‹ Soirées de Walter Scott à Paris (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · LES MORTS CORDELIERS · texte numérisé non relu

LES MORTS CORDELIERS

Cesmoing le comte te Catpç ^ui 0e feit moine après 0a mott.

Clément Marot, IP Epistre du Co^ -à-l'^sné.

ÎÔUP0 en Ijabit De cornelier :fiuBt enterré 0Ottb? ce pilier.

Clément Marot, Epitaphe cVOrUs , le More du toi.

Albert Pio , comte de Carpi , d'une ancienne famille d'Italie que les généalogistes faisaient remonter jusqu'à Constantin , joua , dans le commencement du xyi^ siècle , un rôle brillant^ qui se termina d'une façon malheureuse. Après avoir été pendant long-temps ambassadeur des empereurs Maximilien et Charles-Quint auprès du Saint-Siège , il fut mis en prison lors de la prise de Rome en 1527, et n'en sortit qu'à

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fj^rand'peinc, sans toutefois se décharger entièrement de l'accusation qu'on lui faisait d'entre» tenir de secrètes intellijjences avec les Français. Sa correspondance manuscrite avec François I^^'', existe à la bibliothèque royale; c'est de respion=> nafje en grand. La confiscation de ses biens, qui étaient considérables, lui sauva la vie, et le premier usage qu'il fit de sa mise en liberté fut une sage retraite à la cour de France.

Le roi François ler, qui avait de la géné= rosité dans le caractère , sinon cette hau= tesse d'ame dont certains historiens lui font honneur, accueillit le comte de Carpi avec les égarc^idus à sa naissance , à sa mauvaise fortune et à son mérite distingué; mais il laissa souvent paraître devant lui le mépris que lui inspirait les traîtres dont il se servait. Ce pauvre comte , accablé du souvenir de sa prospérité passée , chagriné de sa position équivoque qu'il ne pré= voyait pas devoir finir, se jeta dans la dévotion faute de mieux. Il avait déjà écrit et publié de p-ros livres latins contreLuther et contre Erasme. La mort de son fils , arrivée au moment où ce jeune homme venaitle rejoindre à Paris, acheva de l'attacher aux pratiques pieuses qui , comme

toute espèce de préoccupation , ne laissent pas à l'ame le temps de se replier sur elle-même.

Cependant les austérités monacales de frère Carpi y ainsi que les courtisans avaient cou=« tume de l'appeler , fournissaient déjà des textes aux railleurs de langue, de plume et de crayon. Le roi , nonobstant le zèle religieux dont il fai= sait parade à tout venant, se permit ces vers, qui passèrent de bouche en bouche, comme si c'eût été merveille qu'une épigramme contre un pauvre chrétien !

Ou m'a conté qu'ayant remord ,

Le vieux diable se fit ermite ; ^

Donc le diable Albert qui Timite ,

Tant le péché son cœur remord ,

Se rendra moine avant sa mort.

C'est-à-dire , je pense , que le diable Albert fi= nira comme il a commencé. Néanmoins la pro= phétie ne se serait pas réalisée , si Ortis , More du roi , qualification qui équivaut à celle de fou, n'avait fait des siennes pour forcer M. de Carpi à s'éncapuchonner , quoi qu'il en eût.

Cet Ortis, dont Marota composé l'épitaphe, était d'origine africaine : envoyé fort jeune à François P'' qui le prir. à son service à cause de

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]a vivacité de son esprit , il fit de {>rands progrès à l'école bouffonne de Triboulet , lequel étant mort d'une indigestion de cotiguac d'Orléans, lui laissa en survivance son bonnet de fou et sa nriarotte ornée de grelots dorés. L'ambition est la vertu des grandes âmes et le vice des petits j Ortis , tout More qu'il était , se laissait pren= dre à cet appât , et le désir de plaire au roi son maître, moins encore que l'espoir des récom= penses , l'excitait à s'ingénier pour trouver tous les jours de nouveaux sujets de saillies. C'est cbose difficile que de donner à rire bon gré mal gréj sur ce point n'est pas fou qui veut.

i< Sire , dit un jour Ortis à François I^r au sortir de la messe , où le comte de Carpi avait communié bien exemplairement, le cafard que vous avez déclaré moine en rimes moult genti= ment attournées le sera, dominicain , augustin ou cordelier, sinon je le veux être en sa place.

— » Ce n'est la prime fois, repartit Fra nçois I^r ^ que j'ai tiré des horoscopes véridiques; ainsi à mon général des finances , Semblançay , avais-je prédit qu'il mourrait en haut lieu : il a été pendu , le pauvre vieux que j'appelais mon père! Quant à toi , je m'imagine que tu te feras saint in extremis

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— » S'il plaît à votre majesté , il en arrivera de telle sorte ; mais je m'attache à mon dire : messire Albert obéira à votre pronostication , et cette fois la folie aura raison. Avant quinze jours je vous l'amène noir, gris ou blanc; j'en jure l'ame de Triboulet , mon précepteur!

— » Fais ce que tu voudras , sans toucher à l'honneur des choses saintes , et sans irrévérence à l'égard de M. de Carpi ; il est mon hôte , et je lui dois secours et protection. En tel cas, je te livrerais à mes pages, qui te pendraient par les oreilles , comme ils firent jadis devers Blois à Triboulet , fou à haute game , comme dit cet autre fou de Rabelais. »

Ortis ,sans tenir compte de ta menace, inventa mille ruses et folâtreries pour engager Albert PIo à s'enrôler moine, ne fût-ce que le temps d'avertir Sa Majesté. Il lui promettait des in=dulgences à tas au nom de sainte Alivergeot qui n'est pas dans l'almanach ; il le priait d'une mascarade ou bien d'une moralité : rien ne fai= sait, Albert ne répondait pas seulement à ses sornettes, ou bien lui récitait les sept psaumes de la pénitence.

Une fois Ortis remplit de cendre le chaperon emplumé du comte en présence du roi, qui,

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cl'a[)rès le conseil du fou , lui ordonnant de se couvrir, le vit, non sans rire à part, tout gris de poussière. «Sire, s'écria Ortis, il ne manque à monseigneur qu'un sac pour être semblable au prophète Jonas pleurant ses fautes j un cloître pour lui vaudra le ventre de la baleine. » Le ro^ cependant pour l'exemple fit battre de verges l'insolent bouffon , recommandant tout bas qu'on le ménageât.

Cette punition , au lieu de corriger le More endiablé , sembla , au contraire , redoubler son acharnement contre le comte, qui était venu supplier le roi de lui donner une ambassade à Rome , j'ignore pourquoi ; Ortis écrivit derrière une image de saint François en costume de cor= délier ce mauvais quatrain , dont François I<î>' n'eut pas le courage de châtier l'auteur :

Ce cagot, hom ne de bien , Dont pas un ne se soucie , Qui cilices porte bien , Envoyez-le en Cilicie 1

Ce n'est pas tout,- Ortis osa dire au roi qui eLait bien embarrassé de refuser l'ambassade sollicitée : « Sire , que ne lui baillez-vous h; moine? » ce qui signifiait alors : que ne le faites-

VOUS pendre ? Cette équivoque, qui rappela ré= pij^ramme du roi, éleva une risée générale au milieu de laquelle partit Albert sans demander son reste, et se signant, par forme de consolation. Rentré dans son logis, il fut pris d'un étourdis= sèment, de nausées violentes et d'une grosse v fièvre ; ce pourquoi s'étant couché , il ne se releva plus depuis lors.

C'était une sorte de jieste qui faisait à cette époque de si grands ravages à Paris , que chaque jour le nombre des morts était de trente à qua= rante. Cette épidémie , causée par les amas de boues et d'immondices , dont l'air était infecté , se répandait surtout dans les quartiers populeux et dans les couvents- ce fut , dit-on, un père confesseur qui la commimiqua à son pénitent Albert Pio : le premier guérit , l'autre mourut. Avant que l'on connût à la cour la nature de la maladie du comte, le roi chargea son pre= m ier médecin , le docteur Akakia, de lui donner des soins , ainsi qu'il l'avait fait souvent à ré= gard de Ma rot et de plusieurs autres favoris de sa majesté ; m.ais le More avait déjà pris les devants, crainte de perdre si belle occasion d'en venir à ses fins.

Orlis, sachant de bonne part que le mori=.

bond n'avait plus la tête trop saine, s'affubla de l'habit gris de cordelier , sans oublier le missel et le rosaire , et rabattant sur son visage olivâtre un ample capuchon avec des trous à l'endroit des yeux à la manière des pénitents , il se rendit à la demeure d'Albert Pio, qui était déjà bien mal ; il ne remarqua pas en en= trant dans la maison les croix, images et reli= ques que l'on avait exposées sur l'escalier et dans l'appartement solitaire du malade, qui était resté seul avec une vieille femme , la nourrice de son fils.

« Un prêtre! murmurait-il de temps en temps d'une voix que sa langue épaissie rendait inin= telligible ; on n'a donc point mandé le révé= rend père Semidieu? D'où vient qu'il tarde tant? Elisabeth, vois, je te prie, à cela; j'ai deux péchés mortels qui redoublent mon mal.

— » Mon bon seigneur, le père Semidieu qui se trouve dangereusement malade, est peut-être mort à cette heure ; il a promis de faire venir quelque autre ; ayez patience , les souffrances du corps veulent moins attendre que celles de l'ame. »

Ortis parut tout à coup à la porte , car nul valet n'était là pour l'annoncer : tous avaient

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fui la contagion. A l'aspect d'un habit religieux, Albert Pio sentit ses forces renaître , sa fièvre s'éteindre et ses douleurs se calmer.

(( Venez, s'écria-t-il les larmes aux yeux , j'ai besoin de ceindre mes reins pour le dernier voyajje; apportez-vous le linge et l'huile? Eli= sabeth , fais que nous ne soyons troublés par aucun ; c'est affaire de salut éternel. »

Lorsqu'ils furent seuls, le comte de Carpi avait si peur de mourir déconfès , et partant damné comme une serpe (expression du temps), qu'il commença à débiter la kirielle de ses fau= tes , sans que le More , mal préparé à cette audition, eût loisir de l'arrêter. Tandis que l'autre s'accusait de son mieux , il pensa en lui-même au tort qu'il faisait à l'Eglise en en= tendant une confession , lui qui était à peine baptisé, et il sentit comme un remords.

« Mon père, ajouta le pestiféré quand il eut vidé le sac de sa conscience, tout grand pé= cheur que je suis, j'ai belle envie d'aller en paradis, et j'ai moins confiance en mes bonnes œuvres , aumônes et prières , qu'en votre abso= lution très sainte, y comprise la pénitence ; s'a= girait-il d'aller en pèlerinage avec le bourdon CL les coquilles à Notre-Da me-de-Lorette !

— » A d'autres, répondit le hax moine, ce serait médiocre pénitence, vu qu'en route les pèlerins boivent d'autant , mangent de même , et le reste encore. Avez-vous persévérance à ré= preuve et vif amour du sort des anges qui sont

au ciel?

— » Ah ! mon père très charitable , si j'étais roi ou pape, je donnerais ma couronne pour impétrer semblable bonheur ! Bien mieux , je m'accoutrerais à la mode de saint Louis , qui , proche de la mort , se vêtit d'un cilice et se coucha sur la cendre

— » Ce n'est ce qu'il faut pour l'instant, in= lerrompit Ortis, ayant peine à se retenir de rire en songeant au baptême de cendre que l'on a vu précédemment; écoutez-moi plus de cœur que d'oreilles ; mais auparavant priez Dieu qu'il vous donne merci en faveur de votre bonne volonté. C'est autre chose que d'écrire théogalement contre les impies Luther et Eras= me , ainsi que vous avez jà fait. Dites-moi , n'avez-vous jamais voulu prendre les ordres?

— » Jamais, répondit Albert sans que cette question eût fait naître ses soupçons.

— » Eh bien î de ce dévouement charnel dé= pendra l'absolution de Dieu; si vous revenez

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en santé, comme je souhaite, jurez que vous n'aurez d'autre goût qu'à vous rendre moine...

— » Je le veux, et ce sera bien profitable à la rémission de mes iniquités.

— » Au contraire , s'il advenait que le Sei= gneur vous appelât à lui, soyez moine encore...

— » De pensée je le suis déjà , mais je ne puis ce qui est impossible.

— » Comment ! ne savez-vous pas que Gil= les, général des cordeliers, reconnaissant des bons offices du parlement, avait permis aux membres d'icelui de se faire enterrer avec l'uni» forme de l'ordre du bienheureux saint François? Depuis, à force d'argent cette insigne faveur a été accordée à plusieurs. J'ai idée que trois mille écus vous achèteraient la même permission des beaux pères cordeliers.

— » Vite un pronotaire, je suis aise de dres= ser un acte où j'échangerai un peu d'or inutile à moi défunt contre la joie béatifique. Faites le marché, mon père, et vous le rendrai-je là-haut si je puis. Tenez, au fond de ce coffi-e est mon trésor j puisez dedans à quatre mains, mais tâ= chez que je sois bientôt cordelier de fait.

— » J'ai là un froc tout neuf que j'apportais à cet objet ; faut-il que je vous aide à le vêtir?

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— » C'est maintenant que je me crois sauvé en l'autre vie, sinon en celle-ci. O mon très cligne confesseur! recevez le don de ce diamant en anneau, non pas pour sa valeur qui est immense , mais en gratitude de votre chrétienne assistance. Quand je serai ainsi accoutré, je mourrai d'aise de voir le bon Dieu face à face. »

Ortis , joyeux d'avoir si bien réussi, se hâta d'habiller en cordelierle comte, qui oubliait jus= qu'à sa maladie pour se réjouir d'avance de la belle mort qu'il allait faire. Le fou avait pourtant considéré avec inquiétude les larges tumeurs qui se formaient sur le corps du pestiféré; mais les feux de la bague qui brillait à son doigt et le son des écus au soleil dont il avait rempli sa robe lui ôtèrent l'envie de réfléchir 3 et après avoir promis à sa dupe qu'il reviendrait bientôt , il se retira tout chargé de dépouilles , et satisfait du rôle de confesseur. Il s'en alla déposer ses ri= chesses en lieu sûr ; puis ayant repris ses habits et ses attributs de fou , il courut au palais des Tournelles , pour conter au roi l'issue de son audacieuse mascarade. Il le trouva dans le jar= din , entouré de dames et de gentilshommes.

« Sire, dit-il d'un air triomphant , frère Carpi est moine à jamais , sur terre ou sous terre ; vo=

tre pronostic est arrivé à bien ; envoyez , s'il vous agrée , quelqu'un qui complimente de votre part monseigneur le comte de Carpi , fait cor= délier de ma façon. »

Là-dessus il entra dans de grands détails sur son expédition de laquelle il n'omit que répi= sodé des écus au soleil et de la bague j et comme d'abord le roi se prit à éclater de rire , chacun d'en faire autant, de manière que nul ne s'oc= cupa de l'impiété du More , si énorme qu'elle fût. Déjà les demoiselles demandaient mali= gnement quels étaient les péchés du malade, lorsque le docteur Akakia se présenta devant François ï^^ avec un abord si triste , que la gaîté fut suspendue à l'instant.

«Sire, selon votre ordre, j'ai visité M. de Carpi, lequel sera mort demain.

— » Mort! tel fut le cri général que le bouffon ne répéta pas le dernier.

— » Il est déjà délirant, continua le docteur, jel'ai trouvé sur son lit vêtu en cordelier, chan= tant des psaumes et des répons ; c'est chose pi= toyable à voir ! . . .

— » Quoi ! dit le roi, vous, le plus habile de la Faculté, vous n'avez point de remède?...

— » Contre la peste , Sire?

— » La peste!... s'écria le roi en s'écartant avec effroi.

— » La peste! » reprirent tous ]es assistants , les uns prenant la fuite, les autres restant im= mobiles d'horreur. «

Tous les regards, remplis de terreur et d'indi= gnation , s'étaient concentrés sur le More et Akakia.

« La peste! murmurait Ortis entre ses dents, j'en mourrai! ô mon Dieu! voilà le digne loyer demapaïennerie. » Et se tordant les mams avec désespoir, il sortit précipitamment , tandis que, sur le commandement du roi , on lui tira quelques arquebusades qui ne l'atteignirent pas.

Ce, pendant que la consternation était grande aux Tournelles, le malheureux Ortis, trop cer= tain du sort qui l'attendait, avait gagné le plus proche couvent de cordeliers; là, introduitauprès du père prieur , il confessa avec d'amères larmes sa méchanceté , désigna la cachette renfermant l'argent du comte de Carpi , argent destiné à acquérir à ce dernier le droit de porter le cos= tume de l'ordre ; il força ce bon prieur d'accep= ter la donation de tout ce que lui avait rapporté son office de fou royal , et cela pour expiation de ses péchés; enfin il réclama l'honneur d'être

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reçu cordelier après sa mort Tant est puis=i

santé l'imagination , qu'elle fit chez cet homme l'effet du mal : il expira presque aussitôt.

Le lendemain eurent lieu dans l'église des Cordeliers les obsèques et enterrements du comte de Carpi et du More du roi. Tous deux , à rédi= fication de l'assemblée , furent descendus dans la fosse en habit de cordelier, et les fidèles d'en= vier le bonheur des défunts , qui avaient payé un peu cher leur dernier vêtement. Le monu= ment et la statue de bronze élevés à Albert Pio se voyaient encore avant la révolution.

On sait que François I^r ne mourut pas de la peste.

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