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duel; d'EnIragiies , leur adversaire, s'était enfui en Belgique; Saint-Mégrin avait péri assassiné; plusieurs autres mignons avaient fait aussi une fin malheureuse, sans que leur place fût moins an^bitionnée. D'O , Caumont et Arques , frère du fameux duc de Joyeuse, partageaient alors la faveur du roi, qui pourtant ne se consolait pas des refus de Saint-Luc, qu'il avait marié par vengeance , en i 578 , à Jeanne Cossé-Brissdc, la plus laide, la plus contrefaite et la plus spirituelle femme de la cour à cette époque *.
Saint-Luc, cependant, n'accepta pas celte alliance comme une disgrâce.
Un jour, Henri III se promenait avec Arques et Caumont dans la petite galerie du Louvre attenante à son appartement ; il leur montrait gravement le contenu d'un in-quarto richement relié en parchemin vierge aux armes de France.
Henri ÏÏI, d'une taille moyenne et un peu courbée, avait dans le regard et le sourire quelque chose de rabelaisien, à la franchise près. Il portait des moustaches avec la royale et des boucles d'oreilles ; son costume, qui ne différait de celui de ses courtisans que par le luxe des étoffes, était composé d'un pourpoint de satin à corsage serré, de grègues ou bautsde-chausses tailladés, bouffants autour des reins, d'un manteau court à l'espagnole, en velours, et d'une
1 Ce qaatrain satirique qui courut alors sur elle est exagéré.
Brissae aime tant l'artifice.
Tant du dedans qne du dehors, Qu'ôtez-lni le faux et le vice, Vous lui Ate9( rftroe du corps.
petite toque surmontée de plumes de couleur. Henri .ivait adopté outre cela diverses modes qui lui donnaient Tapparence d'une femme, même d'une courtisane ; il se couvrait le visage d'un masque et de senteurs propres à conserver la fraîcheur du teint; il mettait des gants préparés pour adoucir et blanchir la peau des mainst Le livre des Hermaphrodites , pamphlet du temps, rapporte sur ce prince et ses mignons nombre de détails inouïs, qui ne passeraient plus dans la civilisation actuelle.
Le roi, voyant entrer Saint-Luc, qui s'inclina profondément, dit tout bas quelques mots à l'oreille de ses favoris, lesquels eurent belle à faire, pour ne pas éclater de rire.
« Votre Majesté a bien passé la nuit? commença Saint-Luc.
— Il tenait à toi, dit le roi en soupirant, qu'elle fût meilleure, mon cher fils ; j'en veux à madame ta femme d'accaparer tous tes bons moments...
— Madame d'Épinay, interrompit Caumont avec impudence, à quand donc ne sera-t-elle ni bossue ni déplaisante?... »
Saint-Luc le regarda fixement avec mépris, la main sur la garde de son épée, mais il ne répondit pas.
t< Saint-Luc, continua Arques de Joyeuse avec légèreté, par la messe! c'est affront de voir si gentil cavalier que tu es embéguiné des jupons de madame ta femme, laquelle de tout son esprit n'aurait de quoi faire feu qui flambe au lit conjugal.
— Messieurs, interrompit Saint-Luc ému de colère, assez sur ce propos mal séant en présence de
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Sa Majesté. ÂilIeui'S, si bon vous semble, et je vous prouverai que je joue mieux de l'épée que de la langue.
— Viens, Saint-Luc, dit le roi en Tentraînant dans Tembrasure d'une croisée, tandis que Arques et Caumont ne perdaient pas un seul de leurs mouvements ; considère, je te prie, ce beau missel amou • reux, que j'ai fait composer et écrire par mou poêle Philippe Desportes, abbé de Tyron. »
Ce volume, rempli de sentences, maximes, litanies, devises, vers latins et français touchant le mtgnonagCf était orné d'une multitude de figures de saints, dorées et enluminées , que Henri \{{ faisait copier dans les anciens manuscrits, et qu'il appelait du nom de ses favoris. Saint-Luc rougit de honte et d'indignation en remarquant à l'ouverture du livre la pourtraiture de son hon^onyme l'évangéliste, surmontée des armoiries de la maison d'Épinay, et du vers soi-disant bucolique de Virgile :
Formosum paslor Corydon ardebal Aîexim.
« Sire, s'écria-t-il d'une voix étouffée, ne châ tierez-vous pas les calomniateurs? Qui sont ceux-là qui ont soif de mon déshonneur? J^en mourrai de vergogne. »
Sur ce il se retira, non sans avoir salué le roi et lancé un regard expressif à Caumont, qui lui rendit un geste indécent.
(( Henri , dit Arques avec familiarité, ce serait (TRUvre charitable que d'amener ce rebelle à nos institutions. II est heau de corps et de visage I
— Oh ! non, reprit Caumont, il a les cheveux roux et mal parfumés, les bras longs et jambes torses. I. 17
— Pourtant, s'écria le roi, j'accepterais dix jours de purgatoire après ma mort atin (ftt'il entrât de gré ou de Force au cabinet de nos ébats. Je Taime de passion, mes petits ! »
Saint-Luc, de retour à son hôtel, triste et rêveur, raconta à sa femme Tinjure nouvelle de Sa Majesté, et cette scandaleuse aventure leur servit de teite pour passer en revue les dé})ordements et les orgies que la voix publique attribuait à ce monarque débauché. Madame d'Épinay, pieuse sans cagoterie , a|^uya beaucoup sur le bruit qui courait alors que HenrilH, dans son château de \incennes, renouvelait les bacchanales et les lupercales de la vénérable antiquité, en vouant un culte honteux à des dieux païens allégoriques. Saint-Luc, qui avait la religion fanatique et superstitieuse de son siècle, s'étonna, au récit de ces mystères impudiques, que le ciel n'eût pas encore consumé la seconde Sodome ; ce que lui dit sagement sa femme acheva de lui inspirer un courageux projet qui ne corrigea le roi qu'à moitié : c'était beaucoup.
(( Mon ami, lui fit observer madame d^Ëpinay, Sa Majesté, malgré tant de gros péchés, a peur d'être damnée en l'autre vie, et il m'est avis qu*une apparition, fantôme, esprit ou ange, Tôterait sans peine du bourbier d'impuretés, d'autant qu'il a tête faible et cœur de femme.
— Madame, répliqua Saint-Luc, je profiterai de cette imagination, et, vive Dieu I pour la perte des mignons et le salut du roi, il n'est rien que je ne hs$e à mes risques et périls. Je vois déjà quels inoyens il me faut aviser. Bonsoir, ma chère dame ;