‹ Soirées à CorbeilChapitre 23 sur 59 · PAUL BE8VEB8IN · texte numérisé non relu

PAUL BE8VEB8IN

Et nous!... nous, misérables hommes que les soucis rongent, que l'inquiétude brûle, mille pensées fermentent dans nos têtes et nous consument. — Ces dix jours m'ont rendu fou. Des transes sans nom; des heures qui n'en finissaient pas et qui passaient trop vite !.... Je vivais dans le feu! — Je me disais : — C'est impossible !... Elle ne me laissera pas m'obstiner dans cet abandon, compter chaque seconde, attendre la fin de ces longues journées, passer par le même supplice à chaque battement de cœur!.... — C'est pourtant ce qu'elle a fait!... — Vous ne m'aimez pas, Henriette.

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atA.llA.llfi DERVfiY.

Est-ce que je dois vous aimer , malheureux l

PAUL DESTEBSIffS*

Vous mentiez quand vous me Tarez dit!

Pourqpioi Tai-je dit?**. Et que n'ai-je été fausse!*., Jeue serais pas plus malheitreutse, et je serais moins coupable. J'ai doublé mes maux en croyant calmer les siens, et, dés que je n'ai pu me retenir de le plaindre, je SUIS tombée dans mon propre blâme, — Souffrir seule 1 Voilà la vertu. — Paul ! * , * Paul L *• {Eiie iui misîi te bras.) Vmis voulez donc m*ôter mon ami?,..* Je liens à le conserver, moîL.. — Mais vous persévérez dans une espérance misérable! — {Avec explosion , en se f ramant leê doigts.) Et toujours ces entretiens qui reviennent, que je veux éviter, qui sont un crime ! — Venez avec moi, PiiuU (Eiisvhercheà i'entrainer,) Venez! ne restons pas ici.

PAUL DEsvfiasm», aeec un rire amerf et s^uhandonnant en apparence à Vimputêion.

Oui ! venez, — Je vous fais peur î

ril^

HADAHi HBKTBT, brusquement , et s'atTêiant êur le coup.

Vous, peur !... Je reste. — Mais pourquoi ne redevenez- vous pas ce que vous étiez, Paul ! notre sincère et excellent ami, un frère ! un frère honnête et bon!.... Si l'on devient malheureux, c'est que Ton s'abandonne. Il y a tant de grandeur dans ton àme!... ( Mouvement passionné de Paul,) Adolphe t'aime^ et ne cesse de me le dire. Gomme il me parle de toi ! Si tu pouvais l'entendre !... Sa sincérité t'arracherait des larmes. — Oh ! vous n'écoutez rien ! vous n'avez que des sens, ainsi que ces hommes que vous méprisez vous-même.

PAUI. DESVERSmS.

C'est mon malheur I Et ce tourment vous est inconnu.

MÂDÂHB HBEVET.

L'insensé! rien ne le gouverne!... Quand il me parle, c'est pour se plaindre; et, parce . que je me tais, il ne me comprendra pas. — Vous me faites pitié.

PAUL DBSVEKSiIVS.

Moi ! je vous fais pitié ! — Oh , vous ne

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LC9 DEUX MARIS. 99

connaissez pas davantage ce sentiment, Henriette ; et si je vous en inspire un , c'est le mépris. Lorsque vous ployez jusqu'à moi, je ne le dois qu'à la crainte!... Et cette crainte banale et froide, je la partage avec le premier être venu qui souffre , car une pareille sensibilité ne choisit pas. — {Avec feu,) Maïs ignores-tu donc, Henriette, que je suis resté dix jours à mon balcon? ne voulant que t'entrevoir, rien que t'entrevoir ! ... Et t'appelant avec des cris qui venaient expirer de mon cœur à mes lèvres!... La nuit venue, j'espérais encore!... Je luttais contre l'obscurité pour chercher à te reconnaître dans les groupes indifférens qui passaient au loin dans la rue. L'illusion de ma pensée te faisait voir à mes yeux. partout. A chaque instant, je me disais : — La voilà !... Cette erreur d'un instant me redonnait un nouvel être. — Tiens! un démon dispose du malheureux Paul!...

Même si je veux te fuir , je ne le puis. Je te parle , Henriette ; je te vois , je ne t'ai pas quittée! mon imagination trompait ta haine. — Tu ne sais pas tout ce que je me figure ! les plaisirs oii je te rencontre et qui m'insultent ! les dangers que j'amasse à plaisir sur

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100 LB8 DEUX HAEIS.

ta tète poiir voler à ton secours et t*einporter dans mes bras. Ce soir, enfin ce soir, j'ai rompu cette chaîne à la fois si fragile et si forte que m'imposaient le ressentiment et la volonté. Je me suis dit que je te verrais. Et je t'aurais vue, quand c'eût été pour la der~ nîère fois ! — Vous étiez absens ! L'obstacle a doublé ma force. J'ai ces gens en aversion ; mais j'aurais couru cent lieues. — Un mot d'amitié, rien qu'un signe, et je repartais. 11 ne me fallait que cela! — Mais, non ; l'accueil le plus froid après une telle absence! Pas un regard , pas un mot ; du mépris ! — {^vec un geste violent.) Si cet homme dont le regard insolent vous poursuit , qui n'a d'intelligence que pour le libertinage , grossier enrichi , qui se croit autorisé par sa fortune à vous persécuter de ses galanteries stupides, avait eu quelque peu de sang dans les veines!... — Oh! qui me délivrera de la vie?...

HADAHE HEaVIT.

Ingrat!...

PAUL DESVSaSINS.

Henriette ! . . .

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LBS DEUX HAKI8. 101

MADAME HERYEY.

Me reprochcrez-vous jusqu'à ces regards?

jusqu'à ma présence au milieu de ces étrangers?... — {jévec passion,) Est-ce que je les crains?

PAUL DESYERSiifs, vivemeut,

Henriette!...

MADAME HEAYET , d'ufie vùtx douloureuse.

Contentez-y Qus donc de votre empire. Ne vous ûe le laissai-je pas assez voir ?. . . Voulezvous le perdre en l'exagérant, comme s'il ne vous était pas sacré? — Vous m'accusez de froideur !... Sachez-moi gré plut6tde ce que je vous cache la moitié de mes remords.

PAUI. DESVEMSIIfS.

Toi, des remords, mon Henriette?... Et pourquoi? — C'est à moi d'en avoir; moi qui suis an furieux, sans retenue, sans frein, sans la moindre reconnaissance pour tant de larmes que je t'ai déjà fait verser. — A moi seul le remords, Henriette! — N'efface jamais de ton souvenir le mérite de ta résistance , et, puisque notre amour ne dépend pas de nous, tiens-toi compte au moins de tout le bonheur que lu lui refuses. C'est ta vertu ! 1 9

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MADAME HERTEY.

Triste vertu, Paul !... Se plaire lâchemeat sur un abtme, comme pour attendre que le vertige nous prenne et nous précipite, au lieu de s'armer de résolution et de fuir; n'estce pas au contraire un secret raffinement du vice?.... Oh! mon ami! je n'ose t'exprimer tout ce que j'éprouve; et, par cela même peutêtre entrevois- tu tout mon abaissement?... — Venez, pour Dieu, venez ! — Mais que peuton dire?... £t ne remarquez-vous pas, mon ami, tout ce que notre éloignement doit avoir d'étrange ?

PAUL DEsvERsiNS, cessont de la retenir»

Partez , Henriette ! partez. — Cet entretien vous fatigue, et vous voudriez être déjà loin.

MADAME HERVET, le pressant à son tour.

Il m'effraye pour vous, Paul ! ... Pour vous, qui, de jour en jour, prenez de funestes habitudes; qui devenez exclusif, violent, sombre. Absences ou visites, vous ne savez plus rien vouloir modérément. Toujours une violence amène une autre violence. — Oh ! mon Dieu ! ne puis-je une seule fois obtenir ce que

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je VOUS demande, moi, que de concessions en concessions vous acheminez vers ma perte! • . . Parce que Ton vous chérit, vous devenez implacable. Faut-il que je vous craigne autant que je vous aime? — Considérez les ravages de votre caractère!.... On m'en demandera compte un jour, en me criant de toutes parts:

— C'est votre amant!... — Une seule idée vous absorbe, et vous ne voyez plus que cela.

— Est-ce que, lorsque tu répands autour de nous, sous le regard des témoins, la sève heureuse de ton esprit, la communication de nos âmes n'est pas plds intime et plus libre que dans ces épanchemens secrets et colères qui sont des luttes et des combats, etoii quelque chose de nous succombe alors que nous ne succombons pas tout entiers?... — Paul, je ne veux plus te voir seule ! il le faut ! — Eh, mon ami! ces mots aimans et subtils qui traversent la foule et qui ne viennent que jusqu'à moi, que mon àme recueille et savoure dans le mystère, contact d'électricité dont ils ont tout le plaisir, et dont seule j'ai tout le bonheur, crois-tu, crois-tu donc que ce ne soit pas un tète-à-tète? Oh, c'est mieux! et c'est comme cela que je t'aime, car j'ai

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10 A LBS DIVX MAKIS.

tout ramour, et je n'ai pas un remords. — Si j'étais une jeune fille, Paul, en me perdant, je retrouverais l'honneur dans l'excuse de moa ignorance; mais je deviens inexcusable de tout ce que je sais. — Il m'arrachera donc

un par un tous mes secrets! S'il ne faut

que l'aveu dé mes souffrances pour te satisfaire, sois content ! Je n'existe plus, j'ai peur de mon sommeil ! et j'ai besoin de tous les secours de mon esprit pour me dire que je ne suis pas coupable. — Mais, mon Dieu, sont-ce là des paroles à vous tenir ? et ne devinezvous pas qu'elles me forturent?.... Ah! rougisses de vous, Paul! car vous m'6tez jusqu'à la pudeur des lèvres, ce dernier scrupule que garde la dernière des femmes. Ce n'est donc rien que mon cœur soit à vous, si vous ne le tyrannisez !... (D'une voix déchirante.) Oh ! si je pouvais dire l'enfer où cela me plonge y et les fatalités qui m'arrivent !.... Paul, mon Paul! mon noMe ami! tu me f^ais grâce!...

PAUL DE8VER8IN8, ovec alarme.

Que vous arrivè-t-il? quelles sont ces fatalités?... Je veux le savoir.

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/ LES VSCX HAKIS. 105

HADAVB HEETBT, M reprenant.

Rien î. . . Il ne m'arrive rien ! . . . Mais vous me perdrez !

PAUL DESTERSins, avec un rire amer.

Ce n'est pas cela qui m'effraye, Henriette; et quand je considère tout, je suis tenté de le vouloir. — Tu sais pourquoi?

(Il porte la main à son front arec un geste significatif.)

HABAHs ■Ei.TBT, d'uH t<m de rcproche.

Sommes-nous seuls, Paul, pour tout sacri- Cer?.«.. Quel est donc cet égoïsme qni ne reculerait pas devant les douleurs d'autrui? — Nous sommes infâmes ! — Mon Dien ! tromper la confiance d'un être chéri qui nous prodigue la sienne, et dont la prédilection nous est assurée !... Tu ne réponds jamais à cela, mon ami. Pourquoi, seuls, dans ce monde de larmes et de misères, n'accorderions-nous rien à l'honneur et au devoir?... S'il est une Ame capable de ce sacrifice pourtant, ou je te juge mal, ou c'est la tienne. Ami, nous valons mieux que la fatalité ! Elle peut nous rompre, elle ne nous ploiera pas. Rends-toi justice ! redresse ton esprit au niveau de ta dignité. Va ! ce n'est pas seule- 1 9.

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100 LU DEUX XAKIS.

ment un honneur vulgaire qui me dicte ce que je t'exprime, et Tintérét de mon amour me gouverne lorsque je te repousse; car, en m'abandonnant, je mériterais de te perdre, et je ne le veux pas. Irais-je, le penses-tu ? t opposer de vaines paroles, et chercher des mots qui ne renfermeraient que des mensonges?...* Ma conscience parle. Je ne suis pas née pour être fausse et pour te voir malheureux. — Tiens ! il me faudrait inventer des noms pour les sentimens que je te porte; car mon cœur, Paul, est délicieusement ému de tes moindres paroles, et je devine ta présence bien avant que de te voir auprès de mot. Souvent aussi, oh, oui, bien souvent ! j'aime à me dire queTinnocence de mon Ame ne perd rien à te prodiguer les plus doux noms et les plus tendres caresses ! — 0 Paul! si tu voulais enGn comprendre cela, si l'on pouvait également le comprendre autour de nous, comme je serais fière, mon ami, de te parler ainsi devant tout le monde, de me mêler à ta gloire, de m'imposer à ton avenir!... — Je dirai plus! je ne te crains pas, et c'est avec orgueil que je te l'avoue. Quelle autre femme oserait en dire autant à son amant !

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Ma conGance est encore auprès de toi ma plus puissante sauvegarde!..,. — Mais c'est impossible, mon Paul ! et ces caresses qui te mettent hors de toi-même, ces familiarités qui m'échappent à mon insu dans la liberté furtive de nos entretiens, nous devons nous les retrancher impitoyablement; impitoyablement, mon ami ! . . . Nous devons peser à deux mains sur nos cœurs pour y faire périr ce secret, Paul! est-il encore à nous?... La peur est désarmée facilement et je tremble. Tes regards', mes regards, tout parle, et tout m'épouvante. Si la réputation d'une femme est quelquefois à la merci d'un mensonge, qu'est-ce, dis-moi, lorsque la vérité... (Moment de halte et êaisissement brusque.) — Mon Dieu!... N'avez-vous pas entendu quelqu'un?

PAUL DESVERSITVS.

Personne, Henriette! personne, jeté le jure.

MADAME HERVET, êe dégageant de êeê bras.

Vous vous trompez!.... Laisse-moi^ mon ami. (Avec désespoir, ) Mais j'oublie tout!... Et, ni cet insensé, ni moi, nous ne songeons plus cil nous sommes ! . . . — Je dois être pâle, n'est-ce pas ?

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