UNE
Une faut pas à tort et à travers accuser les écrivains d'imagination : beaucoup s'en défendent. Quelquefois une tuile leur tombe sur la tête ; le hasard y met dusien. Écouter et mettre à profit, c'est ce qui se pratique assez communément , et c'est peut-être sous ce point de vue, n'en déplaise à notre excellent avocat, M. de Balzac , le champion des infortunes de la nation littéraire, qu'il est passé en force de loi quauboutd'un temps plus ou moins considérable , la propriété des plumitifs tombera dans le domaine public, ainsi ([ue , suivant quelques métaph^siçiçijs,
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l'âme retourne au foyer universel. Il est de fait que les gens qui n'écrivent jamais et qui ont tout leur temps pour causer, et par cela même plus de laisser-aller, parce qu ils ne craignent nullement qu'on les pille, sont d'excellents fournisseurs de matériaux pour les entrepreneurs de bavardages à la plume. Ils déterrent la matière brute du diamant que les lapidaires émérites taillent à leur guise , et que souvent ils ébrècbent. J'ai bien peur que cette dernière partie de ma réflexion ne s'applique à l'bistoriette dont je dois vous entretenir aujourd'hui.
Je voulais , il y a six mois ( passez-moi le préambule ), me rendre à Briançon pour des affaires inutiles à mentionner ici. Depuis que l'on punit force entrepreneurs de messageries parce qu'ils chargent démesurément les impériales avec des ballots et des marchandises , je ne m'y fie plus :
Um ESPlÈGLERlt:. 5^ 1
je ne rêve que diligences qui versent. La justice est sans doute une fort belle chose; quand on a du temps et de l'argent on se la fait rendre ; mais la multiplicité des condamnations me parait une démonstration effrayante que le bénéfice vaut que l'on coure la chance d'estropier les voyageurs. Plus on signale de coupables dans les journaux, et plus j'ai d inquiétude. Un jour viendra, vous le verrez, où toutes les diligences verseront , et où tous les boulangers donneront faux poids. — Pourquoi cela ?
Parce que de 7 ôtez 2, reste 5. Rien n est plus clair.
Je fis donc , en raison de cette inquiétude mathématique pour ma sûreté personnelle , annoncer par la voie des petites affiches que j'aurais une place à céder dans une chaise de poste. 11 était essentiel pour moi, tout en cherchant mes aises et
ma sécurité dans ce petit voynge; de diminuer autant que possible , sur mon budget d'homme de lettres, la moitié des frais de route. L'homme de lettres, pris dans Tespèce , n'est pas millionnaire : c'est là son moindre défaut.
Un monsieur d'une figure très-aimable, vêtu de drap fin et la bague au doigt , quarante-cinq ans au plus, se présenta fort poliment chez moi , et me convint en moins d'une heure de conversation. Nous réglâmes en un instant nos petits intérêts, et , au bout de quatre jours, nous étions en route.
Dans les premiers moments du voyage, comme nous nous étions mis d'abord sur le pied de familiarité complète , quoique sans nous connaître encore bien à fond , nous fumes , joserai le dire , amis , mais amis en vrais camarades d'enfance. Je suis comme cela. Mon compagnon de routesa-
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vail mille particularités sur les lieux que nous traversions. Il les disait avec ce ton leste et jovial que 1 on a presque toujours, à moins que Ton ne soit décidément d'un caractère morose , dans un vojage en tête à tête, où l'on est tout fraîchement en rapport avec un nouveau venu- Cela vient, je crois, de ce qu'on résume à son insu les mille et un faits de son existence , et ceux de choix, dans un plus court espace de temps et de paroles , pour en faire les honneurs et les jeter à la tête des gens. On s'anime aussi de la mobilité des points de vue, des incidents éphémères delà route, de l'insouciante philosophie dont il faut, bon gré mal gré , se piquer presque partout. De la sorte, 1 homme le plus vulgaire a son côté curieux et brillant; mais au bout de quelques semaines, que son chapelet de vérités, de folies et de mensonges soit é])uisé , il redeviendrait peut-être , en
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se répétautjle plus insipide des hommes. Les premières rencontres sont les meilleures : on ne devrait jamais se voir deux fois.
Je ne toucherai point à la question d'insipidité sur le compte de mon voyageur , Dieu merci ! car je n ai pu couler à fond sur lui le problème de ma réflexion fâcheuse ; je ne Tai pas revu depuis cette époque. On saura pourquoi.
Un soir donc, la lune s'était levée dans tout son éclat sur une campagne immense et magnifique. C'était entre Lagnieux et Morestel, à mi-chemin de ces deux villes, en longeant le Rhône, dont les eaux brillaient à cent pas de nous sous les magnifiques allées d'érables quibordentle rivage. Notre chaise de poste allait commele vent, douce et légère, sifflant dans le sable, emportée par de vigoureux chevaux. Mon camarade dormait parce que je ne lui
disais rien; moi, j'étais tout à la poésie de rheure; je respirais les émanations du fleuve en admirant la brusque rapidité de ce paysage fuyant à la course, et soumis à mille métamorphoses par l'accélération des coups de fouet du postillon. Notre postillon s'était égayé au relais, il chantait je ne sais quelle gaudriole bachique avec une voix de basse- taille dont un chantre de Saint-Roch, l'église la mieux chantante de Paris, eût envié Tampleur et l'énergie. :. Tout en chantant , il dévia , heurta contre des gravois amoncelés sur la route : la chaise de poste pencha, un ressort vint à se briser, et nous fimes la culbute. Cela ne me serait peut-être pas arrivé avec les messageries !...
Mon compagnon , éveillé en sursaut par le poids de mon corps, sacrait et jurait. Nous sortîmes de là , mais à demi moulus.
Que devenir? On avisait une luniièie ,
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uue seule, et sur l'autre rive. Rien aux alentours. Je lis un porte- voix de ma main; je criai. On nous répondit qu'il fallait faire une lieue pour gagner Tauberge; que la route avait été dévastée par des orages ; et que si nous savions ramer , le mieux était de gagner du côté de la lumière. Le postillon promit de s'arranger , et nous partîmes. En gagnant la grève , je trouvai un bateau , on le détacha^ et nous atteignîmes, non sans pirouetter cent fois au fil du courant, la méchante bicoque où logeait notre prudent conseiller. C'était un pécheur : il nous prépara un superbe plat de friture; prit dans son cellier, sous les fagots , d'excellent vin du cru ; et , tout réjoui de voir de bons enfants , il nous proposa de veiller en contaut des histoires que ion arroserait du meilleur j»our délier la langue.
De tout ce qui se conta cette nuit, je
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ne veux dire cette fois que le narré de mon compagnon de route. ISous verrons plus tard.
— Je sais des milliers d'historiettes, nous dit-il j mais ce beau clair de lune qui se brise dans les vitres de notre hôte , et cette complainte , en je ne sais combien de couplets , attachée et fanée au mur entre les filets et les rames, couplets qui renferment une légende d'assassinats, si j'en crois un dessin grotesque à lourde enluminure, me remémorent un fait dont les détails sont assez singuliers. Je vais vous le dire. Arrosons le début !
C'était en 1809, par une assez chaude matinée de juin. Dans une ville de la fronl'ère , dont vous me permettrez de passer le nom sous silence , et pour cause, une rumeur extraordinaire avait lieu. On préparaitsur la place du marché Texécution d'un criminel. Je me trouvais un peu yjartout
ce jour-là, et je vous en expliquerai peutêtre la raison , si vous pensez qu'il soit extraordinaire que j'aie pu me mettre au fait de tout ce que je me propose de vous dire ; la raison en est si simple que vous ne la devineriez jamais.
La foule était grande pour cette espèce de spectacle gratis. Le marché ne fut pas encombré longtemps par les légumes , les volailles et les fruits , car les gargotiers s'approvisionnèrent pour suffire à la consommation , qui ne devait pas être mince. On put revendre aux premiers vendeurs avec une certaine exagération sur les prix d'achat. La ville fit contribuer la campagne à son tour ; c'est de droit dans le commerce : on se met le pied sur la gorge , à charge de revanche. Les auberges étaient pleines , les cafés pleins ; un monde fou !
On se contait toutes sortes de traits à propos du condamné , homme d'une force
athlétique et d'une tournure singulière. Court, trapu , avec un crâne déprimé, des petits yeux perçants et sombres , quelque chose de la tête du mouton, et de la tête du tigre , mais plus du tigre que du mouton , du moins à mes yeux. A la vérité , quand on examine un condamné sous le jour de son arrêt de mort , on lui trouve infailliblement un air de prédestiné à Téchafaud : le tigre domine ; mais s'il arrive, et cela arrive , que les juges se soient trompés, et que de meilleures preuves détruisent brusquement les convictions de la multitude , elle en revient à ses moutons.
Sur le compte de notre criminel il n'y avait pas à balancer. J'étais au nombre des témoins de son crime , et je vous atteste que la magistrature, en lui signant un passeport pour Fautre monde , n'avait pas souillé la blancheur de Thermine ; à moins
qn'on ne veuille soutenir que, dans tous les cas, la peine de mort soit une sottise ; ce que , pour mon compte , je ne crois pas. Chacun a son opinion : je suis pour la peine de mort. — Buvons. — Je vous dois un détail sur le crime de cet homme , et, comme les paroles ne me coûtent rien , je vous donnerai plutôt dix détails qu'un seul. La contrebande , messieurs , alors était à son maximum de splendeur, car le décret de Napoléon sur le blocus continental , daté de Berlin, en 1806, je crois, avait déchaîné le génie mercantile des Anglais. Le génie mercantile , n'en doutez pas , est le plus grand de tous les génies : plus j'y songe, et plus il m'émerveille. On a toujours oublié dans sa balance les crimes qu'il fait commettre, le sang qu'il verse dans les ruisseaux , l'implacable et basse cupidité qu'il développe au fond des âmes, et les moeurs exceptionnelles qu'il crée.
A l'acajou de son comptoir, en souriant à ses pratiques, une jeune et brillante modiste ne sait pas combien de tragédies se sont passées sur les côtes de la Guinée , dans les rencontres de pirates et aux frontières , seulement pour suspendre une aigrette de plume au-dessus de l'émeraude d'un berret. Cela coûte 20 francs et dix hommes : les hommes par-dessus le marché. C'est admirable !
Qui dit pays de frontière, dit , vous Je savez , peuple de contrebandiers. C'est fort naturel. Que voulez-vous ? on gagne de Ter le plus gaiement du monde à passer des dentelles , des percales , des sucj'es , de l'indigo. La tentation devient générale.
Les vieilles traditions , racontées par les pères , stimulent la jeunesse qui se forme à la vie nocturne , aux coups de mains , aux ruses de guerre. La bravoure est une
si belle qualité qu'on ne chicane guère sur
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son emploi, pourvu qu'elle s'emploie. Eu
général, moi, j'estime les contrebandiers.
J'ai peut-être tort , mais je ne suis pas le seul à penser ainsi. Organisez des régimenlsj et les capitaines feront la contrebande.Dites à l'administration de surveiller les fraudeurs , et vous aurez des fraudeurs dans l'administration. Cela coule dans les veines de l'homme, dans les moeurs de la localité. Ce n'est pas ma faute. Les législateurs s'en doutent bien ; mais ils font les lois en conscience pour soutenir la loi d'hier, pour les petites nécessités du quart d'heure; et le genre humain paiela sottise. On se bat rude et ferme , entre amis du même sol; on se tue , les vengeances viennent, l'espionnage y trouve son compte et le bourreau s'en donne; mais cela se fait , messieurs , depuis que le monde est monde, et il ne faut jamais changer les coutumes. Les coutumes sont aussi une
UNE ESPIEGLERIE. 523
religion. Demandez plutôt aux anthropophages.
Or, en parlant d'anthropophages, il nous était arrivé depuis peu , dans le pays , un brigadier de gendarmerie , brave et dur comme une lame de sabre , vrai mangeur de contrebandiers, d'une rigidité de principes à faire trembler chacun, infatigable, exact, mettant sur les dents ses chevaux et ses hommes , toujours à raffut, et qui ne se ménageait pas pour ce qu il appelait son devoir. Il aurait fait pendre son père pour l'honneur et le maintien du système continental. Par bonheur, il était bâtard.
Son nom était Pierre Gérandal : son sobriquet Pierre-le-Dur. On ne lui donnait parmi nous que son sobriquet. A entendre Pierre-le-Dur, grand admirateur de Napoléon et déprédateur de tout le reste, il n'y avait pas un honnête homme dans le pays; pas même moi î Cette impertinente
comparaison lui échappait tous les jours. Certes, je n'aurais pas voulu tomber dans ses mains, et je Tavoue; mais il n'aurait pas fait bon pour lui non plus qu il tombât dans les miennes. — Passons !
Pierre-le-Dur détestait le préfet, qui le lui rendait bien. C'était une guerre de paroles sournoises entre eux quand ils se voyaient , c'est-à-dire presque tous les jours. Le procureur impérial, un fort joli homme, qui tournait le couplet et faisait des acrostiches pour les dames, bien qu'il fut marié , mettait le hola et maintenait entre eux le décorum. Pierre-le-Dur ne faisait pas grand cas des madrigaux et des pointes d'esprit de cet élégant qui sentait le musc. 11 rongeait son frein, fumait sa pipe dans les salons du préfet, crachait sur les tapis , et plojait en grognant : il " n'avait l'air que de ployer sous la discipline. Le préfet eiit voulu pour tout au
monde faire destituer Tincivil brigadier, mais il ne Tosait pas. Cependant ]a zizanie était manifeste et l'on en jasait. J'entendis assurer à cette époque que le préfet faisait la contrebande : accusation banale, mais dont je ne dis trop rien. Aussi nos petits contrebandiers se disaient-ils entre eux, non par ambition, car ils sentaient leur infériorité d'intelligence , mais par cupidité : — Ob! si j'étais seulement préfet pour huit jours!
C'est un voeu courant chez la plupart des hommes : jugez-les par là. Ils disent : Ah! si j'étais roi pour vingt-quatre heures! ou seulement ministre pour deux jours ! ou rien que préfet pour une semaine!...
Demandez-leur ce qu'ils entendent par là, et je consens moi-même à passer par les mains du bourreau si ce n'est dans une pensée de vol qu'ils manifestent cette velléité de manier les affaires de leurs com-
526 UNE ESPIEGLERIE,
patriotes. — Au jour du jugement dernier, messieurs, il y aura furieusement de besogne à la police correctionnelle de làhaut. — Tenez-vous bien!
Un soir, par un clair de lune (les clairs de lune jouent un grand rôle dans ma vie), comme je venais d'un village où j'avais acheté des fleurs et des graines de la saison pour mon petit jardin, car j'étais un déterminé amateur de jardins, je vis, à Tangle de la foret, comme une ombre qui m'inquiéta. Si consciencieusement que l'on vive et que Ton se comporte dans sa profession , on a toujours des ennemis.
D'ailleurs j'avais de l'argent sur moi. L'ai*gent rend timide : il me prit un frisson. Je crus que l'on m'épiait pour me jouer quelque mauvais tour. Je me tins coi , prêt à déguerpir.
J'entendis battre le briquet , et à la faveur de ce bruit, reprenant courage, je
me glissai derrière un arbre comme im serpent. Je vis Antoine Bardot , un assez mauvais drôle, qui, penché sur un tronc récemment coupé , à ras duquel s'étalau unerand morceau d'amadou, faisait jaillir rapidement des étincelles eu frappant un caillou avec le dos de la lame de son couteau de poche. Bientôt l'amadou fut criblé de taches lumineuses,- alors, après un rapide coup d'oeil aux environs, il jela par terre cet amadou tout en feu, et s'en fuit. J'étais à chercher le mystère d'une si niaise fantaisie quand j'eus un éblouissement efifroyable : une traînée de poudre fila comme un éclair, et trente pas plus loin, des broussailles s'enflammèrent en entourant de larges pétillements et d'étincelles une baraque de bois placée en vedette sur le bas côté du chemin. Cette baraque était un des endroits de repos où Pierre-le-Dur passait chaque nuit en fai-
528 UNE ESPIEGLERIE,
sant ses rondes ; prenant , là ou là, une heure de sommeil à la hâte, suivant les besoins du service et les inspirations de sa surveillance. J'en étais encore à me consulter pour savoir ce que je devais faire, quand je fus renversé par une explosion effroyable. La baraque éclata comme un marron dans les cendres, et je me demande encore comment il se fait que je ne fus pas broyé. Visiblement, la Providence avait besoin de moi.
Vous présumez peut-être , en conséquence de tout ceci , que Pierre- le- Dur avait été broyé dans l'explosion, et qu Antoine Bardot n'était autre que l'homme à tête de tigre et de mouton qui mettait toute notre ville en rumeur par la matinée de juin de l'an 1809? — C'est px^ésumer juste.
Il y eut une affluence merveilleuse dans
les cabarets et partout , car on était bien aise de voir comment Bardot s'y prendrait pour mourir. Les uns le disant lâche , les autres brave , on faisait des paris , et l'on buvait. En:~buvant, on médisait du prochain , et surtout de celui qui servait en ce moment de texte à la conversation générale. Dire du mal repose d'en faire ; c'est ce qu'il y a de plus innocent en bonne civilisation. On contait les peccadilles de Bardot, ses amours, et surtout son penchant invincible à commettre des malices. On avouait généralement que , lorsqu'il s'en donnait la peine , c'était un loustic. Comme tous les loustics , Antoine Bardot allait peut-être un peu loin ; mais enfin c'était un démon pour savoir ce qui se passait chez les autres. Il aurait été le bras droit d'un préfet de police, l'ange gardien d'un gouvernement. Aussi , quand il se chansonnait quelque noirceur , on disait
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tout (le suite : — Gela sort de la boutique de Bardot !
11 y avait déjà, je suis juste , une vilaine tache dans la biographie d'Antoine Bardot. On prétendait qu'il avait étranglé et noyé son père , mais seulement pour cesser de lui payer une petite rente, convenue en échange de quelques arpents de vigne. Ne placez jamais en viager ,• c'est mortel. Le fait est que le bonhomme de père ne pouvait pas être venu au monde comme ça.
Antoine fut mis en prison et retourné par tous les bouts. Il nia, parce que c'est toujours leur système. Ces misérables-là nient tout. J'ai vu bien des condamnés , messieurs ! je n'en ai pas vu un seul qui , à l'en croire, ne fut doux comme unagueau, tourné sur le moule d'un ange , prêt à manger le bon Dieu sans confession. La vertu peuple les kigues ; ce qu'il monte
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de martyrs sur l'échafaud est inimaginable. — A votre santé !
Antoine, bien et dûment justifié de la mort de son père , à sou idée du moins , mais pas à la mienne , on le rendit à la société dont il devait être l'ornement , comme disent tous les présidents de cour d'assises dans ce cas-là.
Antoine était contrebandier , comme tout le pays, et fin matois pour ce métierlà ; mais, dans cette race de gens , ou est tout bon ou tout mauvais , héros ou brigand : il n'y a pas de milieu. J'en ai vu de braves, assez connus, signalés et suivis de près , mais trop habiles pour se laisser prendre en faute , et que l'on ajustait militairement avec le fusil dans l'occasion , sans miséricorde ; sauf, s'ils réchappaient, à se trouver, une heure plus tard, soldats ou fraudeurs, tous ensemble à la cantine. Fénelon, dans son Télémaque , veut, pour
Ja moraJe , que l'on arrache les vignes j sauf respect , Fénelon et la morale n'ont pas le sens commun. Quand les hommes boivent, ils s'aiment; les caves ne devraient pas avoir de serrures. Les soldats, je vous le dis franchement et le cœur sur la main, n oot pas de rancune quand on leur paie à boire, et la tête tournée , ils ne pensent plus aux noises de la veille. Tuer un Français ou un Catalan , c'est tout un , quand c'est leur consigne. Et pardieu ! il ne faut pas leur en vouloj^r. Je les tiens les meilleures gens du monde. Qui fait son métier, fait bien.
Parmi les contrebandiers, avant que le })ère d'Antoine fut trouvé dans une mare avec un pavé sur la tête , c'est-à-dire au rebours de la place où Ton met communément Foreiiler, on choyait assez volontiers ce garçon-là ; d'autant que l'on se disait qu'il était dans la manche des petites
autorités, et qu'il savait , lors des circonstances difficiles, endormir les clairvoyants de la douane, moyennant partage. Mais après l'extinction un peu suspecte de la rente viagère et filiale , on le regarda en dessous , quoiqu'il fût sorti des bancs de la cour d'assises blanc comme un sac de farine qui sort du moulin. On lui battit froid, sans trop se déclarer pourtant : on le craignait. D'ailleurs il jouait du couteau dans la perfection, faisait le moulinet à quatre faces, et tuait un bœuf d'un coup de poing : cela rend toujours un bomme très-respectable. Les propos allèrent, mais discrètement et à la sourdine. Quelques imprudents s'attirèrent des semonces. Ils répandirent le bruit qu'Antoine , dévoué de corps et d'âme à ceux qui ne lui avaient pas épargné la peine de porter sa léte sur les épaules, livrait les meilleures retraites de ses anciens amis , et qu'un système as-
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sez original était organisé, grâce à lui, par des gens de bon lieu, pour tourner à leur profit les rigueurs mêmes de la prohibition impériale. Je ne garantis rien , je vous en avertis ! mais voici ce que l'on racontait. Les contrebandiers étaient bien mieux traqués qu'autrefois , fusillés sans merci, traités avec une rigueur sommaire ; mais toutefois on ne leur prenait plus ou presque plus de marchandise. Tout cela s'évaporait, et cependant les pays de l'intérieur étaient infestés de denrées étrangères. C'était un grand scandale ! vu que les paysans s'habillaient magnifiquement et presque pour rien, portaientde très-bon linge, et consommaient du sucre comme de grands seigneurs. L'état penchait vers sa ruine. Il fallait au plus tôt remettre les choses sur l'ancien pied. Pierre -le-Dur arriva sur ces entrefaites , peut-être bien sous les auspices de la volonté centrale.
Celte volonté centrale s'adjugeait le monopole de la fraude et ne souffrait pas la concurrence. Ce fut lui qui opéra cette révolution importante. On chercha, dans les animosités taquines et journalières de Pierre-le-Dur avec le préfet, l'interprétation des symptômes du passé. Enfin , tout se paya énormément cher : le drap fin et le sucre ne furent plus pour la gueusaille ; on vit reparaître les mendiants, les voleurs et les guenillésj l'ordre était rétabli !
Arriva donc l'événement de l'explosion, tandis que Pierre-le-Dur se trouvait dans sa baraque. J'a\ais parlé , je fus cité: les assises s'ouvrirent , et je racontai ce que j'avais vu. Antoine Bardot fut condamné à mort. L'avait-il volé? — Mai Ire pécheur, une autre bouteille, je vous prie !
Ces choses, et beaucoup d'autres, revenaient donc en mémoire à tous , paysans et citadins, en face de la machine que les
charpentiers dressaient en chantant sur la place du marché. Déjà la complainte de Bardot se vendait et se redonnait par les rues : complainte fort gaie. Les boutiquiers plaçaient des bancs à leur porte ; on louait des places assez chers ; nos femmes étaient rayonnantes. La dame du préfet, une belle brune, coiffée à la Ninon, et montrant avec son gracieux rire les plus belles dents de Tunivers , occupait une fenêtre très-apparente de la Maison Commune, et,réventail à la main, prétait Toreille à des jeunes gens du parquet , au milieu desquels figurait M. le procureur impérial, en costume officiel portant la tête haute , frisé, jovial et dameret. J'ai rarement vu des femmes plus gracieuses que la femme du préfet. Jadis elle s'était montrée dévote : puis, après un léger accident, elle y avait renoncé. Peut-ptre cet accident vaut-il la peine qu'on le raconte.
Dans les premiers jours de son mariage , sous prétexte que le mariage est impur , la jolie janséniste se renfermait dans un petit oratoire pour lire des prières , et se mortifier du crime de se permettre un mari. Un jour elle resta dans son oratoire plus longtemjis que de coutume :
le mari, inquiet, frappa , et n'obtint pas de réponse. La porte fut enfoncée. La pauvre dévote fut trouvée dans une obscurité complète, évanouie et demi-morte.
A la place d'un livre saint, d'un Eucologe, d'une Imitation de Jésus-Christ , comme on s'y attendait , on trouva tout ouvert sur le prie-Dieu un roman très- sombre d'Anne Radcliffe : les Mj stères d'Udolphe ! Ces livres-là , par excellence , traitent de revenants et de fantômes , comme chacun sait. Par une complication de circonstances dont une plus brave que la dame se seraitémue, la bouaie, très- courte, avaitfilé
r.38 UMi KSPIÈGLËRII".
loul à coup dans la bobèche à ] endroit le plus sinistre du roman, au moment de je ne sais quelle apparition fantastique , et fortifié le sentiment d etïroi par la terreur des ténèbres. On crut que la pauvre dame mourraitdes suites de sa frayeur. L'anecdote amusa tout le monde. 11 lui restait bien un peu de dévotion, mais par coquetterie ; à l'église on a des triomphes comme au salon, et la piété n'exclut pas la rivalité. Elle lisait les romans sans chercher le mystère, lutinait son cher époux sans trop de scrupule, entendait la plaisanterie, et permettait au procureur impérial de la contredire sur 1 église et les saints. Ce procureur était athée et libertin, marié du reste à la soeur du préfet. Sa femme n'était pas des nôtres ce jour-là . Elle ne venait jamais aux exécutions et passait pour une bégueule. C'était pourtant . indé])endamment de l'attrait (|ue devait offrir plus lard
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la scène , un assez joli spectacle , je vous jure, que ces têtes bariolées de bonnets et de rubans, brunes et blondes , fraîches et basanées ! Il y avait bien dix raille personnes.
Le bourreau, si vous voulez me permettre de citer le bourreau à la suite des autorités dont il est l'arrière-garde et l'expression la plus intelligible , paraissait là dans tous ses avantages. Je puis vous parler de lui très-imparliaUraeut : on ne vous en parlerait pas ni pis ni mieux. ïl avait été Tami d'Antoine Bardot, ami intime; mais fort avant que ce dernier se dérangeât et ne fit de vilaines choses. Un est bourreau , messieurs ! mais on a des mœurs ; on tient un rang , on veut garder sa considération , on ne voit pas de mauvais sujets; sinon ceux de la haute volée , lesquels ont du moins quelque chose pour eux. Le peuple était curieux
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(le savoir comment Texécuteur reverrait Antoine Bardot, surtout en public. Là était le piquant de la chose. Le bourreau lui avait bien fait sa toilette le matin; mais ce sournois de condamné, le plus grossier condamné qui fut, ne lui avait pas seulement dit un mot. Entre vieux amis , c'était le moins , pourtant !
Enfin, l'heure venue, il y eut un trémoussement universel, et des ah! ah! de prélude, car la charrette avançait, escortée de gendarmerie. Le propre frère de Pierre-le-Dur , son jumeau, commandait le détachement; il avait la rage dans Tâme: il aurait sabré le Père éternel en personne. C'était un bon frère !
Le prêtre qui confessait , ou plutôt qui devait confesser Antoine , n'était pas Taumônier de la prison. Antoine n'en avait pas voulu; il avait fait demander instamment celui-ci, et nous en tirions bon au-
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gure pour les iuformatioiis que la justice et le public obtiendraient sur le compte du criminel; car le prêtre , oncle paternel du procureur impérial, était bien le plus indiscret de tous les confesseurs; du moins c'est ce que prétendaient beaucoup de dévotes, anciennes amies de la femme du préfet, et que monsieur le procureur avait fait rougir jusqu'au blanc des yeux, en contant au premier venu des aventures dont ces dames n'avaient cru se vanter qu'au confessionnal. Cet ecclésiastique ne manquait ni d'un certain entregent , ni de gaieté; témoin l'histoire de la dévote qui s'accusait un jour, auprès de lui, d'avoir mangé de la salade avec trop de sensualité. Croyant avoir mal entendu il lui fit répéter l'aveu. — Passe , avait-il dit enfin avec humeur. — Puis , d'avoir fait son mari cocu! — Oh, oh! s'ccria-t-il, ceci n'est pas de la salade. Antoine avait consulté
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ce prêtre dans sa première affaire , lors de l'accusation de parricide. Il avait sans doute, c'est ce que Ton en disait, le préjugé que sa persévérance dans le même choix lui rapporterait le même bonheur.
Tous les condamnés ont les idées baroques ; c'est bien pardonnable !
Voilà qu'au pied de Téchafaud, mou Bardot se permit des difficultés pour monter à Téchelle; il fit le tigre. Lié comme il Tétait, et ficelé , on ne le craignait plus. Avec quelques légers coups de pointe dans les reins, les gendarmes le rendirent raisonnable; il redevint mouton. Sa figure était bonne à examiner dans ces variétés-là: le mois de mars n'est pas plus capricieux dans ses giboulées. Par bizarrerie, il n'avait pas dit uu mot au prêtre tout le long du chemin, se bornant à 1 écouter; mais à la vue du couperet luisant et de la cliquette qu il suflisait de toucher pour que
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son rôlet fût joué dans ce monde , Antoine redemanda le prêtre avec instance : puis , quand le prêtre eut atteint la marge de Téchafaud, le tigre revint et se mil à débiter mille imprécations épouvantables.
— Scélérat! disait-il à ce prêtre, c'est toi qui m'as perverti , el qui m'as trompé! tu souilles le crucifix que tu touches; vat'en!
Il est fou ! murmura le saint homme en élevant un regard de pitié vers le ciel .
En ce moment , par un mouvement inattendu, Antoine s'échappa comme un taureau des mains des valets, et se rua sur le prêtre, qu'il fit culbuter au bas de Técliafaud avec lui et sous lui. La chute fut épouvantable, et d'un seul bloc , de neuf pieds de haut à peu près. Quand on relira le prêtre de dessous son homme, ce
n'était plus un piètre î c'était quelque
chose qui ne ressemblait à rien du tout.
Cela fit prodigieusement rire la foule , qui ne comptait pas sur cet agrément-là. L'imprévu met les esprits en goguette.
Le prêtre avait le crâne fendu.
Etant remonté de lui seul sur les planches , Antoine dit au maître bourreau, qui riait à se tordre :
— Veux-tu gagner cent louis?
— Ce n'est pas de refus , Bardot.
— Dérange quelque chose à ta mécanique , et que les valets en aient pour un quart d'heure.
Cicéron , messieurs , a bien raison de dire qu'il y a quelque chose de sacré dans les vieilles amitiés : le bourreau fit ce que lui demandait son vieil ami.
La foule prit à merveille ce prolongement du spectacle. On causa un peu, en attendant qu'un des «crous fut replacé.
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Tout le monde crut que Tépisode prccétleut avait pu disloquer Téquilibre de la niacbiiie , et l'on s'empressa de donner aux valets des conseils officieux.
En attendant, la femme du préfet se fit servir des glaces, et les gendarmes distribuèrent des coups de plat de sabre pour la décence.
— Le procureur impérial est un gredin, dit Bardot à son ami : on m'avait promis ma grâce jusqii'au pied de l'écbafaud. Je Tai cru : cela te prouve que je suis un imbécille. Si j'avais prévu, j'aurais parlé. Avant-bier, dans la prison, j'ai donné ma soupe à manger au chien, il en est mort. Tout ça c'est du micmac.
— C'est possible , dit le bourreau ; mais où sont mes cent louis?
— Gendre le le dira , si tu me donnes ta parole de faire une chose.
Gendre était un coulrebandier blessé ,
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qui pourrissait daus la prison , et dont la peine avait été commuée par suite de ses révélations importantes : honnête iiomme autant que possible , assassin par rencontre , espion par circonstance , incapable de tricher un ami. Il y a des gens ainsi faits.
— C'est bien , dit le bourreau , et puis !
— Et puis, quand tu auras coupé ma tète , tâche de la dérober adroitement.
— Je te le promets ; c'est la moindre des choses. Ensuite?
Le condamné regarda le ciel.
— Ensuite! Il fera clair de lune, ce soir ; j'y pense depuis <;c matin ! . . . Ecoute ! il faut que cette moucharde-là nous serve. Tu sais le jardin de M. le procureur impérial , situé à l'extrémité du faubourg , près de chez toi ?
— Oui.
— Tu te glisseras dans ce jardin , comme
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tu voudras , par effraction ou par escalade, entre neuf et dix heures du soir; ni plus tôt ni plus tard, je te le recommande. A cette heure-là, c'est le souper de famille, et le procureur n'est pas encore entré dans son cabinet de travail.
— Finalement ?
— Tu mettras ma tête gentiment et en belle posture , sur le vase à la Médicis qui se trouve iiu perron de ce cabinet de travail , de manière à ce qu'elle frappe à l'instant les yeux.
■ — Va comme il est convenu j ça sera fait. Tu n'en as rien dit à personne, Antoine?
— Non , pas même à Gendre !
— C'est à merveille , car je ne veux pas perdre ma place; elle est excellente, voistu ! et il y a de bons pourboires. Mais, mon cher Bardot, qu'en arrivera-t-il ?
— Ce qui plaira au Ciel, répondit le
condamné j ça ne te regarde pas. Je veux me venger du procureur impérial.
— Je le vois bien ; mais il n'est pas poltron. Il jettera ta télé dans le canal, et tout sera dit.
— Possible; j'ai mes idées. C'est lui , vois-tu , d'accord avec le préfet , qui m'a conseillé d'enfumer ce Pierre-le-Dur comme un renard : trop fin renard pour lui ! et en me promettant la vie sauve , en cas de mécompte et de révélation. Je t'en veux bien un peu à toi ; mais tu es frailc , et j'aime la franchise. Au moins , tu ne m'as pas trompé; embrassons-nous !
Le bourreau et le criminel s'embrassèrent affectueusement.
De tous les coins de la place on cria : — Bis! • '
Pendant ceci, les valets arrangeaient toujours la machine.
— Je leur dénonçais les contrebandiers,
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contiuuf>. Bardot ; ils les écharpaient , les dévalisaient et vendaient les marchandises ; ce serait trop long à t' expliquer ; je n'ai le temps que de te parler en gros. Qu'il te suffise de savoir qu'ils sont une bande dans la haute volée , tous gredins finis. JNapoléon , notre empereur, a failli le savoir; il ne s'en est fallu que d'un cran , car il s'en doutait. Pierre-le-Dur les dénonçait rudement et bravement : le pauvre diable ne s'en cachait pas. Voilà sa sottise ! Il y allait pour chacun d'eux d'une fusillade dans un fossé , car le maître ne badine pas là-dessus; mais ils ont des compères , à Paris , qui les ont mis sur leurs gardes. J'ai aussi aidé à tout ça , d'abord pour être quitte de ma première affaire, qui n'était pas bien nette , à ce que je crois, et surtout à ce que m'a dit l'oncle paternel du procureur, cet abbé de voleurs que je viens d'envoyer aux incurables; et puis aussi,
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j')' aidais pour mettre des ronds ^de côié. J'ai toujours aimé un peu les ronds.
Les ronds, messieurs^ dans le style de ces gens, c est de la monnaie. — Trinquons !
La macliine était enlin réparée.
Le criminel et le bourreau s'embrassèrent encore. Les applaudissements n'avaient pas cessé que tout était fini. Le couperet lila comme un éclair , emportant la vie d'Antoine Bardot. — J'ai entendu , messieurs, des gens pester contre l'invention de la guillotine. Il est vrai que cela va trop vite.
La foule s'écoula tristement : il n'y avait plus rien à voir.
La femme du préfet sortit avec son mari et le procureur impérial. Chacun se dispersa dans les cabarets. Ce n'est pas tout que des'amuvser, il faut vivre. Les jours de fête on a plus d appétit que les autres jours ; c'est le grand air qui en est cause.
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On couviul , en doublant les morceaux, qu'Antoine Bardot s était supérieurement conduit. On n'attendait pas cette fermelc de ses antécédents, parce que la philosophie populaire a dans son bagage de maximes qu'un espion ne saurait avoir de courage. Il en faut cependant, et beaucoup, messieurs , pour supporter les avanies du métier ; il est vrai que ce courage est d'une autre sorte.
Le soir, en effet, la lune était montée en plein dans le ciel, et rayonnante. Je ne puis mieux comparer cette lune , ma foi ! qu'à la lune d'aujourd'hui. Coquette, environnée de ses écharpes de mousseline claire; douce frileuse, qui s'en enveloppe et qui sourit en les écartant, com.me la Galathée de Virgile. Je comprends néanmoins que Bardot la traitât de moucharde.
— Pauvre Bardot ! la terre lui soit légère!
— Passez-moi la bouteille.
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L'ami de Bardot tint sa parole ; il escamota la tète, et le moment veau, il franchit les murs , gagna le perron , et exécuta la promesse donnée , non sans rire en luimême des lubies qui passent par les têtes qui ne sont pas très-solides. Après cela, quoiqu'il fut tard, il courut au plus vile à la prison pour voir Gendre. Gendre, sur le simple et naïf rendu de compte de l'histoire , se conforma loyalement au testament d'Antoine. Les cent louis étaient sous un arbre de la forêt , à un coin de carrefour. Le bourreau s'y rendit sans lanterner- on reconnaissait Tarbre à un coeur gravé sur Técorce du tronc et percé de deux flèches , avec des chiiïres amoureux qui s'entrelaçaient ; galanterie symbolique d'Antoine Bardot pour une servante de ferme des environs , morte en couches et des suites d'un coup de poing qu'il lui avait donné dans un accès de
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jalousie, car Antoine Bardot avait les passions ardentes comme Orosraane.
Le lendemain matin , une rumeur bizarre circula dans la ville.
La femme, la propre femme du préfet, avait été trouvée, dans le jardin du procureur impérial , étendue et froide , le long des degrés du perron , devant la tête d'Antoine Bardot , que Ton vit avec effroi placée sur un vase à la Médicis.
On releva la dame. Elle était morte.
Et le procureur impérial fut incarcéré comme assassin.
Mais on vérifia bien vite que la dame était morte d'une apoplexie sanguine, provoquée par la frayeur de cette étrange apparition dont Ténigme travailla tous les cervaux .
On fut généralement d'avis que les belles dames qui sont peureuses ne de-
,.ïi UNE ESPlEGLERIi:.
vraieut pas avoir le courage d'aller à des
rendez -vous. . .
Quant au préfet, il fut chausonué, sifflé, lympanisé. Il eu prit bravement sou parti ; si bravement, qu il refusa de se battre avec le procureur impérial , quand celuici sortit de prison. Comme ce dernier était destitué , il se sentait un courage d'enfer.
Il n'y eut que le bourreau qui eut le secret du fin mot dans cette malice , et , par prudence, il n'en parla jamais à qui {[ue ce fut.
— Etes-vous très-cerlain, dis-je au narrateur, qu'il n'en parla à personne ?
— Très -certain ! 11 était jeune, il avait des dispositions charmantes. Les cent louis d'Antoine lui ont ouvert l'esprit; il s'est fait entrepreneur d'éclairage, et le clair de lune a continué de lui porter bonheur. — A votre service !
Le récit leimiué , je me penchai vers le narrateur :
— Est-ce que vous seriez par iiasard le bourreau? lui dis-je à voix basse.
— Parbleu ! répondit-il ; mais n'eu manifestez rien devant ce brave pécheur , il pourrait avoir des préjugés.