TREIZIÈME SOIRÉE
Conférence avec M. le duc d'Orléans.
En réponse a la lettre dans laquelle je me plaignais à M. de Calonnc de tout ce que des gens très instruits reprochaient a JI. le duc d^Orléans, voici ce que me dit cet homme d'Etat fidèle, ce serviteur éclairé :
« MONSEIGNECR,
u II y a long-temps (jue je suis pas à pas le u masque (sous ce cliifiFre nous désignions « notre cousin maco/i) : il a beau chan'ver de « costume, je le devine, n'importe sous quel i( déguisement. Si je n''en ai rien dit à Votre
« Altesse Royale, c''est par amour de la paix : « je ne voulais pas être accusé de semer la <c zizanie entre les divers membres de la fa- « mille royale ; mais puisque vous m'^appelez (c sur ce terrain , voici ce que je sais :
ce M. le duc d''Orléans vise à la couronne; a ses favoris, ses grugeurs le bercent de cette a fantaisie : d'*abord , il sVst flatté d^y arriver « en énervant votre Altesse Royale , en la a conduisant a la mort par la débauche. a Aujourd''liui , trompé par la fécondité de ce la reine , et surtout par Pimpuissance de a VOUS perdre , il va tenter la force ouverte ; « il n''y a pas de chimère qu'ion ne puisse lui c( donner pour vérité : il croit que les Etatsce Généraux , devenus factieux , lui donneront (( la coiu'onnc ; il se trompe : les nouveaux c( meneurs ne veulent pas plus de lui que ce des autres Bourbons ; ils ne révent que la « république , et tenteront d''y arriver.
ce II n''y a pas un homme marquant en c< France qu'on n^ait cherché à rendre orléac( niste : moi comme les autres , tout infirme c( que suis , on a lâché , dans le temps , après
ce moi les limiers ordinaires , les Ducresl, les « Laclos, les Gentils, et le reste de la tourbe ce amie ou vendue a votre cousin. J''ai nioondu (( convenablement : tout le monde fera-t-il de (( de mèmeP je crains bien que non ; car il me (c semble qu''il y a force partisans de ce nouée veau Calilina : serait-ce parce qu''on ne ce connaît pas Thomme ? dans ce cas , pauvre ce France! qu''elle est à plaindre!...
se Ouvrez les yeux au roi . qu'ail voie le ce péril. Il faut chasser du royaume , pour c( vinot ans au moins, Son Altesse Sérc'nisce sime : lui et tous les siens sont é paiement ec dangereux. Je me méfie particulièrement ee de *^^, et cela je ne sais pourquoi. Serait-ce ce d'^instinct? On le dit honnête homme , je le ce vois déjà hypocrite : que sera-ce lorsque ce Fàge aura mûri Pexpérience ? Monseig^neur, «e ne vous laissez pas aller Ii trop de manee suétudc : il y a Ta-dedans une nuée dVnncee mis, etc. »
Je ne partageai pas entièrement la manière de voir de M. de Clalonne : je n'ai pas été depuis sans ni^en rej)cntir. Je réserve pour
le prochain volume des détails qui montreront dans tout son jour ma loyauté confiante en M, le duc d'^Orlcans et le prix que plus tard jVn ai retiré.
A Tépoque dont j*'esquisse ici Phistoire , la reine me pria d''avoir mie conversation avec notre parent : ce n''ctait g^uère facile, toute intimité ayant cessé entre nous ; cependant on se rencontrait encore dans certaines occasions, rétiquctte forçant à des rapports désormais peu ag^réables.
Dans une circonstance où je ne sais quelle solennité amena chez moi Son Altesse Sérénissimc , jVn profitai pour obéir au commandement de Sa Majesté. Prenant mes précautions à l'avance, je m^étais arrangé de manière à ce que j''eusse du temps à moi, et a ce que ni fâcheux, ni indiscret, ni complaisant ne vint se jeter k travers une conversation c[ue je voulais pousser aussi loin qu''il me conviendrait de le faire.
M. le duc d''Orléans avait déjà soutenu un choc parc'il de la part de Monsieur, il s''cn (itait retin- pitoyablement; mais Monsieur
était un politique habile, un parleur consomme' , et moi je n''avais que le désir d''obli-
ger la famille royale Je laissai donc M. le
duc d'Orléans achever sa harangue obligée, qu''il ne conduisait pas a sa fin sans quelque malencontre , tant il se décontenançait facilement; puis, lorsque déjh il se préparait a prendre congé , peut-être sans attendre que je le renvoyasse , je le saisis , en feignant de rire , par une boutonnière de son habit , et ramenant, très intrigué de mon action, dans Pembrasure d''une fenêtre toute grande ouverte a cause de la chaleur de la saison .
— Parbleu! mon cousin, lui dis-jc, voila bon nombre de désœuvrés qui se promènent : je tiens a me réhabiliter dans leur esprit, et pour cela il suffira, je crois, de me montrer à eux en bonne intelligence avec Votre Altesse Sérénissime...
Cette plaisanterie troubla le cher parent , il en comprit la portée , et a son tour prenant la parole .
— Si le peuple me traite avec faveur, c'*est qu'ail croit à mon respect pour k^ roi et a mon
désir ardent de défendre sa cause sacrée...
Je vis dans ces mots une amphi))olo[;ie fla- [jrante, et y coupant court : — De rjui s\afjit-il? demandai-je , et a qui appliquez-vous, s**!! vous plait, ces mots, cause sacrre?,,.
Une roufjeur subite monta au visage de mon cousin, il aurait bien voulu ne pas s''expliquer, et il porta autour de lui les yeux avec anxiété , comme pour y chercher un secours ; mais nous étions seuls , et il fut forcé de me répondre. Alors , prenant son pui ti :
— Eh! monseigneur, toutes deux ne méritent-elles pas cette épithèteP
— Toutes deux!... dis-je; et pour<juoi , monsieur, séparer le roi de la nation?... La nation, le roi, n''est-ce pas la même chose?... Il n''y a qu\ui roi, (|u''un peuple, et tout cela est uni ensemble , de manière a ne faire qu'Hun et à ne pouvoir être séparé : vouloir le tenter, c'*est se montrer peu ami de la famille royahî...
— Son Altesse Royale me reprocherait-elle d\ivoir la sotte prcHcnlion de tirer sur moi-
même ? car enfin , moi aussi je suis un Bourbon.
— Oui, monsieur, vous Têtes! repartis- je vivement. Pourquoi semblez-vous parfois ou Poublier ou vous en soucier si peu? Il n'^cst pas que vous ne sachiez à fond les griefs qu'ion vous impute : les mcritez-vous? non, sans doute. Eh bien! à votre place, je ne serais tranquille qu''après ma justification solennellement établie.
— Il est certain qu'ion m''a calomnie et qu'ion me calomnie encore : c'*est un système de dénigrement employé contre moi des ma jeunesse. On veut me perdre dans Pesprit du roi , et Ton y parviendra.
— Eh bien l repartis-je vivement , vous êtes dans Terreur : le roi ne vous hait pas, non plus que nous.
— Ah ! monseigneur!... et pourtant, vois-je chez moi les officiers de Votre Altesse Rovale et puis-je à ma fantaisie aller i asser ma soin^ chez madame de Polignac?
— Je suis charm(î , monsieur, répondis-je.
de cette observation ; je vais y répliquer (.rune façon victorieuse ; mes fidèles évitent de vous rendre leurs devoirs , non a cause de Votre Altesse Sérénissime, mais en raison des personnes qui vous entourent : la plupart, je suis fâché de vous le dire, jouissent de peu de considération, et on craindrait, en les rencontrant la , d''en être salué ailleurs
Ici le feu intérieur remonta sur les joues bourjjeonnées du prince , il fit un mouvement de surprise ; je feignis de ne pas le voir, et poursuivis :
— Quant aux Polignacs, est -il possible que des personnes indignement traitées dans des pamphlets sortis de chez vous gardent assez de mesure et de sang-froid pour désirer de vivre en intimité avec celui que, à tort du reste, Ton accuse de solder ces infamies?...
Je m''allendais ici à une nouvelle explosion , je Taurais excusée , elle m''eùt paru légitime ; je fus trompé dans mon attente. Le duc sr njaintint impassible : cela me fit mal.
— La reine sent péniblement Todieux de
ces inculpalions que vos amis colportent et propagent : le fait est patent. Ne trouvez donc pas mauvaise la conduite que Ton tient a votre égard.
— Eh! monseigneur, dit enfin le duc^ qui, selon moi , m''avait trop long - temps laissé parler, sil ne s^agit que de récriminer, je suis en fonds : que ne dit-on contre moi au château? de quelles couleurs ne m''enlumine-t-on pas làP Je vous le demande, j''ose adresser un af)pelàvotre franchise bien connue.
— Et elle ne vous fera pas faute, repartis-je : on ne vous épargne pas ; mais , faites-y bien attention, c''est un rendu pour un prèle.
— On est injuste envers moi; je l'atteste , je suis rempli de respect et de dévoùment pour la famille royale , pour vous , monseigneur , en particulier , et ce en raison de l'honneur que vous daignez me faire (le mariage arrêté entre mon fils d'Angoulème et Mademoiselle , fille de M. le duc d'Orléans).
— Eh bien! dis-je , si cela est, pourquoi se refuser h en donner la preuve? Chassez du
Palais-Royal cette tourbe qui vous compromet , les Mirabeau, lesSainte-Hurugues, lesLameth, et au-dessous d'yeux, les Robespierre, Pétion, Danton , Marat , Brissot , Louvet , et tous ces hurleurs, clabaudeurs, ameuteurs qui souillent quiconque les fréquente. Abandonnez une minorité factieuse, et franchement rangez»vous oii vous devez être , du coté du roi.
— Je ne demande pas mieux , et il hésita... — Mais qui me répondra que Ton ne cherche pas à me nuire en me séparant de mes amis P.. .
Le regard que je lui lançai a ce propos confondit le duc : il baissa les yeux.
— Je suis bien malheureux!... dit-il.
— Malheureux!... je le souhaite : ce serait heureux pour vous ! . . .
11 ne me demanda pas Tcxplication de ces mots , il ne les comprenait que trop bien. Je [>oursuivis
— Monsieur, il faut une cxphcation positive , prompte , sans é(juivo(juc
— Je suis tout au roi , mais je ne peux perdre Tavanlage de ma position...
— Adieu donc, M. le duc d^Orieans
dis-je.
Je m''éloignai , il me salua et sortit. Je ne me rappelle pas lui avoir parlé depuis ce moment. Je rendis compte de tout cela à la reine et au baron de Brcteuil : nous vîmes cp^il était impossible de rien espérer de lui , que toute réconciliation de ce côté serait une tromperie : on parla d''agir avec vijjueur. ]\Iais bientôt les événemens marchèrent avec tant de rapidité que nous ne fûmes plus maîtres de les diri^fcr.