PREMIÈRE SOIRÉE
Trois hommes célèbres.
«Cest un monument bien étrange, que cette chapelle du Saint-Suaire a Turin , oii je me trouve aujomxrhui ; c"*est un architecte bien bizarre, (jue le Guarini*', moine et homme de génie. Dévergondé dans ses œuvres , extraordinaiie dans tout ce qu''il a produit , on se demande toujours avec effroi , comment on peut être tranquille dans un temple dont il a donné le dessin. Plus on Texamine, plus on s*'attenda le voir crouler sur nos tètes; eh bien,
* Camillc-Guarino-Guarini , religieux théatin et grand architecte, naquit à Modènc en 1 624 , et après avoir couvert une partie de rUalic de monuFnrns , l'o^ivre de son génie , il mounn à Milan ei» iijHô.
100 SOIRÉKS
Vœ'û seul est en méfiance et an snpplice : IVdifice, solideinenlconslruil, esl inébranlable, et des siècles s\. couleront avant (ju'il tombe et cjue le sol \oisin soit couvert de ses ruines. Tel était naouère, monsei[;nenr, le beau royaume de France, sans constitution apparente, ou pour mieux dire^ établi sur une multitude de lois, de coutumes, d'usages gaulois , celtibériens, basques, américains, romains, francs, bourguignons, goths, vandales, sarrazins même. C'était aux regards de Tobservateur pire confusion que la chapelle du Saint-Suaire; aussi depuis longues années, ne cessait-on de sYcrier : llola, prenez garde, il ])enclie , il chancelle, il va crouler , et pourtant le vieux royaume demeurait debout , rocher innnense et sobde, bravant les âges et la malveillance de ses ennemis.»
JVcoulais ce langage pittoresque, pour me sefi'vir d'une expression nouvelle; j''admirais combien lui donnait de prix Taccent animé, le geste iuipétueux de Tinterlocuteur ; homme de taille moyenne , aux épaules carrées , aux mains larges et rudcs, aux formes peu élégan
tes, quoique pourtant elles laissassent reconnaître un homme de qualité. La tète était ([rosse, le Front largue et ouvert, les yeux pétillaient cfesprit et parfois de g^énie, il y avait en tout un mélange de respectet de familiarité, de dévouement et de mauvaise humeur facile à confondre ; et, pendant que M. de Cazalès *, membre de rassemblée constituante et émigré comme moi , me parlait, je me promenais Ii grands pas dans la chambre, souriant parfois, levant les épaules, contrarié, satisfait, car je n'étais content ni de lui, ni de moi, ni des autres.
* Jacqucs-Antoiiie-Marie c\c Cazalès, né en 1752, à Grenade , sur la Garonne , fils d'un conseiller au parlement de Toulouse , embrassa le parli des armes et devint capitaine au régiment des chasseurs à cheval de Flandre. Lors de la convocation de? états- généraux , en 1789, il fut élu député par la noblesse dellivièrc- ^e^dun. Après avoir déployé de trè; grands talens oratoires , après s'être montré un des plus grandi; défenseurs de la monarchie, il fut contraint d'émijrer en 1792, et il lit la cajnpaguc des princes, puis iî alla se fixer en Angleterre. En 1805, il rentra en France, et mourut en 1803 dans une terre rpi'i! avait près de Grenade.
KVi SOIRÉES
J^orscju'il fut achevé sa période, je ni''ai rètai, croisai les bras et me retournant vers lui
— ^lonsieur, tout cela, dis-je, est bel et bon; mais la comparaison cloche. Les églises bâties par le père Guarini sont debout , et oîi est maintenant notre France ?
— Oii nous avons voulu qu^dle allât, nous tous, tant que nous sommes.
— Vous, M. de Cazalès?
— Oui, monseijpieur.
— MoiP
— Oui , s''il plaît à votre altesse royale.
— Oh ! monsieur , y songez-vous? Et le son de ma voix exprimait mon mécontentement.
— Je ne pourrai pas, repartit en s''inclinant profondément Torateur célèbre de la constituante, emprunter la figure, la phrase: Souffre la V évita ^puiscjae lu n! es pas prince. Car , certes, vous êtes bien prince, monseigneur; mais par cette raison que vous éles prince , ne vous offensez pas de la vérité.
— Oc; la vérit<* ! j^lurais voulu la perte de la France...
— Avec toute la France, (llc-mémc, sans
exception. Le bas-clergc tendait a grandir et a diminuer Pimportance du haut clergé; la noblesse aspirait aux biens de la moinerie ; les bourgeois voulaient obtenir les privilèges de la noblesse; la magistrature prétendait se substituer aux états-généraux pendant Tabsencc de ceux-ci ; enfin, la cour espérait la ruine des parlemens; il en est résulté que chacun tirant h. la roue, en sens contraire, le char a fait la culbute et nous sommes ici.
— Homme malicieux, vous avez réponse à tout, que faire maintenant ?
— Voila le difficile, que faire? chacun le demande à son voisin, et personne ne veut précisément ce qu^il faudrait faire, vous le voyez, monseigneur. Les cabinets de TEurope vous aident-ils franchement? que vous semble de leur coopération ?
Je ne pus m^empéchcr de pousser un soupir [)rofond, et ce fut ma réponse.
— Les factieux de France, poursuivit M. de Cazalès, malgré leurs déchunations furibondes, ont-ils la jxinsée sincère du bien public ? ne cherchant ils pas, au contraire, à troubler îi
H)4 SOIRKKS
paix? cette paix inlerieiiro, (jui la veut sincèrement ?
— Moi, monsieur.
— Et une poi{|née avec vous de serviteurs fidèles, le reste péchera en eau trouble.
Je me remis Ii marcher a pas précipités, allant, venant; enfin, prenant mon parti :
— Que fimt-il (jue je fasse P je veux un bon conseil, car j\d une responsabilité pesante.
— Rassurez - vous , monseigneur, aucune responsabilité, maintenant, ne repose sur votre tcte ; les choses sont au point cpie tout doit se décider par la violence . Si les souverains entendent leur intérêt ils feront la guerre a la France ; si la France entend les siens, elle évitera la guerre : vous appeler comme arbitre, voila ce qu'ion devrait — on ne le fera pas. , .
Il hésitait.
— Pounpioi ?
— Parce rpienul, je le n'pète, n\agira loyalement. A Tétranger, on rcve le partage de nos provinces ; et au dedans plus sûrement on veut j)illcr et continuer le pillage; la force! la
DE S, M. CHARLES X. iC5
force ! monseigneur, voila le droit, et le canon ultima ratio regum .
— On me conseillait de tenter d'enlrcr eu France.
— Avec une armée de Français, bon, très bon.
— Les Piémontais.
— Ce ne sont pas des Français, monseigneur. Si ceux-ci vous ramènent, comme iU resteront avec vous dans le royaume, vous y demeurerez avec eux ; mais comme les Pie montais, leur ouvrage accompli , sVn retourneront, alors, monseigneur, vous resteriez seul, et vous pourriez bien, tôt ou lard, être contraint de vous en aller aussi.
A ces paroles audacieuses, je fis un mouvement brusque ; le sang monta a mon visage.
— Ah ! monseigneur, dit 31. de Cazalès en s''inclinant profondément, je sens combien Votre Altesse Royale est préoccupée de mon propos. Cest de Phistoire ancienne, moderne, mais vraie, toute vraie, soyez-en persuadé.
— Je ne sais pourquoi, dis-je, vous nie tenez un huigage si diff(*rcnl de celui de lous
ceux (|ui luonlouronl ; à vous (ulcndrc, je ne peux sauver le roi, Us armes a la main, elles autres prétendent (jue si je nie montre, les rebelles fuiront et les royalistes viendront a moi.
— Ils y sont venus, monseijçneur, ils sont autour de vous ; ne comptez que sur ceux qui se sont déplaces ; les autres attendront votre victoire, feront des vœux pour vous; et, en attendant, subju{Tués par la peur, suivront honteusement les drapeaux de Tanarcliie.
J'en étais la de mon colloque secret avec M. de Gazalès, lorsque M. Tévcque d''Arras dont le vif attachement pour ma personne souffre lorsqu''il en est éloigné, se crut autorisé a entr''ouvrir la porte de mon cabinet, oii il travaillait. Je le vis avec plaisir; j''avoue que j''étais embarrassé ; le gentilhomme toulousain me retenait sur un terrain désagréable ; je ne pensais pas complètement comme lui. Sa fidélité m\itait prouvée ; mais, enfin, jVn étais à désirer de changer de conversation sans qu''il jnit sVn formaliser. M. de Conzié*' ayant donc
Marie -iliiairc de (^'onzié , uc eu Bresse, (liocè^fr
('iitrcl)aille la porte, faisait mine de la rcferjiicr.
— Venez, venez, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes jamais de trop; M. de Cazalès sera bien aise de causer avec vous.
En m'exprimant ainsi, je regardai M. de Cazalcs, et la franchise de sa physionomie démentit ce que je supposais ; Tenvie de rire me vint prescfue ; pendant ce temps le digne prélat s''approcha, et attaquant Pautrc interlocu teur, se plaignit des excès de la révolution, accusant rassemblée constituante de toute la faute.
— Et le ministère, monsieur, lui fut-il reparti précipitamment . placé en position de tout voir; pouvant, d^m regard, embrasser la
de Lyon, le 15 mars 1752, se destina d'abord à l'état militaire; il devint capitaine de dra^^ons, et il quitta bientôt le casque pour la mitre. Il lut sacré évoque de Saint-Omcr le 11 mai 176G, et évêque d'Arras en 1TG9. 11 refusa de siéger aux états-j^cnéraux dont il était membre décrété d'accusation. En 1792, il se retira en Anf;leterre oii il servit les princes français do SCS conseils 11 mourut à Londres en IH04.
108 'îOîhi.KS
lace entière des choses, ne devail-il pas reconnaître combien la fermentation était p,cnérale, s''aper( evoir de la vivacité des passions éveil- Jccs, et prendre des niesm^es a propos? qu^a-til fait? rien. Oii sont ses actes? on les cherche. Désmii, désorganisé, sans force, sans cnerg^ic, il sVst montré en victime que le sacrificatem* Mirabeau a immolée facilement.
Au nonl prononcé de ce grand coupable, M. de Conzié tressaillit; je fus sur le point de 1 imiter, tant il inc sembla voir .apparaître ce vilain homme a la crinière hérissée, a la tète de lion en rut; misérable dont les rugissemens avaient tant de fois troublé mon sommeil ; le prélat dit alors :
— Oh! si on avait voulu il eût été bien faci le de se débarrasser de ce maître drôle, de cet intrigant déhonté ; de Por et un poste quelconque eussent suiïi, et, a ce sujet, voici ce que je tiens de bonne source, j)uisque j^y ai joué mon rôle. Pétais chez madame la duchesse de Luynes, qui, je ne sais comment, recevait cette espèce. INous sortions de table; un valet de chambre nous jette un nom, 31. le comte de
DL: s. M. CHARLES \. 109
Mirabeau^ \ je me retourne avec ciiriosile; il rfy avait, jiisques la, ^rattaché a ce nom, que ce qui nuit en nombre : force turjiitudes , des g^alanteries d^assez liclle renommée, et des |)am[>hlels qui se faisaient lire parce qu''ils ('!aient passablement écrits; mais on venait de iîommer cepersonnajje député aux etats-gënéraux; il y était pour le tiers-état de province, c''était une sorte d''abdication de noblesse ; quelque chose de curieux; enfin, je voulus voir, je vis,
* Honore-Gabriel Riquctti , comte de Mirabeau , ne à Brigiioii, près de Nemours, le 9 mars 1749. A la suite d'une jeunesse liceneieuse, il fut nommé député parle tiers-état de la ville d(Aix. Il scmontra ennemi de la royauté et de la noblesse qui l'avait dédaigné aux élections. Apres avoir mérité d'être appelé le Démosthènc français, il allait aider de ses talenslc malheureux Louis W I , lorsqu'il mourut le 2 avril 1791 . Sa mort fut si subite qu'on l'attribua au poison. Deux ans après, ses restes, déposés au Panthéon , furent dispersés par la canaille de Paris dont il avait été l'idole ,])arce qu'un momf^nt il avait oublié (ju'il était gentilhomme et (pi'il devait, comme tel , aide en tous les temps à la monarchie.
110 soinÉEs
l n cinl>arras de fauteuils favorisa mon désir. Le comte de Miralxau et moi nous trouvâmes enfermes enlre une console et une embrasure de fenêtre; lui, jeta un coup d'*œil hautain et moqueur sur ma croix ; mais aucun geste, aucun mot, aucune inflexion impolie n'^accompagna cette hostilité, je fis semblant de ne pas m''en apercevoir, et mY'mpressant d'entrer en lice :
— Si je ne me trompe, lui dis-je, M. k comte de Mirabeau est député de sa province aux états -généraux.
— Député du tiers, et non de la noblesse, monseigneur.
Le cynisme de cet aveu m'^indigna; je me contins néanmoins, car je voulais apprendre.
— CV'st toujours, dis- je, une marque de confiance.
— Et un mandat impérieux de faire triompher la cause du peuple, auquel je ne manquerai |>as.
— Du peuple! répétai-je machinalement , a tel point ce mot me paraissait étrange.
— Ou de la nation, si monseigneur aime
mieux, rcpoiulit-il avec une huinilitc audacieuse.
— Monsieur de Mirabeau, lui dis- je, est-ce que vous auriez pour but de faire une révolution?
— De faire c'*est inutile , elle est faite :
— Vous le croyez ?
— J^en suis certain. Où est la distinction des rangs ? la vénération pour telle caste ? où trouverez- vous la rcsi[jnation à demeurer chacun dans sa sphère ? on veut s''avanccr, se pousser, renverser autrui pour se mettre a sa place, tout est bouleverse, la révolution est donc consommée.
— Quel rôle vous y plaira-t-il ?
— Le meilleur, le plus lucratif; j^ii la certitude qu''on aura besoin de moi; je suis \\ prendre, mais je connais mon poids.
Ceci fut dit en riant.
— Votre valeur de compte, vous voulez dire.
— 1 outcomine il vous plaira.
.Padmirai tant dVffronterie ; mais lui, sans
témoigner de Pembarras
1 12 SIORKKS
— Si nY'Lail ia liaulc cxp(»ricMiCv' de monscijyncur, je ni^konncrais de sa surprise ; esl-ce (Paujourd'Iiui qu'un Jiomme se fait payer? quel est eelui qui se donne pour rien? un [)rélat , par exemple
— Vh Teffrontë fripon ! ni''eeriai-je. VA il vous a tenu ce propos ?
M. de Cazalès, moins (itonné que moi , se contenta de sourire.
— Je fus au moment de le souffleter, continua l'évèque, tant le premier élan fut en moi extrême; la relig^ion, le bon sens, tardèrent peu a reprendre leur empire, et prenant le même ton que ^lirabeau prenait :
— Et combien sVstime monsieur le comte?
— Pas autant, reparlit-il, que je vaudrai dans quehpies mois; aujourd'hui on ne me connaît pas, on fera bien de Irailc!' en marché de [gentilhomme, je serai franc et rond; plus
lard alors, monsei^yneur ( et le drôle,
ajouta révoque , se jjrandissant de quatre pouces , ) je ne sais trop oii Ton trouverait la somme à m''ofï"rir en é(jui valent.
— 11 uix que trop bien pressenti son avenir,
tlis-je, j'ai toujours exécré cet homme, son nom encore me donne la fièvre ; et quand je me rappelle que mes deux frères, que la reine l'ont admis dans leur intimité, ont traité avec lui, je gémis des violences auxquelles la nécessité nous contraint... Eh bien, M. d\\rras , comment se termina votre causerie avec ce démon incarné ?
— Elle continua sur le même ton, moitié gaieté, moitié sérieux ; je devinai que, me sachant Lien en cour, il n''était pas fâché de planter im jalon au moyen ducjuel on aurait pu aller a lui. Mais a celle époque, quel honmie qui se respectait aurait consenti a parler pour ce personnage P Je tâchai d^oublier ce que ie rcîïardais comme des extrava ances insolentes, et ce nVst que de ce moment (pie je viens de mVn ressouvenir.
M. de Cazalès, (juoique rival d\îlo(picnce de Mirabeau, sVfface au point de lui accorder sur lui la palme.
— Vil î dit M. d(; Conzie, certes, Tabbé Maury ne manifesterait pas une pareille abné
galion.
— Cela doit être, répliqua le Toulousain, réloquencc est toute rexistencc de M. Tabbc en question; et moi , orateur par circonstance, je suis militaire de profession , j''ai quelque vanité a me croire capiible de dirijjer un régiment; et lui, son orgueil consiste dans Talignement des phrases.
— Il a beaucoup d''csprit, dis-je.
— Le clergé lui doit un beau cierge, dit l\I. de Cazalès; on présume qu^m chapeau rouge sera prochainement sa couronne de récompense.
— La révolution fait des prodiges, ajouta M. d^Vrras.
— Mais , monseigneur , repartit vivement M . de Cazalès , de tous les temps , ce qu''on appelle Tégalité a établi son triomphe dans l'Eglise. Cardinaux, papes, évêques, ont été choisis dans un pcle-méle très édifiant.
— M. Maury sera-t-il le choix d^me couronne P <lemandai-je.
— 11 sera , dit Torateur gascon , de proprio motu du saint-père.
Je ne sais pourquoi M. de (]onzie soupira; il dit ensuite :
— x^Iaury a fait un beau rêve.
— Et une superbe défense , s''ecria Cazalès ; il fallait le voir a la brèche , c''est-a-dire à la tribune. Avec quel feu il combattait ! nos adversaires en hurlaient de rage. Lui , calme, intrépide, attache li son sujet, 1rs écoutait sans se déferrer ; et lorsque le tumulte d'une indignation prétendue avait cessé, il revenait tranquillement au point attaqué et le défendait par d^idniirablcs argumens.
— C/est un homme de peu, dit révéque.
— Un homme de beaucoup , monscig^neur ; car il n''y a qu'à s''entendre : oii étaient, a ces heures pénibles , les gens de haute naissance ? occupés a se cacher ou a faire des bassesses.
Ce propos me déplut : il était injuste*. Je crus devoir terminer la conversation , et, prétexlant une affaire , je congédiai M. de Cazalès. Dès (pi'il futsorli, Tévèquese mit à dire:
— IJi bien î monsei'^jncur, <pie vous semble de ces propos déhonUsi' comment le jacobinisme se propage !
1 16 SOIRÉES DE S. M. CÏURLES \.
Je inc renFcrmai dans un sih'ncc pcniblr. Devail-on suspecter le gentil homme le plus pur (le la révolution P
seconde: SOIREE
Versailles. — Mœurs du temps. — Madame de Marsan. — Une boliémienne..
J^ii loujours aime Versailles : c^sL im beau séjour , c''esl celui lie ma famille. Sans pareil en Europe, envié par tous les souverains, Versailles, perpétuellement empreint de la puissance de notre race , rap|)elle Louis XIV, mon auguste aïeul, celui (jui ii tant de titre mérita si bien le nom de (irand. Pendant toute Témir^ration , le souvenir de Versailles m''a poursuivi conslammenl. Je revais peu a Bagatelle, où, néanmoins, je m'hélais bien diverti, et a Versailles sans cesse; ma pensée errait dans cette immense et somptueuse galerie. Je me [)laisais l\ mVn retracer
1 IS SOIRKES
les merveilles ; j'y voyais courir eu et la , et ces badauds qui la remplissaient le dimanche matin , et cette foule brillanle de seigneurs et de dames, tous habilles avec goût , avec magnificence , qui y circulaient journellement.
J''allais en idée entendre la messe a la chapelle, ouvrage de la picU; de mon grandpère Louis XV. Le soir, je ne manquais pas de me transporter a la salle de spectacle , ce prodige des arts réunis , oîi les rois semblaient avoir épuisé leur munificence. Elle m'^apparaissait resplendissante de dorures , inondée de lumière. Quatre îi cinq mille bougies y procuraient une clarté flamboyante. La, cha(|ue visage était riant, et chaque parure remarquable ; la , nous donnions des fêtes dont le souvenir se serait transmis d''àge en âge ; Ta, nous apparaissions véritablement en Bourbons.
Et les jardins! quVn dirai-je? ces jardins oîi Lenôlre* avait reproduit les enchantemens
André Lenôtre. ne à Pari» en 1615, coinmcnra
DE S. M. CHARLES X. l 19
lie la féerie , oii à chaque pas on rencontrait une création magique , ou la combinaison savante des miracles de la nature et de ceux de Fart avait produit des résultats incroyables ; jardins tant de fois décrits et si vainement imités! Et lorsque Tœil était fatiorué de leur mag^nificence mélancolique , avec quel charme il se retrouvait dans les délices des deux Trianons! L'a, Armide et Alcine avaient été surpassées ; la , on jouissait d^nie façon nouvelle , en se transportant dans la campag^ne, au milieu des accidens les plus heureux , les plus variés.
Versailles î Versailles m''a toujours poursuivi ; son imagée, quand je me la retrace, me rend plus malheureux ; je voudrais pouvoir oublier ce théâtre de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse, et que j\ii quitté dans Tàge encore des illusions. Cestmon ber-
par étudier la peinture sous Simon Vouct; il tarda peu à se livrer entièrement au goût (fu'il avait pour l'art d'orner les jardins ; il fut comble de bienfaits par Louis X!V, qui lui donna des lettres de noblesse et le cordon de Saint-Micliel; il mourut à Paris en 1700.
120 sonu.Ks
ceaii naial, ma pairie; jV suis né sur la pa roisse ÎNolrc-Danic ; Ib, mon nom est inscrit sur le rejjistrc commun, a côté du plus obscur ciloven; haute leçon que la relig^ion sainte peut seule donner sans rpiVlle dég^énère en style de propagande et de si<»nal de bouleversement.
Je ne peux, sans verser des larmes, rentrer en idée dans cet appartement que j''ai occupé tant d'années. Je vois devant moi chacun de ses aspects , ses ornemens , les tableaux qui couvraient ses nmrailles, les serviteurs dont j''y étais environné , les familiers qui mVn rendaient le séjour agfréable.... Les familiers
pourquoi, d^'abord, n''ai-je pas dit les amisP en avais-je? oui, sans doute; quel nom donner \i ceux qui m'ont suivi, qui ont abandonné la France et ses joies pour partajjer nfics malheurs?
Pouvaienl-ils demeurer après moi? la France était-elle calme? leur tête comme la mienne serait lombcie ; les démajyojçucs ne les eussent pas (ipargnés ; oui, la Fuite devenait pour eux force majeure n'im[)orte , ceux -Fa sont
fidèles, je dois le croire ; mon devoir est de les recompenser.
Autant que ma mémoire me sert, je vois autour de moi la figure imposante de madame la comtesse de Marsan , je frémis lorsque je lui entends dire :
— Il y a nécessité à donner le fouet a ]\ron-
seigfneur.
Ce fouet et ce monseigneur formaient une disparate si étrange, que je m''en émeus aujourd'hui comme je mVn irritais alors ; me voila cramponné à une table, a Tespagnolctte d''une fenêtre, défiant les exécuteurs de la terrible sentence tant cjue madame de Marsan rfétait pas la ; mais lorsqu''elle survenait avec sa mine austère, solennelle, impassible, et qu''elle disait:
— Il faut aller prévenir le roi ou monseigneur le dauphin.
Alors toute mon énergie m\abandonnait, je versais des torrens de larmes, et sans résistance me livrais a ceux ({iie je qualifiais du titre de mes bourreaux. Ah ! comme les nivc;rences m^nipatientaient dans ce moment!
y2.2 SOIRKIS
comme j'envoyais au diahle, de {jrand cœur, cesiormes respectueuses! je les re(]^ardais en manière de dérision sano^lanle. Madame de Marsan procédait à tout matliemati(juement ; elle était la terreur de Versailles, de moi tout le premier. Cependant il arrivait parfois que je me révoltais contre cette puissance f][ourmee, et que par des espiejyleries je protestais de mon mieux ; en voici une qui me convint d'autant mieux que je n'en fus pas puni, et la chose me parut extraordinaire.
Cetait un travail vérital)le que la coiffure des femmes de notre temps, soit qu'a la façon de madame de Pompndour les cheveux fussent tenus à plat avec peu de boucles , soit qu'un crêpe majjnifKpie élevât l'édifice démesurément.
Dans l'un cl l'autre cas, il fallait le concours d'*un perruf plier à la mode : M. Le Robert l'était d'abord avant cpie le célèbre Léonard , protéfjé par la reine ma belle-sœur, vint occuper un empire d'où la révolution seule a pu le chasser ; puis l'aide des femmes de chambre ,
DES. M. CHARLKS X . 1*23
coiflouscs , travaillant en sous-ordre et sous la direction du grand homme.
La toilette, qui ordinairement avait lieu dans la chambre a coucher, se composait de plusieurs parties de service, Tune toute matérielle, Tautreoii ilfallaitde rart,les enthousiastesdisaient du génie ; cYtait d"* abord une espèce de table en bois de rose, de sandal, de Sainte-Lucie, ou incrustée d*'émauX;,de nacre, de perles, souvent depierrcsprécieuscsdures.Le travail de Boule* y brillait aussi ; cette table, en forme de coffre, était g^arnic d^rnc multitude de tiroirs, de compartimens , chacun consacré a renfermer une des nécessités de la parure , le rou[jc , le bleu, le noir, les mouches, les essences, les cosmétiques de tous genres , les pâtes diverses, les odeurs , les sachets , les diverses sortes de poudres , car il y en avait de blanche , de
* André-Charles Boule, ne à Paris en 16^2, fut sculpteur et {jraveur du sceau; il se livra particulièrement au dessin des meubles et y acquit uner('putation glorieusement méritée; il enrichit le palais de Versailles de meubles, de mosaïques, de bionzes du meilleur goût. Cet habile artiste mourut eu 1752.
124 SOIUKKS
jyrisc , de hriiiic , de l>londc , dv rousse ; certaines conleiiaiont des parcelles d''or, qiiel- (fiies-unes étaient anibrecs , parfumées , aux odeurs a la mode ; les pommades , les couleurs à peindre la fijjure et le front, les soufflets a poudre , que sais-je encore ! tous ces riens si imporlans à cette époque, et dont il parait qu''on se passe aujourd'Jiui ( 1795).
Des vases , des fioles de cristal de roche , de porcelaine de Sèvres , contenaient tout ce qu(; je viens de sijjnalcr. Le dessus de la table , appelé é^>alement toilette , s'^ouvrait en trois parties; celles de droite et de jjauche divisées en cases, celle du milieu était un miroir que Ton relevait; on posait par dessus une {]frande et large écliarj)e en satin ou tafelas couleur de fantaisie et bordé d^me riche dentelle d''or. Le Juxe de ce meuble aujjmentait selon la fortune et le rang de la dame propriétaire. .Fai vu à la comtcîsse Dubarry* tout un service de
M.inc Jcaiinr do Ytiubcinicr, coinirssc I)ii])arry. née à Vaucoulciirs rn 175>4, sr fit rcinanjucr par sa I cautë rt'leglo; vrnuoà Paris, olJr y devint la inaitrcsso <lii comte Jean Dubarry, qui Ja donna à Louis XV par
toilette en or massif, y compris le miroir; I;i bordure, en guirlande de fleurs, soutenait deux Amours tenant une couronne si bien placée , cfu''elle semblait reposer sur le front de la favorite.
renlremise du fameux valet de chambre Lebel. On la fit marier à Guillaume Dubarry, frère du comte Jean , l'une des plus anciennes familles de Languedoc , et qui n'eut que le titre de mari. Elle profita de l'ascendant qu'elle ne tarda pas à avoir sur le monarque pourproté(i;er les arts et encourager les artistes. Toute la cour lut bientôt à ses pieds, et son triomphe devint complot lorscju'cUe fut présentée à Versailles , ayant pour marraine une dame de noble maison, qu se servit de son nom et de son inexpérience pour l'aire réussir les intrigues qui signalèrent la lin du règne de Louis XV. A la mort de ce roi son bienfaiteur, elle fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames ,près de Meaux; elle fut bientôt rappelée et alla habiter le pavillon de Louveciennej à la révolution, elle montra beaucoup de dévouement pour la famille rovale : aussi, à son retour d'Angleterre, en juillet 1795, elle fut traduite au tribunal révolutionnaire, et, le A novembre suivant, rondainnée à mort, comme conspiratrice et ayant porté à Londres le deuil du tvran ; elle fut exécutée le G décembre 1793.
12G soiUKiis
La marcjuise tic Pompaclour * n^osa pas se iloniicT un nicublo cran lel prix ; ma mère et la reine mon aïeule n''avaient que certains vases et outils d^isa^je façonnes de ce métal précieux.
Lorsfiuc la (oilettc était roulée dans la cliamLre et établie ordinairement entre les
* Jeannc-ARtoinottc Poisson, marquise de Ponipadoiir, née en 1 722, épousa le sous-ferniier Lcnormand, soigneur d'Ktiolles , dont elle eut une fille nommée AIe\andrine, qu'elle destina plus tard au duc de Fronsac, fds du duc de Richelieu.
Elle devint la maîtresse de Louis XVj créée, par lettres-patentes de 1745, marquise de Pompadour, elle obtint une pension de 240,000 livres, et en 1 75G la place de dame du palais de la reine; aimant avec passion les arts, qu'elle cultivait avec succès , elle encouragea d'une manière efficace les littérateurs et les artistes; elle joua un jjrand rôle dans les affaires politiques de son temps; elle reçut ordre de quitter la cour à l'époque de l'assassinat de Damiens^ en 1757; elle reparut bientôt, mais son crédit avait baissé; atteinte d'une maladie de lan^^ueur, elle fut transportée de Cboisy à Versailles, et elle eut le privilège réservé aux seuls membres de la famille royale , de mourir dans ce palais; elle expira le 14 avril 17G4, à l'âge de 42 ans.
deux fenêtres, la dame s'assoyait devant, sur un fauteuil de bois dore revêtu de marofjuin , appelait ses femmes en première ligfne ; en seconde, il y avait deux grands laquais en pleine livrée, mais très recules contre la muraille , et en avant d^eux le premier valet de chambre portant 1 é|)ee lorsque sa maîtresse était de qualité pour cela , non que les usurpateurs ne fissent faute , mais enfin on s''en moquait, et cY'tait la Pessentiel.
Lorsque le graiid artiste daignait venir élever de ses mains Tédifice de la coiffure, alors les femmes nV'taicnl quVn sous-ordre, lui seul agissait et travaillait , et cela avec un sérieux , avec une mine imposante. Oh ! je n'oublierai jamais la physionomiede Léonard, mandé chez la reine ; le chancelier de Franco semblait un polisson auprès de lui.
Le moment de la toilette venu , car on désignait ainsi non seulement le meuble, maisTaction de se coifier , les amis, les simples connaissances étaient admis; la dame passait a piu près deux heures dans les mains du prêtre ou des prêtresses, et pendant ce temps il fallait
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lire ou causer; heauconj) de lenimcs prclx^ raient ce dernier parli , et leur salon se transportait dans la chambre a coucher.
En décrivant cet usage qui , dit-on , ne se praticjue plus en France , j''ai cru offrir une étude utile a Thistoirc de la mode ; c'^était un épisode nécessaire pour compléter la narration de mon espièglerie envers madame la comtesse de Marsan. J''ai dit qu^me foule de >ases, de coupes, de fioles renfermaient les essences, les eaux , etc. Un jour, dans Tune de celles-ci, dont ma gouvernante se servait particulièrement , et dans la chaleur d''un été rude, je m^ivisai de délayer du miel , espièglerie de véritable écolier; voyez, dès ce moment, la princesse, livrée non auxbcles , mais aux mouches , éprouvant un supplice réel par la quantité innombrable de ces insectes voletant autour d''elle , se posant sur son nez , ses joues , son front avec un acharnement inexprimable, sans lui laisser de repos.
Elle avait beau s\iider deson mouchoir, de son éventail, éditaient des armes inutiles contre la gourmandise des assaillantes; la dignité
de ma gouvernanlf^ en fut compromise a tel poinl que forcement elle dut abandonner le cercle et se retirer accompagnée du rire étouiiié des courtisans. Il en résulta une colère véhémente qui retomba sur moi ; j''avais trop joui de la scène pour me refuser a en accepter rhonneur. On me taxa de haute malice : hélas ! cYtait de Pespiéglerie toute pure. Mon aieul s'^en amusa beaucou[), en arrière toutefois de la comtesse de Marsan. Nul, même le roi, n aurait été en face la prendre pour but de sa gaieté.
En sortant des mains de ma gouvernante , je passai dans celles de notre gouverneur, le duc de La Vauguyon. H Pavait été d''abord de mes trois frères aînés, le ducd\\qiiitaine, cpii mourut jeune , puis le malheureux due de Herri et M. le comte de Provence. M. de La Vauguyon, singulièrement aimé de mon père, avait de Pesprit, dujugem<'nt, cl surtout beaucoup de piété ; les courtisans, que toute vertu importunait, firent grand bruit de sa présence chez la comtesse Oubarry; il le sut, et s\'idressant \\ tout un groupe de ricaneurs :
— Messieurs , clil-il , je fis hier par amitié pour le roi ee ([ue bon nombre d^habitucs du chàleau Feront demain par calcul , avidité ou bassesse.
Tous entendirent le dur propos, aucun ne le releva , et il en Fut textuellement ce que mon [;ouverneur avait pronostiqué.
Oue serait-il devenu , lui si royaliste , lui si fidèle , s''il avait assez vécu pour voir la conduite criminelle du prince de C... ! il en serait mort de honte et de douleur,
.Faimais le duc de La Vauguyon , sa figure
était toujours riante , ou du moins sereine
le contraste parFait de celle de madame de Marsan ; je le voyais entrer sans inquiétude , sachant qu'ail n\îtait pas la pour mc^ tourmenttîr.
J'hélais pareillement des trois Frères le seul que le roi notre grand-père n*'intimidât pas cha([ue Fois (pie nous avions a paraître devant lui , et cela arrivait tous les jours a heure fixe ; c^était parmi nous à qui se reculerait : Berri pleurait , Provence ne disait mot; moi seul, joyeux, hardi, je riais, je répondais a toutes les
questions; mon air ouvert plaisait au roi, il m'^agaçait et je ne me déferrais pas ; il en riait, et les honneurs de la séance étaient pour moi. A.U sortir survenait la jalousie, les querelles; M. le dauphin (car mon frère aine le fut trop tôt pour notre bonheur commun) se déplaisait de mon avantage, je ne me laissais pas vaincre, et alors s''élevaient entre nous de légères querelles où le comte de Provence intervenait pour mettre le holà.
Je me souviens qu''un jour, à la suite de (juclque brusquerie du Dauphin , je lui dis : — Poursuivez, faites-vous connaître; il en arrivera que les parlcmens s''assemblcront en intervertissant Tordie de succession à la couronne et la transporteront a Provence ou à moi.
Ce propos m''attira une vive remontrance de la part de notre gouverneur. Je dirai encore f[ue, dans une circonstance ou nous nous promenions dans les allées de Versailles , une vieille fenmie sale , dégueiiilléo , laide a faire horreur, nous examina avec une attention si singulière , ({u*u:i dr no^ valets
Ii"i2 SOIRÉES
clt' pietl , s''aj>|)rochanl d\'llo , lui dit :
— Eh ! la Jionne , a quoi réflt'xliissez-vous ?
— Au bonheur , rcpoiidit-clle, que j''ai de voir Irois rois Tun à côlé de Fautre.
— IVois rois ! reprit le laquais ; un , à la honnc heure : t elui-Ta aujourd''hui, monsieur le dauphin.
— Lui et les autres, répcta-t-elle; oui, mon heau jjarçon, il y a là trois rois.
Provence, (jui était curieux a Texcès, lorsque nous eûmes poursuivi la route, appela le valet.
— Que te disait cette sorcière ? demanda l-il.
— En effet , monseigneur ne se trompe pas, c'est une ])ohémienne en personne ; elle va , dit-elle , se vanter d^noir vu passer trois rois.
— \h! ah î (V'slsa folie ; tiens , donne-lui un double louis; quVlle se taise et toi aussi.
Le dauphin nc! sVtait pas aperçu de ce < oilocjue , et nicu , Irop ( niant, je ne comprenais [)as le mystère que Provence meltail
à cela ; je le lui dis naiYeiuenl. ; lui alors prenant la parole :
— Celle extravagante , dit-il , a prétendu (]u**elle voyait en nous trois rois or, pour que vous et moi le devenions , il Faut que notre frère aînc meure sans postérité. CV'sl un triste avenir à lui pronostiquer : mieux vaul qu'ail Tignore.
— 3Iais, reparlis-je , si nous montons sur des trônes concjuis...
— El la balance politique de l'Europe !
\ celle réplique, qui de sa bouche [)arlil naturellement, je crus (juil me parlajt grec : à douze ans que j Vivais alors , je me tourmentais peu de ces gn.nds inléréls des na lions. 11 n''en était pas de même du coté de Monsieur lui d('j'a se mêlait de diplomatie.
Puisque nous sommes dans les beaux jardins de Versailles, je ne peux les abandonner sans me rappeler les beaux vers par lesquels Palibé Delillc, le j)rcmier poète de Pépo(iu(', les célébra , mais condjicn plus en core sont touchans ceux que lui inspira dans son poénie des Jardins, œuvre si gra
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cicusc , si remplie do jfoùl cl d'harmoiiic, la destruction des arbres du parc , lorscjuc , au del)ut du rcQuc de Louis X\l , on crut devoir les replanter ! combien de lois les ai-je repc'tes ! je cède au plaisir de les transcrire.
O Vcrsaillc ! 6 rcgi(;ls! o bosquets laNissaris, Chcf-d'tiuvre d'un grand roi, de Lcnôlre et des ans ! La hache est à vos pieds, et votre heure est venue. Ces arbres dont l'orgueil s'élançait dans la nue, Frappés dans leur ruine cl balançant dans l'air Leurs superbes sonunels ébranlés par le fer, Tombent, et deleurs troncs jonchent au loin ces routes Sur qui leurs bras pompeux s'arrondissaient en voûte. Ils sont 4élruils ces bois dont le front glorieux Ombrageait de Louis le front victorie ux ; Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes, Les arts voluptueux multipliaient les fêtes. Amour, qu'est devenu cet asile enchanté Qui vit de Montespan soupirer la fierté ? Qu'est devenu l'ombrage où, si pure cl si icndrc, A son amant surpris et cliarmé de l'entendre, La Vallière apprenait le secret de son cteur, Et sans se croire aimée avouait son vainqueur Tout périt, tout succombe. Au bruit de ce ravage, Voyez-vous point s'enfuir les hôtes du bocage ? Tout ce peuple d'oiseaux fiers d'iiabiter ces bois, Qui chantaient leurs amours dans l'asile des rois, S'exilent à regret de leurs berceaux antiques.
Ces dieux dtmt le ciseau peupla ces verts porliqui>
D'un \oile de verdure autrefois habillés,
Tous honteux aujourd'hui dc^se voir dépouillés,
Pleurent leur doux ombrage, et redoutant la vue,
Véuus même une fois s'étonna d'être nue.
Croissez, hâtez votre ombre et repeuplez ces champs.
Vous, jeunes arbrisseaux, et vous, arbres mourans.
Consolez -vons, lémoinfl de la faiblesse humaine,
Vous avez. vu périr et Corneille et Turenne;
Vous comptez cent printemps, hélas! et nosbeaux joui s
S'envolent les premiers, s'envolent pour toujours!
J''espère que le lectcjar pour qui ces vcis seront nouveaux y trouvera cet alliait <|ui nie les rend si enchanteurs. Delillc , a tjui je consacrerai une soirée , m^a montré trop de reconnaissance pour que je Toublie et ne sois pas fier de Tavoir obligé.
Versailles , dis-je, étajt pour moi rempli de souvenirs, ils ne me quittent pas, ils i^i*'importunent partout où j''liabite. Il me semble que dans ravenir,si je rentrais en France^ je ne voudrais habiter que ce lieu ( héri ; juais le pourrais-je? que sera la royauté , si janiais OJU» parvient a la reconstruire;'
l'My SOIRÉES
11 y avait une anecdolc siii^i^ulièrr au sujet de Versailles : je nie rappelle Tavoir eiitonchi raoonter a M. de Maurcpas, qui la tenait de son grand -père , le ehancelier de Pont ehar train.
Lorsrjue Louis XIV se décida à bâtir dans ce lieu peu agréable, la manie de Tastrologic judiciaire existait encore. La reine-mère Anne dWulriche et même k cardinal de Ma- /.arin avaient en diverses circonstances consulté les devins. On crut (ju''il fallait savoir ce qui adviendrait au nouveau palais dans la suite des siècles.
Il y avait à Paris , rue du Puils-qui-Parle, un vieil ecclésiastique adonné aux machinations de la magie et de la cabale, toléré par la police à cause de la protection fpie lui accortlaienl les plus hupés de la cour ; la reinemère Pavait employé une fois; ce fut elle qui Pindiqua, et ce fut 31. le duc de Chaulnes auquel échut la mission d''aller le consulter; le thème fut ainsi dressé :
« Un grand seigneur très riche, possesseur '< de forts châteaux, veut les abandonner en
« quelcjue sorte, pour en édifier un nouveau : <( on présume que son projet est cfy établir son «( séjour, et après lui cPy fixer sa famille ; on « voudrait savoir ce qui adviendra de cette (( fantaisie et combien de temps se soutiendra u la splendeur de cet édifice. »
M. de Chaulnes , bien déguise avec une méchante perruque , une pellicule sur la joue gauche et un emplâtre sur Pocil droit, certain d''ailleurs que le vieux prêtre qui ne sortait jamaisde chez lui ne le connaissait pas, arriva rue du Puits-qui-Paiie, Le domicile du sorcier, ou à peu près tout le logis, avait un aspect étrange, sombre , humide dans le rez-dechaussée; mal meuble au premier étage, où le jour d^ailleurs ne parvenait que difFicilement au travers de carreaux de verre épais et déformés par une loupe d^un vert noirâtre. Au fond d''un arrière- cabinet revêtu de boiseries de cœur de chêne noircies par le temps , recclésiastique était assis, ayant devant lui une table (ouverte d\m tapis de Turquie , et chargée d\ui (juartde cercle, d'un astrolabe, d'une boussole , (Pune baguette d'ébène , de deux
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peaux de Nipèrcs einpaillccs cld''aulrcs ohjcls dumcmc p/nire. Sur les panneaux étaient suspendus divers inoreeitux précieux (rhistoire naturelle , un ji^rand cruciftx a coté de deux squelettes de taille et de sexe différens.
Le due de Chaulnes, maigre sa bravoure natui'clle , aurait préféré se trouver plutôt en plate eampajjne , en face de Tenncîmi , que dans un lieu pareil; cependant il avait sa mission a remplir ; il Texpliqua brièvement a Tabbé en lui remettant la note ci-dessus rapportée; Fabbé la lut avec beaucoup d''attention, puis s'^adressant au duc i ■ ït '^^ '^'-^
— Monsiciu* , dit-il, la science cp?^ ie professe est lu{i^ubre, terrihle même , presque toujours mal satisfaisante : les charlatans prômefctcnt'a tous ceux qui les consultent des joies sans termeot de la vérité, ils mentent; moi, au contraire, je la fais connaître; malheur a qui elle déplaît, plus h plaindre est encore cehii qu''elle blesse. Je vous dis tout ceci poui^ vous prévenir que vous êtes encore le maître de vous reliiVr; maisun(î foiscjue voussere/.emb^n|ué dans rentiej)rise , ne voqs flalloz. pas de pou
DES. M. CHARLES X. i ;59
voir ni sortir à votre fantaisie , ni vous empêcher de faire ce qui vous sera commandé.
Le duc, à ce propos, se sentit mal à son aise; comme pourtant l'ordre était formel et qu'il fallait rapporter une réponse , il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et déclara qu'il était prêt et soumis a tout événement.
Le prêtre alors se leva , lui fit signe de le suivre, tira une portière , et lui laissa voir une galerie démesurément longue, ou qui paraissait telle parune illusion d'^optique : aucune claité du jour ne Péclairait , c''étaient des lampes placées à la file qui ne dissipaient qu'^imparfaitement les ténèbres vt se prolongeaient dans un lointain infini.
Le duc se heurta contre un fauteuil d''ébène sur lequel son conducteur le fit assco&r; lui-même passa un instant dans une autre pièce, et a son retour, au lieu de la soutane , il availi vêtu la chasuble dont on se sert pour le sainlsacrificede la messe. En ce moment i^ne sorle de lueur illuminant un peu plus la galerie, Ao duc vit à quehjues pas un aulel garni de flam beaux d argent en grand nonibrc , tous ayanl
l-iO soiRÉrs
leur boii<yic; le prêtre les alliiina , puis se tournant vers le messager royal :
— Chaeun, dit-il, de ees luminaires représente un siècle ; vous compterez ceux qui resteront allumés lorsque j'*aurai achevé les oraisons prescrites par leUituel.
Ces mots prononcés, le prêtre connnenca la messe... il s\irréta après le si^yne de croix.
— Qui veut me servir de clerc? demandat-il.
Le duc, par un premier élan, allait s^)ffrir; une fausse honte le retint.
— Vous avez mal fait, monsieur, de ne |)as répondre a mon aj^pel ; il vous en adviendra quVmployé souvent envers PKpflise , PEjjlise vous punira en se venjyeant de vous.
Leduc, j)lus tard, se ressouvint de ces paroles, lorscjue le pape \lexandre VIII le joua si perfidement. Le prêtre ajjita une sonnette, un enfant vint, etlesaintSticrifice continua. Quelque recueillement rpie put y attacher 'Vl. de Chaulnes , son attention cl ail distraite pai- Tintérrl (pril portail a <'xaminer !<• jel des cierjyes de laulchpii s^'teiijnaicnt , qui flam-
boyai il d'abord brillamment, palissaient, diminuaient et ne se rallumaient pas; de tous eûtes pareil desastre arrivait. Enfin, aux dernières paroles de l'évangile de Saint-Jean, il ne resta d''allumé qu''une bougie du côté droit de Pautel, celle-Pa véritablement rayonnante, et une du côté gauche , vacillante , incertaine et paraissant près de s''é teindre.
C'était dépitant pour un courtisan que d*'avoir à rapporter une fâcheuse nouvelle : il se taisaitpourtant, ne sachant ce qu''il fallaitfaire. Un mouvement machinal Payant porté h se lever , il en tut empêché soudain par deux mains de fer qui , sY'levant avec rapidité de chacjue coté du fauUuil, le retinrent fortement , Usa grande terreur et à sa grande colère. Tout cela ne put avoir lieu sans bruit , le prêtre s'aperçut de ce cjui se passait.
— 11 faut ici , dit-il, de la patience et de la soumission.
Il étendit le bras, loucha un ressort, et dégagea le duc, qui, honteux d'avoir manifesté de la frayeur mal iipnipos , jrardait le silence.
— EU bien , I oursuivil le iK'cromancien ,
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VOUS connaisse/, mnintcnnnt la cliiréc du chà teaurfui sVlrvc; il brillera un siècle, quelques années en outre, mais peu, très peu, car avec lui tombera la famille cpi Toccupera alors.
— Maudit sois-tu, s'^écria le duc deChaulnes, misérable imposteur, coupable de crime de Icze- majesté au premier chef!
— Prenez ji^arde, monsieur, à ce que vous dites, repartit le prêtre froidement : est-ce moi ou la destinée qu'il faut accuscrP que veniezvous chercher ici f la vérité : je vous Pai dile; vous m''ouvrez les yeux, maintenant je devine ce que je n\avaisqu*'entrevu,il s''aofitde\ ersailles; ètcs-vous un envoyé du roi ? ma vie est en votre pouvoir. Je ne j eux revenir sur ce (pie j'^ai dit, ni faire que ce que j''ai vu soit autre ment; que Dieu nous soit en aide. Mais, o ciel, où seront dans un siècle et dans un quart de siècle Versailles et la monarchie 1
— Monsieui', dit le duc de (Ihaulnes , ceci n'^cstpas jeux dVn fans : y n-t-il ou non de la jonglerie?
— lly a la vérit(^, la vérit(i, enlendez-vous^ et en preuve soleiincllr, je vais vous a|>pren
drc quel sort niV^st réservé. Ma dernière heure s'approche , elle va sonner , je vais comparaître devant ce tribunal incorruptible f[ui nous jugera tous... Elle sonne , Tentendezvous ?
Tj'horloge de la paroisse voisine frappait en effet midi , lorsque le vieil ecclésiastirpic lombaroide mort aux pieds du duc de Chaulnes.
TROISIEI^E SOIRESE.
Deux Abbés. — (Correspondance impériale
J'avais le vil" désir clc ii''clre phis traité comme un enfant , je voulais compter dans le monde . être homme est la manie de Padolescent ; celle du vieillard est , dit-on , de déguiser ses années et de se croire plus éloigné de la tombe (]u''il ne Test réellement: la raison, j''espère, me sauvera ce ridicule; mais, en attendant , je ne pus me soustraire au ])remier.
\ chaque demande que jiî faisais pour qu'ion mît un terme a celte longue éducation , on me riîpondait cpic mon mariage venu, je serais
complctcincnt libre ^ tant l*'hynioii ii"'ctait pas regarde comme ehaqjé de chaînes ; au resle , le mienn^i éléqii*'im tissu de fleurs. Je devrais ici parler de celte belle journée ; mais j\ijourne ce que j^ii a en dire jus<[u''à Pheure oîi jeûnai lesdocumens dont j''ai besoin pour compléter cette partie de mon récit.
L*'abbé Gaston , mon sous-précepteur, devint mon premier aumônier: ainsi on récompensa son zèle et les soins qu''il nfavait prodijjués , mes espiègleries et toutes les inquiétudes qu^il me devait. Homme de sens et de cœur, froid, impassible, ambitieux peut-être , il n''aimait pas Tabbé de \ ermont, alors tout-puissant, et cette haine nuisit à son avancement.
Celait un singulier personnage que ce Vermont , venu de Vienne pour diriger en quelque sorte la France. S. M. rimpératrice Ma rie -Thérèse, sachant que sa fille S. A. Tarchidu( liesse Marie-Antoinette serait un jour reine de France, puisqu\ille épousait le Dauphin, demanda un ecclésiasli(|ue de bonnes mœurs pour enseigner à sa filh' la langue
DE s. M. CHARLKS \. 147
française. La bonne iniperatrice avait d('bule par donner pour lecteur a sa fille deux comédiens influens , \ufrcne et Sainville ; ce choix bisarre indisposa les collets montés de Versailles , non sans quelque raison ; ils crièrent, le roi s''en émut, et le duc de Choiseuil reçut Tordre d"'en faire le sujet d\ine note diplomatique. J*'ai eu en mes mains les diverses pièces qui furent échangées; elles sont inédites , je crois qu'acnés amuseront.
Le duc de Choiseuil , au lieu de traiter Taffaire diplomatiquement , profita de la permission que lui accordait Timpératrice de lui écrire directement ; voici ccqu*il lui manda;
(( Madame ,
« En France, on aime beaucoup la comédie , c( mais il est admis que les comédiens sont ce damnés ; or , tout charmé que Ton est de les « rencontrer au théâtre oii ils réjouissent, « on les place ailleurs api es leur morl, h la (( voirie. Nos zelanli, et ils sont en grand uomc( bre, imitent Joa<l, et dansce moment mettent
148 SOIRIKS
u en (Clivre les beaux vers dr HaciiK* «jim' sans « doulc vous vous rappelez :
Jérns.'ilL'in pleura do se voir profanée;
Doscnfans de Lévi la Iroiip? conslrniée
Kii poussa jusqu'au ciel des hurlc^meiis affreux.
(c Votre Majesté impériale sait-cdle pour- «( quoi ? (:'*est parce que Aufrêne et Sainville K sont lecteurs de Son Altesse impériale nia «dame rarcliiducliesse , notre Future daii (i pliine. \u nom d(; Dieu, madame, faites ces- (( ser ce scandale involontaire ; chassez comme i* de la canaille deux honnêtes hommes que u jY'stime, ren}placez-les par deux plats hypo- « crites , et le soleil reconnnencera son cours, «( et la nue rouge cessera dY-lre suspendue , « etc., etc. »
Marie-Thérèse, bien <jue précieuse, ne prit pas en mauvaise part les plaisanterions du duc deChoiscuil, parla jjrande raison qu''elle avait besoin de lui. Saisissant la plume, elle lui répondit
«t \oila beaucoup de bruit pour peu de chose!
« J^ai jjense un moment li taire peiidie , îi <t taire g^riller Sain ville et VuFrèiie en lioloct eaiistea vos jésuites; mais mieux conseillée, it je les renvoie avec cadeaux et pensions. II « faut pourtant les remplacer. 11 est indis- « pensable que ma fille parle, lise et écriv(! (( votre bçUe langue, au moyen de laquelle on H apprend si bien a parler ; envoyez-moi a ^c leur place, mon compère, un grimaud bien u recommandé saint, ou U peu prés; je veux t< qu'ail me vienne de la bonne source , et non « pas de vous, qui sentez le fagot et qu\ui jour i< on ardera convenablement en place publit( que. Sur ce, mon compère, que Dieu vous <( ait en sa sainte garde, etc. »
Sa Majeslé qualifiait de compèac le duc de Choiseuil, je ne sais pourquoi, peut-être par la même raison (prdle litrait madame de Pornpadour de cousine. M. de Choiseuil, qui par malheur mancpiail de religion , n\*ul garde de faire un choi.v conveniible ; i! fil ap peler dans son «abinel rarchcvetjuc tle Toulouse, M. de Loménie de Hriennc, hoinm««
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iiiid connu jusfjiraujourd'hui, auquel je crus (les qualités lorscju^il n\avait que des vices ; je parlerai de lui ailleurs. Du plus loin que le du<: raperçut :
— Monseigneur , par grâce, indiquez-moi un honnête co(juin (jui , sans croire en Dieu fasse mine d''y croire a tout le monde , que les philosophes soutiennent de telle sorte que Tinquisition d'^lispagne ne balançât pas à le hrùler sur Peliquette du sac.
— \ous ne pouviez , iM. le duc, vous mieux adresser, repartit rarclieveque de Toulouse, j'^ai votre fait dans un de mes cuistres docteurs en Sorbonne , à qui je jette de la poudre aux yeux. Prêtre a bénéfice et pas a dogme , bibliothécaire à la Mazarin, roturier à faire : fi ! mais sans vanité et sans ambition aucune. 11 m''aime, je réponds de lui corps pour corps ; (PAIembert Testime.
M. de Choiseuil fil la grimace , il haïssait d** Vlembert. Un homme appuyé par lui ne lui convenait guère, il hésitait, Tarchcvcque pressa, et Tablx' de Vfin»ont obtint une place toute de î onfian( r cpic les premiers, parmi
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le clergé , auraient acceptée Ii beau baisemain.
L''abbé instruit , endoctriné , rempli de reconnaissance pour le duc , pour le prélat, dit adieu aux siens , secoua la poudre de ses souliers contre la France, et en arrivant a Vienne se trouva Autrichien en dedans et en dehors. Il fallut peu de temps a S. M. 1 impératrice pour reconnaître le trésor obscur qu'on lui avait procuré. Il nV ent pas dans toute retendue de la domination impériale homme plus dévoué h la maison de Strasbourg, a la famille de Lorraine en général , et 'a rarchiduchcss( en particidier; ses heures, ses jours, ses se maines , sa vie , tout fut consacré à la future dauphine.
Celle-ci, de son côté, admit dans sa confidence intime l'abbé de Vermont, T investit de cette confiance complète qui a tant de prix li la cour, en fit son premier conseiller et celui dont dorénavant elle suivit constamment les avis. Nul , d\'\bord , ne se douta ou ne put prévoir a fpielle hauteur monterait cet homme rustre et matériel , épais, sans tournure, sans
fijjuro , sans pliysiononiic , ciiHii sans aucuns de CCS avanlaji^cs cxlciicurs qui justifient ou excusent de senij)lab!es préférences.
La nature n''avait pas non plus départi à l'abbé de Vcrmont cette perspicacité, cette |)iofondeur de vues compagnes inséparables du génie ; il avait du cœur et point dVsprit, il était dur (ît non rusé, mais il avait en propriété absolue Fopiniàtreté des âmes étroites. A aucun prix il n'eût renoncé au plan que d''abord il formait ; on le voyait, tout au contraire , mettre a l'accomplir une ténacité sans pareille, inébranlable; il choquait les obstacles sans se lasser, sans se briser ; il cheminait , inacessible , infatigable, travaillant toujours pour autrui , et pour lui jamais.
On ne le vit pas sortir de cette obscurité bizarre dans laquelle il s'^eincloppait volontairement. ()n ne peut citer de circonstance oii il ait essayé visiblement des luttes contre les ministres ; il ne frappait que pour le service de la reine , sa divinitp , ou de M. de Urirnnr, aucjuel il avait voué une autre sorte dr ( ulte. wSclon lui , la reine devait régner^
et l'arche véquc de Toulouse être son premier ministre : c''ctait Ta le double but de ses pensées, de ses réflexions, de ses actes, démarches, intrigues el de tout ce qui sVnsuil. 11 ne dai<jna jamais cacher son défaut de naissance . fils d^un chirurgien de campagne , il fit de son frère, autre rustre sans moyens, le chirurgien accoucheur de la reine. H avait voulu de la fortune afin d''ctre indépendant; mais des (pfil eut atteint quatre vingt mille livres de rentes, ce qui lui fut facile, ils^irrèta, et pourtant il aurait pu amasser des millions. Il repoussa les dignités ecclésiastiques , les év( chés, et une fois, devant moi, un flatteur lui j)arlant de la possibilité pour lui d''obtenir le cardinalat.
— A moi, monsieur, dit-il, le chapeau rou ge! ce serait un vrai scandale; qu'^ai-jefail pour le mériter? aucun travail ne me recommande, je suis de la plus basse roture, et si j'avais la folie de Paccepter, on devrait en chàtijuenl me pendre et lui avec a mon cou.
iSous demeurâmes , tous les auiliu u.> dv cette sortie extraordinaire , dans une slup»*-
laclion peu connnuiic. Puis s\idrcssanl cnsiiilc a moi :
— 3Ionscigneur , dit-il , les bontés de la reine m''ont élevé par-delà mes espérances ; elle a Fait pour moi beaucoup plus f]u''elle ne devait faire : aussi ma reconnaissance est-elle sans borne autant que mon respect, et si par cas il lui prenait fantaisie de songer à moi pour un évèché, je TOUS déclare que, dusse- je encourir sa disgrâce , je répondrais k son présent par un refus; il convient aux hommes de se maintenir a leur rang, en sortir est une faute.
Tel était cet abbé de Vermont contre lequel mon premier aumônier intrigaillait avec une rare persévérance. Un jour oii Tabbé de Gaston, dans un coin du salon de la reine oii il s^était faufilé je ne sais trop comment, poursuivait de ses inculpations celui qu''il appelait sabéte noire, celle-ci sortit tout a coup d\me |X)rte masquée dans la boiserie et proche du groupe des discoureurs, qui à sa vue demeurèrent immobiles et comme abasourdis. L''abbé de Vermont allant droit a mon premier aumônier .
— Eii bien , monsieur Fabbe , pourquoi cesser de parler ? que je n''intcrrompe point la conversation, a moins qu''eile ne roulât sur mon compte; je conçois que dans ce cas...
On se récria , et lui poursuivant :
— Je gage toutefois que j''étais en jeu; M. de Gaston m''en veut , j ''ignore pourquoi ; il est vrai que je le crois peu propre k Tépiscopat, maiss''il veut la direction de TOpëra, je la lui ferai avoir volontiers.
Ln pareil propos était pis qu\inc impertinence ; les auditeurs se mirent a rire , le lecteur de la reine étant a leurs yeux un bien autre personnage que mon premier aumônier : celui-ci, interloqué, confondu, furieux, pâlit, rougit successivement , ne sachant sur quel ton il devait le prendre ; il hésitait encore , lorsque par bonheur pour son amour-propre je vins à passer; il courut a moi, cl M. de Vermont s''en alla de son coté.
Je n^'us qu*'k jeter les yeux sur le pauvre Gaston pour m'aperccvoir qu'il était dans une situation embarrassante ; je lui demandai ce (ju'il avait, il marmola une phrase inin-
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tclli|pblo; je passai mon chemin. Le mènir soir, cinquanlo amis officieux me racontèrent ratta(jue cruelle dont mon aumônier avait (ite Tobjet, jVn ressentis du chaf^^rin , je suis bon maître , et i''aime mes serviteurs ; les heurter, c'^est me blesser; jY'n eus du dé- |)laisir ; el le lendemain , lors(|ue Pabbe vint il mon réveil taire Toffice de sa charge, je le pris a part et le priai de n^instruire du fait.
Il le fit, je me contins de mon mieux pour ne pas rire, trouvant cette idée assezbouffonne, de prétendre tourner vers la direction de TOpéra Tambition de mon premier officier ccclésiaslifpic ; néanmoins, je blâmai Pincartade de Vermont et promis li M. Tabbé (Gaston d''obtenir pour lui une réparation éclatante ; je le laissai moins ému , presque consolé ; il comptait sur moi , et j''avais du crédit , Tamitié du roi et de ma belle-sœur me mettant comme on le disait sur un bon pied a la cour.
.Pachevai de m'habiller; loisque Theure rfallei chc/ li roi fut venue, je m'y rendis, et dés en enlranl;
— l^e roi, clis-jc, voudra bien doniu'r ses ordres pour qu'Hun duel n'^onsanglantc point sa maison.
— Que voulez-vousdire? repartit mon frère, quelle plaisanterie est cela ?
—Je suis très sérieux, sire! ix moins que \o tre Majesté n''intervienne , je ne sais connnent on évitera une rencontre véhémente entre le lecteur de la reine et mon premier aumônier.
— Ecclesia abhorret sanguine^ répliqua le roi ; ce serait cependant chose neuve et bouffonne (jue devoir Tabbé de\ermont descendre en champ clos...
Je ne sais pourquoi Louis XVI avait pris ce personnage en aversion ; on sait (jue pendant tout le temps — et il a été long — ou ils ont habité le même lieu , le roi ne hii adressa qu'une seule fois la parole ; je crois c[ue cette antipathie remonte à rattachement que dès son début et avec maladresse Tabbé avait manifesté pour le duc de Choiseuil et M. de Brienne. Or, de ces deux personnages si ^porlans, <jui jouaient un si grand rôle a la i\\\y et il la ville . le premier était vu par mon
trèrc avec horreur et dégoùl, cl ie sccontl ne lui j)l.nsait j][uère mieux.
On a répandu des bruits affreux sur la mort précipitée du dauphin notre père : a tort ou à raison , des gens qui nous étaient sincèrement attachés ont prétendu que le poison avait ici joué son rôle , et on accusa de ce crime énorme M. deChoiseuil; je ne suis pas de ceux qui croient à ce crime , et surtout a ce coupable , mais Louis XVI Ta cru pendant toute sa vie. Le duc de La Vaujyuyon en était malheulement persuadé , aussi fit-il passer sa conviction dans Fcsprit de mon frère ; il en résulta un obstacle invincible a tout ce que la reine tenta depuis Tavcnement au trône de mon frère , pour ramener ce seigneur a la direction des affaires ; j\ii entendu le roi, vivement sollicité , répondre •
— Cest lui faire déjà une assez grande grâce (jue de ne pas le punir du supplice des régicides.
La reine et autres , carie duc de Choiseuil avait bon nombre d'amis , ne purent jamais vaincre cette réjmgnance invincible (jui s''op-
posa opiniâtrement aux efforts qu'on fit en Faveur tle M. de Choiseuil.
Quant a Tarchevcquc de Toulouse , il s*'était perdu dans Tesprit du roi par les liaisons philosophiques qui laissaient soupçonner sa reliofion ; ses intrigfues, d'*ailleurs, déplaisaient au roi ; et certes, pour le déterminer a confier la direction du j>ouvernement a M. de Briennc, il fallut un effort presque surhumain.
Or, Tabbc de Vermont étant sijynalé comme TàmedamnéedeM. rarchevéque de Toulouse, il était naturel que le roi ne le vît pas de bon œil; d*'une autre part, le sachant si intime dans Tesprit de la reine, il le supportait, mais c'*étaittout ; cette inimitié le réjouit. Lorsque j'^eus raconté la scène du salon de la reine telle qu'acné s'hélait passée , la proposition de solliciter la direction de TOpéra pour Tabbé Gaston divertit le roi comme elle m'avait amusé également ; mais ensuite , il comprit que , malgré-lc coté plaisant de la chose , un outrage direct n''av'fiit pas moins eu lieu: en consé- (juence , il tomba d"'accord avec moi sur la
nécessilr (^11110 rcparali(3n , ot inc promit iVvu parler à la rrinc.
il me linl parole, mais il trouva uikî Forte présomption (itahlic en faveur du l)on droit de Tabbc^ (le Vermonl: eelui-ci , avee plus de dextérité rp^on ne pouvait lui en soupçonner, avait pris les devans et mis sous les yeux de la reine; le tableau des intrigues de ce pauvre ( jaslon ; il avait eu peu de peine à prouver ce qu'il avançait , si bien cpie, loin de se reconnaître coupable , cYtait lui au contraire c|ui en cpielque sorte se portait partie plaignante.
Le roi n''ctait pas accoutunK' \i lutter contre sa l'cninie, «p^il aimait de toute la force de son cœur. Je devinai ii notre première entrevue que les (.'hoses avaient change de face ; oji nie conseillait de retenir Tambition de mon premier aumônier, quVIle allait jusqu\iu scandale , que le propos du lecteur de la reine (•tait un badinagesans cons(*quence, trèscommmi il la cour , et dont il citait d\m bon esprit de nt; pas se fàcber.
JVus beau rappeler le fait dans toute sa nu-
DE S. M. fHART.ES X. 161
dite , mon frcrc pousse à bout , eml^arrasse de ma persistance , ne put que me dire.
— Voyez la reine , causez de ceci, entendez-vous avec elle.
Je me défendis d^en rien faire , il m''en eut trop coûté pour détruire la bonne intelliorence qui existait entre nous ; tout ce que je pus obtenir du roi et de ma bclle-sœur, dont je possédais Faffection pure et sincère , ce furent quelques paroles bienveillantes que tous les deux adressèrent a Fabbé de Gaston; du reste, cette faveur du roi fut un crève-cœur pour M. de Vermont a qui, ai-je dit, le roi ne parla jamais ; je conservai de Péloignement pour ce personnage , et lorsque moi et lui avons quitte instantanément le royaume , je pus lui exprimer mon mécontentement , et combien il fallait Paccuser de tous les malheurs qui fondaient sur nous et sur la France.
Kabbé de Vermont en quittant Paris s''en alla droit a Vienne , oii il espérait un accueil proportionné a la grandeur et a la durée des services «p^il avait rendus; mais conmie désormais on n^avait plus besoin de lui , on se
1G2 SOIRFES
[jcna peu pour le laisser à Técart, on se eonlenla de lui donner une faible pension sans faire davanlage aucunement attention a lui.
Cette conduite si opposée à ce qu**il avait espéré, le plonjjea dans une noire mélancolie ; elle aujjmenta encore lorsque madame de Polifjnac, bien aise de se disculper de la responsabilité que Ton faisait injustementpeser sur sa tête, accusa publiquement Tabbé de Vermont d''avoir toujours mal conseillé la reine ; il voulut récriminer , et a son tour chargea la duchesse ; mais la partie n''était pas ég^ale , madame de Polijjnac obtint une toute autre considération que lui , il dut plier pavillon devant elle et abandonner complètement la cour.
Cette manière d'^agir envers lui , que son amour-propre taxad'^inrjratitude; pesa sur son âme ; il se dévoua à une retraite profonde d''oii on ne le vit plus sortir , il végéta dans cette obscurité , et y mourut sans être regretté et oublié de tout le monde : juste châtiment des fautes qu''il avait commises. La plus grande , sans doute , est celle d'^avoir oublié
sa qualité de Fi ançais pour se faire AuUichien des pieds à la tête. Son influence ténébreuse a fait à la reine un tort irréparable ; un ami éclairé lui aurait été utile, tandis qu''un serviteur ignorant et fanatique était peu propre a la sortir du labyrinthe inextricable où elle s'^égara tant pour son malheur que pour celui delà France.
QUATRIÈME SOIRÉZ:.
Les derniers niomens d'un Saint.
Le respect que je dois à mon aïeul ne me permet pas de le juger avec rimpartialitë convenable , je dois donc laisser a d''autres le soin de le peindre sous ses véritables couleurs. Quant au dauphin, mon père, ce fut sur la lerrc le digne représentant de son grandpère , M. le duc de Bourgogne, il en posséda toutes les qualités supérieures et les vertus ; aussi doux que modeste , patient , humble même dans la position du monde la plus relevée il cherchait sans cesse ksc retirer de cette auréole dxi grandeurs qui Tentourait. Son humilité toute chrétienne fut sans doute mérilantc; devant Dieu , (pli , s'il lui enleva la couronne de
France, Ven recompensa dans le ciel par une autre plus brillante et surtout plus durable, car elle est sans fin.
Mon père possédait une défiance estimable de lui-même, et pourtant qui mieux que lui voyait dans l'avenir par sa perspicacité, la profondeur deson esprit, lanobleénerjriedeson caractère, son désir de rendre les peuples heureux, son étude constante afin d'arriver a ce but; si doux, humain, compatissant, éclairé, quel grand roi il auraitété; comme, sous sa direction , on aurait évité les fautes et les malheurs du règne du roi mon frère 1 Egalement ennemi des excès dans les genres les plus opposés, il aurait su contenir le clergé dans des bornes sar^^es , et en même temps comprimer le funeste esprit philosoplji(|ue d'où découlèrent toutes nos infortunes; son règne eut été celui de Numa, de Louis XII, d'Henri IV, de Louis XIV tint il l:i fois; certes, il aurait mérité, lui aussi, le beau surnom de Père du peuple.
Oui, ce prince aimait la France; il ne la séparait pas de ses afifcctions de famille, ou plutôt il (onfondait celle-ci avec celles-li». Mrs en/ans,
nous a-t-il dit souvent, et le duc de la \ auo uyon in''a rappelé plus tard ces paroles que mon jeune âge m"'avait faitpresqu'oublier , mes enfans, aimez chaque Français comme votre fils ^ comme votre frère ; cest de cet amour que doit naître le bonheur du royaume en général et de notre maison en particulier.
Cette maxime gravée dans notre cœur a été conservée religieusement par nous trois : dans quelque situation que la Providence nous place, la France doit passer avant tout.
Ce fut pour nous un malheur bien grand , que celui qui nous priva de notre père. Sa mort fut-elle naturelle, je Tadmcts; hélas! dumoins, nous a-t-elle été bien pénible. Il reste un monument bien précieux des derniers inslans de Li vie de monseigneur le dauphin , c''est la relalion qu*'en a écrite ma respectable mère, lanl regrettée aussi de ses enfans ; ce travail fait par elle-même et pour ainsi dire aux portes du trépas doit reparaître connue témoignage de mon respect et de ma pic'té filiale
l'n camj) avait éUî élabli li (]()mpic<;nc , mon père sV rendit el prit une part aclivc
aux manœuvres, qu**il commanda avec précision, clarté, intelligence; il n''écouta pas les avis de ceux qui lui conseillaient de se ménager , il bravait le soleil , la pluie ; et ayant fait une promenade à Pabbaye de Rogul, pendant un temps malsain et humide, il lui en advint un gros rhume qu''il aurait fallu soigner, qu''il négligea, et qui s''étant jeté sur sa poitrine, détermina des accidens qui ne lardèrent pas à devenir mortels.
On voulut d''abord douter de la gravité de la maladie , on la regarda comme peu de chose , mon pcre le premier, et cette insouciance lui fut fatale ; bientôt on vit sa santé décliner rapidement ; la frayeur gagna ses serviteurs lorsque rheure de le sauver fut passée, et tout-a-coup la France étonnée apprit de quelle perte elle était menacée : ce fut un moment solennel , un moment terrible , tout de consternalion et de douleur. Les soins qu''onlui prodigua furent vains, les jours du saint étaient comptés . le royaume qui tolérait la philosophie no méritait pas d'être gouvrnu* par un tel roi.
Je laisse parler ma mère.
(( Le jour oii les médecins virent un danger pressant, LaBreuille, suivant Tordre qu'il en avait reçu de M. ledauphin, Ten avertit. Quoiqu''il fût très éloigne de cette pensée, il en reçut la nouvelle avec une fermeté et une
tranquillité que la religion seule peut donner. Peu de temps après qu''il Peut apprise, la reine descendit chez lui, je la suivis avec mes enfans. La reine me voyant les yeux rouges et ne se doutant pas du danger que courait M. le dauphin, me dit que j^avais une fluxion sur les yeux. M. le dauphin me fixa dansée moment, et se doutant bien de ce qui pouvait m''avoir rougi les yeux, me demanda si cette fluxion m''avait prise en m'^éveillant, ou depuis; je lui répondis que j''avais eu mal aux veux dès le malin. 11 me fit une seconde question , par lacjuelle je compris bien qu'il me demandait si j''avais pleuré; je fis semblant de ne pas entendre, et il en resta la, continuant à parler li la reine avecsa trancpiillilé ordinaire.
« L**aj)rès-midi, il envoya chercher M. du ^luy, lui FjI beaucoup de <[ueslions sur une ma-
liulie de poitrine cjuil avait eue, il reçut ensuite la visile de la reine ; dès (ju''elle fut sortie : Ou crojcz-vous^ me dit-il, que soit M. Collet <i car je veux me confesser celle aprhs-midi^ en été toujours mon projet^ envoyez-le chercher. ce J''allai eherclier 3J . Collet, son confesseur, <|ui était chez moi, et je redescendis; il me dit de lui apporter les livres pour se préparer, me fit rester auprès de son lit, et fit sa préparatioîi avec la plus grande tranquillité. Quand il fut prêt, il me dit de faire entrer son confesseur ; sa confession finie, ilm''cnvoya chercher, il me dit : Je comptais faire mes dévotions dimanche, mais M. Collet m'a dit tout à r heure qu'il valait mieux que je communiasse en viatique. Ensuite il me demanda ce que j^i vais fait toute la matinée, je lui répondis (jiie je n''avais pas fait jjrandVhose ; il me dit : Vous vous êtes au moins lavé les jeux. H voulait dire que j''avais pleuré, je lui avouai que cela était vrai. Dans ce moment même, ne pouvant contenir mes larmes, elles coulèrent de nouveau, il les vit, et me di( en souriant ; /ï lions donc ^ courage^ courage. 11 envoya ensuite
chercher Adclai de (sa sœur aînée), et quanti elle fut arrivée , il lui répéta ce qu'il ni*'avait dit sur sa communion ; puis s\'\drcssant a toutes deux , il nous dit : Je ne puis vous exprimer, mes sœurs ^ combien je suis aise de partir le premier. Je suis fâché de vous nuitter et suis satisfait de ne pas rester après vous. Cela nous fit pleurer, il s''attendrit luimême, et il nous dit : Alt! finissez donc ^ vous me faites de la peine \ et tout de suite il nous conta que M. Collet lui avait dit qu'il ferait bien de recevoir les sacremens, qu'ail espérait que le bon Dieu exaucerait les vœux qu'ion faisait pour lui, mais que s''il en disposait autrement.... Ohy nous dit-ïl y quand il en a été Ici^ Un a pu achei^er, tant il pleurait, je lui ai dit qu il faisait V enfant,
« 11 nous dit ensuite qu''il espérait recevoir les sacremens le jeudi, pourvu que le roi ne chassât point, parce qu'ail ne voulait pas le déranger. Ouand le roi vint chez lui , il fit la conversation a Tordinaire , mais il le cjucstionna beaucoup sur les jours de la semaine oii il chasserait, et il fut fort aise d'ap[)rendrc
tlifil ne sortirait pas le jeudi. Après que le roi reut(juitté, il nie demanda les livres de prières, comme il avait toujours fait pendant sa maladie. En me les rendant, il me demanda si j*'avais son crucifix qu'ail me donnait a porter dans tous ses voyages , je lui dis que oui, et j'^ajoutai qu''il avait des indulgences , in articula mortis,*. Ahl tant mieux ^ s^écria-t-il, il me sera bien utile,
c( Le soir, il envoya chercher le cardinal de Luynes; il lui ditqu^iyant résolu de recevoir les sacrcmens, il le priait de lui dire Tusage de son diocèse pour rextrcme-onction. Le cardinal, trouljlc par cette demande, a laquelle il ne s'attendait pas, répondit qu''il craignait de se tromper, qu'ail le'chercheraitdans le Rituel : Ah! jci>ou^enprie,i\'\\M. le dauphin, eiwojezle-moipar écrit des ce soir.
(( Le cardinal m''apporta le soir 1\ xtrait du rituel (jue je remis à M. le dauphin , qui me l'avait déjà demandé plusieurs fois dans la soirée ; il le lut avec attention, et me le remit en me disant : Qnrdez-le jusqa a demain malin ^ c(ir dj'audra le inontrcr à M. Collet : ce
qu'ail disait parce que le rituel de Sens ordonne qu''on ne donne rextrème-onction aux malades que dans un dan(jer imminent. Quoique son état lui parut dangereux, il ne le croyait pas si pressant qu''il Tétait, et il voulait suivre la règle en tout.
(( Le lendemain , vers les huit heures , il me dit de faire venir son confesseur, qu''il envoya au cardinal pours''arranger surrextrême-onction . Il me fit appeler pendant ce temps-la, me demanda son crucifix, me désigna la place où il voulait qu'ail fut attaché à son lit. Son confesseur revint; jesortis. Environ unedemi-heure après, il me fit appeler, et me dit avec un air riant et tranquille: Je ne comptais recevoirle bon Dieu que demain^ mais M, Collet veut que ce soit ce matin. Il m''ordonna en même temps de lui apporter le livre dont il avait besoin et qu''il me nomma , ensuite il me dit . Oîi serez-vous pendant que je recevrai mes derniers sacremens ? il faut que vous restiez en haut chez vous. Je lui demandai la permission de me tenir dans un cabinet derrière sa chambre: Eh hieny à la honne^heure ^ me dit-il. Il donna lui-
même ses ordres pour rarrangcmcnt de sa chambre pour recevoir le bon Dieu. 11 reçut les sacremens k onze heures et demie. Je ne rapporte pas toute Tedification qu''il a donnée en les recevant , ceux qui en ont été témoins peuvent en rendre un compte plus exact que moi qui n'^y étais pas.
u Après la messe, qu''il entendit tout de suite, il me fit appeler; le roi était dans ce moment auprès de son lit. 11 me fit seulement un geste (jui exprimait toute sa foi et toute sa joie; je n''oublierai jamais Pair de contentement et (le béatitude qui brillait dans ses yeux et <|ui était répandu sur son visage. Le roi étant un peu éloigné, il me tendit la main en m(; disant : Je suis raui de joie ^ je n'aurais jamais cru que recevoir les derniers sacremens effrayai si peu et donnât tant de consolation ! vous ne sauriez U imaginer.
« Mesdames (ses sœurs) vinrent un moment après lorsque le roi était encore auprès de son lit ; en les voyant, il se mit la main sur la poitrine j)our leur faire connaître la douceur des consolations (|U*il ressentait, il fut très gai avec
le roi et la reine, mais de temps en temps il jetait les yeux sur son crucifix qui était sur son lit, il le rerrardait avec une joie et un contentement qui éclatait malgré lui. Quand il vit que le roi allait sortir, il pria la reine de se retirer un moment et parla au roi en particulier.
« Après son dîner ilm^ordonnade lui apporter son ëcritoire avec un grand papier, et d''al- 1er chez moi jusqu^à ce qu''il m^envoyàt chercher. La reine vint, il n^avait pas finid''écrire; il la pria d''attendre. Quand il eut achevé, il nous appela la reine et moi , il nous parut fort content; pourtant il avoua qu'ail était fatigué et il se mit sur le côté. La reine, qui crut qu''il allait dormir, prit un livre et moi aussi. Au bout d''un petit moment il se retourna et il dit : Oh ! vous Usez ! f aimerais mieux que vous fissiez la conversation. Il y prit part luimême, et répéta à la reine combien il avait éprouvé de consolation en recevant ses sacremens. La reine lui en témoigna sa joie, mais elle ajouta quVlle était remplie d''espérance pour la guérison ; il se retourna avec vivacité
et lui dit : Ah maman ^ je vous prie ^ gardez cette espérance pour vous ^ car pour moi je ne désire pas du tout de guérir. Il dit après cela a la reine : f^ous devez être étonnée de ce que je ne vous ai point parlé de mes sacremens, mais je ne savais pas encore que je dusse les recevoir aujourd'hui^ il est assez plaisant que tout le monde en fût averti excepté moi.
c( Quand la reine fut sortie , il envoya chercher Adélaïde. Elle lui dit en arrivant: J'^ai quitte pour venir bien bonne compagnie ; car j''avais chez moi le roi et madame la comtesse de Toulouse. Ployez ^ dit-il en riant, les égards que l'on a pour les pauvres mourans : leur moment est bien brillant ; c'est dommage quil ne soit pas plus long. Il fut très gai toute la journée , et Ton voyait sa joie redoubler toutes les fois qu''il regardait son crucifix. Après le salut , il fit venir ses enfans, et les reçut comme a son ordinaire, sans leur parler de son état. . . Le lendemain , jeudi , il me demanda comment j "'allais, et me dit: Je cmis que vous avez plus de force et de courage y aujourd'hui ; ainsi je vais vous
confier ce que fai dit hier au roi^ quand fai prié la reine de se retirer. Je lui ai demandé qud vous laissât maîtresse absolue de l'éducation de vos enfans dans le cas oii. je viendrais à mourir. Je fondis en larmes , et me jetai sm- sa main sans m^ipercevoir que le roi entrait et qu''il était derrière moi. Il le vit et me dit : Prenez donc garde , voici le roi. Dans l'après-midi, il raconta ce qu'il avait dit à ALdélaïde, et ajouta : J'ai bien mal pris mon temps-, car le roi entrait en ce moment^ et la pauvre créature a été obligée de renfoncer ses larmes.,,,
c< Un jour que les médecins le trouvèrent mieux , et même au-delk de leur espérance , ils lui témoignèrent leur satisfaction de Pamélioration de son état. Après qu'ails furent sortis : J^oyez , me dit-il , ce que c'est que V attachement à la vie : quand f ai su le danger ou je me trouvais, je n'en ai été aucunement affecté, et je sens bien que si les mêmes accidens revenaient, cela ne m'affligerait pas davantage . Cependant je sens (juc ce mieux me fait grand plaisir. Il comp- T. i. 12
178 somFEs
tait cela pour mi «jrand allaclioinenl a la vie.
« Au milieu (le ses soutlranccs, il avait con serve loule sa î^aîle naturelle.... Il vovait tous les soirs les premiers gentilshommes de la chambre, les grands-officiers, les menins, et il s''entre tenait avec eux sur toutes sortes de matières. Le matin, après sa messe, il fai sait entrer tout le monde , même les ambassadeurs, et il parlait h chacun. Il demandait pardon aux ambassadeurs du dérangement qu'ail leur occasionnait en les faisant rester à Fontainebleau. On sortait toujours de chez lui enchanté de sa bonté et de ce qu**!! se fatiguait a parler a tout le monde. Un jour Pambassadeur de Tempereur s^écria en sor tant de chez lui : u4hf que de courage et de vertu! Le maréchal de Richelieu dit un jour tout haut : Nou^ il n'y a que la religion qta puisse inspirer tant de courage!
<( Le lundi, 2 décembre, il se plaignit d''un peu dliémorroïdes. Le mal augmenta : il se forma une tumeur qui grossissait de jour en jour et le faisait beaucoup souffrir. Il ne Vou laiV ']ias cependant en convenir, disant tou-
jours qu il n'avait pas de douleur, mais seulemcnl de la gène de ne pouvoir se tenir, ni sur le dos, ni sur le coté gauche, ce qui lui [alignait le cote droit. Mais en dormant, il criait quelquefois ; même Iorsqu''il était éveillé , il lui échappait de petites plaintes ; mais quand on lui disait : Vous soufflez beaucoup? Non, répondait-il, pas beaucoup. — Vraiment, lui disais-jeun jour, le bon Dieu veut que vous souffriez de toutes les parties de votre corps ; car il n y en a aucune qui ne soit affectée. — Oh! ma téle^ me dit-il, je Val 1res bonne pour végéter ; car c est tout ce que je Jais.
u Ln soir qu''il souffrait beaucouj), Adélaïde lui dit qu^elle ne pouvait pas revenir de sa patience; elle, qui lavait quelquefois vu jeter les hauts cris pour les moindres petits maux; il ne lui répondit que ces mots : C*es! (Uie ceci vient de Dieu , et que c'^ est pour Dieu . a Le mercredi matin, \\ m^ippela et me demanda si j''aimais une. de ses tabatières rpi'il me désigna; je lui répondis que je Fainiu > assez. C\'st^ me dit-il, que je veux vous en
donner deux, celle où ^esl votre portrait , et telle autre que vous aimez le mieux. Je ne pus mViiipccher de lui demander celle que lui-même aimait le mieux. Il me répondit quVn vérité il n*'en savait rien. Monseigneur Tarclievcque revint chez lui et lui donna la bénédiclion. M. le dauphin fit la conversation avec lui, et lui demanda ce que cYlait cpic les processions dont on lui avait parlé la veille. Monseigneur Tarchevéque lui dit que celait la grande procession de Sainte- Ci encviève qu''on avait faite pour lui. Cotnmenl^ reprit-il , e'est pour moi; je ne m'en doutais pas. Monseigneur Farchevéque de Paris ( Christophe de Beaumont , ) lui ayani parlé de la Ferveur avec laquelle tout le monde priait pour lui , j'espère^ répondit-il, que ces prières serviront au salut de ?non âme; mais pour celui de mon corps ^ je ne le désire pas, »
La relation de ma bonne-mère ne va pas fus(|ues aux derniers inslans de son époux : ce fut Tévéque de Verdun qui prit le soin de tenir registre de tout ce cjue le dauphin
disait de reniai'quable. Certes, lanialière ne manqua pas; les soiiflPranccs continuaient et la mort avançait d^un pas rapide. Au moment où son premier médecin , fidèle a Tordre qu''il lui avait donne , Tavertit du danjjer de son état, sans sV^mouvoir et sans paraître inquiet , il lui dit avec bonté : La Breuille , je reconnais ici que vous êtes un honnête homme. Je vous ai toujours aime , et je vois que vous méritez mon estime ; eh bien , je vous ordonne de în avertir avec la même franchise quand vous vous apercevrez que le danger sera plus pressant. Sur cette entre faite , la reine entra avec la dauphinc et les jeunes princes : Je vous prie , leur ditil en regardant son médecin , de lui accorder votre amitié : c'est le plus honnête homme du monde. 11 se prêta ensuite a la conversation avec la plus grande tranquillité, et sans laisser même soupçonner son danger a la reine qui Tignorait encore.
La première chose quMl fit dès qu''il fut libre, tut d(; faire appeler son confesseur ; il lui fit part de Fouverture que lui avait
faite son iiicdrcin, et lui ajouta : Par la grâce de Du'u^je ne me sens nullement attaché à la vie, je désirerais bien avoir une meilleure âme ; mais Je me confie en la miséricorde injinie de Dieu. Il lui dit ensuite qu'ail serait bien aise de se confesser , et il le fit avec autant de tranquillité que s''il avait joui de la meilleure santé. Il ne comptait recevoir les sacrcmens qu'a quelques jours de la. Mais le lendemain, sur les huit heures du malin, son confesseur lui ayant proposé de les recevoir le ^our même : Je ne demande pas mieux^ lui répondit-il ; mais f aurai bien peu de temps pour jne disposer à une si grande action.
L''administration , néanmoins , ne devait se faire cjue vers midi. Dès ce moment, il se mit en prières ; après y être reste environ une heure , il demanda qu''on lui fil un entretien en forme de méditation sur les dispositions aux derniers sacrcmens et sur les grâces paiticulières qu'ils produisaient dans râmc.
A onze heures le roi , la reine , la famille
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loyale , les piJnccs du san^ , les grands du 1 oyaunie , les ambassadeurs des cours étrangères et tout ce cju'il y avait de seigneurs a la cour , se rendirent a Tëglise pour aller chercher le saint-sacrement ; à cette nouvelle toute la ville s*'énîut , le peuple accourut en foule , remplit en un instant toutes les cours du château , on n'*entendit de toutes parts que des soupirs et des gémissemens. Quand le miUade sut fjue le saint-sàcrement approchait^ il voulut s^asseoir sur son lit afin de recevoir plus respectueusement son créateur. Le roi n''ayant pas le courage d^entrer dans la chambre , se jeta a genoux à la porte. Le duc d''()rl('ans, le princcde (Jondé, entrèrent pour tenir la nappe de communion. Pendant la cérémonie, tandis cjue tout le monde fondait en larmes et que plusieurs éclataient en sanglots, le dau[)hin paraissait aussi tranquille et aussi recueilli (jue lorsqu''il communiait en santé, un air de sérénitiî et de satisfaction répandu sur son visage annonçait le calme intérieur de son âme. Le cardinal de la Uoche-Ayniond, en rjuaiite de grand-aumonier«lerVauce,fiiradministration;
Dans le trouble où Tavait jeté ce douloureux ministère , il omettait une des onctions sans qu^aucun des ministres assistans le lui fit observer ; le dauphin , le seul qui dans ce moment possédât son âme en paix, sVn aperçut et Ten avertit avec bonté.
Après qu'ail eut été administré, il demanda (ju''on lui dît une messe en action de grâce qu''il entendit avec son recueillement et sa piété ordinaire. Lamessc finie son confesseur s''approcha de son lit : Je ri^ eusse jamais crii^ luidit-il, (ju il j eût autant de consolations à recevoir les derniers sacremenSy Dieu me fait goilter en ce moment une joie si douce que jamais je nai rien éprouvé de semblable; il voulait continuer, et Tabbé Collet raconta lui-même (jue ravi de Teffusion avec la(|uelle il exprimait sa reconnaissance , il ne se serait point lassé de Tentendre ; mais pensant qu'ail devait être excédé de fatigue , après avoir j^assé quatre heures en exercice de piété, il lui représenta qu'ail était temps qu''il se tranquillisât. Non , lui réponditil, yV ne me sens nullement fatigué ^ Dieu a soutenu mon esprit et mes forces.
Le confesseur , avant de se retirer, lui dit (ju'*il le conjurait de s'unir aux prières qui se faisaient dans tout le royaume pour obtenir du ciel ce qui, après le salut de son àme, intéressait le plus la nation. Vous entendez sans doute ma conservation, dit le dauphin en souriant.
— Ah monsieur, reprit le confesseur, pourriez-vous en douter, vous seul i(jnorez combien vous nous êtes cher et nécessaire. Le prince se recueillit un instant et répondit ensuite : Pevmettez-moi de ni en tenir à demander uniquement à Dieu r accomplissement de sa volonté sur moi.
Ces pensées étaient bien différentes des noires. Il cita en même temps ces paroles: cogitationes meœ non sunt cogitationes vestrœ. Touché de ce grand sentiment de résignation, son confesseur lui dit (pic sa disposition était en effet des plus parfaites ; (|u'il ne lui conviendrait pas de chercher k Paffaiblir, et il se retira. Le roi aussitôt s''a[)procha de son lit et Tembrassa. Le dauphin s\iperçut qu''il avait les larmes aux yeux : Ah! lui dit-il, votre attendrissement est la seule chose (jui me fasse de la
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peine en ee nionient^ je vous ai Ion jouis clé inutiletje vous laisse la e1iai'}*e de mes en fans. Le même jour, dansTaprcs-midi, il (icrivitses demicres dispositions , et une longue lettre pour le roi; il en fit un paquet qu'ail scella lui même de ses armes et qu''il remit au ministre qui avait le département de la cour , en le chargeant de le porter au roi aussitôt après sa mort.
Peu de temps avant sa fin , la Providence lui ménagea une épreuve qui eut été capable craccahler une àme moins forte, mais qui ne lui causa pas la moindre émotion. Il voyait de son lit toutce quise passait dans la cour du château; il s\ip(;rçut un jour qu''on chargeait a la hâte une voiture d''olKcc, ce qui lui fit compren drc qu'ion ne doutait plus de sa mort procliainc. Il demanda ce (|ue c'était (|ue cette voituie comme on ne croyait pasqu''il eût distingué les effets dont on venait de la charger, on lui ré pondit (ju'elle parlait a Toccasion du renouvellement de (piarlier. \u même instant il vit entrer dans la cour un carrosse qu'ion arrangea avec la même |)réeipitalion. V oila sans doute.
clit-il, le carrosse des ojjlciers (jui otii j'aii tnetlre leurs meubles sur la voiture cjui vient (le sortir. Personne ne senlit Tironie, et la tranquillité avec laquelle il parlait fit croire (|u''il ignorait la vérité ; il en serait resté Ta sans cloute, et nous aurait laissé ignorer Fépreuve à laquelle Tavait mis cette imprudence, si son humeur toujours gaie ne Teùt porté par occasion k dévoiler sa pensée. Son médecin entra, lui apportant un bouillon fort copieux; en le recevant, il regarda ceux qui se flattaient de lui avoir fait prendre le change , et leur dit en riant : S'il faut (jue je le prenne tout entier^ vous pouvez aller dire a ces gens-là de dételer, car je les ferais trop attendre.
Le duc d'Orléans, frappé jusqu'à Télonnement du calme avec lequel ce prince envisageait rapproche de sa dernière heure, dit au roi: Je n^aurais jamais cru, sire, qu^aux portes de la mort on pût conserver tant de séix'nité et une paix aussi profonde.
— Cela doit être ainsi, répondit mon aïeul, quand on a su comme mon fils passeï* toute une vie sans reproche.
Le jeudi dix-neuf décembre, mon cher cl saint père reconnut qu'il entrait dans Taoronie. Faisant alors un appel a sa pieuse énergie, il voulut entendre la messe ; il se lit dire les prières des agonisans , repondant lui-même avec une présence d''esprit admirable. Quand le grand- aumônier fut arrive aux paroles les plus redoutables qu'il ne prononçait qu'à voix basse et entrecoupée , le dauphin les yeux fixés sur le crucifix, répondit d'une voix ferme et animée : Parlez, dme clirctienney parlez de ce monde ^ etc.
Ce fut un moment terrible , tous les assistans pleuraient, tremblaient, lui seul se maintcnaitimpassible, tant son courage était grand, et complète sa confiance en la réalité de notre auguste religion.
Quclcjues instans après, il demanda la daupbine , on lui dit qu'il fallait qu'il ajoutât à ses autres sacrifices celui de ne plus voir cette princesse; il ne répondit rien, mais son silence annonçait sa résignation. Toutes les fois qu'on lui parlait des prières publiques et particulières qu'on faisait pour lui dans toute l'éteiulue
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du royaume, il en paraissait touché vivement, (^uelcju^in, pendant cette nuit, lui ayant fait la réflexion (ju''au moment où on lui parlait , toute la nation dans la douleur et les larmes demandait a Dieu la conservation de sa vie, après être resté un moment en silence comme pour recueillir ses forces défaillantes, il leva ses yeux et ses mains au ciel, et s''écria du ton de voix le plus attendrissant : Ah mon Dieu! je vous en conjure ^protégez a jamais le royaume^ comblez-le de vos grâces et (le vos bénédictions les plus abondantes .
Pénétré de reconnaissance pour la grâce que hicu lui faisait de lui conserver jusques a la lin la plus parfaite connaissance , il dit en regardant son crucifix qu^iltint presque toujours dans ses mains pendant son agonie : J^ oiis voulez donc, 6 mon Dieu! que je mette ii profit f'our l'éternité dans laquelle je vais entrer jusques au dernier instant de ma vie. Vers minuit il pressa le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, dans le diocèse métropolitain du(|uel I ontaincbhau se trouvait, de lui donner la héncdiction cl Tinchilgence in articulo mortis.
Le vondrotli , vers les six heures du matin, il perdit tout usa[{e de la parole , son eœur fut la dernière partie qui suceondja ; bi(*ntot après on vit ses yeux s''éteindre insensiblement; il ne paraissait plus tenir à la vie que par un léo^er souffle; aucune ajjitation violente, aucun mouvement convulsif n'^annonca son dernier soupir, il le rendit paisiblement et comme s''il se fut endormi d''un doux sommeil.... Ce fut le 20 décembre 1765 qu''il expira, a huit heures du matin ; il était âgé de trente-six ans trois mois et seize jours
Je me suis cîtendu sur les derniers momens de la vie de mon au{juste père, j''ai voulu fournir aux Français un exemple de plus de la façon dont on sait mourir dans ma famille. M. le dauphin avait vécu comme un juste, il finit de même. J\ii toujours sinjjulièrementrejjretté qu''on se fut opposé a ce que les trois enfans reçussent sa bénédiction ; on craijjnit pour nous je ne sais quoi , on nous c'ioigna de* cette couche funèbre où nous eussions puisé des exemples si imposans.
La perte de ce prince fut vivement senlie
dans tout le royaume ; sa femme lui survécul peu , nous perdîmes cette excellente mère au mois de mars 1767. La reine, accablée de douleur, Tavait précédée dans la tombe , et nous demeurâmes sans soutien. Je voudrais poursuivre sur un sujet aussi triste, mais je ne le puis; peut-être y reviendrai-je plus tard.