‹ Soirées à CorbeilChapitre 35 sur 59 · SCÈNE XXVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XXVI

PAUL DESVERSINS, madame HERVEY.

MADAME HEBTET, accourant.

Qu'est-ce que vous avez?... Vous pleurez, Paid ! — Regardez-moi ; pour Dieu, ne repoussez pas Henriette. — Oh, mon ami, je puis résister à tes volontés ! mais je ne me sens pas de force contre tes larmes ; cacheles-moi, sois généreux !

PAUL DESYBESINS.

Vous ne verrez plus mes larmes , Henriette!... Vous ne rencontrerez plus mes regards ; je dois vous fuir.

MADAME HERVET, ovec ressentiment.

Fuir!... Je le disais bien ! vous êtes las de vos amis ! vous n'aimez que vous. Toujours désespéré ! toujours violent ! Rien pour ceux qui vous chérissent; rien pour la triste femme

134 LES DEUX saris;

qui vous supplie, qui doit conseirer son ami, qui ne veut pas vous perdre ! . . .

PAUL DESYERSINS.

Vous ne le voulez pas?

MADAME HERVIT.

Non ! . . Mais, Paul ! ose donc une fois te le dire, et sache à quel point j'ai besoin de mon frère et de mon ami. Ton apparition dans ma vie fut la date d'une révolution dans mon caractère. Qu'étais-je alors? une femme insouciante et futile, sans pensée comme sans livenir , ainsi que mille autres femmes; fière peut-être de ce charme frivole du visage dont tant de murmures jaloux ou flatteurs exagèrent en nous la puissance; impérieuse surtout, grâce à ce système lâche ou menteur , de soumission, qui noie dans une teinte uniforme les esprits , les caractères et les mœurs des gens du monde; inexorable enfin dans ma vertu facile, et dont rien encore n'avait effleuré le repos ; ignorant ces douloureux efforts d'une intelligence qui cherche à s'ouvrir un horizon nouveau ; ces martyres qui sont autant d'échelons vers le bonheur ; ces transfigurations lumineuses alors que

Digiti

LB8 DlUX MARIS.

notre àme développe ses ailes, et que nous nous élevons vers Dieu. — Paul, tu m'as révélé mon àme! sans toi je m'ignorais. Après mV voir emportée dans ton vol, nous abaisserastu tous les deux?... Laisse-moi te contempler avec orgueil; ne retombons pas dans les ténèbres ! J'éprouve un bonheur mélancolique à souffrir courageusement auprès de toi; mais je tremble lorsque je songe qu'au fond de quelques lâches voluptés je rencontrerais un jour ton mépris ! ... Je ne serai que ta sœur, et tu ne me fuiras pas.

Page 1