AVIS AUX GENEVOIS
Flammeite, au souris engageant.
N'engendre que petite flamme ; Mais ne lui faut petit argent :
Son baiser de graad's sommes réclame :
Elle a laissé, par défaut d'or, Clément qui pour ylvre rimaille.
Que le fin premier riche homme aille Prendre sa place chaude encor, II est tantôt sans sou ni maille !
(^es vers acres et méchants furent placardés jusque <tur la porte du temple, où les lut M. Bruslay en allant faire ses oraisons. A son retour, il trouva sa femme en larmes, qui, avec mille simagrées usitées ep t^llp occurrepe^, epi^rj^ssa ses genoux, pleura.
eria, se tordit les mains, s^arraclia des cheveux à poignée^ et finit par avouer tout le mptère. Qui se vit camus et inquiet? ce fut Thonnête homme. Il ne pouvait s^empêcher d'octroyer un triple pardon à ce gros repentir ; mais d*un autre côté, il fallait renoncer à se venger duMarot, sinon du même nœud coulant faire un collier à sa digne femme, si dolente, si honteuse, qu'il eût volontiers juré sur rÉvangile qu'elle était sainte pour l'avenir; le cœur lui en saignait. Ce fut elle qui l'engagea à chercher un bon conseil auprès de Calvin ; elle savait le but où elle visait.
Thomas Bruslaj prit sa cape et une ferme résolution. Bientôt on l'introduisit dans le cabinet du sectaire, occupé alors à écrire son catéchisme. Papyre Masson fait de Calvin un portrait peu avantageux. Il était, dil-il, d'une stature médiocre; il avait le visage allongé, maigre et basané, les cheveux noirs, la barbe rare, les yeux vifs et étincelants, le nez aquilin, la voix éclatante, et l'abord triste et désagréable.
« Dieu te garde ! Thomas, — s'écria-l-il dès qu'il aperçut l'horloger; — comment se porte notre dame ta femme?
— Bien et mal, — ^ bégaya le mari, se frappant le front avec là main, — je ne sais quelle envie me prend de déchirer mes vêtements et de couvrir mon chef de cendre, à Fimitation de messire Jacob oyant là nouvelle de l'obit de son très-cher fils Joseph.
— Qu'est-ce donc, mon père ? Flammetle n'est pas malade, que je pense ; hier encore l'af-je vue joyeuse à bon escient; qui vous centriste si grièvement?
-^ Trois fois hélas I je suis, ce dont j'ai poires I. 13
d*angoisses trop amères, tout ainsi que le lévite d'Éphraîm...
*- Par les cierges de Noyon! interrompit Calvin, moitié colère, moitié indécis, vous me la baillez belle, monsieur le lévite; assez sur un propos qui touche à rhonneur des dames, au vôtre, et ne me tarabustez plus Tentendement de ces vilenies.
— Qui m'entendra si ce n'est vous, seigneur Calvin ? ma pauvre femme m'a sommé de vous conter le cas tout piteux qu'il soit !
— Or donc, contez, et cependant ayez reraenibrance que la loi coupe la langue aux calomniateurs. »
Thomas Bruslay commença son fâcheux récit, et Calvin, s'efTorçant de garder contenance, rougissait et pâlissait tour à tour ; il grinçait des dents et froissait SCS mains l'une contre l'autre. Une horrible colère luttait au dedans de lui-même.
a Va dire à cette lille de joie... » Ce fut comme une explosion; puis il se tut, sourit avçc rage et reprit plus calme : « Ta femme a trompé toi et moi, sans crier gare ! c'est une fausse et impudique louve I J'ai fantaisie de l'accuser au tribunal... Oui, qu'elle soit traitée ni plus ni moins qu'elle-même l'a voulu; elle que je cuidais aussi munde et chaste de corps que d'Ame!*..
-— Hier j'en aurais dit autant et mieux encore ; mais elle est contrite à faire larmoyer un marbre; je l'ai suppliée de confesser au seigneur Dieu sa faute, quelque grave qu'elle soit de fait.
— Et Clément ! continuait Calvin sans l'écouler et suivant le cours de ses idéeè, je l'ai retiré du bourbier d'infortune, je le souilVe en ces étals tout gan*
grené de vices et de son métier de courtisan, et de prime abord voilà qu^il pollue celle qui est a moi !
— Ce bon seigneur, pensait à part soi maître Bruslay, il sent le deuil qui m^accable et se fourvoie en sa douleur chrétienne, ni plus ni moins que s^il s''agis8ait de sa propre femme.
— Toi, premier as mis en oubli, Clément, l'hospitalité à toi donnée et promise, et parce que tu sais adextrement pour toute chose poétiser du sacré et du profane, penses-tu que nulle loi humaine ne te puisse atteindre? Si les fagots catholiques n'ont rien pu contre ta paillarde chair, je te veux montrer que la hart qui se corde à Genève est de bon chanvre et tenace en diable !
— Monseigneur, que répondre à la désolée Flammette, qui fond en larmes tant et tant, que j'ai peur qu'elle en soit aveugle? Âfm d'effacer la macule du péché, enseignez-lui une pénitence et amende honorable à suivre.
— Ya-t'en, Thomas, et si elle a goût au salut de son âme et au pardon de son iniquité, rapporte-lui que la MagdeleinOy grande pécheresse s'il en fut, eut, par sa repentance, absolution du Christ ; de mauvaise gouge elle s'est faite sainte femme. Sur ce, bonsoir I »
Ce bon mari se retira à peu près consolé ; Calvin, qui ne sut jamais supporter un outrage, déborda alors en imprécations et en serments de vengeance, jusqu'à ce qu'il eût épuisé sa première colère. Alors il se rappela que Marot devait, le jour même, lui apporter les cinquante psaumes en vers qu'il lui avait achetés, et craignant d'être privé de cet important
trayail, il résolut d^attendre, pour éclater, que le ma-^ nuscrit fût remis entre ses mains.
Marot entra dans ce moment; il chantait une chanson galante de sa façon, sur Fair d^un psaume composé par Calvin; T accueil froid et sévère de son ami le frappa.
« Or çà, maître Clément, lui dit Calvin, après avoir fermé soigneusement la porte, avez-vous paraphrasé la version des psaumes?
— Que nul n^appellera raversiôn des savants , comme disait Bochard , parlant de la traduction française de la Bible par Olivetanl...
— Tu n'as que faire de rapporter une impiété I... réponds; mes ouailles s'attendent à les chanter en musique , non sur des airs profanes, comme à Paris et à Rome....
— Par le corps Dieu!... s'écria Marot.
— Bethsamite I Amalécite ! Philistin ! interrompit Calvin transporté d'une sainte colère, jusques à quand blasphémeras -tu le nom de Dieu? Pas longtemps, à ce que je pense, car je rendrai une loi qui condamne les jureurs à manger des charbons ardents.
-— Ce sera nourriture mal saine, mais ne vous fâchez pas, père Calvin ; vous et moi avons été élevés parmi les impies (ce sont papistes), et nous ne sommes pas si bien lavés qu'il ne reste rien au fond du vase, comme dit le bonhomme Françoi» Rabelais.
— Tu t'emploies de ton mieux à me sortir des gonds de patience! oses-tu nommer seulement de bouche l'apostat curé de Meudon? il pue le moine et l'enfer l
— Vrai Dieu !... Pardonnes à cette erreur de bec;
LS FOUET. iVt
mm riionnéte Rabelais a dans ses beaux livres défendu la doctrine éTangélique mieux qu^un ministre en chaire!...
— Certes I il enveloppe d'ordure ce qu'il veut n^êlre point touché; assez sur ce propos impie et monacal ! La version des psaumes?
— La voici tout entière , y compris les menues prières matutinales, et bien m'en a pris de mettre a néant les conseils de dame paresse (mauvaise bête qui n'est parmi celles de TÂpocalypse, ne sais pourquoi}, d'autant que je suis pauvre à l'égal du seigneur Job , dont on a fait une belle histoire que je translaterai du latin en rimes françaises...
— Je te baillerai vingt écus d'or pour prix de ton labeur, parce qu'il est écrit que les moissonneurs du matin et du soir auront la même paie. Ces beaux cantiques, que je fais imprimer avec avertissement et religieuse musique, vaudront mieux que la Vulgate qu'on chante aux églises... mais ce n'est ce dont il s'agit pour le quart d'heure.
-^ A présent que vous tenez ce précieux manuscrit, déliez votre escarcelle libéralement; car ma main brûle de toucher cette sonnante monnaie, qui est fée vraiment et se métamorphose selon notre désir. Pour moi je la veux muer en vins et chair salée, aiguillon de la soif.
-— Ivrogne, qui pour idole as ton ventre!... Combien tu es heureux d'avoir traduit David si à propos ! Le seigneur Dieu , plus clément que tu n'es , t'en tiendra compte là haut, et malgré ton crime, après la punition seras conduit du purgatoire devers le
in SOIRÉES DE \('ALTER SCOTT.
ciel , an lieu de devaller tout droit au profond de la géhenne.
— Quelle litanie est cela, pater sancte? auriez- TOUS en dormant vu le grand diable vous faisant la baboue?... Obé! regardez à qui vous parlez, et, si possible est, ne jouez pas Tinspiré!
— Clément, souviens-loi de Flammette Bruslay?
— Je certifie que je Fai payée six fois plus qu^elle vaut! j^en fais juge monsieur son mari, qui Teût laissée , je crois , mourir pucelle , ce qui ne s'est vu depuis la création de la femme.
— Clément, tu as convoité la femme d'autrui; il est écrit que Tadultère sera lapidé.
— Oui, si Jésus n'avait pas dit : « Que celui d'en- « tre vous qui est sans péché lui jette la première c< pierre. » Est-ce toi, Jean Calvin, qui le feras? Tu aspires à m'efTrayer peut-être : je ne m'en dédis pas; j'ai usé de la femme de mon bote, de sorte qu'il en avait la fumée à son nez; à lui seul appartient de trouver mauvais qu'on fasse sou devoir conjugal ; je n'ai pas tempérament de vierge ; et des vœux de chasteté, j'en ferai l'an deux mille et quand aussi ferez, compagnon, car je vous connais depuis vingt ans en çà, s'il vous en souvient.
— Tu seras pendu. Clément ! l'adultère à Genève...
— Que j'aille à Rome, j'en serai quitte et absous pour une aumône selon le tarif du pape Jean XXII. Par Cahors ! en France, que je chéris comme un fils sa mère, adultère porte en soi une absolution, et notre sire François U^ y travaille royalement, adultérant toutes les dames de sa cour; mais aussi an secret déplaisir des moines, on châtie le sale péché
du pastear Corydon , comme on voit , monseigneur, diaprés ?os épaules fleurdelisées à beau fer rouge, du temps qu^à Noyon , pour IMionneur de voire père cabaretier, vous gâtiez les jeunes gars de bonne volonté...
^- Par le ciel ! ne dites telles choses.
-— Vous jurez donc d'aventure? et le supplice des charbons ! IN'ayez peur, monsieur le ministre en Dieu on eu diable, je ne vous souhaite pas plus de mal qu'à moi; mais un moi : serai-je pendu?
— Ah ! mon cher Clément, je vous complains véritablement, mon cœur en saigne... Un si digne homme 1 un si excellent poète!
— - Non, par tous les saints que vous décriez en votre Traité des reliques! il n'en adviendra pas ainsi que vous et Flammctte l'espérez à mon dam ! ou bien avant que d'être pendu haut et court , je crie aux badauds là assemblés : Messires Genevois , qui par religion traitez patibulairementun honnête homme pour crime d'amour, souiTrirez-vous qu'un Bulgare (je dirai le gros mot) vous prêche et endoctrine?
— Vous n'en ferez rien, mon trois fois cher.
— Ainsi, à vous ouïr, je serais venu me faire pendre à Genève, comme s'il manquait de corde en mon pays; j'y retourne plutôt, pensez-y à deux fois, compère. Je suis Clément Marot de Cahors en Quercy, qui a été condamné par le révérend docteur en diable Bouchart, pour avoir mangé du lard en carême; qui a deux fois été banni de France, où, pour moi et autres, c'était la saison des fagots et potences ; qui à Ferrare fut fouetté par les rues, et à Venise, s'il vous en souvient, a failli laisser ses os, ce qui m'au-
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rait fait un grand mal au cœur. Pour<{uoi tous tèn exils, martyrs et tourments, sinon pour tous ou Totre damnée rhétorique, que j'ai soutenue de paroles, d'écrits et de gestes contre moines, juges, rois, femmes, papes, empereurs et ma conscience, maintes fois? Et TOUS croyez bêtement que sous votre tutelle, au, propre pays de la réformation , laquelle j^envoie à cinq cents charretées de diables , je me laisserai pendre parce que j^ai touché à la chair?... Seraitce pas quatre-temps ou vigile? Yraibis ! j'eusse pu rester au royaume frauçais jusqu'à ma mort, et audelà, pourvu que laissasse religion aux prêtres, et en ce paradis des cocus j'aurais envahi la porte de corne du mariage , que messieurs les maris m'auraient dit seulement : Grand merci ! Travaillez donc pour in> grats ! Je me suis mis en haine et péril pour vous et les vôtres ; je pouvais vivre tranquille, riche, estimé des uns et chéri des autres, et pour vous ne l'ai point fait. 0 bien fou qui croit en l'amitié et reconnais* sauce I Fi! ne me parlez jamais, je redeviens catho* lique et baptisé comme devant; je renie Luther, et Calvin, et Satan; je pars de cette terre inhospitalière et vais me faire pendre ailleurs.
— - Marot, mon ami, fiez-vous en Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient et se repentent. Fuir, vous ne le pouvez ; ou vous happerait bientôt, et l'accusé qui cherche à fuir sent sa faute. Ce serait vous déclarer coupable et digne de mort.
— Eh bien I qu'ils me pendent, par la mort-Dieu ! s'ils l'osent ! le roi mon maître viendra avec son armée châtier les assassins de son poète et valet de chambre, et vos prudes femmes qui font mettre à
lE FOUET. iOf
mort quiconque les sert en bonne amitié, par punition insigne, ne seront dnrant le sac de Genève tiolées par les soudards!...
— Non, de mon petit crédit je vous aiderai tant que ne serez que fouetté par la ville...
^^ Certes, le fait serait incomparable , et je me croirai encore à Fécole des moines qui perdirent mon jeune âge!
-^ Vois et juge ; étranger dans cette ville , mon pouvoir n^est pas stable, mon crédit n^est pas certain comme tu tMmagines, Clément. J^attaque les vices de rÉglise romaine et ne puis les tolérer, bien plus, les défendre en la nôtre. Ainsi , entre en contrition , tel que le Christ au jardin des Olives, et chaque coup de verges , que tu peux bien appeler heureuses , te gagnera un an d'indulgence.
^ Trêve de patelinage ; je me résigne au fouet pour me donner du bon temps, car fouetté, on pourra me pendre plus tard ; mais pendu , je ne connais que les sorcières qui me pussent fouetter au sabbat. Que sais-je? peut-être y trouverai-je plaisir sensuel. Faites en sorte qu'on ne frappe pas trop dru , en bonne manière de flagellation.
— Tenez, mon frère, voici le prix de vos psaumes; Dieu vous paiera le reste. Ayez soin d'épargner cela, l'argent est plus rare ici qu'à la cour de Rome, comme ici les péchés de simonie. Je m'en vais m'employer pour vous ; mais cependant gardez de me nuire en découvrant ce qui est caché entre l'écorce et l'arbre. »
La plainte en adultère avait été portée devant les magistrats;^ le procès fut instruit, et Marot arrête, emprisonné et interrogé, fut condamné à être pendu
aOi SOIRÉKS DE WALTKR SCOTT,
selon les lois de Genève ; Calvin , qui était rame des juges, avait écarté Flammette de Taflaire, où elle ne parut qu^en qualité de témoin et d^accusatrice : il fut reconnu qu'elle n'avait cédé qu'à la séduction et à la violence. Cependant, d'après sa promesse, Calvin fit commuer la peine de mort en celle du fouet et du bannissement. Marot s'estima beureux d'écbapper à si bon marché à l'hospitalité genevoise, jurant tout bas de redevenir catholique et tranquille comme dans sa jeunesse.
La veille du supplice, il était dans sa prison, assis devant un verre plein et une bouteille a moitié vide; les rayons du soleil d'hiver, tombant à travers les barreaux et se jouant sur le mur noir, lui semblaient l'aurore de sa délivrance; car le lendemain à midi, l'exécution de la sentence accomplie, il devait être libre et hors de Genève. La porte ferrée s'entr'ouvril, et Thomas Bruslay, enveloppé d'un manteau brun, son chapeau à larges bords rabattu sur les yeux, se précipita dans ses bras.
« Sang-Dieu! s'écria le prisonnier en reculant, qu'ai-je fait pour mériter si prompte accolade? Compère, vous vous méprenez certainement; pour ma part, je n'aime point baisers de Judas. Regardez à qui vos amitiés s'adressent ; je suis votre adultère. Clément Marot, qui vous souhaite seulement en revanche la peste, ou madame votre femme l'éternité durant.
— Non, mon frère, reprenait Thomas, ce ne sont momcries, mais signes de repentir et humilité. Le mal est fait, hélas! et réparation ne tient à ma pauvre volonté. Que n'ai-je vase d'aromates à répandre
sur VOS pieds , eomme la Magddeine fit h Jésus ! — - Quelle lilania est-ce là! Êtes-Tous en démence on aveugle? Le pardon des injures va-t-il jusqu^À messire cocuage ! Pour Dieu ! vous moquez-vous, et n^esl-ce assez pour vous que je sois battu de verges comme meurtrier ou larroneur?
— Med culpàl mon brave Clément, maœimd cuUpdl Je lirai deux fois la bible française pour obtenir rémission d'une telle injustice, dont je suis cause par conseil du démon ou de ma femme indigne! Baillez-moi absolution, je vous supplie!
— Par le bâton de la croix ! vous me la baillez bonne! vous qui me fîtes juger, incarcérer et condamner; à vous ouir, je vous devrais un grand merci pour ces bons offices : au contraire , si j'ai occasion et moyen de vous valoir cela, je veux que soyez traité plus durement cent fois; que je vous voie en Peau périssant, je ne vous tendrai un fil d'araiguée afin de vous retirer du danger ; loin de là , à coups de pierres je vous éloignerai du bord.
— Mon frère, c'est mal écouler les préceptes de la réforme...
— Le diable emporte réforme, réformés et réformateurs ! ils n'auront de moi que haine et malédiction ! Je m'en vais de ce pas me rendre serf du pape et sacristain en quelque église!
— Dieu vous garde d'une telle forfaiture ! Mais voyez mon cas , et j'atteste ' que votre indignation passera la mienne. Sachez que l'outre-cuidée Flummette m'incita à requérir vengeance contre vous, et sans soupçon de sa méchanceté, j'allai prendre avis
de monseigneur Calvin, le plus abominable homme qui soit sur terre et en enfer !
— - J*en dirai tout autant et davantage , ou plutôt je ne sonnerai mot de ce que j*en sais.
— Voici le fait : j'ai vergogne de Tavouer; votre punition me causait une belle joie, et je m'étais résolu^ ainsi que Flammette, à vous voir flagellé à son de trompe ; je vous laisse à penser comme je rendis mille actions de grâce à cet Antéchrist fait pape de Genève par étrange folie et aveuglement ! Hier soir, allant en Piémont pour affaires de commerce, les* quelles m'y eussent retenu longtemps , j'eus besoin de retourner à Genève prendre quelques marchandises oubliées; de fait, j'avais regret d'être absent a la fête de demain.
— Le reste, je prévois, se trouve aux nouvelles de Boccace ! Toutes les femmes sont ainsi faites !
— C'était de nuit , et je rentrai en ma demeure sans être vu ni annoncé. D'abord pensant réjouir madame de ma bien-venue, je passai en sa chambre, et devinez la belle rencontre que j'y fis?
— Peut-être la dame en fuite et le lit désert?...
— Plût au bon Dieu que je n'eusse d'autre mal que la peuri mais en ma couche conjugale ma femme était dormant aux bras d'un homme !
V— Encore un pauvre adultère qui n'est pas tant sûr que moi d'être sain et sauf, l'arrêt prononcé I La dame n'a donc point assez d'un picotin?
— Ils ne s'éveillèrent toutefois , et déjà j'armais ma dextre d'une vieille lame rouillée, pour d'un seul coup faire rendre au diable deux méchantes Ames ; mais je me recordai que l'Évangile a dit que ceux
qui frapperont de Tépée périront par Tépée, et j*ap* prochai pour Yoir qui c'était. Aux clartés d^me lampe , j'avisai sur Tépaule du calant une fleur de lis imprimée dans la chair, comme ont les grands criminels, — • Messe de sorcières ! Jean Calvin I
— Lui-même. J'accusais mes yeux de tromperie ^ et j'avais idée que l'esprit malin avait pris cette forme feinte pour me tenter mieux ; mais je reconnus, faute de pouvoir douter, que le paillard ne dormait si fort que de fatigue amoureuse, et je sortis de céans, content et fâché de la découverte. Ëussé-je fait plus sagement d'appeler à la force?
— Ohl ahl ehl l'admirable histoire! j'aurais donné onze doigts de la main pour en être spectateur. Pourquoi, compère Thomas, n'avoir point sonné les cloches?... Pardon; j'oublie qu'il n'en est pas à C^nève, au grand profit des oreilles I 0 maître C&U tin , vous travaillez patriarcalement à la multiplica'^ tion des vrais chrétiens I
— Par la figue 1 avez-vous cœur de rire?...
«— C'est un digne tour de maître Calvin ; le fin r&* nard encore promulgue des lois contre l'adultère I madame Flammette assurément a plus gagné avec cet amour intéressé que moi avec mes psaumes I Cal-^ tin semble fait pour Calvaire!
— Que dois-je résoudre à votre avis? Rien ne Ihe sera trop difficile, pourvu que j'en vienne à une belle vengeance ! Aidez-moi, meSsire Clément, vous qui êtes grand clerc, bien que trop entiché de débauche! J'ai merveilleusement déguisé mon cour^ roux, et j'ai requis licence de vous venir voir, pré-
texlant au Calvin damné que c'était afin de retirer . j
d'entre vos mains les épi très de ma bonne femme. 1
— Si pareille infamie me fût advenue, j'aurais fait ' vœu de ne rogner mes ongles et tondre ma barbe
qu* après la mort violente du traître cocuficateur! *
— Je ne serai pas satisfait à moins; or, attendu que par les commandements divins il n'est licite de verser le sang, je préfère lui bailler le bouccon...
— Poison n'aura onc été employé plus à point; car justice en ce cas serait dérisoire; comme il est suprême juge en cette ville abhorrée, n'attendez pas
qu'il s'aille condamner lui-même. \
— Oui, mais il serait urgent de veiller à ses dépouilles; lui mort, Genève et la religion sont sans chef; vous et moi ferions bonne figure en la place de ce pécheur.
— Quant à moi, je ne demeurerais en arrière du côté du vin, de la gueule et des femmes. Donc je m'en rapporte à vous pour ce qui est du poison; mais plutôt dénoncez le crime au peuple, Calvin a nombre d'ennemis, et le fait de la fleur de lis ne sera
à son avantage. Demain à l'heure où passerai sous S les verges devant votre domicile, narrez publiquement le dommage qu'il vous fit, et quand vous aurez préparé les voies, je serai en état de déclarer ce que je sais de la fleur de lis, à savoir qu'elle lui fut octroyée à Noyon pour d'infâmes péchés, comme il appert de la revue des registres en la cathédrale...
— Adieu, Clément, un plus long séjour donnerait à penser. Je m'en vais réunir amis et parents, le tout à la grâce de Dieu I Demain^ à Tcxemplc du lévite
d^Ephraïm, j^en appelle à nos frères; promettez par serment de certifier la vérité de mon dire.
-— De grand cœur ; aussi bien Calvin n^emportera point en enfer le contentement de m'avoir mis à mal avec impunité. Demain donc les coups de verges vous avertiront de mon approche; sur ce, chantez une belle gamme à messire le fleurTielisé. »
Thomas Brusiay tendit la main à Mnrot, qui la secoua cordialement, et sortit de la prison; un homme qa^il ne put reconnaître dans Tobscurité glissa comme une ombre à côté de lui, et disparut dans le labyrinthe des corridors.
Le lendemain la populace de Genève était en joie ; riante et en habit de fête, elle remplissait les rues ; les boutiques et les fenêtres étaient garnies de monde. Clément Marot, demi-nu et les mains attachées derrière le dos, sortit de la maison de ville, entouré d^une garde nombreuse et suivi du bourreau armé de verges. Un crieur public marchait devant à cheval, proclamant la sentence à son de trompe. Deux ministres subalternes, chantant des psaumes, imprimaient à cette exécution un caractère de justice religieuse.
Marot paraissait ne pas prendre garde aux verges qui lui déchiraient la peau des reins ; il était tout entier à une graire préoccupation : seulement reconnaissant Flammette, qui traversa la foule : « Ma mie, lui dit-il, que pensez-vous de k' fleur de lis? Je vous approuve de métamorphl)ser les goûts socratiques de Jean Calvin. »
Puis, voyant des jeunes femmes qui riaient, il s'adressa à l'exécuteur : « Eh ! que ne laissez-vous faire
aux dames? Elles yengeraient leur propre canse. Jr suis fier d'un adultère à mon âge; car maintenant je suis trop vieux et trop laid, dont j'enrage, pour être fouetté à tel prix I d
Il remarqua de loin que la maison de Thomas Bruslay était fermée ; en approchant, son visage pre« nait une teinte de mélancolie ; il passait, la tête baissée, devant cette maison qui lui rappelait des souvenirs d'amour et de vengeance; tout a coup la porte «^ouvrit lentement, et Thomas, pâle et les cheveux en désordre, se traîna sur le seuil, enveloppé d'un drap qui avait l'air de son linceul.
« Le poison I dit-il d'une voix mourante, Flammette l... Mes frères, avant de rendre l'âme, saches que Calvin... la fleur de lis I... d
Il tomba sur la pierre dans d'horribles convul-» sions; sa bouche écumait, ses yeux sortaient de leurs orbites, ses bras se tordaient ; il expira sans pouvoir proférer une parole.
« Genevois, s'écria Marot, ce malheureux I... »
Il ne put en dire davantage ; on le bâillonna, mal-» gré sa résistance ; et sans que le peuple fit un mouvement en sa faveur, il fut jeté hors de la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de mort. A peine se vit-il débarrassé de ses liens qu'il ressentit les douleurs les plus aiguës; il parvint jusqu'à une chaumière prochaine, où de prompts secours arrêtèrent Teffet du poison, sans toutefois lui rendre la santé. Il languit pendant plusieurs mois, et mourut à Turin l'année suivante.
Cependant Calvin, par son orgueil et sa tyrannie, s^était attiré beaucoup d'ennemis; la haine s'empara
nlus lard de cette aventure pour s'en faire des armes contre lui. La condamnation qu'il avait subie et la fleur de lis qui s'y rattachait furent l'objet d'une enquête que dirigea Bolsec, médecin, parent de Thomas Bruslay.
(( Mes frères, avait dit Calvin a ceux qui lui reprochaient cette tache d'infamie, il suffirait de mettre cape bas pour faire un pied de nez aux calomniateurs, et convaincre que la fleur de lis n'était qu'en leurs imaginations ; mais ce serait tenter le Seigneur Dieu, et pour l'amour de lui je souffrirais pis encore. Quant à vous, afm de mieux juger les choses, faites chercher à Noyon les registres du chapitre de la cathédrale, où serait, au dire des méchants, la preuve de cette condamnation ; d'avance je me soumets à ce qu'on y verra. »
Ceci se passait en 1552; des protestants chargés de prendre des informations à ce sujet furent envoyés à Noyon; pendant qu'ils étaient en route, la cathédrale de cette ville devint la proie des flammes, et les registres du chapitre n'échappèrent point à l'incendie.
l'échafaudage. ^ '
Vit iftti(\^t pim en iranct nue doctrine amét^ Ktt Christ emf istolt tout noirci ïft Cumrr, ^ i
(Slui, tttvmt un HU^raieti sa iiortunt en la mmn ^ i ]Ktt large coutelas rouge ht aang ^umain.
RoRtAMO, Diseoun tUê Misères du temps»
La Saint-fiarthélemy, dont Tidée appartient au J
duc d'Albe, fut complotée, dit-on, pendant deut ans ' \^ par Catherine de Médicis et ses favoris» Retz et Gonzague. Que leur manquait-il pour rexécuter? une occasion.
Sous prétexte de cimenter la paix, la reine-^mère prépara le mariage du roi de Navarre avec Margue* rite de Valois, sœur de Charles IX. Le contrat fut signé à Blois le 11 avril 1572; cinq jours après Jeanne d^Alhret mourut subitement, empoisonnée sans doute par des parfumeries que lui avait vendues 1
un Italien au service de Médicis. La dispense du pape ^ et les mesures que Ton prit pour envelopper dans le massacre les principaux huguenots retardèrent plu- j
sîeui's mois la célébration du mariage *, enfin Tamiral !
Coligny quitta sa maison de Châtillon-sur^Loing pour ** ^ se rendre à Paris, et avec lui tous les chefs de son j
parti vinrent assister à ces noces sanglantes.
rÉCHAPAUDAGB. 2il
Le 18 août, bien que les dispenses ne fussent pas 4 ^ encore arrivées de Rome, le cardinal de Bourbon maria le roi de Navarre a madame Marguerite de France; la cérémonie eut lieu, selon Tusage, à la porte de Téglise Notre-Dame, les deux époux n^étant pas de la même religion. Tout ce que la cour avait de distingué y assistait; là se trouvaient ensemble ca* tholiques et protestants : les ducs d^ Anjou etd' Alençon, frères du roi ; le prince de Gondé et le marquis de Gonti son frère; le duc de Montpensier; le prince Daufm, les ducs de Guise, d^Aumale et de Nevers ; les maréchaux de Montmorency, de Gossé et de Tavannes ; Tamiral Goligny et le comte de la Rochefoucault. Beaucoup de ces seigneurs étaient placés par le hasard à côté de leurs futurs meurtriers. La vieille basilique, magnifiquement décorée, avait ouvert ses portes, d'où s'échappaient, avec l'encens, les graves accents de l'orgue mêlés à la voix des prêtres; les cloches envoyaient de joyeuses volées ; la foule était dans les rues, aux fenêtres, sur les toits des maisons ; la cérémonie ne fut signalée par aucun événement remarquable, si ce n'est que le duc de Guise^, qui avait toujours à cœur l'assassinat de son père par Poltrot de Méré, et sa haine pour l'amiral, s'approcha par derrière de Goligny, et, la main sur la garde de son épée, fit mine de le vouloir frapper dans le dos. Le comte de Nevers, qui s'aperçut de ce geste imprudent, l'arrêta par ces mots, prononcés d'une voix mystérieuse :
ce Guise, tu joues là une vie contre vingt mille ; aie patience deux jours durant, et tu auras belle re« vanche ; en attendant aiguise ta lame, fais dire des
212 SOIRÉES DE WALTiH SCOTT.
messes et accole les parpayots avec beaux semblants d^amitié.
— Ton conseil estbon, Gonzague, j*en userai : mais, par mes trois merlettes, je tuerais de meilleur courage si j^avais de prime-abord mis à mal monsieur rbomme de bien, qui m^a Fair d^avoir fait seul le crime de Poltrot, devers Orléans. »
Le cortège retourna au Louvre, où Tattendait le roi, bien <ippris à jouer son rolet^ comme il Tavouait lui-même avec Tingénuité de la scélératesse ; Galherine de Médicis, encore belle quoique dans Fâge mûr, donnait Texemple à son fils, en dissimulant ses pro • jets sansçuinaires sous un masque d'aménité et de mignardise qui trompait les plus courtisans. Un groupe de ceux de la religion vint a se former autour de Henri, qui se plaignit, en riant, de la malhonnêteté des papistes, et de ce qu'ils Pavaient reçu seulement à la porte de leur église, comme s'ils eussent craint de gagner la lèpre. Jean Goujon, célèbre depuis le règne de Henri II, qui le cbargea des sculptures du château d'Anet; Jean Goujon, calviniste dans Tàme, bien qu'il travaillât d'ordinaire pour le roi très-chrétien Gharles IX, avait été indigné de ce mariage en plein air, et son caractère naturellement doux et timide se révolta au souvenir amer réveillé par la plaisanterie du roi de Navarre.
« Sire, dit-il avec feu, il sied bien en effet aux papistes de faire les dégoûtés, et de nous exclure des églises ! ce n'est pas que nous les aimions le moins du monde, bien au contraire, mais j'admire comme ces messieurs si difficiles passent leur temps dans la maison du Seigneur; ils causent, rient et courtisent les
dames. Loin delà à nos prêches, qui manquent moins d^auditeurs que de temples ; mais, Tive Dieu I j*y mettrai bon ordre ; laissez faire. Sire, je Teux qu^avant longtemps, dans Paris, vous ayez un temple admirable en architecture, statues et bas-reliefs. Ce sera, si Ton me laisse faire, un si grand chef-d^œuvre, que les fidèles y auront mille distractions à mon honneur.
— Merci, par avance, répondit celui qui fut plus tard le bon Henri IV ; je connais ce que tu peux, Fami, en matière de maçonnerie, et Thôtel de Carnavalet, la fontaine des Innocents et la porte Saint* Antoine me content merveille de ton ciseau. Vive Dieu ! je te baille ordre d'édifier ledit temple en remplacement qui fagréera, d'autant que d'après le traité cela nous est loisible. Fais ton associé, si tu aimes mieux, de Pierre Lescot ou de Germain Pilon, n'épargne ni soins, ni temps, ni argent, et tâche que le bon Dieu lui-même soit content ; le tout demeure à ta convenance. »
Le soir même, ce propos fut rapporté au roi, qui n'avait jamais ouï parler de l'hércsie de Jean Goujon. Ce qui l'affligea davantage, fut la prochaine construction de ce temple protestant : « C'est assez, pensa-til, qu'il soit payé moins en écus qu'en éloges et bénédictions, pour qu'il s'outrepasse en cet ouvrage maudit, et les hérétiques auraient le parangon des églises ! mais les pierres sont encore aux carrières ! »
Les trois jours suivants furent remplis par des joutes, des mascarades, des bals et des conseils secrets dans le cabinet du roi. Les machinateurs de la Saint-Barlhélemy, à l'instar du chat qui joue avec la souris avant de la dévorer, révélèrent leurs intentions
atrooes dans un divertissement dont les acteurs étaient bourreaux et TÎctinies. Le roi, ses deux frères et les princes catholiques étaient représentés au milieu des délices du paradis, non loin duquel s^ouvrait le gouffre de Tenfer, avec ses diables, ses flammes et ses bruits de chaînes ; le roi de Navarre et plusieurs seigneurs du parti calviniste figuraient des chevaliers errants qui combattirent contre le roi et les habitants du paradis, et furent précipités dans le tartare, suivant le programme de la fête. Cette allégorie, que Tévénement expliqua trois jours après, ne fut alors comprise par aucun de ceux qu^elle menaçait. On applaudit Fauteur, le décorateur et les acteurs; Charles IX reçut tous les éloges, comme de bon droit ; il devait tenir plus quil ne promettait.
Le lendemain de ce spectacle mémorable, Jean Goujon, dès le matin, reprit le cours de ses travaux avec cette ardeur et cette persévérance qui le rendaient étranger aux affaires politiques, en le sortant à peine de la classe des ouvriers. Celte obscurité, qu^il aimait, lui permit de vivre tranquille dans une cour fanatique et persécutrice, et si le hasard n^avait pas mis en évidence ses opinions religieuses, il eût sans doute fourni une longue carrière pour les arts, qui partageaient avec la réforme son inviolable attachement. Il u^approuvait pas plus les religionnaires pillant, brûlant les égUses et massacrant les prêtres, que les papistes se portant à des excès non moins horribles. C^était là le louable motif qui Tempêchait de se mêler aux sanglants débats nés de Tautel ; et souvent il répétait à ses vieux amis : a Combien dans ses commencements était plus noble la cause de nos
frères, sWrant d'eux-mêmes au martyre!» Jean Goujon ayait acquis de la fortune par son travail, que Henri II estimait singulièrement. Marie Stuart quittant le beau pays de France pour retourner en Ecosse, après la mort de François II, son mari, toulait emmener avec elle cet excellent sculpteur; mai» il refusa les offres magnifiques qu^elle lui fit, et prâ« fera rester au Louvre, qu'il était chargé de décorer de statues et de sculptures. Après avoir achevé un de ses meilleurs ouvrages, la trihune de la salle des Suisses, il commença plusieurs bas-reliefs extérieurs que Ton remarque encore dans le vieux Louvre. Il en terminait alors un du côté de la rivière, et, monté sur un échafaudage à découvert, le ciseau et lo maiv teau en main, il polissait son dernier chef-d^œuvre, en chantant à voix basse les psaumes de David, traduits en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze.
Le roi sortit de son palais avec une garde nombreuse et les seigneurs de sa cour ; il avait un justaucorps de satin blanc, tailladé et bordé en étoffe d'argent, une toquette de velours blano ornée de pierres précieuses et d'une plume , une collerette étroite, des hauts-de-chausses de soie très-serrés et un manteau court de velours cramoisi, avec des bouffettes autour du collet. Ronsard, déjà vieux, puisqu'il était né le jour même de la bataille de Pavie, parlait de poésie à ce prince, qui faisait lui-même des vers excellents. Le comte de La Rochefoucault, fort bien en cour, quoique protestant, détournait souvent l'entretien sur la chasse, qui plaisait beaucoup au roi ; témoin son Traité de la Vénerie^ que M, de Yilleroi
21d SOIRÉES DE WALTER SCOTT.
publia âous le titre de Chasse royale y en 16i7. Messieurs de Retz, de Tavannes, de Soubise et d^autres gentilshommes des deux religions devisaient ensemble des prodiges survenus depuis trois jours : une nuée de corbeaux passant au-dessus de la ville, des cris et des bruits d^armes entendus pendant la nuit, et le tonnerre tombé par deux fois sur Thôlel de Tamiral, dans la rue Béthisy. Cinquante suisses et archers de la garde du roi, accoutrés du haubert et du sayon, ou d'habits bariolés, le chapelet et la large épée au côté, portant Tarquebuse avec sa fourchette et la mèche allumée, fermaient la marche, sous la conduite de Cosseins. Charles IX, en cet équipage, allait rendre visite à sa maîtresse Marie Touchet, fille d'un lieutenant particulier au présidial d'Orléans.
En passant auprès de l'échafaudage sur lequel sculptait Jean Goujon, il leva la tête, le reconnut, tandis que celui-ci, tout entier à son travail, sans prendre garde au bruit qui se faisait à ses pieds, continuait à psalmodier comme s'il était au prêche.
« Qui croirait, dit Ronsard, à voir cet homme sans pourpoint et en tablier de cuir, travaillant du soir au matin comme mercenaire, qu'il soit pour vrai le Phidias de Votre Majesté? Il croit en âge et talent...
— En hérésie, tu peux dire, interrompit le roi ; je m'ébahis qu'il ne se fasse ministre ! Le diable emporte Calvin !
— Soit, reprit M. de Tavannes, prenez patience, il veut servir de ses petits moyens la religion qu'il a tant à cœur : j'ai ouï dire qu'il dressait une statue de monsieur l'amiral...
— Que cela soit, que vous importe? s'écria le
comte de La Rochefoucault, le feu au visage ; n^estce pas, s^il vous plaît, une belle et noble tête de vieillard en cheveux blancs? Je suis d^avis que celte sculpture vaudra à Jean Goujon plus de los que ses ouvrages de la porte Saint-Antoine, tant beaux soient-ils !
— Foucault, dit le roi à ce seigneur, qu^il aimait particulièrement, tu ne songes pas que cet hérétique ne m'a point encore pourtrait en pierre ou en marbre ; cependant il est mon sculpteur ordinaire ! Sang- Dieu I
— Il faut que Sa Majesté ne lui ait point commandé, répondit Ronsard ; car Goujon n'est pas assez ennemi de lui-même pour faire fi d'un si insigne honneur.
— Non, Tami Ronsard, dit le roi d'un air fâché ; non, par le baptême I la même main qui taillera en marbre vif mon cousiu l'amiral ne peut. Dieu me damne ! ériger pareillement mon buste pour servir de pendant : j'aurais peur de faire la grimace, mort d'huguenot I à moins toutefois qu'à la façon des anciens empereurs romains, ou coupe le chef d'icelui pour y placer le mien. Vive Dieu I »
Charles IX avait l'habitude de jeter presque h chaque mot des jurons qu'il composait selon la circonstance ; il appela Jean Goujon, en invoquant Dieu et diable ; le sculpteur sortit enfin de sa préoccupation laborieuse, et, voyaut le roi qui déjà avait un pied sur l'échelle, il ôta respectueusement son bonnet et voulut descendre ; mais Charles IX, plus enfant que roi, lui fit signe de n'en rien faire et monta seul sur l'échafaudage, avec sa légèreté de vingt-deux ans.
218 SpméBS DB WALTER SCOTT.
a Par les mules du pape ! s'écria-V-il en frappant sur Tépaule de Jean Goujon, à quoi songez-vous, mon maître? ce n^est pas là un temple protestant, à ce que je crois?
— Sire, je ne sais de quel temple vous parlei«
— Oui dà I par la hart ! ne vous souvient-il plus qu^à mon beau-frère, le roi de Navarre, vous avez promis un temple où se feront les prêches, où se chanteront les psaumes français?,..
— Il est vrai, sire ! tel est le bon plaisir de ce re-^ ligieux roi. Je m^estime heureux de mettre la main à Tœuvre pour messieurs de la religion I
-^ Que je sois un hérétique si vous en faites rien ! par Tâme de mon père ! ce temple s^en ira en fumée, et gare ceux-là qui s^attaquent à la religion catholique!...
— Sire, n^avez-vous pas reconnu dans le traité les édits faits par votre défunt honoré père?... Toutefois je n^agirai nullement à rencontre de vos volon* tés. Mon ciseau est vôtre ; et s^il vous plaisait de donner un coup d'œil à cette sculpture, que j^aohèvcrai demain I...
— Faites, compère, cela vous rapporte profit et honneur ; mais, froc de moine ! regardez^y à plusieurs fois avant de me faire une injure aussi griève que d'élever une statue triomphale au Coligny!...
— Qui vous a dit ces choses ? sire ! c'est affaire aux grands rois tels que vous d'avoir dans les places et carrefours des effigies en vénération à chacun. M. de Théligny, gendre de monsieur Tamiral, m'a prié de sculpter le buste de ce vénérable homme, pour l'offrir à madame son épouse.
UÉCHAFAUBAGE. S19
— • Vive Dien I c'est de la prévoyance I Voilà de quoi parer un tombeau I
— Ah ! sire, prions Dieu qu'il ne retire point à lui de sitôt ce brave chef, qui est notre père à tousl
— Etait-il bon père d'aventure pour feu M. de Guise, qu'il fit tuer par Poltrot? Sang et tôte ! l'ha» bile coup que ce fut !
— Je vous en prie, ne dites point cela! vous ne pouvez le penser, sire !
— Écoute, Goujon, tu serais sage d'abjurer avant deux jours d'ici I la réforme est maladie mortelle à l'heure qu'il est, bouche d'enfer !
— Je répondrai à Votre Majesté que j'ai regret bien poignant de lui désobéir, mais que je mourrai dans la croyance que je tiens de feu mon père , mort lui-même luthérien de cœur et de fait.
— A ton aise, foi de prince ! adieu ; j'avais pensé à t'ordonner une statue de roi ; mais j'aurais trop peur d'aller en purgatoire , si j'employais à ce la main d'un huguenot entiché de l'impénitence finale. Sur mon âme ! mon ami , je t'ai conseillé sagement à propos de l'abjuration. Surtout dépêche ta statue du Coligny. crainte de ne la pas finir. »
Charles IX, laissant Jean Goujon confus'et inquiet, rejoignit sa suite , qui s'émerveillait de voir un roi de France sur un frêle échafaudage d'ouvriers.
« Sire, lui dit M. de La Rochefoucault, vous montiez l'échelle d'un air si délibéré, que je croyais que vous alliez au ciel tout droit.
— Par tous les saints ! Foucault , c'est à toi d'y monter s'il se peut ; la traite est longue et rude avec
une conscience de réfonné , vraie besace à \ïéc\iés mortels !
— Sire, dit un page qui arrivait en courant, M. de Guise m^envoie vers Votre Majesté, la prévenir que rhomme en question est au Louvre, attendant ses ordres.
— Il se fait tard ; Ronsard, va de ma part visiter je charme tout ( c'est Tanagramme du nom de Marie Touchet ) , et dis-lui que trois jours en çft je n'aurai le loisir de la voir, sans pour ce que je Taime moins.
-— Pen prends a témoin , dit Ronsard, tes gentils vers que vous fîtes Tautre hier sur le nom de ma- ■ dame Marie Touchet, auquel se trouvent aimer et toucher^ par inversion des lettres *....
— Le diable m'emporte I s'écria \e roi, je me sens en veine poétique , et les rimes ne me coûteront que le temps de les dire ; or çà , monsieur mon ambassadeur, toi qui assures te ressouvenir d'un livre , la lecture faite, je te vais bailler de la besogne....
— Sire , reprit Ronsard , dites seulement à haute et intelligible voix ce qui vous plaît, et je retiendrai en ma bonne mémoire tout par ordre et sans omission. Il suffit que je vous entende du commencement à la fm.
1 Voiei cette chan»on , asses mauvaiie d'ailleari :
Toucher, aimer, c'est ma devise De celle-là que plus je prise.
Bien qu'un regard d'elle à mon cœor Darde pins de traits et de flamme Que de tous Tarolicrot vainqueur K'en feroit onc appointer dans mon âme.
— Par la mort Dieul messieurs, écoulez tout bellement ; je ne tarderai guère. y>
Les gentilshommes se rangèrent en cercle autour de Charles IX , qui, relevant la tête , murmura deux ou trois jurons , et récita d'une voix douce et agréable les vers suivants , improvisés dans un mètre nouveau et ingénieux :;
Seras-tu pas marrie,
Marie, Tantôt do ne pouvoir
He voir?
Certes j'ai grande envie,
Ma vie!
D'aller là-bas m' asseoir
Ce soir;
Mais qu'Amour me pardonne !
Je donne A des faits importants
Mon temps.
La même rive arrose
Et rose, Et mal plaisant souci.
Ainsi !
Hier, au Teu de Titre,
Foldtre, Comme étoilaient nos yeux
Joyeux !
C'étaient baisers sans nombre
Dans l'ombre; Gais devis et serments
C'étaient plaisirs insignes Très-dignes
lynn Dieu, platdt, je croi, D'an roi.
Ce joard*hui l'importune
Fortnne U'empèche de travaux Nouveaux.
Mais j'en fais, par la messe I
Promesse, Demain, pluie ou soleil
Vermeil,
Par défaut d'accolade
Malade, Je veux pour médecin
Ton sein !
Que lors cent mignardises
Tu dises, Et coures en émoi
Vers mui!
Du soin qui t'environne,
Couronne !
Amour guéfit, vainqueur.
Mon cœur.
Hier j'étais plus qu'homme
En somme, Vu que ma main touchait
Touchet !
(( 0 les merreillellt versl sMcrièrent à la fois les courtisans ayec une bruyante approbation où la flatterie était de moitié.
— Sire, dit Ronsard d'une voix émue, vous m'avez vaincu, et la palme vous soit décernée par tous et partout l J'en jure Apollon! cette jolie poésie s'est
L'ÉCHAt'AUDAGË. n%
engravée en mon cerveau mient que sur Tairain , et madame Touchet s'*en va récrire sous ma dictée.
— Par la pince de Mellin * ! Ronsard , toi qui es le poëte des rois et aussi le roi des poètes , tu dois être satisfait de ton élève ; mais j'oublie que M. de Guise attend le sien. Messieurs, au Louvre ! et demain, la messe dite^ je vous défie au jeu de paume.»
Charles IX alla sVnfermer dans son cabinet avec M. de Guise et Nicolas de Louviers, sieur de Maurevert, ou Maurevel en Brie , surnommé le Tueur du Roi, La reine mère, qui était depuis le matin eu conférence avec deux astrologues et son physicien Gôme Ruggieri, dit Ruger, se rendit auprès de son fils, lorsque le duc de Guise se fut retiré ainsi que Maurevert, qai alla toucher une grosse somme à Tépar» gne du roi. Catherine de Médicis félicita Charles IX de la résolution quUl avait prise ; et, s'étant fait rendre compte des moyens d'exécution, Tembrassa maternellement ; il était digne d'elle. De splendides festins eurent lieu ce jour-là, suivis de fêtes non moins
i les ^erelles d« MélHn de daîn^Gelais et de ftonsard, à îa conr de Henfi II * rappellent la diviaion qni existe anjoard'hui entre le tlassiqut et le romantique. Ces deat grands poètes cependant se réconcilièrent , et Ronsard a rendu célèbre le taletot satirique de son fival dans une strophe souvent citée.
Écarte loin de mon chef !tout malheur et tout méchef , t'réserve-moi d'infamie, De toute langue ennemie Kt de tout acte malin, Et fais que devant mou prince Désormais plus ne nie pince La tandUe de MéUiti.
brillantes que celles de la veille, et les protestants , aveuglés par Taccueil bienveillant qu^on leur faisait à dessein, se livraient sans défense aux égorgeurs.
Le 22 août , à Theure de midi , Tamiral, accompagné de ses amis et de son gendre, sortit du conseil présidé par le duc d'Anjou, et sur sa route rencontra le roi descendant les degrés de la chapelle qui était devant le Louvre.
« C'est vous , mou cousin , dit Charles IX , peu charmé de la rencontre; ne m*en veuillez pas de m'êlre absenté du conseil ; j'avais une pénitence a faire pour obéir à mon confesseur; maintenant je m'en vais au jeu de paume afin de me remettre en belle humeur.
•^ Sire, souffrez que je vous ramène jusque-là en causant d'affaires bien urgentes, et là je vous laisserai dresser uue partie avec M. de La Rochefoucault et Théligny , qui lient la raquette comme un prêtre un aspergeoir ; puis je m'en reviendrai dîner en mon logis. »
Le roi se serait volontiers passé de la compagnie de l'amiral, mais il craignit de lui donner des soupçons en résistant plus longtemps à son désir. Pendant que Coligny lui parlait avec chaleur de diverses requêtes qu'il recevait des provinces , dans lesquelles l^s protestants demandaient justice et protection , Charles IX examinait tristement l'armure que le vieil amiral ne quittait jamais, parce que, disait-il, un justaucorps de satin, d'homme de guerre l'eût changé en courtisan. Arrivés au jeu de paume , MM. de La Uochefoucault et Théligny réclamèrent l'honneur de jouer contre le roi , dont l'amiral prit congé.
I*ÉCHAFAUDAGB. 8tK
« Mon cousin, dit Charles, je voudrais pour beaucoup ne pas tous voir cette parure de fer à cette heure. Par la mort Dieu I je tous prierais de jouer contre moi une belle partie. Dieu sait qui serait battu.
— Sire, ce serait moi certainement , qui n*ai pas été instruit à tenir la raquette , mais Tépée ; Traiment I Dieu me garde d'en user jamais plus contre TOUS I »
Sur ce il s'éloigna avec sa suite, au grand contentement du roi, qui semblait, distrait du jeu, prêter Foreille au moindre bruit. L'amiral marchait le premier lisant une requête , son curedent à la bouche , tandis que MM. Pruneaux, de Guerchy, les capitaines Piles et Minins , s'entretenaient de fêtes , de bals et de joutes. Ils n'étaient pas à cent pas du LouTre, de- Tant le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois , lorsque d'une fenêtre treillissée de la maison où logeait ordinairement Villemur, précepteur du duc de Guise, on tira un coup d^arquebuse à trois balles qui emportèrent l'index de la main droite de Coligny et le blés* sèrent au bras gauche.
La consternation fut grande parmi les gentilshommes de la suite de l'amiral , et celui-ci , tandis qu'ils s^entre-regardaient , leurs épées demi«>tiréet du fourreau , leur montra avec sa main sanglante la maison d'otj l'arquebusade était partie.
« Soyez rassurés, messieurs, dit-il enfin tristement, c^est à ma vie seule qu'on en veut ; voilà ce que cachaient les accolades perfides du duc de Guise; capitaine Piles , et vous Monins , allez de ma part dire au roi comme on observe les traitas et le drpi^ ^pfi I. 15
gens : ils ont voulu m'assassiner en face du Louvre !
— Monseigneur, s'écria Monins avec effroi , si les balles étaient empoisonnées I
— Alors, mes enfants, répondit Tamiral d'une voix calme, je suis un homme mort; mais il en arrivera comme il plaira à Dieu ! »
Pendant celte scène de trouble, un gentilhomme arrachait sa collerette pour bander les blessures de Coligny; un autre soutenait son bras; M. de Guerchy étanchait le sang qui coulait en abondance; plusieurs s'étaient dirigés vers la maison désignée par Famiral, dont ils enfoncèrent la porte; la foule se rassemblait autour de la victime , que ses amis désolés ramenaient lentement dans son hôtel , distant à peine de six-vingts pas. Lo peuple témoignait par son silence ses dispositions hostiles à Tégard des prêtestan (s. On nommait cependant tout haut le duc de Guise comme auteur de l'assassinat.
Jean Goujon, se rendant à l'échafaudage du Louvre , entendit lej coup et les cris d'indignation qui le suivirent; il passait le long de la maison de Villemur, et ne sachant pas encore qui Ton venait d'assassiner, il s'élança dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, devant lequel il remarqua un cheval sellé que gardait un valet à la livrée du duc de Guise : un homme, le visage pâle, les cheveux en désordre, courait tant qu'il avait de force à sa rencontre.
« Chailly, dit-il d'un air égaré, croyant parler à un de ses complices^ va-t'en dire à monseigneur qu'il est mort, et qu'à présent on peut sonner le tocsin : pas un n'échappera ! »
11 allait passer outre; mais ces mots effrayants^
ses traits décomposés confirmèrenl les soupçons du sculpteur, qui Tarrêla d'un bras vigoureux.
« Qui es-tu? dcraanda-t-il à ce misérable, qui jetait autour de lui des regards de terreur.
— Maure vert ! répond i(-il ; ne me retenez pas davantage ; j'ai agi par ordre exprès du roi ! »
A ce nom Jean Goujon bésita, et Maurevert, redoublant d'efforts, se débarrassa des mains qui retardaient sa fuite, monta sur le cheval qui Tattendait, et disparut au grand galop. Il sortit de Paris par la porte Saint-Antoine.
Cependant on accourait h la poursuite de l'assassin ; les seigneurs de la religion parcouraient le cloître Tépéc à la main, se faisant ouvrir toutes les portes. Ils entrèrent dans la maison de Villemur; on trouva un laquais et une servante dans la cave; on les interrogea, ils répondirent que M. Ghailly, valet de chambre du duc de Guise, avait amené la veille un inconnu d'un aspect sinistre, qui avait dès le matin agencé son arquebuse et regardé par le grillage d'une fenêtre donnant du côté du Louvre; qu'ayant eu peur du coup tiré par cet homme, ils s'étaient cachés sans mauvaise intention; enfm qu'ils ne savaient rien de plus. Ce rapport parut vrai; dans la chambre indiquée était encore l'arquebuse montée sur sa fourchette, la mcrhc éteinte, et ample provision de poudre et de balles : l'arquebusier seul n'y était pas.
« L'avez-vous vu, l'assassin de monsieur l'amiral? dit un gentilhomme à Jean Goujon, qu'il reconnut.
— Bon Dieu ! que m'apprenez-vous? l'amiral est mort? ah ! que n'en ai-je eu seulement la pensée I Ce
digne chef de la religion ! Tout à Theure j'eusse fermé
la fuite à ce misérable Maurevert...
— Maurevert ! le tueur du roi ! s'écria un des assistants; trahison! nous sommes perdus si nous ne désertons Paris, Tamiral à notre tête. »
Cependant à la détonation de Tarquebuse le roi avait tressailli; la raquette lui était tombée des mains ; mais il se remit, et dit avec un sourire équivoque :
« Je rendrai une belle ordonnance contre les écoliers qui, dans les rues, tirent des armes à feu aux environs de mon Louvre. Qu'ils s'en aillent pour cela dans le Pré-aux-Clercs, par ma barbe !
— Le coup vient de la rue Béthizy I dit Théligny en quittant le jeu ; et l'amiral s'en allait tout à l'heure en son hôtel ! Sire, pardon, je cours à son aide.
— C'est bien fait à toi, tâche d'arriver à temps : messieurs, je vous donne le bonjour. »
Charles ÏX trouva la reine mère, son frère, le duc d'Anjou, le comte de Retz et le duc de Nevers, réunis en conseil secret, et dans l'impatience de nouvelles fraîches. Le duc de Guise arriva sur ces entrefaites.
a Vive Dieu ! dit le roi, le Coligny est-il dépêché? l)ois-je faire dire des messes pour le repos de son âme?
— Sire, répondit Guise d'un air sombre, les corbeaux de Montfaucon jeûneront encore quelque temps de sa chair, la blessure n'est pas mortelle.
— Par l'honneur de ma mère ! s'écria Charles, le traître Maurevert, pour la première fois de sa vie, a mal ajusté son haquebute! Je n'empêcherai pas
L'ÉCHAFAUDAGE. 9t9
qu^on le pende ; ce mauvais tueur ne sei'a jamais plus mon ami.
— Encore, repril Guise, il ne s^en est pas manqué de beaucoup qu'il fût pris par les huguenots, et je gage qu^il leur eût révélé sa mission, en accusant de tout Votre Majesté et moi.
— Guise, je m'en dédis, répliqua le roi ; Tidée t'en appartient comme l'exécution, et mon bon frère Henri a pris le meurtre sur sa conscience en cette vie et en l'autre. Mais ce Maurevert estait devenu fou, qu'il ait failli se laisser arrêter en flagrant délit?
■— Voici comme me l'a conté Ghailly, qui est caché dans ma chambre, sous mon lit, attendu qu'on le cherche. Maurevert ayant fait le coup, et croyant qu'il n'était plus à refaire, s'enfuyait par le cloître Saint-Germaiïi ; le sculpteur Jean Goujon, qu'il prenait dans l'ombre pour Chailly, le happa à la gorge et l'eût tenu jusqu à l'arrivée des gentilshommes huguenots, s'il n'eût pas invoqué votre nom pour s'échapper....
— Qu'est-ce, monsieur de Guise? dit le roi en colère, ne me mêlez le moins du monde en vos assassin uats, sinon je montrerai bien que je n'y suis de rien. Or, écoutez : de crainte des procès, faites éloigner Chailly, comme vous avez fait Maurevert, et que je n'en entende parler désormais.
— Le roi a raison, ajouta Catherine ; qu'à tout prix Chailly parte; qui sait? avant deux jours il pourra se remontrer peut-être; cependant l'amiral est blessé, m'a-t-on assuré ?
*— Au bras et à la main, madame, dit Guise ; le médecin du roi est à l'opérer a l'heure qu'il est.
— Mau revert n^a-t-il pas eu soin de mordre les balles? continua Médicis; ou bien s'il les avait trempées dans quelque poison, tout serait dit.
— Je ne lui avais rien ordonné de cela, me fiant sur son adresse ; j'en ai regret, par ma foi ! cela ne coûtait pas davantage.
— Ce qui me tourmente surtout, dit le duc d'Anjou, c'est de ne pas en finir dès aujourd'hui avec les Colignards, ce serait la clôture des noces de madame ma sœur avec le Navarrois.
— Tel était mon conseil, reprit Médicis; Tamiral mort, nous aurions eu bon marché du reste ; le signal eût sonné à Saint-Germain-l'Auxerrois, et le massacre se poursuivrait maintenant sans relâche : j'y comptais pour ma part, et les Suisses avaient ordre de se tenir prêts.
— Les mesures, madame, n'étaient pas toutes prises, répliqua le comte de Retz ; les bourgeois catholiques n'agissant pas de concert, la plupart de cette vermine hérétique n'eût pas été écrasée; vous savez que l'église réformée participe de lu nature de l'hydre de Lerne, les têtes coupées reviennent à foison; il faut d'un coup mettre à mort la vilaine bête.
— Bien parlé, Retz, dit la reine mère; ainsi, demain!... non, dimanche, jour de la Saint-Barlhé- Icmy; offrons au bon Dieu cet holocauste expiatoire de nos péchés, et noyons l'hérésie en son propre sang. ^
— C'est chose conclue, s'écria le duc d'Anjou, dimanche donc, sans plus attendre, nous gagnerons des indulgences plus qu'il n'en faut pour éviter le purgatoire, et si nous manquons la sainte messe, la
cause en sera fort agréable à Dieu et à moitseigneur le pape.
— Oui, dimanche, observa Médicis; mais il convient de surprendre nos gens au lit; la nuit, qui est favorable aux voleurs et aux amants, viendra celle fois bien à point pour les serviteurs de la vraie religion : son ombre sera par là sanctifiée.
'— La nuit vaut mieux, dit le duc de Guise ; voyez la Bible ; les premiers-nés d'Egypte ne furent-ils pas une nuit exterminés par les anges ? les mêmes anges, de qui nous suivons la méthode, n'ont-ils pas nuitamment taillé en pièces Tarmée hérétique du roi Sennachérib? et mille autres bons exemples que vous savez comme moi. Donc la nuit du 25 au S^l, jour de Saint-Barthélémy, saint et martyr, la boucherie sera solennelle, profitable à la religion de Jésus- Christ comme au roi et à son état. Je m'assigne pour ma part la maison de Tamiral ; pas un des gens qu'elle enferme n'en sortira vif, aussi bien je suis aise d'acquitter une vieille dette qui court depuis le meurtre de mon très-honoré père ; messieurs, préparons à cet effet nos amis, nos cœurs et nos âmes.
— Je consens à tout, reprit le duc d'Anjou, sinon à ce qui est de la nuit : on dirait de par le monde que lâchement nous avons frappé ceux qui dormaient sur la foi de l'hospitalité ; au contraire, si nous faisons le coup en plein jour, comme braves ennemis doivent agir, si le péché commis à la face du ciel est réparé de même, on approuvera cette justice, d'autant que ça aura été à nos risques et périls.
— Mou cher Henri, répondit Catherine, vous avez grand tort d'estimer les huguenots au prix des autres
^St SOmÉBS DB WALTSa BCOTt.
hommes ; la Bible, qui les représente sous la figure des Philistins, permet de les tuer en toute rencontre, ni plus ni moins que des loups et bêles nuisantes. Mais pour couleur d^équité, et surtout pour obtempérer à Totre valeureux désir, faisons que la fêle commence au point du jour, qui en ce mois luit vers quatre heures, cela sera tout ainsi pour nous et pour eux que si Ton entrait en danse vers la minuit. Ils ne sMveilleront pas, je présume, si matin ; tâchons que ce ne* soit jamais. Que penses-tu de mon invention, Ciharlot? Monsieur ton confesseur n'eût pas mieux trouvé. Mais d'où te vient cet air soucieux, mon petit fillot ?
•— Madame, reprit le roi, je suis en grande colère contre ce Jean Goujon qui, en retour de mes bontés, vient traverser mes desseins. Gageons que déjà il a rempli toutes les oreilles hérétiques de Tinsigne mensonge de Maurevert, touchant Thaquebutade, et je me persuade qu'on le croira facilement. Encore n'est-ce pas le premier ennui que m'a fait monsieur mon sculpteur. Par mon divin Sauveur ! j'entends bien qu'il n'échappe à la punition, ce ne sera pas le massacre des saints Innocents ! »
Incontinent le roi de Navarre et le prince de Condé demandèrent à être introduits; ils se plaignirent au rot de l'assassinat qui venait d'avoir lieu^ et, insinuant que le séjour de Paris n'était pas sûr pour ceux de la religion, réclamèrent la permission d'en sortir.
(( Mes très-chers cousins, dit le roi d'un air hypocrite, je vous jure par l'Eucharistie que je ne suis pas moins désolé de ce qui est advenu : mon cœur en saigne d'y penser; mais ne vous inquiétez pas du
L'âcHAFAUDAGÈ. 25â
resté, J6 promets de faire mémorable justice du coupable, consentants et fauteurs du crime, et mon conseil s'y emploiera dès demain.
*— Sainte messe i ajouta Médicis, croirait-on pareille audace? Presque sous les yeux de Sa Majesté tendre une embûche à ce bon amiral, que j'aime comme s'il fût mon père! C'est un vrai outrage au roi, et le roi 'fera bien de pourvoir à la vengeance. Si l'on supportait cela aujourd'hui, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans son Louvre, une autre fois dans son lit, et l'autre jusque dans ses bras. Messieurs, ne partez encore ; il est besoin que vous assistiez au châtiment du délit. y>
Le roi commanda que l'on informât du fait sur-lechamp, et la commission en fut donnée aux présidents de Thou et de Morsen, et au conseiller Viole. On fit chercher Maurevert, qui avait changé de cheval à Yilleneuve-Saint-George; en disant sur son passage : tt Vous n'avez plus d'amiral ! » Une enquête judiciaire fut faite dans la maison du chanoine, et le laquais et la servante arrêtés et interroge persistèrent dans leurs dépositions. Cependant, pour empêcher que les coupables ne prissent la fuite, on ferma les portes de Paris, et deux seulement restèrent ouvertes avec bonne garde; le roi fit mettre toute la ville en armes, et voulut que les seigneurs et gentilshommes de la religion allassent loger aux environs de l'hôtel de Goligny, sous prétexte de lui porter secours en cas de danger. C'était Médicis qui dirigeait tous les ressorts de celte machination infernale.
Cependant les blessures de l'amiral inspiraient des craintes à ses amis, quoique les médecins et chirur-
giens appelés auprès de lui eusseot répondu de sa vie. Ambroise Paré, chirurgien du roi, avait coujié Pindex mutilé, el comme ses pinces n^étaient pas assez aiguisées, il se reprit à trois fois dans cette douloureuse opération : il fit ensuite deux profondes incisions dans le bras gauche, <{ue la balle avait traversé. L^amiral endura tout sans proférer une plainte, et avec un visage merveilleusement patient. Taudis qu^on bandait ses plaies, les principaux seigneurs protestants entouraient son lit dans un morne silence, et leur inquiétude se peignait dans leurs yeux. On vit entrer Jean Goujon, qui fondit en larmes a la vue de la pâleur effrayante de Coligny.
« Vive la réforme! lui dit en riant ce dernier; n^est-ce pas toi, mon fils, qui avais appréhendé au corps ce damné de Maurevert? C^est un acte courageux, d'autant que ces sortes de gens ont d'ordinaire deux ou trois pouces de fer à la cemture, sinon dans la main. Je remercie Dieu de ce que tu n'as pas eu lieu de t'en repentir!
— Âh! minseigneur, répondit tristement le sculpteur, j'aurais avec grande joie donné mon sang pour racheter le vôtre, si nécessaire à l'église évangélique ; mais je ne veux me pardonner jamais la fuite du scélérat que la Providence avait mis entre mes mains.
— Souviens-toi que Jésus spr la croix demandait grâce pour ses ennemis ; faisons à son exemple ; et moi le premier, je me réjouis de savoir l'assassin non arrêté, et loin d'ici ; je m'en voudrais de la mort de cet homme, d'autant qu'il aura loisir de faire pénitence. Ce qui m'ufÛige, c'est de voir le roi calomnié par de tels misérables.
L'ECHAFAUDAGE. 235
— Certes, j^aurais dû me défier de ses menteuses paroles, et ne le retenir que mieux pour réclaircissemeni; mais au nom de Sa Majesté, réclamé par ce tueur, mes bras ont failli avec mon intention, cl je Fai laissé courir au cheval qu^un valet lui tenait en lesse.
— En vérité, si un autre que toi me le disait, je n''en croirais rien.
— Je n'avais pas la berlue, tout inquiet que je fus au bruit de Thaquebutadc ; j'ai vu à la porte du cloître un beau cheval gardé par un valet portant la livrée de Guise.
— Messieurs, dit Tamiral en se tournant vers les assistants pétrifiés d'indignation, vous voyez ce qui en est. »
Or, Thcligny et le maréchal de Dam ville avaient été humblement prier Sa Majesté de vouloir bien, s'il lui plaisait d'en prendre la peine, visiter l'amiral, qui, se trouvant en danger de mort, avait à lui dire des choses importantes concernant son salut et celui du royaume. Le roi répondit qu'il irait volontiers ; et vers deux heures il se mit en chemin, accompagné de la reine sa mère, de ses deux frères, du duc de Monlpensier, du cardinal de Bourbon, des maréchaux de Damvillc, de Tavannes et de Cossé, du comte de Retz, du duc de Nevers et des sieurs de Thoré et de Méru. Charles IX ordonna qu'on fit sortir de la chambre de l'amiral ceux qui s'y trouvaient^ excepté Théligny et sa femme. Le premier qu'il reconnut fut Jean Goujou ; il fronça le sourcil et lui dit avec une colère couverte :
tt Par la messe! monsieur mon sculpteur, que
2Se SOIRÉES DE WALTER SCOTT.
venez-vôUs faire ici? N'est-il point assez de besogne en mon châtean du Louvre, qu'il vous faille fainéantiser toute la journée du bon Dieu ! Vous avez fait, je crois, de beaux rapports ! je sais de vos nouvelles. Je vous ai tant et plus d'obligation. Un bon office n^est jamais perdu; j'en remets le paiement à deux jours d'ici, n
A ces mots il tourna le dos à Jean Goujon, stupéfait d'un si étrange accueil, et passa avec sa suite dans la chambre de l'amiral. Celui-ci regarda si Guise n'était pas d'aventure parmi les nouveaux venus; et, ne le voyant pas, il répondit avec une singulière modestie au roi, qui, après l'avoir salué avec bonté selon sa coutume, l'interrogea doucement sur sa santé :
a Sire, je vous suis reconnaissant autant que possible de l'honneur qu'il plaît à Votre Majesté de me faire, et de tant de peine que prenez pour moi.
— • Mon père, reprit le roi, moi, madame ma mère et messieurs mes frères, sommes joyeux de vous savoir si bon courage, et j'espère que guérison ne se fera point attendre : je formerai des vœux pour cela. »
Alors l'amiral justifia sa conduite passée, avertit le roi des secrètes intelligences que le duc d'Albe avait dans son conseil, et le pria de veiller à ce que les édits de pacification fussent mieux observés.
« Je vous promets, dit le roi, de faire réflexion sur ce que vous dîtes^ et ma bonne mère ne me laissera l'oublier; mais à cette heure, je l'avoue, j'ai peur qu'une sédition ne s'émeuve dans la ville, pleine de mutins et enragés, ce pourquoi, je vous exhorte à permettre que soyez porté au Louvre pour plus de
sûreté. Sainte communion ! qu^on vienne vous cher* cher là, je répondrais à coups d'harquebuttes!
— Certes, ajouta le comte de Retz, nous lui ferons un rempart de nos corps et d&nos courages.
— Sire, répondit Coligny, je n'ai nulle crainte du gros danger dont yous me menacez sans raison ; je suis, Dieu merci! bien entouré de mes vrais amis...
— Qui toutefois, interrompit Médicis, ne vous eussent sauvé de Thaquebute de Maurevert !
— Madame, s'écria Tamiral, en broyant le curedent qu'il tenait à la bouche, c'est en vain qu'on voudrait semer la zizanie entre mes féaux et moi ! je les apprécie selon leur valeur, et je proteste qu'il n'en est pas un qui ne me fit rempart de son corps ! Nous nous connaissons de loin !
— En tous cas, observa Théligny, le transport serait impossible ; l'agitation aggraverait les douleurs, et les médecins d'ailleurs n'y consentiraient.
— A votre aise, mon père, et qu'il soit fait selon votre désir, dit le roi ; mais je souhaiterais voir la balle qui a failli coucher mort le plus brave gentil» homme qui soit en mon royaume I »
Théligny alla chercher la balle, et la remit à Charles IX; celui-ci l'examina avec curiosité, rapprocha de son nez, et, désignant la manche ensanglantée qu'on lui montrait en même temps, demanda si tout ce sang était sorti de la blessure.
« Ah ! sire, dit l'amiral en soupirant, j'en ai versé bien davantage dans les guerres, et le peu qui me reste encore s'en ira au service de Votre Majesté.
-— Il est étrange, continua Médicis, qu'on perde tant dé sang et ne meure pas! ï> Puis elle prit la
balle des mains du roi et la considéra en souriant. « Sainte Madone I je suis contente qu^elle ne soit demeurée dans la plaie; quand feu M. de Guise fut hlos«é devant Orléans,- j^ai ouï raisonner les médecins, disant que si la halle, empoisonnée ou non, était hors, le cas ne serait nullement mortel.
— Nous ne nous sommes contentés de si peu, reprit un médecin qui se trouvait auprès du lit ; afin de prévenir le poison, s'il y en avait, monseigneur a pris un breuvage propre à cet cfPet.
— Vive Dieu ! mon père, vous avez soutenu gaillardement l'opération, et je vous déclare le plus valeureux et magnanime homme de la religion. »
Le vieil amiral pleurait de joie; Charles le quitta en lui prodiguant les plus vifs témoignages d^amitié. De retour au Louvre, il écrivit à tous les gouverneurs de province, pour leur apprendre le crime de Maurcvert et la vengeance qu'il prétendait en tirer; ensuite il tint conseil avec sa mère et ses affidés pour organiser la Saint-Barthélémy.
Le lendemain, samedi 23 août, le roi, suivant un plan arrêté, comme pour attester ses bonnes intentions à l'égard de l'amiral, feignit de disgracier MM. de Guise et d'Aumale, qui firent semblant de sortir de Paris, se dirigèrent à cheval vers la porte Saint-Antoine et i*etournèrent sur leurs pas. Les quarteniers allèrent dresser la liste des noms et demeures des protestants. Après son dîner, Médicis rassembla encore une fois dans sou jardin des Tuileries le roi , le duc d'Anjou, Gonzague, Tavannes et le comte de Retz. Les dernières mesures furent prises ; on résolut d'épargner le roi de Navarre et le prince de Condé,
qui étaient nu Louvre, à condition qu'ils changeraient de religion, de gré ou de force; on nomma le duc de Guise chef de Texécution, et comme le soir approchait, douze cents arquebusiers furent disséminés dans les rues voisines de Thôtel de Tamiral. Ces apprêts inquiétants ne purent être faits assez secrètement pour ne pas donner l'éveil à quelques seigneurs qui en avertirent Coligny. Ce dernier, sans que sa sécurité fût troublée, ne vit dans toutes ces allées et venues que Témotion du peuple, et envoya demander au roi quelques archers de sa garde. Cosseins, avec cinquante soldats, vint, sous prétexte de protéger son hôtel, occuper deux boutiques de la rue Béthisy^
Jean Goujon, chagrin de se voir en disgrâce, ne se rendit que fort tard à son échafaudage ; mais à peine avait-il commencé à travailler qu^un son éclatant le fit tressaillir ; il retourna la tête et vit six crocheleurs pesamment chargés qui entrèrent au Louvre. Un d'eux avait fléchi sous le faix, et cequMl portait avait rendu comme^ un bruit de fer.
« Au diable le faux pas! dit quelqu'un qui conduisait ces gens ; ne pouvcz-vous marcher droit, traîtres ! vaudrait autant crier par les rues que vous crochetez des armes. » Cet événement, en apparence fort naturel, et surtout ces paroles, frappèrent l'esprit soupçonneux du sculpteur, qui, ayant quitté aussitôt son travail, se rendit chez l'amiral, dans la chambre duquel on tenait conseil, pour savoir si l'on devait sortir de Paris la nuit même. Coligny écoutait les différents avis en silence, le coude appuyé sur sa Bible.
« Messeigneurs, dit Jean Goujon, ce soir, le Louvre
i40 SOIRÉES DB WALTSR SCOTT,
est dans un étrange désarroi, les capitaines snistes ont été mandés, et tout h i*heure six hommes ctfnrbés sous un amas d'armes sont entrés secrètement par la petite poterne qui regarde la rivicre. n
Cette nouvelle effraya les plus prudents ; les autres, et principalement le roi de Navarre et le prince de Condé, s'élevèrent contre le projet de retraite précipitée.
a Cœur d'huguenot ! dit entin Tamiral conservant un visage triste et sévère, vous parlez bien, messieurs, et Bouchavannes peut rapporter ce qu^il a entendu à madame la reine mère. Étant ici, moi, je pense que rester est plus convenable; si était possible, je me laisserais aller h Topinion de monsieur le vidame de Chartres, que je remercie de Tintérèt qu'il prend à ma sûreté ; mais l'affaire de mon assassinat est encore trop récente, et j'aurais l'air de mettre en doute la parole du roi. )>
11 se fit alors un grand tumulte dans la rue, et le roi de Navarre descendit pour s'informer de ce qui se passait. Un page apportait deux épieux par le commandement de Théiigny ; Cosseins empêchait que ces armes fussent introduites dans l'hôtel.
u Monseigneur, répondit- il au roi de Navarre, qui lui demandait la cause de ce refus. Sa Majesté m'a ordonné qu'il en fût ainsi ; mais s'il vous plait de commander d'autre sorte, je suis content que ces épieux soient portés là dedans. »
Quand les seigneurs réunis apprirent cela, la question du départ de l'amiral fut encore agitée; Jean Goujon s'était retiré.
a Messieurs, dit Théiigny, pour vous appointer, je
propose de tirer au sort le parti qu^il est le meilleur de suivre; monsieur rarniral, prêtez un peu votre Bihlc. A vous, monseigneur.
« Je lions pour le séjour, répondit le roi de Navarre en prenant le livre, qu'il ouvrit à ce verset : f^a nuit suivante^ le Seigneur dit à Gédéon : Leves^ vous!
— Oui-dù, s** écria le vidanie de (iliartres eu saisissant la Bible à son tour, le sens suivant la lettre est à notre avantage! et j'ai idée que Tavenir souvent se manifeste en ces jeux de hasard. Voyez : Dix-huit mille hoinmes furent tués en cet endroit, tous hommes de guerre et irès^vaillants, La victoire me demeure, cFautant que la lettre D l'emporte sur la lettre L, Mais ce qui me semble en faveur de la départie, c'est rincroyable avertissement contenu en ces deux versets!...
— Monsieur le vidame, répliqua Tamiral, vous avez raisen de persister en votre penser et moi dans le mien; ainsi je me suis résolu à ne point partir, et vous ferez ce que vous voudrez...
— Monseigneur, parlez, je pars ; je demeure si demeurez, et quelque chose qui arrive, je suis tout prêt à mourir à vos côtés pour vous et la religion.
— Sur ce, messieurs et amis, dit Tamiral, je vous donne le bonsoir, et prie Dieu qu^'il vous ait en sa sainte et digne garde ! »
Le soir venu, le duc de Guise avait mande les capitaines des Suisses et leur avait déclaré ouvertement que le roi voulait que justice se fit celte nui même : ils jurèrent d'obéir aux volontés du roi ; leur» compagnies furent postées uitour du Louvre, avec I. 16
242 SOIRél» D8 WAITER SCOTT.
ordre de n^cn laisser sortir personne de la maison da roi de Navarre et du prince de Gondé, qui y demeuraient avec leurs plus chers serviteurs.
Vers minuit, les capitaines et dizainiers de Paris sont convoqués à THôtel-de-Ville , et le président Charron, prévôt des marchands, accompagne de quelques partisans des Guise, tels que d^Ëntragues et Puy gaillard, leur adresse ce discours :
« Messieurs, le roi a délibéré d^exterminer fous les séditieux qui, les années précédentes, avaient pris les armes contre lui, et de racler entièrement la race de ces méchants. Cela est venu bien à point ; leurs . princes et capitaines sont comme en prison dans Tendes de Paris : on commencera par eux cette nuit-ci; quant aux autres, le roi donnera ordre qu^on leur fasse pareil traitement dans chaque province; le signal du massacre est la cloche du Palais, qu^on sonnera au point du jour, ce qu'on n'a accoutumé de faire qu'aux grandes choses. Les signes qui vous distingueront d'avec tous autres, ce sera un mouchoir blanc attaché au bras gauche avec une croix blanche au chapeau. Avisez au reste d'être bien armés, d'avoir bon courage et faire allumer des flambeaux et falots par les fenêtres des maisons, pour empêcher le désordre avant le son de l'horloge du Palais. »
II ne fallait pas plus longtemps haranguer ceux qui ne demandaient qu'à frapper; les dizainiers aussitôt courent aux armes et se répandent en divers quartiers où le duc de Guise et le chevalier d'Ângoulème, bâtard de Henri II, leur assignent leur place.
À celle même heure, le comte de La Rochefouv
cault se trouvait encore dans la chambre du roi, auquel il prit un remords d^amitié.
<i Foucault, lui dit-il, ne t'en Ta point ; il est déjà tard, nous balivernerons le reste de la nuit.
— Cela ne se peut, sire, car il faut dormir et se coucher.
— Tu coucheras, s'il est besoin, avec mes valets de chambre.
— Les pieds leur puent I et d'ailleurs je m'en vais chez madame la princesse de Condé la douairière, deviser d'amour et le reste. Adieu, mon petit maître !»
A peine était-il sorti que la reine mère, suivie d'une seule femme de chambre , entra dans le cabinet du roi ; le duc d'Anjou, le duc de Nevers, Tavannes, le comte de Retz, et bientôt après le duc de Guise, s'y réunirent une dernière fois en un conseil secret qui dura plus d'une heure. On résolut de hâter l'exécution dont la conduite fut commise au duc de Guise, au chevalier d'Angoulêmc et au duc d'Aumale. Ceuxci, accompagnés des capitaines Cosseins et Goas, s'acheminèrent vers le logis de l'amiral, où devait commencer le massacre. Le duc de Nevers voulait sortir de Paris avec une bonne troupe de cavalerie pour* saccager ceux qui s'enfuiraient des faubourgs; mais le roi et Médicis le supplièrent de ne les pas abandonner dans cette grande entreprise.
Cependant les alentours du Louvre étaient remplis d'une rumeur menaçante ; ce cliquetis d'armes, ces torches allumées, ces gens allant et venant excitèrent quelques gentilshommes de la religion ri soiiir du leur logis et à demander ce que c'étail ; an leviv répondit que le roi avait fantaisie d'ai;<i;ùllir à ceUi*
hciire-là un chiltean fait à plaisir, et qun ses amis étaient conviés à ce passe-temps. Ces gentilshommes s'approchèrent du Louvre, éclairé par raille flambeaux, et retentissant de pas et de voii.
« Gap de diou ! leur dit un soldat gascon, mes beaux sires, que venez-vous querre à la marmite qui bout pour vous? car, à votre air, je vous déclare hu-. guenols; que Tangine vous étouffe! Halte-là! nous irons saigner de votre côté dans un instant.
— Goujat ! reprit Tun d'eux , je m'en vais t'envoyer un de mes valets qui te baillera les étrivières. »
Le soldat répond par un coup de pertuisane, les gentilshommes tirent leurs épées, ils sont environnés tout à coup, et, malgré leur vigoureuse résistance, ils périssent accablés par le nombre.
« Sire, la noise est émue, s'écria Médicis au tumulte qui se fit devant le Louvre, il n'est plus loisible de reculer davantage; lâchons la bride aux vrais catholiques ; Losses, va-t'en faire sonner la cloche de Saint-Germain-rAuxerrois. »
A ce signal, la maison àe Coligny est forcée, l'amiral tué par Besme, et son corps jeté par la fenêtre ' aux pieds du duc de Guise, qui essuie avec un mouchoir son visage sanglant, et dit : « Je le connais ; c'est lui-même ! Courage ! nous avons heureusenieni commencé ! » Les meurtriers se précipitent alors dans la ville eu criant : a Le roi le commande l c'est la volonté du roi ! c'est son exprès commandement ! » Aux premières lueurs du jour, l'horloge du Palais sonne; aussitôt les bourgeois armés se mêlent aux soldats, et on assassine dans chaque rue et dans chaque maison. Tavannes marche à la tête de ces fu-
L'ECHAFAUDAGE. 245
rieux qui crient avec lui : « Saignez ! sdignez ! ]a saignée est bonne au mois d'août l » Un horrible fanatisme s'étend depuis les collèges, où le savant Pierre Raraus est mis à mort, jusqu'au Louvre, où Ton égorge les protestants, même dans la chambre du roi de Navarre. Les mots tuel tuel passent de bouche en bouche, et le jeune roi qui préside à cette scène dMiorreur n^est pas le dernier à les répéter. Les ruisseaux sont gonfles de sang, le pavé jonché de cadavres. Ceux de la religion surpris nus, désarmés, sont frappés dans leurs lits et sur les toits où ils se réfugient. Deux mille personnes périrent ce jour-là, seigneurs, gentilshommes, présidents, conseillers, avocats, procureurs, écoliers, médecins, marchands, femmes, lilles et enfants; le comte de La Rochefoucault fut tué dans un grenier par un Ecossais; le seigneur de la Force, sur le corps d'un de ses iils. Théligny, le marquis de Renel, de Brion, gouverneur du marquis de Conti, le baron de Soubise, le sieur de Guerchy et d'^autres de marque n*échappcrent pas au carnage ; le comte de Montgommery et le vidame de Chartres, qui habitaient le faubourg Saint-Germain , s^enfuirent en Angleterre. Enfin Charles IX accorda la vie au célèbre chirurgien Ambroise Paré, qu'il enferma dans sa chambre royale. « Messire Âmbroise, lui dit-il, bien que je vous veuille du mal d'avoir prêté au Coligny l'aide de votre bel art, je vous donne la vie sauve, attendu qu'en danger de mort on ne peut se passer de votre assistance. Ce serait pitié de vous voir taillé en pièces comme un chien. »
Le malin de ce jour mémorable, Jean Goujon,
qui avait sa maison dans le faubourg Saint-Germain, à Tendroit où est maintenant la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, la quitta de bonne heure pour aller achever le bas-relief du Louvre. Il entendit dans le lointain le tintement des cloches, les cris et les arqnebusades ; il doubla le pas, et, arrivé à la porte Dauphine, Maugiron, qui Paimait particulièrement^ s^oflnt à lui à la tête d'une grosse troupe a cheval.
i< Jean, lui cria celui-ci, tu ferais mieux de ne point aller dans la ville ! or, par précaution, attache à ton bras gauche ton mouchoir, et celte croix blanche à ton chapeau. Dégaine en tous cas I »
Là-dessus il partit au galop avec ses gens; Goujon, incertain de ce qu'il devait faire, suivit cependant ce conseil, et, voyant venir à lui des hommes qui portaient le même signe de ralliement, il se jeta dans une rue où son premier coup d'œU rencontra des fuyards, des égorgeurs, du sang et des morts. Il était sans arme.
« Frère, lui disaient des assassins qui le prenaient pour un des leurs, combien en as-tu saignés pour ta part?
— Beaucoup I » répondait-il sans savoir ce dont il s'agissait et sans oser le demander.
Un malheureux qu'on lança tout percé de coups du haut d'une maison tomba à côté de lui et le couvrit de sang. « Mort aux huguenots ! » Ce cri lui apprit tout ce qu'il ignorait.
m Tu semblés avoir fait grosse besogne, lui dit un bourgeois qui avait une main coupée pendue à son chapeau ; mais aurais-tu laissé ton épée dans la poitrine de ces mécréants ; tiens, vieux brave, ce poi-
L'ÉGHàFAUDAGB. 247
gnard en a déjà expédié plus de dix, tâche d*aug«menter le compte. »
Jean Goujon hâtait ou ralentissait sa marche ; pluflieurs fois il fut tenté de retourner en arrière, mais entendant dire que les portes de la ville Tenaient d'être fermées, il s'arma d'une forte résolution et se dirigea yen Thôtel de l'amiral. Il était arrivé sur le bord de la rivière, rouge de sang et couverte de morts ; il faillit perdre courage.
« Monseigneur, lui cria un batelier qui regardait tranquillement ce spectacle horrible, vous plairait^il de passer l'eau? la curée est plus abondante à l'autre rive, et tout n'est pas fait par delà. »
Jean Goujon, dont les yeux étaient pleins de larmes et le cœur de sanglots, descendit dans la barque et s'y assit en silence ; le batelier ayant détaché le câble commença à ramer en chantant un vieux uocl.
« Par la Conception ! s'écria-t-il en pesant sur les rames, le métier est dur ce matin ; il y a plus de corps que d'eau en la Seine, et ma peine étant double, il serait bon que la paye le fût aussi ; je brûlerais une chandelle pour l'âme de Coligny I
•<— Que dis-tu de monsieur l'amiral ?
-» Qu'il a fait un bien en sa vie, puisque sa mort a procuré cette belle saignée catholique I
— Par la Bible ! l'amiral mort?
-— Dea ! jouez la surprise ; c'est grande joie parmi les bons chrétiens I vous en savez quelque chose, car à votre abord je juge que vous avez joué des couteaux, et dans cette paiennne ville , les tueurs ont du gibier pour plus de trois jours ! Si je n'étais forcé de gagner ma pauvre vie, j'offrirais en hostie au bon Dieu
des bourgeois et grands seigneurs ! faule de quoi je ferai des neuvaines à saint Barthélémy. »
La barque abordait ; Jean Goujon jette sa bourse au batelier et s^élance à terre. Une multitude dMiommes à Hgure atroce accouraient du côté de la rue Bétbiïy, avec des rires et des hurlements effroyables ; Jean Goujon se trouvait au pied de son échafaudage où Téchelle de la veille était encore debout. Le péril qu^il court lui inspire une idée subite; il monte, ôte sou pourpoint, ceint le tablier de cuir, et le marteau dans sa main tremblante lui donne Pair d'un ouvrier.
a Aux corbeaux I aux chiens! à MontfauconI » disaient cent voix autour d'un corps sans tète et sans bras que traînait dans la boue une populace ivre de sang ; la têlc de Tamiral avait été tranchée pour être embaumée et envoyée, à Rome, au pape et au cardinal de Lorraine.
u La passion de saint Goligny, selon saint Barthélémy ! )) criait Maurevert, qui se retournait de temps en temps pour donner des coups de fouet à ce tronc mutilé.
(( Vive le roi ! » cria l'affreux cortège en passant devant un balcon où Gharlcs IX, avec toute sa cour, se repaissait des crimes qu'il avait ordonnés, et tirait des coups d'arquebuse sur des malheureux qui traversaient la Seine à la nage.
« Sire, dit le comte de Retz , demain nous irons yisitcr le Goligny au gibet de Montfaucon.
— Et Soubise de Parthenay, ajouta en riant Gathèrine de Médicis; son épouse l'accusa d'impuissance pour s'en séparer; serez- vous pas réjouies, mesdames, de savoir la vérité du fait?
— Losses, dit le roi tout échaufle, la sueur au front et la joie au visage, ne te lasse pas de charger mon harquebulte plus que moi de la tirer. Dieu et diable! j^ai fait de beaux coups d'adresse, et plus d'un huguenot a mes balles sur la conscience, outre mille et un péchés non absous. »
Charles IX visa et mit le feu à la poudre ; le batelier qui repassait la rivière tomba mort dans sa barque.
« Par ma moustache ! sire, s'écria le duc de Nevers, vous touchez le but à tout coup ; pour vrai , vous avez Toeil à la main ! Si d'aventure le pauvre défunt était bon chrétien, il n'en ira que plus tôt en paradis. Le bon Dieu reconnaît les siens.
-r- Dieu me damne ! interrompit le roi, je vais conclure par un chef-d'œuvre; ma main de fatigue tiendrait mieux à présent une quenouille qu'une haqucbutte ! Or çà, messieurs et dames , continua-t-it en désignant de la main l'échafaudage sur lequel s'était réfugié Jean Goujon, voyez là-bas cet ouvrier qui martèle de si bon courage ! je le connais rien que de le haïr ; il est déloyal, huguenot jusqu'au fond de l'ame, et je gage que sous mine de travailler il machine quelque vengeance hérétique.
— C'est un homme hardi, répliqua la reine mère; il songe à son ouvrage pendant celte échaufourée.
— A ses regards jetés de droite et de gauche, reprit le duc d'Anjou, on voit qu'il y a plus de peur que d'honnêteté. On dirait un faux ouvrier.
•:— Par l'eucharistie! dit le roi, qui le couchait en joue , voyez , je vous prie. Quel qu'il soit, je l'ai au bout de mou haquebute !... Je regrette que le pau-
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vre Foucault soit défunt , il admirerait mes coups de maître. Cet autre ne se doute assurément que je le regarde si amoureusement. »
Le coup partit ; Jean Goujon chancela, s^appuya contre les parois de Téchafaudage, s'y cramponna un instant, roula le loug de Téchelle et ne bougea plus. Un applaudissement unanime s^éleva après un court silence, et Charles, content de lui-même, dit avec un sourire sanguinaire :
« Voici remploi de mon sculpteur vacant! c'était un habile ouvrier et un mauvais chrétien; celui-là du moins ne se plaindra pas d'avoir été mal tué. »
Charles IX passa la nuit suivante avec sa maîtresse Marie Touchet, et la Saint-Barlhélemy continua pendant quinze jours à Paris et dans les provinces.