LES DRAGÉES
£> mari trop cruel pour si uoucc beauté !
Philippe Desportes, Z)«5coMrs.
Le règne de Henri III avait mis à la mode les sarbacanes , outre certaines choses qui n'ont plus cours aujourd'hui que dans les couvents et congrégations , où le mignonage s'est perpétué par tradition. On sait qu'une sarbacane est un tube creux en bois ou en métal, dont autrefois se servaient les pages avec tant d'adresse , qu'au moyen de dragées , lancées de toute la force de leur souffle , ils tuaient des oiseaux au vol.
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(Jnjour que Qtuîlus et Saint-Mégrin se promenaient fraternellement dans le parc du châ= teaii de Saint-Germain , le roi, qui s'occupait alors à voir manger ses faucons, les aperçut d'une fenêtre basse et les appela , sans que sa voix bien connue parvînt à les distraire de leur entretien ; ce qui excita vivement sa jalousie. II allait leur dépêcher un page avec f'^rce paroles dures, lorsqu'il avisa une sarbacane dans un coin de la salle : il s'en saisit, et, arrachant un dia= mant de sa toque , l'envoya si adroitement devers les con verseurs, que Saint-Mégrin en eut la joue déchirée , et jura que jamais blessure ne lui fit plus de bien.
Cette aventure fit du bruit à la cour, et bien= lot personne n'osa se montrer sans sarbacane au Louvre. Où diantre la flatterie n'entre-t-elle pas? Cette étrange mode de porter en tout lieu à la main un lojp^ tuyau assez semblable au bâton blanc des j uges'^^.iseurs de la chevalerie , valait bien les collerettes dites plats de saint Jean- Baptiste , parce que la tête, au milieu de ces col= lerettes raides et empesées , n'avait pas mall'air de celle du saint dans le plat d'Hériodiade. Il fallut trouver un usage à ces éternelles sarbacanes, que les plus grands seigneurs faisaient dorer
et ciseler , et la galanterie imagina de les employer à jeter des cartels , des boulettes de senteur et des billets doux. Les sarbacanes rappellent les émigrants de notre révolution.
Les progrès de cette mode ne s'arrêtèrent pas là; les écoliers de l'Université percèrent des branches de sureau avec lesquelles ils couraient par les rues de la ville, adressant des pois à la figure des passants et aux fenêtres des bourgeois. C'était une diversion aux petites guerres collé= giales du Pré-aux-Clercs.Les seigneurs, de leur côté, poussèrent si loin l'insolence des sarba= canes, que Saint-Mégrin , dit-on , pour faire sa cour au roi , s'en servit à provoquer le duc de Guise armé de pied en cap. Les dames riaient , les maris se battaient en duel , les galants étaient heureux , à moins qu'ils ne fussent assassinés comme Legas et Saint-Mégrin , et le roi se féli= citait d'être la cause première de tout ce tracas. O le bon temps de malheurs et de plaisirs, de fêtes et d'égorgements , de turpitudes royales et de factions populaires !
Claude de Beaufremont , baron de Senesçai , était un noble et brave gentilhomme s'il en fut ; il n'aurait pas supporté patiemment un outrage, vînt-il en droite ligne de la part du roi de France
et de Pologne. O le mauvais courtisan!... Sa femrne, belle, avenante et jeune un peu pour sa vieille barbe grise, menait les affaires d'amour comme lui celles d'honneur ; non pas aussi fran= chement, mais sans avoir autrement peur. Ca= mille, adolescent Italien , au service particulier de Sa Majesté très chrétienne, n'était pas si entiché de son état qu'il ne cherchât à s'en con= soler auprès des dames. Certes, le roi ne savait rien de ce changement de rôle qui lui aurait fort déplu. Donc, Camille s'ingéra de triompher de madame de Beaufremont , qui répondit à ses agaceries comme femme habile à ce faire.
Par malheur pour leurs amours, Camille, imprudent qu'il était , passant devant l'hôtel de de Beaufremont, toque au front, manteau sur l'épaule et sarbacane en main , salua bien amou= reusement madame sa maîtresse qui ne fit pas semblant de le voir j et, piqué de cela , écrivit de gentils reproches sur un papier qu'il roula dans une pâte odorante , nonobstant les signes de la dame; il visa si juste avec sa sarbacane que la dragée tomba dans l'appartement, au grand ef= froi de madame de Beaufremont, dont le mari aussitôt avança la tête à la croisée pour obser= ver qui c'était. Mais bien que la colère apparût
sur tous ses traits, il ne dit rien et ne fit rien non plus, sinon que le lendemain, ayant été au Louvre , il se plaignit au roi de l'audace du mignon , sans qu'on lui promît droit et justice. Le soir même , il se posta près des Tuileries et attendit Camille qui s'en allait en mascarade : « Monseigneur , lui dit-il si tranquillement qu'il semblait de bonne humeur, hier n'envoyâtesvous pas chez moi une dragée? m Et comme l'autre hésitait à répondre , il ajouta : « Je ne suis pas homme à vous en faire tort, et veux vous la rendre. » A ces mots, il lui tira à bout portant un coup de pistolet qui l' étendit mort, de sorte que le sourire lui restait encore à la bouche. Le roi laissa cette affaire s'assoupir d'elle-même , crainte des suites.