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CONCLUSION

Il peut paraître étrange qu'après quarante années d'existence, la Congrégation des Sœurs aveugles de Saint-Paul soit encore si peu nombreuse — une seule maison ( 1) , à peine soixante religieuses — et qu'elle soit si peu connue : même dans le monde religieux et charitable, elle est presque ignorée.

Quelques-uns se demanderont alors si cette Communauté répond à un vrai besoin, si, comme congrégation et comme œuvre, elle a de l'avenir.

Eh bien, oui, elle en a, je n'en doute pas, et pour terminer cette étude, je veux essayer d'exposer les raisons de ma conviction.

(1) Depuis quelques mois, l'Association Valentin Haiiy pour le Bien des aveugles a créé, à Chilly-Mazarin (Seine-et-Oise), une école — la première qui existe en France — pour les jeunes tilles aveugles arriérées ou idiotes que les autres établissements ne peuvent admettre. Elle a demandé à la Communauté des Sœurs de Saint-Paul quelques religieuses aveugles et clairvoyantes pour tenir cette modeste mais bien utile petite maison.

Assurément il n'est pas question d'un développement comparable à celuides Filles de la Charité, des Petites Sœurs des pauvres ou de telle autre congrégation vouée au service de tous les malheureux : enfants, adultes, vieillards. Avec les familles faibles et désorganisées comme elles le sont actuellement, sur mille habitants (dans les villes surtout) , il y en a bien vingt qui ont besoin d'être recueillis dans des asiles, ou tout au moins d'avoir presque quotidiennement à domicile les soins de personnes étrangères à leur famille. A ces soins pourvoient de leur mieux des centaines de congrégations vouées au service des pauvres et des malades. Quant aux aveugles, il n'y en a qu'un sur mille habitants, soit 40.000 pour la France et l'Algérie ; sur ces 40.000, un quart doit pouvoir être considéré comme étant à l'abri du besoin : 30.000 aveugles à aider forment encore un contingent sérieux. Mais sur 40.000 aveugles, combien y a-t-il de jeunes filles âgées de moins de trente ans pouvant, par conséquent, fournir des vocations religieuses? Dix-huit cents environ. On se demandera si ce nombre peut assurer assez de vocations pour motiver le développement de cette congrégation? Et, d'autre part, est-il utile, est-il nécessaire qu'une congrégation spéciale intervienne auprès des aveugles? Son exis-

tence se justifie-t-elle autrement que par la satisfaction qu'elle donne aux jeunes filles aveugles éprises de l'idéal de la vie religieuse? L'action charitable que pourraient avoir les Sœurs aveugles de Saint-Paul, développée, multipliée, répondrait-elle à un besoin sérieux ? C'est bien ainsi, ce me semble, qu'il convient de poser la question.

Et d'abord, le nombre des jeunes filles aveugles se sentant appelées à la vie religieuse, a-t-il tendance à augmenter? S'il devait rester stationnaire, Userait impossible, en effet, de développer la congrégation.

Oui, tout porte à croire que ce contingent augmente et augmentera encore sensiblement. Chaque jour, il y a plus de petites filles aveugles qui entrent dans les écoles spéciales ; presque toutes ces écoles donnent à leurs élèves une éducation fort religieuse. Un plus grand nombre d'aveugles cultivées dès l'enfance, mises en contact avec d'autres (ce qui peut provoquer chez elles le désir de consacrer leur vie au bien des aveugles), la congrégation beaucoup plus connue qu'elle ne l'était autrefois : voilà un ensemble de circonstances très favorables à la multiplication des vocations.

Du reste, dès aujourd'hui, des postulantes aveugles se présentent que malheureusement la Supérieure ne peut accueillir, faute de postulantes clairvoyantes assez nombreuses.

Mais cet état de choses doit-il être considéré comme définitif? Cette pénurie de novices clairvoyantes tient-elle à des causes profondes? n'estelle pas plutôt accidentelle et remédiable? Oui assurément. On dit que, sur mille jeunes filles, sept entrent en religion ; pourquoi donc ne s'en trouverait-il pas quelques-unes qui prendraient le chemin de notre chère Communauté si elle était plus connue? Pourquoi cette congrégation si pieuse, si sympathique, ne trouverait-elle pas, comme tant d'autres, des ouvrières pour la mission spéciale qui lui est départie ? Nous sommes à une époque où on ne craint pas la spécialisation, même dans les œuvres de charité, même dans les vocations religieuses : on aime à se donner à telle misère plutôt qu'à telle autre. Les congrégations aussi sont amenées, par le grand mouvement des choses et leur complexité croissante, par la multiplicité des connaissances nécessaires pour s'occuper utilement de quoi que ce soit, à circonscrire, à spécialiser leur action. Or, lacécité, sans être, grâce à Dieu, assez répandue pour pouvoir alimenter le zèle d'une armée charitable telle que celle des Filles de Saint Vincent de Paul, fait cependant assez de victimes pour motiver et rendre très utile une congrégation spéciale . Jusqu'à présent, celle-ci ne s'est occupée que des jeunes filles, des femmes, qui, sauf la cécité, sont valides de corps et d'esprit, puis de quelques dames âgées, pensionnaires libres; mais son action est

susceptible de beaucoup s'étendre puisque , d'après ses constitutions, elle peut entreprendre, successivement et en proportion de ses ressources, toute œuvre tendant à l'amélioration physique, intellectuelle et morale des aveugles quels que soient leur âge, leur sexe et leur conduite. Elle pourrait donc avoir encore : école maternelle et enfantine pour les petits garçons de trois à neuf ans, atelier d'apprentissage, ouvroir, maison de famille pour les ouvrières, école-asile pour les arriérées et idiotes, asiles pour les vieillards des deux sexes. Pourquoi donc n'aurait-elle pas, en effet, des asiles spéciaux pour les vieux aveugles?

Actuellement, il y a en France s'occupant des aveugles : des Sœurs de la Sagesse, des Filles de la Charité, des Sœurs de Marie-Immaculée, clés Dominicaines de l'Immaculée-Gonception , des Sœurs de la Providence, des Sœurs de Saint- Charles, des Sœurs de Sainte -Marie, des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, de la Charité de Bourges, etc., etc. ; toutes se dévouent de leur mieux, mais il est certain qu'elles n'ont ni préparation, ni mission particulière. Au contraire, nos Sœurs de Saint-Paul sont naturellement et surnaturellement désignées ; elles ont, par leur vœu spécial, les grâces et, par leur situation même d'aveugles ou de clairvoyantes ayant dès le noviciat vécu avec les aveugles, toute facilité de s'approprier les connaissances techniques nécessaires.

Pour donner l'instruction aux enfants aveugles,

pour apprendre aux adultes les arcanes, le tour de main d'un métier, il est reconnu que ce sont les aveugles qui savent le mieux s'y prendre ; eh bien, des religieuses aveugles sont admirables pour cela. Mais à côté des professeurs, des contre-maîtresses, il faut des yeux pour surveiller certains détails qui peuvent échapper à l'aveugle ou qui la retiendraient trop de temps : les Sœurs clairvoyantes, dès le noviciat, mêlées, fondues avec les aveugles, y excellent. Aussi, sans qu'il y ait aucun monopole à demander ni à désirer — car, même dans les œuvres, les monopoles ne valent pas grand' chose, une certaine émulation est utile en tout ce qui est humain — il est probable que peu à peu et par le seul fait de la supériorité des résultats obtenus, quand la congrégation des Sœurs aveugles de Saint-Paul sera à même d'avoir plusieurs maisons, telle et telle congrégation qui ne s'occupent des aveugles qu'à titre exceptionnel et comme par surcroît s'en déchargeront volontiers.

Au demeurant, dès aujourd'hui, sans toucher à ce qui existe, combien n'y a-t-il pas déjeunes filles, de veuves, de femmes aveugles lâchement abandonnées par leur mari, de pauvres vieilles dont la vue est presque éteinte , qui traînent une vie misérable, frappant en vain à la porte des hospices? hospices ordinaires, toujours pleins, où elles n'entrent qu'après mille difficultés, une longue attente et où, parfois, elles se trouvent bien mal!...

Qu'on s'imagine donc ce que peuvent être l'arrivée et la vie d'une malheureuse aveugle, gauche, maladroite, entreprise — sa cécité étant récente — dans un milieu de femmes pour la plupart grossières et manquant de la plus primitive délicatesse de sentiments, population surveillée par une « surveillante fin de siècle » qui ne surveille rien du tout, ayant bien autre chose dans la tête.

Allez dans une de ces immenses salles d'hospice contenant plus de cent lits, où une pauvre aveugle se trouve comme perdue ! . . . Épiez-la , épiez ses compagnes, etsi vous en apercevez de bonnes, complaisantes à souhait, vous en verrez surtout de toujours prêtes à se moquer, à tourner en ridicule la malheureuse qu'elles ne nomment jamais que « l'aveugle ». Elles cherchent à lui jouer des tours et disent ensuite : « Oh! c'est encore Y aveugle qui se cogne, tant mieux! c'est bien fait ! . . . »

Et l'oisiveté?... Passer des jours, des jours et puis encore des jours, sans faire quoi que ce soit. .. En être réduit, comme certaines, pour se donner l'illusion d'une occupation, à enfoncer une épingle dans la couverture de son lit pour la retirer immédiatement et l'enfoncer de nouveau, cela pendant des heures... Et l'isolement, le sentiment d'abandon qui étreint le cœur lorsqu'on sent que ni aujourd'hui, ni demain, ni après, ni jamais, on ne sera quelque chose pour quelqu'un, que c'est

fini... qu'on jne sera plus qu'une unité, qu'une hospitalisée quelconque, un numéro pour des administrateurs... Eh bien, ces souffrances — je dirais volontiers ces tortures morales — pourraient être épargnées dans des hospices, dans des asiles spéciaux tenus par des Sœurs connaissant les aveugles. Plus de moqueries si pénibles sur la cécité, puisqu'on est entre aveugles; plus d'oisiveté, puisque les Sœurs sauraient organiser le travail et donner à chacune la tâche qui convient à ses pauvres facultés ; plus de sensation d'isolement, d'abandon, puisque, pour les bonnes Sœurs (Sœurs aveugles, Sœurs clairvoyantes), on serait quelque chose, quelqu'un ayant un passé, des aspirations, un avenir éternel : enfin on serait une âme et non un numéro de lit.

Et la congrégation ne pourrait-elle pas aussi soigner des vieillards aveugles, prenant en pitié ceux dont on a dit : « Malheur à l'infirme qui n'a que des cœurs d'homme et des mains d'homme autour de ses douleurs », se souvenant une fois de plus qu'elle a été fondée pour s'occuper de tout ce qui peut participer au soulagement de la cécité. Les filles de la Mère Saint-Paul deviendraient en quelque sorte « les Petites Sœurs des pauvres aveugles ».

Il est manifeste que dix, quinze maisons de Sœurs aveugles en France — et pourquoi, comme tant d'autres congrégations, celle-ci ne passeraitelle pas la frontière? — plusieurs à l'étranger :

Belgique, Suisse, Italie, Espagne, Canada, seraient promptement pleines de religieuses et de pensionnaires. Et les ressources ne manqueraient pas : des Sœurs aveugles tendant la main pour des enfants, des vieillards aveugles, par qui donc seraient-elles repoussées?...

Mais, après avoir vu que, parmi les congrégations vouées aux œuvres charitables, celle des Sœurs aveugles de Saint-Paul a sa place, qu'elle peut se décupler et qu'il est à souhaiter qu'elle se décuple, il reste à examiner — et peut-être est-ce parla que logiquement il eût falhi commencer — si, dans la société de l'avenir, le dévouement inspiré, soutenu par la religion continuera à trouver sa place , si les congrégations hospitalières doivent , demain comme hier, avoir une fonction sociale.

Il y a plusieurs catégories de gens qui ne croient pas à l'avenir social des congrégations ; d'abord les évolutionnistes qui, absolument radicaux, proscrivent les œuvres charitables, disant avec Herbert Spencer : « Si une philanthropie mal éclairée se met en travers de la loi bienfaisante de l'évolution, elle va rejeter les non-producteurs à la charge des producteurs, dégrader l'espèce et amasser comme à plaisir une réserve de souffrances pour les générations futures, de sorte que l'on peut se demander si la sotte phi-

lanthropie qui ne pense qu'à adoucir les maux indirects de l'avenir, ne produit pas au total une plus grande somme de misères que l'extrême égoïsme... La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, l'élimination des paresseux, cette poussée des forts qui met vde côté les faibles et en réduit un si grand nombre à la misère sont le résultat nécessaire d'une loi générale éclairée et bienfaisante : la loi de sélection naturelle (1). »

Viennent ensuite ceux qui pensent que l'humanité aura bientôt atteint un degré de perfectionnement suffisant pour que, en dehors de toute croyance métaphysique, les hommes comprennent les devoirs de solidarité qu'ils ont les uns envers les autres, et pour qu'en remplissant ces devoirs, ils éprouvent une satisfaction intime assez grande pour les y faire persévérer et les récompenser de leurs peines.

Les premiers étaient des matérialistes radicalement utilitaires, on vient de voir à quelles extrémités ils en arrivent, les seconds sont des idéologues.

(1) Certains même osent pousser la théorie jusqu'à ses dernières conséquences^; M. Lapouge, par exemple, qui a le triste courage de dire et d'écrire toute sa pensée, veut qu'on améliore l'humanité en aidant la race à éliminer le plus vite possible des sujets défectueux moralement ou physiquement — pour lui, c'est tout un — ; il souhaite donc la création de vastes asiles d'un nouveau genre où l'on attirerait les gens misérables, vicieux, dégénérés: ceux-ci sont nombreux, ces asiles seraient de véritables villes, on y favoriserait le vice en y multipliant les occasions de débauche de manière à hâter l'œuvre de la sélection naturelle.

Livré aux seuls motifs naturels, l'homme peut bien aimer et aider son semblable, mais s'il ne dépasse pas ce sentiment qui est presque un instinct, il ira rarement très loin dans la voie du dévouement. Ce sentiment naturel suffit pour empêcher de faire du mal et même pour incliner à faire certain bien, mais il ne peut suffire pour porter à se dévouer sans réserve dans les circonstances vraiment pénibles qui nous gênent intimement, nous imposent de réels et longs sacrifices. Pour en arriver à ce don de soi, il faut un motif transcendant : l'amour de Dieu portant à vouloir dépasser les préceptes évangéliques d'accord avec la droite nature et à obéir aux conseils qui, eux, dépassent cette nature.

Il y a ensuite les gens qui, plus pratiques, n'ont peut-être pas une confiance illimitée dans l'immolation de l'homme à l'homme simplement par esprit de solidarité, mais qui ne se résignant, à aucun prix, à laisser la religion et les religieux avoir de l'influence dans la société moderne et sachant très bien que là est encore la plus riche mine de dévouement, veulent se passer du dévouement, de la bonne volonté même, et tout demander à l'obligation delà loi, à l'impôt... Ce sont les sectaires qui prétendent bien aimer leurs semblables, mais qui certainement préfèrent encore leurs idées puisque, dans la pratique, ils sont prêts à sacrifier leurs semblables à leurs idées.

Il y a enfin les esprits timides, esprits « admi-

nistratifs » si communs en France, esprits latins qui, avant tout, aiment ce qui est uniforme, symétrique, parfaitement assuré , garanti par l'État, par une loi; ceux-là pensent que, seul, l'État est assez puissant, est assez riche, assez stable, assez ordonné, pour pouvoir satisfaire également sur tous les points du territoire aux modernes aspirations d'assistance (1).

Lorsque l'ami des pauvres est un « Monsieur Vincent » , un M. Le Prévost, une Jeanne Jugan ou une Mme Garnier, peu à peu et d'abord par ses ressources personnelles, il s'occupe de quelques malheureux, ne rêvant pas de transformer l'humanité, mais simplement de travailler pour sa modeste part à la moisson du Père qui est dans les cieux. Puis il cherche des frères, des sœurs pour s'associer à son labeur, et une petite congrégation se crée qui, avec les années et la bénédiction de Dieu, se développe, s'occupe de beaucoup de misères, sans prétendre cependant les embrasser toutes , et fait un bien réel.

(1) Un Directeur d'oeuvres charitables rapporte comme il suit les paroles d'un fonctionnaire de l'Assistance publique : « A quoi servent tous vos efforts? disait récemment un inspecteur très dévoué à notre cause; ne pouvons- nous pas faire tout ce que vous faites? Vous êtes pauvres, et nous sommes riches, vous vous heurtez à mille difficultés parce qu'on vous connaît à peine, on connaît toujours l'administration. Vous êtes zélés et enthousiastes aujourd'hui, mais l'avenir de vos œuvres exige que vous ayez des successeurs animés du même esprit. Or, vous êtes condamnés à mourir et l'administration ne meurt pas. L'administration a sur vous des avantages incontestables, et je ne vois pas les avantages que vous avez sur elle. »

Mais, quand cet ami des malheureux prend le nom de philanthrope, il rêve immédiatement d'agir sur la totalité de la classe de misérables qui l'intéresse spécialement ; il s'adresse à l'État et présente au Parlement un projet de loi qui prendra son nom et le rendra célèbre, si tant est qu'il y ait grande célébrité à donner son nom à un règlement aussi contingent, parfois aussi éphémère qu'une loi.

Et, pour le dire en passant, il faut, à notre époque, une foi bien robuste en l'État pour avoir cette confiance, ce culte qui, chez certains, confine à une véritable superstition ; il semble que toutes les questions d'assistance doivent être résolues par l'État, que l'État a des remèdes pour toutes les misères, que l'argent fait tout...

Mais qu'est-ce donc qu'une loi, qu'un règlement, si, par l'action personnelle, on n'entraîne pas les volontés, on ne transforme pas les moeurs? Une loi, si bien combinée qu'elle soit, n'est jamais qu'un mécanisme, elle ne suffit pas : il faut des hommes , et un règlement, si bien conçu qu'il soit, n'a jamais fait un homme ; la règle est peu de chose sans l'obligation morale, sans la volonté intime pour chacun de s'y conformer; un effort intérieur qui excède toute puissance législative est ici nécessaire.

En résumé, le dévouement gratuit et total de quelques-uns au soulagement des faibles est-il vraiment nécessaire au bien de l'humanité? Les positivistes ne le pensent pas. Ils prétendent que c'était la terreur de l'enfer qui, autrefois, produisait les grands dévouements, les larges aumônes, mais que cette terreur devant « s'évanouir au progrès des lumières », aumônes et dévouements tariront et qu'il faut maintenant recourir à la contrainte, c'est-à-dire à la loi, afin d'obtenir les ressources nécessaires pour dédommager ceux qui font leur carrière de s'occuper des malheureux. « La société moderne ne peut pas, ne doit pas s'en rapporter à la bonne volonté de quelques ascètes plus ou moins déséquilibrés pour élever les orphelins, soigner les malades, les infirmes, les vieillards. »

L'Église, au contraire, a confiance en la liberté humaine ; elle croit que le dévouement de quelques-uns à tous sera toujours possible, sera toujours nécessaire. Elle dit donc à ceux qui non contents d'observer les préceptes évangéliques veulent encore obéir aux conseils, à ceux qui ont la sainte ambition d'aller jusqu'au bout d'euxmêmes dans le don de soi à leurs frères, elle leur dit: « Présentez-vous »...et sachant que pour passer de la bonté naturelle au don total de soi-

même, il faut une aide surnaturelle, elle met toutes ses grâces spirituelles à la disposition de ces vaillants.

Puis, s'adressant à tous les chrétiens, elle ajoute : « Aimer son prochain comme soi-même n'est pas un conseil facultatif mais un précepte ; vous êtes donc tenus à donner non pas de votre nécessaire mais de votre superflu » ; elle tend la main, et c'est tout... C'est tout, et jadis, sous forme de vignes, de prés, d'étangs ou de forêts, comme de mesures de blé, d'huile ou de vin; aujourd'hui, en écus de cinq francs comme en gros sous ou en billets de banque, les millions sont toujours arrivés et arriveront toujours.

Dans la vie sociale, il faut bien en prendre son parti, tout ne peut pas être réglé d'avance par des lois, des conventions fixes ne laissant point place à la bonne volonté, au dévouement des uns, à la reconnaissance des autres. Parvenues à l'âge adulte, les sociétés, comme certains hommes, sont grisées par leur force, leur savoir, leur succès; ces hommes ne veulent rien devoir à personne, surtout aux vivants, aux parents, aux gens qui sont très près d'eux, et auxquels ils s'estiment bien supérieurs par leur intelligence, par 1 eur science ; de même , dans nos sociétés modernes , on veut que tout soit réglementé, tarifé, rétribué, s'imaginant ainsi pouvoir échapper à la servitude de la reconnaissance... Pauvres savants qui ne savent pas que, s'il y a un peu de bonheur

dans la vie, c'est à tout donner, à tout recevoir!

Puis, avec les idées, les théories d'en haut, il y a aussi, je le sais, les poussées d'en bas: le pauvre, teinté, grisé d'idées prétendues démocratiques, ne veut plus de la charité individuelle qui oblige à une reconnaissance personnelle. Il veut être aidé par la collectivité, par l'État, simaginant ainsi rester plus indépendant.

Eh bien, l'assistance de l'État, toujours coûteuse, souvent mal faite , ne donne pas des résultats proportionnés aux dépenses. Celle des œuvres, des sociétés charitables, tout en ménageant les susceptibilités des pauvres, fait produire beaucoup plus à l'argent des riches ; elle est donc préférable, elle a donc forcément sa place et ne peut avoir de meilleurs agents que les congrégations religieuses. Ce n'est pas que je partage absolument les idées de certaines personnes dévouées aux œuvres, si dévouées même qu'elles voient et cherchent dans les œuvres de charité le remède à toutes les misères sociales, et trouveraient normal que, dans une ville de 50.000 habitants, il y ait 1.000 places d'orphelinats, d'hôpitaux ou d'hospices. Non, certes, mon idéal serait bien plutôt une société où la famille fortement constituée ne fût pas à la merci d'un chômage, d'une maladie et même de la mort prématurée du père ou de la mère, parce que plusieurs rejetons de la souche vivant ensemble, au même foyer, peuvent résister à un malheur, éle^

ver un orphelin, soigner un malade, conserver un vieillard; une société où le patronat des familles riches à l'égard des pauvres s'exercerait patriarcalement, simplement et comme de soi. Mais tout cela, c'est un idéal; dans la réalité actuelle, il faut que beaucoup de personnes s'occupent spécialement des malheureux.

Donc, les congrégations religieuses sont encore, seront peut-être toujours nécessaires aux sociétés. Et je n'ai pas parlé de l'utilité de fécondation, de prière, réserves que nos esprits inattentifs sont peu disposés à admettre, ne considérant pas, ne comprenant pas que la source cachée dans la montagne est aussi utile que la fontaine jaillissante sur la place publique, puisque celle-ci est alimentée par celle-là.

Enfin, qui donc aux heures de grandes angoisses, surtout ressenties dans l'isolement, qui donc n'a pensé, sans éprouver le soulagement qu'apporte une lueur d'espérance, qu'au moment où il est torturé, des âmes saintes, des âmes candides, des religieuses, des enfants, sans le connaître, prient pour lui?...

Elles prient pour lui, parce que, fidèles à la vieille, à la belle tradition monastique, elles ont soin de demander chaque soir au Seigneur de prendre en pitié « les voyageurs, les malades, les agonisants » .

Au début des sociétés modernes, les ordres re-

ligieux ont fait naître, ont maintenu la civilisation : seuls, je crois, les esprits prévenus contestent leur utilité passée. Aujourd'hui que la civilisation avancée, la facilité des communications, la sécurité matérielle, l'impatience d'indépendance, de bien-être, et tant d'autres causes matérielles ou morales ont disjoint la famille, que les individus et non les familles sont considérés comme unités sociales, dans bien des occasions, l'individu se trouve désemparé parce que l'homme n'est pas fait pour vivre seul, pour se suffire à lui-même. Aux deux extrémités de sa vie, il a besoin de secours, de soins.

L'individu a voulu se libérer de ce que la famille avait d'assujettissant, de gênant : soit... mais il faut alors que des collectivités artificielles remplacent la collectivité naturelle et qui peut mieux y réussir que celles soutenues par la foi?

Des religieux s'occupant des pauvres, des faibles, des malades par vocation, par amour, le feront toujours mieux que des salariés quelque honnêtes qu'ils soient. Sans doute, l'homme est toujours homme, toujours faible, et même des religieux, dans un de ces moments où la nature l'emporte, peuvent s'oublier jusqu'à avoir des paroles dures pour ceux qu'ils soignent et qui sont par fois exigeants, irascibles, peu reconnais-

sants : « Ah ! il faut bien que ce soit pour l'amour de Dieu qu'on s'occupe de vous ! . . . » Assurément c'est peu charitable de parler ainsi, mais d'abord c'est rare; puis n'est-ce pas encore mieux que d'entendre dire aux laïques : « 11 faut bien être obligé de gagner sa vie pour rester avec vous î . . »

Non, les religieux ne peuvent être remplacés avantageusement par des laïques, si dévoués qu'ils soient (1). Et d'abord, le célibat, comment l'avoir en dehors de la vie religieuse, et comment ne pas l'avoir sans perdre avec lui l'indépendance qu'il assure? Qu'on se rappelle dans Brand, le beau drame d'Ibsen, la scène du petit jardin du presbytère, sous la rafale glacée, scène si poignante, si vraie, si humaine, où le malheureux missionnaire luthérien se trouve placé entre cette terrible alternative de sacrifier son devoir de père et d'époux ou son devoir de ministre de la religion... Il y a, en outre, la confiance, la sécurité pour ceux qui ont recours à vous.

Ne voit-on pas souvent dans le monde charitable des personnes qui, après être restées célibataires quelques années et s'être occupées entièrement d'une œuvre, se marient, un jour,

(1) Le Docteur Després, dans un de ses discours au Conseil municipal de Paris, s'exprimait ainsi : « Je ne viens donc pas dire que les religieuses ont le monopole du dévouement, non, mais ce que je soutiens, c'est qu'elles en ont seules les moyens. » {Les "Sœurs hospitalières, discours du 24 novembre 1885.) Effectivement, seuls, des religieux se conformeront à la parole de saint Paul à Timothée : « Ayant donc la nourriture et le vêtement, sachons nous en contenter. »

disant : « Rien ne sera changé à ma vie , au contraire, nous serons deux, là où j'étais seul, et l'œuvre y gagnera. » Illusion presque toujours : les enfants, les maladies, le besoin d'argent — toutes choses auxquelles on ne saurait se dérober — prennent , et avec entière légitimité , la meilleure partie des forces. En effet, c'est déjà une œuvre suffisamment absorbante, la meilleure et la première des œuvres, pour un père, une mère de famille que de remplir tous ses devoirs : on ne peut plus donner aux autres que le superflu de son temps comme celui de son cœur et celui de sa bourse ; or, les œuvres ne vivent pas seulement de superflu, il faut leur donner plus que cela, il faut pouvoir se donner soi-même jusqu'au vif de son être.

D'autre part, le célibat laïque entraîne presque toujours l'isolement où l'homme s'étiole : « Malheur à celui qui est seul »; et pour être deux, pour être plusieurs, pour s'entendre, pour s'unir et rester unis, pour n'avoir qu'une volonté, condition nécessaire des actions étendues et durables, il faut un lien très fort, un lien religieux, rien de moins. Ce lien peut ne pas être apparent, il peut être indépendant du costume, d'engagements de longue durée; de nos jours, il s'est créé plusieurs congrégations de ce genre et, bien qu'elles ne soient pas aperçues du vulgaire, elles existent comme congrégations, il y a un lien religieux, ce ne sont pas des sociétés laïques.

Une autre raison milite en faveur des religieuses : en dernière analyse, les questions sociales sont surtout des questions morales; le vrai remède, le vrai préventif de la misère, c'est l'observance de la loi morale, du Décalogue; or l'expérience — la « leçon de choses » — commence à être faite ; on voit que, seule, une religion positive, le christianisme, est capable d'assurer cette observance. Et qui donc mieux qu'un religieux peut parvenir à faire connaître et pratiquer le Décalogue? Et comme tout en ce monde s'harmonise, il se trouve que le progrès de l'individualisme qui donne une nouvelle et indéniable utilité aux congrégations religieuses assure, pour ce qui est des causes naturelles, un grand nombre de vocations, il y dispose, tout au moins : beaucoup de jeunes filles peu inclinées au mariage sentent que, si elles ne se marient pas, elles n'auront point de foyer, point d'intérieur, point de vie commune, laquelle, tout en ayant ses inconvénients, apporte sa sauvegarde, sa sécurité; et n'ayant plus la famille du cœur, elles cherchent celle de l'âme.

Ici encore, le même mouvement, la même tendance qui produit le besoin produit aussi le moyen d'atténuer le mal... Dieu en soit loué!

Les congrégations religieuses ne sont donc pas près de disparaître et les vrais amis des pauvres doivent, quand bien même ils n'auraient aucun sentiment religieux, se réjouir de leur prospé-

rite. S'ils mettent les pauvres au-dessus de leurs théories sociales ou religieuses, ils reconnaîtront que nul n'est mieux placé pour s'occuper des malheureux que celui qui ayant volontairement renoncé à tout ce qu'on appelle « bonheur de la vie » n'y a plus d'autre intérêt que ces malheureux mêmes.

Pour nous autres, catholiques, il nous faudrait être singulièrement indifférents au bien de l'Église ou peu perspicaces pour ne pas nous intéresser au développement des congrégations consacrées aux œuvres charitables. En effet, une des meilleures réponses à faire aux adversaires de l'Église, c'est l'exposé du soulagement qu'elle procure aux maux du corps, à défaut de pouvoir faire admettre de prime abord le bien qu'elle fait aux âmes.

Mme Swetchine disait : « Je ne reconnais aux catholiques qu'un seul droit, c'est celui de faire mieux que les autres. » Ce droit est même un devoir à une époque où l'on discute tout, où l'on ne veut tenir compte que de l'expérimentation.

En voyant les catholiques agir mieux, faire le bien avec plus de persévérance que les autres; en voyant l'Église produire plus de fruits de soulagement qu'aucune autre société d'esprits ou d'âmes, ne sera-t-il pas difficile de se refuser à admettre qu'il y a en elle un principe, un soutien absolument transcendant? En tout, on veut des « leçons de choses » : il ne suffit plus, pour

être suivi et compris , de s'adresser seulement à l'esprit et au raisonnement, il faut aussi parier aux sens, aux yeux; on illustre tout aujourd'hui, on veut des reproductions, des plans, des graphiques dans tel ouvrage où autrefois on n'aurait jamais eu l'idée d'introduire quoi que ce soit hors texte; eh bien, les œuvres de charité inspirées, soutenues par la foi sont en quelque manière les pièces à l'appui, les illustrations de l'apologétique religieuse. D'ailleurs, Notre-Seigneur, disait : « Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père et que mon Père est en moi? Croyez-le au moins à cause des œuvres que je fais (1). »

Ayons donc confiance : la congrégation des Sœurs aveugles de Saint-Paul a de l'avenir. Jusqu'ici, son développement a été très lent, faute, je l'ai déjà dit, de novices clairvoyantes. Gomment celles-ci auraient-elles pu venir, puisque la congrégation était presque inconnue ? Travaillons à la faire connaître et, Dieu aidant, les postulantes afflueront au noviciat.

Ne sont-elles pas « légion » les jeunes filles qui cherchent autre chose que les banales satisfactions de la vie? qui sentent que l'entier développement de notre âme et des âmes qui nous

(t) Saint Jean, ch. xiv.

sont confiées est la seule chose vraiment passionnante, la seule rendant la vie digne d être vécue? Ne sont-ils pas plus nombreux que le vulgaire ne le croit les cœurs de vingt ans ne sachant pas, ne pouvant pas prendre la part de biens à eux échue, sans être poursuivis et comme hantés par la vision de ceux qui manquent presque de tout? Or, à cette obsession, il n'est qu'un remède : se dévouer sans réserve, se donner totalement, volonté, cœur, biens, afin d'atténuer autant qu'il est en son pouvoir l'inégalité de la souffrance humaine...

Il faut que parmi ces « appelées », quelquesunes prennent le chemin du couvent de la Mère Bergunion; elles y sont espérées, elles y seront reçues avec joie. Et, au dehors, il y a nombre de pieuses jeunes filles aveugles ayant la vocation religieuse, attendant avec anxiété qu'on leur annonce l'entrée au couvent de la postulante clairvoyante qui doit ouvrir pour elles la porte de cette « terre promise » du noviciat, puisqu'une aveugle ne peut être admise à prendre le voile que si une clairvoyante le prend en même temps.

Vous qui êtes dans votre vocation et qui peutêtre avez connu autrefois ce qu'il en coûte de ne pouvoir répondre à l'appel qui nous suit partout, partout... aussi bien dans les réunions les plus doucement intimes, dans les foules les plus bruyamment entraînantes que dans la solitude de la chambre la mieux close; vous qui savez ce

qu'est la nostalgie du lieu où l'on a toute sa pensée, où il semble que la vie aura son vrai but, sa vraie signification, où l'on sent que le cœur habite déjà; vous qui savez comment on aime tout ce qui vient de ce rivage idéal, tout ce qui en parle, comment, avec envie, on entend, on écoute partir tout ce qui s'y rend... nostalgie qui fait que dans la maison paternelle, même, on se sent en exil... vous comprenez, n'est-il pas vrai? la souffrance bien réelle quoique toute psychologique de l'aveugle qui ne peut suivre sa vocation, parce que la cécité, les circonstances l'obligent à vivre presque en égoïste, alors qu'elle aspire à se donner tout entière...

Ceux qui, au contraire, n'ont pas de vocation, n'ont jamais su ce que c'est que d'avoir au cœur une grande admiration, un grand enthousiasme, un profond désir de se donner dans toute la générosité de ses vingt ans, à quelqu'un ou à quelque chose, à un être ou à une idée qu'on aime infiniment plus que soi souriront peut-être de tout cela en disant : chimère!...

Eh bien! ils ne doivent pas sourire... S'ils ne comprerment pas, qu'ils se taisent, car ce désir est très haut, très bienfaisant; la vie se trouve absolument transformée par la poésie, le souffle qu'y met le détachement de soi. Et s'il en est ainsi pour le don de soi à des choses belles, grandes, sans doute, mais finies, qu'est-ce donc lorsque c'est à Dieu qu'on s'est donné ! . .-.

Pour une jeune fille clairvoyante éprise de Notre-Seigneur, n'est-il pas ravissant de savoir que de son entrée au noviciat dépend celle d'une postulante aveugle qui, depuis plusieurs années, et avec quelle ardeur!... aspire à « réaliser sa vocation », à pénétrer en cette « terre promise » !...

Arrivé au terme de ce travail que les circonstances, les exigences de la vie essentiellement active où je suis engagé ne me permettent pas de faire ce qu'il faudrait qu'il fût, puissé-je avoir été suivi par quelques lecteurs; puissent-ils garder de l'OEuvre de la Mère Saint-Paul et de l'abbé Juge un souvenir fidèle; puisse-t-il parmi eux s'en trouver qui sachent parler aux jeunes filles de ce cher couvent comme j'aurais tant désiré savoir en parler moi-même, afin de le faire aimer comme je l'aime... Je voudrais tant attirer des âmes dans ce lieu de paix et de dévouement ! Je serais si heureux que, grâce à ce livre, quelque jeune fille amoureuse de consacrer sa vie uniquement à Dieu, de devenir épouse mystique de Notre- Seigneur, servante des malheureux, veuille dire au jour béni de sa profession : « Je me donne au Seigneur Jésus et aux aveugles pour jamais. »

Introduction. .

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