. Elle était de retour quand M. de rilerian arriva pour passer la journée à Irven. En apprenant l'absence inopinée de sa tante, il se retira aussitôt ; Petite offrit de raccompagner jusqu'au bout du jardin; elle le fit passer par cette allée de platanes où elle lui avait parlé avec tant d'expansion un . jour. Là elle lui dit :
— Marc, promettez-moi d'écouter suis m'inler rompre ce que je viis vous dire et de m'accorde, sans discussion ce que je veux vous demander.
— Voilà une promesse que je me suis promis do ne jamais faire, dit-il en souriant; comme Jupiter j'ai juré par le Slyx de ne pas jurer par le 6tyx... à la légère.
Elle secoua la'téte d'un air si sérieux qu'il cessa de plaisanter, d'auiuut plus vile qu'il n'était pas d'Uu-
250 SOÉUH PETmb
meur lrè3 plaisante. 11 reir^arqua qu'elle marchait mieux aujourd'hui et comme si elle avait eu beaucoup de force ; sa cicatrice s'effaçait ; Petite redeviendrait jolie dès qu'elle serait moins pâle. Le cœur de Marc 5'émut d'affection pour elle. Mme Devon et M. Schwab avaient fait gratuitemL^nt injure au jeune homme; s'il avait jamais chancelé dans son désir de s'unir à Marceline, ^a résolution était devenue inébranlable du jour où Tenfant avait été frappée dans s^ beauté et son honlieur.
Petite reprit :
— Promet tez-moi tout de suite, Marc, je vous en prie.
II jugea superflu d'irriter par la contradiction ce caprice d'enfant gâtée
— ie vous promets tout, fit-il avec une indulgence enjouée; mais, pour ne pas établir uu précédent déplorable, je vous préviens que c'est la dernière fois I
Elle sourit :
— Oui, fît-elle, la, dernière.
Il était trop doux, trop compatissant, cela paraissait la faire souffrir...
— Ainsi, poursuivit-elle, c'est entendu, vous ne discuterez pas parce que, voyez-vous, Marc, je ne
uis pas très. . patiente, oui, c'est cela, je n'ai pas l e patience, il faut que ce soit fait en deux minutes.
'ai yotre parole.
Elle parlait simplement, posément, elle avait l'air tendre et courageux,
— J'ai réfléchi, Marc, que je ne voulais pas me marier, — ni avec vous, ni avec un autre... Je vous
SŒrR PEÎ1T8
en prie, soy*3Z bon, De m'affligez pas, ne m*obligez pas à vous le répéter, cela me coûterait beaucoup. Je ne veux pas un mot, pas an mol, entendez-vous, un homme n'a que sa parole. Demain, maman vous Gonârmera mou dessein, il n'y a pas à y revenir.
Et comme, malgré lout, il commençait à parler, elle rinterrompit.
— La raison, Marc? mais je vous la donne : je vottlai* et puis, je ne veux plus, .le suis capricieuse. Mais, par exemple, je ne revoudrai jamais, soyez bien tranquille... bien sûr» c'est-à-dire...
Elle rit un peu et son rire se termina par un sanglot étouflé, maiS elle resta impénétrable; la fermeté de cette enfant déjoua les tentatives de l'homme perspicace.
— C'est assez, Marc, vous m'avez promis... Vous verrez quels bons amis nous allons devenir; — vous rappelez- vous quand je vous cueillais des graminées un jour que nous nous promenions ici... un jour où j'avais la tète très dure! A mesure que je vous les donnais à tenir, vous en laissiez tomber en roule : cela m'a fait un peu de peine pour mes herbes... et un peu pour moi aussi.
Elle trébucha contre une racine et se retint au bras de Mare; elle resta une minute appuyée sur lui, murmura un mot tout bas, puis se redressa et lui dit de partir.
Il obéit avec irritation, l'attendrissement qu'il éprouvait le courrouçait contre elle.
— Tôle de linotte... pensa -t-il en marchant à grands pas.
SOBUR
Tête de linotte... semblaient répéter les moineaux qui pépiaient à coups vifs dans le feuillage.
Mais il yavai t en Mar^ une voix secrète qui répondait :
Cœur de héros.
' Lorsque M. de l'Hérian eut disparu, Petite glissa sur Therbe au pied d'un arbre, sa pauvre jambe infirme repliée sous elle, elle s'étendit là,
— Ah I il est heureux, se disait elle dans sa mortelle détresse, et ^*lle pleura, elle pleura avec des sanglots bas, comme épuisés; sa douleur était si intime, si profonde, qu'elle n'arrivait plus à la surface que par un déchirant effort...
' Mme Devon rentra assez tard, elle déclara qu'elle avait diné et monta dans sa chambre en emmenant Petite. La jeune fille débarrassa silencieusement Mme Devon de sa mante et de son chapeau,
— Tu es fatiguée? dit enfin la veuve surprise de n'être pas accueillie par les démonstrations caressantes que lui prodiguait sa fille après les moindres séparations. Mais tes mains sont glacées : Alberte t'a laissée avoir froid?
— Non, maman, je n'ai pas froid. Et je ne suis pas fatiguée, j*ai encore beaucoup à faire.
— Ah! est-ce Marc qui t'a confié tant de besogne Il est venu...
— Oui, et je lui ai rendu sa parole.
Mme Devon regarda sa fille.
— Quelle parole? A propos de ton colibri?
— Je lui ai dit que je ne serais pas sa femme < I voua le lui répéterez demain,
— Voilà, s'écria Mme Devon, une enfant qui a re^ pris la fièvre...
8CBUR PETITE 2^
Il y avait en effet de la fièvre dans les yeux df Petite une sorte de délire silencieux.
Il était déchiré ce voile qui avait caché à la jeune fille toute une portion de la vie maternelle, l'œuvre d'une dissimulation obstinée était à la fin détruite. Les traits de Marceline s'empreignaient d'une douleur qui les flétrissait plus vite que ne l'avait fait la maladie. Celte fois ce n'était plus le corps de l'enfant qui était brisé snns espoir de guérison complète, c'était son âme qu'on avait blessée sans retour.
— Maman, comme je l'ai dit à Marc," j'ai réfléchi que je ne me marierais pas, — et j'ai refléchi aussi qu'il fallait congédier M. Schv^ab et donner la fortune de tante Aris à Alberte; et puisque Marc a de l'affection pour ma sœur...
Mme Devon caressa des deux mains le front de sa fille :
— Ma pauvre petite bète à bon Dieu..., dit-elle. C'est tout ce qu'elle trouva de colère devant les
déclarations de Petite.
— Mîunan, écoutez-moi, par pitié. J'ai appris des choses... .
— Tu as appris?... dit la mère dont rinqpiiétude s'éveillait. Alberte aurait-elle osé...
—Non, ce n'est pas Alberte, c'est vous. Oui, flt-elle détournant son visage, et parlant comme si chaque mot la torturait. Je vous ai entendue l'autre jour avec M. Schwab, j'étais derrière la haie.
-Ahî
11 y eut un silence.
— Cest vrai ce que vous disait cet homme?
— Non, c'est faux, ^t lentement la mère. Mais la confiance (ie Petite était évanouie.
— Que Dieu nous aide, je crois que M. Schwab n*î pas menti, et, St-elle avec épouvante; nous avor' comiaiis une grande faute. Il faut la racheter tout oc suite, il faut nous repentir. Dieu peut nous pardoiiner si nous réparons vite, mais il faut réparer, expier.., N'ayez pas peur, maman, je paierai pour vous,.. Mais dites à Dieu que vous regrettez... Vous regrettez, n'est-ce pas? C'est pour moi que vous avez tout fait.
Elle disait ; Nous avons commis une grande faute... Elle se chargeait du crime, elle persistait à excuser sa mère, à Tentourer encore d'une sorte do respect; dans l'immense désolation de tout son être, l'amour filial subsistait plus fort, plus généreux, prêt au sacrifice. Mais elle vit avec désespoir que ses paroles frappaient une oreille volontairement endurcie, une conscience sourde. Elle conjura éperdument sa mère d*empêcher ce coupable mariage, de rendre à Alberto la fortune.
— Et dites-lui d'épouser Marc, gérnU-elle.
— Marceline, dit sévèrement la veuve, c/ssez cçdivagations qui nous abaissent toutes deux; je ne vous permettrai pas de discuter mes - ctions, je ne m, laisserai pas juger par ma fille. Il n'y aura ; eu ' ?hangé, Alberte épousera M. Schwab u peu plus l. voilà tout.
— Alors, dit la jeune fille se redressant par un effort suprême, je n'ai plus qu'à agir malgré vous à défaire votre ouvrage...
— Toiî... dit la mère avec dédain.
(MiPR pjmri 255
- Oui, voos m*y forcez. Je parlerai à Mâro el à
Alberto.
— Que leur diras-tu? Allons, va, que je voie comment'tu t'y prendras pour accuser et dénoncer la mère.,.
Petite se tut, atterrée.
— Toi vivante..., Alberte ne sera jamais la femme de Marc, elle n'aura jamais riiéritage de Mme Aris...
Moi vivante , vous voulez donc que je
meure?...
Elle était si douce, si aimante encore dans sa douloureuse honte, que le cœur de Mme Devon aurait 'dû en être brisé.
— Je ne veux pas de cette fortune et je ne veux ipas que ma mère la conserve.
-^ Tu n'as pas la disposition d'un cenlime avant Iton mariage, ne déraisonne donc pas.
— Vous ne voudriez plus de moi si j'étais pauvre?...
— Je te veux obéissante.
— Môme si cette obéissance est pour toutes deux un crime?...
— Ne prolongeons pas une discussion absurde, il n'y a pas ici deux avocats aux prist3:>, il y a une enfant et sa mère.
— Oui, répétez-le..., une enfant et sa mère. Petite s'approciia, palpitante de tendresse.
— Ainsi! tu te soumets? tit la mère prèteàralliPtir ur son cœur.
— Non, maman.
Elle se recula pâlissante.
— Nous serons donc ennemies, Mapccline.
256 scéuà petite
Mais, devant cette catastrophe, Mme Devon ne perdit ni son autorité ni son sang- froid, elle para ce nouveau coup plus rude que les autres avec la mèm( décision, — avec plus d'inflexible dureté, parce que le danger était plus grand, parce qu'elle souffraii davantage.
— Le mariage d'Alberte aura lieu dans quelques , jours, d'ici là tu seras séparée de ta sœur, tu ne j verras personne. Pour elle comme pour toi, tout aura lieu ainsi que je l'avais décidé; de plus forts que toi ne m'ont pas entravée dans mes résolutions. Avant d'exécuter un projet insensé qui est pour moi une grave injure, tu apprendras que ton pre.nier devoir est le respect de ta mère. Tu apprendras aussi qu'on ne se joue pas de moi. Cependant, dit-elle avec un dernier regard sur l'enfant écrasée, si tu reviens à la raison, je m'engage à tout oublier; c'est plus que je , n'en pourrais promettre à personne.
Mais elles savaient bien qu'il n'était plus en leur pouvoir d'oublier jamais. Quelques paroles échangées avaient brisé cette sainte union qui paraissait indestructible; un siècle n'effacerait pas le résultat de cette courte minute, toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver cette petite tache.
Et le jour du mariage d'Alberte arriva. Pendant » l'intervalle qui avait précédé cette date, Petite, cloi- Irée dans la chambre de sa mère sous prétexte d'une indisposition, était restée étrangère à tout, elle n'avait pas une fois revu Alberte, elle n'avait pas pu lui dire:
« Je snis .. ne le sa'^rifîe plus... » b.i!e ;r"):t ossavé d'écrire à sa sœur, mais Mme De-
SŒUR PETITK 257
von faisait bonne garde, et, sans rien dire, elle avait rendu à Petite ses billets non décachetés. Mme Devon ^^ avait été impitoyable de vigilance. Petite ne retrou- »verait sa sœur qu'après la cérémonie du mariage, lorsque Alberte porterait un autre nom, et, en pensant qu'il n*y aurait plus 'alors de réparation possible le coeur de Petite bondissait tumultueusement.
Le malheur d'Alberte l'absorbait au point de lui faire oublier tout ce qui ne s'y rattachait pas étroitement. Elle ne savait pas si Marc était revenu, s'il s'était expliqué avec Mme Devon, elle ne savait rien, sauf qu'Alberle se mariait aujourd'hui et que plus lien ne pouvait soustraire la jeune fille à son sort. C'était dans l'ardeur de son dévouement pour Petite qu'Alberte avait consenti, qu'elle avait enduré le blâme de sa sœur, l'arrogance de ce parvenu. Ah ! Petite aurait dû deviner plus lot qu'il fallait un motif sublime pour qu'Alberte courbât ainsi son orgueil. Les nouveaux époux devaient se mettre en roule pour le Brésil, où M. Schwab avait momentanément des intérêts. L'indisposition supposée de Petite ser-, virait encore à excuser son absence pendant la ce- ^ rémonie, mais Mme Devon faisait grande toilette pour, accompagner Alberte à l'église et lui servir encore» une fois de mère; la veuve clorait ainsi dignement ( sa mission auprès de sa belle-fille. Mme Devon re- 1 vêtit une robe de soie mate qu'agrafait au cot une broche de diamants que M. Schwab lui avait gracieusement octroyée. Et sur une table gisait un bracelet de rubis roses fourni également par M. Schwab, et qu'Alberte, dans-une note compassée, avait offert
%S StKÙR PBTiTE
à sa f^œuf Mafceline en son nom comme en celui d i généreux donateur.
Pendant que Mme iievon finissait de s'habiller, elle fui plusieurs fois interrorfipue par Tappel discret des bonnes qui Vinrent frapper à la porte et, adresser à leur maitf esse des chuchotements animés, Mme Devon répondait d'un Ion assuré, réglant sans doute quelque détail avec son entente ordinaire, et procédait de nouveau à ses préparatifs. On entendait déjà dans la cour les voitures des invités, et ce bruit acheva de bouleverser Petite en lui prouvant qu'elle ne se trompait pas, puisque ces gens venaient pour la noce d'Alberte.
Mme Devon qui était en fêtard complet à la hâte sa toilette. Au moment où elle alhiit appeler Lise pour se faire remplacer auprès de Petite, Ttnfant se trouva mal et Mme Devon né put la quîuer. Sans appeler d'aide, la veUve soutint sa fîi:e dans ses bras, lui fit respirer des sels, lui b iigiia d'eau aromatique le front et les mains; et, lorsque Petite ouvrit les yeux et revint un peu à elle, sa mère l'étendit sur le lit, puis elle envoya dire en bas qu'on ne lattenditpas.
Les premiers mots de Petite furent pour demander h était Alberte, avec le vague espoir qu*on allait peut-être là lui amener.
— Tout le monde est à la mairie, répondit brièvement Mme Devon.
1 Écoute, on Sonne déjà à l'église, la messe vi commencer^
Le vent tipportait Jusqu^âu chàîenu une sonoie vibration de cioclies»
KKUB PCTm !!59
Mme Devon dans sa robe soyeuse, bruissante, sur laquelle le scinlillemenl de sa broche allumait de fulgurants éclairs, s'assit auprès de Petite. Elles restèrent d*abnrd silencieuses. Au bout d'une assez longue pause, Mme Devon toucha de sa main, encore gantée, répaule de Petite.
— Marceline, ton obstination ne sert plus à rien, Alberte est mariée à la mairie et à l'église, regarde l'heure. Dis-moi que tu renonces à ton caprice ; je ne te demande pas même de te repentir, accepte seulement un fait accompli, que ni toi ni moi ne pouvons plus annuler. Promets-moi de ne jamais revenir sur ce qui nous a un instant désunies, promets d'accueillir Marc comme par le passé quand tu le verras tout à l'iieure.
— Non, dit impétueusement la jeune fille, je ne veux plus de bonheur...
— C'est fait, te dis-je... Mais regarde doncTheure. Sois une enfant docile, je s.iurai récompenser ton obéissance.
— Non, fit Petite qui pleurait amèrement, je n'a pas besoin de récompense.
On demanda encore Mme Devon, la veuve alla jus qu'à la porte et revint presque aussitôt. En ce moment résonna de nouveau le roulement des voitures. Petite, qui's'était à demi soulevée pour prêter l'oreille s'affaissa sur son lit. Elle avait conservé jusque-là \\n dernier et tenace espoir, l'idée qu'il arriverait (quelque chose, un miracle s'il le fallait, que Dieu s'interposerait pour empêcher la consommalion de cette injustice. ..et il ne s'était rien produit, aucun défenseur n'avait surgi pour prendre le parti d' Alberte.
Alberle était mariée, elle allait venir anpres d Petite, elle montait peut-être déjà danss;^ hâte d embrasser la sœur pour laquelle elle s'était immolée. Petite croyait entendre dans le passage le frémissement d'une longue traîne. Alberte entrerait sous ses vêtements blancs, sa parure de victime; elle aurait aux lèvres ce sourire jQer et résigné que Petite avait admiré sans le comprendre; elle se pencherait sur Petite pour Tembra'sser, scellant par cette caresse le noble abandon de tout ce qu'on lui avait pris. A cette pensée, Petite gémit tout haut comme sous l'oppression d'une douleur physique intolérable.
— Qu'elle ne vienne pas, qu'elle ne vienne pas!... gémit Tenfant. J'aime mieux ne plus la revoir ^^mais.
— Peffte...
Mme Devon se rapprocha, mais, pour la première fois. Petite repoussa sa mère, et, les traits durcio, les yeux brûlants, elle s'écria :
— Ce que nous avons fait est abominable...
— Enfant, dit la mère, étrangement troublée, ne veux-tu pas m'entendre?
— Non, fit Petite en l'écar^ant^ c'est fini...
La faible impulsion de cette petite main qui la repoussait fit chanceler la veuve.
— Ainsi, Petite, tu me condamnes?...
Un long sanglot lui répondit.
— - Enfant, parle-moi.
Petite restait immobile, le visage caché dans les coussins pour ne plus voir sa mère, la main étendue pnur l'éloigner. Le regard de Mme Devon se remplit de terreur. La veuve s'agenouilla pour mettre sa bouche au niveau de Petite.
SGKUR PBTrn 261
— Mais, Petite, écoute-moi, dit-elle d'une voix étranglée. Aiberte n'est pas ici, Alberte a disparu ce mali#i ; j'ai cru jusqu'au dernier moment qu elle reviendrait, qu'on la retrouverait, — et elle n esi pa^ revenue. Alberle n'est pas mariée.
Alberle n'avait pas dormi pendant la nuit qui devait précéder son mariage, elle ne s'était pas même couchée, espérant peut-être confusément arrêter ainsi le temps dans sa marche et retarder l'instant où elle ne s'appartiendrait plus. Dans la solitude de fia chambre, dans le silence de la nuit, elle sentit s'évanouir, se fondre, le courage exalté qui l'avait si merveilleusement soutenue; son excitation tomba, elle crut sortir d'un tourbillon.
Depuis plusieurs jours on la privait de Tinfluence qu'exerçait sur elle la vue de Petite infirme qu'il fallait à tout prix épargner, de Petite à laquelle Alberto pouvait acheter encore un peu de bonheur. Mais voilà que le prix de ce bonheur douteux lui parut exorbitant, insensé, — sans que, toutefois, elle entrevit la moindre possibilité de renier cette dette.
Elle éprouva à la fois avec violence tout ce qui daiir M, Schwab avait exaspéré son antipathie. Elle se détourna pour ne plus apercevoir sa robe de noce.s mol'ement étalée sur deux chaises et qui, dans l'ombre semblait envelopper une chose morte.
Il y avait entre elle et M. Schwab un irréconciliable antagonisme de leurs cerveaux et de leurs races.. Et cet homme qu'elle méprisait serait le maître dans la maison d'Alberte, il serait le chef, le père de famille... Tout son être se souleva de révolte à cette image. Et cependant, elle ne voyait nulle issue, nulle «itniér« d'écUapp^r k $on malheur» JOan» uoe v6rl«
§ŒCR PETITS 263
lable agonie de détresse, elle se jela à genoux pour demander à Dieu le courage d'accomplir jusqu'au bout son sacrifice qui tout à coup lui semblait audessus de ses forces. Son àme tourmentée s'élança V(TS Dieu dans une plainte douloureuse. Elle pria avec tant de ferveur que les larmes baignèrent ses joues. Dans un grand élnn d'abnégation et de tendresse, elle demanda solennellement que Petite fût heureuse avec Marc et qu'Alberto ne défaillît point avant d'avoir achevé sa tache. Et Dieu répondit par une inspiration qn'Alberte reçut dans son cœur palpilantencore incrédule. Il dissipa les ténèbres dans lesquelles on avait à dessein éiiaré cette jeune et droite conscience ; il montra à la Jeune fîUe qu'en se mariant ainsi, elle commettait une action monstrueuse et criminelle, qu'on n'avait pas le droit de lui imposer une union avec un homme sans foi et sans honneur, mais qu'elle n'avait pas non plus, elle, le droit de s'engager dans de tels liens. L'échafaudage d'arguments savamment élaborés par Mme De von fut renversé. Ainsi seule devant son Créateur, qu'elle avait imploré dans un de ces appels déchirants auxquels il ne reste jamais sourd, presque face à face avec Lui dans un auguste entretien, elle vit qu'elle aurait pu être sauvée, disparaître de la vie de Pelile, s'anéantir comme si elle n'avait jamais vécu, assez bien se cacher, rompre :ivee ce qui l'attachait ici d'une façon assez décisive pour redevenir libre sans compromellre la sécurité de Pelile.
Que n'avait-elle envisagé celte possibilité plus tùtl Pourquoi s'étail-elle laisse éblouir par tant de sophismes? Maintenant qu'il lui restait seulement tîuelquR« heures, ^Wa n'avait pma iû teuip.s i1'J»|f(r,
pas même de penser. Et elle était pourtant envahie par un espoir craintif et délicieux. Dès l'instant où cette idée de délivrance avait brillé pour elle, il Iv était devenu inipossible d'accepter, sans se débat ti l'asservissement. Toutes ses facultés grandies par o< espoir allaient infailliblement l'entraîner. Elle s'eii fuirait n'importe comment pour aller n'importe oii mais elle quitterait cette maison, sa résolution étaii arrêtée.
Elle acceptait les conséquences irrémédiables de son action; elle n'ignorait pas la défaveur qui s'attacherait à la rupture d'un mariage en pareilles circonstances, mais celte perspective ne la fit pas hésiter. Et cependant sa nature, éprise de correction, ennemie de l'éclat, souffrait plus amèrement qu'une autre de l'extrémité où elle s'était laissé acculer; mais elle avait été imprudente, il était juste qu'elle souffrît. Elle était résolue à s'isoler totalement de son passé, à changer de personnalité, en quelque sorte. Et c'était le seul moyen de se sauver sans nuire à Petite.
Pour rester libre, elle renoncerait à tout; elle ne pensait pas à l'affection qu'elle avait pu inspirer à M. de l'Hérian, elle était trop loyale pour avoir admis cette éventualité, mais elle se résignait à vivre pauvre, ignorée, du travail le plus rude, dans le rang le plus humble ; elle consentait à ne jamais revoir Petite . comprenant bien que sa détermination actuelle n' pouvait avoir d'efficacité et d'excuse que si elle s condamnait à un éternel bannissement : il fallait que pour Alberto et Marceline, la séparation fût si définitive^ que la mort même n'en pût réaliser de plus complète.
L'heure pressait. Alberte ouvrit sa fenêtre, la nuit était pluvieuse et tourmentée, le vent agitait les arbres, mais tout paraissait endormi dans le châteavi; A-lberte referma sans bruit et commença aussitôt ses préparatifs. En cherchant un manteau, elle marcha sur un pan de sa robe de noce, elle recula comme si (elle avait effleuré un reptile; il lui sembla qu'un •monde d'événements séparait la minute présente de l'instant si peu éloigné où la fiancée malheureuse de M. Schwab regardait cette robe comme la livrée de son esclavage. Elle enleva de son doigt le bijou que, depuis ses fiançailles, elle avait scrupuleusement porté; et elle s'allégea ainsi d'un poids considérable.
Elle compta ce qui lui restait d'argent; le dernier trimestre de sa pension était presque intact. Elle mit alors de solides chaussures, s'enveloppa d'une épaisse mante de drap. Son esprit, extraordinairement lucide, ne lui laissait négliger aucun détail; il s'agissait de jouer bravement et soigneusement cette partie périlleuse qui était sa suprême ressource.
Après avoir éteint sa lumière, elle quitta sa chambre, le cœur battant;, elle [descendit sans en combre l'escaUer et se trouva dans le vestibule. Les nuaL^es, pourchasses par le vent,livrèrent passage à un rayon de lune qui glissa sur les tentures et la chasse aux loups que celles-ci représentaient. Et, à la faveur de celle clarté blafarde, Alberbe vil qu'il y avait quelqu'un entre elle et la porte de sortie qu'il lui fallait atteindre. Elle ne put reconnaître d'abord à qui elle avait affaire, mais la forme indistincte remua, se retourna, et, en voyant luire dans l'ombre detUL prunelles félines^ la Jeune fille devina Mélite ;
266 ÔCCUR PETtTE
file s aperçut avec un petit tressaillement que la vieille gouvernante la voyait aussi. Les habitudes erratiques que Mélite conservait depuis que la chute (ie Petite avait altéré son esprit expliquaientàpeu près ^•i présence dans ce lieu et à cette heure indue, — rois coups venaient de sor ^er à la grande horloge du . liâteau.
Mélite regardait Alberle fixement, sans surprise; elle élevait le bras comme si elle portait une lampe, mais sa main était vide ; et, de l'autre main, sans parler, elle faisait signe à Alberte de la suivre. La jeune fille se rappela : Mélite répétait sa pantomime du soir où elle avait conduit Alberte dans la chambre de révoque.
Mais elle barrait toujours le chemin, il fallait se retirer ou payer d'audace. Alberte était résolue à tout braver; elle marcha dans la direction de la porte sans bien savoir ce qu'elle allait faire. MéUte s'écarta lentement^ et, toujours muette, continua d'adresser à Alberte son sinistre geste d'appel. Alberte se rapprocha encore, mais la lune se voilant tout à coup, \\ jeune fille ne peut plus surveiller les mouvements de Mélite. D'une main éperdue, elle chercha les verrous qu'elle tira avec effort. A la fin, la porte s'ouvrit, le vent s'engouffra dans le vestibule y répandant la pluie qui commençait à tomber au dehors. Alberte se cramponna de toutes ses forces au battant qui résistait comme si, de l'intérieur, Mélite s'yfûtaccrocliée.
Elle parvint pourtant à refermer. En quelques bonds, elle traversa la cour sans savoir si elle était, oui ou non, poursuivie.
WU*f cr«nnail)A«aH «BDâR bien riino«iiiit« dJélAbd^é^ d'ir*^
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ven pour réu?sir à gagner la frrande route. Là, elle courut d'une haleine jusqu'en haut de la montée, elle s'arrêta pour regarder derrièreelle, mais nulle lumière n'apparaissait dans la masse sombre du château, on n'entendait aucun bruit prouvant que Mélite eût donné Ta i arme.
Alberte reprit sa course. La jeune fille était animée d'une vailhince intrépide qui plus tard lui sembla miraculeuse. Elle voulait aller chez Marie ; l'idée de se réfugier auprès de son ancienne bonne avait été pour elle un trait de lumière.
MaisTobscurité et la pluie déroutaient ses notions top igraphiques; au bout d'un quart d'heure, il lui ,fut impossible de s'orienter. Elle continua à s'avancer droit devant elle. Le vent gémissait dans les fils télégraphiques, et cette plaintive harmonie la guidait, l'aidait, à ne point sortir de la route.
L'élrangeté de sa situation l'accablait cruellement. Oh! combien elle enviait les jeunes filles endormies à cette heure sous le toit paternel...
Elle devait avoir fait beaucoup de chemin quand un lointain roulement de voiture vint renouveler ses craintes : était-on déjà à sa recherche? Elle essaya de presser le pas, de courir, la voiture la gagnait. Elle se jeta de côté contre une haie qui bordait la route. Au même instant, le véhicule passa, lançan/ K'S lueurs vives de sa lanterne sur rondr«>it où Alerte était blottie. M is cette clarté, qui efTraya la jeune fille, lui renlit un appréciable service ; grâe ;i ce secours inop i •, Alberte put constater qu'elle iait parvenue jusie au carrefour où aboutissait le leiiîin du hameau; elle avait failli passer outre pour v perdrf> un delà de Bon but «n pay.< inconnu» t;U*»
distingua vaguement la oran le croix de pierre qui occ pait le centré d'un espace ^azonné. Il n'y avait plus qu'à s'engager dans le chemin de droite, il menait à la maison de Marie.
Et, en effet, après une nouvelle course et quelques tâtonnements, elle frôla les fagots qui servaient de palissade à la cour de la bonne fille.
Elle ouvrit sans difficulté la petite barrière à clairevoie. Un coq, en l'entendant, se mit à chanter et elle fut aussi saluée par le bêlement dolent d'une chèvre. Elle frappa à la porte de la maison.
— Qui est là? cria une voix endormie.
— Moi, Alberto. Ouvrez.
On vint lui ouvrir; il était temps, ses jambes se. dérobaient. Marie, son chandelier à la main regarda Alberto d'un air effaré et fit un signe de croix.
— Jésus, Marie I... est-ce toi, Alberte ?... Ne sommes-nous pas au jour de tes noces?... Est-ce-toi ou ta pauvre âme?...
La vieille femme était troublée à ne plus se contenir. Elle n*avait pas pris le temps de s'habiller complètement, ses cheveux gris s'échappaient en désordre de sa coiffe de nuit. En voyant cette figure amie, Alberte fallit fondre en larmes de bonheur et d'épuisement. Elle tomba sur une chaise en tremblant de tous ses membres. Elle voulut dire ce qui l'amenait, mais Marie, qui s'était un peu remise, lui imposa silence.
— Non, tais-toi, ma fille. Tuas eu peur, on t'a fait du mal peut-être et tu t'es sauvée chez ta vieille bonne. Tu resteras ici autant que tu voud -as et personne ne viendra t'y prendre, .le sais encore comment te «oi-
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Alberle se laissa f;iir '. Mari.- lui enh-va son manteau mouillé, ses chaussures boucUaes, raviva un charbon qui couvait sous la cendre; elle prépara une tiSse de lait chaud qu'elle servit à Alberte avec du painetdes fruits. Puis elle monta à Tétage siipérieui où elle se livra à un grand remue-ménage. Quand elle redescendit, Alberte, engourdie par le feu, sommeillait sur sa chaise. Ilfallulque Marieaidàtla jeune fille à gra\irle raide escalier de chêne. Elle avait dispose pour Alberte son appartement d'apparat, la célèbre chambre à feu. El, de fait, le ieu ronflait dans le petit poêle de fonte qui devait être bien étonné de l'aventure. Le lit, tout prêt et chauffé, étalnit orgueilleusement ses draps de toile bise, sa couverture d'indienne piquée et son bel édredon cramoisi. Marie dévêtit Alberte, dont la torpeur croissait, elle hissa la jeune fille dans sa vaste couche rustique et se retira.
Il faisait encore nuit noire, le vent mugissait et jetait furieusement la pluie contre les petites vitres au châssis branlant.
Alberte enfonça avec délice ses membres exténués dans l'ép^iseur molle et tiède du matelas de plume. Elle était assez brisée pour ne plus sentir que la fatigue physique et elle s'endormit aussitôt.
Lorsque Alberte s'éveilla, le jour se répandait d puis longtemps s w les murs blanehis de la bell ^'ambre, et Marie entrait armée d'un bol de sonp •Kile qu t 'le déposa sur une table piès di
Q i ou doit donc bien cheztoi I dit Alberleen em- , ->ant le visage ridé qui se penchait interrogatilent sur elle, et maintenant aue je te dise.,.
— Non, mange d'abord, dit Marie.
Pour tout concilier, Alberto parla en mangeant Marie écouta jusqu'au bout d'un air attentif.
— Tu as bien fait de venir, dit-elle quand Alberie ont fini. L'extrémité était grande. Pourquoi aussi, avais-tu accepté ce qui était injuste? Pour épargner ta sœur... mais Dieu n'aurait-il pas trouvé un !vioyen?... Reste ici, tu es en sûreté, madame en auni assez de ses manigances; et si Petite ne s'élait méfiée, on ne l'aurait pas séparée de toi, m'est avis. Mais tu es la plus savante.
Alberte aurait voulu posséder la science de l'humble fille qui dégageait le faux du vrai si nettement et si vite.
— Et tu es partie comme ça? Quand la raison ne vous sert plus de rien, on a des folies qui vous sauvent, conclut doctement Marie.
Alberte resta comme on Ty invitait ; elle avait eu Tin tention de repartir tout de suite, mais elle ne pensa bientôt plus que vaguement au parti qu'il lui faudrait inévitablement prendre, elle jouissait de son répit et ne voulait pas encore regarder au delà de cette période tranquille qui lui était accordée poiir mûrir ses plans et fortifier son courage. Chaque jour augmentait sa sécurité; on avait dû s'incliner devant sa décision, à Irven, et il devenait probable qu'on ne tenterait plus rien contre son repos. Cependant pour plus de prudence, elle ne sortait pas et se montrait le moins possible.
L'art,'ent qu'elle avait, apporté Tempèchait d'être une charge pour Marie; de plus, elle se rendait utile de mille façons, surtout dans les travaux que les yeux affaiblis de Marie n'exécutaient plus qu'avec
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peine. Fille s'était C')nfe<^lionné des vêlements appropriés à ses nouvellns fonctions : ello les portait avec 1 le, ils lui étaient iino prolection, ils la sé|)araienL •ela vie qu'elle avait redoutée.
Le mâtin, elle s'occupait diligemment du ménage, voulant que Marie prit un congé. Elle avait fait connaissant e avec le coq et là chèvt'e qu'elle avait éveillés en arrivant, ils ne lui en gardaient point raftcune. Alberte, presque souriante, chaussée de petits sabots qui chquaiônt avec un bruit très gai, allait de la maison au jardin, du fournil au fruitier, s'amusait de la variété de ses offices et tirait une certaine vanité de son adresse qui ébahissait Marie. Parfois, elle s'arrêtait pour penser que si Dieu ne l'avait visiblement secourue, elle serait en ce moment vouée à une dure serTïitude et malheureuse pour toujours.
L'après-midi, elle s'asseyait auprès de Marie, cousait et apprenait à filer; elle s'a(;quitlait de ses emplois avec l'ardeur assidue qui était en elle. Elle était pour Marie une aide dévouée, une fille active.
Les mauvais temps commençaient à rendre les communications difficiles, on vivait au hameau dans une complète ignorance du monde qui n'était pas compris dans l'étroite vallée. Un jour, sur un lambeau de journal égaré jusque-là, Alberte lut le compte rendu d'un retentissant succès que M. de l'Ilérian venait do I emporter à la iriburie.
Alberte aurait voulu demeurer chez Marieaumoins jusqu'à ce que le mariage de Petite fût consommé. Pour l'insiani, les facultés intelligentes de la jeune fille rcslnient endormies. Elle était toute à la joie d'avoir échappé au péril, elle se retrempait dans celte atmosphère de sincérité et de paix. Cette iticursion
lans la vie simple, primitive, la vivifiait après les longs mois passés dans urâ milieu où dominaient s,*crètement le mensonge, le mystère et la dissimuU- ' lion qu'elle abhorrait, et elle croyait vraiment qu*ei serait heureuse de vivre toujours comme une ignc \ rante paysanne. \
Le dimanche, elle s'ensevelissait dans une cape des Marie, et, escortée de la sainte fille, elle assistait c'| la messe basse dans une église isolée qui réunissait f. les fidèles de trois hameaux, église assez distante de la paroisse d'Irven pour qu'il ne fût pas à craindre d'y rencontrer un habitant du château. Mais, par un froid dimanche de la fin de novembre, Marie fut prise de rhumatispie et dut renoncer à entreprendre cette course ; Alberto s'aventura donc seule.
Le jour tardif d'hiver se levait et Téglise était obscure, dépendant Alberte distingua dans un banc devant elle un homme de haute taille qui n'était pas un paysan et qu'elle n'avait jamais vu à cette place. Ce ne pouvait être M. Schwab, qu'aurait-il fait avant l'aube dans une église de campagne? Pour tous ceux qui le connaissent, la supposition était ' I admissible. A moins que la retraite d'Alberte n'eût :.é trahie... Etait-il possible quMl persistât dans ses •é tentions vindicatives, après l'affront sanglant que il avait infligé la faite d'Alberte? Mais la jeune iUe n'avait-elle pas deviné par avance que, dans ce mariage, il poursuivait une vengeance plus qu'il ne satisfaisait une inclination?
L'étranger était de port plus élancé queM. Schwab; le mouvement qu'il fit pour s'asseoir le mit une minute sous la lumière d'un cierge. Alberte vit un profil allongé et une barbe aux reflets de cuivre. C'était
M. deTHérian. La jeune fille inclina la tôtedans sei mains et ne se releva plus. Elle se dit que, sous ses vêtements d'emprunt, elle était méconnaissable, qu'elle était perdue dans cet assemblée de paysannes dont en apparence rien ne la distinguait. Après réflexion, elle jugea qu'il valait mieux pour sortir mettre à profit la protection de cette foule rustique ; ellequitta sa place en même temps que tout le monde, et dans le piétinement de saboLs, le frou-frou lourd des capes de drap, le bruissement sec des blouses neuves, elle glissa dehors inaperçue. Mais là, l'agglomération compacte des fidèles se fragmenta en petits groupes, sans bruit, presque sans paroles; ce n'était pas ici, parait-il, l'occasion d'arborer cette satisfaction guindée et sole'inelle que les paysans bons chrétiens étalent à l'issue de la grand'niesse, une messe basse n'étant pour eux qu'un pis-aller auquel chacun doit se résigner à son tour dans les fermes. Alberte s'engageait dans son chemin, quand elle entendit un pas masculin derrière elle. Elle ne ralentit pas son allure, et instinctivement baissa la tète, ce qui ramena davantage sur son visage le capuchon de son manteau.
— Pardon, Madame... Mademoiselle, dit M. deTHérian.
Et le son de cette voix qu'elle avait cru ne plus j imais entendre la fit douloureusement frémir.
— Est-ce qu'en suivant ce chemin de traverse je ne rejoindrai pas la grande route?
— Oui, dit Alberte d'un accml étoufn'' en marchant toujours.
— Alors, je yais lu on soivir p )ur abre^'er, sans quoi. Je risque for.l de manquer J^ train. Voua
'//4 rSCElIR PETITE
ne refuserez pas de m'indiquer le bon tournant.
Alberte remarqua qu'il était en' costume de voyage, et qu'il portait à ia main un plaid roulé dans une courroie ; il avait dû s'arrêter à l'église en gagnant à pied la gare où il voulait prendre un train matinal. Alberte savait qu'il possédait dans les environs dlrven un pied-à-terre où il descendait dans l'intervalle de ses séjours à Paris quand il ne voulait pas s'installer au château.
La jeune fille se repentait cruellement de n'avoir pas quitté plus tôt le pays, de s'èlre endormie dans une fausse sécurité, d'avoir livré le résultat de tout ce qu'elle avait fait à un hasard tel que celui-ci.
Mais puisque la fatalité avait amené celte rencontre, Alberte tâcherait au moins, d'en atténuer l;: conséquences. Le plus prudent était d'assumer l'indifférence d'une étrangère; elle gardait ainsi i. e chance de ne pas attirer une attention qu'elle avuau infaiUiblement éveillée en évitant M. de rii* ian avec trop d'insistance. L'absence de Marie étaitméme une sauvegarde, car Marc n'avait sans doute pas oublié la vieille fille.
Elle continua de s'avancer, tout engloutie sous son manteau dont ses mains, protégées par des gants de grosse laine, reteneient les plis. D'autres femmes, des enfants suivaient à peu de distance et Alberte n'osait pas se joindre à eux.
Le jour était froid et très sombre et, bien qu'il fût plus de huit heures, il n'y avait encore sur ia campagne qu'une clarté de crépuscule. Une mince couche de glace plombée recouvrait les mares et les flaques d'eau ; les troupeaux, ;• :.Lrés à l'élable pour
SOEUR PBTITI
l'hiver, mugissaient sourdement à l'approche des i aaaants.
— Est-ce que je ne vous ai pas rencontrée au château? dit M. de THérian à sa compai^ne.
Le souffle d'Alberte s'accélér.i. Elle répondit d'un signe de tète évasif.
— Oui, reprit-il, à Irven, où Mlle Marceline a réuni ilusieurs fois les jeunes filles du pays.
A ce nom, le sang monta aux jnues d'Alberte. L'occasion était trop tentante, la jeune fille ne résista pas au désir d'avoir des nouvelles certaines de sa sœur.
— Mlle Marceline va bien? demanda-t-elle d'une voix basse, altérée par l'émotion, et qui ne ressemblait pas au timbre chaud et vibrant que Marc avait autrefois entendu.
— Xsscz bien, répondit-il avec bonté. Je ne l'ai pis vae dc-puis longtemps.
— Son mariage V murmura malgré elle Alberto.
— 11 est rompu, fit brùvement Marc, comme l'autre, celui de sa sœur... plus sûrement peut-être.
Ils étaient arrivés à la grande croix grise, elle lui désigna du geste la route et voulut s'en aller; mais il changea soudain de manière, il se découvrit et, tète nue devant elle, il lui demaiida :
— Que dirai-je de votre part a Mlle d'Irven lorsque je la rencontrerai?
Elle balbutia deux ou trois mots inintelligibles et s'éloigna, luttant contre la crainte d'avoir été reconnue.
Alberto ne parla pas à Marie de l'incident; elle médita sur son imprudence et conclut qu'elle n'avait pas un instant à perdre pour se chercher une situa-
27è SdEUR PETTTK
tion au loin. Son cœur saignait de quitter Marie et cet abri qui lui avait été doux. Et il lui semblait aussi qu'en partant, elle se séparait davantage de Petite.
L'après-midiJ de ce même dimanche, Alberte monta à sa chambre pour ranger un livre de prière dans lequel elle venait de lire les vêpres à Marie; elle entendit un bruit de voix en bas et, pour redesoendre, elle attendit que le visiteur, quel qu'il fût, eût laissé le champ libre; e.Ue s'approcha de sa fenêtre et, tout en se demandant quelle était la première démarche à tenter pour réaliser ses nouveaux plans, elle regarda distraitement dehors, mais elle se rejeta en arrière : dans le jardinet de Marie, Mme Devon se promenait avec agitation.
Au même moment, Marie, du bas de resoalier, appela Alberte.
— Alberte, c'est madame qui te demande.
— Oh ! Marie, tit Alberte d'un ton de reproche, pourquoi lui as-tu dit que j'étais chez loi?
— Elle le savait, ma fille, il faut y aller. Elle n'a pas voulu s'asseoir dans ma salle, c'est au jardin qu'elle t'espère.
Alberte descendit à regret et se mit à la recherche de sa belle-mère. Quel pouvait être le sens de celle visite? Elle s'épuisait ,en vain à le deviner. Mais quand elle aperçut de loin Mme Devon toute sombre.
î*78 SOEUR PETltE
iiassive et imposante dans ses amples vêtements ^oirs, elle sentit que le charme était rompu, que l;i olonté tyraanique de cette femme n'avait plus de rise sur ^Ue, que l'astuce de M ne Devon Sr>,rail deormais impuissante à la conviincre et qu'Alherte aurait maintennnt défendre sa liberté.
fille rejoignit la veuve auprès des ruches qu'avait ndrairées Marceline. Mme Devon rgardd tranquilL^liient la jeune fille et lui dit :
— - Je viens savoir, Alberle, si voua été» disposée ) rentrer chez moi ?
Gomme Alberte ne répondait qu'en reculant d'un pas, la veuve poursuivit avec effort :
— Il ne sera plus question des projets qui vous oui déplu. Je me demande pourquoi il vousa paru bon d'être si dramatique... il était bien facile de vous i'gager sans provoquer tomt cet éclat. M, Schwib
est parti seul pour le Brésil, Marceline l'a chapitré. Elle considéra le jardinet dans lequel frissonnaient encore quelques feuilles noircies par lagelée, alourdies par la pluie.
— Marceline n*est-cile pas venue ici?
— Oui, dit Alberte, c'était i'oié.
— C'était l'été... repela Mme Devon avec un long soupir. L*été avant sa chute. Elle ne boitait pas alors, elle courait ici, n'est-ce pas? Je ne peux, plus me Hgurer comme son visage était rose...
Elle s'interrompit brusquement.
— Alors, Alberte, je vous emmène... Quoil vous ne oulez pas?
Non, Alberte ne voulait pas reprendre, fût-ce jour un jour, le lot auquel elle avait échappé. Elle jiG placerait sous peu, dit<^lle^ à Tetra nger de pré-
SaUJR PÏTITE -79
féronce... Elle considérait que les choses étaient biii Minsi.
— Mais vous ne comprenez pas, fit Mme Devo .iidignee. Imaginez-vous que je vous rappelle po mon plaisir? Puisque je vous dis que Petite le veut. . Elle s'est mis un tète de vous ravoir. Elle vous i réclamée, sans cesse, elle n'a plus pensé qu'à cela '• elle y a pensé, elle y a rêvé, à me faire croire »]irelle retombait, malade. Ah! vous trouvez que les choses sont bien ainsi... et moi, que dirai-je?... Je ne sais pas qui a informé Petite de votre présence ici ; moi, je n'avais pas eu besoin qu'on me l'apprenne : la retraite était si 'ingénieusement choisie, fit-elle d*un air ironique. J'ai cédé à la fin pour qu'une telle concession rendit l'enfant raisonnable. Je ne suppose pas que vous tiriez avantage de son é<:aremenl ni des fantaisies de son imairifialion. Ce n'est p.'\P une n'^concilialion que je vous convie, je ne suis p;is encore si folle... Vous continuerez à me détester autant qu'il vous agréera, et j'entends bien conserver la môme latitude à votre égard. Allons vite, décidezvous... Mais voyez donc ce que je fais... Petite ma dit de venir vous chercher et me voila... Elle m'a dit de vous persuader et J'essaye... Elle m'a dit do vous prier, de vous supplier si c'était nécessaire, et, lit-elle fiévreusement, je vous supplie : Faut-il que je me mette à vos genoux ? Je le ferais pour que cette enfant se calme, se guérisse et me laisse à la fin en repos.
Les deux sœurs furent donc une fois de plus réunies. Avec un cri plaintif et joyeux, Petite se jeta dans les bras d'Alberte, et celle-ci lut alors certaine de ce que les manières de Mme Devon lui avaient
déjà fait soupçonner :IMareeline devait être instruite des circonstances qu'Alberto avait voulu lui ca- ^chev.
— Je suis contente... murmura Petite. Pas pour ires longtemps... je te dirai bientôt... mais ce soir, rien que ce soir, voyons, veux- tu, comme autrefois,, avant... avant tout.
Hélas I ce n'était pas possible, l'attitude de Mme Devon, l'accablement invincible de Petite rappelaient continuellement les événements qu'on aurait voulu oublier.
— Maman, disait peu de jours après Petite à sa > mère, M. de THérian sera ici dans une heure; j'appellerai alors Alberto et je leur parlerai à tous deux devant vous. .. mais ce que j'ai à leur dire dépend encore de vous seule. M'autorisez-vous, à leur décla-
' rer en votre nom que Marc est libre d'épouser ma sœur et que nous avons reconnu quelles étaient les intentions réelles de Mme Aris en faveur d' Alberto?
— Non, non I s'écria Mme Devon. Je n'écouterai pas un mot de plus.
— Maman, par pitié... ne conviendrez-vous pas que notre salut est tout entier dans l'abandon que je vous demande I.. .
— Tu seras maîtresse de tes biens quand tu te marieras: marie-toi d'abord et nous verrons...
— Ce serait une injustice pire que la première... Maman, ne me refusez-pas... Accordez-moi une partie équitable de ma requête.
— Je ne t'ai montré déjà que trop de faiblesse. M. Schwab est congédié, j'ai ramené Alberto à Irven. .Maîs.je t'avertis que mes concessions se borneront là.
SŒUR PBTITB 281
— Alors, dit sourdement Petite, il me faut voua quitter.
Mmo Devon tressaillit, mais elle ne posa même pas son ouvrage.
~ Oui, poursuivit Petite, il me faut quitter celtef maison qui ne m'apparlieit plus et ma mère qui refuse de m'entendre... Mais, non, vous vous laisse-» rez fléchir, pourTamour de moi, si vous ne le faites pas pour notre Jionneur.
— Non, dit durement Mme Devon, épargne-moi des prières qui ne me touchent pas et des menaces qiH ne me font pas peur.
— Dites-moi de rester et je serai votre fille dévouée, votre servante, jusqu'à la dernière heure de BLa vie ou de la vôtre.
— Je^ n'entrerai pas en marché avec toi, j'exige une soumission complète, aveugle. Mais s'il te convient de t'en aller...
Petite pressa ses mains sur sa poitrine.
— Croyez-vous que je sois heureuse de partir... et, pourtant, qu'ai-je trouvé dans le monde pour souhaiter d'y vivre!...
Mais elle ne laissa pas deviner si elle accomplissait un autre et plus grand sacrifice.
— Je serai donc religieuse, j'irai vers le bon Die u puisque vous ne voulez plus de moi... Il y a lonp temps, bien longtemps, que Dieu m'appelle et je fa i sais la sourde oreille à cause de vous. Là-bas, je ne léserai plus personne; si je ne peux pas rendre à leur seul possesseur les biens que j'ai détenus iniquement, au moins n'en jouirai-je plus, je n'aurai plus à subir ce perpétuel supplice de garder ce qui ne m'appartient pas. Je prierai, j'implorerai pour vous^
fit-elle avec une exaltation contenue, et il foudra bien que Dieu m*écoute...
Mme Devon regarda cette enfant dont les yeux innocents et tristes osaient la juger. Ah I elle briserait cette résistance...
Elle avait travaillé pour Petite jusqu'à ce que se» cheveux fussent gris et toutes ses forces usées, — et l'enfant se retournait contre elle. Après tant de difficultés vaincues, après avoir lutté contre mille obstacles, combattu en M. Schwab, en Mme Aris, en Marc de niérian, en Alberte, autant d'adversaires dangereux, au moment où elle l'emportait sur chaque point, Petite détruisait tout, se dressait menaçante devant sa mère, rejetait avec horreur le fruit de tant de travaux, — et son amour filial devenait le plus puissant ressort de sa rébellion. Cette enfant, pour laquelle elle s'était épuisée, cette eu faat si craintive, si docile, pétrie de douceur et de miséricorde, devenait un inexorable juge, elle s'endurcissait contre sa mère, trouvait une fermeté indomptable pour résister à la femme impérieuse devant laquelle tout avait plié, pour arracher sa mère et échapper elle-même à ce qu'elle considérait comme un mortel péril et une inexpiable honte.
— Dis tout de suite que tu vas au couvent pou^ racheter les fautes de ta mère, dit Mme Devon d'un ton inflexible. Mais encore une fois, tu es libre. Du moment où tu te révoltes contre moi, tu n*es plus ma fille. Pars, reste, tes actions ne me concernent plus. Mais quelque parti que tu prennes, souviensloi que rien ne sera changé à ce qui existe et que je ne le céderai jamais.
^a^pcelme aecii>e)JiJU MawÏ!»! Alb^te «Vi^o-tiD^lilàlfA^
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et tencipe sourire, mais son visage portait encore 'n trace de TalTreux combat qu'elle venait de livrer ei •a voix, avait des notes lasses, brisées, qui faisaient mal à entendre. Mme Devon était là, correcte et calme, ne laissant pas percer l'ombre d'une émotion.
— Asseyez-vous, Marc, dk Petite à son cousin. Plus près de moi, ma sœur Alberto. Je vous ai priés de venir pour vous annoncer...
Elle hésita, pâlit encore et se tourna vers sa mère comme si elle e^^pérait une intervention, mais Mme Devon n'ouvrit, pn-^ la bouche, et Petite poursuivit cette fois d'une voix résolue :
— Pour vous annoncer que je vais me retirer du monde. Ne m'interrompez pas, j'aurai bientôt fini. 11 me semble que je ne te surprends pas beaucoup, Albeite, ma sœur, toi qui lisais dans mes pensées. C'est une vocation que j'ai été longue à reconnaître, mais dont je ne peux pas mettre en doute la sincérité. Dieu m'appelle à lui depuis mon enfance, mais j'avais peur ei, tous, je vous aimais trop. Cependant, cou iH» mon plus grand devoir est ici, si maman ne m'autonsait à partir...
— Tu es libre, dit froidement Mme Devon dans le silence de stupeur qui suivit les paroles de Petite.
— J'eulrerai à Sainte-Thècle, chez les pauvres petites sœurs Cendrillon, continua Marceline. Si cela vous parait triste que je m'en aille ainsi toute seule, loin de vous, que je quitte Irven...
Une contraction rapide altéra ses traits souffrants et si jeunes ; mais elle acheva ave * ferni.'lé :
— Il me aeuibla à moi que Ja tanivt^ (à-baii duna
ma maison, que je retourne à mon seul ei véritable foyer. Vous voyez que ma mère cousent... A Sainle- \ Thècle, j'aiderai Marc de mes prières mieux que je ■■ ne Taurais fait avec tous mes efforts si j'avais vécu < auprès de lui, ejouta-t-elle humbleineat; ce me sera bien doux, Marc, de vous être un peu utile. Maintenant, il me reste à vous dire ce que j'attends de vous : ce sont mes dernières volontés, vous les exé^ cuterez comme si j'étais morte. Alberto, jeté laisse tout ce qui est en ma possession , je te laisse Irven...
— Devrai-je, dit Mme Devon, chercher une autre demeure pour faire place à Alberto?
— Je te laisse aussi maman, Albert tu voudras bien vivre encore un peu avec elle en attendant...
Elle ne s'expliqua pas sur ce qu'il fallait attendre.
— En ce qui touche ma fortune, la loi ratifiera cette... ce don dès qu'il sera possible.
Elle avait failli dire cette restitution ; mais avec un regard sur sa mère, à qui elle devait ce respect suprême, elle avait articulé l'autre mot qui représentait l'unique et transparent mensonge de sa pure vie.
i — A vous, Marc, je lègue ce que j'ai de plus pré cieux après maman, et vous comprenez déjà que je . parle de ma chère sœur Alberto.
Mais ici, Alberto retrouva la voix pour proteste. , pour se débattre contre l'enfant qui, si simplement, prononçait sur elle-même une sentence d'exil et de pauvreté et écrasait sa sœur sous les preuves accumulées d'une générosité sublime.
— Je n'accepterai pas^- dit Alherle. Marc,.. Marc,
SOBUR PETITI 285
— Tu sais bien que je ne Tai jamais aimé que eomme mon frère.
Et elle se détourna d'eux comme on se détourne des siens pour mourir.
Elle reprit presque aussitôt :
— Je ne peux plus rien être pour lui.
— N'importe, fit Alberle, tu es ma sœur et Je ne te prendrai rien.
— Ah ! dit Petite en la regardant avec une indicible expression, tu es vraie : toi..., tu es fidèle.
On n'aurait pu dire si ces mois renfermaient un reproche pour i'hoinme qui s'était si facilement détaché d'elle.
— Tu épouseras Marc, dit-elle avec autorité. Elle se leva, prit une main de Marc, une main
d'Alberte, et, réunissant par cette étreinte sa sœur à son cousin, elle dit :
— A'iberte, je te lègue Irven, Marc, je vous lègue Alberle. Vous ne pouvez me désobéir : ceci est mon testament.
Quand arriva le jour fixé pour le départ de Petite, personne ne croyait encore que la résolution annoncée par la jeune fille fût chose réalisable. Cependant, à l'heure dite, une voiture vint chercher la fulun^ religieuse.
Petite, toute jolie dans sa robe ^rrise où l'on avait oublié un brin de velours clair, descendit le perron très vite. Toute la maison était là ; par un défi insensé, M UiO Devon assistait à ce départ. La supérieure et l'aumônier de l'ordre qui allnit recevoir l'élite avaient fait chacun une sérieuse démarche auprès de la veuve; à tous les deux elle avait catéi,'oriquement répondu par son éternelle phrase : Marceline était
286 SOEUR PwrhR
libre et s'il fallait le consentement de sa mère, Mme Devon ne le refuserait pas.
Mais la fin de cette crise était proche pour la mère et la fille, Tune d'elles allait inévitablement fléchir; cliacune pensait peut-être que l'autre n'irait pas jusqu'au bout de sa menace et tomberait défaillante, vaincue, avant d'avoir mis l'irréparable entre elles.
Le personnel du château semblait atterré, le vieux jardinier qui tenait la grille ouverte, pleurait avec des sanglots qui secouaient sa tète grise; il pleurait, parce que, disait-il, mademoiselle voulait s'en aller épouser Dieu, et ne cueillerait pas les fleurs qu'il avait soignées pour elle.
Les servantes éplorées se pressaient auteur de l'enfant tant adulée, tant chérie, qui part ût comme une orpheline. Marceline les embrassa toutes comme des sœurs, et, montrant qu'en celle soleiu-elle mi- Lute l'humanité devenait égale pour elle, elle tendit son front à Marc, puis à Alberte.
Elle alla ensuite timidement à sa mère.
— Maman...
Mais le cœur lui défaillit, les fibres violemmert déchirées de l'affection terrestre saignaient frémis santés..
— Maman..., sanglota tout bas Petite.
Elle entoura sa mère de deux bras suppliants el essaya de reposer encore une fois sa tète sur le seii) maternel. A deux reprises ses lèvres s'appuyèren sur la joue de Mme Devon et la veuve demeura im mobile, insensible sous cette caresse.
— Maman, gémit encore Petite.
— Adieu, fit Mme Devon, là voiture t*attend.
aaun fetiti 287
Sur cette parole banale se séparèrent la mère el la fille, qui s'étaient aimées par-dessus tout, qui avaient vécu Tune pour Taulre.
Dès que la voiture fui sortie de la cour. Mme Devon remonta d'un pas terme les degrés du perron, entra dans le petit salon où elle travaillait toujours à cette heure, s'assit devant sa corbeille, prit un ouvrage; c'était la dentelle merveilleuse qu'elle avait commencée pour une robe de noces. Mme Devon se mit à travailler.
Alberte, épuisée d*émolion, ne trouvait pas le courage de rentrer dans la maison vide; elle marchait de long en large sur la terrasse lorsque M. de Tllerian vint IV rejoindre. Ils sî parlèrent ouvertement pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient. Ils se promenaient soiisla fenêtre même où Mme Devon état inslallée, où elle continuait à travailler dans son incroyable fanfaronnade d'indifférence parfois, ils la regardaient avec crainle comme s'ils s'attendaient à lavoir totnl)er morte,
— Elle ira chercher sa fille demain, dit Marc en désignant la veuve d'un signe imperceptible.
Ils avaient le cœur navre par le renoncement ao a jeune fille, mais l'affection mutuelle qui les unissait, que Marceline avait si noblement permise, devenait leur soutien.
— Vous n'oubliez pas ce que Pelite vous a dit, r& prit Marc d'une voix tremblante.
Alberte avait cueilli distraitement une brancholte de sapin étoile en aspirait l'odeur résineu.se, sa robe d'étoffe lourde traînait sur le gravier; elle avait déjà V l'air d'une châtelaine. *
— Petite m'a dit de do pis encore quitter sa mèrei
28d SOBUR
et, tant que Mme Devon voudra me garder, je ne m'éloignerai pas.
^ Il ne tenta pas de Tébranler; après ce que Petite avait fait; après l'exemple qu'elle leur avait donné» on ne pouvait lui refuser même un pareil dévoue- : ment.
j Alors il dit à Alberte qu'il l'avait toujours aimée,qu'il l'avait reconnue du premier coup l'autre jour a2:e- J nouillée dans une église^de campagne et sous sa coiffe de paysanne... qu'elle serait sa compagne respectée et chérie, qu'il lui pardonnerait même d'avoir consenti à un autre mariage... C'était là une promesse qu'il ne devait pas tenir, mais il en fit maintes 'autres, qu'il remplit avec une prodigue générosité. Et si Alberte voulait, dès qu'elle voudrait... Elle ne voulait pas encore, il fallait auparavant que Mme Devon repentante ramenât au foyer maternel Petite tranquille et consolée. D'ici là...
Mais sur leur commune douleur, ils vi rent poindre l'aube d'une joie sans prix et d'une grande espérance...
11 y eut un an après, grande fête chez les pauvres petites sœurs Gendrillon, une fête nuptiale célébrée par des vierges et pendant laquelle l'invisible Époux remplit les cœurs de sa divine présence. On célébrait la prise de voile de Mlle d'Irven, la belle jeune fille qui avait quitté mère, amis, fiancé, richesse pour servir Dieu et ses pauvres.
C'était donc pour cela qu'à Irven les lis avaient tant fleuri...
L'héritière d'Irven avait volontairement choisi ce lot d'immolation, elle s'astreindrait aux plus rudes labeurs et mendierait le pain qu'elle partagerait
• «•;LI'. l'hTlTh
ivec des mendiants comme elle. Mme Devon avait îru sans doute que le régime du couvent viendrait "acilement à bout de cette exaltation passagère et elle-même s'était entètéedanssori ressentiment aveugle et furieux ; toutes ses forces vindicatives s'étaient centuplées pour combattre Tenfani de son amour... Et Petite l'avait encore emporté sur sa mère.
La foule était composée surtout de vieillards et de 'pauvres, le desirde Petite était exaucé, Tenfant avait à ses noces le cortège qu'elle avait souhaité. Dans Tassistance qui priait, se levait, s'agenouillait suivant les rites sacrés, une femme couverte d'un voile épais rijstait immobile dans un coin obscur où personne ne pouvait la reconnaître. Elle déchirait de ses ongles la paume de ses mains, et, sous son grand manteau de soie, se meurtrissait la poitrine, sans» qu'un sanglot, un soupir trahit son angoisse.
Ses yeux étaient ardemment fixés sur le chœur o4 se déroulait majestueusement la cérémonie. Là, sous la lueur mystique des cierges se tenait une jeune tille élancée, vêtue d'une robe de moire blanche; les plis de réiotïe tombaient comme la draperie d'une statue grecque smr son corps mince aux lignes d'une sveltesse exquis(^. Elle avait dans se-^ mains jointes une immense gerbe de flturs' d'oranger assemblées moUeineiil, comme à l'aventure, et dont l- p;irium se répandait dans l'église : c'était Pelite, dans sa grâce tremblante et sa beauté, i>lus semblable à une incarnation anuéliffue qu'à une femtne.
Mais elle disparut l)ientôt. Les charits ceasèrent. l'on vit revenir une pauvre fille habillét» de bure iirise, la tète humblement o nrbée. lliie sorte (îe sombre uiaiileau a capurhon. une cao-^ ^x^mnie ei- i.i iiiit iii
290 SCBUR PEÎITK
les femmes du pays, l'enveloppait tout entière, de la tète aux pieds, cachant jusqu'à son voile. Elle tenait .dans ses mains jointes une croix de bois nu. C'était encore Petite ; triste, pauvre, anéantie dans Tausté* rite de sa pénitence sous ce grossier tissu qnî semnlait la vêtir de cendres. Elle marcha lentement vers i 'autel.
La femme voilée se cramponna lourdement à »a chaise. Dans son esprit en désordre tourbillonfiâit une confusion d'idées terribles ou frivoles; elle pensait à la fois que cette jeune jSUe venait de murer sa vie, et que sous cette cornette étroite, plus personne ne pourrait voir les cheveux de Petite. Maïs Sans doute, on Tavait tondue. Ahl l'image de cette pauvre petite tète dépouillée n'aurait-elle pas attendri une pierre...
La jeune Sœur, d'une voix argentine, prononça tout haut quelques mots qui étaient des vœux. Puis elle se prosterna, s'étendit, se coucha comme une victime sur la première marche de l'autel, elle resta la, immobile. Alors on éteignit les cierges, les assistants entonnèrent un chant, une déchirante mélopée, à laquelle se mêlèrent les vibrations des clojshes.
La mère entendait, elle prêtait Foreille à cette funèbre harmonie qui pour elle chantait la mort d'un . être bon, jeune et malheureux ; les échos même seciblaient pleurer Petite. Toute cette assemblée, ces prêtres, ces femmes, ces vieillards, menaient avec des larmes et de douloureux accents le deuil de-sa beauté, de sa jeunesse, de son bonhetir.
^me Devon ne vit plus rien, ne comprit plus; elle se trouva mêlée à î^ r. uieaui sortait. Elle demandait
SqEUR PETITE 291
X kisislaiice quelque chose qu'on lui avait pris l qu*oi) ne voulait pas lui rendre.
Une Sœur eut pitié de son égarement et l'euiinena '.ans un parloir. Mais elle avait perdu conscience de : iut; elle savait sculemont que Petite était là et qu'il y îvait là aussi quelqu'un d'orgueilleux qui venait d'être brisé, quelqu'un dont le cœur saignait a grands Ilots d'une effroyable blessure.
Petite embrassait sa mère comme jadis, il y avait diûs son émotion une dignité recueillie.
— Maman, merci d'être venue... Dieu m*a donc 3;)atée...
- Rentre avec moi, dit la mère.
— Non, fit douct'iuent Petite, vous savez Wen, maflian, que ce n'est plus possible.
— Je te donnerai tout, tu seras libre.
— Je suis plus libre ici, répondit-elle avec un céleste sourire.
— Je ne m'en irai pas, je t'attendrai... Diras-tu qu'on me chasse?
Petite prit les deux mains de Mme Devon et les boisa.
— Maman, ne re«.Tettez pas de m'avoir laissée agir. Dieu me voulait... Mais jo n'aurais jam li.s pu... je n'aurais jamais eu le courage... Tout est mieux ainsi. Et il fallait cela, voyez-vous, dit-elle d'une voix eii trtcoupée, mêlant ses larmes aux larmes de sa mère.. iVprès ce qui est arl'ivt% après ce que nous avions fait, il n'aurait pas sufti de réparer et de vivre ensemble heureuses et tranquilles. Dieu n'aurait pas été apaisé, sa justice demandait autre chose.
— Viens- t'en avyc moi !... dit Mme Devon »an» même l'entendre.
292 SOBUB PETITE
Et comme elle n'obtenait qu'un refus plein de douceur et de tristesse, elle se jeta aux pieds de Petite.
— Viens-l'en avec moi!... viens-t'en avec moi... avec moi.
Et ce cri devint un râle, une plainte d*agonîe.
Mais il était trop tard, elle avait trop attendu et Marceline avait franchi le pas irrévocable.
A la nuit tombée, la veuve s'en alla seule dans la campagne noire, vers son foyer, désert. Elle fuyait d'un pas précipité et lourd comme une bêle blessée, à bout de force, qui ne veut pas mourir en route.
Les ronces accrochaient ses vêtements,, elle trébuchait, tombait à demi et reprenait sa cQurse, éveillant sur soa passage les oiseaux endormis dans les DuissoQS et qui, avec de petits cris effarés, s'envo- ^ient dans la tiédeur silencieuse de la nuit.
Vous rappelez-vous, madame, qu'elle était vive, joyeuse, que tout lui souriait et que vous avez détruit cet innocent bonheur? — qu'elle devait être riche, aimée, triomphante, et qu'à cause de vous, la voilà pauvre, morliâée, obéissante jusqu'à la mort... Vous rappelez-vous qu'elle voulait être bonne ei que votre duplicité n'a pu entamer son incorruptible droiture?... Vous rappelez- vous sa gaieté, sa grâce, sachante?...
Pensez-vous qu'elle a aimé votre âme plus qu'ellemême? pensez- vous que vous l'avez amenée ici de ' vos propres mains et que son grand amour pour vous n'a point tari?.. — Vous rappelez-vous le jour où, blessée, mourante par votre faute, elle est revenue à elle en disant qu'elle vous aimait... Et quand elle a été frappée au cœur en apprenant votre crime.
SŒUR PETITK S93
sa première parole dont vous croyez toujours entendre le son épouvanté, a ^lé pour dire encore qu'elle vous aimait et qu'elle expierait pour vous... Mais dites, madame, vous rappelez-vous?...
Elle poursuivit sa route
Alberte et Mme Devon menaient à Irven une existence si calme en apparence qu'au premier abord, personne n'en aurait soupçonné Tétrangeté. Alberte était encore au poste que lui avait momentanément assigné Petite, Mme Devon n'avait rien fait pour éloigner s;i belle-fille ni pour la retenir. Les deux femmes vivaient côte à côte dans la solitude d'irven, travaillaient ensemble, mangeaient à la même table, échangeaient des paroles insignifiantes, — et le nom qui remplissait leur cœur et toutes leurs pensées n'était jamais prononcé entre elles. Mme Devon agissait comme si elle n'avait jamais eu de fille. Elle avait été souffrante au moment où Petite avait pris le voile, mais elle ne s'était pas même alitée. Elle sortait peu, nerecévai-t pas, mais ne s'isolait nul. iement de son entourage.
Pendant les .sombres matinées d'hiver ou les in- ' lerminables veillées silencieuses, Alberle, assise devant cette femme impassible, qui continuait la minutieuse broderie dont Petite ne pourrait plusse parer, AWjqHq éprouvait l'irrésistible désir d'arracher à
iîii'une dérision, de dire à la veuve qu'elle lui pardonnait, mais qu'il fallait mettre fin à cette lugubre comédie qui la tuait, qu'il fallait pleurer ensemble, sa consoler en parlant de Petite... Mais un seul re i,'ard de Mme Devon glaçait la jeune fille,
Mme De/on se promenait quelquefois dans les ruines; il y ava:t au second étage une sorte de terrasse d'où l'on voy^'t très loin, jusque dans l'enclos d^ Sainte-Tiiècle.
Un jour, Mme Devon fut si longtemps absente qu'Alberte, alarmée, envoya à sa recherche et s'en- ^^•^gea elle-même dans les vieux bâtiments ou elle ii'élait point rentrée depuis l'accident de Petite.
On retrouva Mmo Devon étendue au pied de l'escalier intérieur qui conduisait à la petite terrasse; avant qu'Alberte intervînt, on la transporta sur le lit le plus proche, dans la chambre d<^ Tévèque, et elle était trop malade pour qu'on pû^ l'emmenfîr ailleurs
Elle avait eu une attaque de paralysie et tout un cOtéde son corps était inerte, totalement insensible; elle paraissait avoir coirservé sa coimaissance, bien ([ii'elle parlât fort peu; tonte la vigueur de sa puissante organisation s'était éteiritp à la fQÏs; plus faible qu'un enfant, elle était dorénavant livrée auy soins de sa bélle-fille. Mme Devun se soumit à cette nr'uvelle épreuve avec la même farouche insouciance, elle resta sans protester dans celle chambre aux dramatiques souvenirs, où Petite et Alberte... Lorsque Petite élait tombée, la terrifiante rétribulion du dessein de Melile, dessein que Mme Devon ignorait peut-être pu dont elle n'avait qu'implicitt^menl ec*
que la veuve ne vît point là une vengeance de la f p talité.
Elle vécut ses derniers jours dans cette pièce déso lée, où le gémissement des vicillts boiseries, Teffritement des murs parlaient de la triste destructioi, de toute chose et rappelaient que tout retourne à la poussière; parfois, sous le courant d'air d'une porte ouverte, les vieux panaches ondoyaient comme s'ils allaient à la fin prendre leur vol.
Un soir où elle n'avait cependant pas Tair plus plus mal, Mme Devou demanda sèchement Petite et Petite n'était pas loin.
Ce fut désormais la jeune Sœur qui soigna la malade.
— Tu t'en iras quand je serai guérie, dit Mme Devon à sa fille après la visite d'un prêlre.
— Maman, mes vieux me prêtent à vous, mais vous m'avez donnée à eux ; c'est vous qui avez le plus beau rôle... . I
— Je t'ai donnée, moi ! Viens ici.
Sa voix devenait embarrassée et indistincte, ses yeux erraient avec terreur sur cette chambre, d'où l 'on n'avait pu l'emporter.
Petite s'approcha aussitôt ; d'un mouvement brusque, inattendu, Mme Devon lui enleva son voile, et le bonnet aussi tomba.
On n'avait pas tondu Petite, ses cheveux s'échappèrent en bouclettes vaporeuses, soyeuses comme un duvet d'oiseau, ils se déroulèrent en une nuée d'or sur l'étoffe sombre et rugueuse de sa robe. N'était il pas juste que sa mère la vit encore une fois ainsi. que le regard maternel fût le dernier qui contemplât sa beauté sans voile!
SCEUR PETITE '297
Elle lemeura nu-téle une minute, rougissant un peu, avec son air de jeunesse extrême e( de sainteté presque pnrtaite. Puis elle commença à se recoiffer, à replacer sa cornette et son v<»ile. Et maladroitement, p niblement, de ses doii^ts raidis et déformes, Mme De- V n l'aida. .. Etait-ce un ^este machinal, irraisonné, d3 c tlemairi qui avait toujours aidé Petite? Etait-ce la consécration des vœux qui les avaient séparées; l'acceptation de Tamer sacrifice repoussé jusque-là -woc une hautaine révolte?
Ses yeux fixes, obscurcis, cherchaient encore dés'^pérement Marceline. La jeune fille entoura sa >uèredeses bras, appuya cette tète coupable, alourdiii par la mort, contre sa frêle épaule, et la berça un pei comme on berce un enfant pour endormir sa p:;ine :
— Fais ce que lu voudras. Petite, dit la mère. Puis elle balbutia d'une voix sourde, lointaine :
— Autrefois tu disais... tu disais que tu aimais ta more...
Avec un sourire indiciblement tendre sous les pi iursqui baignaient son visage pâli, Marceline prononça les mots que sa mère avait réclamés.
Et c'est ainsi, qu'enveloppée d'une protection su) prème par r.unour inébranlable de l'enfant, l'àm ambi lieuse et tourmentée de la mère alla compara iin» devant r<nornel Jugo..
A la fin de l'été suivani, le vieux brave qui veillait aux portes des sœurs Cendrillon, introduisit un jeûna couple de fière apparence; la jeune femme entra comme en contrée familière, uvisa une bonne Sœur réjouie à qui elle adressa quelques mots. Cette religieuse. \nv.\. Pnr'mnt.'o, '.,pnT,,na-na les visiteurs
jyçqu'au milieu dujardii); là elle s'arrêta et, moDlFani iiae jeune sœur assise sur ijip banc au fond de î'alléfî; elle dit :
— C'est elle, c'est nojtre chère sœur Petite.
Elle s'effgça discrètement, et ils s'avancèrent..
r^ Marceline..., appela la jeune femme.
J^^ p^îtitç religieuse tourna la tête.
— Alberte, fit-elle avecr.émotion d'une grande joie. Et pjon eljer l)kîarc...
Elle essaya de se lever, mais elle retomba sur son siège rustique et s'excusa avec son gai et timide sourire : elle éjlait littéralement ensevelie sous une ava- IgiO.çhe de fleurs- Onavaitfait aujourd'hui la cueillelle des roses avec lesquelles les Sœurs Cendrillon prépargiept un éjixir fa^jsux, et les vieux avaient amon celé leur récolte sur Marceline qui devait effeuiller les roses. On ne voyait d'elle que sa guimpe blanche et le yoile qu'elle garderait encore avant de revêtir l'unifprme plu? sévère des Sœurs qui avaient prononcé leurs seconds vœux; elle paraissait toute de fleurs vêtue. La banahté élégante du costume d'Alberle ne gg^nait pas à son voisinage. Des deux sœurs c'était Marceline qui semblait aujourd'hui la jeune épousée, plus qu' Alberte, dont la robe nuptiale n'a vajt duré qu'u):.i jour.
Marceline conserverait toute sa vie la pauvre parure de ses noces; pour toute sa vie, elle était l'épouse' humble et triomphante, glpfieuse et crucifiée avec son Maitre.
Dans les fêtes du monde, où Marceline les avait éblouis de son charnue et de son éclat, elle ne leur éj-ait jamais apparue sj radieuse et si belle. Alberte ne se lassajt pf)s de coi)templer sa sœur; elle se sou-
MKUR FETITS 29^
venait de l'avoir vue ici, rieuse et enfant, Taprè*midi où Petite avait distribué le goûter des pauvres. Petite était alorg joyeuse, étourdie, tout enivrée par le bonheur de la vie, et la prédiction du sort qu'elle devait choisir aurait semblé à cette époque nhe déraisonnable ironie.
L'histoire de son âme avait eu trois phases, elle avait appris les leçons de la mort auprès de Mme Aris, puis elle avait connu les affres de la souffrance physique lors de sa chute, enfin la révélation des fautes de sa mère l'avait initiée à ce que la douleur morale a de plus âpre et de plus déchirant; il avait fallu ces trois ét.'jpes successives pour Tamener jusqu'à ces sereines hauteurs où sa demeure était dorénavant fixée.
Son âme avait ardemment cherché Tàme du moncîe et l'avait à la fin trouvée.
Elle avait trouvé aussi l'absolue réalisatiaft" de l'amour dont elle avait eu sans cesse le mot suf les fèvres.
Ce: Moi, j'aime.., qu'elle avait tant répète, pouvait devenir sa sainte devise; elle aimait d'un amoxrr sans borne les pauvres auxquels elle donnaità pleine main sa jeunesse, et elle était infiniment aimée par le Dieu qu'elle servait...
Marc et Alberto s'étaient assis auprès d'elle.
— Dieu soit lonél dit-eUe avec ferveur, en vovts voyant unis, je suis bien récompensée de vous tvcrfi laissés l'un à l'autre.
— Oh! Marceline, fil Alberto tout bas, c'était don( pourtoi un sacrifice. ..
— Ai-je étéissez aveu;?le pour le croire? Etelleajoutahumh^^'"^ !» -ans ombre d'amorlune ;
Marc, vous avez eu raison d'aimer Alberte. Si je n'étais pas venue ici, elle n'aurait jamais consenti à vous: épouser ; c'est donc à vous que je dois mon bonheur.
Elle reprit lentement :
— J'ai eu bien du chagrin..., vous savez par qui... Mais c'est fini maintenant, nous sommes bien!
Nous^ c'était Petite et sa mère. 11 ne lui venait pas à Tesprit que Marc et Alberte pussent se trouver mieux qu'elle et elle ne pensait pas non plus que personne doutât du pardon céleste que sa mère avait sans doute déjà obtenu.
Ils restèrent uà instant silencieux; enfin Petite, rompant le cours de tristes souvenirs, dit qu'elle avait appris les succès de Marc.
— 11 devait réussir, tu' avais promis de prier pour lui, sœur Petite, dit Alberte.
Et, revenant sur un mot qui l'avait frappée tout à l'heure, elle demanda en souriant :
— Tu es donc encore en religion s^œur Petite?
— Mais oui, figure-toi... nos vieux se sont tous mis à m'appeler comme cela, nos sœurs aussi et notre Mère supérieure comme les autres, dit-eile d'un air ravi. Et l'on m'appelle encore la petite sœur boiteuse on ne risque pas de se méprendre.
Elle rit en levant la tète, on vit son fin menton blanc et un peu de son cou svelte. Elle était bien toujours la même Petite avec sa bouche rieuse, ses fossettes, ses yeux limpides et brillants; mais sa santé s'était singulièrement raffermie, ses joues étaient plus roses et potelées que ne les avait jamais vues Alberle. Sur ses joues subsistait le dernier et brillant refie
Ile couleur rose qu'elle dût dorénavant conserver, maintenant que dans son costume, le gris avait définitivement obtenu la victoire.
— Et vous habiterez Irven toute la belle saison dit Petite avec effusion, je te verrai chaque diman j cbe à la chapelle et plus souvent.
Ses yeux se mouillèrent de larmes heureuses^ son cœur était resté aussi chaud, les affections humaines y étaient épurées et grandies.
— On me permettra d'aller quelquefois chez vous, pour quêter d'abord. Quand vous verrez une pauvre petite Sœur Cendrillon sonner à la porte de votre château, je suis sûre que vous ouvrirez bieo vite.
Elle «eur parla de son bonheur et ils n'osèrent montrer le leur en regard ; mais, à sa demande, ils lui iétaillèrent leurs projets, leurs espérances.
— Quand j'aurai mon fils, dit incidemment Alberto SLV'ic un inconscient orgueil...
Petite pâlit de saisissement.
— Et si Dieu nous envoie une fille, Marceline, elle rcîcevra votre nom, fit M. de THérian serrant avec vénération la loyale petite main déjà durcie qu'elle lui tendait en signe d'adieu.
Elle les conduisit jusqu'à la porte ; vieux et vieilles se pressaient sur leur passade comme un troupeau d'enfants affairés et curieux. H y avait parmi les pensionnaires de Sainte-Thècle une femme don» Vesprit était égaré, bien qu'elle n'eût pas atteint l'ex èrème vieillesse.
Elle s'approcha des visiteurs et leur montra Petite en disant, — elle le répétait à qui voulait l'entendre comme un monotone refrain : ^^
302 V SCEUR PETITE
- Vous rappelez- VOUS comme elle était jolie? vous rappelez-vous quand elle était fiancée?... et son premier bal, et sa première robe rose...
Petite souriait un peu. mais de tout cela, elle ne se rappelait plus rien...
Les visiteurs s'éloignèrent, laissant Mélile poursuivre sa mélancolique rapsodie. Ils revinrent à pied |)ar la route ombreuse, à travers la campagne, que les approches de Tautomne emplissaient de leur resplendissante douceur.
M. et Mme de l'Hêriaii rentrèrent au châtef.u; il leur restait quelques instants avant le repas du soir, ils se promenèrent sur cette terrasse où ils avaient échangé leurs premiers véritables aveux sous l'œil morne de Mme Devon qui travaillait à sa fenêtre.
Ils pensaient que Petite viendrait les voir ainsî qu'elle Pavait dit ; mais, à l'heure du soir où là famille joyeuse s'assemblerait autour du loyer, Marceline s'en irait retrouver sa pauvreté, ses travaux et sa pénitence.
Ils admiraient Penfant héroïque qui avait obéi à Tordre de sa conscience, mais ils avaient le cœur trop droit pour la plaindre. Ils savaient que leur voie n'était point à comparer avec celle de Petite. Comme ils élaient d'humaines créatures, au cœur altéré de joie et d'affection, ils n'auraient pas changé de place avec elle, mais ils savaient que Marceline ne pouvait pasles envier, que sœur Petite vivait dans une allégresse que Marc et Alberte de l'Hérian ne connaîtraient pas.
Ils regardèrent pensivement par de là ce vaste domalde que leur avait laisfié PMil*^» ^om Thaleine
SŒDR PETITE 303
de septembre, les bois rou^'issaient comme un feu qui veut flamboyer avant de mourir; le jour déclinait, les oiseaux cherchaient leurs nids; le vent apporta les vibrations claires d'une cloche qui sonnait l'olfice des pauvres Sœurs Cendrillon.