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CHAPITRE IV

Les impressions bien plus que les raisonnements dominent la vie; et parmi les impressions, celles qui viennent par les yeux, je l'ai déjà fait observer, priment les autres. C'est pour* quoi, sans examiner si la cécité est réellement la plus cruelle des infirmités, on la redoute plus que toute autre, peut-être parce qu'on ne peut la cacher et qu'elle semble isoler complètement du monde extérieur. La terreur de devenir aveugle donnela terreur de fréquenter, de rencontrer même des aveugles. On se doute bien qu'il estplus douloureux encore d'habiter avec des fous, des idiots, ou simplement avec des malades frappés à mort par une de ces maladies qui ne pardonnent point. Mais le regard cherche tellement le regard qu'au premier aspect tout paraît mort lorsqu'on ne voit pas devant soi des yeux ouverts et animés, et que rien ne semble triste comme un groupe de visages d'aveugles.

Il parait que, pour les personnes qui n'ont ja-

mais fréquenté des aveugles, la pensée d'aller vivre avec eux est vraiment effrayante. Il leur semble qu'elles vont habiter un monde extraordinaire, composé d'ombres lamentables, dont les idées, le langage sont à part, monde où Ton doit éprouver de grandes difficultés, où il faut un dévouement de tous les instants pour mettre sans cesse à la portée de ces pauvres victimes ce qui leur est nécessaire. On se l'imagine tellement, que c'est ce désir d'immolation complète à la cécité qui tente certaines âmes éprises de sacrifice et les conduit parmi les filles de la Mère Bergunion. Elles sont toutes surprises ensuite d'être, elles, clairvoyantes, quelquefois aidées et servies par des aveugles, ou d'entendre, par exemple, une Sœur aveugle faire la lecture au réfectoire.

Mais si le contact, la vie avec les Sœurs aveugles — aveugles choisies — • n'est point ce qu'on croit, ne reste-t-ilpas les pensionnaires? — Certes l'abnégation de soi-même, le dévouement complet au devoir, à la tâche assignée, sont choses nécessaires partout et je ne prétends pas que les Sœurs clairvoyantes, à Saint-Paul, n'aient lieu de pratiquer ces vertus admirables. Je prétends seulement que nécessaires, là, comme ailleurs, ces vertus n'y sont pas, du fait de la cécité, mises à une aussi rude épreuve qu'on se l'imagine.

En effet, si, des généralités, nous descendons

aux détails, nous verrons qu'en tout ce qui concerne la vie matérielle, les Sœurs cuisinières, lingères, économes, portières ou quêteuses ont besoin, pour faire la soupe, blanchir ou raccommoder le linge, aligner des additions, évincer des importuns, gravir les étages de la clientèle charitable, d'un dévouement égal mais non supérieur à celui des religieuses qui remplissent pareil emploi dans des orphelinats ou asiles de clairvoyants.

— Bien, me dira-t-on; mais que faites- vous des rapports personnels avec les aveugles?... C'est cela qui exige abnégation et patience!... Les aveugles n'ont-elles pas le caractère particulièrement difficile, le cœur aigri, l'âme troublée?

— Il faut distinguer entre deux genres d'aveugles : ceux de naissance ou d'enfance, ceux qui ont perdu la vue dans la force de l'âge. Chez les jeunes aveugles, on rencontre les diversités et Les difficultés de caractère qu'on trouve chez tous les enfants. Les facteurs tels que l'atavisme, la santé, l'éducation première, le contact avec les enfants du même âge influent plus sur la formation du caractère que la cécité en soi. En effet, celle-ci, lorsqu'elle vient avant l'adolescence, affecte ordinairement peu le moral ; plus tard, c'est bien différent : on a des projets d'avenir, des espérances, des habitudes de vie auxquels il faut brusquement renoncer. Il est rare qu'on

en prenne immédiatement son parti; presque toujours on a plusieurs années de lutte et aussi de découragement fort pénibles, on est désorienté de toutes manières; l'épreuve morale est rude, elle peut notablement modifier le caractère.

L'asile béni de Saint-Paul étant ouvert à ces âmes désemparées, auprès d'elles, en vérité, il y a tout un ministère à remplir, ministère plein de tact, de délicatesse, d'amour.

Il faut lutter contre le découragement qui assaille les nouvelles aveugles. Elles ne veulent pas faire effort pour suppléer à la vue, parce qu'elles espèrent toujours la recouvrer et trouvent trop difficile d'agir sans elle. Puis on ressent comme une sorte d'humiliation, de honte à s'avouer aveugle; on éprouve très vivement, trop vivement même, le sentiment d'une infériorité, d'une dépendance dont, en somme, on souffre soi plus que les autres n'en souffrent, qui peut bien attrister mais qui ne devrait pas humilier.

On répugne à entrer dans une maison d'aveugles, il semble que ce sera la consommation et même l'aggravation de la cécité, alors que cela en est le meilleur remède , c'est-à-dire la meilleure manière d'apprendre à la vaincre. Et, en effet, se trouver dans une maison où il n'y a que des aveugles atténue bien le sentiment d'infériorité qu'on éprouve et qui fait tant souffrir Tamour-propre ; ensuite le contact d'aveugles accomplissant aisément nombre de choses

dont on se croyait incapable donne confiance, et on se reprend à la vie qui apparaît possible encore. Ces victimes récentes de la cécité ne franchissent qu'avec infiniment d'appréhension le seuil du couvent de la rue Denfert et, pendant les premières semaines, surtout, on peut pleinement se dévouer auprès d'elles. Auprès des enfants, nous l'avons vu en parlant des classes, il y a aussi beaucoup à faire pour leur enseigner une foule de choses que les clairvoyantes du même âge apprennent presque seules, sans efforts et sans leçons. Souvent ces enfants ont été très négligées dans leur famille et il faut patiemment leur enseigner tout, jusqu'aux choses les plus humbles de la vie ; mais cela n'incombe qu'à un petit nombre de religieuses.

Il y a plusieurs manières d'entourer de soins les aveugles jeunes ou vieux; si toutes les manières sont louables par l'intention qui les inspire, plusieurs ne laissent pas d'être critiquables à cause des résultats qu'elles produisent.

Certaines personnes s'imaginent que lorsqu'on vit avec des aveugles le mieux est de tout faire pour eux en ne leur laissant pas l'initiative — la peine, si l'on veut — d'un seul mouvement : c'est une grave erreur, parce que, de la sorte, il n'y a presque aucun perfectionnement possible et, vou-

lant toujours servir l'aveugle, on Y asservit à perpétuité. D'autres personnes, plus ingénieuses, pensent que la délicatesse raffinée , à l'égard des aveugles, consiste à mettre, à glisse?" à leur portée, sans qu'ils s'en doutent, ce qu'ils cherchent ou vont chercher, ce dont ils ont ou vont avoir besoin, afin de « leur donner l'illusion qu'ils l'ont trouvé par eux-mêmes ». Cette prévenance est plus touchante qu'éclairée, d'abord parce que si l'aveugle ne voit pas, il entend, et plus d'une fois s'apercevra de la charitable supercherie ; or rien n'est pénible comme de sentir qu'on vous trompe, même dans une intention extrêmement bienveillante, et qu'on vous trompe en usant de votre infirmité; c'est, pour ainsi dire, vous traiter en enfant, en dégénéré et, voulant vous faire oublier cette infirmité, il se trouve qu'on vous la rappelle précisément par le point le plus sensible. Ensuite, en agissant de la sorte, on ne vous habitue pas, on ne vous apprend pas à savoir où sont les choses et à les trouver par vous-même. Non, tout cela n'est pas la véritable prévenance; le dévouement éclairé, vraiment efficace, consiste, je l'ai déjà dit, à rendre l'aveugle capable d'agir par lui-même dans le plus de cas possible. Pour y arriver, il faut le guider, l'aider avec beaucoup de complaisance et de patience, aussi souvent, aussi longtemps qu'il est réellement utile : mais pas au delà. A l'égard des aveugles, la véritable préve-

LES SOEURS AVEUCLES.

nance consiste donc à avoir beaucoup d'ordre, à toujours remettre meubles et objets aux mêmes places, à ne jamais laisser d'obstacles imprévus sur le passage : les portes entrouvertes, les ustensiles de ménage tels que balais, brocs, seaux oubliés au milieu d'un couloir, d'un escalier sont les pires ennemis de la circulation pour l'aveugle, parce que rien ne lui révèle le tranchant de la porte contre lequel il arrive bravement, ni la présence de ce seau laissé au milieu de l'escalier et qu'il peut culbuter en culbutant lui-même. En résumé, il faut toujours prêter de très bonne grâce l'aide de ses yeux chaque fois que l'aveugle en a besoin, mais lui apprendre à s'en passer le plus souvent possible. Vous êtes dans une pièce avec un aveugle, vous voyez qu'il cherche un objet dont il ne sait pas la place ou qui a été déplacé : le mieux est, sans vous déranger, d'indiquer où est l'objet cherché, fût-il un peu difficile à trouver; d'abord, parce que l'aveugle sera bien aise d'avoir réussi dans sa recherche, puis, parce qu'une autre fois il trouvera plus facilement.

La vraie charité du riche à l'égard du pauvre, a-t-on dit, est de le mettre en état de se suffire à lui-même; c'est très juste, et la vraie obligeance du clairvoyant, qui est un riche aussi à l'égard de l'aveugle, est de lui apprendre à se passer de son aide , non par égoïsme de sa part ni pour flatter Tamour-propre de l'aveugle, mais parce qu'étant

donné que c'est un mal d'être privé de la vue, c'est manifestement un bien d'apprendre à, la suppléer chaque fois que c'est possible. Parmi les Sœurs voyantes, il en est qui excellent en cet art; telle était la chère Sœur Marie-Madeleine, une des martyres, on s'en souvient, du 4 mai 1897. Par tradition, par observation personnelle et aussi par grâce d'état, puisqu'aux trois vœux accoutumés les religieuses de Saint-Paul ajoutent celui de se consacrer aux aveugles, elle réussissait merveilleusement dans cette mission charitable et intelligemment pratique d'initier les nouvelles aveugles à la vie d'aveugles indépendantes.

Les personnes qui ont une grande habitude des aveugles arrivent à oublier leur cécité, les laissant aller, venir, agir, sans se précipiter à leur secours chaque fois qu'ils ne se dirigent pas droit vers la chaise voulue.

On finit par comprendre que l'aveugle, dans certains cas, trouve avantage à procéder autrement que le clairvoyant, et que pour lui la ligne droite n'est pas toujours le plus court chemin ; souvent, c'est en faisant un détour où il s'est trouvé un point de repère qu'il est le plus sûr d'arriver au but; je l'ai d'ailleurs largement expliqué en parlant de l'orientation.

Près des aveugles, comme ailleurs, l'empressement maladroit peut devenir plus gênant et incommode que ne le serait une nonchalante abstention.

Au premier âge de la congrégation, on réunissait à part les Sœurs clairvoyantes et les Sœurs aveugles, afin d'exhorter les unes à la complaisance, les autres à la gratitude ; maintenant, tout cela va de soi, il n'y a plus juxtaposition , il y a fusion entre les deux éléments.

Sœurs aveugles et Sœurs clairvoyantes, toutes se considèrent comme Sœurs de Saint-Paul : cela suffit, et si dans un couvent les préférences, les affections particulières étaient permises, ce serait très souvent entre Sœur clairvoyante et Sœur aveugle qu'on les trouverait. Le 25 janvier et le 24 octobre, toutes les religieuses sont en joie : le jour de la conversion de saint Paul, les clairvoyantes fêtent leurs Sœurs aveugles, et le jour de saint Raphaël, les aveugles fêtent leurs Sœurs clairvoyantes.

Il serait donc faux de s'imaginer, dans la Communauté, les Sœurs clairvoyantes comme des « Marthes » remplissant tous les offices actifs, tandis que les Sœurs aveugles, nouvelles « Maries », sans cesse agenouillées au pied du tabernacle, prendraient « la meilleure part ». Non, les parts ne sont pas ainsi délimitées par une chose toute physique : telle clairvoyante peut avoir l'âme plus contemplative que telle aveugle. C'est l'appel intérieur de Notre-Seigneur qui fait les « Maries » et non un sens corporel de plus ou de moins. Les tâches sont réparties, divisées d'après les aptitudes et

facultés de chacune ; il en incombe aux aveugles de très importantes, tel l'enseignement de la musique et de certaines branches intellectuelles, l'apprentissage de la brosserie, l'imprimerie, etc. Si l'on parcourt les annales de la Communauté, on voit des fonctions d'ordre encore bien plus délicat dévolues à des religieuses aveugles : telle une certaine Sœur Marie-Amélie qui, pendant que la famille religieuse se trouvait forcément partagée entre Bourg-la-Reine et Paris, avait la direction du premier de ces groupes; Sœur Marie-Dosithée, économe, qui, devenue tout à fait aveugle, continuait à exercer excellemment son emploi, aidée seulement pour la partie matérielle des écritures par une jeune novice, mais c'était bien elle, c'était sa tête qui dirigeait tout l'économat.

L'opinion commune s'exagère la peine et le mérite qu'il y a à vivre avec les aveugles ; mais il ne m'appartient pas, à moi, d'insister sur cette exagération. Je serais désolé qu'on vit chez moi le désir de rabaisser mesquinement les clairvoyants pour exalter les aveugles. J'ai seulement voulu donner une idée juste des choses, et voici les paroles d'une clairvoyante, professeur dans une école d'aveugles, aune institutrice -infirmière de Bicêtre : « On parle toujours de notre dévouement, mais vraiment il n'est rien auprès du vôtre !.. » disait-elle, en visitant la section de l'hospice-école consacrée aux enfants idiots, gâteux,

épileptiques de cet établissement. De fait, je ne sais rien de lamentable comme cette navrante réunion des infirmités de l'esprit et du corps : enfants n'ayant presque que la vie animale, chez lesquels l'âme est absolument engourdie. Mais ce n'est pas parce que les Sœurs clairvoyantes n'ont point à s'occuper des aveugles de la manière dont une infirmière s'occupe d'un malade, d'un bébé, toujours, en tout et partout, que le dévouement est amoindri, qu'il doit exercer moins d'attrait, de prestige sur les âmes amoureuses de sacrifice. Depuis quand le dévouement se jauge-t-il uniquement à la difficulté, à l'horreur de la tâche? Ne peut-on se donner de toute son âme, se dévouer de la manière la plus admirable dans une mission relativement facile, par exemple, dans l'éducation d'enfants bien doués, charmants, et demeurer mercenaire, garder l'amour, la recherche de soi, tout en s'occupant de pauvres êtres absolument disgraciés?

Il n'appartient qu'à Dieu de discerner la part de mérite qui revient à chacun; quant à nous, sachons qu'à Saint-Paul il y a, pour les clairvoyantes et pour les aveugles, beaucoup de bien à faire, beaucoup à se donner, qu'on y est sollicité d'aller « jusqu'au bout de soi-même »... Cela suffit, n'est -il pas vrai? aux âmes éprises de dévouement.

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