A L'AUTEUR DE WAVERLEY
comme l'a juré dans un toast célèbre certain baronnet anglais qui avait bu la politesse.
C'est à nous. Français, qu'il convient d'avoir de la rancune contre l'auteur des Lettres de Paul et de VHistoire de N<vpoléon^ qu'on ne saurait trop distinguer de l'auteur de TVaverley, mon honoré mattre. Le premier, qui, coupable d'une erreur préméditée, a remplacé par le chef de wklington la tête de l'Empereur, soulève plus de dégoût que de haine, et l'Angleterre elle-même en a fait justice. Ce véritable Sycophante seraitril de la famille des Hauteclair, qu'on ose à peine prononcer son nom 1
Voici la généalogie de cette famille conrtisanesque : sous le règne de François lor existait un pied-plat, poëte de cour, adorant en rimes le soleil levant, toujours la main ouverte pour recevoir, toujours l'épine dorsale arrondie pour saluer, chien couchant, toujours guettant les bribes qui tcwibaient de la table royale, le sieur Couillard AJmaque de Pavillon, enfin, qui nous a laissé en témoignage de sa basse cupidité le Triomphe d'Argent et les Ordonnances d'Argent. Ses flatteries et ses habitudes rampantes l'avaient fait de lui un valet de chambre du roi. C'était le titre d'académicien de ce temps-là, et l'adulation plutôt que le talent donnait aux gens de lettres accès dans le palais des Tournelles ; Rabelais et un petitnombre d'hommes fameux par leur instruction et leur génie, eurent le courage de dédaigner les gages de valet, tandis que Clément Marot et tant d'autres poétisaient à la solde du roi, des princes et des grands seigneurs. Maître de Pavillon, que dames et gentilshommes affectaient d'appeler par son vilain nom, comme pour l'avilir davantage, venait souvent gratter à la porte de Sa Majesté, quand il n'avait plus un sou marqué dans son pourpoint brodé d'or.
Un jour qu'il se présenta pour être introduit dans la salle d'audience, l'huissier, qui avait acheté sa charge depuis la veille, lui demanda qui il était; en ce moment une des maitresses de François 1er vint à passer. Almaque de Pavillon, habitué qu'il était d'entendre répéter son nom malhonnête, n'en trouva pas d'autre sur ses lèvres, et la honte lui conseilla de se taire ; la dame, qui riait de son embarras, s'arrêta pour voir comment il en sortirait, et l'huissier, renfermé dans Içs devoirs de son emploi, réitéra son injonction : « Nommez votre nom haut et clair, dit-il. — Hauteclair ! » répondit PavilloD
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tout troublé, croyant qu'on le prenait pour un gentithomnie de ce nom. L'huissier, trompé à son tour, ouvrit la porte et annonça M. Hauteclair. « Hauteclair, repartit le roi, cherchant dans sa cour quelqu'un de ce nom-là. — Hauteclair! s'écriait la dame qui entrait sur les pas de Pavillon, voilà du moins un nom décent à la bouche comme aux oreilles. — Ainsi soit ! dit le galant prince, ce que dame veut, le roi veut pareillement; or çà, bonjour, monsieur Hauteclair. > Ce nom resta donc à Pavillon et à ses descendants, «jui firent de cette anec> dote leurs lettres de noblesse. Le plus plaidant, c'est que la dame dont la pruderie s'offensait d'une consonnance de mots se nommait elle-même Anne de Pisseleu! Ménage a placé l'origine des Hauteclair du temp9 de Louis XIII; Tart de vérifier les dates garde là-dessus le silence. Au reste, on trouve partout de pareilles réticences et de pareilles substitutions de noms. La reine Marie-Stuart, femme de François I][, voalut savoir, par naïveté ou par malice, le nom d'une rue qu'elle traversait ; un courtisan improvisa pour elle le nom de Tireboudin...
Et voilà pourquoi il en coûte tant de nommer l'auteur des Lettres de Paul et de VHisloire de Napoléon,
Mais pour revenir à mes moutons, comme le drapier dans la farce de Patelin : Maître, je veux vous entretenir péremptoirement sur le fait des Soirées de Waller Scott, qui vous sont attribuées par les uns et contestées par les autres. Prenez-les, ne les prenez^ c'est le refrain le plus sage et le plus commode; les cloches ne sont de meilleur conseil; car chacun leur fait dire ce qu'il souhaite entendre. Apr^s tout, les esprits crédules sont-ils plus dupes que les sceptiques! Toqte la discussion pour et contre se réduit à ceci : il est possible que l'auteur de Waverley soit aussi celui des Soirées de Walter Scott,
Cette conclusion, qui n'en est pas une, et dont le bibliophile Jacob n'appellera pas, dérive nécessairement des plus fortes inductions auxquelles je ferai en sorte de répondre pour vous et en votre p^ivé nom, sans toutefois prétendre prouver par là que les Soirées soient votre ouvrage, comme tant de romans bâtards ; la Sorcière de Glaslin^ le Château de Poutffract. etc., où vos admirateurs d'Edimbourg, de Londres et de Paris ne vous ont pas reconnu. N'a-t-on pas mis sur le c«>mpte de Rabelais, en son vivant et après sa mort, les Navi-
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galions de Panurgp, les Songes drolatiques, et de misérables almanachs? Tous les jours on r.ous vend du mauvais vin, aigre et frelaté, sous les longs bouchons cachetés de Bordeaux.
J'arrive à mon argumentation sorbonique.
L'auteur de Waverley a-t-il fait un voyage à Paris pendant l'hiver de 1826 î Le fait est incontestable; tout le monde l'a vu visitant nos spectacles, nos musées et nos bibliothèques, sous la conduite de son éditeur français; j'ai moi-même eu rhonneur de lui adresser la parole chez une belle dame, qui rassemble dans son salon l'aristocratie des artistes et des gens de lettres.
L'auteur de Waverley a-t-il réellement raconté les Chroniques de France que le bibliophile Jacob a recueillies et publiéesl Je me fais l'écho des objections posées et discutées aussi gravement que s'il était question de vérifier l'authenticité d'un des cinquante Évangiles apocryphes. La réponse pourrait se retrancher derrière un distinguo qui ne laisserait plus de prise aux ergoteurs. Mais il vaut mieux se renfermer dans cette hypothèse, que l'auteur de Waverley peut avoir raconté des histoires dont l'idée première se trouve dans nos chroniqueurs.
L'auteur érudit du Voyage en Angleterre et de VHistoîre de Charles- Edouard, mon ami Amédée Pichot, qui fit le pèlerinage d'Âbbotsford par dévotion littéraire, a signalé plusieurs fois l'admiration que Waiter Scott a pour notre Froissard et pour nos premiers historiens, admiration d'ailleurs commune aux Anglais instruits, qui nous enlèvent tous les jours les éditions gothiques de Froissard et de Monstrelet. Maître, n'avez-vous pas tiré Quentin Duricard de notre Tacite, Philippe de Commines! Il y a encore des diamants à Golconde et d'admirables drames dans l'art confus de nos vieux romancierSj comme disait Boileau, qui ne les avait jamais lus.
M.-iltre, voilà le procès jugé et plus embrouillé que devant* car il me serait aussi difficile de prouver matliématiquement que vous êtes l'auteur des Soirp.es de Waiter Scotl^ ou que vous ne l'êtes pas; vous-même auriez autant de peine à vous faire croire dans l'une ou l'autre alternative. Ainsi Clément Marot s'excusa en vers d'avoir fait les Adieux aux Dames de Paris^ qui couraient sous son nom, et personne cependant ne voulut prendre le change; ainsi Voltaire renia tout haut jus*