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Soirées a Corbeil

Oui, ma bonne mère, oui, vous aviez raison, cent fois raison: et, tous les jours de ma vie, je bénirai les événements, plus sages que votre révoltée Joséphine, d'avoir justifié vos prévisions en éclairant mon inexpérience. Brûlez ma lettre, ou cachezla daus les entrailles de la terrej car il faut que vous reveniez, mais tout de suite , mais sans perdre une seule minute, pour

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être à l'avenir mon ange gardien , mon conseil, ma seule amie. Ma seule amie, entendez-vous !... Dans le journal de ma correspondance, cette page ne doit pas figurer. Méfions-nous de la curiosité démon mari. Je ne sais comment aborder le récit que je vais vous faire ; ce récit doit rester enseveli dans votre sein. Excusez le désordre de la joie , dans le style d'une enfant que vous avez laissée en proie aux tortures de la jalousie , et qui vous rappelle pour vous répéter mille fois les confidences de son bonheur.

A quel démon votre éloignement me livrait ! j'en tremble encore. Malgré l'autorité de vos discours, malgré le serment que vous m'aviez arraché en essuyant mes larmes, à chaque insta^it , je vous le jure , mes chagrins étaient sur le point d'éclater lorsque je voyais Auguste, dominé de plus en plus par une inclination dont il ne

s'imaginait pas que j'étudiais douloureusement les moindres symptômes, rêver sans cesse aux moyens de me donner le change, recourir à mille ruses pour épaissir un bandeau sur met» yeux, et souvent, avec une témérité qui m'épouvantait pour lui-même , se servir de moi comme d'un chaperon pour dérouter les conjectures et la pénétration des gens admis dans notre ' intimité. Certainement, fasciné comme il l'était par cette passion, un éclat imprudent aurait tout perdu. L'essentiel , et je Tavoue aujourd'hui, ma mère, était moins d'apporter un obstacle à son infidélité que de ne pas mêler à notre avenir le ressentiment d'une explication. Le silence a plus d'autorité que les reproches. Les reproches enveniment tout. Tôt ou tard l'amour-propre d'Auguste se serait fait une loi de prendre une revanche contre ma triste victoire, et j'aurai tout perdu pour avoir

voulu tout conserver. C'est que la main qui nous arrache le masque ne peut plus tomber dans notre main que comme un gage (le défi ; et que, alors, se mettre dans la position d'être généreuse, c'est découvrir le flanc à la rancune , puisque Ton outrage mortellement ceux que Ton humilie. Violente ou modérée , la leçon qui tombe des lèvres d'une femme ulcère à jamais un mari coupable. Ces messieurs ( qui ne le sait? ) ne nous pardonnent aucune supériorité , ni celle du coeur, ni celle de la tête Le mieux est de leur laisser croire que l'on ignore. La seule discrétion fait notre puissance ; mais s'ils en subissent le joug, c'est à la condition de n'en jamais sentir le poids, car dès l'instant qu'ils ont deviné leur dépendance et notre empire, ils se révoltent. A'^ous voyez, petite maman , que je profile à votre école. Avouez à votre tour que les esprits de ma trempe

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devienaeut d'une habileté fort remarquable, surtout le lendemain du jour où ils ont acquis la certitiide de s être aventurés sur la limite dune sottise; sottise qu'ils ont évitée ( comme le dirait juridiquement mon parrain ) par des circonstances indépendantes de leur volonté.

J'étais donc restée seule , sans guide, et sur des charbons ardents , songeant à ce que vous m'aviez prescrit , sans m'ètre engagée toutefois vis-à-vis de ma conscience à subordonner ma conduite à vos maximes ; inquiète par-dessus tout de l'indisposition subite survenue à mon parrain , et de sa prétendue lettre qui vous rappelait à Saint -Valéry. J étais si loin de penser que vous m'aviez fait à cet égard un mensonge ! . . . Femme pleine d'astuce et de raison , vous aviez compris, je le vois bien, dans la froideur calculée de voire gendre, que le coupable Auguste redoutait pour

ses fautes ]a perspicacité de votre expérience ; el lorsque vous me disiez qu'il fallait faire le sacrifice de mes fantaisies de colère à Tespoir d'un retour qui rétablirait au fond de nos âmes l'iiarm-onie de nos rapports apparents, c'était en vous conformant à vos propres maximes, en vous résignant vous-même à quelques jours d'exil d.?ns l'intérêt bien entendu de vos enfants.

— Madame , votre exil est fini : je vous somme de me rendre ma mère !

El vous nous ramènerez mon parrain , n'est-ce pas? puis qu'aussi bien il n'est

pas malade Ob! la plus coupable des

mères, vous êtes-vous assez fait un jeu de ma sensibilité !

Peu de temps après votre départ, Jules Ancelin vint nous rendre visite, un soir; il était avec Fanny. Voyez l'intelligence, ma mère . entre Fannv el Dervieux ! ce

fut à peine s'ils se parlèrent. Auguste ne semblait occupé que de son ami ; Fanny , que de moi seule! J'étudiai leur maintien : entre eux, des égards polis , des manières glacées , ce fut tout ; pas Tombre de cette cordialité sans façon, rieuse et familière, qui règne entre Ancelin et moi, et dont rien ne nous interdit la libre expression, parce qu en donnant carrière à notre sainte fraternité d'enfants, nous n'avons pas à redouter qu'un oubli maladroit prête à des suppositions perfides. Auguste fut cérémonieux envers Fanny comme il l'aurait été près d'une étrangère : Fanny m'obséda de ses caresses , avec la voix que vous lui savez, voix de convalescente qui tremble de retomber dans ses migraines.

Ses mots venaient à moi pour aller à lui; Dervieux lui répondait à propos de tout autre cbose en adressant la parole à son ami... Certain de leur intelligence, je

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comprenais toute leur audace dans le désintéressement de leur maintien. Mon coeur battait avec force à l'aspect de tant de manège et d hypocrisie : je sentais le mépris monter à mes lèvres.

De vous à moi, petite maman, je ne vois pas encore ce que Fanny a de mieux que beaucoup d'autres qui font bien moins parler d'elles. Les hommes ne voient le ridicule des femmes que dans leur ménage. Qu'elle soit assez bien, je le veux; mais c^est , avant tout , parce qu'elle est fort jeune ; et ce genre de beauté-là ne dure guère lorsqu'il est réduit à lui-même. Elle n'a du reste ni maintien ni grâce, et c'est à force de copier toutes les grâces et tous lesmaintiens, j imagine qu'elle passe la moitié desa vieà préméditer l'autre devant le miroir : ses gestes, ses paroles, ses mouvements, tout sent l'étude. Elle s'y reprend à deux fois quand on n'y a pas pris garde ,

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et son répertoire est des plus étroits. J'en trouverais dix fois autant si je voulais m'en donner la peine. Elle traîne ses paroles avec une afifectation qui ferait croire qu'elle va rendre le dernier soupir, et, de plus , elle a gardé ce je ne sais quoi de tranchant et de superficiel qui laisse deviner au premier abord que nos belles parleuses sortent de leur pensionnat de province avec une parfaite innocence des usages du monde. Elle ne sait pas garder le secret du bien qu'elle pense d'elle-même , et semble en extase devant Dieu qui Ta mise au monde. Je ne la flatte pas, je l'avoue; mais , ma mère, c'est que je ne suis pas un homme , pour élever jusqu'au ciel le mérite de ces héroïnes qui font profession de tourner toutes les têtes : chose facile, même à la moins spirituelle et à la moins jolie , pour peu qu'elle réunisse à l'inslict de notre sexe la volonté de

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se compromettre. Les hommes ont un préjugé fatal et qui les aventure; c'est qu'ils ne peuvent jamais refuser. Faitesleur une avance , ils auront une passion. Mêlez quelque résistance à beaucoup de coquetterie , ils prendront cela pour un hommage à leur mérite et vous leur ferez faire le tour du monde. On peut compter sur leur gratitude, en souriant à leur amour propre. A ce prix, la laideur même a ses chances. Cela est aussi certain que désobligeant pour notre vanité.

Dervieux et Fanny m'ont offert ce soirlà une si belle chance pour me donner envie de ra'affranchir de vos conseils , qu'il m'a fallu plus que de Théroïsme j)our ne pas succomber à la tentation.

Votre étoile veillait apparemment sur moi.

Ecoulez le détail de la petite effronterie.

JOSÉPHlMi DERVlliUX. ^.■î

Vous avez pu remarquer , maman , une élégante bonbonnière en ivoire où la dolente Fanny porte, je ne sais quelles pastilles amères dans le but de se tenir la boucbe fraîche, et aussi, je crois , pour se donner le prétexte de montrer à tout venant un double rang de dents blanches et régulières qui seraient mieux si l'intéressante personne n'en faisait pas si bon marché. Tout en causant modes et colifichets, elle posa le bijou sur un guéridon. Auguste, avec un mouvement de curiosité, étendit la main pour s'en saisirje fus plus prompte , et, complaisamment, je lui passai la merveille que ce geste avait sollicité. Il examina, de l'air distrait d'un homme qui songe à autre chose , un méchant paysage, au pastel; puis, au bout de quelques minutes , après s'être promené de çà, de là, dans le salon, comme c'est la coutume de tous les hommes ,

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taudis que les femmes babillent, il me tendit à son tour la bonbonnière, le plus naturellement du monde, et comme s'il me chargeait de la restitution. Moi , bien machinalement, je vous jure , et sans attacher à ces riens la moindre importance, je me mis à faire tourner le frivole ivoire entre mes doigts, opposant en quelque sorte à la fatigue d'une entrevue dont je désirais sincèrement que le terme arrivât, la ressource d'une distraction puérile. Ce fut alors que je surpris une étrange et subite altération dans la voix de ma bonne amie, et, par contre-coup, sur le front d'Auguste , une rougeur vive et iuaccou' tumée. L'instinct de la jalousie est prompt, et , d'elles-mêmes nos chimères de femmes prennent trop facilement Téveil pour qu'il soit sans conséquence de s'y jouer, dès qu'à la lueur d'une certitude notre imagiuation est sur la piste des moindres

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indices. Un éblouissement passa devant mes yeux : j'eus la conviction que j'allais éclater, que je venais d être, que jYHais encore la victime d une mystification insolente : que cette bonbonnière contenait

une lettre ! . . .

C'est de la dépravation , cela , ma mère!

Par bonheur, comme mes doigts se crispaient déjà pour faire sauter le couvercle, Ancelin , victime comme moi de cette impertinence, mais qui plus terriblement que moi pouvait devenir leur juge, vint s'accouder sur le dossier de mon fauteuil et me parla de vous. Sa présence et votre souvenir, voilà ce qui me retint. Que serait-il arrivé , mon Dieu ! si je n avais été maîtresse de mou premier mouvement?...

Tout vin avenir de malheurs passa dans ma pensée!...

.le replaçai la bonbon niere sur le guéridon.

Mais il fut bien arrêté dans mon esprit que je ne porterais pas loin cette insulte , et que je profiterais du premier moment où je serais en tête à tète avec Fanny pour lui dire ce que je savais , et pour lui signifier mes résolutions. Qu'une femme , intimement persuadée que le désordre de son mari cessera de lui-même, comme tout ce qui est violent et dangereux , ait la résignation d'attendre et de détourner la vue ; qu'elle compte au besoin sur une comparaison de chaque jour entre elle et sa rivale . en se flattant du légitime espoir de rentrer tôt ou tard dans ses droits, l'honorable orgueil qui la soutient dans cette épreuve peut lui dire avec autorité que la prudence est le plus infaillible de tous les calculs; mais si la raillerie s'en mêle \ mais si , dans leur mépris de la sécurité qu ils lui supposent, les malheureux vont jusqu'à lui donner un sot rôle dans

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eur comédie , oh ! alors , il n'y a prudence qui tienne, Torgueil rompra le silence.

Dites tout ce que vous voudrez, maman; je ne comprends pas , moi , qu'on pousse la tolérance au-delà de cette limite , à moins qu'on ne soit au-dessous de sa propre estime, et de pair avec Tinlidélité.

Mon parti pris, je fus plus calme. L'éclipse qui venait de me dérober le sujet de la conversation n'eut que la durée d'un éclau'. On a , Dieu merci , les idées lucides et promptes dans ces cas-là. Je revins à Tentretien où j'assistais depuis plusieurs minutes sans le savoir, comme il en est d'une foule de choses dans la vie. La figure sourit et l'âme souffre; on respire une fleur et l'on est au supplice.

Ancelin me prenait alors pour juge entre sa femme et lui. Le plaidoyer de Fanny me mit sur la voie de ce qui m'était échappé. La pétulance vraimejit extraordiuaiie

qu'elle apportait à cette controverse avait suffi pour me sortir de ma préoccupation. — On nous accuse de vouloir bien ce que nous voulons , disait-elle avec dépit : mais , Jules , les hommes ne sont guère en arrière des femmes sur ce point. Ne faites pas semblant de me consulter si vous devez finir par me donner des ordres : soyez fr.inc , commencez par là. Sacrifiez tout ; sacrifiez votre femme , vos amis , notre calme domestique , à votre monomanie pour les antiquités normandes. Quant à moi, je vous l'ai dit et je vous le répète, rien, absolument rien ne m'attire à Rouen, ni la ville, ni la beauté prétendue de ses alentours , ni votre famille, avec laquelle ( pourquoi donc en ferais-je mystère ? ) je ne sympathiserai de ma vie. Passe pour y séjourner quinze jours par hasard , un mois au plus, et encore!... Mais il y a complot pour nous retenir , et, sans vous

l'avouer , vous êtes de ce complot. Ce n'est pas une visite en Fair, c'est notre séjour éternel que l'on veut. Si nous cédons sur an point, nous serons amenés à céder sur tous; et l'héritage de votre tante , qui s'est éprise , à ce qu'il paraît , d'une belle et subite passion pour moi sans attendre que l'idée m'en vînt , ne vaut pas, fut-il d'un million, ce qui n'est pas, que j'aille périr d'ennui sous les arbres du Grand-Cours : le tout , à vous en croire , excellent père de famille que vous êtes, dans l'intérêt à venir de vos enfants, en admettant que vous en ayez jamais, ce qui devient problématique. Pliez de ce que je vous dis; moquez-vous de me faire du chagrin; traitez de caprice ma résolution afin de n'en pas tenir compte ; vous êtes le mari , et le lotd Une femme est de ployer. Je suis Parisienne, moi! et je préfère Paris. D'ailleurs je ne vous ai pas conseillé, il n'v a

que six mois, racquisition d'une propriété charmante dans nos environs, afin de nous en défaire un jour à vil prix; tout cela pour le caprice d'une malade qui s'avise de m' adorer par correspondance , et qui s'en avise, notez-le ! afin que j'aie la grandeur d'âme de courir lui servir de texte et d'auditoire lorsqu'il lui passera des lubies de sermons par la tête , c'est-à-dire du matin au soir.

Ancelin prit avec amitié la main de sa femme.

— Très-bien , lui dit-il , cela te donne des couleurs charmantes , et j'aime ces petites brusqueries parce qu'elles me tranquillisent sur ta santé. Je cherchais à te faire revenir sur ta détermination ; mais je ne voulais pas te forcer la main. Un regret, est-ce un ordre? J'irai seul, Fanny, et l'on ne 1c fera pas, j'y compte bien , le

cliagriu de me garder plus de huit jours. T'excuser me sera facile. Les médecins ont une spécialité dont Molière n'a pas tenu compte, c'est de prendre sur eux la responsabilité des contradictions de nos femmes. Lorsque tu changeras d'avis, ce qui doit arriver au premier jour, dans vingtquatre heures peut-être , c'est que le docteur aura jugé nécessaire de te faire respirer Tair vif de nos falaises. Pour le moment, je dirai là-bas que cela t'est formellement défendu. Brisons là. Mais comme je dois partir jeudi au lever du soleil , j'espère que mes bons amis seront volontiers des nôtres. A demain donc, au Petit-Mériel , pour le repas d'adieu. Je t'annonce , Auguste , quelques gens du voisinage , convives sans façon, amis de la campagne et de la bonne chère ; d'ailleurs mon amour-propre de seigHCur terrien est en compte avec l'insouciance de ta grave

Joséphine. Elle doit une première visite à mon domaine , et j'y tiens.

Toujours irréfléchie , j'allais refuser peut-être j mais Auguste s'étant incliné en signe d'acquiescement , je n'osai Fen dédire. Après tout, 1 occasion de m'expliquer avec Fauny s'offrait d'elle-même , et j'aurais eu tort de l'ajourner.

Au moment de nous dire adieu , ma bonne amie reprit nonchalamment sa bonbonnière : ses regards , qui ne s'en étaient pas désemparés , m'avaient , plus d'une fois , par leur perpétuelle et sournoise direction, mise au fait de l'impatience et du tourment d'esprit qui devaient obséder cette femme , bien qu'assurément elle fut loin de me croire en tiers dans un secret de cette nature. Auguste lui-même parut alors plus à Taise : il retrouva tout son aplomb , il projeta raille folies pour la réunion au Petit-

Mériel. Quelle honle que ces victoires!

quelles misères que ces ruses ! Les plus adroits ne se doutent pas de tout , bonne maman , et , pour mon tourment , je sais un moyen infaillible qu'ils n'ont pas mis dans leur répertoire : c'est de porter un bâillon en dormant , dans la méfiance de leurs songes. Les songes ont leurs perfidies ! . . .

Le grand mérite de la vertu , c'est que nos douleurs ne viennent que des autres.

Je ne comptais pas sur les égards de Fanny, cependant , il faut être juste , elle ne m'embrassa pas.

Je lui en sus gré.

Resté , je pourrais dire , resté seul avec moi (ce ne serait pas une faute de langage), mon mari , que la joie gonflait et qui se contenait mal , se montra d'une volubilité lassante. J'attendis en silence le postscriptum de ce verbiage indifiérenl, et je

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le trouvai dans cette troDsition dénuée

de rapport avec tout ce qu'il m'avait dit :

- — A propos , Joséphine , nous partirons de bonne heure.

Puis il sonna Jean pour lui donner des ordres , et il se retira dans sa chambre.

Mais il m'embrassa ! . . .

Ai-je besoin de vous contier, ma mère, que si je trouvai quelque repos , je ne le dus qu'à la fatigue de mes larmes .

C'est dans le silence des nuits d'abandon , en posant sa tête sur un oreiller froid , qu une pauvre femme a des récapitulations bien amères. Maman ! vous m'avez protesté par votre expérience , et juré sur l'honneur de vos convictions , que Fauny n'avait pas encore franchi le seuil de ses devoirs ; qu'Auguste , coupable sans doute envers l'esprit de notre contrat , n'en avait pas encore insulté Ja lettre... Ma conscience a ployé devant la

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vôtre : eu vous disaut tout, j'ai douué des arguments à votre bon géuie qui m'a prêté ses lumières. Sans doute ces apologies stupides sur des misères de détail où le nom de Fanny revenait à satiété , refrain qui me lassait et qui m'irritait ; puis , par contre-coup, l'acquiescement d'Auguste à des critiques sans mesure que je risquais avec humeur sur elle , et dont il outrait lourdement l'expression aussitôt qu'il avait peur de se trahir en la justifiant : culte ou sacrifice de toutes les heures , sans mesure comme sans raison , car dans le faux il n'y a pas de milieu ; ce que l'imprudent , poussé par un démon , me disait à propos de quelques nuances du caractère d'Ancelin : révélations où je devinais sans peine le style aventuré d'une femme qui procède à l'infidélité par l'aveu de ses chagrins domestiques ; et encore , d'un instant à l'autre , le silence de glace qui

régnait chez uous lorsque je venais à détourner l'entretien , car Tentretien roulait toujours sans pitié sur l'unique préoccupation dont Auguste était frappé ; oh ! sans doute , ma mère , ces gaucheries d'un esprit jeté hors de lui-même , mais ([ui n'a pas toute la bravoure de la trahison qu'il médite ; ces mensonges en foule, ajustés timidement bout à bout ; mille projets tirés de loin , et condamnés par lui dès que je m'en étonnais ; ses disparitions fréquentes et à l'improviste, excusées par des histoires qui voulaient être vraiseml)lables et qui s embrouillaient de tout mon sang-froid à les écouter ; et les oublis scabreux de maintes circonstances dont je lui rafraîchissais cruellement la mémoire, c[uand le hasard, toujours de moitié dans mes calculs, venait à confirmer ce que je présumais de reste: et ses habitudes iuterverlies ; et mes goiits méconnus ; tout

cela , je le veux ainsi que vous , sage el consolante mère , établissait assez clairement que, distraits de leur péril par leur amour , et des regards du monde par le noviciat de l'adultère , les malheureux ne s'étaient pas dit leur dernier mot , qu'ils n'avaient pas eu la révélation de cette haute politique du vice , alors qu'on se pare pour plus de simplicité de tous les dehors de la bonne foi , et qu'on s'abandonne à plus de liberté dans les manières par cela seul que l'on est d'acord. Oui , sans doute ! on est plus habile quand on est coupable ; mais , ma mère , user chaque seconde de sa vie à cette étude de feu ; ne pas savoir quand tombera du front la couronne d'épines qui nous déchire j se dire parfois que l'ingrat n'aura honte de ses torts qu'après en avoir mesuré la profondeur ; tremblera la fois pour sa vie , et pour la pureté de ses émotions qu'il doit y laisser

peut-être ; vivre des jours , des mois , des années , que sais-je ! dans ce divorce réel sous la réserve d'une double imposture (car n'est-ce pas , liélas î une imposture que la prudence ? ), oh ! c'est là mon désespoir. Et , aussi bien , pour n'être qu'une pensée devant Dieu , la faute qui déshonorerait Jules dans mon esprit en déposant un levain funeste dans son cœur , laisserait-elle moins dans le doute , répondez-moi , le retour sincère d'Auguste et l'avenir de votre infortunée Joséphine!

Mais où vais- je avec ces folies ! pardon , maman. Serait-il donc juste de dire que les femmes ne savent point pardonner , et que les blessures qu'on leur a faites ne se cicatrisent jamais? J'en ai peur. Donnezmoi votre absolution , et rediles-moi le vers du poète :

« Un cœur tendre , ma fille , e»l jaloux du passé. »

Le leDdemain , sur les midi , par une journée ravisssante, nous brûlions, de toute la rapidité du cabriolet , la route de celte maison de campagne que je ne connaissais pas encore et dont Auguste m'avait fait à plusieurs reprises un si pompeux récit. Dès que la plaine s'ouvrit devant nous, et que les sabots du cheval frappèrent sans bruit le terrain souple et mêlé de gazon qui longeait le flanc de la chaussée , mon mari, comme fi-appé d'une idée subite, me proposa de sous-louer une partie de la propriété de Jules rien que pour le temps de la belle saison, et dans Tintérèt de ma santé, afin de me distraire, disait-il, de mes registres et des travaux de caisse de notre maison de commerce. L'empressement de ses instances ajoutait à leur perfidie. Je ne fis aucune objection ; je ne pouvais en faire; l'accent de ma réponse aurait

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trahi les sentiments qui m'agitaient. J'eus tout le loisir, en le laissant à même de manifester pour moi cet intérêt tendre et menteur, d apprécier jusqu'à quel point Auguste osait spéculer sur mon aveuglement, puisque la fréquence de mes visites au Petit-Mériel ne devait servir que de voile ofticieux à sa conduite et à celle de Fanny. Tant d'audace à la fin me ressaisit de mon sang-froid ; et dès ce moment, sûre d'apporter un obstacle à ses chimères, car en me prenant pour dupe il me rendait sa confidente, j'entrai dans ses vues avec un empressement dont je le vis sourire, et dont il était loin de soupçonner Tirouie. H croyait ne me dire que la moitié de son jeu, et je le trichais cartes sur table.

Après avoir traversé les garennes et les villages qui se trouvent à droite en sortant de la foret de Montmorency, nous fîmes

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haîte sur les bords de l'Oise. Auguste me désigna du doigt, à la distance diin coup de fusil, un îlot qui ne paraissait receler aucune habitation, grâce à sa triple ceinture de saules, d'acacias et de peupliers. Seulement, vers la pointe septentrionale, comme pour défendre à la rivière de charrier, dans le vaste mouvement d'accélération qui l'eu traîne, ce frêle obstacle contre lequel le courant va se briser en deux canaux, un volumineux rocher, que Ton prendrait pour l'arche rompue de quelque pont romain, s élève à plus de cinquante pieds dans les airs. L'eau ronge et creuse sa base : des touffes de lilas en ileur grimpent à ses flancs comme un labyrinthe; et lorsque par intervalles, le vent écarte le feuillage, on voit apparaître un instant les sculptures poudreuses d'un joli pavillon gothique assis sur l'esplanade, et commandant à la perspective.

Si les secrets de mon mari ne m'avaient pas été révélés, l'aspect de ce délicieux paysage aurait suffi pour me tromper sur son enthousiasme. Je fus un instant sincère en me trouvant d'accord avec lui.

Au coup de sifflet d'une grosse paysanne qui se chargea complaisamment de remiser notre cabriolet dans sa cour, une petite porte s'ouvrit à fleur d'eau sous la voûte du rocher. Jules vint à nous en ligne droite sur une barque dont le vent gonfla la voile. En un moment nous fûmes embarqués et débarqués; et, lorsque je mis le pied sur la pelouse de cette propriété mystérieuse, je pus contempler un élysée plus séduisant peut-être que le coup d'oeil de ses alentours.

En pénétrant dans un petit bois où les arbres, pressés entre eux comme autant de minces colonnes, déployaient au-dessus de nous leur plafond de feuilles vertes

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que traversaient les rayons du soleil, je ne pus m'empêcher d'adresser un regard de convoitise et de regret au curieux pavillon du rocher.

— Nous y reviendrons, me dit à voix, basse Ancelin, vers le soir, à Theure du soleil couchant : je veux me réserver les honneurs d'une surprise.

Une multitude d'oiseaux qui luttaient de cris, de gazouillements et de ramages , peuplait le bois que nous traversâmes d'abord. Par moments, des balustrades, dissimulées par des lierres et des touffes de chèvre-feuille, nous arrêtaient devant quelques bassins alimentés par des eaux vives. Là, des cygnes dont les cous plongeaient et se redressaient tour à tour comme des épées que Ton retire des fourreaux , des paons dont la vanité se manifestait par le frémissement de leur magnifique éventail , des faisans à la gorge de

velours et d'or , toute une ménagerie attirait mon attention et détournait ma pensée. Que nous sommes de grands enfants , ma mère ! Avec un papillon on distrait Tâme , et le plaisir des yeux suspend les chagrins du coeur. Assurément , Dieu ne répandit tant de variétés attrayantes sur les créatures secondaires, que pour rappeler les enfants de sa prédilection aux harmonies de la natu.re, lorsqu'ils ont trouvé quelque amertume dans la coupe de l'intelligence et de la liberté !

Si je me livre à tous ces détails sur le Petit-Mériel , c'est , bonne maman , pour vous en faire les premiers honneurs : cette propriété charmante est à nous maintenant. Vous saurez à quelle occasion.

Donc, après avoir parcouru des bois, des prairies vertes , et gravi une terrasse, reste d'une forte enceinte qui date visiblement des âges de la féodalité , nous

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nous trouYames devant un de ees châteaux modernes qui n'ont rien des massives résidences de nos aïeux : coquetteries d'architecture dont il serait hyperbolique de dire qu'elles n'ont que l'âme , avec un jardin bien raide , bien nu , bien bourgeois , des sables rayés au râteau , des fleurs en front de bandière que l'on passe en revue, des statues mythologiques dans le style des Lettres à Emilie j et surtout un billard , cette grande ressource contre Toisiveté quand on a le bonheur d'être un maladroit.

On nous attendait : il était alors près de trois heures. Jules nous ht les honneurs de l'assistance. C'était d'abord le docteur P*'*^'*^ que vous connaissez et que nous aimons , homme d'esprit et de coeur, qui, sauf à déployer une conscience de bénédictin dans le traitement de ses malades, fait ensuite , avec eux, bon marché des supersti-

lions (le son titre, parce qu'il sait à merveille que la faculté doit abdiquer son sceptre dictatorial lorsque les convalescents perdent tout à la fois le souvenir de la douleur et le respect dû aux ordonnances. Le second de nos convives était un petit jeune homme de vingt ans , élève de l'école Poljtecnique, pâle et fluet, ni bien, ni mal, à la physionomie bilieuse de poitrinaire, pupille d'Ancelin, et qui me fit tout l'effet d'être un rival de mon mari, rival secret et malheureux : ce préjugé me vint à cause du soudain changement de ses traits quand nous arrivâmes ; de vert, il devint bleu ; et aussi en raison du mutisme presque impoli dont il semblait se faire une étude chaque fois qu'Auguste laissait errer par hasard une parole de son côté. Mais ni mon mari ni Fanny ne me parurent dans la confidence de l'adolescent, et d'ailleurs, un malade a ses

privilèges : à tout prendre, c'était le moins qu'il fût humoriste. Nous avions encore un bon bourgeois, aux environs de la cinquantaine , venu d'Eaubonne avec son attirail de chasse, la veste courte elles guêtres de cuir, le front chauve et l'œil coquin : gros hâbleur à face rubiconde et galantin de Taucien régime , qui m'assiégea pesamment d'une foule de sornettes et m'assassina de ses bonnes grâces où les termes de vénerie n'étaient pas épargnés. Enfin on me présenta un monsieur d'une vieillesse précoce ou d'une jeunesse fort avancée, je ne sais lequel ; bien empesé , bien sec , lequel ferma ses petits yeux avec une modestie tout-à-fait digne, en s'inclinant devant ma belle révérence, tandis que l'on me déclinait ses titres à la gloire, car il était journaliste, et, qui pis est, grand journaliste : son nom m'est échappé...

Les sympathies s'organisèrent pour le

repas, car on dîna de fort bonne heure, à l'effet de jouir d'une soirée qui devait être magnifique . Fanny eut près d'elle mon trèscher époux, ainsi que le journaliste dont je ne sais plus le nom. Le docteur se plaça près de ce grand inconnu. Ancelinet mon adorateur suranné s'emparèrent en même temps de voire Joséphine : de façon que ie pupille taciturne se vit isolé dans sa bouderie pendant tout le repas, ayant lemédecin en perspective, entre Auguste, auquel il s'obstinait à ne pas répondre, et le bourgeois d'Eaubonne, qui ne prit garde qu'à sa jolie voisine, car ce fut sur ce tonlà que notre chasseur le prit d'abord avec moi ; mais de telles plaisanteries sont permises.

Entre huit convives, qu'il s'en rencontre seulement quatre de belle humeur , et , quelles que soient les secrètes préoccupations des autres, le cercle est bientôt à

runisson. Dailleurs, par les fenêtres ouvertes, Tair nous arrivait vif et embaumé de la senteur des lilas et des jasmins : les oiseaux tombaient de la branche des acacias comme des fleurs, et se poursuivaient étourdiment sur les arbustes de la terrasse. Faut -il vous l'avouer, une singulière ébullition courait par tout mon sang ; je me trouvais d'une grande intrépidité pour la bataille; et, plus l'instant de la crise approchait, plus je me voyais sûre de m.on courage.

Est-ce que les amies ne s'aimeraient pas, ma mère? Est-ce encore que le pressentiment de la supériorité que l'on va prendre aux dépens d'une intimité de quinze ans suffirait pour exalter l'imagination à ce point-là ?

S'il en est ainsi, les femmes doivent se craindi'e et s'éviter comme la peste.

Il me tardait d'engager la partie.

— Monsieur mon voisin, dis- je au bourgeois d'Eaubonne. . .

— Appelez-moi Bernard , me dit-il. Il n'y a pas un garde-chasse , depuis les garennes de Méry jusqu'au bois de Chenevières , qui ne connaisse Bernard , le père Bernard , un fin matois qui dans son temps, voyez-vous, était à l'affût des demoiselles, et qui maintenant court le lièvre et le faisan mieux que pas un godelureau du pays.

— Eh bien ! M. Bernard, qui êtes connu de tous les garde-chasse, je vous préviens que si vous me prenez les mains à tout moment vous aurez affaire à mon mari , qui n en fait pas semblant pour le quart d'heure, mais qui est jaloux comme un tigre.

— En vérité? Eh bien ! si je ne le défie pas en champ clos, parce que je suis la bonté même, je le délie à la chasse et au billard.

Je suis incapable de renoncer à vous faire ma cour, quand il serait dix fois plus tigre. Nous aurons un duel au premier lièvre : nous déciderons au plus beau carambolage. C'est mon terrain , et je n'y crains personne .

— Alors vous aurez bon marcbé de moi , dit Auguste : car pour battre les broussailles et diriger artistement une bille blanche à la rencontre d'une bleue , je dois me déclarer l'innocence même.

Mon talent se borne à casser une fois sur dix la poupée du tir à vingt pas. Encore, j'ai perdu un peu la main ; tout ce que je pourrai donc, en ma qualité de jaloux , si vous me forcez à le devenir, sera de jeter mon rival par la fenêtre, et nous stipulons, vu le poids , que vous y mettrez de la complaisance.

— Non, pardieu pas ! s'écria le chasseur. Comme nous ne pouvons nous rencon-

trer , à chance égale , vous avec moi , en chassant et en jouant ; moi avec vous , chez Lepage et au bois de Boulogne , j'en profiterai sans scrupule pour tenter la conquête de votre femme. Je ne tiens pas au péril dans le plaisir ; ces gaîtés-là ne sont plus de mon âge.

Ici le pupille de Jules éleva la voix avec une émotion d'enfant.

— Sur tous les points , duel , chasse , ou billard, je sais quelqu un ici qui rendrait volonliers , au plus habile d'entre nous, dix chances contre une. Au Havre

— Je vous signale Madame comme d'une très belle force au billard, di t J ules à M . Bernard en interrompant le jeune homme comme à dessein.

— Moi, Jules : que dites -vous là? c'est une trahison que vous me faites...

— Pourquoi cela, me dit M. Bernard : ah !

JOSÉPHINE DERVIKUX. 45

VOUS avez des talents. Pardieu, si je ue fais pas votre conquête, vous ferez la mienne. Voilà Monsieur(il me design a le journaliste) que je viens d'éprouver. Il peut être versé dans la politique et dans la littérature , choses de convention s'il en fut, et qui ne vont si mal Tune et l'autre que depuis que tout le monde s'en mêle; mais, au billard, s'il m'a gagné trois parties, je vous garantis bien. . . .

— Que ce n'était qu'une épreuve? demanda Fanny en riant.

— Madame, un chasseur a le coup d'oeil ! je ne dis que cela, pardieu î

Le journaliste cligna de l'oeil, et reprenant le propos du pupille :

— Vous nous disiez donc, M. Léon, qu'au Havre

— Il y a maintenant dix ans de cela,

reprit M. Léon. Dans un café de port

— ' Je dirai les choses simplement , et

44 JOSÉPHINE DER VIEUX, comme elles sont arrivées, M. Ancelin!... — Mon tuteur que je connaissais à peine, mais qui s'était déjà pris d'un vif intérêt pour moi, se trouvait engagé dans une partie de billard avec un capitaine marin , dont les fumées du punch et de l'estaminet, à la suite d'un repas de corps, fouettait le sang plus que de coutume.

Après avoir perdu trois ou quatre fois , sans gageure , le marin prétendit , comme M. Bernard, que tout cela n était qu'une épreuve , et jeta sur le tapis du billard un enjeu considérable. M. Ancelin refusa tout net. Irrité de ce refus qu'il ne pouvait vaincre , mon , le capitaine , veux-

je dire , le capitaine, invectiva brutalement son adversaire , et cette minutie dégénéra bientôt en rixe violente. Des conciliateurs , comme il y en a tant, excitèrent la bile des joueurs en les suppliant de se calmer. On en vint au cartel. Ren-

(lez-vous fut pris pour le lendemain, à six heures : tous les assistants voulaient servir de témoins. Au petit jour, c'était dans l'été, avant personne M. Ancelin entra chez le marin qui dormait encore. Mon tuteur posa quatre pistolets sur une table; puis, en silence, ouvrant une fenêtre qui donnait sur le rivage , il fit vaciller le tube du pistolet en mirant une mouette qui courait à fleur d'eau : après la fumée de l'explosion , les vagues ne balançaient plus qu'un oiseau mort. D'un second pistolet, il coupa la corde d'une barque à plus de quarante pas : puis , ayant placé sur la balustrade du balcon, une pièce de cinq francs , il se retira dans le fond de la chambre , et la pièce disparut sans que le bois de la balustrade fût entamé. Cela fait, il vint à son adversaire et lui prit la main. — Après ce que vous venez de voir , je serais un assassin de vous

proposer cette arme, lui dit -il d'une voix ferme : et je ne connais pas l'épée. Vous êtes un homme d'honneur. Pour une misère que je chasse de ma mémoire, vous ne pouvez vouloir ma mort, capitaine : ou bien, sans cela, le hasard aurait à marquer de sa croix fatale celui des deux entre nous qui déchargerait ce dernier pistolet dans la poitrine de Tautre. Désirez-vous mon désaveu de quelques mots un peu vifs ? cela ne me coû lera pas. Hier nous étions échauffés l'un et l'autre. Votre fils m'intéresse ; ne donnons pas un exemple funeste à cette jeune tête. Croyez-moi : ma berline est à la porte. Je suis attendu à Rouen, et vous devez vous y rendre. Partons de bon accord. Si par hasard nos témoins, misérables sans âme qui se faisaient une joie d'assister à notre duel , comme on s'arrête dans un carrefour devant le

JOSÉPHINE DERVIEUX. 47 spectacle d'un pugilat , ne sont pas satisfaits d'une réconciliation qui les prive d'un divertissement et d'un meurtre , ils m'écriront. Je leur laisse mon adresse ; joignez -y la vôtre, et donnez - moi votre amitié — Les doigts du capitaine serrèrent avec attendrissement la main de son nouvel ami. Dans la journée 5 mon tuteur le présentait à sa famille.

— C'est mieux que Taction d'un brave, dit le docteur en serrant la main de Jules : c'est l'action d'un honnête homme.

Quant à moi, ma mère, je ne dis pas un seul mot : j'essuyai une larme.

— Pardieu! reprit M. Bernard , ce fut beaucoup plus sage pour le marin.

— Et l'adresse de Jules ne fut sans doute pas pour peu dans la métamorphose, dit mon mari avec un sourire.

— Vous vous trompez , monsieur , re-

pritle narrateur en devenant pâle : c'était mon père.

Et tous les deux le jeune homme et mon mari se toisèrent un moment.

— Et mais, tu Tas connu, dit Jules en attirant par un éclat de voix l'attention de mon mari : c'était Dublar, qui était si amoureux de ses moustaches noires et de son brillant uniforme. Un homme de six pieds , messieurs , et d'une force de taureau ; doux comme une jeune fille , je vous jure, excepté toutefois au billard, et parce qu'il n y entendait rien. Sans l'attaque d'apoplexie qui l'emporta , je devenais son neveu. Dublar épousait ma boEne tante.

— Si c'est Dublar , reprit Auguste , il n'y a rien à dire, et je me rétracte.

M. Léon baissa les yeux.

— Ah ! vous allez nous parler de votre tante , Jules, s'écria Fanny d'un ton do-

lent et railleur ; au moins dites-nous quelque chose de plus neuf que ce que nous savons déjà tous.

— Pourquoi pas , Fanny ? C'est une femme dont la vie méritait un Plutarque, si notre siècle en savait produire. Tenez , voilà son portrait, à l'âge de quarante ans, lorsqu'elle connut le capitaine : le peintre n'a pas flatté cette bonne physionomie ; et puisque Fanny m'encourage , je veux citer à propos de ma tante une historiette qui a bien sa moralité, et que ma femme elle-même n'écoutera pas sans quelque plaisir.

— En étes-vous bien sûr, Jules ?

— Très-sûr , Fanny. Dublar avec sa fortune , avec sa réputation méritée de brave, était trop jeune encore et surtout trop déluré pour rester veuf. Il ne vit pas Tâge de ma tanle , il ne vit que la jeunesse de ses traits et la bonhomie de son

50 JOSÉPHINE DERVFEUX.

caractère. Un jour nous apprîmes certains projets , et cela fut trouvé tout naturel dans la famille. Le mariage allait donc vers sa conclusion. Le capitaine , s'il faut s'en rapporter à la chronique , ébrécliait toutefois , en vrai marin , la lame de son canif , avec la sage et louable pensée , j'imagine, de ne plus avoir la fantaisie par la suite d'en donner des coups dans le contrat. Ce n'était pas mon affaire , et je ne me mêle, avant tout , que de ce qui me regarde. Un soir d'hiver, à table, avec des amis , des cousins, — et aussi une petite orpheline que notre parente avait recueillie, sous son toit , fort jolie, — beaucoup de vos airs, Joséphine, — ma tante selève, et d'un air solennel tire un papier de son fichu, et en nous faisant signe d'écouter. C'était une dénonciation en forme de toutes les démarches scabreuses du père de Léon, qui , trop véritable marin pour

JOSÉPHINE DERVIEUX. r,|

se permettre un mensonge, demeura foudroyé sur sa chaise. 11 se succédait dans cette kyrielle de noms que le lecteur ne proféra pas et ne désigna que par les qualifications générales et vagues , de demoiselles, de dames, de veuves ; discrétion , à mon sens, rare et bien généreuse, puisque, passez-moi le mot , le lecteur était une femme. — Ceci nest rien , dit ma tante en chiffonnant le papier : je n'accorde nulle créance à des lettres que Ton ne signe pas : et surcela, je ne vous ferai point Toutrage , capitaine , de penser que vous n'ayez pas assez d'honneur pour rompre avec moi plutôt que de me condamner de parti pris au ridicule et à la douleur d'une alliance où votre conscience ne serait pas engagée. Moi , je me crois engagée , et je ne retire pas ma parole ; mais vous êtes libre de me rendre la vôtre , si vous craignez d'y manquer après notre maria-

ge. Soyez sincère, et nous resterons amis, Je passé n'est rien; à notre âge , on ne souscrit que pour Taveuir. Je brûle cette lettre ( elle l'étendit sur la ilamme d'une bougie ), et il le faut : car , malgré d'inutiles efforts pour déguiser Técriture , j'ai reconnu la main qui s en est rendue coupable ; et comme il y a, dans le fond démon âme, un vif intérêt pour Tanony me, ilest de son honneur que j'anéantisse jusqu'à la moindre trace d'une folie que l'on désignerait d'un autre nom , et qui ferait montrer la personne au doigt dans la province...— A la suite de cette scène , nul parmi nous ne souffla le mot. Grâce au ton passablement énergique de ma tante, on avait cru deviner que le signataire de la missive ( homme ou femme ) se trouvait à table ainsi que nous; que cette missive était un calcul de rivalité pour amener une rupture, et que la leçon venait de frapper

JOSÉPHINE DERVIRUX. 55

sur deux personnes à la fois , l'accusateur et l'accusé. Cette conjecture fit que l'on n'osa pas questionner les visages ; la réserve générale épargna la confusion de Fanonyme. Cousins, cousines, chacun s'éclipsa ; j'ignore comment le capitaine s'y pritpour obtenir une capitulation honorable, je sais seulement qu'il l'obtint. A quelques mois de là , Victoire , la jeune orpheline, qui s'était retirée dans un couvent, m'avoua, tout en larmes, au parloir, à l'occasion d'un événement funeste, qu'elle avait été Tespion volontaire de toutes les démarches du défunt , et je compris , en plaignant la triste recluse , qu'il y avait eu de l'amour dans son crime.

— Il était dans la destinée du capitaine, dit M. Bernard , d'être moralisé par la tante et parole neveu.

— L'esprit des Pères de TEglise est des-

cendu sur cette famille, reprit Fanny.

A ce moment de l'entretien, le docteur se leva , tout en faisant signe de ne pas prendre garde; les yeux se portèrent sur le jeune Léon Dublar, qui venait de poser son front dans ses deux mains. Le jeune homme voulut résister d'abord aux instances de notre ami , mais ses larmes s'échappèrent avec abondance ; il céda et se leva sans regarder personne , en cachant sa tête dans la poitrine de son guide. Tous deux sortirent.

Etonnée de cet incident, je consultai les figures à la ronde ; l'expression du regard de Jules me frappa. A la dérobée, je le touchai du coude : un mouvement furtif de ses lèvres arrêta mes questions.

— Aussi, quelleimprudence! murmurait Fanny; toujours amener la conversation sur la mort de son père î

— C'est une distraction, ma bonne amie,

répondit Jules , et dont tout le premier il est cause.

— Et votre tante, reprit le chasseur, aurait épousé ce gaillard-là? C'était de la philosophie. Quant à ménager mademoiselle Victoire , qui jouait infailliblement un double jeu, si c'est de la bonté, c'est une bonté sublime, et qui ressemble à la sottise, mais à faire peur.

— Songez donc, mon voisin , lui dis-je , que cette déclaration officielle mettait le capitaine à même de se dégager; que le mariage seul établit des droits. . .

— Et que l'orpheline en avait bien autant que sa rivale, ajouta Thommede lettres; plus tard, la même conduite eut été plus odieuse : alors c était une simple concurrence.

— Eh , eh ! pensa tout haut M. Bernard, si, lorsque je suis à 1 affût d'un lièvre, un au Ire chasseur...

Le sérieux de sa remarque fut dérouté par nos éclats de rire.

— A ce compte, reprit Jules, il y aurait une vieille rancune entre Auguste et moi. — Oui, entre toi et moi, mauvais sujet ! Il ne faut pas que cela te scandalise.

A cette parole de son ami, le sourire embarrassé d'Auguste me fit de la peine , et je me sentis émue. Je n'osai d'abord consulter la figure de Fanny ; un écho de sa conscience murmuraitdans ma poitrine:

cependant elle souriait, quand mon regard rencontra le sien.

— Notez que vous y êtes pour quelque chose , me dit alors Jules en portant ma main à ses lèvres ; mais comme je Fai franchement avoué à Fanny , ne vous étonnez pas pour elle de ce que je vais vous dire. — Au collège, messieurs, Auguste et moi, nous étions les inséparables : l'un n'avait

JOSÉPHINE DERVIELX. 57

pas une idée qui ne fut le partage de l'autre , et depuis nous fumes très-souvent de moitié dans plus d'une folie : à cette différence près qu'il avait toujours la manie d'anticiper sur moi , tandis que je lui gardais une fidélité romaine. — En voulez -vous une preuve, monsieur Bernard.

— Je veux tout ce qu'on veut : ne nous faites pas languir.

— Eh bien, continua Jules, n'allez pas m'en vouloir, Joséphine, si je vous révèle brutalement la chose ; mais j'étais amoureux de vous bien avant qu'Auguste s'en fut avisé.

— Bon! s'écria M. Bernard avec un dépit bouffon ; je n'avais d'abord que le mari sur les bras, et voilà qu'il me tombe en plus un rival. Et quel rival ! il couperait un cheveu à quarante pas. Mort de ma vie î c est une bénédiction pour les ga-

rennes ! les lièvres vont désormais brouter comme dans le paradis terrestre.

— Est-ce vrai , Auguste ? Pique-toi de sincérité devant ta femme :ce sera de l'héroïsme.

— Tu m'avais dit peut-être quelque chose d'approchant ; mais

— Enregistrez l'aveu. Nous étions alors Auguste et moi , commis de la maison dont il est aujourd'hui le patron et le titulaire. Un jour, je lui dis à l'oreille

— Vous permettrez que je sois sincère,

Joséphine! — Je venais de voir la

petite personne la plus active, la plus espiègle , la plus avenante de tout point qui eût jamais fait les honneurs d'un magasin de la rue aux fers. Puis là-dessus ma tête part, je me mets à bâtir des châteaux en Espagne , des rêves. Je connaissais un peu les parents j j'avais même ( cela sent le commis et dépare un peu le ro-

manesque ) pris des informations sur

la fortune. Tout me souriait !

Point du tout ! le lendemain, mon patron , un intime du père d'Auguste , m'expédie en hâte vers le Havre , où je me trouve retenu, par des misères , six grandes semaines! . . . Vous devinez pourquoi?... Et ma déclaration qui n'était pas faite!

— Très-bien, cria Bernard.

— J'arrivai tout juste pour griffonner un paraphe de mauvaise grâce sur le registre de la sacristie.

— Et ce fut à ceci que se borna votre rancune ?

— Je mentirais de le dire, monsieur Bernard, quoique la présence de ma femme pût servir d'excuse à ce mensonge; mais elle sait tout, et si je tournai dans mon cerveau mille projets de garçon et de vengeance, l'apparition de Fanny , qui se trouva com-

me un fait exprès à la même place et dans le même magasin , comme un astre qu'un autre astre avait d'abord éclipsé, désarma tous mes ressentiments. Ne m'en voulez pas , Joséphine , regardez votre amie, et soyez indulgente.

— Faut-il que je sois bonne? lui dis-je en lui donnant la main. Mais, monsieur, qui spéculiez si bien sur la vengeance, et sur une vengeance de garçon , est-ce que vous aviez Teffronterie de me mettre de moitié dans vos calculs, et de ne pas craindre mes refus?

— Vous voyez bien, méchante, que je les ai mis en ligne de compte , puisque je ne me mariai que six mois plus tard, et que la déclaration de mon amour date seulement d'aujourd'hui.

En ce moment le docteur rentra.

Jules et le docteur échangèrent un ra-

pide coup d'oeil. Il y avait certainement une énigme au fond de tout cela !

— Ce n'est rien , nous dit le docteur en s'adressant à la ronde : Léon est sujet à des émotions de ce genre , et si peu qu'il sorte de sa taciturnité , le sang lui monte brusquement à la poitrine. Il m'a parlé de retourner avant la nuit à l'Ecole Polytechnique. Pour mon compte, j en suis à peu près d avis : l'air est vif auPetit-Mériel et ne lui vaut rien.

— Pardieu ! docteur, vous m'excuserez si je ne suis pas de cet avis-là. Tel que vous me voyez , moi , j'ai été condamné —

— A vivre , monsieur Bernard ?

— Non , pardieu ! à mourir de la ])oitrine. Ne riez pas. A l'âge de M. Léon, j'avais la figure en lame de couteau, je me tenais en deux j je n'aurais pas seulement porté mon fusil de chasse d'ici là. Malgré

je ne sais quel chagrin d'amour qui m'avait donné le fanastime de la gloire, car on est très-brave quand on est désespéré, le conseil de révision m avait réformé en i8o3 ! en i8o3, docteur, quand tous les voj'ageurs anglais qui se trouvaient en France furent constitués prisonniers de guerre; quand Buonaparte voulait préluder à l'usurpation par de nouvelles victoires, quand on enrégimentait des bossus et des borgnes. Eh bien , en moins d'un an j'ai surnagé petit à petit. Le vent de ces collines m'a gonflé comme un ballon : si je ne suis pas devenu un héros, j'ai plus assassiné (Dieu me le pardonne ! ) de perdrix et de lièvres, de faisans et de chevreuils, que nous n'en mangerions en un siècle. Je fais assez régulièrement mes quatre petits repas par jour, et plutôt cinq : tout cela, mesdames, grâce à cet air vif que le docteur calomnie à dire d'expert ;

tout cela grâce à la fatigue de la chasse, à rinuocent plaisir de la pèche.

— Yous aimez le plaisir de la pêche , monsieur Bernard?

— Beaucoup ! et vous ?

— Je vous le cède.

— Et vous, messieurs ? —

— Personne ne vous le dispute, à ce qu'il paraît.

— Yous excepterez bien mon mari, disje alors : car il a maintenant des provisions de lignes etde filets comme un pécheur du Havre; et, lorsque je m'avise de le railler, il le prend , ma foi ! sur un ton beaucoup plus vif que celui de M. Bernard.

Mon mari regarda la lame d'un couteau; Fannyprit une pastille dans sa bonbonnière.

Et, mais ! je ne te savais pas ce goût-là , dit Jules ; au fait (ajouta- t-il en se tournant vers moi) je voudrais bien savoir,

mauvaise, en quoi ce délassement doux et calme, qui doit plaire surtout aux imaginations rêveuses, est tombé si bas dans votre estime et dans celle du docteur? Pitié pour les plaisirs champêtres ! respect à ces illusions innocentes! Je sais qu'on a dit qu'une ligne était un instrument qui se terminait à chacune de ses extrémités par une bête, brutalité qui ne conclut pas, comme la plupart des épigrammes. Quant à moi, je veux bien concevoir que cette eau qui court sans cesse devant les yeux avec le même murmure pour les oreilles, absolument comme un conte à dormir debout; que ces froides émanations de la rivière qui m'enrhument; que cette patience évangélique pour attendre deux heures durant un méchant goujon de la grosseur de mon doigt, puissent devenir pour des brouillons de mon espèce, — et de la vôtre, Joséphine, — un supplice mille fois

JOSEPHINE DERVIELX. 63

plus effrayaDt que celui des galères ; mais où il y a une passion quelconque , il y a un mérite quelconque : il faut trouver ce mérite.

— Je n'aurais pas mieux dit, murmura M. Bernard.

— C'est que vous n'êtes pas difficile, mon voisin. — Oh ! alors, Auguste, prends tes coudées franches , mon ami ; apportenous tes filets, tes lignes. Voilà M. Bernard qui ne te quittera pas plus que ton ombre, et, pour doubler le divertissement, vous pourrez pécher à deux. L'Oise est profonde et peuplée : on voit les poissons bondir tout autour de notre île; transfuges du fleuve de la Seine, ils remontent vers nous par caravanes. Il faut même que sous le rocher de là-bas, à la pointe du nord, leau ait creusé une espèce de vivier naturel, car

— A propos de rocher, interrompis- je,

m JOSEPHINE DERVIEUX.

souvenez-vous de me faire voir votre pavillon.

— Pas avant six heures, ma chèreamie; il n'est agréable qu'avec la perspective du soleil couchant :

— Eh ! mon Dieu , nous serons partis , ou il s'en faudra de peu . Nous ne sommes pas, comme vous, retirés des affaires, Jules j et deux ou trois personnes ont pris rendez-vous demain, de grand matin , avec Auguste.

Cela m'est égal. Je vous *iens, et vous ne partirez pas : vous êtes mes prisonniers. J'ai la clef de l'Ile dans ma poche, et je vous défie de vous sauver à la nage. Tout ce que je puis faire pour vous, femme exacte, c'est d'expédier quelqu'un à Paris pour ajourner les affaires sérieuses.

— Ajourner, ajourner...

— Après le diner, me dit Auguste d'une voix humble en m'adressant un joli rc-

gard, j'écrirai quelques lettres, et Jean pourra partir avec le cabriolet. — Tu veux donc nous loger pour cette nuit, Jules?

— Si je le veux! Jusqu'à ce que je

me défasse de la maison.

— Et dans ce cas je vous l'achète, reprit M. Bernard.

— Encore un goût comme celui de mon mari , monsieur Bernard ; vous vous rencontrez souvent. Il en est amoureux fou, et cette fois, ce n'est pas comme sur la question de la pêche; je suis complètement de son opinion.

— On peut s'arranger , dit Jules : je ne vous demande que la réserve d'un piedà-terre ; mais dans mou absence vous serez les tuteurs de mes petits intérêts domestiques contre les roueries de ce scélérat de M. Bernard, dont je dois cependant, Fanny, te dénoncer les propensions à l'infidélité.

68 JOSÉPHINE DRRVIEUX.

— Pardieu ! le Petit-Mériel deviendra mon sérail , dit le bon bourgeois avec un rire franc et soiiore : savez-vous qu'il en eut la réputation sous je ne sais plus quel comte ou marquis?... les noms m'échappent. C'était un vrai manoir, je m'en vante, avec de bonnes et solides fondations, des tourelles, des barbacanes, cjne la Révolution , qui ne respecta rien , pas même les abbayes , pauvres abbayes ! jeta si brutalement par terre.

— La Révolution , monsieur , dit alors le journaliste avec un sourire.

— N'allez-vous pas m'en faire l'éloge ? s'écria brusquement M. Bernard , qui devint pourpre.

^\èr— Nous en sommes incapables, reprit le docteur avec une émotion grave. A la vérité elle nous a donné la liberté de conscience , mais qu'est-ce que c'est que cela ? Nous lui devons encore la fusion des pa-

JOSIÎl^HlNt; DERVIEUX, 09

Iriotisiues de province dans un seul el même esprit national qui changera la frivolité de nos mœurs; mais pourquoi parler de cette misère? H ne faut pas nier que, par ses exagérations mêmes, elle ait tué le génie stationuaire et sanguinaire de notre vieille législation ; mais qui s en inquiète ? Peut-être aussi , car cela saute aux yeux, en mettant les tribunaux sous le regard de la publicité, a-t-elle fécondé le dogme des garanties individuelles en faveur de la liberté de chaque citoyen ; mais j'aurais honte de regarder à ces choses de peu. Personne n'ignore enfin que tous les peuples du vieux continent , émus d un de ces grands instincts qui font que l'être humanitaire n'a qu'une seule âme, aspirent à la prendre pour modèle ; mais puisque personne ne l'ignore , à quoi bon le dire ?

— Certainement , approuva M. Ber-

nard : et ce serait une honte de faire son éloge. Le sang me bout dans les veines lorsque je vois des hommes raisonnables abonder dans le sens de ces abominations. Pardieu ! cela me repose de trouver à qui parler. Laissons aux écervelés de nos collèges à médire de l'ancien régime.

— Et puis , se mit à dire malignement le journaliste en abaissant les yeux sur son verre, qu'est-ce qu'il y a de changé dans le fond?...

— Mais...

Ici M. Bernard resta la bouche béante en face de l'interlocuteur.

— Je retrouve, continua celui-ci, quand j'y regarde bien , l'ancien régime en tout et partout. Nous avions jadis les zingaros qui servaient d'émissaires à louis XI, et que l'on recommandait aux bons offices de Tristan pour être certain de leur silence : aujourd'hui nous avons le mouchard , qui

déterre en un clin d'oeil tout ce que 1 on veut, et qu'on décore : Tanalogie est évidente. Les barons du vieux temps avaient des intendants qui se succédaient pendant trois générations pour ruiner un fief; au xix" siècle tout le monde est baron, et peut se faire mettre sur la paille en moins de vingt-quatre beures , par l'intermédiaire d'un agent de cbange qui court à la Bourse en cabriolet. Aux vassaux de bas étage, dont on hébergeait la vieillesse quand ils ne pouvaient plus travailler à la glèbe , ont succédé des Ilots de prolétaires qui, lorsqu'ils ne peuvent pas vivre en travaillant, ont la ressource de mourir en combattant : il faut tenir compte de tout. L'Opéra , je m'en rapporte à ces dames , vaut bien les carrousels; et quant aux tournois , si l'on y tient , nous avons le Cbamp-de-Mars où , pour le divertissement de la troupe de ligne , cent mille

excellents pères de famille, patentés pour la plupart, vont parader à l'aise dans la poussière : sans oublier, comme de raison, le bois de Boulogne , champ clos élégant où l'on peut se couper sérieusement la gorge si l'on ne sait pas manier une épée , ou bien encore briser la tête de son adversaire quand on joue gauchement du pistolet. Si quelqu'un s'amuse à regretter les conciles , c'est qu'il n'a pas vu la chambre des députés : il s'y dit de temps en temps de fort bonnes choses ; j'en ai entendu , moi qui vous parle. Se plaindra-t-on des prisons? mais elles sont pleines j de ce que Ton ne rançonne plus les juifs? mais c'est faire injure au télégraple. Que prouvent , dites-moi, les frivoles plaintes des cerveaux qui ne sont jamais contents? Je veux que nos maisons n'aient pas la pesanteur des vieilles tourelles ; cependant lorsqu'un incendie les renverse , on retrouve à peu

JOSKl'HINE DERYIEUX. 75

près toutes les semaines une personne ou deux sous les décombres. Enfin, et tout en regrettant qu'il n'existe plus de grandes forêts dont le gibier bouleversait les récoltes, je soutiendrai que nous ne manquons pas de voleurs, même en ne disant mot du chapitre des fournitures. De tels équivalents ne sont pas à dédaigner. Je m'engage donc à soutenir que la Révolution n'a rien altéré dans le fond des choses; et tout ce que je vois de plus neuf dans nos habitudes , c'est qu'au lieu d'une duègne, les dames ont maintenant des demoiselles de compagnie.

— Sans doute, approuva de nouveau l'honnête M. Bernard.

Mais par un reste de scrupule sur l'ironie de cette argumentation qui déconcertait à chaque instant sa logique , le bon bourgeois me dit à l'oreille :

74 JOSÉPHINE DERVIELX.

— Est-ce qu'il ne vous fait pas l'effet d'un pince- sans -rire, ce monsieur-là?

On se leva ; le docteur et l'homme de lettres se donnèrent une vive poignée de main, et M. Bernard me saisit gracieusement le bout du petit doigt pour m'entrainer au billard. Malgré ma résistance, il fallut céder à ce désir si généralement partagé. Auguste vint alors m' expliquer , non sans un ton de gène et de volubilité maladroite, qu'il allait faire son courrier sur-le-champ. Déjà , cependant , la chose avait été convenue. Ce surcroit d'explication me donna Téveil ; mais je n'en fis rien paraître : tant que Fanny serait là, je comptais bien tenir le fil des démarches de mon mari.

Le docteur nous quitta en même temps que mon mari; c'était pour aller trouver son jeune malade ; et tandis que M. Bernard et moi nous battions Jules et le iour-

naliste, qui meltaieut beaucoup de complaisance à nous faire les honneurs de la partie, Fanny, qui fronçait déjà le sourcil pour préluder à sa migraine, s'arrêta d'un air nonchalant contre une fenêtre qui plongeait sur Tescalier delà grande terrasse.

Jules , alors, ayant fait un mouvement vers sa femme avec une expression d'intérêt, elle abandonna vivement la fenêtre pour lui prendre le bras; et, de l'air d'une femme qui souffre , mais qui se contraint par civilité pour ses amis , elle lui fit je ne sais quelle rapide confidence, accompagnée d'un signe d'adieu, et quitta la salle. Alors je perdis mou sang froid et je multipliai les fautes-

Dans un intervalle, et comme mon partner méditait avec le sang-froid d'une affaire d'état la plus lourde de toutes ses gaucheries, je fus me poster à mon tour contre la fenêtre , afin de voir si quelque in-

76 JOSÉPHIlNE DERVIEUX.

cident se passait au dehors, qui aurait pu servir de sigual à Fauny ; mais il n'y avait qu'uu large ciel semé de flocons blancs , enflammés, un frais amphithéâtre de peupliers dont les cimes étaient émues par le vent, une longue pelouse dont le velours vertétincelaitde fraîches marguerites. Personne dans ce désert; et je sentais un pétillement d'impatience s'étendre par degrés de mes pieds qui brûlaient à ma tête qui semblait se rompre, lorsque (ce fut une permission du Ciel , ma mère), sur le poli de ce vitrage qui n'offrait pas en apparence le plus frêle obstacle à Tavidité de mes regards , la chaude vapeur de mon haleine fixant tout à coup un brouillard clair et subtil comme de la gaze, j'y lus avec surprise et très-distinctement, en caractères de récriture de mon mari, iracés à l'ongle, ces ({uelques mots significatifs : « Sur-lechamp, au pavillon ! n

JOSEPHINE DERYIEUX. 77

— Nous avons perdu , ma charmante parUier, me dit M. Bernard.

— C'est bien, lui dis-je.

Et , ne voyant plus M. Ancelin avec ces messieurs, je me précipitai dans l'autre chambre.

— Pardieu! s'écria M. Bernard (qui me crut fort loin, car j'étais partie comme un éclair), il me faut ma revanche, monsieur le journaliste. Je me doutais que ce joli phénomène ne savait pas le premier mot du jeu. Ma galanterie est une lourde faute : réparons- la.

Et les billes roulèrent de nouveau sur le tapis .

Je m'étais arrêtée un instant : c'était pour laisser Jules prendre le fusil à deux coups de M. Bernard.

Qu'en voulait-il faire?

11 s'éloigna en sifflant, par une direction qui me rassura...

78 JOSÉPHINE DEIWIEUX.

Mais quand il fallut me diriger toute seule par mille petits chemins coupés , tortus, serpentant , clos de barrières et semés de carrefours , ou tournant sur eux-mêmes comme une dérision , et cela sans autre guide que l'obliquité des rayons du soleil, qui m'apprenaient mon étourderie au moment d'en entreprendre une seconde , je me dépitaij je courus comme un enfant, comme une folle, avec des fantaisies de m en prendre à moi-même, — à ma propre figure, ma mère! — et de me battre pour n'avoir pas mieux exercé le sentiment de la mémoire des lieux. Les distractions de la traversée m'avaient caché le manège de la route. Oh! je ne sais pas tout ce que j'aurais dit à M. Dervieux si je l'avais rencontré.

Puis, voilà que tout au bout d'une double ligne d'arbres qui se pressaient sur la pente d'un tertre rapide, j'aperçus la ri-

vière devant moi . sous mes pieds , calme , brillante , et le terrain de l'ile formant à quelque distance une pointe ombragée de saules j mais point de rocher; pas de pavillon. Je me crus égarée: je fis halte.

J'entendis alors un claquement sec , près de moi, dans les broussailles voisines, comme le chien d'une arme à feu que l'on élève avec le pouce : et, devenue courageuse par excès de frayeur, je me précipitai sur les branches, que j'ouvris de tout mon poids, car aussitôt mes jambes fléchirent. Tout un spectacle se passa devant moi pendant celte chute. La lueur du tounerre fait voir moins d'objets dans les ténèbres. Ces impressions ne se rendent pas.

Dans Téclair, dans la détonation, dans un voile de fumée , car l'explosion eut lieu presque aussitôt ; à travers la longue claire-voie de mille branchages, à cent

.80 JOSEPHINE DERVIËUX.

pas, je vis tout à la fois les volets du petit pavillon que je cherchais se refermer hrusquement sur une femme, mon mari glisser de l'escarpement qu'il escaladait jusque dans le fond d'une barque, et près de moi, souriant d'un sourire qui me fit peur, Jules, ramenant contre sa poitrine le fusil de M. Bernard, en portant une main au-dessus de ses yeux, comme pour ne rien perdre de ce tableau .

Ma chute à ses pieds le fit tressaillir.

Je me trouvai dans ses bras : je rencontrai son regard, empreint de douceur, de franchise et de reproche.

— Enfant, me dit-il, en étendant le doigt et en dirigeant son doigt vers un point où je portai mon regard , si j'avais voulu tuer Auguste , est-ce que j'aurais frappé là?

Et, dans la direction qu'il m'indiquait, je vis en effet étinceler une brisure dont la

fraîcheur tranchait sur le ton ardoisé de la roche. Puis Jules, pour achever ma conviction, me désigna, sous un rideau de saules, une barque qui s'éloignait à force de rames.

La pression de la main de Jules était aussi éloquente que l'intention de son regard.

— Silence, au nom du Ciel! me dit-il, et pas un mot devant l'un ou l'autre . Envers lui , vous ne savez rien, et elle ne m'en parlera pas.

Il savait tout...

— Mais vous êtes donc notre bon génie? m'écriai-je.

Et je l'embrassai avec transport.

Deux secondes plus tôt, ma mère, qui m'aurait dit cela?

— Mais ils n'oseront pas reparaître ,

Jules!

82 JOSÉPHINE DERVIECX.

— Leurs soupçons ne se porteront pas sur moi, Joséphine !

— Je comprends ! ... M, Léon, votre jeune pupille, est sorti bien ému quand vous avez fait allusion à Thistoire de la lettre anonyme ! —

— Et celle dont il s'est rendu coupable. Joséphine ne m'avait appris que son propre secret : je veillais depuis longtemps sur le reste.

Puis en rajustant mes cheveux, en me préchant le calme du maintien, et en me soulevant à demi, car, en vérité, je tremblais comme la feuille, Jules me fit arpenter je ne sais quel chemin, par des sentiers à lui connus; si bien que nous trouvâmes M. Bernard et son vainqueur à disputer très-vivement sur un carambolage équivoque : ces messieurs n'avaient pas pu calculer le temps de Tabsence. M. Bernard, désolé de perdre par sa faute, voulait recom-

raencer le coup en notre présence , pour nous démontrer qu'il Tavait fait ; et cette argumentatioQ comique durerait, je crois, encore, si mon mari, un peu soucieux et pâle, ne fût arrivé sur les talons du docteur.

— Où est donc votre femme? demanda le docteur à Jules.

— Mais , dans sa chambre, répondit Ancelin avec le ton de la plus parfaite bonhomie. Attendez-moi; je vais dire à Marie de Tavertir, et nous nous rendrons tous au pavillon.

J'éprouvais une pitié véritable pour Auguste, dont les lèvres étaient blanches, et qui semblait interroger tour à tour les physionomies pour trouver le mot de Ténigme. Il demanda d'un air de négligence à M. Bernard , s'il n'avait pas déposé quelque fusil dans l'antichambre ; et d'après la réponse affirmative du chasseur, si les in-

8i JOSÉPHINE DERVIELX.

quiétudes de mou mari s'étaient tournées vers moi , ma contenance lui disait tout. Sur ces entrefaites , M. Léon , revêtu de son uniforme , toucha l'épaule du docteur, qui prenait, en nous disant adieu, ses gants et son chapeau. Ce fut une espèce de fascination entre ce jeune homme et mon mari , que Ja fixité de leurs regards qui se croisèrent et ne se détournèrent plus. Toutes les suppositions que Dervieux pouvait admettre , d'après mille pressentiments obscurs de rivalité , vinrent se révéler brusquement dans la mobilité de ses traits : jamais silence ne fut plus expressif. J'aurais pu traduii^e littéralement, une par une , ces conjectures violentes dont Auguste était si loin de croire que je fusse à même de suivre et d'interpréter les symptômes ; et quoique cette animosite ne se déclarât que sur une double méprise , j'entrevoyais déjà, dans ce premier

échange de regards fi^oids et directs , le prélude d'une provocation dont j'avais tout à craindre , sinon à l'instant même et sous le toit d'Ancelin , du moins hors de là et le plus tôt possible.

Un secret est bien lourd à garder , ma mère , quand , au milieu des soupçons d'un être qui nous appartient aux titres les plus sacrés , et dont l'ame est à jour devant nous , on devine qu'il se forge des fantômes et se prépare un ennemi mortel. Dès lors je me proposai mystérieusement d'écrire à Jules. Eu sa qualité de tuteur de M. Léon, Jules, pour plus de prudence, devait éloigner cet enfant colère du voisi-' nage de la capitale. Dans la pensée d'Auguste qui devinait un adversaire , M. Léon était resté , j'en ai la certitude , coupable d'un guet-apens terminé par une tentative de meurtre ; et pour Léon , mon mari n'était qu'un rival préféré qui lui sauvait

ae JOSÉPHINE DERVIEUX.

une faute en la commettant lui-même. Ce n'est pas à la convulsion des muscles , ce n'est pas à l'énergie de la voix qu'il faut prendre la mesure des haines : un vernis général de gaieté, d'urbanité mutuelle^ masquait ce drame étrange dont les acteurs étaient muets , dont les témoins ne voyaient pas. Tout en abandonnant mes mains à ce bon M. Bernard, qui me fatiguait des éclats de sa voix et de sa pesante galanterie, je me disais que , malgré l'autorité du respect humain pour maîtriser les am.es au milieu d un auditoire qui ne voit et qui ne sait rien , le moindre souille indiscret , en agitant ces cendres trompeuses , devait livrer une issue terrible à la flamme des ressentiments : et , dans le calcul bien réfléchi d'élever un obstacle entre ces deux inimitiés que la prolongation du silence aurait pu compromettre , j'affectai de me montrer aussi bruyante

que je me sentais intérieurement effrayée. Jamais je ne fis plus d'étourderies : jamais je n'eus si peur.

Fanny survint au milieu des salutations que recevait le docteur à la ronde ; elle ne se dessaisit pas du bras de Jules. Sa figure resta glacée pour les adieux de Léon ; et celui-ci , prenant la main de son tuteur , lui dit avec un sanglot qui rendit sa voix plus sourde :

— Dites-moi , du moins , que vous no m'en voulez pas!

— Encore des chimères, répondit affectueusement Jules.

Puis le docteur entraîna son jeune ami.

Leur éloignement me calma.

Débarrassé d'un doute par une haine , Auguste retrouva toute sa présence d'esprit et se hâta de me disputer à l'officieux empressement de M. Bernard. Le vieillard joyeux déclara que c'était de fort

mauvais exemple , et que si la cour d'amour existait encore comme au temps de la reine Berthe , il s'y présenterait pour réclamer, au nom des privilèges de la chevalerie errante , contre la félonie des époux qui prennent des tons de se faire les desservants de leurs femmes. On se dirigea , sans plus de retard , vers le pavillon , et Jules , sur le chemin , montra beaucoup de sérénité. La vapeur des pelouses flottait et vibrait dans 1 espace ; une soirée paisible commençait au milieu des chants de mille ramiers , si doux à l'heure où le disque du soleil s'agrandit à l'horizon pour s'éteindre; non loin , les murmures de l'Oise prenaient un accent plus sonore à mesure que les bruits qui ne vivent qu'à la faveur du jour déclinaient comme les nuances de la lumière. Sans rien dire, sans rien voir, sans sortir du moment où je m'emprisonnais avec ma pensée , j'étais heureuse de

songer que Fanuy , plus clairvoyante qire Dervieux par cela seul qu'elle était femme, restituait Auguste à votre Joséphine , puisqu'elle se penchait, avec un abandon caressant , au bras de son mari qui lui parlait , à ce qu'il me sembla , d'une voix émue. Ce qu'Auguste me disait , je ne saurais en vérité vous le redire. Trop de secousses avaient fatigué mes réflexions , pour que je ne me laissasse pas aller au charme d'y faire trêve. Mon coeur était plein comme du sentiment d'une victoire. Lorsque nous arrivâmes au pied du labyrinthe , je m'étonnai que le pavillon ne fût pas dix fois plus loin encore.

Un domestique remit à Jules la clé du pavillon et s'éloigna.

Il y eut pour les autres, lorsque Jules poussa les volets et que le soleil pénétra tout à coup dans l'intérieur de cette délicieuse rotonde, un moment de surprise

dont je (lois penser que le plus grand attrait

fut perdu pour moi .

— A la bonne heure! s'écria TenthousiasteM. Bernard, voilà tout à fait un véritable oratoire du style d'avant la renaissance. Hier encore , c'était une chambre de garçon : pas davantage.

Et Jules , en examinant avec malice la stupéfaction de Fanny , lui déclara que depuis le matin dix ouvriers s'étaient mis à l'oeuvre pour opérer cette métamorphose

11 ajouta même :

— Ils y étaient encore il y a cinq minutes.

— Vous vous trompez, lui dit-elle.

Et elle baissa les yeux, car elle en avait trop dit. Auguste s'essuya le front. J'adressai un regard suppliant à Jules: son visage me rassura.

— Eh bien! monsieur Bernard, dit- il au

bon bourgeois, vous qui êtes lexplorateur de nos environs ; vous qui recueillez, comme un autre W'alter Scott, toutes les complaintes des nourrices , et qui vous flattez de connaître mieux que pas un les vieilles pierres du canton de l'Ile- Adam, pourriezvous me dire la chronique de cette tourelle?

— Je sais , ou je crois savoir, dit M. Bernard en se touchant le front , que ce pays était couvert de bois , d excellent bols appelé merrain^ dont on a fait Méry , puis Mériel par corruption.

— Par corruption ? à merveille. La corruption est une baguette de fée entre les mains des élymologistes. Et puis?

— Et puis , après les abbés qui prenaient dans ces bois des douves pour la fabrication des vases de leurs nombreux celliers (car, je leur rends justice, ils ne se laissaient pas périr de soif), la vigne du Sei-

gneur passa entre les mâios d'un Saint- Chamant, povir être érigée plus tard en mai-quisat, au bénéfice des Lamoignoii.

N'est-ce pas cela?

— Vous avez tout net, insista Jules, oublié Pierre d'Orgemont, grand-cbancelier de France : rien que cela. Pour un bomme du quatorzième siècle, c'est impardonna ble. Et quant à Fétymologie j elle vient, sans plus , d'une église consacrée à la Vierge. Méry vient de Marie, M. Bernard. Je vois que vous êtes au bout de votre science sur mon domaine ; je vous dirai , moi quinecbercbe rien, ni lièvres, ni goujons, ni complainte, que je sais sur ce pavillon où nous sommes une historiette assez notable pour qu'il soit étrange que vous n'en ayez pas entendu parler.

— Mais. . . si vous la faites vous-même , monsieur Ancelinî

— L'auditoire sera juge de ma bonne

foi. Monsieur est homme de lettres : il est critique sévère , par conséquent érudit et bon juge...

— Je nie la conséquence, dit M. Bernard : allez toujours !

Un domestique apporta des rafraîchissements , et sous le bariolage des vitraux frappés par les derniers rayons du jour, à Tombre de ces gracieuses découpures en pierre qui projetaient leurs festons sur nos robes de mousseline, Jules nousconla sans façon, maman, ce que je vous transcrirai, si je le puis, sans variantes.

— Use peut, mes amis, que je triche un peu la couleur locale, et que je déchire la toile du quatorzième siècle en y mettant le doigt. Vous aurez la bonté de me pardonner ces bagatelles. — Donc, en i3ooet tant , sous le roi Charles V, qui eut la corvée de réparer les sottises de son père, le roi Jean , et qui s'en acquita , comme

94 JOSÉPHINK DKRVIRUX.

chacun sait, grâce à la solide épéede Duguesclin, vivait, retirée dans cette île, la dame Eléonore de Méry, femme légitime de sire Bertrand d'Orgemout, frère du chancelier. Jolie? je n'en sais rien; mais je le suppose. En lieu et place de ces calmes environs, de cette civilisation coquette et bourgeoise, supposez des forêts vieilles et profondes , quelques tristes masures de pécheurs groupées sur TOise, et, campé sur le grand chemin du lleuve, de même qu'une barrière d octroi , le manoir du Petit -Mériel, lourd , décrépit , surmonté de tourelles noires. Comme la dame Eléonore de Méry s'enfermait obstinément dans la plus profonde retraite, des bruits injurieux circulèrent contre son honneur parmi les riverains de ce domaine. On s'entretint dévotement, à la veillée, d'apparitions qui n'eiFrayèrent pas les jeunes (lUes , de chants éteints dans l'ombre ,

JOSÉPHINE DERYIEUX. 95

d'une barque dont le soleil n'avait jamais vu les couleurs. En disant ses propres péchés, quelle est la bonne chrétienne qui ne dise pas un peu les péchés d'autrui ? Bertrand d'Orgetnont, alors dans la Saintonge, en train de déconfire par milliers les soldats du général Grandson, le Montécuculli de Duguesclin, fut averti de ces menus propos par le message d'un révérend père benoît et patelin, qui, je le présume, n'ayant pu s'introduire dans la place, prit la résolution d'appeler l'ennem.i, je veux dire le mari, à son secours. On n'est jamais dénoncé que par ses rivaux. Aussi, règle générale , quand on écoute un amant, on ne saurait trop en écouter : les éconduits se vengent , et de proche en proche , il n'y a pas de raison pour que cela finisse \ on a sur les bras les prétentions du genre humain. Notre soldat fut alarmé: ilréfléchit; il accoiniit.

Bertrand d'Orgemont savait que , grâce à ses propres conseils (car on retrouve tôt ou tard ses sottises), le chancelier, espion fraternel qui demeurait au Louvre, rendait souvent quelques devoirs à sa bellesoeur; mais c'était un homme savant et d'une insipidité mortelle, aussi vertueux que laid, et de grand âge : le péril ne venait pas de là. A la vérité, le chanceliei menait avec lui , par faste ou par étiquette, ses pages; jeunes hommes à la mine accorte , resplendissant de jeunesse, et en belle école, à la cour , pour apprendre à conter fleurette. — Le proverbe, je le sais, est ici un anachronisme. Au nom du Ciel, ne vous emportez pas, monsieur Bernard!— En rusé compère, Bertrand, qui, sur le chapitre des pages du chancelier, pressa la conscience du révérend dénonciateur comme une éponge, demeura convaincu, tout calculé, que le mal avait sa

source dans ses précautions de mari , au Louvre même : et que le chancelier, bon jurisconsulte et mauvais argus, débrouillait beaucoup mieux les embarras de la France que les dangers de sa famille. Avant de faire bruit de son retour de l'armée, notre jaloux , sous un costume de bûcheron, veilla jour et nuit autour dumanoir,dont il connaissait le fort et le faible. Pas de château sans portes dérobées, sans souterrains, sans trappes, dontlesecretpassehéréditairemen t de mâle en m âl e avec le droit de progéniture : tous les romanciers savent cela , et les chroniques en abondent. De vous apprendre qu'il s'y introduisit , qu'il fureta les coins et recoins, c'est inutile, et la chose se présume assez d'elle-même pour qu'il soit bon de passer , sans plus ample informé de l'explosion au dénoûment.

Ceux qui savent dire longuement les petites choses en feront un livre. — Venez

ici maintenant, monsieur Bernard. Examinez un peu , je vous prie, et dites- nous à voix haute et intelligible ce que signifient ces caractères gothiques , là, sur le vitrage.

La main d'Auguste tressaillit dans la mienne : M . Bernard se leva ; Fanny se leva presque en même temps, pour se retirer peut-être. Jules la contraignit de se rasseoir et lui baisa la main. Elle détourna la tète vers la campagne, mais son agitation ne put méchapper. Où Jules voulaitil en venir, avec cette aUusion ? J'avais froid.

— Cela n'est pas facile à déchiffrer, dit M. Bernard, ni à traduire. En substance, la légende porte: — « Il revient : veux lu ma mort ? Fuyons ! » Puis plus bas, d'une a^ire main : — « A minuit !.. » C est écrit avec une pointe de diamant.

— Très-bien. — /^ minuit donc, heure

JOSKPHINt DEKVII£L\. 91)

assez favorable aux petits projets qii il serait mal avisé d'exécuter à la face du jour, quoique la témérité soit un grand point, la triste et aventurée châtelaine priait au pied de ce crucifix de pierre. — Examinez un peu ce crucifix J'ai fait restaurer chaque détail suivant la chronique. Il y a trois grands mois que je me mets à la torture pour cela. — Dieu reçoit toutes les pétitions, et c'est bienfait; mais sur le plus grand nombre il passe à Tordre du jour , et c est bien vu. Pour les mauvaises actions, je ne sais pas de plus mauvais complice. Un coup fut frappé discrètement au vitrage; Eléonore l'ouvrit en se précipitant.

Spectacle étrange ! En un clin d'œil, comme par magie , un pont de fort madriers avait été jeté sur l'Oise, de cette croisée à l'autre rive. Des torches de résine furent entrechoquées et s allumèrent , la nuit s illumina ; des jeunes filles, vêtues de blanc,

Ho JOSl-PHINE DERVIEUX.

i)lacées sur deux ran^s à la file et face à face, entonnèrent un chant d'église lent et monotone. Puis, se détachant de l'ombre, un chevalier, revêtu de son casque et de son armure de fer, tendit une main gantée de buffle à la châtelaine qui s'était signée d'épouvante. La visière du casque remonta : elle reconnut le baron Bernard, sire d'Orgemont. L'effroi la rendit muette. Le baron lui désigna du geste un palefroi dont les piaffements faisaient crier les madriers du pont, et quand il l'eut placée en selle avec ses bras vigoureux, la cavalcade se mit eu marche. Lorsqu'on fut arrivé sur la rive, des moines, des soldats, des varlets, des serfs en grand nombre agitant des flambeaux, tout un cortège religieux et miliaire se joignit à celte procession grave et féodale : et, après avoir cheminé près d'un quart de lieue dans la foret, des bruits de cloches sonnées en volée annon-

cèrent la proximité d'une église. Ou atteignit le porche : on entra. Eperdue et mourante, la dame d'Orgemont fut déposée par son époux sous un dais de yelours , daiis une stalle armoriée ; là, comme une victime résignée à la mort, d'un coup d'oeil elle embrassa tour à tour les noires draperies qui tremblaient de toutes parts aux piliers de la nef avec un semé de larmes d'argent, a"nsi que je ne sais quel sarcophage environné de lumières, et devant elle des branches de cyprès qui baignaient dans un massif bénitier de marbre. Au même instant, leDe profundls éclata comme une tempête ; des milliers de voix psalmodièrent sous la voûte. — Sire Bertrand d'Orgemont se pencha contre l'oreille de sa femme : — Priez Dieu pour lame de sire Raoul d'Eragny, lui dit-il en la contraignant par son gantelet à le regarder au visage. — Je Tai trouvé cq .ipatin, Madame,

U)Û lOSÉPIIIMi DliKVU'UX.

fi'a|)|)éd un coup de poignard dauslecœur^ sur mes domaines, auprès de ce diamant , qu'il faut qu'un serviteur infidèle vous ait dérobé i . . . — Et ce fut tout.

Ici, il y eut un long silence. Puis Jules reprit :

— Faisons-nous du punch ?

'"• — Je vous démontrerai de point en point, dit M. Bernard en élevant la voix, qu'il n'y a pas un mol de vrai danS cette liisloriettè. ' r-:;^ tÎ 3' ' ::^ - '7 :'.

— Vous ne démontrerez rien, monsieur Bernard: le vitrage est une preuve et voilà le vitrage. Bailleurs k fait importe pew, tirons-en la morale. ■^' '

"■-! La morale ? répéta M. Bernard, je ne 1 ai pas cbm prisé. ^ ' ''f ' ^^ >■■■■ ■ -- Elle est fort bonne, dit Tbonime de lettres; mais la pratiquait-on alors? En 'pretiarit la donnée comme vrai, cecpii es! <}e peu d importance, on doit avouer que

JOSÉPHINIi DERVIKUX. J05

tout autre que Je sire d'Orgemont eut fait pis; et, maintenant encore, le verdict du jury absoudrait le mari qui vengerait son outrage sur les deux coupables, malgré la maxime non bis iderrij qui proteste contre deux punitions pour un délit , maxime qui ne semble regarder que la magistrature. ■''

— Est-ce que, s'écria Jules avec feu, vous approuvez, Monsieur, ces traditions de sang, qui favorisent les instincts bruts et sau-vages? qui permettent le poignard cbez soi, le pistolet entre compatriotes , le canon sur la ligne imaginaire d'un territoire ? — Et comment faites-vous donc pour concilier des vues de civilisation avec tant de respect pour des vestiges de barbarie ?

— !Mais... une supposftinn est permises* répondit It^ journaliste avec quehjue em-

barras. Que feriez-vous à la place du sire

d'Orgemout ?

Jules laissa échapper un sourire.

— Ah! monsieur, vous me mettez le pistolet sur la poitrine ! N'importe , je ne reculerai pas.

— Tant mieux , dit Bernard : d'ailleurs il faut que je sache nettement à quoi m'en tenir dans le cas où votre femme, lasse de ses rigueurs qui me feront mourir de chagrin, voudrait en finir avec mes importunités.

— Ecoutez-moi , reprit Jules. S'il m'arrive d'être obscur , c est que la nature de cette controverse l'aura voulu; mais cependant je ne dois pas craindre ce reproche avec vous. — Et d'abord, afin de nous entendre sur un principe , vous croyez , sans doute, comme c est aussi ma croyance, que dans une société formée et avancée telle tjue la notre (je ne dis pas vieillie, il

n'y a pas de caducité pour le genre humain), le génie de l'analyse, dont Téclat devient plus vif d'âge en âge, a remporté de nombreuses victoires contre les instincts naturels, eu rayonnant sur les multitudes. De là;, n'est-ce pas, des passions plus correctes , plus intelligentes , à la place des appétits sourds et grossiers?

JNous traversons un milieu de lumière plus éclatant qu'au moyen âge. Permettezmoi donc de vous rappeler qu'entre le sire d Orgemont, qui fut généreux, mais qui ne le fut qu'à demi , et moi qui suis lenfant du dix-neuvième siècle , c'est-à-dire inséparable de Tesprit de m.on époque , il y a cinq cents ans, et que ces cinq cents ans n'ont pas été sans profit , je ne dis |)as pour moi seul , je n ai pas cette fatuité, je dis pour tout le monde. Matériel et moral tout à la fois, ce profit est le plus pur de l'héritage des temps, et chacun y puise,

\(Hi JOSÉPHINIi DERVIKIJX.

qu'il veuille ou uon s'en rendre compte. Chaque génération , chaque siècle , à Timitation de Moïse el de Jésus-Christ, nous laisse son testament ; c'est ce que je nomme la religion du progrès où tous sont appelée, où le plus grand nomhre est élu : Tesprit humain s'achemine vers Dieu. Or, moi, monsieur, qui vis de votre vie, qui suis le contemporain de vos idées , je hais ce qui tue : c'est le premier article de mot» symbole. Consultez vous : c'est aussi le vôtre. Je hais ce qui lue; je le hais dansée suicide qui se frappe au seuil de la maison paternelle, près d'un enfant au berceau , à côté d'une femme qui se réveillei^a veuve; car un tel acte de désespoir Hétrit ceux qui survivent et \e\n^ crie : — ^ Je vous

fuis , parce que je voué miépn-sc î Je

hais ce qui tue , je le hais dans celui-)à cjui pour uu mystère domestique se fait toitl à la fois partie, accusateur, témoin,

JOSlilMIlNl!: J)EUVII£UX. 107

juge et bourreau. Je hais ce qui tue, mon sieur , dans les discussions de la presse et de la Iribune où l'on jette brutalement son épée comme une censure , comme une atteinte à la franchise, c'est-à-dire à la vérité et à la liberté; je hais ce qui tue, dans la loi qui demande une tête, et qui fait que Texécuteur des hautes oeuvres mange le pain de 1 impôt à la même table que le magistrat; et comme enfin je puis bien avoir des manies cosmopolites à mes risques et périls, je hais ce qui tue, je l'exècre, dans les nations qui s'égorgenl pour illustrer Turenne et Napoléon. C'est du moyen âge que tout cela , monsieur : et lorsque l'on blâme l'ancien régime , car vous le blâmiez tout à l'heure , on est mal venu de fouiller dans ses décombres pour s'en approprier des traditions de meurtre. N'y touchez pas , si vous ne trouvez rien de mieux à sauver de ce |;rand désastre.

108 JOSÉPHIiNE DERVIEIX.

Que prouve uu meurlre ? Eh ! mes amis , Je plus sot peut mettre à mort. C'est un moyeu pris en bas , pris au crime , et je le repousse du pied. Est-ce que , comme le poète, en portant la main à votre front, vous ne vous êtes pas dit : — H y a un Dieu là!... Si cela est (et cela est), pourquoi ces tristes inconséquences? Eh quoi! je vous désigne la lumière et le ciel , et vos regards détournent les miens vers les ténèbres et vers la terre!... Mais, je vous prie , comment espérez-vous que la civilisation imprègne et pénètre le pouvoir, si vous répandez la conlagion de la violence, si vous la devinisez , non par la parole (ou use de quelque mesure , à cet égard), mais par votre exemple , ce qui est une procuration en bianc, une sanctiiication tacite? Frenez garde!, à des peuples violents il tombe des gouvernemenls de fer. Et je ne m'écarte pas de la question ; elle est là.

JOSÉPHINR DERVIEUX. ^09

Mainlenant je veux vous l'aj^prendre : chez nous aujourd'hui , les instincts sourds n'insultent la grande loi de l'ordre que par exception; la discipline des moeurs est écrile dans le cerveau. Je vois, à la vérité, chaque matin, des scandales imprimés dans les gazettes judiciaires; mais ils ne sont pas Thistoire de mon pays. Je proteste contre cette induction absurde et violente. Qu'est-ce que deux cents, qu'est-ce quedeux mille furieux, sur trente millions d'ames?... Je vous en donne dix mille, moi : dix mille dont nul ne vous parle et que je vous dénonce , car j'admets que le levain du vice fermente et s'égare au moins dans un pareil nombre; mais aussi, de cela seul que Ton ne traîne plus tous les délits devant les tribunaux, je tire cette manifestation consolante , que la prudence et la mansuétude se sont propagées dans la politique des familles pour étouffer des

HO lOSKPHINK DI:H VIEUX.

scandales et détourner la llélrissiirc de rinstrument juridique. Nous voilà loin .des temps où le simple blasphémateur avait la langue percée d'un fer rouge , où le législateur obscène punissait l'obscénité par une flagellation dans les rues. Et puis, toutes les passions, monsieur, ne se réduisent pas à l'amour : nous paraissons trop l'oublier. S'il faut pourtant aborder cette thèse unique, isolée, étroite, qui, dans la récapitulation des maux produits par le vice et le crime, ne compte ni pour la moitié , ni pour le quart , si nous voulons le dégager de tout le reste , avouons qu'il ne faut pas non plus se faire de l'a-t mour au dix-neuvième siècle, unOEdipe, une Phèdre, poussés à d'irrémédiables violences par le dogme de la fatalité : dogme qui s'est perdu dans Técroulemeut du paganisme. Chimère de livres , monsieur , millésime banal à lusage de nos jeunes

JOSlh'HliNt: DKRVIELiX. Ml

romanciers , parce qu'après tout, il offre la ressource d'une divagation facile. Il y a de la volonté dans toutes les fautes. Enfin , nous voilà tête à tôte avec l'adultère, l'adultère à l'heure qu il est , celui qui nous coudoie sur les boulevards , dans les cercles, chez nos aaiis, couvert de ses oripeaux, jouant le sentiment et Tamour.

Osons le déshabiller , le mettre à nu, lui dire ce qu'il est, ce qu'il vaut, lui compter son salaire. Oh ! ce n'est pas ici un homme pur qui vous parle ; et par cela même, en me jugeant, je jugerai les autres. Avant mon mariage , entraîné par l'exemple et par le courant de la mauvaise compagnie, si attrayante d'ailleurs , car elle n'exige de ses habitués ni principes austères, ni pénibles effojts de vertu, j'ai colporté de femme en fem.me le tribut de mou désoeuvrement, habile ainsi ({ue le commun des héros d aveuluies aux petites

H 12 JOSÉPHINE DERVIKUX.

lormalités de rigueur par lesquelles on procède et intrigue, et nouant pour un grand mois des relations que rien ne devait rompre. Toutes, ou peu s'en faut, ont fini par retourner à leurs devoirs, les unes trop tard, les autres à propos : je suis resté Tami de celles-ci , et je puis les nommer; les autres, c'est différent. Pour la plupart de ceux qui succombent à Tadultère, est-ce donc lamour qui les y invite? L'am.our! — Eli! mon Dieu, n'avons-nous pas assez déshonoré de mots , que nous ne sachions user de quelque réserve envers celui-là? — Mais point du tout ! C'est tout simplement un tissu de fantaisies errantes , l'addition d'un millier de petites choses, une foule de vices de rien. Est-ce que Ton séduit? Allons donc, on s'entend.

Etudions le premier qui voudra poser comme séducteur : chez lui , l'adultère , qu'est - ce la plupart du temps , sinon

JOSKPHI.Nt: DKRVIELX. ^^5

l'occasion, même sans Je choix; et aussi la pensée du vol . mais avec le sobriquet éblouissant de conquête, car ne faut-il pas, suivant ses petits moyens, jouer de manière ou d'autre au grand homme? C'est aussi une obstination , on ne sait pas pourquoi ; de l'oisiveté, dont on fait du mal; c'est encore le sel de la difliculté vaincue, et parce qu on risque sa bravoure , comme un enjeu , dans le cas où les yeux du mari viendraient à se dessiller ; chevalerie mystérieuse , pomme d'Eve , dont on s'amuse au dessert, entre le billard et la chasse, avec des amis de la veille, et parce qu on a , tout comme un amateur de tableaux , la maladie des collections en ce genre. Ajoutez-y que Fattrait d'obtenir a d'ailleurs son encens pour la vanité qui ne s'en regarde que plus complaisamment au miroir; car si les moindres femmes que Ton obtient à force de persécutions et de

billets galamment tournés , nous paraissent nécessairement belles, ne fût-ce que durant cinq ou six jours, on ne manque pas , au préalable , d'établir à son bénéfice un parallèle. Otez le mystère, qui est le sauf conduit de la bonté; ôtez le blâme universel , si puritain, monsieur, qu'il nous tue , rien que d'élever un doigt vers notre visage; et, je vous dis, avec les cacbotteries de moins , avec les petits babillages de moins, l'adultère défleurit, son cbarme s'efiface. J'ai beau cbercber à la manie de l'adultère quelque stimulant impérieux dont la raison ne puisse venir à bout; si j'y démêle quelque passion bien caractérisée , c'est tout au plus celle qui prête un caractère de merveille aux objets qui lui sont interdits. Ce n est pas la femme que l'on aime: non, monsieur!

c est l'opinion que Ton aime à frondei'. Nos appétits, bornés d'ailleurs, sont ai-

guises par cet assaisonnement. Tenez :

laissons aux cloîues le secret des poisons froids qui éteignent ; laissons à la Rome de Tibère le secret des filtres qui donnent des fureurs j un mot nous suflît : pour le repos ou pour le libertinage des sens , plus on s'abstient et plus on est calme, plus on s'abandonne et plus on désire. Ce dernieirésultat est celui de l'adultère; double jeu entre deux femmes dont il devient indispensable de tromper ég «lement la jalousie, il exalte comme tout ce qui est factice; il exalte et il énerve. Et s'il n'énervait que le corps, je me tairais, car cela ne vaut pas la peine qu on le dise ; mais il énerve le sentiment- civilisé , celle précieuse érudition de la vertu , qui , pour vous et pour moi du moins, dément Taxiome chagrin d'florace , et fait que nous en avons la conscience de valoir mieux que nos ancêtres : sans doute parce que l'etTroi de leurs

ëgarements nous en préserve. Eteignez ce flambeau, je ne réponds plus de rieu : dépravée par les sens , 1 ame retombe au niveau de la matière, et cesse de vivre avant que la matière meure; les sentiments honteux reprennent leur énergie. C'est pour cela que les filles de joie poignardent leurs amants lorsqu'elles sont jalouses, comme si les susceptibilités sanguinaires étaient l'apanage de la dépravation. Voyez, monsieur (et c'est précisément parce que cet examen est odieux que j'en tire gloire pour riionneux' de ma cause ) : n'y a-t-il pas souvent de l'avarice et presque toujours de la lâcbeté dans ces ménages faits aux dépens de deux ménages, dans ces rapprochements anonymes? Je puis m'expliquer sans scrupule, car j'enlrepreads de déshonorer le mal. il y a de la lâcheté, oui : c'est dans la pensée qu'on sera quitte d'une femme dès Tinslant qu'on le voudra

bien; il y a de l'avarice, et certainement de la plus abjecte, quand on s'est avoué qu'en définitive on ne se chargeait pas de l'avenir de cette femme et de celui des tristes enfants qui pourraient lui devoir la vie. Plus vous analysez ce cloaque , plus il dégage d impuretés. Et, comme je n invente pas , j'en appelle aux confidences que vous avez suhies, peut-être cent fois, peut-être mille, delà part de certaines gens qui n'ont pasTintelligence du mépris. 11 est bien entendu que je ne parle ici que de Fadultère vrai, de celui qui est timide comme un voleur , et qvii s'arme à tout hasard pour ses expéditions de nuit. Il y en a un faux, toléré par de lâches maris , notarié , pour ainsi dire, dans la conscience universelle: celui-là est hors de ligne. Ces sortes de maris tiennent une femme comme on ouvre un magasin : qu'ils vivent de leur commerce et ne se mêlent pas à ma parole. Mais sui-

vez-moi toujours, car nous avons encore à descendre. De toutes les cordes adultérines, celle qui vibre le plus longtemps, u'esl-cepas, entre nous, ce divorce périodique , cette séparation obligée des complices, qui ont deux toits, qui n'ont que des heures furtives , qui ne s abordent qu'avec toutes leurs perfections , l'artifice de la parure , des (leurs dans les cheveux , et surtout ce que Champfort , je crois, appelait la toilette de Tesprit; car (m a plus d'esprit dans un quart d'heure que dans une journée et chez les étrangers que dans sa famille. Il est risible de le dire : à chance égale de jeunesse et de grâces , le même négligé du matin dans la femme d'autrui que dans une femme légitime , avec les mêmes maussaderies domestiques, inévitable inconvénient des unions les plus calmes, avec les mêmes langueurs auxquelles se laissent aller les ca-

JOSlîl'ilIiM' DER VIEUX. HO

raclères les plus fermes et qu'on ne dëi^uise pas dans l'individualité du ménage ; ce négligé, ces maussaderies , ces langueurs, révolteraient bientôt près de la femme adultère, parce qu'elle n'est que cela, et ne détruiraient pas l'empire de la femme légitime , qui du moins ne laisse traîner après elle aucune arrière-penséede mépris. Expliquez-moi d'oii vient ma conviction, si cela n'est pas? C'est là une de ces questions de bonne foi, et à laquelle je ne sais pas de réponse de bonne foi. Ne transigeons pas sur le mot , ces passions ardentes sont fausses ou folles : nous n'en sommes plus là. L'humanité, comme un seul homme, passe par divers âges dont la somme de civilisation donne le véritable chiffre. Né du temps de Goëte , Werther marié eût battu Charlotte, etsi le pareil de Werther existait dans mon voisinage, je le recommanderais au docteur Blanche, qui lui

prouverait, à force de douches, que nous vi\ons dans Tan de grâce 1 833. Quand une femme n'est pas tout à fait perdue, attendons-là aux remords et à la raison , parce que rintelligence et le repentir sont des actes de maturité. Si, par une précocité perfide, elle s'égare, ce n'est que comme un enfant : ne tuez pas un enfant. Pour elle , alors , un amant est une récréation entre deux devoirs; mais elle rejettera bien vite les récréations , j'ose l'aflirmer, lorsqu'elle cessera d'avoir, passez-moi l'expression, un bourrelet sur le caractère.

Exprimez ces vérités dures à mille femmes, sans égards, sans ménagements , et à mi-chemin d'un rendez-vous où elles courent : elles y courront toujours , c'est incontestable ; mais il n'y a que les poupées qui ne vous comprendront pas. Qu'on ne vienne pas me dire que, dans notre société, la femme est uue ilote et l'homme un (y-

JOSÉPHINK DERVIEUX. 121

rau ; car, de bonne foi, cette déclamation admise et consentie, si 1 on veut que la douce victime rompe avec un esclavage , n'est-ce pas pour elle la plus extravagante de toutes les spéculations que de se river à deux chaînes? Qu à force de se tenir dans l'atmosphère du matérialisme comme dans une cellule , il se forme assez de vapeurs dans le cerveau de certains rêveurs pour les mettre à même d'en faire naître un système de promiscuité sociale, et d'ériger l'inconduite en religion, cette apothéose de la volupté s'adresse trop à la réflexion pour exciter jamais le fanatisme. La lyre d'Anacréon a cessé de parler aux sens, et 1 on ne rétablira plus la liturgie de la bonne déesse. Au contraire, je mets en fait que le premier qui sifflera le libertinage en aura bon marché, dès qu'il saura que les fatuités sur ce point sont bien chétives, et que pour

122 JOSÉPHINE DERVIliUX.

bafouer le mal il ne faut que vouloir. Croyez bien que, avec leurs roueries de paroles , nos Lovelaces de carton qui se donnent pour des âmes de bronze, n'ont pas tous , comme ils le souliaiteraient peutêtre de grand coeur , le plaisir de rendre leurs femmes jalouses. La jalousie est un bomma^e que l'on ne prodigue pas à tout le monde. Je sais des martyrs de la rouerie , pâles effigies du cbevalier de Fronsac, obligés de soutenir leur réputation à force d'or, à force de mensongjes , qui se sont condamnés aux bonnes fortunes comme aux travaux forcés, par dévouement, je pense, pour les traditions mourantes du siècle de Louis XV \ et plus je vis , plus je vois qu'il n'appartient pas au premier venu d'être un scélérat, soit en pied, soit eu miniature, jNos coeurs valent mieux que nos pensées, qui valent encore mieux que nos discours. S'il ne traînait pas de

JOSEPHINE DERVIELX. i2>

vieilles plaisanteries du temps de la légeuce contre la vertu , que de gens faibles auraient le courage de la leur !.. Allez , le nombre est immense de pauvres diables qui s'efforceraient en vain d'obtenir la célébrité de la place de Grève: car le bourreau, toujours juste, fait exclusion des incapacités. Moi, tuer l'amant de ma femme ! Qu'est-ce que vous me faites l'bonneur de me dire ? Mais cet bomme qui travaille à petit bruit à me causer tout le mal qu il peut, en s'arrangeant de façon que je n'en apprenne jamais un mot , sacbez-le donc , il donnerait au besoin sa vie, sa bourse, son bonneur (ce qui lui en reste du m^oins), pour moi qui suis un moment sa risée , pour moi dont il prend la main et la femme , pour moi qui suis son hôte, son serviteur etson conseil. Tâchons, c'est le mieux, qu'il ne nous donne et qu il ne nous prenne rien. S'il est rusé,

\2à JOSÉPHINE DERVIEUX.

soyons habile; s il est audacieux, allons franchement à lui. S'il me trompe et qu'il soit marié comme moi , eh bien ! il y aura deux créatures à blâmer et deux créatures à plaindre ! Mais quand , avec son outrage, j'aurai de plus sa mort sur la conscience, croyez-vous que je serai bien soulagé? — Oh! je l'avoue, lorsque . sous les rideaux de pourpre de la féodalité, l'adultère encourait la peine de mort; lorsque dans l'arbitraire des familles , à la face de Dieu, par la dérision d'un sacrilège; à la face des lois , par une lâche contrainte, le cachet de plomb d'un grand de l'église scellait la jeune fille, nubile à peine, sous le suaire d'agonie d'un cacochyme de sang royal ; et que celui-ci , traînant le collier de la luxure avec les saintes huiles sur le front, commandait au bourreau de veiller autour de sa proie,' alors l'adultère, au milieu de ce monde

de démons , avait son prestige et sa clievalerie : mais la liberté veille désormais à la sanction fraternelle des ménages ; et de même qne le Verbe de Dieu s'est fait homme, les cris de la jeune fille indignement violée ont pénétré comme une moralité dans la loi. Il y reste des taches, je l'accorde : est-ce avec de la corruption que vous les effacerez? Où sont maintenant vos excuses , vous qui avez voulu ? Dès que les yeux de lesprit se sont ouverts, vous vous êtes connus libres , et c'est à cause de cela que pour tout supplice on peut désormais passer l'adultère au mépris, car il est sans excuse et sans gloire. Qui doute que près de nous, et qu'en nous-mêmes , bon nombre de crimes avortent ? que mille fanlaisies de vice meurent dans le cerveau? La raison en est simple: c'est que la civilisation les a relégués dans la boue, où le dernier des hommes peut

en prendre, tant qu il veut, à bas prix; et tout ce qui se pique de quelque supériorité n'eu veut plus. Grâce au Ciel, cette noble tendance court aujourd'hui le monde : si vous le niez, niez donc aussi le prix de mon estime. Et moi cependant je ne vous imiterai pas, je ne nierai pas le prix de la votre; car n importe où il en brille une parcelle , cela est bon. Qu'aux théâtres et dans les romans , le poète , ce libertin charmant dont la fantaisie est le dieu, glisse en riant sur ce qu'il enveloppe pêle-mêle dans le mot assez souple de préjugés; ou, par moment, qu'il badigeonne ses contemporains d'une teinte plus ou moins riche de moyen âge ; c'est une convention d'optique , et nul , s'il raisonne un peu, ne s'en alarme, parce que l'anachronisme est de rigueur à la lampe ou devant les quinquets. Prends ton vol, poète! ce n'est pas moi qui te briserai les ailes. Le li-

JOSÉPHINK DERVIEUX. 127

vre et la scène ont , comme la royauté , comme la liberté , comme tout ce qui est terrestre , leurs fictions; fictions sans conséquences. La sève pousse au dehors, et Tesprit domine aujourd'hui : cet excès même en est la preuve, et Ton tuerait Tart en le réduisant au décalque de la vie réelle. L'art , j en conviens , mes bons amis , et c'est ce dont il s acquitte souvent avec trop de bonheur, peut, en faisant la toilette de nos misères, tenir un cours de fatuités au détriment de certaines âmes; mais cela seul donne leur mesure. Pauvres marionnettes de spectacle, qui restez prises au dernier fil de la défroque de Don Juan, allez donc voir un peu votre Don Juan dans la coulisse !

Jules s'arrêta. Mon attention fut récompensée d'un sourire.

M. Bernard dormait. . .

Auguste avait posé ses mains sur mes

^2S JOSÉPHIÎVH DERVIEUX.

deux maias et réfléchissait profondément. Fanny embrassa son mari à plusieurs reprises.

— Du moment , reprit 1 interlocuteur de Jules , que vous niez les grandes passions...

— Je ne les nie pas. J'avoue la fièvre ; mais il y aies médecins.

Le silence réveilla M. Bernard.

— 11 est nuit, s'écria-t-il. Je suis perdu : ma gouvernante va me battre , et de plus je me casserai la télé dans quelque sautde-loup, car je tombe de sommeil. Dans une société de jolies femmes, mon cher Jules , les hommes ne devraient jamais endormir leurs amis : c est un guet-apens : je vais passer pour un butor. Prêtez- moi un de vos domestiques pour me reconduire j je vous le rendrai.

— Si vous voulez , lui dit mon mari vivement, acceptez une place dans une ca-

riole, la paysanne où j'avais remisé ce matin m'a (lit qu'au besoin elle en auraitune à mon service.

— Eh , mon Dieu ! tu pars ! s'écria Jules. Allons donc ! après ta promesse de ce matin !

— C'est yrai ; mais j'ai réfléchi. Ces gens que je devais voir sont formalistes , et je me repens d'avoir ajourné le rendezvous ', j'irai les surprendre , et tout sera dit.

— Ah çà ! pendant mon absence, n'allez pas laisser Fanny à l'abandon.

— Méchant , dit Fanny en se pendant au cou de Jules, est-ce que tu peux croire encore que je te laisserai partir comme cela ?

— Mais si ma tante se proposait de me retenir, Fanny ?

— Eh bien ! est-ce qu'on ne me retiendrait pas avec toi ? —

^50 JOSEPHINI-: DEKVIKUX.

Une heure après, nous laissions M. Bernard à Eaubonne.

Et sur les onze heures du soir , ma mère , en chifFonnant mes papillotes devant mon miroir de toilette ,je riais sous cape de l'embarras de M. Dervieux, car il fit deux maladresses tout exprès pour éteindre deux fois son llambeau : et tout cela, pour guetter au passage un petit coup d'oeil , pour ne pas se retirer dans son appartement. Que les femmes sont bonnes ! —

Oh î mon Dieu ! maman, qu'est-ce que vous allez dire, en recevant ce volume de paperasses ? Que je suis incorrigible , n'est-ce pas ? Hélas ! vous êtes absente ; et cela est bien plus mal de votre part.

Heureusement , dites donc , que les temps sont changés, comme le disait Jules, et que les choses ne se passent plus comme

aux jours du moyen âge ! Mais est-ce bien par suite des progrès de Ja philosophie? — Ma foi , je ne suis pas assez savante pour décider une proposition de ce genre. Tout ce que je sais, c'est que Jules n'a pas dit que l'amour des mères fut susceptible de changement. Il a bien fait : je lui aurais donné un démenti.

Joséphine Dervieux.

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