‹ Soirées de Walter Scott à ParisChapitre 14 sur 19 · A HAUTEUR DE WAVERLEY · texte numérisé non relu

A HAUTEUR DE WAVERLEY

Maître,

Je vous admire dans vos ouvrages , sans m*inquîéter à savoir si vous descendez en ligne directe ou indirecte des Scoliniens, des Scotopites, hérésiarques des preoniers siècles de l'église. Je ne saurais découvrir au juste si votre prénom Walter est de même famille que celui de Walter LoIIard, qui fut brûlé comme hérétique à Cologne en 1322; de Waltham ^ docle chanoine anglais qui Jlorissait en 1250, disent les dictionnaires ; de Walton , évéque de Chester et auteur de la Bible polyglotte. ,

Mais laissons là votre prénom « \\& appartient à tout le monde en Ecosse , et qui répond à notre Gauthier , abbé de Saint-Martin de Pontoise en 1050, et joyeux patron des bous vivants. André Duval, auteur de la Vie de saint Gauthier, raconte de belles cures opérées par ses reliques ; vous av^z fait des miracles plus avérés que les siens et avant votre mort, Dieu merci !

Je suis plutôt tenté de croire que Ton doit choisir vos ancêtres parmi les nombreux Scott ou Écossais dont s'honore la théologie scolastiquc : Marianus Scotus, qui alla se faire moine en Allemagne, où il écrivit une chronique latine ver» 10fi|3 ; Jean Duns Scott , cordelier , fondateur de la secte des Scotistes, et appelé docteur subtil , ce qui ne l'empêcha pas^ en 1308, d'être enterré vivant pendant une apoplexie qui lui vint d'avoir réfuté la Somme de saint Thomas. Cet habile 11. i

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ergoteur avait dérendn tonte sa vie l'immaculée conception de la sainte Vierge. Vous possédez sans doute Tédiiion complète de ses œuvres, imprimée à Lyon en 1639, douze volumes, avec la vie de l'auteur par Wadinge. Ses traités ne valent pas vos romans.

Votre amour pour le merveilleux et la féerie d'Ecosse me fait soupçonner qu'il ne coule pas dans vos veines d'autre sang que celui de Michel Scott, mathématicien, astrologue attaché à l'empereur Frédéric II , et pourtant bon théologien. Dante et Merlin Coccaie ont célébré ses enchantements. Qu'en pensez-vous, mattret Je n'ai jamais lu ses livres de la Physiognomie, àêla Sphère de Socrobosco et de la Nature du Soleil et de la Lune ; mais en revanche j*ai toujours souhaité connattre le secret de sa cuisine, composée de mets qu'il enlevait tout chauds sur la table des rois de France , d'Anglererre , d'Espagne, même sur la table de l'empereur de la Chine, sans que ces mets se refroidissent en route. Ces singuliers repas ne lui coûtaient qu'un coup de baguette, et, nonobstant ses faits magiques, il mourut dans une église de la Fouille, alors qu'il adorait le Saint-Sacrement ; la cloche que Ton sonnait détacha de la voûte une grosse pierre qui lui brisa la tête. Voilà une triste fin pour un sorcier.

Mais pour l'honneur des sciences occultes, peut-être contesterez-vous que telle fut la véritable mort de ce savant homme , dont vous possédez la tombe dans l'abbaye de Melrose, à deux milles de votre château gothico- moderne.

Et pourquoi ne 8erigE-*rous point cousin à la mode de Bretagne de cet autre sorcilr^û sefziènle siècle, Heginal Scott > auteur d'un Traité sur le Houblon ( vous aimez Vale d'Ecosse autant que vos héros), et plus connu par son livre Sur la découverte de la Magie^ que Jacques 1er prit la peine de réfuter lui-même! Ce livre indigna tout ce qui croyait encore à la puissance du diable , et fut brûlé comme peu orthodoxe. Or, ne venez- vous pas de compiler un livre sur la Démonologie qui mériterait bien aussi le feu , si Ton consultait les bonnes femmes d'Edimbourg! car vous y faites la guerre aux dernières superstitions de notre siècle anti-féodal , vous ingrat, vous renégat en sorcellerie.

Maître ! vous êtes un grand sorcier , malgré ce livre , et le plus universel que je sache ; toujours suis-je assuré que vous ne mourrez pas comme votre homonyme Jean Scott, pour

A L'ALTEL'R DE WAVEBLEY. »

avoir écrit contre la sainte Eucharistie ; tous ne courez risque d'être lapidé que par les whigs , en votre qualité de tory et comme flatteur de Georges IV, sur lequel vous aviez si ministériellement reporté votre jacobitisme élégiaque r depuis votre élévation au rang de baronnet.

Mais vos ouvrages si variés et si multipliés, les meilleurs et les moins remarquables depuis Kenilivorth jusqu'à Charîex le Téméraire , les plus graves comme les plus légers depuis vos recueils d'antiquaire jusqu'à vos chansons de taverne , ce sont là des enchantements de tous les jours et de tons les pays.

Vous réalisez l'allégorie des dtncrs-mosaïques de Michel Scott, votre quadrisaïeul ; dans votre ardeur à feuilleter les histoires nationales et étrangères, à butiner parmi les chartes et les monuments des vieux temps , à couper, comme fit David, un coindu'manteau des hommes d'autrefois, vous composez des chroniques neuves et originales , vous redonnez la vie aux siècles passés, et vous créez une foule de personnages qui ont le caractère . le costume et le langage de l'époque, types inimitables nés de votre génie et de votre érudition. Il est alors bien malaisé de reconnaître à quelles sources vous avez puisé des documents si divers et en quel auteur contemporain vous prenez chaque trait différent pour en former un ensemble complet. Car vous procédez à la manière de Praxitèle qui peignit sa Vénus d'après les plus belles filles de la Grèce. L'imagination n'est que la science de combiner la mémoire.

Ainsi ai-je fait dans les esquisses que j'ai osé exposer à côté de vos tableaux achevés; j'aurais voulu me produire à votre image , et bien empêché de vous ressembler , j'ai dn moins suivi votre façon de composer, avec les ouvrages des autres, une œuvre qui vous appartint en propre. Souvent vous mêlez à votre style, nourri djétymologies anciennes, l'idiome héréditaire des highlands d'Ecosse; moi aussi j'aime à rétablir en usage la langue riche et pittoresque de notre moyen âge , avec un choix d'expressions et de tournures qui mettent de l'art jusque dans le barbarisme et l'obscurité. Mais pour toute la série dé romans historiques à l'aide desquels je compte parcourir les 14e, I6e, 16e, 17e et 18e sièclfp, j'ai adopté une distinction fort raisonnable dans la manière de les écrire.

Maître, je vous ai même demandé votre avis à ce sujet par lettre confidentielle, et quant à la réponse, il faut que le pa-

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qnebot à Tapeur qui l'apportait ait péri corps et biens , puisque je Tattendg encore. Le capitaine Cliitterbnck , le doctenr Dryasdust ou quelque autre savant de votre connaissance me prouvera peut-être qoe j*ai tort , dans votre prochaine introdactiott en forme d'épitre.

Je me suis déjà expliqué nettement dans la préface des Deux Fous , sur la différence que je faisais du dialogue et de la narration. L'une est toute séparée de l'autre; l'auteur raconte et décrit; le dialogue au contraire doit échapper à ce positif qui montre Fauteur agissant ou perlant à la place de ses personnages ; ceux-ci sont en scène; ils doivent compléter Illlusion ; c'est maladresse si Ton voit le souffleur derrière eux, et le fil qui les fait mouvoir.

Cette vérité d'art, qui a besoin d'être sentie et pour laquelle je ne réclame pas de brevet'd'invention, semblera sans doute un paradoxe; mais je maintiens qu'elle peut être au moins employée comme type dans les sujets de notre histoire de France; d'où il ne résulte pas qu'il faille mettre du latin dans la bouche de Charlemagne , conserver le patois tnintelFigible des troubadours, et, par une débauclie de science, élaborer des romans polyglottes j ce serait la tour de Babel.

Je crois cependant que ces bizai reries, insoutenables en système , ne sont pas impossibles dans l'exécufion , pourvu que le romancier en use modestement , comme le médecin ferMït d'un remède violent dont l'application et la dose déterminent la santé ou la mort.

Certes, à cette marqueterie locale il manquera bien des lecteurs, et surtout bien des lectrices; les femmes qui lisent pour dépenser le temps et se distraire de l'ennui , les gens de la mode et da bon ton, n'achèveront pas même le volume quMis auront déclaré grimoire ou mal écrit, d'après l'inspection de la couverture ; d'aillenrs messieurs du bel esprit ne perdent nulle occasion de critiquer ce qu'ils ne connaissent et ne corn* prennent pas. Pauvres renards sans queue !

Maître» avouez-le; pourquoi avez-vous résumé les études de toute votre vie en livres t Yods souriez ; vons entendez sans doote livres sterling ; non , je ne trahirai pas le secret de votre bourse ; dites feulement avec franchise et sans retour commercial , si jamais vous avez pris la plume à l'intention des marinieTS de Clyde , et pour len menus plaisirs des dandys de Londres? Il ne s'ensuit pas que vous soyez un Sycophanie^

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