LA PANTOUFLE DU PAPE
^ulcungs t)isof cnt que lcicl)cr 0a pantoufle Cstoit meilleur que gatgnet les partions : ^ats il surtjint ung affecté marroufle».»».
Rabelais, Gargantua.
François Rabelais, le plus grand génie du xvie siècle , contrefaisait le bouffon comme Bru= tus avait joué l'insensé, et ses inconcevables har= diesses passaient à la faveur d'une enveloppe plaisante ou ordurière. Pour se servir de son énergique expression , ses lecteurs n'avaient ni la patience , ni l'intelligence de rompre l'os et d'en extraire la moelle. Il s'était enfui du cou= vent des cordeliers de Fontenay-le-Comte ; il
avait quitté aussi brusquement celui de Maillc= zais en Poitou ; il s'était fait recevoir médecin en la faculté de Montpellier, et dans cette car= rière aventureuse , bigarrée de frocs , de grec et de latin, il avait cent fois exposé sa liberté et sa vie pour un bon mot : mais toutes les armes de la haine restaient impuissantes contre le rire; lesp.rêtres et les moines, qu'il avait flétris de ri= dicule , le menaçaient en vain sourdement j tan= disque son ami Marot, poursuivi judiciairement sur une accusation de luthéranisme, n'échappait au bûcher qu'en s'exilant à Ferrare , les deux premiers livres du Gargantua et du Pantagruel venaient d'être imprimés et réimprimés avec privilège du roi. Il ne leur manquait plus que la sanction du pape.
Paul III, célèbre par sa prud'hommie et sur= tout par ses amours avec sa sœur, occupait alors le trône de saint Pierre, avec une insou= ciance religieuse bien rare en ces temps de sectes et de persécutions. Jean Dubellay, évêquo de Paris, et ambassadeur du roi François I^i* à Rome, fut, en i535, nommé cardinal par ce bon pape, qui préférant le temporel au spirituel, faisait de l'épicuréismc catholique et qui s'ac= commodait au mieux du caractère philosophie
DE WALTBR SCOTT. ^Aq
que de Jean Dubellay. Celui-ci forcé de faire un voyage en France, pour affaires politiques , alla prendre congé du pape qui lui dit : «Saluez de ma part notre maître François Rabelais que j'élève au-dessus des saints Paul et Augustin , à l'apprécier d'après ses gentilles œuvres. » L'am= bassadeur, dans son court séjour à Paris , fît la connaissance de Rabelais, et l'amena à Rome en qualité de secrétaire et de médecin.
Pendant ce voyage, le cardinal passant par Fréjus, se trouva dans une situation fort critique dont il ne sortit qu'en épousant madame de Châ= tillon, veuve d'un gentilhomme français, tué de= vant Ravennes. Le frère de cette dame le surprit faisant les fonctions du mari mort, et le força l'épée sur la gorge, d'en prendre le nom. Cet étrange mariage eut lieu secrètement, et ré= poux obtint par des sacrifices énormes d'argent, que madame la cardinale garderait son titre de veuve. Après la cérémonie, il quitta Fréjus, triste et jurant de n'y jamais revenir. Rabelais conçut des soupçons de cette aventure, qui se changèrent bientôt en certitudes : mais Jean Dubellay ayant imposé silence à quelques plai= sauteries sur ce sujet, son secrétaire se promit d'en avoir revanche et de le payerdesa méfiance.
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Rabelais, qui s'est peint lui-même dans le per= sonnage de Panurge , prenait un singulier plai= sir à la vengeance.
L'ambassadeur , à son arrivée à Rome , alla un matin chez le pape, en audience particulière. Après les premiers propos d'amitié , Paul III lui demanda s'il avait rempli sa commission à l'égard de Rabelais , qu'il ne pouvait se lasser d'aimer et d'estimer sans le connaître.
« Monseigneur , répondit Dubellay , j'ai fait mieux; désirant vous complaire en cela, j'ai amené cet insigne pantagruéliste , qui vous dé= sopilera la rate, quand serez d'humeur morose. Il a recette merveilleuse pour faire rire quoi qu'on en ait. Comme il est médecin de son état , j'ai ouï dire , que ses malades meurent d'ordi= naire en éclatant
— » Ou d'indigestion , car ses livres sont pleins de vins et de goinfrerie j je le crois vo= lontiers en ce qu'il assure n'écrire qu'à table.
— » Par ma fy ! c'est le plus fou des sages ou le plus sage des fous , n'était qu'il lâche trop la bonde à sa bile, et qu'il parle amer quelquefois, sans pardonner à Dieu même , qu'il prétend ne pas connaître.
— » Je lui baillerai une belle absolution
pour jaser à sa guise, et déjà je me fais grande fête de l'ouïr en toute liberté. Faites qu'on l'en^ voie chercher , ou plutôt, j'attendrai à demain que messieurs mes cardinaux y soient , et avec lui vous viendrez à ma réception.
— » Quoi ! monseigneur , ne craignez-vous qu'il crache quelque hérésie ou impiété au scan= dale d'un chacun , et s'écarte de la voie du res= pect?... J'en aurais trop grand peur , vu qu'il est coutumier du fait.
— » N'importe , tout est licite à maître Al= cofribas Naser , abstracteur de quintessence , comme il se baptise , par anagramme , entête de ses joyeuses chroniques. Mais qu'est-ce que cela?»
Une rumeur mêlée de cris sinistres, et d'éclats de rire s'élevait sur la place Saint-Pierre ; le pape et l'ambassadeur s'approchèrent de la verrière, et ne purent conserver leur sérieux en voyant un homme , déguisé en saint et le visage fardé , traverser la foule qui grossissait sur son passage avec des clameurs et des huées.
« C'est lui ! dit le cardinal qui le reconnut aussitôt, il aura célébré son arrivée en cette ville par certaine mascarade un peu trop aigre pour des Romains.
— » Il ne sait pas , dit le pape , qu'ici railleries
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choses saintes, n'est pas tout profit, Rome est pays de la liberté, pour qui n'en mésuse à l'égard de la religion : mieux lui vaudrait de tuer un homme que de ne pas s'agenouiller à la procession.
— ■ » Monseigneur , s'écria Dubellay , vos prophéties disent vrai; les jeunes gars le bour= rent de coups ; les femmes , d'injures; il se peut qu'ils le fustigent publiquement! La belle co= raédie que voilà !
— » Sus , dit le pape à ses appariteurs ou huissiers, sus, en mon nom, tirez des mains du peuple ce brave homme qu'on maltraite comme si ce fût un juif. Qu'il soit mené en ma présence.
— » Monseigneur, voyez, votre secours ar= rive à temps , ils le lient contre une colonne , ainsi que Jésus-Christ à sa passion, et verges d'entrer en danse ! Grâce pour mon secrétaire et médecin î »
Les huissiers, envoyés par le pape , arrivèrent trop tard pour empêcher un commencement de flagellation ; ils firent reculer avec leurs masses les exécuteurs de cette justice populaire , déli= vrèrent saint François de ses liens et le condui= sirent au palais papal à travers les menaces, les jurements , les rires et les signes de croix des spectateurs.
{( Il faudrait le conduire, disait l'un , non chez notre Saint-Père , mais bien à la potence.
— » C'est un athée de l'église gallicane, disait l'autre : il s'en vient à Rome damner les vrais chrétiens.
— » Sa Sainteté en a fait pendre qui ne le valaient en perversité.
— » Bonnes gens, disait Rabelais, vous êtes vraiment dignes de baiser la pantoufle ! fut-elle pendue au cul d'un âne , comme la figue dont vous savez le conte. »
Rabelais leva les yeux et aperçut à la fenêtre le cardinal qui riait de le voir marcher , chaus= ses bas, en costume de saint. Il lui en garda rancune comme on le verra parla suite. Conduit dans la salle où se trouvaient le pape et Dubel= lay, dont la gaîté redoubla à son aspect, il ne salua personne , mais s'approchant d'une statue de pierre, représentant un ange, qui servait de pupitre, il s'inclina respectueusement devant elle , et s'agenouillant , commença cette espèce d'oraison :
M Monsieur du pape, s'il vous plaisait d'avoir la tête un peu moins dure , possible serait que la religion dite hérésie , ne sais pourquoi , s'ac= cointât en bonne étrenne avec la divine religion
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papale, /rf/;"^^ catholique, apostolique et romaine.
— )) Mon fils, dit le pape, égayé par cette saillie, pas d'erreurs ici ni ailleurs ; c'est errer que prendre un ange pour un pape.
— » Non , reprit Rabelais , le Seigneur Christ a dit sagement : tu es Pierre! es Petrus et super pelram œdificabo ecclesiam meam. O l'élégant latin ! ajouta-t-il en se relevant , il n'est rien de tel en Cicéron. Vivent les bons chrétiens pour latiniser en équivoques !
— » Que répondre à cela , reprit le pape , sinon que la foi est ce qui nous sauve?.. .
— » Et non le fouet, interrompit Rabelais, portant la main à la partie lezée et faisant la grimace.
— » Raconte à monseigneur , dit le cardi= nal , les causes de cette mômerie dont nous vîmes l'effet. Qui t'a mu à te béatifier sans demander licence à Sa Sainteté.
— » Par le froc ! les coups seront soudoyés en moqueries au centuple j hier donc, arri= vant à Rome , à la suite de monsieur le cardinal joyeux comme un épousé , j'avisai sur cette place maudite, un saint Pierre dans sa niche , lequel recevait dons , présents et aumônes. Monsieur le saint était fait d'une souche taillée^
et certes , il n'avait payé ni cordonnier ni tail= leur. Donc me trouvant léger d'argent et lourd de conscience, j'eus idée bien folle de piper res= carcelle du saint , qui en paradis n'a pas besoin de monnaie par bonheur. La nuit, je préparai le mystère j l'image de bois déshabillée fut jetée au Tibre, et moi, en son lieu, de ses habits vêtu , la face peinte, je me posai sur l'estrade , attendant écus et oraisons ; ce qui ne me man= qua , et j'admirai la dévotion des Romains , du reste, fort enclins au péché de Sodôme...
— « Sais-tu pas , dit Paul III en souriant , que le tarif des péchés taxe celui-là 90 tournois, 1 2 ducats et 6 carlins ? D'ailleurs , indulgences sont marchandises papales.
— » Finalement , continua Rabelais , jejouais au mieux mon rôlet de saint, bien que las d'êlre debout, auprès d'une lampe puante qui m'en= fumait comme jambon, je ne faisais fi d'aucune offrande , si médiocre qu'elle fût, et déjà j'avais à cœur de partir de là avec le trésor , quand ime gente fille, ayant de quoi donner envie, voire aux saints de bois, de pierre ou de marbre, s'alla planter à mes pieds , de sorte que de l'œil je tâtais ses tetins blancs, ronds, ni trop grands, ni trop petits ; mes mains ne se tenaient phis
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d'y toucher^ quand la pucellc (croyez-en ce que voudrez ) intercédant pour son ami , en voyage d'outremer, se dressa jusqu'à moi et me baisa pieusement à la bouche. Force m'était de lui rendre son baiser et deux en sus; mais l'effroi qu'elle eut de sentir chaleur humaine et de voir yeux ardents comme escarboucles , se répandit en prières et exclamations. Les badauds d'ac= courir, et le fait du baiser connu, les plus témé= raires en se signant de quatre mains me tirèrent hors de la niche. La ruse faillit me coûter plus que les verges , et d'aventure je ne craignais rien tant que de joindre l'image du saint, vu que l'eau me semble pire que le feu. Merci au bon pajDC qui a mis fin à ma passion ! »
Paul III cessa cet entretien à regret , pour se rendre à son conseil; mais il fit promettre à Ra= bêlais d'accompagner le lendemain monsieur Jean Dubellay , qu'il devait recevoir en au= dience solennelle. Rabelais, eut la précaution de quitter ses guenilles de saint qui l'auraient fait remarquer, et la foule s' étant dissipée sans bruit, il revint à l'hôtel de l'ambassadeur. Ce dernier, qui n'aimait pas moins la bonne chère que son médecin , fit apporter une table bien garnie de mets et de bouteilles; Rabelais , iufatigaWeado=
rateur du dieu Ventre , commença de fTéquen= tes et copieuses libations en son honneur.
(( A la santé de madame la cardinale , s'é= cria-t-il en vidant son verre.
— » Fou ! répondit Dubellay, si tu retournes encore à ce blasphème, je t'ordonne un jeûne d'un mois et ton vin mouillé d'eau pour t'ôter la voix» Récite plutôt les Propos des Buveurs , pour m'encourage r à la buverie.
— » Bah! béî biboX hM\ dit Rabelais, s'a= nimant par degrés, donnez-moi la mer et qu'elle soit de vin, je vous la rends sèche et aride comme déserts arabiques. L'homme n'aurait onc besoin de médecin , si au lieu de sang coulait en ses veines du vin sans mélange. Jésus, lequel fit laide grimace, suçant le vinaigre sur la croix , a recommandé de travailler à sa vigne. Com= ment ? du gosier^ ne laissant moisir la vendange. Pensez-vous que j'ai tout dit au chapitre des buveurs en Gargantu ? J'aurais plutôt nombre les étoiles et grain*:^ de sable. Vin prête langue aux muets , force aux faibles , courage aux lâ= ches , joie aux. tristes : vin est le Léthé qu'on voit sourdre auTartare, et les flammes infer= nales ne sont autre chose que le feu recelé en vin. Ainsi les damnés boivent sempiternelle=
ment, sans paix ni trêve, et Satan gourme les non-ivrognes. Quelle mort est plus horrible? se noyer en eau de rivière , lac ou mer ! Quelle plus douce? se noyer au cuvier où se foule le raisin ! Il doit être plus abhorré qu'Erostrate ou Pierre Ramus , celui qui inventa le très horri= ble concubinage d'eau avec vin. Monsieur le pape serait bon d'y songer et de les divorcer à jamais; c'est trop grand scandale. Dites 3 un éléphant peut-il s'allier avec une grenouille ; un lion avec une fourmi? ainsi est de l'eau mêlée au vin. En Evangile, que voyez-vous de plus miraculeux té= moignantla divinité de Jésus? eau muée en vin aux noces de Cana. Bacchus n'aurait fait mieux au temps jadis. Savoir quelle sorte de vin c'é= tait? du meilleur, de la Devinière en Chinonais; le clos est à moi par héritage paternel. Répon= dez j moine , que connaîtrait-il , sinon le jus des treilles de son abbaye? Que signifie bréviaire? il a nom ainsi parce que 1 vin tiré et sur table , prières sont brèves. Trinquons comme Alïe= mands ou Suisses , à la santé do notre paternité; c'est charité bien entendue. Voi^à de quoi bien mériter de Vénus, et madame Dubellayqui est à Fréjus , aurait dû faire le voyage de Rome, à son avantage et au vôtre. Un petit cardinal à
DE WALTER SCOTT. 25c)
cette heure prendrait naissance parmi les pots. A boire ! quand Jupiter tonne , j'entonne si bien que j'entame ma tonne, sans que rien m'étonne j je n'ai qu'un seul culte ; le vin. Pourrais-je trop réitérer ce joli mot qui est mon alpha et oméga ! Je chancelle et tout vire autour de moi, verres et brocs , table et salle. Voici l'heure de l'inspi» ration : versez tout plein en l'honneur de la Dii>e Bouteille, dont par ensuite je célébrerai les mi= racles et vertus. Fai^ete linguis ! ceci est l'hymne que chantait Diogène en goguettes :
Vrai père d'ApoUo , toujours Bacchus nous vainct.
De son doux nectar bois-en autant que vingt ;
Adonc , sans plus , seras bel écrivain :
Au lieu d'encre, avecque brandevin
Arrose ton gosier cavin ,
Et tunecriras pasen vain
Issant hors du ravin
De ce monde vain ,
Par ce divin
Sans levain
Devin
Vin.
Un triple hoquet fut la conclusion de cette improvisation bachique, et le cardinal éclata en applaudissements.
26o SOIRÉES
Le lendemain l'ambassadeur de France fut; introduit avec son secrétaire devant Paul III , entouré de Salviati, Sadolet et de ses plus chers cardinaux, qui attendaient les folies de Rabe= lais avec non moins d'impatience que le pape lui-même. Un profond silence régnait dansras= semblée. Jean Dubellay , selon l'antique usage , posa un genou en terre et baisa la bienheureuse pantoufle du Saint-Père. Alors on entendit une voix aigre , que chacun reconnut.
« Petit page, vite une aiguière pleine d'eau bénite devant le maître-autel , id est salée -, puis du linge blanc et net, afin d'en purger et essuyer ce que monseigneur le pape cache derrière lui lorsqu'il fait de beaux saluts.
— » A quelles fins? demanda le pape tandis que les assistans s'entre-regardaient sans com= prendre le sens de cette impiété.
— » Certes , reprit Rabelais , si messire le car= dinal Jean Dubellay baise les pieds au pape, moi son très humble serviteur, je devrai m'estimer heureux de ne lui baiser que le derrière. «
Un rire universel s'éleva à ces mots : et le cardinal Salviati, qui n'avait jamais ri de sa vie , se pâmait sur son siège. L'ambassadeur se mordit les lèvres pour ne pas en faire autant. Rabelais,
continuant sa comédie , se prosterna la face con= tre terre , et dit d'un air suppliant :
(( Mon très digne seigneur , s'il était de votre bonté papale que je sois excommunié des pieds à la tête.
— » Excommunié ! mon cher fils , s'écria le pape étonné de cette singulière demande , n'êtes vous plus chrétien?
— » Je ne saisj mais je me tiendrais plus as= sure contre le fagot , avec votre sainte excom= munication j car , venant à Rome , je vis une vieille femme en sa cabane, où, pour me chauffer elle voulut allumer du feu : mais le bois , qui était verd , fumait sans brûler. Elle s'exclama en colère : « Il faut que cette bourrée soit excom= muniée de la propre gueule du pape! » Or, moi qui suis d'un pays où il n'y a faute de fagots, je serai bien aise de ne les pas craindre , d'au= tant que j'y suis sujet. Je vous prie donc de m'engarder du roussi en cette vie ; quant à rau= tre , il sera temps d'y penser^ s'il y a lieu. Jus= que-là, je ne m'en soucie pas le moindrement.
— » Approche un petit; je te veux parlera l'oreille. Pour vrai ton esprit aimable m'émer= veille , requiers ce qui te sera plaisant , et je promets de contenter tes souhaits.
— (( A si haut seigneur que vous êtes , rien n'est trop difficile ; partant je vous supplierai à mains jointes et avec un grand merci , de me démon= trer bien géométriquement que Dieu est , que Jésus est son fils de chair et os, que vous êtes pape à son image , et que moi , qui vous parle, ne suis qu'une machine faite de boue et que la mort rendra boue , sans plus. Si vous pouvez m'expliquer ces mystères si abstraits que rien que d'y rêver , ma pauvre tête en est toute per= turbée, je vous déclare fameux abstracteur de quintessence , et vous fais oblation du Grand- OEuvre.
— » Mon fils , si moi-même savais ces belles choses, serais -je pape? demande à moi ce qu'homme peut donner.
— » Vraiment, je vous croyais un Dieu sur terre ; mais j'apprends que monsieur le Dieu souvent n'est pas même homme. Oui-dà ! par votre grâce , faites que j'épouse madame votre fille , par-devant ou par-derrière l'Eglise, et j'espère , si Dieu m'aide , être père charnel d'un beau petit pape ou papelard , qui succédera à son aïeul par hérédation ; car, moi pour devenir pape et chef de tous moines , ne bois-je pas assez ?
— » Ta requête est hors de mon vouloir et pouvoir. Le bon Dieu ne m'a octroyé qu'un fils, et ma fille est encore à naître.
— » Dites-lui de se hâter, car je l'attendrai, s'il le faut, jusqu'à ma mort; j'ai de quoi la rendre plus réjouie que la papesse Jeanne. »
Jean Dubellay, intrigué par ce long entretien à voix basse, et craignant peut-être une indis= crétion de la part de Rabelais, vint brusque= ment prendre part à la conversation secrète que tenait celui-ci avec le pape. Paul III se serait bien passé d'être interrompu.
rt Permettez, dit le cardinal, sans doute hu= milié d'avoir seul baisé la pantoufle, permettez, monseigneur, que monsieur mon secrétaire baise, comme bon chrétien, la plus sainte pan= toufle qui soit en ce monde sublunaire.
— » Ainsi faites, dit le bon pape, la place du baiser de M. l'ambassadeur est chaude encore.
■ — )) Or ça, M. le cardinal , répliqua le ma= licieux Rabelais, savez-vous ce que signifie trou= ver chaussure à son pied ?
— » Ce n'est le moment d'équivoqaer....
— » Ventre de biche ! ceci vous regarde plus qu'on ne croirait, à voir votre habit. Je vous apprendrai , s'il vous plaît, par un exemple, ce
que c'est que chaussure à son pied. Le fait est récent et vrai , j'en atteste monseigneur. Un honnête cardinal, menant les affaires d'amour à l'égal des affaires d'église, sinon plus raide= ment, de passage dans une ville de France, s'énamoura d'une dame veuve depuis peu, et galante autant que belle. Donc messire le cardi= nal, dût-il en rougir comme son chapeau, sous couverture de confession , eut de la dame ce qu'il en voulait. Mais le frère d'icelle , qui avait l'épée plus longue que l'urbanité, rencontra les deux amis au lit, où ils ne dormaient pas, je vous jure. On m'a narré que la farce était agen= cée d'avance entre sa sœur et lui ; je le crois vo= lontiers, et la chose n'est pas à leur honneur. Finablement, la pointe de sa lame fit merveille , et le pauvre cardinal ne sortit de ce pas hasar= deux que marié et allégé d'une grosse somme.
— M Seigneur Dieu ! s'écria Paul III, j'ai peine à croire ces choses. Un cardinal aurait femme et enfants !
— )) Comme si c'était un pape ! reprit Ra= bêlais en riant.
— » Oui ; mais que n'a-t-il requis dispense extraordinaire pour entrer en divorce? je la lui/ eusse baillé sans commissaires î
— » Il enrage certainement de ne pouvoir mettre à profit votre bonne volonté ; car le frère de madame la cardinale jura Dieu et diable de couper oreilles et davantage au digne homme, s'il faisait mine de vouloir casser le mariage , et j'approuve l'époux d'avoir en appréhension le sort d'Abélard. Par ma braguette ! je ne m'en accommoderais guère, pour ce qui est de moi!
— » Je tombe en stupéfaction bien grande. Ce cardinal, mari et marri, serait-il parmi vous, messieurs?....
— » Monseigneur, interrompit Dubellay, voyez-vous pas que ce bouffon vous raille, avec des contes de cette valeur l ce sont menues men = teries qu'il j ette, l'impie, à travers le baisement de la pantoufle. Mais sans plus dégoiser, messirele trompeur, baisez....
— >) Laquelle ? brune ou blonde ? pantoufle ! ô la mauvaise viande que cuir tanné de veau ou mouton ! ce m'est grande pénitence , M. du pape , que d'accoller celle-ci !
— » Laissez-le dire à son aise et fantaisie, répondit Paul III à Dubellay, qui s'indignait de voir son secrétaire mieux venu que lui.
— » Oui dà, continua Rabelais, n'est-ce pas saint Crépin qui a ouvré ces merveilleuses pan=
toufles que l'on baise à tout venant? Si est, je veux lui en acheter dépareilles, parce que, avec elles, onc n'aurai à guérir goutte , cors ou va= rices, et par ainsi ne mourrai jamais par les pieds. Un mot de philosophie ardue, mon cher père. Dans cette antique cérémonie renouvelée du Prêlre-Jean , que baise-t-on en toute humi= lité chrétienne, pied ou pantoufle?
— )) J\i l'un ni l'autre , répliqua le pape , assez embarrassé de la question.
— )) Et tous deux, cependant; mais le cas est facile à résoudre ; la pantoufle , si elle n'était chaussée, vaudrait-elle le baiser amoureux que je m'en vais lui donner sans remords.
— » Non , sur mon chef ! car ce baiser n'est rien qu'un hommage à la personne du papej se nommât-il Pierre, Agapet ou Paul; c'est em= blême manifeste que les rois même sont nos serfs et feudataires.
— >i Patience , monsieur de la pantoufle , je vous ferai voir que le vulgaire, moutonnier de nature, se contente de l'apparence, et en votre pantoufle , ne baise rien qu'une pantou= fle; sur ce, je suis friand d'y goûter. »
En disant cela , il feignit de se baisser vers la pantoufle que le pape tendait à la rencontre
de sa bouche j mais il saisit tout à coup la jambe de Paul III, et le renversa de son trône , la tête dans un bénitier. Cette audace souleva de justes murmures, et pendant que l'on aidait le pape à se relever, les cardinaux disaient entre eux :
<« C'est un hérétique renforcé ! il serait ur= gent de le conduire aux prisons avant qu'il ait fait des siennes dans la ville, à l'édification des impies et réformateurs
— » Méchant, dit le cardinal, je ne me tiens pas de te livrer aux inquisiteurs, et je te ver= rais brûler sans pitié aucune.
— » Mon fils, balbutia le pape, quet'avais-je fait pour me traiter si rudement ? tâche à t'ex= cuser de cet acte imprudent.
— » Pardon et grâce ! mon très Saint-Père , répondit Rabelais affectant une étrange sur= prise; j'ignorais qu'il pût en advenir ainsi; j'a= vais par-ci par-là ouï exhalter la statibilité éternelle et sempiternelle de notre mère l'Eglise romaine, et je cuidais, moi crédule par trop, que nulle force humaine , quelque grande qu'elle fût, ne pouvait remuer sa base perdurable, qui est le monsieur le pape. Pour Dieu ! je m'avise qu'on m'avait mal informé, et qu'il n'est pas
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tellement difficile de ruer par terre pape. J'y songerai. Ainsi soit-il! »
Cette allégorie était expliquée par les efforts de Luther contre le papisme, et tous les assistants en furent scandalisés, et ne rire.it pas. Le pape lui-même parut mécontent. Il avait, du coup, deux ou trois bosses à la tête. Rabelais, cependant, sans demander son reste, s'esquiva subitement , et après son départ, Paul III s'aper= çut que sa pantoufle avait disparu.
Quelques jours après , le pape reçut par un message un énorme paquet de décrétales et de bulles , au fond duquel il retrouva sa pantoufle; il se douta que Rabelais avait fait le tour. En effet, celui-ci, sans perdre de temps, fit faire, par un ouvrier de confiance, deux pantoufles entièrement conformes à celles du pape, et il attendit que l'occasion se présentât pour s'en servir. Paul III, quoiqu'il eût toujours à cœur sa culbute allégorique , ne pouvait se passer de Rabelais , qui l'accompagnait dans ses prome= nades, et l'amusait par ses rudes plaisanteries. La flatterie n'était pas son défaut.
Un jour qu'ils traversaient presque sans suite le quartier appelle i?/o7^e de Parioiie, au coin du palais des Ursins , Rabelais fit remarquer au pape
les dits de Pasquin. C'était une statue de g;ladia= teur, en marbre, qui, découverte près de la boutique du cordonnierPasquin, renommé pour ses bons mots , en retint le nom , lorsque ce cordonnier eut imaginé d'attacher au piédestal des vers satyriques , où la statue était censée parler. Ces pasquinades dérivèrent en usage , et toujours événements nouveaux faisaient naître nouveaux placards. Rabelais pria le pape de lire un quatrain français, qui venait d'être affiché.
Devers Genève un bon vent souffle , Dont Rome s'est mal défendue ; Le pape a perdu sa pantoufle !...,, Voilà sa puissance perdue !
« Par l'Apocalypse ! s'écria le pape, c'est Rabelais ou le diable qui a fait ce placard hé= rétique.
— » Saint-Père , j'aurais de quoi me glori= fier de ce parallèle avec monseigneur le dia= ble, mais par saint Frappart! je ne vois d'autre coupable que maître Pasquin, et suis d'avis qu'on le brûle comme vendeur de psaumes en langue vulgaire.
— » Nargue de sa prophétie! ma bonne pan= toufle m'est revenue du ciel en droite ligne , et
fùt-elle, suivant l'écriteau, perdue réellement, je ne tarderais guère à la remplacer sans que nul y prit garde j ainsi la puissance papale ne s'en ira qu'avec les cordonniers.
— » Amen. Cependant , pour retourper à mes moutons, je déclare comme ci-devant, que le plehs imbécille baiseraitla pantoufle au même endroit où fut mise la figue ^ , et ce sans danger de mort.
— » Nenni^ mon fils; le premier qui la
I Faire la Jigue était , en Italie, une expression de mépris, dont voici Torigine raconte'e par P.abelais, Pantagruel, ]iv. IV, cbap. 45.
« Les Milauois s'estoyent rentre luy (Fréde'ric Barberousse ) absent rebellez, et avoyent l'impératrice , sa femme, ohasse'e hors de la ville ignominieusement monte'e sus une vieille mule nomme'e Tliacor , à chevauclions de rebours, sçavoir est le cul tourne' vers la teste de la mule et la face vers la croppiere. Federic à son retour les ayant subjuguez et resserrez, feit telle diligence qu'il recouvra la célèbre mule Tliacor. Adocques au milieu du grand Brouet [Broglio ) par son ordonnance , le bourreau mist aux membres lionieux de Tliacor une figue , présents et voyants les citadins captifs, puis cria de par l'empereur, à son de trompe, que quiconque d'iceulx vouidroyt la mort évader , arracliast publiquement la figue avecque les dents , puis la remist au propre lieu sans aide des mains. Quiconque en feroit refus seroyt sus l'instant pendu et étrangle'. Aulcuus d'iceulx eurent bonle cl horreur de telle tant abominable amende , la poslposareul à la
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verrait en si horrible profanation, la pren= drait bien dévotement , et pour ôter toute mau= vaise odeur, l'oindrait de parfums; puis après, content des indulgences obtenues, viendrait la rapportant sur un mol coussin , ou dans un coffre de bois de sycomore. Je gage qu'il en serait ainsi.
— » Monseigneur, je m'offre à parier deux cents tournois qu'il en adviendrait autrement, et que la mule porte-pantoufle serait festoyée , baisée, caparaçonnée mieux que l'âne deBalaam.
— » J'aurais honte de gager à ce jeu deux cents tournois
— » Non pas moi , je vous affie ! davan= tage , s'il vous plait ; la somme pour un pape est médiocre.
— » N'en parlons plus j qui voudrait se damner pour si peu ? le scandale aussi bien aille
crainte de mort et furent pendus. Es aultres la crainte domina Sus telle honte; iceulx avoir à belles dents lire' la figue, la monstroyent au bourreau apertement disants : Ecco lo fico. n
Cette singulière anecdote est rapportée aussi par Albert Crantz et Guillaume Paradiii. De là, montrer le pouce passant entre l'index et le deuxième doigt, pour figurer la figue au cul de la mule, fut une grande injure, ci faire la figue passa eu proverbe , tomme en Franceyà/>e les cornes.
à tous les diables! il est plus nuisible à l'église romaine que zuingliens , anabaptistes et lu= thériens ensemble. »
Peu de jours après cette conversation, une dame richement vêtue , qui tenait en main un étui de velours brodé en fil d'or, se présenia avec assurance au palais du pape.
« Sa Sainteté , demanda-t-elle , sera bien aise de mon arrivée -, faites qu'on l'avertisse et la prie de me voir le temps de la saluer et complimenter.
— » Monseigneur, répondit un appariteur , est enfermé à cette heure avec monsieur l'ambassadeur de France; ils sont en confé= rence politique et ne veulent point être trou=. blés,
— » Je le pense, mais de ma part annoncez seulement ma venue au très saint Père et j'ai ferme espoir qu'il vous remerciera de cette bonne nouvelle.
— - » Serait - ce pas , disaient entr'eux les huissiers , quelque reine ou princesse en péle= rinage à Rome ? »
Rabelais , pour qui toutes les portes du palais étaient ouvertes , vint à passer dans le moment , et voyant cette dame courroucée de rester
dans le vestibule , il la reconnut aussitôt , sans toutefois le laisser paraître.
— « Madame, dit-il avec une feinte gra= vite, je devine ce que vous souhaitez, et s'il vous plaisait me suivre, je vous mènerais tout droit où est le pape , qu'attendez comme le messie des Juifs.
— » Seigneur , je vous en aurais gratitude bien grande et monseigneur le pape à ma re= quête vous en voudra du bien, car je me doute qu'il est fort curieux de me voir, ce brave mes» sire Dubellay ; sa lettre m'a fait jetter des larmes î aussi lui avais-je prédit en nos adieux qu'il deviendrait pape en moins de rien. >>
Ils allèrent ainsi jusqu'à la porte du cabinet, que Rabelais ouvrit sans gratter ; Paul III et Jean Dubellay assis devant une table lisaient des dépêches ; la dame se précipita impétueusement au cou du cardinal , quoi qu'il fit pour échap= peràcette brusque accolade.
« Mon petit Jean, dit-elle avec transport, je savais bien que j'épousais un pape en herbe!..
— » Sainte-Vierge ! s'écria Dubellay en la repoussant, après l'avoir envisagée, me voulezvous perdre avec ces blasphèmes? C'est quelque
pauvre folle d'hôpital î ajouta-t-il , rouge de colère.
— » Dieu me pardonne! désavoueras-tu ta lettre et ce témoignage sacré que j'ai baisé dix millions de fois î »
A ces mots, elle tira de l'étui une pantoufle semblable à celle du pape^, et la plaça sur la table , ce pendant que Paul III et le cardinal échangeaient des regards de surprise et de doute. Rabelais, qui étouffait de rire, prit le papier qu'elle montrait et lut ce qui suit :
« Madame, ma chère épouse.
» Je vous mande par la présente, que lé
» pape Paul III étant mort d'un flux de ventre,
» le conclave m'a élu en sa place; donc je vous
» prie de me venir trouver sans délai ; d'autant
» que tous les papes ont été mariés plus ou
» moins ; je ne resterai en arrière. En public
» serez ma maîtresse et amie ; ma femme en
» mon palais ; nos fds ( et j'ai hâte d'en jeter
M en moule une belle provision ) seront nommés
» légats dès qu'ils auront des dents. Quant à
» M. votre digne frère, je l'institue gonfalonier
» de l'Eglise , en attendant mieux. Pour témoi=
» gner de la vérité de ceci , je vous envoie la » très sainte pantoufle , vous suppliant de la » baiser bien fort pour l'amour de moi. Sur ce, » je suis impatient de vous avoir en cour- de » Rome j hâtez-vous , madame la papesse.
» Votre pape, Jean Dubellay. »
— « Notre-Dame de Langey! s'écria celuici, la raillerie est par trop outrageuse !
— )) Pour ma part, dit Paul IH, je suis volontiers tenté de rire , tout mort qu'on me fasse dans cette joyeuse épître.
. — » Quoi donc? reprit madame Dubellay, me moque-t-on de telle sorte , et monsieur mon mari est-il moins pape que cardinal ?
— » L'incomparable aventure! reprit le bon pape, monsieur l'ambassadeur a pris femme sans dispense et de lui sortira belle lignée de cardinaux pour le plus grand profit de l'église ! madame la cardinale, ne vous gênez pas.... » Puisse ravisant il continua d'un ton plus sé= sieux : i< Ça , parlez franc; la farce vaut bien qu'on en rie, et je sais gré à son gentil auteur ; pourtant je n'ose croire que messire Jean Du= bellay ait épousé devant l'église cette honnête dame, mais seulement de chair.
— » Monsieur le pape , répliqua Rabelais ; l'exemple d'Alexandre VI était bon à suivre, et monsieur le cardinal, pour son excuse, dira qu'il a été forcé au gîte , car pour vrai il épousa plutôt madame de Châtillon que la mort. Voilà ce que c'est qu'être prêtre , on n'a pas en cas de besoin une épée bien trempée pour soi défendre , et les excommunications ne tuent personne. Enfin messire Jean Dubellay, faisant contre fortune bon cœur, se vit de noces, bien qu'il en eût. Cela s'appelle , comme je l'ai ci-devant expli= que : trouver chaussure à son pied.
— » Monsieur le moqueur , dit le cardinal , cachant mal son ressentiment, vous avez agi en traître serviteur , mettant le nez où vous n'a= viez que faire , et travaillant à me nuire en l'opinion du plus honnête pape qui ait ja= mais été.
— » Au contraire , monseigneur , reprit Ra= bêlais, de même qu'un pape est loin d'un car= dinal, ainsi épouser une veuve par légitime contrat ne l'emporte pas sur coucher avec sa propre sœur. Qu'en pense Sa Sainteté ?
— » Rien sinon que tu es de ta nature dans gereux de fait et de langue ; on peut se trouver mal de rire de tes folâtreries, et qu'un plus mé=
chant te citerait en inquisition pour vindicte trop méritée.
— » En vérité, continua Dubellay, j'aurais de quoi te faire condamner criminellement, et souviens-toi que je tiens en réserve une clef satyrique et impie du Pantagruel, et qu'au Carême dernier tu mangeas du lard par dérision du jeûne.
— Yi Oui-dà, messire, n'étiez-vous point à table avec moi, petit, qui ne fis qu'imiter si haut prince de l'Eglise ?...
— » Mais non, interrompit Jean Dubellay, je n'en ferai rien , et ces menaces n'étaient que par ris. Tu es un gentil Panurge et je t'aime mieux ainsi qu'autrement. Pour vous , belle dame , partez sans rancune et tenez-moi tou= jours pour vôtre du plus loin qu'il se pourra. »
Madame de Châtillon-Dubellay baissa son voile pour cacher des larmes de dépit, et sans écouter des plaisanteries fort libres que Rabelais lui lançait à voix basse , sortit précipitamment et retourna à Fréjus, où elle passa le reste de ses jours dans un veuvage fort occupé.
Cependant il se lit un grand bruit sur la place Saint-Pierre j Rabelais battit des mains avec de joyeux éclats de rire.
« Qu'est-ce là ? demanda le pape, les lans= quenets de l'empereur forcent-ils Rome une se= conde fois , ou bien s'est-il opéré quelque beau miracle ?
— » Voyez-y, dit Rabelais, et baillez-moi cédule pour toucher de votre trésorier deux cents tournois 5 c'est pari gagné de ma part. »
Le pape et le cardinal coururent à la fenêtre, et le spectacle qu'ils virent les contraignit de partager la gaîté de Rabelais. La place était en= combrée de peuple ; la foule en rumeur ouvrait, entre deux rangs pressés, un étroit passage à une mule caparaçonnée, au derrière de laquelle était attachée une pantoufle de velours rouge ornée d'une croix d'or. Chacun venait à son tour s'agenouiller et baiser la pantoufle.
— » Dieu me soit en aide ! s'écria le pape , c'est ma sainte pantoufle qui pend au cul de la mule!
— » Sainte Marie ! répéta Dubellay , la pan= toufle n'a pas été se ficher là toute seule !
— » Vraiment , répliqua Rabelais , le mys= tère est mon fait , et par cette curieuse comédie j'ai démontré que l'hommage était dû à la pan= toufle et non à qui la chausse. Certes , un pape quel qu'il soit diffère d'une mule !
DE WALTER SCOTT. aiq
— » Rabelais , dit le cardinal, j'admire bon gré malgré tes hardies inventions , mais en ami, je te donne avis d'en être sobre à Rome , surtout si tu n'as pas goût à te voir la= pidé comme feu saint Etienne; monseigneur le pape même n'aurait pouvoir de te sauver.
— » Il parle d'or , ajouta Le pape avec tris= tesse ; à Rome on peut impunément se souiller de crimes et forfaits , mais non railler tout haut la plus patente superstition. Gardez- vous , mon fils , dédire à aucun l'auteur d'une telle hérésie ; mal vous en prendrait.
— » Sainte pantoufle, ayez pitié de moi! disait Rabelais , sainte pantoufle , priez pour moi y kyrie eleison ! dites , mon petit pape , cette farce vaut-elle pas deux cents tournois ? Vite, payez vos dettes et soyons quittes. Cernez de tous vos yeux. N'est-ce pas étrange cérémo= nie? Comme madame la mule porte bravement ses reliques! De quelle ardeur ces bonnes gens baisent et rebaisent le moule de votre pied ! Ils pensent racheter leurs péchés à venir ! Pas un ne s'embarrasse du honteux endroit de la mule, et viendrait-elle à aller du ventre , qu'ils n'y songeraient guère parmi leurs dévotions. Parla cuisine des moines ! monseigneur, comme
28o SOIRÉES
il n'est qu'un pape, il ne faut plusieurs pan=
toufles !
— )) Mon fils , répondit Paul III , tiens-toi pour admonesté, si tu ne mets de frein à tes paroles, elles te mèneront plus loin que tu ne penses. Or, sois sage en public , je t'en prie, sinon tu feras mauvaise fin. Je vois que ces gens s'en vont venir à mon hôtel. »
En effet , la mule s'était arrêtée d'elle-même , comme par instinct, devant le palais, et tous les regards s'étant tournés de ce côté , on aperçut le pape à sa fenêtre , et mille acclamations re= tentirent : Paul III fut forcé de paraître sur le balcon , et de donner sa bénédiction au peuple, qui la reçut en silence et à genoux. En= suite on délibéra parmi la foule pour envoyer une députation au pape, et trois religieux-men= diants, qui faisaient partie du cortège delà mule, furent chargés de cette mission délicate. Le Saint-Père ordonna qu'on les introduisît devant lui , non sans avoir recommandé à Rabelais de ne pas commettre d'imprudence. Les religieux commencèrent par des signes de croix et des génufluxions , puis le plus âgé parla en ces termes :
« Très vénérable pontife , qui avez en main
les clefs du paradis et de l'enfer, daignez ouïr un miracle étonnant qui tient Rome en ébahisse= ment et proclame la protection du bon Dieu. Votre sacrosainte pantoufle avait été sans doute dérobée par les démons ou les hérétiques : or, voici comment ce trésor est revenu en notre ville. Un ange que beaucoup ont vu , a raconté que des païens à Ferrare , possesseurs de la di= vine pantoufle par magie ou larcin , l'appendi= rent au cul d'une mule avec coupable intention, la voulant par la ville promener en manière de momerie j et madame Renée, duchesse de Ferrare , qui , en sa cour recueille les luthé= riens bannis de France, les excitait à ce faire. Mais la digne mide inspirée de Dieu , comme jadis l'ânesse de Balaam , s'enfuit si rapidement qu'elle arriva tantôt aux portes de Rome. Donc ordonnez qu'une chapelle soit édifiée au lieu où parut l'ange, tenant par la bride la mule bénite , et faites qu'un de vos cardinaux vienne de ses mains sacrées délier la pantoufle j ce que n'oserait nul profane de peur d'être abîmé CQmine Dathan et Abiron. De plus , nous prions votre Sainteté de permettre que cette sainte mule soit donnée en garde à notre couvent, où elle ne manquera de paille ni d'avoine.
— » Mes bons pères , interrompit Rabelais , chez vous, la mule aura meilleure pâture qu'en l'écurie d'un prince , mais j'ai peur que cer= tain faussaire la réclame comme sienne; bail= lez-lui , en paiement de son mensonge , des coups et injures.
— » Monsieur le cardinal , dit le pape , veuillez de ce pas chercher ma pantoufle et la rapporter bien précieusement en m a garde-robe.
— » Monseigneur , reprit Dubellay , tout confus, ne pouvez-vous requérir cela de ces honnêtes religieux ; ils vous en voudront de la reconnaissance.
— » Non , répliqua Paul III , ce vous sera légère pénitence pour un péché que vous savezj vous aurez part aux indulgences. Quant à la chapelle dont j'approuve l'idée , je consens qu'elle soit faite et ornée du produit des aumô= nés. Déjà monsieur François Rabelais, secré= taire et médecin de monsieur l'ambassadeur , offre en don deux cents tournois , pour être employés à cet objet. »
Rabelais n'osa pas dire non , et fit une gri= mace au pape ; le cardinal d'assez mauvaise humeur , suivit les moines et alla détacher la pantoufle. Un pauvre diable s'étant écrié que
Ja mule lui appartenait , fut conspué et battu par la populace. Les religieux-mendiants vin= rent en procession emmener la mule, que Ra= bêlais avait volée dans une hôtellerie.
(( Il pleut donc des pantoufles , dit Jean Du= bellay, en jetant aux pieds du pape celle qu'il rapportait, ou bien il faut qu'il en pousse! Le feu Saint-Antoine arde les cordonniers !
— » Mon fils , dit le pape à Rabelais , si tu ne t'amendes point, je te déclare que tu périras par le feu ou la hart !
— » Peut-être , répondit Rabelais ; néan= moins d'après icelle invention , votre pantoufle sera dite éternellement la mule du pape! »
Rabelais mourut dans son lit, à l'âge de soixante ans, et curé de Meudon !