ÉCRITE PAR LUI-MÊME
Je âiiis bien vieux ; si je ne fais pas aujourd'hui mon article nécrologique, personne ne s'en chargera demain : car moi, qui connais tout le monde, je ne suis ponuu de personne.
Je naquis en 1750 ; je serais fort en peine de dire le mois, te jour et l'heure, vu que le maudit registre oii Un sacristain, lunettes sur le nez, avait pris acte de ma naissance, servit pendant la révolution à faire des cartouches et causa la mort de plus d'un pauvre diable. C'est au moins fort désngréable de ne pas savoir au juste son âge, et j'ai donc raison d'en vouloir à Tégllse. Elle avait bien affaire des actes de l'acte civil ! passe pour les baptêmes et les confirmations !
Ma famille était archi-noble. B'Hozier n'a pas composé ma généalogie^ mais j'ai fantaisie de chercher mes ancêtres dam la Bible. Sans aller si loin, je me souviens d'avoir découvert, dans les Chroniques de Saint-DenU, que le chef des Pastouraux, en 1250, s'appelait comme mol; enfin je descends en droite ligne par les femmes de I/>tiis Jacob, de Tordre des Carmes, aumônier de S. M. Louis XIV. Je suis le dernier re^jeton de cette antique famille. •
Mon père avait dérogé, il se mêlait de commerce, à l'instar de M. de Voltaire, que j'ai vu trois (bis deson vivant; la preml^rç
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dans son ^and costume de gentilhomme de la chambre du roi; la seconde en robe de matin, jaune, avec des ramages verts, et la troisième en habit noir, avec des boutons d'acier. Voilà des souvenirs qui font époque.
Mon père, dis-Je, gros marchand de draps de la rue des Juifs, me laissa, au lieu d'éducation, une belle fortune, la fille de sa nièce et une vieille maison, qui m'a donné goût aux antiquités. Je me fis une éducation à ma manière, j'augmentai ma fortune, je pris pour gouvernante la fille de la nièce de mon père, et j'habitai la maison ; partant pas de maîtres, pas d'amis, pas de domestiques, pas de locataires. Je me trouve bien depuis soixante ans de ce régime d'égoïsme.
Et pourtant, j'ai vu la Fompadour, j'ai vu la Dubarry, j'ai vu Louis XVI, j'ai vu Robespierre, j'ai vu Bonaparte I A peine me suis-je ressenti de tous ces changements politiques; et le temps présent ne m'est pas meilleur que le temps passé, puisque tout se paie plus cher qu'autrefois. Du reste, je ne sais quel est le ministre actuel des finances ou le confeœeur du roi; je n'ai pas besoin de le savoir.
Je suis comme le rat retiré du monde; j'ai bon feu, bonne table, bon lit; on serait content à moins. J'ai passé ma vie à m'instruire. Certes, la mort venue , ces belles connaissances ne me sauveront pas de la pourriture et des vers ; mais en attendant, je m'en trouve bien, et n'en veux pour moi pas da~ vantage ; à soixante-dix-neuf ans, on n'a pas de temps à perdre.
J'ai rassemblé une bibliothèque choisie de trente mille volumes, dont je dresse moi-même le catalogue, avec des notes et observations. J'espère le finir, pour peu que je devienne centenaire. Mes livres, tous reliés en maroquin et dorés sur tranche, sont rangés par ordre de date, depuis l'origine de l'imprimerie. Je ne comprends ni le grec, ni le latin, ni l'arabe, mais je possède des ouvrages arabes, latins et grecs. C'est un petit sacrifice à la vanité. Ainsi, j'ai acheté au poids de l'or un exemplaire du Spéculum snlutis, imprimé sur bois en 1420, par Laurent Coster, bourgeois de Harlem. J'éprouve
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une sorte d'orgueil à me dire : « Voilà peut-être le premier livre qui ait été imprimé ! » La science bibliographique est un peu celle des ignorants.
Pourtant mon esprit s'est rencontré apte à une étude qui fat longtemps abandonnée aux Bénédictins, je veux parler de la langue du moyen âge, dont je fais mes délices. Je m'y suis acclimaté au point que souvent je croirais volontiers être né avec elle. Est-ce caprice! je ne le pense pas, car avant de se plaire à cette langue morte et comme enfouie dans de gothiques manuscrits, il faut apprendre à lire une écriture qui ne ressemble pas mal à des caractères sanskrits. Mais on aime à se distinguer du vulgaire, et M. Lacurne de Sainte-Palaye me répétait souvent : « Notre moyen âge aurait pour nous la moitié moins d'attraits s'il était plus connu ; mais, Dieu merci, c'est une mine qui ne sera pas épuisée de longtemps. » Et voilà que l'on commence maintenant à exploiter la mine.
Je l'avouerai à ma honte, je préfère Rabelais à Homère, et les vieux romans de Lancelol et du Renard me semblent de l'Arioste, ou mieux encore. Les tensons des troubadours se rapprochent souvent de la fadeur fleurie et galante de MM. les chevaliers Dorât, Bertin, Parny, qui n'étaient rien moins que de l'ancienne chevalerie; mais en revanche, les trouvères de la langue d'oi7, trop dédaignés qu'ils sont, me semblent de vrais poètes dans leurs lais, où la naïveté s'unit à l'imagination. Rutebeuf m'agrée autant qu'un classique du grand siècle.
Mais je le dirai ù qui voudra l'entendre, Rabelais pour moi est tout, et je chéris jusqu'à ses défauts. L'habitude rend aveugle, et voilà bien des années que je le rdis, quoiqu'il soit tout entier dans ma mémoire; c'est de la passion, si vous voulez, mais, à l'exemple du cardinal Dubellay, j'ai un singuliec mépris pour quiconque n'a pas lu le Livre,
Il est impossible que cet amour des anciens n'empiète pas sur celui des modernes; j'estime, j'admire même un auteur récent, mais avec ti-l es rcsirictions qui me conviennent. J'op-