Soirées de Walter Scott à Paris
Je suis bien vieux; si je ne fais pasatijonr=: d'hui mon article nécrologique, personne ne s'en chargera demain : car moi, qui connais tout le monde, je ne suis connu de personne.
Je naquis en 17ZI0 ; je serais fort en peine de dire le mois, le jour et l'heure, vu que le maudit registre où un sacristain, lunettes sur le nez,
âvail; pris acte de ma naissance, servit pendant la révolution à faire des cartouches et causa la mort de plus d'un pauvre diable. C'est au moins fort désagréable de ne pas savoir au juste son âge, et j'ai donc raison d'en vouloir à l'église. Elle avait bien affaire des actes de l'état civil ! passe pour les baptêmes et les confirmations î
Ma famille était archi-noble. D'Hozier n'a pas composé ma généalogie, mais j'ai fantaisie de chercher mes ancêtres dans la Bible. Sans aller si loin , je me souviens d'avoir découvert , dans les Chroniques de Saint-Denis, que le chef des Pastoureaux, en iîi5o, s'appelait comme moi ; enfin, je descends en droite ligne par les femmes de Louis Jacob , de l'ordre des Carmes , aumô= nier de S. M. Louis XIY. Je suis le dernier rejeton de cette antique famille.
Mon père avait dérogé , il se mêlait de commerce , à l'instar de M. de Voltaire , que j'ai vu trois fois de son vivant; la première dans son grand costume de gentilhomme de la chambre du roi; la seconde en robe de matin, jaune, avec des ramages verts , et la troisième en habit noir, avec des boutons d'acier. Voilà des sou= venirs qui font époque.
Mon père, dis-je, gros marchand de draps
SUR MONSIEUR JACOB, n
de la rue des Juifs, me laissa , au lieu d'éduca=tion, une belle fortune, la fille de sa nièce et une vieille maison, qui m'a donné goût auxan= t.iquités. Je me fis une éducation à ma manière , j'augmentai ma fortune,jeprispour gouvernante la fille de la nièce de mon père , et j'habitai la maison ; partant pas de maîtres , pas d'amis, pas de domestiques, pas de locataires. Je me trouve bien depuis soixante ans de ce régime d'éo^oïsme.
Et pourtant, j'ai vu la Pompadour , j'ai vu la Dubarry, j'ai vu Louis XYI, j'ai vu Robc.s=. pierre, j'ai vu Bonaparte î A peine me suis-je ressenti de tous ces changements politiques j et le temps présent ne m'est pas meilleur que le temps passé, j^uisque tout se paie plus cher qu'autrefois. Du reste, je ne sais quel est le ministre actuel des finances ou le confesseur du roi j je n'ai pas besoin de le savoir.
Je suis comme le rat retiré du monde \ j'ai bon feu, bonne table, bon lit; on serait content à moins. J'ai passé ma vie à m'instruire. Certes, la mort venue, ces belles connaissances ne me sauveront pas de la pourriture et des vers; mais en attendant, je m'en trouve bien, et n'en veux pour moi pas davantage; à quatre-vingtneuf- ans, on n'a pas de temps à perdre.
J'ai rassemblé une bibliothèque choisie de trente mille volumes, dont je dresse moi-même le catalogue, avec des notes et observations. J'espère le finir , pour peu que je devienne centenaire. Mes livres, tous reliés en maroquin et dorés sur tranche, sont rangés par ordre de date, depuis l'origine de l'imprimerie. Je ne comprends ni le grec, ni le latin, ni l'arabe, mais je possède des ouvrages arabes, latins et grecs. C'est un petit sacrifice à la vanité. Ainsi, j'ai acheté au poids de l'or un exemplaire du Spéculum salulis , imprimé sur bois en 142O;, par Laurent Coster, bourgeois de Harlem. J'é= prouve une sorte d'orgueil à me dire : « Voilà peut-être le premier livre qui ait été imprimé ! » La science bibliographique est isn peu celle des ignorants.
Pourtant mon esprit s'est rencontré apteàune étude qui fut long-temps abandonnée aux Béné= dictins , je veux parler de la langue du moyen âge, dont je fais mes délices. Je m'y suis accli= maté au point que souvent je croirais volon= tiers être né avec elle. Est-ce caprice? je ne le pense pas , car avant de se plaire à cette langue morte et comme enfouie dans de gothiques ma= nuscrits , il faut apprendre à lire une écriture