QUATORZIEME SOIREE
Une séance royale.
Les factieux du tiers-état se maintenaient dans leur pleine révolte. Ils voulaient absolument la vérification en commun. Le clergé , la noblesse, résistaient encore; la querelle s'*envenimait. Pendant ce temps, a Paris, grandissait dans Pombre un pouvoir usurpateur qui tendait peu k peu a s''emparer de toute Pautorite , celui des électeurs. Nous ne soupçonnions pas quels coups de foudre sortiraient de cette masse bourgeoise dont on avait, à Versailles, la faiblesse de se motjuer et de se T. I. 23
divertir aux drpons des noms presque tous bizarres de ees messieurs, que l^on opposait à ceux de la haute noblesse.
Il n''en trait dans Tesprit d''aucun de nous que le péril fût réel et surtout prochain ; aussi accueillait-on avec défiance et incrédulité tout ce qu'ion nous racontait de sinistre et de menaçant. Ceux qui jugent aujourd''hui après la catastrophe se placent sous un faux point de vue. 11 faudrait, pour nous excuser, se figurer placé dans la société intime de la reine , contempler, d^in côté, une monarchie de quatorze siècles d''existence, un ^gouvernement établi, rhabitade du corftmaiïdemént ici, ^t Ik étoile de Pobéissance ; \oïrrne7.-y une administration soumise, ui>e armée qu'ion d^oyaû dévouée , des places fortes, dft«< fett^îénaux , des Hô^lr^ aux mains de Tautorité , l'i^ norance "d*^ dangers, la confiance de î^Uat ion; eï'^e I''m1ti^ coté, ^ne poignée de <^ons pirateurs sans fortune, sans r(îj>\ttalion, f^arts vonsistànce, des avocats, des rtlédecins, ùti prinde du sang, fpu'hjues nobles dégénérés , ramas hétf^'ogènc , union indige^tfe, rX à laffitelle rien de îiolide,
de puissant, d énergique , ne pouvait être attribue.
Telles étaient les positions respectives ; étaitil possible que nous , investis de la première, pussions appréhender Tattaque de ceux de la seconde , lorsque surtout nous avions la certitude du bon appui que nous prêterait le ParlementP Non , sans doute , il ne nous était pas donné de deviner Tabsurde, de ne voir en nous que nullité , et en eux que puissance ; nous crûmes toujours qu'ail suffirait d\m souffle pour tout anéantir, et jusques au jour de la prise de la Bastille, cette erreur dura; elle nous perdit, et la France avec nous.
La querelle^ ai-je dit, se perpétuait entro les ordres. Un malheur particulier frappait la famille royale. Le roi perdait monsieui* le dauphin. On se flatta qu''une telle infortvme inspirerait de la pitié , il n'en fut rien ; on se montra peu touché de cette mort funeste , et la cabale continua avec son audace ordinaire a conspirer.
Nous arrachâmes le roi à Versailles. On le
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conduisit à Marly, où nous rcspiiâmes, parce que nous étions entre nous : la on appela les vrais amis de la couronne , ceux sur qiii on pouvait compter. Le premier qui ré|K)ndit à Tappel fut le jnaréclial de Broglie, vieillard intrépide au cœur chaud» à la tête fix)ide, qui détestait les avocats , les parleurs et toute la séquelle encyclopédiste. Il déroula ses plans : nous ne doutâmes pas que le succès ne les couronnât.
Cependant le baron de Brcteuil travaillait de son coté : il voulait comprimer le mauvais vouloir du tiers, et il lut au roi, la reine présente, un projet qui fut approuvé : t'hélait celui du lit de justice, qui eut lieu le 23 juin et qu^on connaît sous la qualification déjjuisée de séance royale, (Certes , nous étions tellement en dehors des id(!(\s du moment , que nous eûmes de la peine a admettre Pimmensite des concessions faites par le roi ; il ne put entrer dans notre penscie que les Etals-Gén(îraux ne s'*en contentassent pas : nous les voyions déjà tombant à jrcnoux devant la bonté paternelle du jnonar(|ue , et comme
marque de gratitude dégageant les finances de leur embarras momentané.
L''œuvre du baron de Breteuil méditée et approuvée, il fut convenu ijue le roi la déclarerait comme étiint le propre fruit de son travail , afin que les autres ministres et surtout le Genevois ne s'en formalisassent point. On connaissait la superbe pointilleuse de son amour-propre et de son orgueil; le roi, en conséquence, prit la peine de transcrire de sa propre main le détail des concessions qu'il faisait a la nation. C'était une forme nouvelle de gouvernement , un abandon des anciennes lois du royaume ; mais enfin comme la chose avait lieu au nom du souverain , le principe de la plénitude de sa puissance était sauvé.
11 me revint qu''a mesure que mon frère lisait ce projet au conseil assemblé, M. Necker lour II tour pâlissait, rougissait, se mordait les lèvres et se montrait tellement Iiors de lui, <]u''il ne lui restait pas assez de présence d''esprit pour dissimuler son déj)it et son inquiétude. 11 voyait bien qu'on le jouait, mais ce n\'lait pas la Tobjet principal de son mé-
conlcnlcment; un iiiotit plus indijjne le causait. c''était que, par cette soile de charte de réformation, le roi nécessairement se rendait plus populaire que son ministre.
M. Necker, ne sachant ce qu''il faisait , osa critiquer, voulut éluder, demander des éclaircissemens, enfin en fit tant que sa colère et son embarras éclatèrent dans leur honteuse nudité : on le laissa dire, et le conseil, par acclamation , remercia Sa Majesté de la grandeur du sacrifice.
Un profond secret fut ordonné ; aucun ne Tenfrcignit : le Genevois pas plus que les autres , car il en avait besoin pour bien conduire le coup de théâtre qu''il préparait. Plusieurs de mes amis voulaient que je ne suivisse pas le roi a la séance annoncée, s''appuyant sur ce que par mon absence je protesterais contre un pareil abandon des droits royaux. Je répondis que , bien loin de blâmer Sa Majesté , j''admirais tout ce que lui imposait Tamour qu**!! portait à son peuple; d''ailleurs, ajoulais-je, on mr menace tant, (jue je veux prouver aux assassins mou mépris. La reine,
a laquelle on donna le même conseil, répondit : Je suivrai le roi ^ dut-on me inctire en pibees!,..
Enfin ce grand jour arriva ; ce jour dont on espérait tant et dont les résultats furent vains. Le ciel, en forme de présage, était couvert de nuées épaisses; la pluie larda peu a tomber une foule nombreuse n'*en occupait pas moins tout Tespace que le cortège devait parcourir. On avait pris contre elle , et par prudence , de hautes mesures en dehors de la volonté du roi : la maison militaire , qui n'hélait pas de service , demeura consignée , prêle a monter a cheval en cas de besoin. Les Suisses, les Gardes-Françaises avaient aussi leur marche tracée ; enfin , des nobles zélés firent dès ce moment , dans Tintérieur du château , une sorte de service bénévole.
La foule , a notre passage , se montra froide et silencieuse ; on ne m^idressa, néanmoins, aucun outrage personnel, niais je souffrais de ne pas voir dans le cortège M. Necker ce malheureux osa en cette circonstance solennelle se séparer de son roi cl refuser de Tac
compan^ner. Sa persistance dans cette conduite nous plonjjea dans la consternation : on crai- {ynit que le peuple^ irrité de son absence, ne s''en prît a nos fidèles serviteurs, et plus encore que ceci ne fut pris comme une opposition tacite à ce que faisait le roi. Hélas! nos pressentimens ne se réalisèrent que trop, et le manéfje de cet ingérât parvenu frappa d''un coup mortel la générosité du roi mon frère.
Nous éprouvâmes encore une autre surprise : le duc dH^rléans , au lieu de suivre Sa Majesté, s''en alla directement aux Menus (lieu oïl se tenaient les Etats-Généraux), prendre place avec les autres députés : ceci lui valut des applaudissemens sans fin, qui enflèrent son audace et lui dictèrent la règle qu*'il aurait désormais à tenir. Son fils, le duc de Chartres , fit ce que lui aurait du faiie : il entra dans le cabinet du roi , qui lui demanda oii était son père.
— Je le croyais ici... répondit-il en balbutiant.
M. de Cossé, qui se trouvait auprès de
DE s. M. CHARLES X. 361
nous , prenant la parole , dit avec un sangfroid malicieux pour lequel je Paurais embrasse :
— Je viens de rencontrer, se dirig^eant vers rassemblée, Monseigneur le duc d*'Orléans en la compagnie de M. de Saint-Hurugues et du révérend père capucin Chabot...
Cette plaisanterie excita une gaîté que put à peine retenir la présence du roi : une liaison avec ces messieurs et le premier prince du sang était si ridicule, tellement folle, qu'il fallait s''en moquer ou en rougir. Le duc de Chartres, qui ne manquait pas d''esprit, prit ce dernier parti : il me fit pitié , non que je visse avec plaisir la fausse route dans laquelle il s^engageait; mais pouvait-il faire autrement, entraîné par Texemple et la volonté de son père? Il a depuis bien réparé ses erreurs, et je me plairai a rendre témoignage de ses nobles sentimens, lorsque j''arrivcrai à cette partie de mon récit **.
* II paraît que cette partie des Souvenirs de Son Altesse Royale date de 1804 ou 1805»
362 SOIRKES
Nous Irouvàinos on arrivaiil le liors-clal en mauvaise clisposilion et en redoublement d'humeur hostile envers la cour, par un malentendu cruel dont , certes , aucun de nous n''ctait coupable et dont on nous chargea tous en masse, par fidélité pour ce principe injuste (jui veut qu''on charge toujours le maître des sottises de ses lacjuais : une porte fermée, et ouverte trop tard, avait laissé les députés de cet ordre exposés à la pluie pendant quelques minutes; on répara cet oubli, ce tort, cette faute, ce crime enfin, puisqu''on le veut, aussitôt qu''on le put; et néanmoins, les cœurs aigris se maintinrent dans leur bouderie . Tamour- propre blessé ne pardonne jamais.
( Jn nous reçut avec un morne silence ; Tappel aux applaudissemens unanimes, provoqués par des gentilshommes royalistes, fut étouffé par des Paix Lil outrageans. On se calma enfin; mais des murmures, des chuchotLemens, laissèrent connaître combien tous étaient enhardis dans leur résistance par la non présence du Genevois.
Le Roi se leva pour parler... et, contre
l''antique usage suivi depuis des siècles, le tiers-ordre ne se mit pas à genoux : j''en fus indigné ; c''était de ma part une faiblesse : je Tcxcuse par la haute vénération que je portais à la royauté. Mon cœur de sujet et de frère ne pouvait voir tranquillement cette insulte nouvelle faite à la majesté du trône. Un sourire sardonique contracta les lèvres du duc d'*Orléans.
Je ne rapporterai pas le discours du roi; on peut le lire dans tous les ouvrages du temps : les concessions qui en furent le résumé , accordaient a la nation tous les avantages dont elle l'ouvait souhaiter la jouissance :
«. Aucun impôt désormais ne serait pro- « longé ou levé sans le consentement de la (c nation;
c( Ceux existans ou a créer devaient être « consentis de nouveau 'a cliaque réunion des u Etats-Généraux;
« Le roi, en cas de guerre ou de danger (c national, se réservait de pouvoir créer juste qu^a cent millions d'oniprunl;
u Le roi sVnnajyeait à obtenir des deux: « premiers ordres leur renonciation a tout a privilège pécuniaire ;
« Abolition des lettres de cachet;
c( Respect a toute propriété ;
« L''exemption des charges personnelles, u changées en contributions pécuniaires au « profit de TEtat ;
(( Liberté de la presse ;
ce Etablissement, dans tout le royaume, des u états provinciaux, dont deux dixièmes des a membres seraient pris dans le clergé , trois « dans la noblesse et cinq dans le tiers ;
u Entrée du domaine de la couronne dans u la solution de TEtat;
u Abolition des douanes intérieures;
c( La galxîlle améliorée ;
u Les aides et les fermes soumises Ii la <( surveillance des Etats- Généraux ;
(( L^idniission , sans distinction de rang , a u tous emplois, charges, etc.;
ce Reforme entière dans la justice , clans les a lois, dans la magistrature;
a Abolition entière et perpétuelle de la « corvée, du droit de main-morte;
c< Réforme dans la milice;
a Révision de l'ordonnance des chasses. »
Un article portait expressément :
« Le roi veut que les lois au il aura fait ce promulguer pendant la tenue, d'après Vavis a ou suivant le vœu des Etats - Généraux , a n éprouvent, pour leur enregistrement ou (( leur exécution , aucun retardement ou obsc( tacle. ))
CY^tait imposer silence aux Parlemens déjà menacés dans le fait même de leur insistance comme corps politique.
A mesure que Ton avançait dans la lecture de ces concessions inespérées , jY^xaminais attentivement rassemblée, espérant la voir se lever par enthousiasme et exprimer au roi son bonheur, au moyen de ses acclamations fanatiques ; je fus étrangement trompé : on se tut ou on osa murmurer. . . Des murniuii s ! . . .
et le roi immolait sa j^^randciir et les privilèges
de son clergé et de sa noblesse! ,1e fus
trappe de consternation , et pour la première fois , mon regard inquiet et méditatif osa interroger Tavenir.
Le roi finit en ordonnant aux trois ordres de se séparer et de se rendre chacun dans sa chambre respective , où il serait libre de délibérer. Le cardinal de la Rochefoucauld, à la tète du clergé, moins quelques curés rebelles, donna le signal de Tobéissance. Le premier ordre gagna ses bureaux. Le duc de Luxembourg et Tordre de la noblesse se rendirent dans le leur ; mais le tiers , pour qui on venait de faire construire une très jolie salle , chose à laquelle on aurait du penser il y a bien long-temps, demeura immobile a !a place qui n'^était plus la sienne et dont il s'emparait par usurpation.
En accompagnant le roi, jVlais tout occupé de ce qui allait s'*en suivre ; j'^aurais voulu pouvoir demeurer en arrière. Il y avait la le chevalier de Parny, mon premier page, à qui je dis en passant de rester la et de larder peu
]\ me donner la nouvelle siire de la détermination que prendraient ces messieurs. Le cortég^e était a trente pas en dehors des Menus, lorsque Parny accourut — Monseigneur, dit-il, ces... restent...
— Tais-toi, malheureux!... m*'écriai-je; veux-tu faire manquer de respect au Roi?...
Le roi , se tournant de mon côté :
— Qu''est-ce?... demanda-t-il.
— Sire , ce sont ces messieurs, qui se trouvent si bien dans la g^rande salle , qu'ail ne leur convient pas d''en sortir.
— (?est impossible , dit Monsieur.
— Cest vrai , rcpartis-je.
— Dans ce cas, dit le roi , puisque le lieu
plail tant a ces messieurs qu'ion les y
laisse
On obéit au roi , et la couronne demeura avec eux.
Nul n*'avait prévu cet excès d''insofeuce : le propos de Monsieur le prouve; cependant, dès qu''il fui connu , chacun s''allendil à un
déploiement de forces tout naturel ; car c^ëtait là le cas de monter à cheval : le roi n\' songea pas; il avait hâte de rentrer et de changer de linge. 11 en prit a son aise; on ne put le voir ; il ne dicta aucun ordre : on s'arrêta donc après la menace. Ce fut alors que cet excellent de Dreux-Brezé , entraîné par un zèle digne d''éloge, et véritablement le seul qui, ce jour-là, ait fait son devoir, prit sur lui de s''avanccr au milieu de la salle, et, s''adressant aux députés, leur rappela les recens et très exprès commandemcns du roi.
Nul n''ignore la réplique audacieuse et arrogamment criminelle qui lui fut faite : je ne me sens pas la force de la transcrire, car elle ne fut pas punie, mon frère ayant, de fait, abdiqué dès ce moment. Quoi qu'ail en soit, le tiers se maintint en permanence et continua à se qualifier d'' Assemblée nationale , c'est-à-dire, quV'lle seule représentait la nation.
Au château , on ne savait plus où l'on en était, ce qu^il y avait à faire, de quel coté tourner. Dès \v matin, on avait décidé qu'yen
DE S. M. CHARLBLS X. 369
cas de résistance on se ferait obéir ; puis , lorsque le roi se fiit laisse manquer, quand on vit tant de conseils , de résolutions , de mesures inutiles, on n''osait ni parler ni se regarder. Tout a coup , un bruit se fait entendre ; il grossit, il roule sous les voûtes dont les échos augmentent son éclat: qu''est-ceP... et on se trouble,..
C^était Tordre de la noblesse qui désirait me voir et me remercier de ma sympathie pour lui; ce fut un beau moment pour moi, le plus beau de ma vie , la dernière joie que j'^ai goûtée sans amertume. Son président , M. le duc de Luxembourg, porta la parole : j 'y répondis avec effusion ; j''étais enchanté. On jura de défendre jusqu^à la mort les droits de la royauté, on me conjura de me conserver chef de la noblesse : jY^tais enivré.
Quelqu^n alors se rappela que, inèm(î après le roi, je nV^tais que la seconde tête : Monsieur passait avant moi. Monsieur, on Pavait oublié ; on en eut une sorte de confusion; il fallut réparer celte faute, dont moimême je fus peiné au dernier point. On s<' T. 1. 24
rendit chez Monsieur, (jui, blesse crime dis- Iraclion pouilant involoiilairc el prévenu par M. de Clennonl-Tonnerrc , se hâta de sortir de son appartement. On trouva la porte fermée ; on sVn dédommagea en allant chez la reine.
Marie-Antoinette , tenant a la main MyVDAME
Royale, notre ange d^nijourd'hiri, Son Altesse
Uovale la duchesse d'Angoulème , et portant
M. le dauphin, s''avança au-devant de Tordre
de la noblesse jusqu'^au salon de jeu; elle était
admirablement parée , belle a ravir. Aimée
et enchantée, rien encore ne lui prouvait
rimpuissancc de sa position : aussi, espérant la
victoire avec de telscombattans, elle accueillit
les gentilshommes d'aune manière charmante,
elle les enchanta, les ravit, leur demanda leur
concours pour défendre , en cas de besoin , le
roi et son fils. Tombera ses pieds, baiser ses
jnains, sa robe, jurer, sur les épées tirées,
de verser a son service juscpi'a la dernière
jroutle de sang nipondirent à sa prière. Le
château retentit des cris de viwe le rvif vive la
reine! vive le dauvliin! et mon nom se mêla à
ces noms chers et sacres. Pourquoi Monsieur n''avait-il pas voulu que le sien coniplélàt cette douce réunion?...
Ah î celui qui , dans ce moment , m''aurait dit qii'un mois après je serais en fuite, hors du royaume , m'^aurait semble un prophète menteur. Quelle instabilité il y ^ dans les choses humaines ! . . .
QUINZIÈMX: SOIRÉE.
Faulds sur fautes.
Je tiens cTune personne bien instruite que M. le duc d''Orleans , surpris de ne pas voir M. Necker à la suite du roi , envoya au contrôle M. de Laclos, pour en savoir la raison. Le Genevois répondit que^ n*'approuvant pas la forme de concession royale , il n"'avait pas voulu la sanctionner par sa présence.
— Mais, monsieur, dit le messager, pensez-vous qu'eau château on vous pardonne c^t acte d^indépcndance?...
— Je m''en tourmente peu , car je vais demander mon congé.
— Le royaume est alors perdu!...
— Oh! non; M. de Galonné est prêt a rentrer il sauvera tout. ^
— Monseigneur le duc d''Orléans sera désolé : il comptait tant sur vous!...
— Dites ^ Son Altesse Sérénissimc que je ne lui manquerai pas...
Que signifiait ce propos et où en était notre cousin pour que la protection d''un tel homme lui fût si utile P Au reste, M. Necker jouait la comédie ; il ne se souciait aucunement de prendre sa retraite ; son orgueil avait besoin de voir le roi Timplorer, au lieu d^avoir à en obtenir le pardon pour sa récente escapade.
A u moment donc oii il annonçait son départ, la minorité dii clergé, celle de la noblesse, la majorité des députés du tiers , une commis- Hon prise paimi les électeurs de Paris, forçaient sa porte et le conjuraient de se conserver, sinon pour le roi , du moins pour la pa-
trie; jamais coup de théâtre ne fut mieux exécuté : il fallait voir madame Necker pleurant sur Pinfortune de la France , qui allait perdre le grand homme.
3Iadame Tambassadrice de Suède, |iOussant des hauts cris, haranguait jusqu'à ses laquais, pour inculquer à tous la réalité de la divinité de M. Necker; et puis les amis, les compères, la physionomie triste , un crêpe au chapeau , parcourant les rues de V ersailles et celles de Paris pour y communiquer la foudroyante résolution de M. INecker.
La populace travaillée sVmeut , s'irrile , devient menaçante ; les jardins, les cours, la [)lace dWrmes s''emplissent d\me multitude dont on peut prévoir les dispositions; on jette dans ces groupes le nom de la reine et le mien, comme étant ceux des ennemis du grand homme; on nous dévoue aux poignards assassins; on va si loin , cjue le roi, instruit de ce qui se passe et résistant à mes prières et \\ celles de ma belle sœur, nous enjoint de Faire bonne mine au charlatan .car, (juel autre litre lui donner!...
La reine , toujours soumise , fait appeler 31. Necker, daigne entrer avec lui en explication, provoque le récit de ses griefs, Tëcoute, le plaint , le console d''abord ; puis , passant une éponge sur sa conduite de la séance royale , l''engage k la suivre chez le roi : croira-t-on qu'ail affecte de la répugnance , qu'ail résiste?... il veut se retirer a Técart, il est malade , le repos lui est nécessaire. La reine insiste : enfin il cède , il s''immole aux intérêts de la nation, a ceux de Sa Majesté, et va avec elle dans le cabinet de Louis XVL
On s''attcndait à ce que Taccueilduroi serait semblable à celui dont la reine n''avait pas craint de flatter le ministre; mais, par je ne sais quel mouvement de bile , le roi , tout h coup , se ressouvenant du méchant tour de M. Necker, le tance vertement, met sous ses yeux le tableau de ses jongleries, de son ingratitude , et cela avec tant de vérité et de véhémence , que voilk la reine étonnée el M. Necker confondu.
Certes, si celui-ci avait eu tant de dégoût pour les affaires, il aurait saisi la balle au
DE s. M. CHARLES X. 377
bond et se serait retiré sur-le-champ, en ayant un juste motif dans les coups de boutoirs du roi; mais Toreille de Martin apparut, pour les moins clairvoyans, sous la peau de lion. Le Genevois , atteré , se prosterne , se fait petit, prie, supplie, et termine par implorer son pardon avec des formes tellement obséquieuses que chacun en demeura stupéfait : il s''en est bien vengé depuis.
J''ignorais tout ceci, j ''espérais bonne justice de ce grand coupable, lorsqu''on vint m*'apprendre la démarche de la reine et la bourrade du roi : celle-ci , encore , passe ; mais le dénoùment m''anéantit. Je croyais quVn m''ordonnant de pardonner a M. Necker, le roi se serait réservé le soin de le punir : son succès me fit mal , et je désespérai de la suite des choses.
Le bruit du raffermissement de cet homme enchanta le peuple; rien n'égala Tiiidécence des réjouissances qui eurent lieu h Versailles et a Paris . des fêtes furent improvisées , il y eut bal , festin , illumination ; en un mot , tout constatait le passage de hi royauté aux
mains do la révolte déguisée , pour peu de jours encore, sous des formes respectueuses.
Mais le mal, si grand en apparence, devait être pire en réalité. Une fois M. Necker raffermi, son amour-propre le porta a combattre de toutes armes Tœuvre du baron de Breteuil . il tira ce secret du roi, et des lors régit si bien qu'ail détermina mon frère a regarder comme non avenue la déclaration des droits, du 23 juin, et sui'tout en faisant décider la réunion des trois ordres en une seule masse qui se diviserait en bureaux pour faciliter Texpédition du travail.
M. Necker, afin de se conserver cet im mense avantage, se hâta d''cn faire part à tous ses afKdés : bientôt on vit rarchevèque de Bordeaux, deux ou trois autres évoques et cent soixante évoques sortir une autre fois de la salle où délibérait le clergé, pour aller fraterniser avec celle du tiers; la minorité do la noblesse suivit celte voie ouverte avec tant d^^stuce : (juarante- quatre gentilsLommes , dont j'ai oui^lii; les noms (M. le duc d^Orléans en lètc), se séparèrent de leur ordie; on les
reçut avec des transports fallacieux , on exalta leur patriotisme, et tout bas on les siffla.
Le camus dit dans cette circonstance , en voyant cette défection :
— En vérité, si jY'tais noble, je ne me ferais roturier que le plus tard possible...
M. le duc d^Orléans , cpii entendit le propos, ne fit qu^n rire : il en essuya bien d'*autres...
Le succès obtenu par M. Necker jeta la consternation parmi nous tous. Nous ouvrîmes les yeux et vîmes avec efiFroi notre isolement : le prestige dont je m''avcufjlais , la confiance que je devais avoir dans Tordre de la noblesse, tout disparut a la fois; je demeurai seul, étonné, craignant pour la famille royale. Je vis madame de Polignac, duchesse depuis 1785, et ses amis . je les trouvai eu proie à la même consternation, ne sachant quel parti prendre ni surtout à quoi se résoudre, (^l n(^anmoins cédant a un vague mouvement de frayeur.
Dans une décadence pareille , il f.i liait s'en-
loiirer des lumières des politiques consommés, et je mandai le baron de Breteuil chez la duchesse, où je m''étais rendu afin d'*y gémir ensemble sur la faiblesse du roi et sur le peu de fonds qu*'il fallait faire sur lui.
M. de Breteuil, autant abattu que nous rélions et croyant voir arriver à chaque heure les factieux pour s''emparer du pouvoir, se montra timide, irrésolu, préoccupé : on eut grand''peine à lui rendre la raison , afin qu'il crût que les meurtriers notaient pas encore venus. Son énergie comprimée se remonta, si bien que je vis la minute où, retrouvant tout son courage, il allait nous réciter ces vers fameux du Cid :
Paraissez, Navarrois Mores, et Castillans! Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillant.
Nous ne lui en demandions pas tant. Prenant la parole , il déclara que , tant que le roi resterait a Versailles en présence et sous les mains de son ennemi juré M. le duc d''Orléans , et sous Tautorité de la prétendue
Assemblée nationale, tout serait en péril; qu''il était donc urgent de retirer Sa Majesté d''une atmosphère où elle ne savait comment résister aux exigences des factieux ; que pour cela, il fallait prendre une résolution extrême, fuir tout a coup à une extrémité du royaume , dans une place forte sur la frontière , et d'^où Ton pourrait communiquer avec Tétranger, soit a Metz, Strasbourg ou Lille; que la, le roi , délivré de Tobsession qui pesait sur lui , convoquerait d"'autres Etats-Généraux et sVntendrait bien avec eux a Tavantage de la nation.
Ce conseil passa a Punanimité des voix. Nous comprîmes la nécessité d''isoler le trône du joug pesant dont on le liait, et la duchesse, transportée, embrassa M. de Breteuil : j''en fis autant; je mis en lui toute ma confiance, et n^-ai jamais eu a m'en repentir.
Mais ce n''était pas le tout que d\'iccéder à cet avis, il fallait y amener le couple royal : il fut arrêté que je rappellerais chez moi soas le plus léger prétexte, et que lorsqu''il
y sérail ou commencerait par environner la reine et par obtenir crdle le retrait de sa confiance pour le Genevois. La chose sVxëcuta telle que je la conte, sauf que nous attirâmes d''abord ma belle-sœur.
Elle nous écouta, comprit Timminence du péril, et s'^enrjajjea a tout tenter pour ramener son époux a plus de sagesse.
D''une autre part, tandis que Ton travaillait ainsi dans le véritable intérêt de la royauté, Tabbé de Vermont , qui se crut menacé dans sa vie , et le duc de La 1{ocliefoucauld-Liancourt se mirent à manœuvrer en sens inverse : le premier lutta contre nous auprès de la reine; le second tenta de gagner le roi : il y réussit, et ce fut pour nous un terrible coup de foudre que la nouvelle qui nous parvint inopinément du consentement donné par le roi à la réunion complète des trois ordres.
Voici la lettre fatale (jm; mon frère adressa au cardinal de La Rocluîfoucauld et au duc de Lvuembourg :
de s. m. charles x. 383
<( Mon cousin,
« Uniquement occupé du bonheur de mon c( royaume , et désirant par-dessus tout que (t rassemblée des Etats-Généraux prenne en u considération les objets qui intéressent mon « peuple, jVngajje mon fidèle clergé (ma <( fidèle noblesse), d''après la déclaration vote lontaire du 28 de ce mois, je Pcngagc a se <c réunir sans délai aux deux autres ordres, « pour Paccomplisscment de mes \ues paterc( nelles. Ceux qui sont liés par leurs pouvoirs <c peuvent y aller sans donner leur voix , juste qu'à ce qu''ils aient de nouvelles instruc- (( tions. Ce sera une marque d^attacliement (( que le clergé (que la noblesse) me doute nera.
« Sur ce , mon cousin , je prie Dieu qu^i <( vous ait en sa sainte garde.
u Sigtic Louis. »
La noblesse, en recevant cette missive, sVn indigna , je dois le dire : elle prétendait se maintenir dans son droit et le soutenir contre tous; les plus hardis me sommèrent , ainsi
que M. le prince de Condé , de nous mettre à leur tête : nous eûmes la douleur d''étre forcés de les refuser, la volonté impérieuse du roi ne nous laissaitplus la possibilité d''agir selon notre pensée. Le roi , alarmé de cette résistance , tenta de la vaincre, et pour cela adressa un billet pressant au duc de Luxembourg : ce fut un commandement impératif. En y résistant, la noblesse se serait mise en révolte ouverte : ce n''était pas là sa pensée ; elle aima mieux consommer sa destruction que se montrer infidèle : ce fut pour elle et pour nous un moment bien douloureux.
Mais a rhcure où avait lieu cette concession déplorable , nous espérions encore ramener le roi à de meilleurs scntimcns. Le plus important de tout ce qu''il y avait à faire était de séparer Sa Majesté de Tinfluence de P Assemblée : le maréchal de Broglie approuvait le voyage momentané de la famille royale vers une place forte ; il ne doutait pas que les factieux, une fois isolés, ne se laissassent aller 'a la conviction de leur impuissance et ne rentrassent soudainement dans le devoir.
DE s. M. CHARLES X. 385
favoue que, pour ma part, j^ëtais exaspéré d'une étrange sorte ; je ne pouvais me faire a ridée que , trahi par un étranger comblé de ses bienfaits, le roi renonçait, par le fait, à ses prérogatives majeures , que déjà PAssemblée nous traînait tous à la remorque, et cela pour le meilleur avantage du premier prince du sang : il en résulta qu'aéroporté par la vivacité de mon caractère, je ne me contins pas assez, et, le 8 juillet, ayant rencontré M. Necker à la porte du Conseil, je lui exprimai mon mécontentement en style énergique; lui fit le plongeon, ne me répondit que par de profondes révérences , ce qui me procura le temps de revenir a moi. Je sentis Técole que je venais de faire et je me retirai fâché contre moi-même.