‹ Soirées de S. M. Charles XChapitre 1 sur 16 · AU RÉDACTEUR DES MEMOIRES DE LOUIS XVIII · texte numérisé non relu

AU RÉDACTEUR DES MEMOIRES DE LOUIS XVIII

« Monsieur j

» J'ai>ais d'abord mal jugé le livre que vous 1) publiez. Je craignais cjue ce ne fût unpam- » phlet pajé par ceux d' aujourd'hui et un » moyen de déverser le poison de la calomnie » sur une famille qui veut toujours le bonheur M de la France. Grâce à Dieu^ vos premiers

2 PUtKACF.

)^ volumo m'ont (Ictmm/ je iccojinms le y'^Jcu mi iluns F œuvre qui porte son nom, et » tle ma part un tel témoignage a du poids, » P'^ous rc habilitez ce gratul monarque , cet M homme suj)érieur qui seul, par la farce de sa » Isolante Jerme à défaut de génie , pouvait >> fermer r abîme sur lequel la France marche » depuis plius de quarante ans.

» Mais, monsieur^ dans cette production si » ivmarquable^je m'aperçois avec chagrin que » toute justice a est pas rendue au frère qui ^> i^ste du jeu i\)i : Charles X j est peint ^ » sinon sous des couleurs déjavorables , du » moins de manière à le montrer l'ennemi des » lumières et thomme perdu dans les obscu- » rites de V ancien régime. Cela rC est point. Le ). rx)i comprend les exigences modernes ; il » veut le bimheur de la nation française ^ et, >) dans ses divers exils comme sur le trône , il » na jamais songé quà rendre ses peuples » lieweux,

)» Ne seriez<,'ous pas affligé , monsieur , du >» tort que vous faites sans le vouloir peut-être }t à ce prince digne dUnc meilleure destinée]^

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w LiC répare riez-vous si le cas échéait! veuillez w vous expliquer^ s'il vous plait; et si votre )) réponse est conforme à ce que Von espère )) de votre loyauté^ il vous sera mis sous les w yeux un manuscrit dont vous appi'écierez le )) mérite, )>

Les formules ordinaires de politesse accompagnaient cette missive signée d'^mi nom respectable, une adresse était jointe, je me hâtai de m''en servir, et je repartis par la lettre qui suit.

ce Oui certes ^monsieur ^ Je ressentirais une )) douleur bien vii^e si j'aidais malignement )) présenté sous des couleurs défavorables un :» prince^ mon roi légitime^ et que je respecte » d' autant plus qu il est malheureux ; f espère » n'avoir pas commis cette faute , et peut-être r> a voti-e tour ^ monsieur^ înavez-vous jugé )) sévèrement. Si j' ai failli ^ c est par inadverj) tance et non de galté de cœur; en consé- » quence je suis prêt a réparer un tort bien )) involontaire ^ soyez-en persuadé. Mon roi ^ )) tralii par la fortune et abandonné par ceux

» qnil combhi de biens ^ me velwuveva dans » ses jours ccdamiteiioc. Si mon très faible >> concours peut lui être utile , vous pouvez )) ni ordonner en sonnom ce qu il veut que je ^^ fasse , et je l exécuterai ponctuellement et » sans retard,

)) J'ai V honneur d'être , etc. »

Plusieurs mois s''ccoulcrent, et celui qui in''avait écrit se renferma dans un silence pénible à mon cœur ; je ne crus pas devoir Tinviler aie rompre, j'^altendis qu^il le fit de sa propre volonté.

Peu de jours après la publication des Soirées de Louis XVlll , on me remit un billet conçu en ces termes (je supprime quelques expressions par trop bienveillantes) ;

«iVow, monsieur^ vous n êtes pas coupable; w votre conduite en ces temps d'épreuve en a » convaincu qui de droit; vous êtes revenu a » lui a une époipie oii tant d'autres s en sont » éloignés; il est rare que ce soit vers le vaincu

» (juc Von se retire; mais cependant la plaie » ouverte par le fer de la lance d'Achille ^ ne » put être fermée qua Vaide de cette arme » terrible : c est a vous à comprendre Vapplica- » tion de ce trait mjthologicpie. Vous tromperez yy joints à cette missive des cahiers volumineux )) écrits sans prétention , ils disent la vérité , » ds peignent un homme; ne vous embarrassez » pas si celui quonj met en scène s énonce a » la première personne , cest son droit : le » votre que l'on vous concède est défaire sui » ce maîiiLScrit , un travail pareil a celui » qui a valu tant de succès aux Mémoires » de S. M. Louis XVII l . Ne leur imposez » pourtant pas le même titre. On en souhaite » un plus modeste , celui de Soirées , par )) exemple : il convient^ il vous doit déjà du » succès; je ne vais pas plus loin^ a bon en- » tendeur^ salut. On vous laisse le soin de re- » manie r^ de moderniser un style ployé a des ^^ formes anciennes; la seule chose quon vous » enjoint , cest de ne rien retrancher de ce » qui exprime V amour du roi pour la France, » et de ne parler de ses ennemis (pi avec lo

G rUÉFACE

)) moilcKilioii ijn il "i'cst Lui-mcmc imposer n Jai l lionneur (V être ^ monsieur^ etc. )>

X^Ax c.vliait des cahiers dont il est question dans cette letlre, les soirées des. m. Charles x. On fait parler ce prince à la première personne, c''est afin de donner au récit plus d''aisance et de vivacité. Nul sans doute n'imarjinera que le roi en est Pauteur complet ; on a recueilli ses souvenirs , ses confidences ; réuni ce que ses amis ont conté de plus saillant sur sa vie privée et j)oliti<|uo. De ce travail consciencieux est éclos c(î que noiLS offrons au pidilic. CVst un ouvrage toul a part ; il ne porte point celle physionomie vulgaire, celte empreinte de commensalilé qui malheur(;usement recouvre la plupart desi'crils composés par ceux cjucTon nomm(! fais(;urs. L'a clia([ue j)roduction présente (pi('i(pie chose de commun , de gêné , de I «froid i ; car cesl non Tœuvnî d''un esprit su|x'i'icnr mais le travail p('*nihle «Tun misé

rablc manœuvre litteiaire; on est cerlaiu de retrouver les formules , les ex}>ressions de \,\ société fréquentée par Tauteur. Ce n''est pas en général la plus relevée : la tout est resserré, faible , incertain , là onn''aperçoit pas ces traits fermesetchauds, ces vues élevées et généreuses <(ui naissaient sous la plume d'un homme indépendant et de position et de caractère ; on écrit pour vivre , c'^cst la le mot , et on prête aux personnages que Ton fait parler un Iangag<^ qui certes leur est inconnu.

Il en est des livres modernes oii Ton met en scène notre vieille cour, comme de nos acteurs actuels lorsqu''ils jouent Tancien répertoire : où ont-ils vu les modèles qu''ils doivent copier? cVst dans les galeries du Palais-Royal, dans un magasin de nouveautés, c'*est(et alors lebonlieui est grand) dans la compagnie de la l\;mme d\iu avoué ou dVin marchand en gros que le nouveau Rossini devra chercher ses inspirations et prendre ses exemples; les y trouve-t-il conformes au passé, non sansdout(î. La grâce, le lais ser-allci , les manières aisées, fières à la foi*^, les gestes libres , élegans, les mouvemen«îde<;

bras, de ia tôle , jusqii''aii jeu du chapeau, du mouchoir, de ]a tabatière , tout manque , rien ne fait ilhision , Tactcur en est pour sa peine , pour son étude maladroite , et rien en lui ne rappelle Baron , Mole , et notre cher Fleury.

Ceci se montre exactement dans cette littérature bour(][eoise , oii le mauvais ton et Pifjnorance absolue des formes de la haute société éclatentà chaque instant; ce ne sont même pas les valets copiant leurs maîtres; que de foisj''ai rouj>i d'^indignation aux propos, aux actes que le sot et pale romancier prétait aux hommes , aux fcnmies delà cour de Louis XIV et de ses successeurs ; étaient-ce la les élégans Lauzun , Richelieu , Byron ; les Sévigné , les Mailly , les 3Iirepoix, les Polijjnac , femmes charmantes , enchanteresses , rachetant , les unes par le gracieux du dehors , la perversité de Tàmc, et les autres parant les vertus de Ténivrement de Tesprit, de la pureté dulanjjan^e toujours harmonieux, toujours séduisant. Pour qui vit ou a vécu dans la bonne compa|;nie avant que de chercher la retraite, il est \\ l:i fois triste et plaisant de lire ces

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mœurs prétendues que l''on donne au public comme le tableau fidèle des usagées du jjrand monde. Là, chaque femme de qualité est , de droit , de règle invariable , hypocrite , désordonnée dans sa vie intime, vendue nécessairement à la police, maîtresse de ses laquais, ivrog^nesse , incestueuse ; rien ne manque de ce qui doit élever au-dessus d''elle la première fille perdue qu''on rencontrera. Le langage est a Tavenant, le langage pareil à celui des grisettes, des élèves en modes, sans que Vho7?ime de lettres s^en doute , sans qu''il soupçonne une autre combinaison de mots, et de phrases.

Les marquis, les vicomtes étalent les beaux airs du quartier Saint-Jacques, des estaminets en réputation, de la grande chaumière, de Belleville,etc.; ils fument, jurent, parlent le chapeau sur Toreille , ne le quittent point quand ils s''adrcssent aux femmes, et n"* hésitent jamais à constater le certificat d^origine par la bassesse de la pensée et la saleté de Texprcssion.

Si on met un prêtre en scène, ce sera pour qu'ail viole la vierge confiée a ses soins , pour qu'il ressuscite Tartufe , pour (p^il unisse la

sccicratcssc humaine au sacrilc<;o (Uviii : no vous y trompez pas ; et dès que le nom dv monsieur l'abl)('fvii\yy)C vos oreilles, pariez liardimenl qu'ail est cafard , fripon , menteur , escroc, c''est jouer à coup sur; car un prêtre de Tancien régime pouvait-il être autre qu\m mallionnèle homme?

Tout roi est nécessairement un monstre d"*or|rueil , de luxure, de cruauté; aucune belle ou brillante qua'lilé ne le sauve du blâme cfu''on déverse sur lui,c''est un marché fait : on flétrira François I"; on ne fera pas jyràee à Henri IV ; Louis XIV rapetissé ne méritera plus le titre de grand ; Louis XVI, lui-rt^me. . . Lt comment se pourrait-il qu'il en fùl/ autre ment , lorsque c''cst Robespierre et Tépouvanlable Marat cjui reçoivent les honneurs de Tapothéose f

Elle est donc fausse sous ses divers aspects , cette liltc'ralure orgueilleuse , prétentieuse et débile, où Tignorancc se mvX a couvert sous le bouclier d''un amour- propre outn* ; oii Ton croit bi(!n faire par cela s<;ul que Ton rail ; oii |>ar un rouj» d*<'|X'e on répond ]\ une critique ;

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si bien que désormais le littérateur devra passer plus de temps au tir ou à la salle d^armes qu'yen des études sérieuses et de conscience. Il y a d'*autres soins non moins importans à prendre ; savoir payer dans les journaux pour la partie ouverte à la bourse du public , et pour Pautre, profiter des concessions de Famitié ; ou faire soi-même Tarticlc qui vous proclame hors de pair.

Avec de tels moyens on marche , on arrive SX parfois ; Dieu veuille que Ton reste, cVst le but .Adifficile et auquel on parvient rarement.

Lorsqu''un ouvrage est , a cette époque dés- ' I îir I -^ prdonnée , en dehors de ces exigences que e signale , lorsqu''il est écrit a la vieille manière , lorsqu^il ne s''appuic pas sur les amis , on lui rend peu de justice ; c''est un parvenu, il n''y a pour lui que malveillance, et on le frappe d'un feu de file auquel il a grand peine à se soustraire : Ce n''est pas que plus tard le public ne revienne , cpril ne casse en dernier ressort les arrêts rendus par les amis; mais en attendant le mal est fait et lui-même en demeure du|H'.

I 2 PRKI ACE

J'ai cru ce prcanibiilc nécessaire a la publication des Soirées de S. M. Charlc s \ ; il y a presque nécessite à se justifier de ne pas prélei' à ce monarque les expressions de Tcrc nouvelle , et à ne pas faire de lui un fashionable dans sa jeunesse, un doctrinaire dans sa maturité , et pis encore dans sa vieillesse. vSes souvenirs sont le tableau mouvant de toute sa vie; il paraît que dans Pémig^ration il se délassait le soir à rappeler le passé, a se repor ter aux jours de sa belle jeunesse, lors(|ue brillant de vivacité , d^miabilité et de Jïràce , il était a la fois le plus vénérable par la naissance , le mieux aimé des femmes ; car, oii auraient-elles rencontré tournure supérieure, figure plus distinjyuée , plus noble cœur , et ces cpialités éclatantes qui brillent îiu dehors sans exclure celles modestes qui font Fattrait de rinlimitc. C^est donc pendant ces heures d''épanchement qu'aune mémoire indiscrète a retenu , a écrit les «inecdocles qui composeront cet ouvraj][e <|ue Téditeur publie sous la pro Icction (Pun nom aujjuste.

Monsieur le comte dVrtois, troisième fiU

de monseigneur le claiipliiii , fils unicjue de S. M. Louis XV, naquit a Versailles le 9 oetobre 1757 ; sa mère , princesse de Saxe , était une de ces femmes supérieures que le ciel ne fait que montrer k la terre afin d'^eterniser les regrets éternels de celle-ci a la vue de tant de vertus qui sont passées si rapidement. Dig^ne de son époux , madame la dauphine , en montant avec lui sur le trône , aurait assure le bonheur de sa famille , de la France , et nous eut préserves de tant de calamités dont nous n''osons entrevoir le terme.

Monseigneur le dauphin, Louis de France, sV'tait imi en première noce avec une infante d''Espagne. Lue mort prompte frappa cette princesse, et en 1 747, il épousa Marie Josèphe, princesse de Saxe , âgée de seize ans. Ll\ il rencontra tout ce qui assure la paix de la vie intérieure , et sa femme couronna ces qualités par la fécondité , si précieuse a la tranquillité des états. Al la mort de ce couple si bien fait pour s'^entendre, trois princes et deux princesses restèrent pour les aimer et les

pleurer *. Le duc de Berry, devenu l''inforluné Louis XVI, nionscijjneur le eomle de Provence, plus connu d''abord sous le titre de Monsieur, puis de Louis XVIII ; enfin, monseigneur le comte d^Vrtois, Monsieur a son tour, et roi sous le nom de S. M. Charles X. Ainsi les trois frères devaient, tour a tour, porter cette couronne, dont les rayons n''ctaient pas sans mclanjje de nuages ; qui tomba successivement de leurs trois têtes, et que Louis XVIII eut seul le bonheur de ressaisir après Tavoir perdue comme ses frères ; parallèle funeste avec cette race des Stuarts, si malheureuse, si persécutée, trahie par ses

* Les deux princesses étaient Madame Maric-Adélaïde-(>lotildc-\avicre de France, née à Versailles le 25 septembre 1750 , mariée le 27 août 1775 à Cliarlcs- Emmanuel , prince de Piémont , devenu roi de Sardaigne, après la mort de son père, le 1 5 octobre 1 796. Madame Clotildc , modèle de vertus , et sur le point d'Atrc canonisée, termina ses jours en 1802.

S. A. R. Elisabelb-Marie-Philippine-IIélènc, née à Versailles le 5 mai 1774, ne se maria pas. Antre sainte, • iliî périt de la main du bourreau le 10 mai 1794.

pareils les plus pioches, et qui s''ctciouitdans Tcxil pour avoir trop compte sur la foi des promesses, la fidélité de ceux de leur sang, et pour avoir préféré la religion aux grandeurs humaines.

Les Bourbons de nos jours ont passe par les mêmes épreuves, ils ont connu les mêmes trahisons. Leur cœur, exempt de méfiance, a succombé victime de la franchise ; ils régneraient encore s''ils avaient su se méfier des paroles dorées et des plus hauts comédiens de quinze ans.

Monseigneur le comte d*" Artois , élevé comme ses frères, eut la même gouvernante, madame la princesse ou comtesse de 3Iarsan, le même gouverneur, monseigneur le duc de la Vauguyon, le même précepteur monseigneur de Coetlosquet, évcque de Limoges. 3Iadame de Marsan, née Rohan, possédait avec un esprit supérieur et ferme, cette générosité qui en double la valeur ; haute par les sentimens, et peut-être hautaine par les manières, elle était pai^venue k conquérir les respects de la cour, a faire compter les ministres a\ec elle , a

iin|)oser aux lavorilcs, ci à posséder l''estimc (lu roi *" .

Certes, qui mieux cjuV^le aurait inspire k ses augustes élèves des sentimens dig^nes de leur position; qui leur aurait mieux appris ce qu''ils devaient à eux, aux autres, et ces maximes importantes qui règlent la vie des princes en les plaçant a la Icte des nations? Madame de Marsan savait allier la douceur à la sévérité indulgente lorsquVlle le pouvait, et quand le pardon mal appliqué ne tirait pas a conséquence ; elle punissait rigoureusement, le cas

* Marie-Louise de Uotian-Soubise, née le 7 janvier 1720, épousa le 1 5 juin 1 756 le prince Charles de Lorraine, fils aîné du prince de Poix., et appelé le comte de Marsan j il mourut sans postérité.

La comtesse de Marsan fut nommée gouvernante des cnfans de France , surintendaiitc de leur éducation, le 4 janvier 1704. Elle céda sa charge importante à la princesse de Guémcné , sa parente. Elle voulut la reprendre lors de la banqueroute du prince Guéméiié; mais elle dut la céder à la faveur de madame de Polifjnac. Elle émigra et mourut dans les premières années du dix-neuvième siècle.

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échéant, el avec les formes du temps. Il liiut le dire, les futurs rois de France furent fouettés (juelcjuefois par Tordre de leur superbe gouvernante. C était , il est vrai, avec tout le respect possible, avec Passistance des grands officiers de la n}aison ; mais enfin, la chose n'en avait pas moins lieu , et la flatterie li cette époque ne descendait pas aussi bas (jue de nos jours, oii elle déifie les princes , même dans le berceau.

Il résulta de la conduite de madame de Marsan et de la direclion réelle imprimée ii celle première éducation d''enfance , car a sept ans révolus on passait des mains des femmes sous la surveillance des hommes, que les trois princes conservèrent pour leur gouvernante une tendresse mêlée de vénération et d\me sorte de crainte qui les accompagna tant que cette dame vécut : elle jouissait dans h^ur intérieur (Pun crédit dont elle n^diusa pas, d^me influence cachée et d^autant plus puissante, (pfon la soupçonnait moins. Ce fut par ellecjue le prince Louis de Uohan**, bien que détesté

* Louis-lléné-Kdoiiard de H«)han , fils du prince T. I. 2

IvS PRKFACn

par Marie-Aiiloinctlc, acheva de compléter sa carrière d'iionneiir et de Fortune, carrière dont il aurait pu jouir en paix si son caractère ne sV était opposé. Madame de Marsan, tant «juVlle vécut, sauva les Hohans de leurs propres fautes , (*t Versailles reconnut tout ce qu'elle pouvait , au\ éj^ards que la famille royale ne cessa d''avoir pour elle.

Le duc de la \ aujjuyon*, ami du dauphin ,

\fériad<'c de Rolian , naquit le 25 septembre 1 754 ; abbé de la Chaise-Dieu en 1755, évcque de Canopc , chanoine de Strasbourg; , puis dans la même église coadjuteur du prince évèque son oncle; il fut nommé ambassadeur à Vienne , à la place du baron de Bretcuil , en 1771 ; rappelé sur la demande de Marie- Thérèse, à qui il déplaisait, il fut nommé par le crédit de sa famille grand-aumônier de France, abbé de Saint-Waast, proviseur de Sorbonne , cardinal. Impliqu»'* dans la fameuse afïaire du collier, il fut renfermé à la Bastille le 15 août 1785j il en sortit par jugement le 01 août 1780. Le roi lui demanda la démission de ses rharges et de Tordre du Saint-Esprit , rt l'exila à la rhais*^-ï)ieu , plus tard à Marmoutier. ÏjC prince émigra, se démit de son évèché en 1801 rt nioarut à Kttenheim le If) février 1805.

* Antoine-Paul-Jacques de Qdélen , duc de la \i\u-

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homme tout ensemble de vertus et de faiblesse, chrétien et courtisan, sévère pour lui, relâché pour les autres , vivant en homme pieux , ne donnant aucun scandale, et n''osant néanmoins se refuser à paraître chez les maitresses de Louis X\ , préchant dès lors plus de conduite que d''exemple ; mais au fond , noble de cœur, désintéressé , charitable , instruit, rempli de bonnes intentions , tendant îi rendre ses élèves dignes de la nation a laquelle ils pourraient commander , il apporta à les instruire tout le soin dont il était capable , fit ce qu'il put poiu' accomplir leur éducation ; mais comme il mancj uait de cette force nécessaire à [''accomplissement entier d\uie aussi vaste tache , il ne vit pas le mal qui se faisait en arrière , mit trop de confiance dans les su-

{^juyon, ne à Tonneins en ilCHi y fut promu au grade (le brigadier en 17-43, contribua au gain de la bataille de Fontcnoy, ce qui lui valut le grade de maréclialde-camp, lieutenant-général rn 174S, clievalier commandeur des ordres du roi en 1755; il fut nonnné* gouverneur des petits-lils de Louis X.V. H mourut à Versailles en 177i.

baltcrnes cliarjjtiscle lVducation,cl ne s'aperçut pascjue ses intentions étaient mal secondées. Il (Il advint que monseijjneur le duc de Bcrry ne lit pas tout ce qu'il aurait pu faire, que mon sei[][neur le comte de Provence ne fit que ce cpiil voulut faire , et que monseigneur le comte d'Vrlois ne fit presque rien en commençant.

Ce dernier prince manifestait d^licureuses dispositions : apte à tout genre de travail , seconde merveilleusement par son imagination archonte, il embrassait d^m seul regard la matière quel(jue ardue qu''ellc fut; il n\'mrait fallu que conduire, que jalonner cet esprit si bien ouvert; mais non, par un effet contraire, et pour qu''il ne fût pas un embarras au futur roi son frère, on le lia des langes d(! son enfance , on perdit sa jeunesse dans de vaines fulilili's; (t lorscpie tout à coup le di'slin Peut u)i^ aux [)ris{'s avec les éve'nemens, il se trouva n\'ivoir jiour (oniballre d^uitres res^^ources <pie <(']les provcnianl dv. sa Ijonne volonlr.

Prul-èlrr »|ii(' hml nicorc aurait pu se ré-

HISTORIQUE ET ANECnOTlQl K. 21

parer, si,Iila place de Tancien cvccpie de Limoges, il se fut rencontre la un autre Fënelon, une de ces âmes fortes et sensibles (jui aiment la vertu pour elle-même , et dont le caractère complet demeure supérieur aux instigations des passions vaines ; mais non : j\l. de Coellosquet, * pieux , doux, charitable, excellent prêtre , homme du monde, avenant; ne possédait aucune des qualités nécessaires ii sa place. On cherchait le savant, le précepteur des princes, le littérateur profond, et néanmoins déguisant sous les fleurs d^ine rhétorique légère la science d^m long travail ; au lieu de le trouver , on rencontrait faiblesse, irrésolution , frayeur de dépliiire, besoin de

* Jcan-Gillcs de Coetlosquet , ne à Saint-Pol-dol.con le 1:") septembre 1700, vint à Paris en 1718. J*rieur de Sorbonne pendant onze ans, puis vicaire (jénéral de Tulle et de Bourjjes, il fut nommé évêquc de Limoges en 1759, se démit de son évcclié en 175S; ayant été nommé précepteur du duc de Rouq^ogne , précepteur des petits-fds de Louis XV, il fut rc.c^u à l'Académie le 9 avril 1 701 , se retira en 1 774- à l'abbaye de Saint-\ i( ter oii il moiinit le 21 marr^ 1784.

22 t»Ri:FAci:

roiilcnlcr \c preniicr \orui; avec lui lou! elail bien , il no reprenait personne, ni les prinees ni les serviteurs: qui ne travaillait pas (tait excusé , (|ui se mettait à Pouvrajye n''obtenait aucun de ces clo[jes qui font tant de ]>laisir en inspirant rémulation. On ne se doutait pas qu'ail y eut Ta un précepteur, un surveillant : c''était un commensal ajjréable , que tout le monde aimait , puisqu'^il n''offcnsait, ne blessait, ne nuisait ti personne. Avec lui on nVprouvait ni terreur ni repentir ni remords; enfin, a force de se tenir à Técart, il laissait régner le premier venu, et des inférieurs prenaient sur les princes une influence que madame de Marsan n^aurait pas soufferte.

Ni le duc de la Vau[juyon,ni rancienévéque de Limojyes ne comprirent la jyrandeur de la responsabilité' qui leur était confiée; il en résulta que M, 1(! Dauphin se montra dur, brusque, maussade , timide, effaré, qu'ail fuyait la bonne conipajjnie, qu'il ne savait y paraître que pour donner aux hommes des coups de bimlnir, que pour être dc'pourvu de jjalan

HISTORIQUE ET ANTXDOTIQUE . 23

Icric envers les dames; il s''ccliappaii lorsfju*'elles rapprochaient: il ne se montrait li son aise que chez ses tantes , (les princesses filles de Louis X\,*) et cela parce (ju*'elles croyaicnl faire merveille en lui disant ; Allons ^ Berrj ^ crie^ casse , brise loiit^ amuse-toi ^ nulle ne te querellera ni ne te mettra en pénitence, ** M. le comte de Provence,*** nalurellemcnl

* Les filles de Louis XV furent :

Louise-Elisabeth^ née à "Versailles le 14 août 1727, mariée à don Philippe, duc de Parme, morte en 1751).

Anne-Henriette, née à Versailles le 14 août 1727, morte en 1752.

Marie-Adélaïde, née à Versailles le 25 mars 1752, <|uitta la France en 1 791 , se retira à Rome , puis à Trieste, où elle mourut en décembre 1 799.

Marie-Louise-ïhérèsc-Victoire , née à Versailles le 11 mai 1735, suivit sa sœur, madame Adélaïde, à Trieste, où elle mourut le 8 juin 1799.

Sophie-lMiilippine-Elisabcth-Justine , née à Versailles le 27 juillet 1754.

Louise-Marie, née à Versailles le 15 juillet 1757, prit le voile chez les Carmélites de Saint-Denis en 1 771 , et y mourut en 1 787.

** Mémoires de madame Campan, t. I.

*** Louis-Stanislas-Xavier de France , comte àc

24 PRKFACE

reserve, froid, circonspect, c.ichanl beaucoup cresprit cl surtout de malice , sous des dehors sévères, composés, scnlenlieux, solennels; s\iccouluma k vivre en arrière , dans un isolcjuent entier, a cacher sa passion de Tétude, a laisser croire a sa frivolité. On ne reconnut pas alors cette sagesse prématurée, cette perspicacité qui, lui permettant de lire si loin dans Pavenir , le rendit supérieur a sa mauvaise fortune , lorsque Theure du malheur sonna. ]\Ionsieur eut peu d''amis , parce que , connaissant les hommes, il dédaig^na d''en avoir. Se

Provence, ne à Versailles le 1 7 novembre 1 755, fils tic Lo!iîs de France, dauphin, et de Marie-Josèplic de Saxe, grand maître des ordres de Saint-Antoine et de Notre-Dame du Mont-Carmcl; il se maria le 1^ mai 1771 à Marie-Josépliine-Louisc de Savoie, présida 1 • premier bureau des notables, puis cmigra à Coblentz, se déclara lui-même roi de France sous le nom de I-ouisXVIll, le 8 juin 1795, à la mort de son neveu I-otiis XVII. Ra])prlé sur le trône de ses pères, il débarqua à (valais le 2-i avril 1814 , après vin(jt-trois ans d'rxilj quitta de nouveau la France en mars 1815 , y rentra le 17 juillet 1815, cl mourut à Pari» le 10 septembre 1824.

HISTORIQUE ET A.NElJDOTlQLE. 25

seiilaiit propre a aider le roi son frcrc clans le gouYcrnenîenUluroyaiime,ilfutprofondcnicnt afflige de voir des femmes ou des vieillards futiles le pousser à Fecart, et conduire Tetat a sa perte, au bruit des instrumens et aux refrains des couplets grivois. Il résulta de ce fait que Monsieur s'isola , qu''il abandonna la cour a sa pente desordonnée; fp.ie si , parfois, il tenta de la secourir , ses démarches prêtèrent il de sinistres interprétations : on lui fit un crime de ses bonnes pensées , de ce qu'ail essayait dans un but louable ; la calomnie le poursuivit dans les splendeurs de sa jeunesse , dans les vicissitudes de sa maturité, et nous Tavons vu ne pas Tabandonner dans les grands actes de sa décrépitude.

Restait le comte d** Artois qui , libre de ne rien faire, fit peu, ai-je dit; non qu\iu total il se jetât dans un océan de plaisirs; on le vit, au milieu des séductions auxquelles on livra son adolescence, protéger les arts,lesbelles-lettres, les savans; faire imprimera ses frais une partie de nos classiques, répandre ses libéralités sur les littérateurs, les érudits, les artistes; il

.•icliclail, (Oinmaudait sans cesse des lableaux, (les sculptures, des objets d''arl et de g^oùt ; il cherchait à faire le bien d"une manière profital)le iilaFrance; et même jusquesaux fantaisies «p^on lui reproche , celle des chevaux , par exemple , procura au royaume les premières races qui luttèrent dans nos haras avec tant de succès contre celles d''Espao ne et d*" Angleterre; les manufactures de soieries de Lyon, les bijouteries de Paris augmentèrent dV'clat et de développement sous le patronage éclaire du prince.

Que de larmes il sécha dans le secret de la bienfaisance î avec quelle facilité on arrivait a lui lorsqu*'il s''agissait d''en obtenir un don! M. de Luigny, Tun de ses premiers valets de chambre, racontait au marquis de Badens de c|ui je tiens le fait , que M. le comte d*" Artois , malade un jour , défendit qu'ion laissât parvenir a lui qui que ce fiit. Les gens chargés de tenir la main à Fexécution de celte volonté, se pr('j)araient Ii remplir leur fonction, quand son Altesse royale , rappelant son premier valet de chandnT

IlISlOrvIQLE ET ANECnOTIQl T. 27

(( Luij>ny , dit-il , tout cela est bien pour me défendre des importuns ; mais si c''clait des pauvres honteux ou le eurc de la paroisse qui prêche tant pour eux, je veux les voir; je te (jronderais de m'^avoir désobéi , mais ce sera pour la galerie; car je t''en voudrais de repousser des malheureux que je peux secourir

Puis il ajouta : Faire le bien, guérit de la mi-

grame.

Ce mot est charmant , et certes combien de Fois monseigneur le comte d^Vrtois a appliqué ce remède à ses diverses maladies !

A la mort de Louis XV , son Altesse royale était dans sa dix-scpticme année , très aimée de son aïeul , qui ne voyait pas en lui comme dans le duc de Berry le sévère censeur de ses faiblesses. La sorte de faveur royale dont il était Fobjet, le rendait important a Versailles; on le comblait de flatteries , d''encensement , d*'cnivremcnt , on excusait ses fautes , on préconisait ses faiblesses. Adolescent , livré aux fougues d''un caractère voluptueux , il n\ivail aucun ami, aucun parent qui' put le défendre contre son âge ; que dis-je , il y en cul un qui.

28 PRKIACF.

p:ir un calcul abnininablc, essaya de le perdre, et qui , jH'rfîde consomme , Taurait eonduil Ii la mort par lui chemin de fleurs.

La cour de Louis XV ne présentait pas ces caractères cnergicjues (jui soutiennent leur siècle ; un seul existait a Técart et dans Fexil , M. de Macliault**, vieillard austère, impassible , animé d im véritable amour du monarfjue et de la monarchie , sorte de Romain transplanté aune époque futile et libertine, brûlant du désir de relever les finances en «mpruntant au cler(jé son superflu ; ami de la

* Jcan-Baptistc-MacbauU d'Arnouville, d'une famille ancienne , fils do ("harles de Machault , président du grand conseil , naquit le 1 3 décembre 1 701 ; maître des requêtes en 1758, intendant du Ilainaut en 1745, contrôleur général des finances en décembre 17457 grand trésorier des ordres du roi le 1 6 novembre 1 747, ministre d'État en 1749, garde-des-sceaux le 9 décembre 1750, exilé à Arnoiivilbî en 1757, et destitué par !('!< intrigues de madame de Pompadour, à l'éloigiiemcnl d(î laquelle il avait contribué après l'attentat de Damiens, s'établit en 1792 à Ilouen; mis en prison au\ Madeionetles en 1794, il y mourut le 1^2 juillet de 1.1 même année à l'âge de quatre-vingt-treize ans.

HISTORIQUE ET ANECDOTIQLE. 20

niapisli alure sans être son complaisant ni son esclave , espérant trouver clans la noblesse \c concours dont il aurait besoin le moment venu ; attendait a Tëcart cette heure de délivrance pour lui , pour le royaume, heure qui sonnerait a la mort du roi régnant.

M. de Machault, depuis longues années, entretenait avec madame Victoire , seconde fille de Louis XV , un commerce secret tout d''estime et d''affeclion. Son Altesse royale madame Victoire , femme supérieure , àme fortement trempée, possédait en partie la confiance du Dauphin son neveu; aussi espérait-elle fju''au moment de prendre le sceptre il la prierait de désigner Thomme dY'tat capable de lui aider a en supporter le poids; ce serait alors M. de Machault quVlle présenterait ; et certes ce choix nYût pu être plus heureux : la Providence en décida autrement. Madame Adélaïde jouait très bien du violon; elle aimait les chansons satyriqucs et gaillardes. Un autre ministre disgracie'^ du roi son père, M. \v comte de Maurepas, avait les mêmes goùls ; éloigné de Versailles depuis

Irciiloans, il cmnlova ces lono;u(;s veilles à re cueillir un voluiiiineiixsollisiermaïuiserit. Au li(îu do nietliler sur les grands intérêts des piuiples , il ne s''attaeliait qu"'aux êpigrainnies , aux contes [fais , aux frivolités en tous jjenres; étrange diplomate , sin^julier tuteur a donner à un roi et à une nation frivole; étourdi , léjjer, sans tenue ^ sans consistance , plus fier, plus satisfait d''une plaisanterie piquante que d^m acte deg;cnie ou de vigueur^ il endormit Louis XVI sur le bord du précipice , vit de loin le lever de la révolution, la prépara par son étourderie, son insouciance , par la fatale assistance qu'ail donna aux Américains révoltés ; ennemi de h\ vertu unie a la science , on le vit cabaler contre Turgot , contre Malesherbcs ; et sans vouloir comparer ISeckcr a ces habiles ministres , son mérite (l('{)lut pareillement au comte de Maurepas qui ne fut satisfait que lorscpfil l'eut chassé une première fois.

Pour le malheur (îternel de la France, à l'instant d(î la moi l de Louis XVI, \v favori de madame \(l( laide remporla sur relui lit madame Vicloiie , M. de Maurepas

HfSTORIQUE ET ANECDOTIQUE. 31

préfère à 31. de Machault, devint le di lecteur de la machine, et tout fut perdu*. Certes, ce ne serait pas lui qui aurait aide mon seigpieur le comte d*" Artois 'a sortir de la route ou de vils complaisans cherchaient à Pégarer davantage. Incapable de donner au prince un bon avis, il fut heureux, lui-même, de ce que le prince ne le lui demandait pas; il bénit le ciel de la forme que prenait ce noble caractère, puisqu''il ne le tourmenterait pas. Aussi s''appliqua-t-il a le maintenir dans cette funeste voie, tandis que d*'un œil inquiet et soucieux, il suivait les gestes de Monsieur, comte de Provence; cVst qu'ail aurait voulu voir aussi celui-là se livrer aux plaisirs de son âge et ne pas se tourmenter de Favenir.

* Jean-Frédéric Pbélippeaux , comte de Maiirepas, né en 1701;, secrétaire d'état à quatorze ans^, ministre en exercice en 1725 , et à la mèaie année membre de l'académie des sciences; disgracié en novembre 1749 pour un couplet injurieux adressé à madame de Pornpadour, et exilé d'abord à Bourges puis à Pontcbartrain ; nommé premier ministre par Louis \VI. en 1774; il mourut eu 17H1.

32 PRKFACE

Le dur de (]|iarlros, no en 1747, ayant dix ans de plus (juc S. A. U. nionseijjneur le comte dWi'tois, fut celui qui s''occupa de la jeunesse de ce prince, et qui aspira a devenir son mentor. Son Altesse royale, dont la confiance ctiiit sans bornes, et qui jug^eait des autres par la candeur de son àme, accueillit avec joie les prévenances de son parent ; bientôt une liaison intime s''établit entre eux, et les petites maisons du duc de Chartres les reçurent dans ces parties g^alantes et secrètes dont nous ne soulèverons pas le voile qui les doit couvrir.*

* Louls-PIiilippc-Joscph d'Orléans, fils de Louis- Philippe , duc d'Orléans , et de la princesse de Lamballe , né à Saint-Cloud en 17^7, reçut le nom de duc de Chartres , et fut marié en 17G9 à la fille unique du duc de Penthièvre ; nommé lieutenant-général des armées navales en 1777, prit le titre de duc d'Orléans à la mort de son père en 1785, i)résida le troisième bureau de la seconde assemblée des notables, puis fut élu député aux états-génc'raux par la noblesse du bailliage deCrcspy-en-Valois et se rendit ensuite à l'armée du Nord, prit le nom de I.ouis-Philippe-Joseph-l'^galilc , vota la mort de Louis WI ; fut arrêté au Palais-

HISTORIQUE ET ANECUOTIQLE. 33

11 y avait une telle insouciance parmi les fidèles de la famille royale, que ni le comte de 3Iaurepas, ni les officiers de la maison de monseigneur le comte d^ Artois, ne devinèrent oii tendait ce nouvel et sinistre ami. La mort du prince de Lamballe passait inaperçue, et pourtant elle aurait dii donner Téveil.*

Ce lut la reine , ce fut cette admirable princesse, si mal connue, tant calomniée , qui, portant un regard scrutateur sur cette intrigue , comprit oii aboutirait cette douce liaison. Les années s''écoulaient , et la couche du roi était infertile , ainsi que celle de Monsieur. Tout Tespoii" de la France reposait donc siu'

lloyul le 4 avril 1 793 et emprisonné d'abord à l'Abbaye, puisa Marseille; mis en jugement quelques mois après, il l'ut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire et décapité sur la place de la Révolution le 6 novembre 1795.

* Louis-Alexandre-Josepb-Stanilas de Bourbon , prince de Lamballe , né le 6 septembre 174^7, se maria le 1 7 janvier 17G7 à Marie-Tbércse-Louise de Carignan, et mourut des suites de ses débauches auxquelles il était excité par le duc de Chartres, le 6 mai 17()8. T. i. 3

34 PRKIACK

monsoijï^neur le comte d\\rlois; cVtait de lui, selon toute apparence, que sortirait la nouvelle tijje de lis destinée îi faire refleurir la couronne de saint Louis. Or, la branche aînée se perpétuant dans ce noble rejeton, toute pensée d''avenir était ravie à la branche collatérale ; et celle-Ta, depuis qu''elle se continuait dans le duc de Chartres , ne rêvait plus que le trône et cherchait les moyens d''y parvenir.

Il y a toujours des chances nombreuses et défavorables dans les moyens violens. Cent conspirations échouent avant qu''une réussisse. On expose d''ailleurs, ranjj, fortune, vie, et le prince tenait a ses richesses beaucoup plus qu''à son honneur; il était donc plus simple , bien plus commode, d''user de ruses, de détours ténébreux , d''avancer au moyen de voies tortueuses et souterraines. La meilleure , sans doute , serait de briser la succession dans la ligne directe, en énervant le seul prince qui paraissait devoir obtenir descînfans, en le rendant incapable, à force de débauches , de maladies honteuses et empoisonnées, d'exaucer les voeux du rovaume.

HISTORIQUE ET ANECDOTIQLE. 35

Dëja , et dans le prince de Lamballc cette mise coupable avait réussi : un prince naïf, confiant , parce qu'il n^avait ni scélératesse dans la tète, ni méchante pensée dans le cœur, ne verrait pas le piège et ^V laisserait prendre volontairement. '^* '^'•^'

La tranie ourdie ainsi avec une habileté peu commune, était sur le point de réussir, lorsque la Providence, qui déjà avait ses vues pour Pavenirde monseig^neurlec/)mte d\\rtois qu'acné réservait en sauveur de la France dans sa postérité, dessilla les yeux de la reine , lui montra le com|>lot, les ramifications et son but. La leine , que la malice accusait de jalouser le' bonheur dû comte d\\rtois, montra dans cett^ circonstance la supériorité de son Ame j^énc-reuse. A.u lieu de se réjouir du coup cpii Frapperait sa belle-sœur et son be^u-frère ,,elle s''cmpressa d'aller au roi , de lui faire part dtf ce qui se passait , afin (pi' en vertu de sa toute puissance il y mit ordre.

Le lieutenant de police, consullc* alors comme il aurait diï Tètre plutôt, donna des renseij^nemeus positifs el aHreux ; ils cxi^^laienl

36 PRKIACE

encore au coiiimencenient de la révolution ; et lorsque le duc d''Orleans fut, après le 6 octobre 1789, traduit par devant la justice du Chàtelet , on voulut se servir de ces documens en preuve de Tanciennetë de sa conspiration, on ne les trouva plus , ils étaient disparus a la faveur des premiers désordres (ceux qui avaient accompagné la prise de la Bastille). L''hôtel du lieutenant de police ayant été momentanément abandonné , les sicaires du duc profitèrent de la circonstance, et, y pénétrant, en enlevèrent tout ce qui compromettait leur maître. Dès lors disparurent des pièces importantes qui Taui-aienl montré sous son vrai jour. Nous nous rappelons tPavoir entendu raconter ce fait par M. de Baretin, garde des sceaux et chancelier honoraire de France , magistrat rempli de probité, tout formé a la vieille école de magistrature et incapable d'^en imposer à fjui qur ce soit*.

* (Charles-Louis François-dc-Paulc de Barentin , naquit en 1758; reçu conseiller en 1757, puis avocatfjénéral au parlement de Paris en 1764; il remplaça MalljeslK.Tbes dans la présidence de la cour des aides

La séparation de monseinrncur le comte d\\rtois avec 3Ionseig^eur le duc de Chartres, eut lieu brusquement: elle fut toute désagréable à ce dernier , qui en éprouva un vif désir de vengeance contre la reine a laquelle , avec raison , il attribua TafiFront qui lui était fait. Il y eut a cette époque des pourparlers , des collo(jues , des attaques réciproques^ dont on rencontre des traces dans les mémoires, dans les soirées de Louis X\ III et les autres mémoires contemporains. ()n y voit combien le duc de Chartres , cherchant a se justifier , mit de maladresse dans ses moyens de défense , et comment la reine Técrasa du poids de sa juste indignation.

Monseigneur le comte dWrtois , délivré de

en 1775 et fut iioramé gardc-dcs-sccaux à la place (!<• Lamoignon avec la survivance de l'ofïice de cliancelier; il obtint sa retraite le 16 juillet 1789- accusé d'avoir trempe dans une conspiration le 18 novembre 1789, il fut absous le l*"'" mars 1790, puis il émigra; rentre en France en 1814, il fut créé chancelier honoraire et (oniinandeur du Saint-Ksprit ; il niourul à Paris le r>0 mai 1SP>.

38 MiKtAct

ce viunpirc de nouvelK* sorte , qui en voulail si particulièrement à sa vie , poursuivit le cours de ses aniuseniens : libre de se conduire a sa Fantaisie , il se montra brillant , aimable , con(|uit les cœurs, et mérita Paffection de Ja cour et même des Parisiens. Ceux-ci, plus tard , se tournèrent contre lui ; mais ce fut lors(jue les calomnies des agens du Palais- Royal eurent produit un funeste effet.

Ce fut alors qu'^eut lieu cette triste et funeste querelle entre Monseigneur le comte d"" Artois et Monseigneur le duc de Bouibon : le premier de ces princes rendait des soins a madame de Canillac , jeune femme attachée dV bordk S. A. S. madame la duchesse de Bourbon. Elle avait cp.iitlé ce service désagréablement et en conservait une vive rancune.

Une nuit, au mois de février 1778, madame de Canillac étint au bal , en la compagnie de S. \. R. , reconnut, sous son déguisement, madame la duchesse de Bourbon ; * emportcfe

* Loui.se-Maric.-J liércsc-Uatliiitle d'Orléans, duchesse de Bourhuii , lille de I.oiiis-Pliilippc d'Orléans et de Louise-Ilrnrietd' de |{()iirl)on-(-()nti , mariée au

par sa colère , elle témoigna imprudemmenl le désir de se venger; le prince s^y prêta sans réflexion. On vint auprès de la duchesse, on feignit de la prendre pour une autre dame de Ja Cour ; une conversation piquante , cruelle même , s''engagea ; S. \. R. emportée par son désir de plaire, ne ménagea pas assez la princesse qui , outrée des propos qu^on lui tenait, souleva la mentonnière du comte d' Ar tois. Celui-ci bouillant d''impatience, froissa le masque sur le visage de la duchesse de Bour bon . tout cela eut lieu avec rapidité , enipor temcnt, sans préméditation aucune. Il n"en résulta pas moins un éclat affreux.

Les ennemis de la famille royale en profi tèrent: le duc de Chartres, comme frère de la

duc de Bourbon ; elle accoucha m 1 772 du duc d'Enghien , se sépara de son mari en 1780, n'éniigra pas d'abord; elle fut emprisonnée à Marseille par ordre de la Convention eu 1795. Elle se retira ensuite en Catalogne, revint à Paris après la restauration, et mourut d'une attaque d'aj)oplc\ie Ibudroyante tandis» qu'elle suivait une procession de Sainte-(icneviè\r en 1822.

40 PUÉFACK

duchesse, aurait tlii se nionlrer li la lèlc de ses défenseurs, il nW fit rien, il se mit l\ Tëcarl , ne cessa même pas de voir son Altesse royale ; mais en tenant cette conduite blâmable , il excita contre le prince la ville de Paris; on y prit avec véhémence le parti de la princesse outrajjée; Topinion publique, reine véritable, dont les arrêts ne sont pas vains, contraignit jusqu''aux courtisans a abandonner M. le comte d"* Artois.

Cependant il fallait ou poursuivre, ou accommoder cette affaire. S. A. S. M. le duc de Bourbon , * se portait comme mari en partie

* Loui.s-Honri-Joscj>]i, dur, de Bourbon-Condc , né à Chantilly le 1 5 avril 1 7 ïG, de Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, et de Charlotte-Godefride- Elisabeth de Rohan-Soubisc , se maria le 2-i avril 1 770 à Louisc-Marie-Thérèse-Bathildc d'Orléans dont il se sépara à la fin de 1780; fut reçu chevalier de l'ordre du Saint-Esprit le l*""^ janvier 1773, alla au siège de Gibraltar en 1782; à son retour fut nommé chevalier de Saint-Louis et maréchal -de-camp des armées du roi; il émij^ra en 17S9, pénétra en France par le Luxembourg en 1 792 , et après plusieurs campagnes et de brillaiis faits d'armes il se retira en Angleterre,

HISTORIQUE ET ANECDOTIQLE. 41

insultée; il exigeait une réparation avec d''autant plus d''énergie que la France le soutenait. Madame de Bourbon, irritée dcroffensequ''elle avait reçue , se permit a table, chez elle, des propos amers et très humilians pour le frère du roi, elle trouva des échos ; chaque femme en particulier se rangea pour elle, on aurait dit a les entendre que M. le comte d** Artois les avait toutes offensées. Déjli , d''ailleurs , germaient là-dessous ces idées mal entendues d''égalité, qui ne tarderaient pas à faire tout le mal. Leur puissance, ce jour là, contraignit la famille royale à ployer. Je laisse à un témoin oculaire , au baron de Bczenval *, à raconter

où il apprit en 1 80-4 la mort du duc d'Enghicn , son fils, assassiné juridiquement; il revint à Paris avec Louis XVIII en mai 1814, rerut le 15 du même mois le titre de colonel-général de l'infanterie léfjère; en mars 1815 il eut le commandement des départemens de l'Ouest, s'embarqua à Nantes pour l'Espagne le 6 avril 181 5 , débarqua le 3 août à Bordeaux. Il mourut à Chantilly de mort violente dans les derniers jours d'août 1850.

* Pierre-Victor, bai on de Bczenval, né à Solcure,

42 PKÉFACK

lui-même ce (|ui suivit la scène du bal de l'Opéra.

u Toutes les conversations ne roulaient que sur cet événement, il y avait autant de versions que de gens qui en parlaient ; on s'*accordail cependant sur le fond, il n'*y avait que ceux qui étaient le plus intéresses a cette affaire qui Piçnoraient , je veux dire M. le prince de (londé , M. le duc de Bourbon et M. le duc d''()rléans. Madame la duchesse de Bourbon, après avoir Fait le mal , n''eut garde d*'en instruire les gens dont elle dépendait et qui auraient pu en prévenir les suites.

u Les propos allèrent si loin, que M. d''Autichamps, * premier écuyer de M. le prince de

entra au service à l'âge de neuf ans dans le ré^jimrni des {gardes suisses; aide-dc-camp du duc de Broglie , en 1748; maréchal-dc-camp en 1757, lieutenant-général , prand'croix. de Saint-Louis , inspecteur général des Suisses et Grisons , commandant de l'intcrienr en 1789; mourut trainjuillemcnt à Paris, à l'àgc de soixante-dou/c an», le ii7 juin 179-4.

* Jcan-TluTczc-Louis <lc ikaamont , marquis d'Auticliamp, naquit en 1758 à Àiigcrp, entra au service à

HISTORK^LE ET AKECDOTIQUE. 43

Condé, * crut de son devoir d'oeil inslruire ce prince ; il était alors avec 31. le duc de Bourbon k Cliantilly. M. d^Vutichamps lui envoya un courrier le samedi ausoir, et sur-lechamp ces princes montèrent en voiture pour

onze ans au régiment du roi, fut fait colonel de dragons et chevalier de Saint-Louis en 1762 à l'âge de vingtquatre ans, brigadier des armées du roi en 1 770, maréchal-dc-camp en 1780, maréchal-général-des-logis de l'armée du duc de Broglie , sous les murs de Metz , eu 1788^ émigra avec le prince de Condé, dont il était l'écuyer, fit la guerre de Champagne , défendit Maëstricht , passa en Russie, où il fut nommé commandant des chevaliers gardes de la couronne, puis inspecteur delà cavalerie de l'Ukraine et de la Crimée; rentra en France en 1815, fut nommé lieutenant-général, gouverneur du Louvre qu'il défendit en juillet 1850, et mouiut à Saint-Germain-en-Laye, le 2 janvier 1 831 , âgé de quatre-vingt-douze ans.

* Louis-Joseph de Bourbon , prince de Condé , fils unique du duc de Bourbon , naquit à Chantilly le 9 août 1750, fut fait grand-maître de France, colonelgénéral de l'infanterie française, émigra le 17 juillet, rentra en France après la restauration , accompagna Louis WllI à Gand , et mourut à Chantilly le 15 mai 181 H.

revenir. M. le princede Coiulc», au liciide faire de cette aventure une affaire de famille, d\'dler trouver le roi comme le chef et de lui demander d''interposer son autorité pour la terminer, lui donna la tournure d''une affaire de cour : il ne vit point le roi , mais il alla parler à M. de 3[aurepas, et ce ministre mit les choses en négociation, je ne sais par quel motif, car, consommé comme il était dans les affaires de société et les intrijjues de cour, on ne peut lui attribuer une faute d''ijjnorance ou de distraction.

te Pallai , comme à mon ordinaire , le dimanche matin a Versailles; et là, étant té te-àtcte avec M. le comte d** Artois dans son cabinet, je saisis cette occasion, ainsi que cela mVst arrivé souvent, pour lui donner une juste idée des choses et de la façon de se conduire. En convenant que madame la duchesse de Bourbon s''était conduite de la manière la plus repréhcnsible , je lui remontrai que la façon dont il s''élait comporté lui-mci^cî , donnait jjain de cause a cette princesse , parce qu'ail salait laissé aller vis-h-vis rrrllc à une vivacité

HISTORIQUE ET ANECUOTIQLE. 45

t|iii choquait le préjuge des hommes et révoltait Tamour-propre des femmes. M. le comte d*" Artois avoua que j** avais raison, s''excusa sur la colère c|ui Tavait transporte et qui Favait empêché de calculer ses mouvemens.

(c Nous en étions la de notre conversation, lorsque le roi et la reine arrivèrent par Tintérieur ; nous la continuâmes sur le même sujct, mais la chose s''étant tournée en gaité, nous ne cessâmes, pendant plus d'aune demi-heure qu''ils restèrent, de faire des plaisanteries, de rire sur un sujet qui, pourtant, n*'était pas trop plaisant. De retour a Paris, je trouvai les propos, plus établis, plus envenimés que jamais. Les femmes, qui ont peu de retenue dans leurs décisions, disaient publiquement que Taffaire ne pouvait plus s''accommoder, et voulaient, selon leur coutume ordinaire, que \l. le duc de Bourbon se battît. Je m'hélais bien douté que les choses en viendraient Ta. Attaché comme je Tétais k monseigneur le comte d\\rtois qui me comblait de bonté et de confiance, etque j''aimais tendrement, je tentai le seul moyen (|ui me restait

4() PRÉFACK

encore. J'allai clicx la comtesse Jules de Poli[^nac, * favorite de la reine, a laquelle, de son côte, elle était attachée de cœur. Je trouvai le duc de Coi<]^ny, il était inFormé ainsi que moi de ce qui se débitait dans le monde, il en était également peiné *^.

a Je lem- dis que dans la situation defr choses, il ne restait plus qu\ine seule ressource; cVtait que le roi fît venir madame la duchesse de Bourbon et monseigneur le comte d\\rtois ; qu il fit le père de famille ; qu''il grondât

* Yolandc-Martinc-Gabrlellc de Polastrou , duchesse de Polignac, épousa en 1767 le comte Jules, depuis duc de Polignac ; gouvernante des enfaiis de France ; elle cmigra et se réfugia h Vienne , où elle mouinit le 9 décembre 1793 à l'âge de quarante-quatre ans.

** Marie -François- Henri de Franquctot, duc <le (loigny, pair de France, naquit en Normandie l'année 1757, entra de bonne heure au service et fut fait lieutenant-général en 17K0, ensuite maréchal de France; nommé député par la noblesse de Cacri , il émipra en 179^, sen'it dans l'armée des princes et passa ensuite en Porturjal où il parvint au ^rade de capitaine-f;énéralj rentra vu Fr;un<' en ISli ; il monnit (>ti IS21.

également madame la duchesse de Bourbon de son etourdcrie, et monseigneur son frère de sa vivacité ; qu'ail terminât la séance par les faire embrasser, avec défense, sous peine de lui déplaire, que jamais on ne reparlerait du passé. La comtesse Jules et le duc de Coigny approuvèrent mon idée , et s''y prêtèrent chacun selon leur caractère ; c*'est-a-dire, la comtesse Jules en écrivant sur-le-champ à la reine, et le duc de Cloigny en y mettant le secret et les réserves que la crainte de se compromettre fait toujours employer a un courtisan.

« M. de Maurepas dirigea toute cette aflRairc. Il lui avait déjà donné une tournure dont jcn^ai jamais pu, je le répète, comprendre fe motif. Il était en négociation que M. le prince de Condé viendrait avec tous les siens, faire des excuses au roi, ce cju''il ne refusait pas ; mais il ne voulait pas articuler, que jamais ni lui ni ce qui lui appartenait, ne manfjueraient 'a sa Majesté et a la famille royale.

« (l'hélait précisément ce mot de famille mjrale qui faisait la pierre d'achoppement ,

parce que ic roi ne voulait pas considérer les princesses comme en faisant partie , et les princesses voulaient toujours en être. Comme chacun tenait bon de son côté, cela occasiona Ix^aucoup d^allées et de venues, qui n** aboutissaient qu''a faire manquer M. le prince de Condé aux rendez- vous que le roi lui donnait.

(( Enfin , le samedi matin. Sa Majesté orilonna au prince de Condé de se rendre a Versailles , suivi de M. et de madame la duchesse de liourbon. Les ayant fait entrer dans son cabinet oli était M. le comte d** Artois, il signifia , non pas en père de famille , mais en roi , qu''il voulait que le passé restât dans Poubli et surtout (|u''on n''en reparlât plus. M. le duc de Bourbon voulut prendrez la parole ; il n''eut que le temps de proférer : Mais^ Sire,.. \a\ roi Tinterrompit et lui imposa silence en lui disant : Ne vous ai-je pas fail entendre (jue c était me déplaire que d'ajouter un seul mot.

« Tout le monde sortit mécontent : cela devait élie. Comme madame la duchesse de Bourbon, en assurant le roi <(ue son intention

HISTORIQUE ET ANECDOTIQL'E. 49

n'*a\ait jamais été de lui déplaire , n'avait pas ajouté et à la famille royale^ Monsieur le comte d** Artois ne lui avait fait aucune réparation ; par conséquent elle se tenait toujours pour offensée. M. le duc de Bourbon se croyait toujours obligé de lui en demander raison , ainsi que l'*avaient décidé les femmes. Aussi se conduisit-il d^iprès cette opinion. Dès Taprès-midi , il monta a cheval et sVn alla a Bagfatelle , petite maison (jue le comte d\\rtois avait dans le bois de Boulogne, où jamais le duc de Bourbon n^avait mis le pied. Ces deux princes ne vivaient point du tout ensemble ; il affecta de demander au concierge si Monseigneur le comte dWrtois nH' viendrait point dans la journée , et quand on fy attendait , manière de le provoquer , car il n*'avait pas jugé à propos de lui écrirr , et encore moins d'aller le cliercher h Versailles. M Je m''y rendis le lendemain, c^élait le dimanche , dans rintention d''avertir Monseigneur le comte d** Artois de ce qui se passait, des démarches de M. le duc de Bourbon , el surtout des propos qui claient parvenu^ à leur

50 PRKFACE

comble, choses ([iril igrnorait cnlièrcment; car les memcscoiuiisans qui claicn! avec lai comme a lem^ ordinaire, et <jui le déchiraient a belles dents en arrière , n^avaient ji^arde ni de le défendre , ni de rinstruire fjiron le calomniait. » Je débutai par aller au lever du roi. V peine étais- je dans son cabinet que j*'aperçus (]ampan* , secrétaire du cabinet de la reine , qui me fit un signe de tcte ; j''allai a lui ; il me dit , n^iyant pas Tair de me parler : Suivez-moi^ mais de loin ^ pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Il me fit passer par plusieurs portes el plusieurs escaliers qui mutaient entièrement inconnus, et lorsque nous fumes en état de n*'ètre ni vus ni entendus , Monsieur^ me dil-il , convenez que ceci a bon ai r^ mais ce n'est pas tout à fait cela ; car le mari est dans la confidence, — Mon cher Campan^

* M. (>anipan était orii;inairc delà vallée de (Sampan , dans les Pyrénées^ il s'appelait Hcrtliollct et se disait parent du célèbre ebimiste de ce nom. 11 était «ecrëtaire du cabinet de la reine; homme de mérite nt de sens il se fit {généralement estimer. 11 mourut an début de la révolution. Sa bcUe-fiUe a joui d'une sorte de célébrité.

HISTORIQUE ET ANECDOTIQl L. 51

lui repondis-je , ce n'^cst pas quand on a des cheveux gris et des rides , qu''on s''altcnd qu''une jeune et jolie reine de vingt ans fasse passer par des chemins aussi de lo urnes liour autre chose que pour des affaires. — Elle voiis attend^ reprit-il, avec beaucoup cT impatience^ fai déjà envoyé deux fois chez vous \je vous ai guetté dans tous les endroits ou f ai cru pouvoir vous trouver.

» Il achevait a peine de parler, que nous entrâmes, l\ hauteur des toits, dans un corridor fort sale, vis-a-vis d\mc vilaine petite porte; il y avait une clé, et ayant pousse plusieurs fois inulilcinent, il sVcria :

)) — Oh mon Dieu ! le verrou est mis en dedans^ attendez-moi làj il faut que jejàsse le tour,

j) Il revint peu de temps après, et me dit que la reine était bien fâchée, qu'acné ne pouvait me voir dans cet instant, parce que Theure de la messe la pressait; mais qu''elle me priait de revenir au même ench'oit Ii trois heures

» Je n^y rendis ; et (]am[;an iiTintroduisit, j)ar une; issue détournée, dans une chamhre

oii il y avait lui billard que je connaissais pour y avoir souvent joué avec la reine ; ensuite dans une autre que je ne connaissais point, simplement^ mais commodément meublée; je fus étonné, non pas que la reine eut désiré tant de facilités, mais qu'acné eût osé se les procurer.

» — Eh bien y baron , me dit - elle , dès qu'acné me vit, que pensez-vous de la situation de mon frère} que peut-on faire"^ quel parti va-t-il prendre ?

» — Madame , lui répondis- je, il n'y en a qu''un, il faut qu''il se batte contre monsieur le duc de Bourbon ; mon intention était de Tavertir aujourd'^hui de Topinion du public, et qu**!! Paris on le calomniait; mon attachement pour lui, et mon intérêt personnel me mettent a Tabri du soupçon ; je suis prodigue de ses jours, mais j'aime mieux le voir mort (|ue dc'shonoré ; je n''ai même différé de Tinstruirc du point où en sont les choses, que parce que Campan m'a informé que votre Majcîsié avait des ordres a me donner , et que j'ai \()ulu auparavant savoir ses intentions.

» — Je pense tout comme vous^ repril-elle , et le Roi aussi^ mais crojez-vous cjue mon frère adopte ce moyen?

M — Madame, répliquai-je, je dis toujours ce que je pense. Je n''aime point Pair triste et rêveur qu''il a depuis quelques jours; il est vrai qu''il ignore parfaitement tout ce qui se passe ; Votre Majesté peut s'en rapporter a moi pour le lui faire comprendre et le porter a ce qu'il a k faire dans une circonstance aussi importante pour lui ; cependant , comme c*'est un grand parti, je désirerais avoir Tavis de M. le chevalier de Crussol *.

)) — Eh hien^ me répondit la reine, il nj a qua le faire venir.

» Elle appela Campan, et lui ordonna de l'aller chercher ; il revint quelques instans après dire que M. le chevalier était avec M. lecomte d'Artois, <|u'il no pouvait cpiitter.

)) — // ne ni' est pas possible de rester plus loni^-temps^ me dit la reine, mais voyez le

* Le clievalicr de Criissol. capitaine des gardes de monseigneur le romte d'Artois, liommr d'esprif <•' di mérite.

54 PRKFACE

cfieviiUcrde Ciiissol^ ar/angez tout avec lui, et venez nie dire, ce soi/\ chez moi, à neuf heures ^ ce que vous aurez arrête,

» J'allai, en consi'<|iionce, chercher Crussol, que je ne lardai pas à trouver; et, désirant causer trancjuillcnie.il avec lui, je le n;cnai chez la comtesse Jules de Polio^nac, instruile de tout par la faveur où elle était auprès de la reine; je la trouvai avec son mari et Vaudrcuil, qui, tous deux mes amis, ne m''cmj)cclièrent pas dVntrer en matière. A peine avais- je v\- Jîosé la position des choses et mon opinion, qu'ail fallut interrompre; il est impossible de jamais suivre une affaire avec les femmes. L( s valets qui entrent sans cesse, et cette éternelle toilette, obligée toujours de discontinuer. La comtesse Jules nous dil, que devant aller chez la reine, il fallait (ju\He s''habillàl ; je |)ri5 donc le parti de passer dans une j][arde-robe avec le comte Jules, Vaudrcuil et le chevalier de Crussol ; cette pièce était si petite que nous fûmes obli{][és de nous tenir debout, et si près les uns des autres, que nous avions plus Tair de ronjuiés que tout autre ( hose.

» Avant repris Taffaire oii jo Tavais laissée , je repelai li ces niessicurs, que je pensais qu'il ne restait plus d\iutre parti a prendre u ]M. le comte d''Artois que celui de se battre ; ils furent tous de mon avis, et le chevalier de Crussoi ajouta :

» — D' autant nue les choses n iront pas bie?i loin^ car y sitôt que M. le comte d'Artois ci M. le duc de Bourbon auront mis Ucpée à la main^ je leur montrerai l'ordre écrit et signé du roi^ d'en demeurer là,

))Et sur cela, il tira un papier de sa poche, qui en effet était un ordre de la main du roi.

)j — Comment , chevalier, lui dis- je , cVst donc une petite comédie que va jouer M. le comte dWrtois? je vous avertis qu'acné sera bien plate , et le déshonorera plus que îoiiî ce qui s''est passé jusqu'oïl cette heure ; quanta moi, je vous déclare que je n''y donne point jnon approbation.

)) — Qu appelez-vous^ reprit le chevalier; cest assez pour M, le comte de se présenter ; son ajj'aire est de venir sur le pré ^ et celle du roi y d"" empêcher les suites cpà peuvent en arriver.

» Le comte Jules et Vaiuireuil appuyèrent cette opinion,

1) — Ma foi, messieurs, leur répliquai-je, vous ne me ferez jamais comprendre cette morale-là.

» — Vous en parlez bien à volve aise^ me dit Crussol; songez donc que Je serai témoin ; que f ai un serment; que s'il arrive quelque chose à M, le comte d'Artois y il j va de ma tête.

» — iSi vous ne trouvez pas que ce soit le cas de la jouer, répondis-je, je n\'ii plus rien à vous dire ; je vais en parler à M. le comte dWrtois.

» Et sur cela , les ayant quittes , je pris le chemin de Tapparlcmcnt de ce prince.

» Je ne rapporte que succinctement une conversation qui fut beaucoup plus longue, mais en voila la substance. Dans le chemin, je réfléchis un peu à tout ce qui venait de se passer; je crus démêler que Paffaire du combat de M. le comte d\\rtois avait été traitée ; quW Tavait décidée avec la belle restriction de se mettre à Pabri de tout risque, au moyen

HISTORIQUK ET ANECDOTIQLE. 67

de Tordre du roi ; que la mcnie timidité cjui avait fait naître cette idée, avait empêché (|ue qui que ce fût voidùt se charger de parler à ce prince et de le porter a ce qu''on désirait de lui ; que la connaissance de mon caractère franc et peu craintif avait fait jeter les yeux sur moi, et qu''on avait chargé la reine, plutôt de me sonder que de me parler ouvertement : à tant de petitesses , je crus reconnaître rhomme de robe , et surtout les finesses et Tintrigue de M. de Maurepas, qui dirigeait tout en ne paraissant dans rien.

» J'aimais véritablement M. le comte dWrtois, qui rendait justice a la vérité de mon attachement pour lui ; jV'tais sensiblement affligé de la tache dont on allait le flétrir; cependant, la jugeant moins grande en faisant ce qu''on attendait de lui qu'yen ne faisant rien du tout, je me déterminai a Py porter, me promettant bien de ne pas partager ses torts et de ne me point trouver a ses côtés lors(|u^il serait en présence de M. le duc de Bourbon, ce que je n''aurais pas manqué de faire si c''eùt été tout de bon.

58 PKKFACE

1) Je trouvai 31. le comte (rArtois dans son cabinet avec cinq ou six personnes de sa maison; des qii''il nie vil il vint à moi connue a l'ordinaire , me prit par la main , je m^ipprochai de son oreille pour lui demander de passer dans son arrière-cabinet, ayant (juebjue chosi* a lui dire; il me tira dans Tcndirasure d'aune fenêtre en me disant : Nous sommes bien ici ^ q a est-ce quil y a? J''entrai en matière , je lui fis un détail exact de tous les propos de Paris sans pallier la façon fâcheuse dont on parlait de lui ; je Pinformai de la conduite de M. le duc de Bour])()n , et surtout de la démarche (p^il avait faite dédier a Bajratelle, et je conclus à ce cpi^il était impossible que les choses en demeurassent là. Pendant que je parlais, jY'xaminais M. le comte d^Vrtois jusques dans le fond de Tàme, et je LUI DOIS LA JUSTICE dc dire qu''il ne fit p \s un

GESTE, Qu''lL KE PROFÉRA PAS UNE PAROLE QUI DÉVOILÂT LA MOINDRE ÉMOTION; JE NE REMARQUAI MÊME AUCUNE SORTE d''aLTÉRATI0N SURSON VISAGE ,

je nV vis que de Pélonnement, car, comme je J'aidf'jii dit, il i(;n()hait i'Mu \nKMENT tout ci:

HISTORIQIE KT ANFXDO TK^LE. 51)

QUI SE PASSAIT. Il était bien ('loirjnc de soupçonner le rôle qu'ail jouait ; il mVcouta sans m''interrom; rc, et lorsque j''eus fini, il medemanda avec beaucoup de sang^-froid ce qu'il y avait a faire pour la forme. Voici comme je pense, lui répondis-je , que vous devez vous conduire ; cardans tout ceci , il faut éviter l'appareil et y mettre le plus de simplicité et de promptitude possible; vous sentez que ]M. le duc de Bourbon ne viendra pas vous attaquer a Versailles, c''est lui qui est Toffcnsé, par conséquent il faut lui donner beau jeu. Pour vous parler, s^il en a envie, puisqu^il ne vous a point écrit, il ne veut pas prendre cette voie , et il a raison; je ne vous conseille pas non plus de Padopter, je n\iime point les écritures dansées sortes d^affaires ; puis(|uc 31. le duc de Bourbon a paru vous indiquer le bois de Boulogfne, en allant à Bafyatelle , c'est la , je crois , qu''il faut vous montrer demain a cheval, a dix heures du malin, commecela vous arrive souvent, avec votre capitaine des gardes; seulement, promenezvous une heure ou deux, et de-!a, venez vousen'a cheval dîner chez moi. 11 v a a parier (pie

60 PRÉFACK

M. le duc de Bourbon se Fait instruire de vos démarches et que vous le rencontrerez pendant votre promenade; si vous ne le trouvez pas au bois de Boulogne , vous lui donnerez assez de facilité en venantchezmoi, ma maison étanta quatre pas du palais Bourbon; c'est bien lui dire me voila, si vous avez à me parler. S''il ne parait pas , vous auiez rempli tout ce ([ue vous aviez a faire , ce sera signe qu^il ne veut pas pousser la chose plus loin; vous ne pourriez plus être taxé de rien. Au demeurant , ajoutai-je, n'^ouvrez la bouche a qui que ce soit du parti que vous prenez, ne soyez ni plus sérieux, ni plus gai qu**!! votre ordinaire; allez au jeu de la reine , parlez-y de la promenade que vous voulez Faire, faites-moi des j)laisanteriessurmon dîner, si vous voulez, cela n*'aura point Tair affecté et donnera de la publicité à vos projets de demain , ce (jui est nécessaire pour que M. h; duc de Bourbon soit instruit et qu''il voi(^ que vous voulez qu''il le soit.

)î — Tout cela me convient fort ^ me répondit Vi. le comte d''Artois, à V exception quau lieu d' aller dîner chez vous, j'irai dîner au Temple.

)) — Cela serait très mal fait, lui repartis-je, indépendamment de ce que le Temple esl a un des bouts de Paris , et le Palais - Bourbon à l'*autre , voyez ce cpie c''est que Papparat de traverser la ville a cheval, je vous Pai dit qii**il fallait surtout éviter dans votre conduite tout ce qui avait Pair de jactance.

» — Je pense comme vous^ me répliqua-t-il, mais crojez-vous que je consente a vous compromettre?

» — 3If)nseioneur , luidis-je, en général je ne m''effraie pas aisément , et surtout lorsqu''il s''agit de votre intérêt; mais si jV^tais capable de quelque calcul timide, la bonté que vous me témoignez dans cet instant le ferait céder a mon attachement.

)) — Eh bien, me répondit-il en me serrant la main , f irai dîner chez vous^ et vous savez bien nue ce sera avec un très grand plaisir. Et sur cela, s'^étant rap: roche des gens qui étaient auprès de la cheminée pendant que nous causions a la fenêtre, il reprit la conversation avec une gaîté qui nous enchanta.

)^ Depuis cet instant jiis<|ues a celui (piiler-

02 pur F ACE

mina Iv coml)a! avrc V,. \c duc de. Boarl)on , (ont ccqiradil M. \c conitc d Vrlois est enlicrcinent émane délai. Comme je ne lui avais cit(' personne, il était dans la ferme eonviclion <jue Tavertissement que je lui avais donné venait uniquement de moi, et que la conduite que je lui avais conseillée etqu''il avait adoptée, était un secret entre nous deux, il ne sVn ouvrit pas même au chevalier de (]russol pour cjui il avait de Pamitié et de la confiance ; il lui donna Tlieure et Tordre pour sa prmnenade du lendemain comme il avait coutume de faire et sans lui rien ajouter de plus.

» Le moment d''aller au jeu de la reine était arrivé, j^y suivis M. le comte d''Arlois, je Texaminai avec soin, je puis dire avec vérité <|ue ni dans son maintien, ni dans ses propos il ne manifesta rien qui put faire soupçonner que quelque chose roccupàt. Je n^'n dirai pas autant de la reine , elle aimait beaucoup jM. le comte d** Artois, et il éuût aisé de voir sur son visage, surtout pourc|uelcju''un d''instruit, combien elle était peinée. Jelui avais fait connaître, par im mol (pic j^ivaisdil en passant \\ la com-

HISTORÎQLE ET ANECDOTIQUE. 63

tcsse Jules de Polignae, le paru qu'avait pris M. le comte cP Vrtois.

)^ Lorsque le jeu fut fini , je sortis de chez la reine avec tout le monde, ensuite je rentrai dans la cbambre avec le chevalier de Crussol; nous la trouvâmes qui nous attendait, je lui rendis compte succincfement de tout ce qui s'hélait passé entre 31. le comte d\\rtois et moi, et je m''étendis fort sur la fermeté que je lui avais trouvée : j''étais enchanté de lui rendre la justice (jui lui était duc, ce qui flattait rattachement que j^ivais pour lui. La reine, pressée de rejoindre [v roi qui Pattendaitpour souper, ne resta avec nous que le temps qu'il fallait pour être instruite et pour se retirer très promptement.

))Quant à moi, je montai en voiture pour revenir a Paris d'après la résolution que j''avais prise de ne pas me trouver au combat à cause de cet ordre du roi qui me désolait plus encore dans cet instant , parce que j''avais trouvé M. le comte d'Artois aussi nerveux que je pouvais le désirer; cela redoublait mon intérêt pour lui, et je m\'\fflipeais davanta|ife en voyant

64 PRKFACE

ciifoii faisait lournor contre lui unr occasion dont il pouvait tirer un si grand parti pour sa réputation.

» Je Tavais prie de me faire avertir aussitôt qu^il aurait trouvé M. le duc de Bourbon, pour du moins lui sauver fjuehpics fausses démarches que je craignais pour lui. . . Je me couchai fort agité de tout ce qui devait se passer le lendemain , je me levai de bonne heure , et sur les onze heures il m''arriva \\n piqueur de M. le comte d\\rtois , au grand galop; il me dit que ce prince m^attendaitau bois de Boulogne , à la porte des Princes. vSans lui faire aucune cjueslion , je montai dans ma voiture que j^ivais fait atteler par précaution. V la barrière du Cours, je rencontrai M. le prince de Condé et M. le duc de Bourl)on dans une gondole avec Ijeaucoupde monde, ce cjui me fit croire qu'ails revenaient de quelque chasse, et (ju''il ne s\Uait rien passé ; a la descente de TKloile, je rencontrai T.a Vauguyon <|ui m\'irrèta pour me dire avec enthousiasme : I/s se sont battus comme deux grenadiers d'infanterie,.. \ la |>orte Maillot, je trouvai les che-

HISTORIQUE ïiX ; ANECDOTE QLE. 65

vaux du prince de Nassau, j'en pris un el je joignis Mi le comte d'Artois, qui se promenait 'a pied a la croix dWiinenonville ; ]e saulai a terre , il courut a moi, se jeta dans mes bras , ce qui me fit venir les larmes aux yeux, sentant (ji.'aux boules qu'il me lenioijjnait se joignait un certain air d''emba.ras occasionné apparemment par les louanges des (»ens qui \\nlouraient, et qui sied si bien dans un succès non douteux. Impatient d''èlrc instruit , je pris le chevalier de Crussoî a part en lui disant : Etcommenldoiic celus^ost-il passé? ils se sont l)aUus, el Tordre du roi , et lous les beaux arrangcjnens d liict- , <ju est-ce que cela est devenu' au diable si jV comprends rien.

Il — C<* ntaiin, me lépondil le chevalier, avant de partir de \ ersailles j'ai fait mettre en secret dans le coiïVe de la voilure sa meilleure épce; nous sommes vcniis tète a tète, cl croyant 4jue j'ignorai . toul , non seulement il ne m^a I -ailé de rien, mais même il ne lui eslpaséchaj)pé uns( ul m<>tqui[)iit me doimerle njoindre soupçon; il a »^té fort aimable et n\i cesse* de faire des ))|aà;Hai>ji^vV'i^â> quand nous sommes

00 i>RÉi a<;k

arrivés a la porte des Princ es où nous devions monter a cheval, j*'ai aperçu M. le duc de Bourbon k pied avec assez de monde autour de lui . dès que M. le comte dWrtois Ta vu il a sauté a terre , et allant droit a lui , il lui a dit en souriant : Monsieur., le public prétend (jue nous nous clierchons, M. le duc de Bourbon a répondu en ôlantson chapeau : Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres. — Pour exécuter les vôtres, a repris M. le comte d\\rtois , // faut que vous me permettiez daller a ma voiture; etélant retourné a son carosse, il a pris son épée , ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon; ils sont entres ensemble dans le bois oïl ils ont fait une vingtaine do pas; M. le comte dV\rtois a mis Pépée a la main , M. le duc de Bourbon aussi ; ils allaient commencer ({uand M. le duc de Bourbon , adressant la parole à M. le comte d"" Vrtois , lui a dit : Vous ne prenez pas ^arde , monsieur , que le soleil vous donne dans les jeux. — Vous avez raison , a dit M. le comte dVVrtois, // ny a pas encore de feuilles aux arbres , cela est insupportable; nous n aurons d'ombre quau mur ^ et il n'y a

HISTORIQUF ET ANECDOTIQUE. Q'J

pas mal loin d'ici; mais n importe, allons.

(( Sur cela , chacun a mis son épée nue sous son bras, et les deux princes ont marché Tun a côté de Tautre en causanl ensemble ; moi , suivant M. le comte dWrtois, et M. de Vibraye (capitaine des gardes du duc de Bourbon), son prince.

<( Arrivés au mur, M. de Vibraye leur a représenté qu''ils avaient gardé leurs éperons qui pourraient les gêner; j''ai ôté ceux de M. le comte d*" Artois, et M. de Vibraye ceux du duc de Bourbon... Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé permission d^ôter son habit sous prétexte qu^il le gênait. M. le comte dWrtois a jeté le sien, et Tun el Tautre, ayant la poitrine découverte, ont commencé kse battre, ils ont assez long-temps ferraillé. Tout-à-coup (poursuivit Crussol) , j^ai vu la rougeur monter au visage de M. le comte d'Artois, ce cjui m^a Fait juger que Timpatience le gagnait : en effet, il a redoublé et a pressé assez M. le duc de Bourbon pour lui faire rompre la mesure; dans cet instant, celui-ci a chancelé et j'ai fjerdu de vue la pointe de iVp('e

68 PRÉFACK

tl«' M. \v coml<' il \i(oi.s, <jui, apjKU'oniinenf, :\ pnssr sous \c bras de ]\î. le duc de Bourbon; je Vi\'\ cru blesse el je mo suis avance pour prier les [)rinces de suspendre: f/n moment, messeigneurs , leur ai-j e dit, et si vowsnappmuvpz posta représentation (jnef ai à vous faire ^ vous serez les maîtres de recommencer; mais, Il mon avis^ en z^oilà {j^natre fois plus quilnen faut pour le fond de la (juerelle . et je ni en rapporte a M . de l^ibraye , dont V opinion doit avoir du poids en pareille matière,

(( — Je pense absolument comme M . de Crus sof a répondu IM. de Vibraye, et quen voilà assez pour satisfaire la délicatesse la plus scmpuleuse.

a — Ce nest pas à moi ii avoir un avis, a repris M. le conile d\\rlois, cest ii M. le duc de Bourbon à dire ce (pi il veut, je suis ici à ses ordres .

(( — Monsieur, a répliqué M. le duc deBourl>on en répondant à M. le comte d\\rtois et en baissant la pointe de son e'pée,ye suis pénétré de reconnaissance de vos bontés , et je n oublierai jamais r honneur que vou^ mavezfnit ,

HISTORIQUE KT AJ«tCnOTIQl K. 6Î^

uM.ie comle d\\rlois, ayani ouvcil srs bras , a couru Tcmbrasscr, et tout a clé clil.

(( — Je ne puis vous exprimer, m^ajoula le chevalier de Crussol , la satisfaction que j''ai de cette affaire nidonner assez de louanges à M. le comte d\Vrtois. — Je n''en suis pas moins transporte que vous, lui répondis-jc, et Ton peut m*'en croire sur ma parole; mais j''en reviendrai toujours a la même chose : comment, muni de Tordre du roi , et avec les principes que vous avez avances chez la comtesse Jules, avezvous pris sur vous de les laisser ]>altre P

c( Je vis bien a sa réponse cpielle était la défaite d'un homme qui ne veut point parler, et je ne le pressai pas davanlane, me promettant bien dYclaircir le fait par la suite, ce <jue j''ai inutilcnient tenté plusieurs fois.

u Instruit de ce cjui s^élait passé, je rejoijjnis M. le comte dWrtois, et peu de temps aj>rès nous. montâmes à cheval pour aller dîner chez moi. En arrivant à la barrière du Cours, nous trouvâmes M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon (jui avaient été s''hal)iner, et cjui revenaiinl au devant de son allessc sën'ni"^

PRKIACF

sinie. Du plus loin (ju'^ils 1 "'aperçurent, ils sautèrent à terre de leur voiture, et M, le prince de Condé, eourant a la botte de M. le comte d'Arlois, les yeux bai^ynes de larmes, lui dit, d'une voii entrecoupée par une grande émotion , des choses respectueuses et en même temps très touchantes. M. le comte d'Artois marqua de son côte beaucoup de sensibilité et lui répondit de la façon la plus honnête. Les princes étant remontes en voiture , M. le comte dWrtois continua son chemin.

« Alors je dis au prince, ayant d'ailleurs le consentement de la reine qui venaitde m'écrire à ce sujet, qu'il n'y avait pas un^moment à j)erdre et qu'il fallait aller chez madame la duchesse de Bourbon pour lui faire des excuses; que cette démarche, après ce qui venait de se passer, ne pourrait être attribuée qu'à la déférence, à la jjalanterie que Ton doit aux dames, et le raccommoderait avec elles, puisque toutes étaient déchaînées contre lui. Je le trouvai très docile à cet avis , el nous nous mîmes surle-champ en chemin pour gagfner, par le bou levard. h Palais-Bourbon; je l'accompagnai

HISTORIQUK ET ANECDOTIOUK. 71

jusqu'à la porte où je le laissai entrer avec le chevalier de Crussol. Il y resta un demi (juarld'^lieure et me rejoignit sur le boulevard oii je Tattendais.

(cCrussol me dit qu'ail avaitëte parfait, etmadame la duchesse de Bourbon bien différente. M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon se trouvèrent chez la duchesse lorsque son altesse royale y arriva; ils la reçurent avec les démonstrations d^un {j^rand respect et reconduisirent Iv prince jusqu'à la porte de la rue.

«Jusques Ta tout était fort bien, mais on avait décidé mal a propos que le comte d"* Artois irait le même soir au spectacle. Le public lui fit un froid accueil , et le duc de Bourbon ainsi que la duchesse furent comblés d"applaudissemens. M. le comte d''Artois fut douloureusement affecté de ce traitement inégal , car il sentait le prix de Topinion publi(|ue. // finira par la conçfuciir quand iî sera mieuj connu, »

Malgré la longueur de cette citation si rem plie d'inlérét d^ailleurs, puisqu'elle vieni d'un Iniîoin principal, nous avons dû la.

72 PRÉFACK

raj)j)oilcr dans loutc son éliMuliio , afin (io montre r sous son aspcot vcv\ la conduite d\in prince lant calomnié clans cette circonstance ; on nous en fait, d'ail ieurr., le cominandenient exprès, et nous nous v sommes con formels avec joie. M. de Bczenval, non seulement n''cst pas juste envers la reine, h laquelle il semble en vouloir , mais encore il atténue la conduite chevaleresque de son altesse royale en s'*attribuant mal àpropos une partie de ses résolutions généi'euses; néanmoins, il en reste assez pour montrer que ^J. le comte dj Artois, s*'il céda d'^abord l\ un entrainement dont madame de Canlllac fut la cause, tarda peu a revenir à de nobles sentimens, et son courage le porta h rendre raison a M. le duc de Bourbon d'une oHense involontaire.

A.U demeurant, ce duel produisit un bon effet, il plaça le prince au ran." de ceux qui sa vaientseseivir de leur épée, et nul désormais ne fut en droit de sus|)ccter sa bravoure, car M. le duc de lîoin-bon, sin^rnlièrement animé, pe le ménagea pa^.

J^ors dr la (riMMI f d XinriMjUe d hnsuiir

HLSTORIQLt KT A>K< DO TIOl E. 73

r\nglelerrc nous rcutdcclarce, les Iroupcs ri la flotte françaises , de concours avec ce l!e d''Espajjne, mirent le siège devant Gibraltar <]ue Ton attaqua par terre et par merau inoven des batteries flottantes, niallieureusc invention du colonel d'Arçon. Si ma mémoire m''est fidèle, 31. le comte dWrtois, impatient d^acquérirde la renommée, demanda au roi son Frère et obtint la permission de se montrer a ce siej>c. Il s"y rendit avec Tèlite de la cour, y fit bonne contenance, mais les occasions lui jiianquèrent de se si<>naler par des actions d'éclat, et luimême , comprenant Pinutilitc de sa présence, voulut sYn revenir a Versailles, oii on le reçut à bras ouverts.

Il n''eiî fut pas de même à Paris. Le duc de Chartres, qui, par la mort de son père en 1785, devint duc d*'Orléans , suivant son système criminel de dénigrement de la famille royale, répandit lant de pamphlets, tant de mensonges , tant de calomnies contre son altesse royale, cjue le vœu de M. de Bezenval ne put se réaliser; le prince ne parvint ni li être mi<'ux connu^ ni h con<|uérir Popinion pnbli-

que; celle-ci, au contraire, s'eloi;>na de lui, et finit, sans nioliFs, sans preuves aucunes, par le représenter conmie Fennenii acharné de la nation.

De pareilles infamies portèrent leurs fruits. Le prince, innocent de tout point, ne put plus se montrer sans être accueilli défavorablement; il en ressentit tout ce que peut éprouver de fâcheux, de pénible, une âme franche et jjénéreuse ; ses efforts, sa bienfaisance furent vains : il approcha de la révolution qui se préparait sans avoir pu rappeler 'a lui ces hommes qu^il portait dans son cœur et dont il devait être un jour le père.

Aux luttes du parlement avec le ministère, on commit Timprudencc d''exposer le comte d'Artois aux murmures de la populace, aux injures de la bour<jeoisi< ; on ne voulut pa^souf frir que Son Altesse Royale se montrât sujet fidèle et soumis du roi ; on lui imputa la rij^ueur des mesui es prises ; on fil de lui et de la reine les boucs émissaires rju''on ( harp,ea injustement des sottises de ceux qui gouvernaient.

11 advint de tout ceci, que le prince, enve-

HISTORIQUE KT A>JECDOTIQLE. 76

loppc dans un nuage de caloiimies, vit lout-acoup les états-géneraux assembles et sa dëfa vcur croître : bientôt on fit plus, on demanda sa tète , et il y eut des brigands qui se préparèrent a la livrer. On ne peut se refuser à croire un fait ; que ce même plan par lequel, au moyen de la débauche, on espérait se défaire de M. le comte d"* Artois et de sa postérité, ne fut pas abandonné, lors même qu^il arriva des héritiers a Louis XVI. Le complot homicide se poursuivit ; nous possédons ace sujet des monumenscurieui, un, surtout, charge du crime les vrais coupables ; nous regrettons de ne pouvoir livrer a la publicité le nom de Fauteur de la lettre dont il s"'agit, mais des raisons de respect et de famille nous Pinterdisenl. On jugera, du reste, de la cause principale de ce mystère, dont on ne soulèvera que la portion du voile qui le cache, etqu''il est indispensable d'^écarter.

Déjk, vers 1780, on formait dans les provinces, parmi les bourgeois, les commerçans, la robe inFérieure et supérieure, au sein delà noblesse même, un parti hostile a la hinnchr

aiiico de la maison royale; il s'aj>issail de j.orU r au ivnwc le iliic de Cliailrcs, (|iic nous n^ij) pollerons désormais (]uc duc d'Orléans, sous lequel i! (\sl niieux connu. In de nos parens, scduil par des fareinalioiis adroites, surloul par les saturnales niaises et frauduleuse s de la franc -maçonnerie, sY^tait laissé entraîner; il entra sincèrement dans la consi)iralioîi, et vint à Paris, vers 1789, pour voir de près les choses. 11 possédait un esprit Irop supérieur, trop loyal surtout, pour |)ersister long-temps dans cette fausse voie, dès que la vraie lumière, et non celle du prél. ndu Giand-Orieiit, viendrait fraj)per ses yeux. Incertain encore, luttant contre le mcnsonoo, il écrivit à sa mère, investie de loute sa confiance, une suite de lettres Lien curieuses, dont est extraite celle r|ui va suivi (î; qu'on fasse attention a la date, le reste coulera de source.

tt Paris, ce- r*" juillet 1789.

Nota. La date est a la fin etnon h la tctederépître, on en prévient le lecteur; cette formule élail, a celle cpocjue, une loi sévère de Téliquotte qui en faisait unsi[»ne de respe( l.

HISTORIQUF KT ANKCDOTiQUK. 77

« Ma très chère maman..., [>liis nous avanu çons , plus tout [)rend ici une physionomie <(. (\m n^epouvante ; je ne découvre rien de ce qu''on prometlait de me faire voir, jen^iper- '< cois pas les preuves de la culpabilité de la (( reine et de M. le comte dVVrtois , je crois

« plutôt 11 est impossible qu'un mois se

" passe sans que le jour pur ne jaillisse de touu tes parts. Hier, MM. de Laclos et Danton * « sont venus me voir , ils sortaient de chez (( ^r. de Robespierre**; ils avaient vu MM. de

* Georges-Jacques Danton , ne à Arcis-siir-Aul)e , le iâS octobre 1756. D al)ord avocat au conseil du roi , il présida ensuite le district des Cordetiers qu'il fondn. — Nommé substitut de la commune de l^aris après Il révolution du 10 août, il devint ministre de la justice. — 11 vota la mort de Louis XVI. — Accusé de dilapidations, et portant ombragée à Robespierre , son rival, il fui arrêté par ordre de ce dernier, la nuit du ,"! mars 1794. — Il montra un [frand coura(i;e devant

I * tribunal révolutionnaire , fpii le condamna à mort.

II fut exécuté le ") avril 1704 , à l'àrfc de 35 ans.

** Fi'anrois-Maximilleu-Isidore-Josepb de Robespierre, néà Arras en 1759, après avoir fait ses études au colléfjr Louis-lc-(irnnd, à Paris . c\ort a la ])rofc.s-

78 PRÉFACK

« Lanielh*; lous conviennent (ju^il fîuU fraj»c( pcr un grand coup et se débarrasser de primece abord de V ^utn'chi^^n ne [paidonnez-uioi ^ï

>ion d'avocat dans sa ville natale j — en 1789, député du tiers- état ; — plus tard accusateur public près le tribunal criminel du département de la Seine : il vote la mort de Louis XVI , et après avoir couvert la France de deuil et de sang, le 9 thermidor ( 27 juillet 1794.) , il fut emprisonné par ordre de la Convention. — Tout le monde connaît ses derniers momens : à 4 heures du soir, le 10 theiinidor (18 juillet 1794) , il fut décapité sur la 'place de la Révolution, à l'âge de 3ô ans.

* Charles- ^ïalo-Fraii(;ols , comte de Lameth, ne le 25 juin 1756, servit d'abord en Amérique, et à son retour fut fait colonel en second des dragons d'Orléans, puis colonel -commandant du régiment des cuirassiers du roi et gentilhomme d'honneur de Monsieur, «omte d'Artois. En 1789, député de l'Artois aux états-géuéraux : il s'y montra l'ennemia charnéde la famille royale, dont il avait été comblé de bienfaits. I.e 5 juillet 1791 , il parvint à la présidence de l'assemblée constituant^». A cette époque, il changea de système : — il passa alors à l'armée de Lafayette, et après le 10 août il se retira à Hambourg, puis à Bâie rn Suisse, Rentré en Farnce en 1S0();enl8''7

HISTORIQLE ET ANKCDOTIQUE. 79

u je nomme ainsi la reine, c'^est son nom parmi c( ceux qui veulent la révolution). La chose c< sera, d'ailleurs, d'*autant plus facile que ces

il devint aide- de-camp de Murât. — Il Ht la campagne de 1 8()9 contre l'Autriche ; et 1 81 2 il fut nommé gouverneur de Santana^ en Espagne; et par ordonnance du 22 juin I8li. il fut fait lieutenant-général. Il est mort.

Le comte Alexandre de Lametb, frère du précédent, chevalier de Malte, est ué le 16 octobre 1757. \ide-de-camp de Rochambeau en Amérique , — à son retour, colonel en second du régiment de la couronne. Il fut nommé en 1789 député de la noblesse aux étals-généraux; il montra une grande haine contre la famille royale. — En 1792 , maréchal-de-camp dans l'armée de La Fayette ; et, sous le poids d'une accusation de complot contre la sûreté de l'état, il prit In fuite et resta prisonnier des Autrichiens à Oimutz jusqu'en 1795. 11 rejoignit aXoTH son frère à Hambourg. — 11 rentra en 1800, et il devint successivement préfet en 1802 des Basses- Alpes; — en 1805 du Hhin et Moselle ; — en 1 80^i de la Roer ; — et du Pô. — En 1 81 4 le roi le nomma préfet rie la Somme, chevalier de Salnt-l^ouis et lieutenant- général. — Après le .0 mars il fut fait pair; — au retour du roi, il resta sans fondions.

Lr «ointe l'héodorr - (;h«rlf5 dr Lanirfh . né Ir

*^() PRKlAl.t:

«i Micssiouisonl eiipoihc la |»rt'iivc dr i ailiiiu tèrc,ilsrailininislicronla l'assciiibltie iialiou nalc lorsciuprocosciHè[],"Ie(jii''iis j)rovo({UonL u Moiisci(^;ncur le duc d'^Oiicans a dépensé (( beaucoup d'ar|>ent pour faire parler les inu Icressés; gens du service supérieur, dames (t du palais, valelaille, médecins accouclieui's. (i On compte sur plus do (juaranle témoins (( a char^yc.

(( Oui est le père, (juiî^ le propre frère du t roi, monseigneur le comte d\Vrtois en perte sonne... La preuve P ai-je encore demandé, M des dispositions d\me pari, des lettres im- ' ff prudentes de Tautre , les aveux de Pierre, '( les déclarations de Paul , eVsl un ci'imc de

-^*J ocloDio 1 7UU, servait ^avcc distinclion en Amcliqur; il fut faitcoloucl d- Royal Etran^j^or. En 171)0, il fui uoMimé j)rés:(]ciit du Jura. En 1791 , députe à rasr^cînbléc législative, (-1 un mois après, général de: i>rigade. Accusé d'avoir \oulu soult^cr le Jura en lav«iir des Bourbons , il se tint pru ici^mcnl à l'écart jusqu'en 1H14. — Le roi le iionmia chevalier de Saint louis, — 1.1 à la sec onde rentré»' du roi il resta sans Xonriions,

a lèze-majcsté au premier chef emportant la a mort des coupables; cependant, pour nVn- (( traver et ne souiller la marche de la proce'- (( dure, on préférait ne pas se trouver en face « des coupables , on les désire en fuite ; la (( contumace, plus aisëe, offrant un même re- <( sultat pour cela, il faut e'pouvanter la reine « et le prince, on prépare une révolte que (( Ton qualifie d insurrection , et telle , que (( chacun, eff^rayé a la vue des cadavres, tentera « par tous les moyens possibles de sortir du c( royaume. Quand on en sera la, un autre « procès dévoilera un autre adultère , on met- « tra en cause la femme du prince a qui on (( ne laissera pas les honneurs de la propre pac( ternité.

« Je vous raconte en gros tout ce qu''on m\i u débité er» détail. On voudrait savoir quel « fonds on pourrait faire sur la ville de Tou- « louse, le parlement, la province du Languece doc ; on me questionne sur ce point, jugez u démon embarras, jVlais arrivé convaincu du « bon droit de la cause, maintenant je doute. (( .T'^ai vu la reine, j^^i vu monseigneur le comte

82 PRFFACE

u cr\rlois , j^ii à mon loiir iiilciTO[>(^ des gens a (riionneur , leur réplique est unanime : la {( reine est innocente, le prince est innocent. u Le vrai , le seul coupable est celui auquel a me lie un serment funeste , prête en loge « et confirmé dans la liberté de ma maison. c( Mon Dieu, chère maman, quel intérieur u que celui du futur roi de France, quelle « vie de débauche et de scandale , quelle ava- (» rice au milieu de profusions effroyables! (( c*'est a faire frémir qui entrevoit cette exisa tence dégoûtante c jue je n''ose qualifier de la u vraie épithèle et lui appliquer convenablca ment. Voila pourtant celui que, nous autres u provinciaux , croyons victime de la malice u de la cour. wSi celle-ci est méchante , elle (( est en retour bien stupide, bien insensée. « Les moyens qu''elle cm|)loierait, au dire de <( ses accusateurs, pour perdre monseigneur le <( duc d'Orléans, sont si gauches i(ue néccs- « sairement ils retomberaient sur elle. Celui u ci, au contraire, joue un jeu serré, sur, (( audacieux, il domine dans rassemblée nau tionale, et, a Paide de son nom et de celui

« de 31. de Necker *, accole au sien je ne sais c< pourquoi, il soulève tout Paris... Paris ne « jure qu''après lui, Paris ne voit aucune de « ses turj)itudes , et les yeux de la capitale (( sont des microscopes pour grossir les étour u deries légères, les fautes futiles de mon- (( seigneur le comte d"* Artois.

« Voilà où nous en sommes : les états-géné- « raux prêts a faire la guerre au roi , Paris «. prêt à soutenir les états-généraux en place

* Jacques Necker, né à Genève, le 50 septembre 1752, se livra d'abord au commerce, et, plus tard, fut nomme, par la republique de Genève, son résident à la cour de France. Dans cette place, il montra sa capacité an grand jour. Aussi, en 1776, fut-il directeur du Trésor ; en 1 777 , directeur-général des finances. Après avoir relevé les finances , il quitta le ministère en 1781 . Il revint aux affaires et obtint la convocation des états-généraux, et, plus tard, la réunion des trois ordres. Le 11 juillet 1789 il fut exilé : il allait se retirer à Coppet , lorsqu'à Bâle le roi le rappela ; il fut reru avec enlbousiasme , mais peu après son crédit baissa, et, au mois d'' septembre 17ÎK), il quitta Paris pour retournir m Suisse. U mourut à Genève le i) avril 1804.

« pour chasser du royaume la reine^, le prince, « et pour les flétrir dans leur postérité , mon- M sci"fneur le duc d''Orlëans déclaré lieutenantt( général du royaume pendant la première c< semaine, régent dans la durée de la seconde, « et roi K la fin, tout au plus, de la troisième. « Cest Hugues-Capet recommençant, et cette « fois instrumentant contre sa propre race.

(( Attendez- vous de moment en moment à la M nouvelle du soulèvement de Paris. Danton a t< redit que le succès serait certain si Ton pouvait « parvenir k faire congédier le genevois Nec- « ker : au reste, a-t-il ajouté, on y travaille, et « par la main de monseigneur le comte d** Artois. « IN ''ayez pas peur, soyez prudente, je mourrais u de honte si on me soupçonnait de tremper la <( dedans, je veux a tout prix me sauver de « cette bande dont je fais partie. Si on lede- <( vine, si je IVxécute, il m''en coûtera cher; « Danton m*'ayant juré que tout faible, tiède, u infidèle, serait abandonné k la justice du f( peuple- Que sera-ce? nous le verrons bientôt.

(( Il y a des presses aux ordres du Palaisu Royal qui ne cessent de vomir des faussetés,

HrSTORIQlK ET ANECDOTIQIJE. 85

« des noirceurs sans nombre contre la reine «et le prince; ce qu'on n'ose pas publier (( par cette voie, on le confie au marquis u de Sainte-Hurugue , misérable drôle a la u taille de géant , à Tàme de boue et a la vie « avenant; li un jeune lionmie nommé Desu moulins, qu'on abuse, qui fait le forcené et « qui au fond est honnête; a une créature, la (.<. Théroigne de ^Féricourt, jolie TJéjcoise*,spi- (.(. rituelle et débauchée. Puis viennent le mé- « decin 3Iarat, un certain Louvet dit de Cou- « vray, Brissot, Fabre, né a Limoux , et dont « madame Del. . . doit connaître la famille pour « lui avoir fait la charité; il a, dit-il, remporté (( un prix a nos jeux floraux et s''en est fait un f( fief; il se fait appeler le marquis de Fabre - « d*'Eglantine ; encore passe, pourvu qu**!! ne

* Théroif^in* de Môncoiirt était fille d'un riche cultivateur de Liège ; elle se fit remarquer par ses excès et son exaltation dans les mouvcmens qui curent lieu à Paris pendant la révolution , au mois de mai 1792 ; elle fut anèt(";' dans les Tuileries, où on la fouetta publiquement, ii^ilc tomba alors dans une démence des pluscompleles. Kl le est morte à la Salpètrière en ISI7%

u jouât pas l(* rôle crun vil coquin. Cetto « tourbe et autres forment ce qu''on appelle c( les conieLi à bouquin de son altesse sérénisu sime, cène sont pas ceux rjui font le moins de <( inal,el, lorsque je les vois se promener dans a le camp des Tartares"^ ^ je ne peux m*'em- « pécher de répéter, en les parodiant, ces vers w connus :

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes. Que poursuivent des lois les rigueurs légitimes. Qui si tout n'est perdu ne sauraient subsister.

« Vous devez croire qu'ail est peu flatteur u d'être de temps a autre contraint de pactiser « avec cette canaille; mais le moyen de s''en <( défendre lorsque Ton la rencontre dans les « salons de Mousseaux et de Passy... Ne vous « récriez point, ces messieurs^ cette dame ^ « sont en société de S. A. S. monseigneur le a duc d*'Orl('ans... »

* On appelait le camp des Tartares, la galerie de bois du Palais-Royal qui, depuis, a été remplacée par la niafjiiilique fjalerie d'Oilrans.

HISTORIQUE El AiNECDO TIQUE. 87

Lalcllrc donl nous transcrivons cet cxlrail accusateur proplictisail les événeniens qui ne lardèrent pas a suivre ceux qui les précédaienl en augure si épouvantablement sinistre. La révolution commença, ainsi que tous le savent, par le fatal renvoi de Necker le 10 ou 1 1 juil lot, le soulcvenicnt de Paris, la foruialion de la garde nationale , la prise de la Bastille, le meurtre de tant de victimes : De Launav, Flesselles, Foulon, Bertier, etc. Ine terreur motivée par un crime gagna Versailles et la cour, elle fut le sauve qui peut général; ce fut a qui gagnerait au plus vite les irontières. Le roi , dans cette consternation universelle, assailli |)ar la reine, par les ministres, par tous ceux qui Taimaient , et en outre cédant à la haute opinion cju^il avait de la probité du duc de La Uocliefoucauld-Liancourt, exigea de monseigneur le com'œ d*'Artois qu'il aban ilonnerait la partie ; ce prince eut beau se jeter aux pieds du roi , y réj)andre des larmes de fermeté, Py conjurer de le laisser mourir aux pieds de sa personne, il dut céder, le roi sf montra inflixible.

88 PRÉFACK

Le prince partit donc , ayant avec lui ses cnfans, sa femme, ceux de ses serviteurs les plus exposes ; à sa suite partirent tous les Conde , le prince de Conti qui rentra bientôt , les Poli?|nac , dont poui^ le bonheur de la France Pexil aurait dii être éternel ; mais la reine. . . la reine , cette herome du moyen âge, n''eut gai'de de suivre le conseil rjuV^Ue donnait a son beau frère ; elle resta ferme , inébranlable , affrontant Torage et les monstres qui firent tomber sa tète sans avoir pu la lui faire courber.

Le prince gagna d*" abord Turin, oii régnait son beau-père. La on lui fit espérer un meilleur avenir; déception cruelle dont on le berça pendant de si longues années , espérance enfin réalisée momentanément et plus tard anéantie... Mourra-t-il dans Texil ce roi si mal connu , si mal jugé , ce père du peuple , et contre lequel au mépris de la constitution , on a fait retomber les fautes de ses ministres.

Monseigneur le comte d^ Artois alla de Turin a Milan , oii Pappelait Tempereur régnant d\\Ilen}Hgne ; il s''agissail de s''entendre pour

ramener la paix dans la France ; mais Tëtranger voulait-il la donner sincèrement? Non, il fallait de terribles épreuves pour que la sagesse réelle entrât dans le conseil des souverains.

Joseph II* régnait en Autriche et en xVllemagne:lrèredenotrereine,ilauraitdùnevoirque son péril , il ne vit (|u\me politique fausse, étroite, perfide, inouïe. Monseigneur le comte d** Artois étant avec lui a Mantoue, tâcha de lui faire voir clair. On calcula le gain que procurerait Tébranlement de la France, et avec de bellesparoles on congédia Taugustc solliciteur. Celui-ci espérant mieux ailleurs , courut d''abord \x Yorms; la vinrent autour de sa personne sacrée se rallier les premiers élémens de Témigration. Il se rendit a Bonn, a Bruxelles, puis

* Joseph 11, fils de François T*^ et de Marie-Thérèse, né le 1 5 mars i 741 , se maria, le 6 octobre 1 760, à Isabelle de Parme, morte le 28 novembre 1765; élu roi des Romains en 1764, il monta sur le trône impérial le 18 août 1765, il s'était remarié le 25 janvier de la même année à Marie-Josèphe-Antoinettc de Bavière, dccédéc le 18 mai 1767; il mourut sans enfaiis en

à Vienne, où reniptrcur Tatlira. (a-, i'ul dv \\\ que les deux princes se rendirenl plus lard au fameux château de Pilnitz, où \inl de son colé le roi de Prusse, et où eut lieu cette conférence fatale qui combla nos maux sans en guérir au cun. On a d''ailleurs tant calomnié cetîe pièce importante, qu^il convient parfois de la présenter a la criti((ue de ceux qui veulent le bien de leur pays; elle disait .

« Leurs majestés Tempereur d** Autriche el t< le roi de Prusse ayant entendu les désirs cl a les représentations de 31onsielr et de mon ^( sei[]^neur le comte d\Vrtois, déclarent con u jointementqu''elles rejyardent la situation oii « se trouve actuellement le roi de France , « comme un objet d'^un intérêt commun à tous <( les souverains de TEuropc: ils espèrent «pie

* FrcdcTic-Guillaiimc lI,ncvoudu {paiid fVcdcric, ne le 65 septembre M A4, se maria le 121 juillet 17(î5 à Elisabeth Christine de Briinsv\ick-Wolfenlmtcl ; il se remaria le 15 juillet 17(K) à Frédcrique-Loiiise ih Hes8e-Darn)staclt, née le 16 octobre 17'*)1; il devint éleetcur dr Brandebourf; rt r<»i ih- Puisse l- 17 .loùi 1780, el nioiiiiit en 1707.

HISTORIQUE ET ANECDOTIQUÏ. 91

« cet intérêt ne peut manquer d''ètre reconnu c( par les puissances dont les secours sont rë- « clames, et qu''en conséquence elles ne refu- « seront pas d''employer conjointement avec « leurs dites majestés les moyens les plus effi- « caces relativement a leurs forces, pourmetcc trc le roi de France en état d''affermir par la « plus parfaite liberté les bases d''un gouvera nement monarchique , également convena- « ble aux droits des souverains et au bien- « être de la noblesse française. Alors et dans « ce cas , leurs dites majestés, Tempereur et « le roi de Prusse, sont résolus d''agir prompte- « ment d^un mutuel accord avec les forces né- « cessaires pour obtenir le but proposé en « commun. En attendant, elles donneront a « leurs troupes les ordres convenables, pour « qu''elles soient a portée de se mettre en aca livité. »

C'était promettre beaucoup , on sait ce qui fut tenu. Monseigneur le comte d\\rtois avail agi avec une noble franckise, on le laxa do perfidie envers la France; plus tard, et lorsquV près sa tentative de fuite, son arrestation \\

92 PRKrACE

Varenncs, Louis XYl, vaincu par la force, accepta la constitution, il écrivit ostcnsibleinenl à ses frères pour leur enjoindre de rentrer, un refus respectueux fut la seule réponse de ces princes.

Le 3 janvier 1792 , sur la proposition de Gensonné, il fut décrété d^iccusationile 19 mai suivant, on supprima ses pensions; il était alors revenu à Turin, d''ou Ton disait qu^il tramait contre sa patrie , lorsqu''il ne voulait que la délivrer des monstres qui allaient la noyer dans le sann . Le prince fit la cani[)agne, dite de Champajjne, partageant les fatigues, les périls, les travaux, les inquiétudes, les privations de tous genres avec la vraie noblesse française, qui rendit pleine justice a sa bravoure et a sa généreuse loyauté.

Louis assassiné , la reine prisonnière , le roi légitime dans les fers, Monsikur, de plein droit, se trouva investi de lan'gence; il nomma monseigneur b; comte dWrtois lieutenant-général du royaume, titre vain et cbarge réelle; les intérêts (omnunis ramenèrent en Russie,

a la cour de Catherine IF, dite le grand ^ pour employer Texpression de Voltaire. On lui fit Taccueil qu'il aurait reçu si son frère eut régné paisiblement et glorieusement sur la France. L*'impératrice le combla de prévenances , de promesses, de cadeaux ; jamais il ne fut plus permis de s''ouvrir aTespérance, autre hallucination qui disparut comme les précédentes. Son altesse royale, au lieu de pouvoir marcher en vainqueur, dut se retirer au château de Ham en Westphalie, de la passer en Angleterre, où il arriva en 1794.

* Catherine Alcxienna, née le 2 mai 1729 à Stettin, dont son père le prince d'AnlialtZerbst était gouverneur pour le roi de Prusse; elle épousa le T"" septembre 1 745 :

Charles-Pierre-Ulric, duc dcHolstein-Gottorp^ qui succéda à sa tante Elisabeth Pétrowna, impératrice de toutes les Russies, le 28 juin 17G2, sous le nom de Pierre III. Pierre ayant été assassiné le 28 juillet 1762, Catherine fut couronnée à Moscou le 3 octobre de la même année. Après un règne des plus glorieux, après avoir été nommée la Sémiramis du Nord, cette princesse mourut d'une attaque d'apoplexie le 17 novembre 1706.

La mort clcPenfant-roi empoisonne ciansson cachot investit monseignem' le comte de Provence d''une royauté titulaire; monseijjneurlc comle d\\rtois le remplaça dans son titre honorifique de Monsieur, que nous lui conserverons désormais. L^ Angleterre, Tannée suivante, feignant de vouloir soutenir la Vendée, mit en apparence aux ordres de Monsieur une flotte qui vint jeter Tancre a Pile Dieu, en face du continent; mais elle s''arréta là. Le débarquement fut déclaré impossible, les émigrés français égorgés a Quiberonne furent pas vengés, et tout en resta la. Monsieur renti^a en Angleterre par les fautes de cette expédition, cruellement chargé par ceux Ta même qui auraient (\\i lui rendre justice.

Dès ce moment, le prince, indigné du rôle qu'on lui avait fait jouer , habita PJ^cossc , Edimbourg et le château d''Holyrood ; ce fut de Ta (ju''avec sa bonté parfaite il pardonna au duc d'Orlc'ans, admit les frères de celui-ci en SCS bonnes grâces, et obtint j)our le chef de cette branche d(î la maison royale la clémence de S. M.Louis XMII.

HISTORIQUE ET ANKCDOTIQL'E. 95

On trouvera dans ces Soirées des détails précieux sur toutes les époques de la vie de son altesse royale, sur son départ de Paris, son exil, la cour de Turin, la cour de Vienne, celle de Prusse, celle de Russie , celle de Suède, d^Espa^rne et dWnnfleterre; sur son voyagea Saint- Pétersbourg^, oii nous renverserons lesattaques infâmes du comte de Vauban*. Il y a peu d''événemens auxquels le prince n'hait pris part , qu''il ne connaisse; et au moyen des documens mis en notre pouvoir, nous compléterons sa vie anecdotique, que rendra plus vive la propre parole de sa majesté. Nous nous flattons

* Anne-Joseph le Prestre, comte de Vauban , arrière-petit-neveu du célèbre maréchal de ce nom, né à Dijon en 1754, entra à 16 ans comme sous-lieutcnant dans les dragons de La Rochefoucauld, fut aidede-camp de Rochamheau en Amérique, et plus tard colonel de Royal-Orléans (infanterie)j lors du voyage do Louis XVI à Varennes, il éniigra; il lit la campagne de 1792 comme aide-<le-camp du comte d'Artois, (ju'il suivit ensuite m Russie; il se trouva àQiiiberoii; il fut arrête et emprisonné à Paris en 1808; il mourut eu

que le lecteur rendant justice a notre sincérité, reconnaîtra et tiendra pour vrais les faits nombreux , pi(|uans , puisés aux meilleures sources; ils lui feront mieux connaître, mieux apprécier un roi qu''on a accablé parce qu''on voulait le perdre; contre lequel on a dirigé les traits de la malignité , de la calomnie , dont on n''a pas craint de déshonorer la vie , parce qu''on voulait déchirer son bandeau royal. Il est dans Texil , il n^-i récompense ni bien à répandre sur nous; n''importe, le servir, le venger de tant d'infâmes inculpations est notre but; Pestime des gens de bien sera notre seul et digne dédommagement.

1j. Ju. 1j.

DE

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