CHRONIQUES DE FRANCE
®n hici n il tu na^ une tons ibiixcts sont madS0nned et ouvres be y lustrurs sortes de ^itX" rrs, rt toutes grosses noieres sont fautes et rassemblées ^e flnsteurs surjetons, ^lusst les setrnces sont extraites et compilées ite ))(uâteurs clercs.
PrOLOOUB DBS ChKOHIQITES de MB88IBB FbOISSÂBT.
iT'^omme conuo^trux est Ijastif ^ raoir, a donner tarbif :
31 scait bien les gens refuser, <Ct est Ijûbile a s'excuser.
GuiLLAUMB Albxis, le Passe-Temps de louL homme et de toute femme»
La condilion des juifs aux treizième et quatorzième siècles était horrible; mais les juifs de ce temps-là acceptaient avec reconnaissance servitude et avanies, pourvu qu'ils trouvassent moyen de rançonner le
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pauvre monde. On les pendait entre deux chiens, on les fouettait dans les rues pendant la semaine sainte, on les brûlait pour amuser la populace; mais Tusurc compensait de resle ces légers inconvénients du métier. Ils n^avaient pas même la ressource de se faire chrétiens, car le baptême les dépouillait de tout leur avoir, regardé comme impur et mal acquis.
Philippe le Bel, qui faisait argent de tout, les chassa de France pour s'emparer de leurs richesses, sans autre forme de procès; le roi Jean, qui resta toujours pauvre plutôt que de fouler son peuple d'impôts, fil payer chèrement aux juifs leur retour passager. Enfin Charles Vï, dit le Bien- Aimé, les expulsa de nouveau par une déclaration du 17 septembre 1394, qui leur enjoignait de sortir de ses états dans l'espace d'un mois, sous peine de la hart et de la confiscation de leurs biens. On peut croire que cet arrêt, aussi injuste qu'impolitique, fut arraché par les prêtres au monarque en démence. Les juifs offrirent en vain des sommes considérables pour acquérir au moins le droit de résidence dans les principales villes du royaume. Tous les jours la canaille venait les insulter jusque dans le quartier des Halles, qu'ils habitaient à Paris : ils comprirent qu'il n'y avait plus d'espoir pour eux que dans la fuite, et leur émigration fut aussi prompte que silencieuse. Après leur départ, le numéraire devint d'une rareté excessive en France, et le commère déjà languissant cessa tout à fait. Cependant quelques traînards, qui ne comptaient pour rien la vie sans la bourse, restèrent cachés jusqu'au terme de rigueur, afin de faire rendre gorge à leurs débiteurs, s'il était ^ossible, avant l'échéance des obligations.
Gâtait le 15 octobre 1394, vers six henres du soir. Dans une eliélive échoppe attenante à la petite porte de Saint-Jacques-la-Boucherie, Nicolas Flamel et Perretle, ou Pernelle, sa femme, s'occupaient en silence, Fun à écrire en lettres gothiques un missel orné d'enluminures, Tautre à tourner entre ses doigts les grains de buis d'un chapelet, et la sombre clarté d'une lampe de cuivre suffisait à peine à diriger leurs travaux. Le vent d'automne, se plaignant autour de la grande tour de l'église, agitait la fleur de lis mobile qui servait d'enseigne à l'écrivain ; le couvre-feu était sonné, et dans les rues voisines, cloaques de boues et d'immondices, on entendait le p^rognement des pourceaux, les cris des oiseaux de nuit et les abois des chiens errants.
a Nicolas, — dit Pernelle d'une voix glapissante, — je songe à part moi que, trois jours encore, ne sera plus parlé des juifs dans tout Paris: chose bien profitable à la religion,' aux églises, aux moûliers et à messires les clercs; car juif et antechrist, c'est tout un.
— Femme, — reprit gravement Flamel sans quitter #on ouvrage, — pourquoi réjouir ton âme à notre dam? Faisait-on déjà tant d'écritures parmi ces discords et grosses guerres que menaient messeigneurs les princes durant la frénésie du roi Charles? Ceuxci au moins, bons et dignes juifs, employaient jour et sérée ma tant habile plume à récrire actes, parchemins et cédules; cela fut de meilleur rapport que peintures de missels ; maintenant il me prend goût de me noyer dans un baril d'encre plein, ou de me larder le cœur du taillant de cette lame désormais oisive.
— Fi I sied-il à un vrai chrétien de tenir tel langage désespéré ? Croyez-vous que la vue et la main vous manqueront avant le travail, d'autant qu'il nVst pas d'écrivain plus adextre que vous n'êtes, au dire des lettrés ? Aussi mon confesseur messire Jean Adam, m'a dit que les juifs départis, reviendrait dévotion, partant livres d'église et belles écritures à lettres en or et couleur...
— Qui me seront achetés en prières et messes : par mon écritoire ! c'est viande creuse que semblable monnaie ; je n'en veux pas. Au diable ! »
Ils en étaient sur ce propos, lorsqu'on frappa doucement à lu porte de la boutique, et Pernelle, s'étant levée de sa chaise basse avec autant de promptitude que le lui permetlait sa goutte de soixante-dix ans, alla ouyrir à un ]^ctit vieillard ayant longue barbe blanche, yeux vifs et robe jaune ^ mais à l'aspect de l'arrivant, elle fit un mouvement de colère avec un signe de croix, baisa ses patenôtres et reprit sa place en répétant tout bas : « Juif damné ! que le feu Saint- Antoine Tarde ! que la lèpre le ronge jusqu'à la moelle des os ! )> Nicolas Flamel, au contraire, tendit la main à Manassès, qui n'y plaça que le petit doigt de sa droite, selon l'usage de sa nation, et lui désignant un siège .
(( Sede dextris meis^ dit-il, et devisons en bonne étrenne. Je vous pensais hors de la ville...
— Plût à Dieu et à monseigneur saint Jacques ! murmura Pernelle.
— A quoi vous puis-je servir, mon père, continua Flamel, que vous venez ainsi par le froid, la pluie et la nuit noire? Cependant vous savez les dangers
OÙ VOUS 7011 S engagez, si des écoliers de ITnivorsilé vous étiez reconnu. Ils ont mis en croix tel qui vous valait, ne vous déplaise!...
— Mon fds^ interrompit Manassès, le Dieu d^Isaac et de Jacob veillera sur mon vieux âge, et quand les hommes maltraitent les sieus, il étend sa dextrc omnipotente, qui protège ainsi qu'une targe ou un haubert. Mais j'ai hâte de t'entretenir seul à seul : fais que nul ne nous écoute, pour cause, et tu béniras le Seigneur Adonaï. »
Nicolas Flamel, enveloppé dans son ample robe de bure, la tête couverte de son chaperon fourré, alla tirer les verrous de la porte par laquelle Pernelle venait de sortir sans attendre qu'on l'en priât, et le rabbin, après avoir écouté le bruit des pas qui se perdait en s'éloignant dans la solitude des rues, présenta à Flamel une bible qu'il tira d'un sac de cuir aromatisé.
a Sur ce saint livre, Nicolas, jurez vos grands dieux que tairez les mystères qui viendront à votre connaissance, et je vous rends riche comme le roi Salomon et la reine de Saba.
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je jure, s'écria Flamel la main haute ; ce serment, Manassès, vaut bien celui du Styx, ce me semble, et les parjureurs en paradis n'iront jamais.
— Voici ce qu'il est besoin de faire. N'en dites donc mot. Hélas I l'édit royal qui nous exile de France biim iniquement nous a baillé un mois de grâce pour recouvrer nos prêts et obligations. Mais ce sont diables que débiteurs, aucun n'a voulu entendre payer à si prochain terme, et même des nobles seignenrs nous
promettaient coups de bâton, si non mieux. Par ainsi nous sommes plus pauvres que monsieur Job, si tune nous aides un petit pour ton bien et le nôtre s^cntcnd .
— Où et comment, mon maître? ordonnez et la plume mienne est votre servante comme par le passé. Est-ce supplique et remontrance qu'il faut jeter par écrit sur parchemin blanc et neuf? ou plutôt sera-t-il opportun de requérir justice contrôles emprunteurs?
■^ Autant profiterait la plainte de Tagnel égorgelé par le maître boucher. Mais il est un moyen plus con-* venable, et pour ce, ai-je imaginé user de toi en cachette. Voilà comme. Tu connais la mode du parlement, l'art des écritures, et par-dessus tout la langue hébraïque, ensemble vingt jolis tours dont le moindre serait de tenir dame fortune. Or çà, de la part de mes frères, je te donne gros intérêts en nos dettes, plus numéreuses que les étoiles du ciel, et ce, à condition que, par ruse et expédient, tu t'entremettras à ce que nous ne perdions le tout.
— Trois fois merci, Manassès; je me ferais circoncire judaïquement, tant je suis alègre et dispos pour aider de dignes gens issus de monseigneur Moïse. Passez icelles créances sur ma tête, et je les muerai en deniers, francs et angelots d'or ; je vous les porterai en Judée et au delà, sans faute, si mieux aimez.
— Sois-tu digne de si haute contiancel Tiens, en ce registre sont par ordre cinq cent mille écus non prêtés sur gage, les larrons n'y ont eu garde, fais en sorte que le principal nous retourne, du reste tu feras ton profit. »
Nicolas Flamel s'empara de ces précieux titres, laissant entre les mains de Manassès une reconnaissance
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en bonne forme de ce dépôt ; les couvcnlions de ce singulier marché furent arrêtées, et le lendemain le rabbin juif était en route pour TEspagne, où se rc« fugiajent les enfants de Moïse et de Tusure. Nicolas Flamel ne perdit pas.de temps, et comme il se cou- (entait de la moitié des dettes sans intérêts, h force d'adresse et d'activité, il se vit possesseur de plus de deux cent mille écus, somme énorme alors, vu le manque presque total d'espèces. Il craignait trop les scrupules dévotieux de sa femme, pour lui apprendre la source de sa subite prospérité ; toutefois il acquit du couvent Saint-Martin un terrain situé dans la rue Montmorency, près la porte de la ville, et il y fit construire plusieurs maisons. C'est là qu'il établit une classe d'écriture que gouvernait son clerc Man* gin ; et dans les caves de sa nouvelle demeure ses richesses furent enfouies.
Deux mois seulement après la visite de Manassès, sa femme et lui, assis en face d'un feu clair, devisaient sur la Noël prochaine , et Flamel ayant dit que volontiers il ferait oblation à la paroisse Saint- Jacques d'un ciboire d'or pur et sans alliage :
« Sainte Vierge, se récria Pernelle, vous nous damnez comme des serpents; faut que vous ayez fait pacte avec le grand diable d'enfer pour être devenu si bien fourni en pécune, que l'argentier du roi de France n'est qu'un gueux auprès. J'ai peur que par châtiment la terre nous al)ime en la géhenne, comme jadis Dulhan et Abiron.
— Femelle, reprit l'écrivain en riant, t'ai-je pas dit mainte fois que j'avais été prédestiné dès le veu« tre de ma mère, et que mon étoile avait couleur ar-
SO SOIRÉES DE WâLTER SCOTT,
gcntioe. Je veux que tu vêtes robes de velours semé de figures d^oiselets en or lin , puis des patins à la poulaine, puis des merveilles d'orfèvreries...
— Vieille comme je suis, le plus simple accoutrement est le plus convenable, en attendant que la mort m'habille du linceul. Mais vous, qui n'avez encore mon âge , gardez d'avancer le vôtre par des pompes sataniques qui conduisent droit an fagot. Je vous prie, dites-moi si avez recueilli quelque héritage, afin que je ferme le bec aux jaloux et méchants, dont il y a foisou'celte année.
— Ecoutez , s'il vous plaît ; si je ne vous le dis plus tôt c'était crainte du trop parler. J'ai découvert parmi d'antiques parchemins un inappréciable manuscrit hébreu, lequel fut composé par Abraham le patriarche , et écrit sur écorce d'arbre, il était couvert de lames d'or engravées de caractères mystiques, avec fermoirs d'argent; au dedans se voyaient de belles images bien coloriées et des hiérogliphes inconnus. Enfin, à triple renfort de besicles, je parvins à lire les ardus secrets d'icelui ; je possède le Grand Œuvre par chimie et géométrie.
— Un chacun le disait hautement, et je ne le voulais croire : montre ce divin hvre qui apprend à faire de l'or, que je l'adore en guise de reliques.
— Je n'en eus que faire, connaissant la pierre philosophale ; et de peur qu'un autre y mit le nez à mon détriment, je l'ai réduit en cendres. Mais, ajoutat-il en riant plus fort, ne révélez ces choses à pas un, autrement courrai-je risque de la bourrée, comme impie sorcier, ce dont je me passerai autant qu'il se pourra, n
Le Icndemuiii, à Theure où les écoliers et les moines allaient de porte en porte demander Tanmène de la journée, Pernelle, qui était sortie avant le jour, rentra accompagnée d^un prêtre a la mine enfarinée : c^était Jean Adam , chapelain de Saint- * Jacques-k-Boucherie, son confesseur. 11 portait une cape brune , espèce d'uniforme adopté par le clergé d'alors, qui s'habillait aussi de noir et même de bleu. Ce patelin enfroqué honora Flamel d'un salut hypocrite et d'un sourire faux comme son âme; puis, s'étant assuré que personne ne pouvait les écouter, il commença en ces termes, au grand désappointement de l'écrivain, qui maudit tout bas l'indiscrétion de sa femme :
« Maître Flamel , il m'e#t avis que vous êtes bien coupable ou imprudent ; on fait bruit de par la ville que vous avez le Grand CSiuvre trouvé.,.
— Que n'en est-il ainsi ! mon maître, mais j'adjure tous les saints et saintes...
— À quoi bon nier? pas de mauvais serments! Je ne viens vous conseiller que de bonne amitié...
— Pourtant, vous dois-je tirer d'erreur avec un grand merci.
— Nicolas, pensez-y à trois fois : vous avez forfait à Dieu et aux hommes , vous avez mérité châtiment des deux parts ; car démons seulement sont complices de magie , et icelle abominable science encourt feu ici et damnation là bas.
— Mais oyez mes raisons , messire ; onc je ne fis or ni argent, et c*est affaire à plus doctes que moi, pauvre clerc, quoi que j'en aie.
— Loin ces feiulises 1 mes paroles ne sont gonflées
de vent, afin que le sachiez ; et si vous n^avouez pas par manière de confession, une enquête en votre domicile en dira plus peut-être que je ne fais.
«— Plume d'oie ! monseigneur, ces gens de justice voient dans une goutte d'eau de quoi pendre un liomme chrétien ou non ; je n'ai que faire de Fenquête...
— Bien , mon fils, parle franc, et tu ne t'en repentiras. Tu Tas cette pierre mirifique, laquelle Salomon tenait en son pouvoir. 0 le divin chef-d^œuvrel Aurais-tu peur que je ne te trahisse, comme Judas fil Jésus-Christ ? va, je l'aiderai plutôt à évader pièges et embûches; mais, dis, ne veux-tu pas m'apprend re ton secret
— Vous moquez, messire Adam; je vous atlesle par la sainte Eucharisti(ïî. .
— Assez : mais ce serait pitié qu'on t'accusât devant messeigneurs du parlement ; donc, afin que je fasse dire des messes et gagner des indulgences pour ton compte, au besoin, remets dans mes mains quelques cents pièces d'or, que je les distribue aux pauvres et souffreteux. Ce sera pour le salut de ton âme. )»
Nicolas Flamel vit bien que la retraite était impossible ; jetant un regard de reproche sur Pernelle, il quitta la salle sans sonner mot, descendit dans sa cave, et fit en soupirant une légère brèche à son trésor. Jean Adam eut peine à déguiser son avarice sous de pieux semblants, lorsque l'écrivain lui apporta une sébile pleine de monnaies d'or.
« Ëhl eh! dit le cafard en examinant de près un parisis tout neuf encore, le métal est de bon aloi, et frappé au coin du feu roi Philippe de Valois. Force m'est de crier au miracle, et j'admire que ces pièces
ne sentent ni le soufre ni odenr infernale. JVn forai bon usage, maître Flnmel ; adieu, que le ciel tous tienne en joie ! l'argent vous coule si peu, que je ne m'en ferai faute à Favenir.
— Femme, véritable fille d'Eve, dit le désolé écrivain à PerncUc ; maudite soit la langue qui nous met à mal!
— Â vous un avertissement, reprit le chapelain au moment de passer le seuil; je fais des vœux et des prières afin que votre beur ne soit troublé ; car on ne va pas si dru de pauvreté à richesse, sans que Satanas y ait sa part. Envie est vice de petites gens ; tachez qu'on vous laisse en repos. Or, en cas que soyez inquiété, il est avantageux d'avoir des umis : donc ayez égard au bon Dieu et à son clergé ; fondez couvents, bâtissez chapelles, dotez églises, ornez au* tels, et vous vivrez longtemps : j'entends que vous ne mourrez que de mort naturelle, et en votre mémoire seront célébrés de beaux obitz en musique. »
Nicolas Flamel, qui voulait se créer de puissants auxiliaires, commença dès lors à suivre le prudent conseil de Jean Adam, et pendant sa vie, quatorze couvents et autant d'églises eurent part à ses générosités'vrai ment royales. 11 édifia une voûte du charnier des Innocents, fit construire le portail de Saint- Jacques-la-Bou chérie, sur lequel il était sculpté à genoux, vis-à-vis sa femme, en costume de capucin ; enrichit les églises de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Côme, des Saints-Innocents, et donna à plusieurs paroisses des tableaux, des vitraux, des rf> liquaires, sur lesquels il était toujours représente sous différents habits, avec ou sans barbe, et son ocri-
toîre appendue à la ceinture. On doit s^étonner qu^il n'ait pas été canonisé avant sa mort.
C'est quatre mois après Texpulsion des Juifs, que la déclaration du 2 mars 1393 défendit expressément à tous leurs débiteurs de leur rien payer, et mit leurs créances à néant. Nicolas Flamel dut ce bon office à ses alliés les prêtres, et déjà sa dévotion était si manifeste, qu'on ne songeait plus à rechercher les causes de sa subite opulence.
Un matin que ce célèbre écrivain se livrait aux soins de son é(at, Manassès, en haillons, les yeux creux, la face pâlie, la barbe en désordre, se présenta devant lui.
« Flamel, lui dit-il sévèrement, je viens quérir l'argent des Juifs et te rendre ton seing. Je vois que tes affaires ne font laissé le loisir d'aller en Espagne, ainsi que convenu était entre nous deux.
— En vérité, il n'était pas nécessaire, balbutia Flamel ; bourse de débiteur est dure à délier, comme savez... Et de nouveau notre sire a mis empêchement à leur bonne volonté... L'édit a été publié à son de*trompp et crié parles rues et carrefours...
— Flamel, interrompit Manassès, tu parles d'hier; m.iis d'un dépôt sacré oserais-tu faire ta proie? Tu serais infâme et déloyal ; non, ce larcin tournerait à ta perte, et tu craindrais ta conscience, sinon la loi.
— Manassès, s'écria avec horreur Pemelle qui arriva en ce moment ; un Juif en ma maison î Arrière, circoncis !
— Un Juif! s'écria la servante Margot, qui visait à l'héritage.
— Tue, tue le Juif! i> répétèrent les élèves, qui
entendirent de la classe voisine le nom détesté; et ih se précipitèrent en tumulte sur le malheurein vieillard, qui fut renversé dans la rue malgré sa débile résistance.
Un grand pourceau se trouvait là d^aventurc, barbotant dans une mare infecte : ces enfants, qui avaient déjà le fanatisme des hommes de ce temps-là, lièrent Manassès à la queue de Timmonde animal, qui, effrayé de leurs ris bruyants et des gémissements de la victime, s^échappa de leurs mains, ne traînant bientôt plus qu^un cadavre sanglant et défiguré.
Hp^ts qui te tient am^ (Et te %axh ht ton ennem^ :
Hul ne ffttt ïjMo'ix tro)> b'dinj;! :
31 n*e6t nuls petits ennem^^.
CiiHisiiNB DE PisAit» Dtcis moToulx Cl son flz.
La reine Isabeau de Bavière, furieuse de la mort de Boisbourdon son amant, et de son exil à Blots, s^'était jetée par vengeance dans le parti de Jean-sans- Peur, duc de Bourgogne, allié des Anglais. Les troupes de ce dernier s'avançaient sur Paris en mettant fout à feu et à sang, tandis que les commissaires signaient force traités de paix inutiles. Le mallieu-
36 S4)1RÉKS DE \\'ALTER SCOOT.
reiix CliArlcs VI, qui avait des intervalles de raiRon plus funestes cent fois que sa démence, sans cour, sans argent, sans famille, sans armée, était alors à Paris, où s'agitait sourdement le levain des haines et des factions qui jouèrent une sanglante tragédie en mai et juin suivants. Le connétable d'Ârmagnac et le chancelier de Marie, tous deux exécrés par le peuple, qui n'a d'opinions que celles qu'on veut bien lui imprimer, gouvernaient à leur guise la volonté du faible roi, et s'emparaient sans peine de l'esprit du dauphin Charles, Agé de seize ans, qui survivait seul à ses cinq frères. Le trésor royal était vide depuis longtemps, et la ressource des impôts et gabelles devenait impossible; car les mécontents, pauvres et pressurés -de toutes parts, n'attendaient que l'occasion de recommencer les troubles de 14f07. On verra tout à l'heure quel moyen infructueux on avisa afm de se procurer les sommes nécessaires pour soutenir la guerre.
Depuis 1594, Nicolas Flamel, à force de bonheur et de savoir-faire, avait échappé aux proscriptions, confiscations et massacres qui avaient désolé Paris. Le clergé avait servi à souhait son bienfaiteur. Tous les bruits qui couraient sur l'origine de ses richesses étaient morts avec le juif Manassès, et à l'époque dont je parle, personne n'eût songé à mêler les juifs absents et oubliés à l'histoire du dévotissime Nicolas Flamel ; seulement les envieux et quelques sacristains répétaient tout bas que le vieil écrivain possédait la pierre philosophale. Cependant la bonne Pernelle, qui avait déjà été veuve deux fois avant d'épouser Flamel, était morte très-âgée en 1397; celui-ci,
plus jeune qu'elle de quinze ans, s'occupa si activement d'augmenter sa fortune, qu'il acquit des fermes, baux, cens et rentes à Paris et aux environs, sans toucher au trésor immense en argent monnayé qu'il tenait caché dans une cave secrète de sa maison neuve, bâtie au coin de la rue des Ecrivains et de celle de Marivault.
Cette maison, qu'il habitait depuis onze ans avec sa servante Marguerite, était encore avant la révolution visitée par les curieux; et son fronton, où l'on remarquait la figure de Flamel et de sa femme, ses murs chargés de devises, de versets latins et de prétendus hiéroglyphes, sa cave où des fouilles firent découvrir des fioles, des pots de terre et du charbon pilé, tout concourut à environner Flamel d'une obscurité mystérieuse et cabalistique. On a cru, et l'on ne croit plus aujourd'hui, sur la foi des livres chimiques publiés plus tard sous son nom, qu'il connut l'art de faire de l'or; on a vu pourtant qu'il ne s'en acquittait pas trop mal.
Or, ledC mars 1418, le couvre-feu étant sonné à la tour de Saint-Jacqiies-la-Boucherie, Nicolas Flamel, qui, depuis vingt ans, s'était mis à la recherche du Grand Œuvre qu'on lui attribuait si généreusement, traçait en silence des lignes, des figures et des caractères étranges, tandis qu'à ses côtés, sa servante Marguerite la Quesnel, avec laquelle il vivait conjugalement, achevait de dorer et d'enluminer un jeu de cartes commandé pour l'usage du roi, fort adonné à ce passe-temps, comme on sait. Flamel, quoique octcjgénairc, conservait, malgré ses cheveux blancs et ses rides, l'apparence de l'âge niùr. 11 portail
38 SOIRÉES I)E WAiTER SCOTT*
Taocien costume du temps de Charles V, la robe longue à manches serrées et à large maalelet; la pointe de ses souliers n'avait pas cette ridicule longueur que la mode du temps augmentait tous les jours; seulement, son bonnet bordé de petit-gris, lu finesse de TétofTe de laine verte qui composait son habillement, et deux écritoires de lil d'or brodées sur son mantelet en manière d^armoiries, annon(;aient que, sans cire noble, il appartenait à la classe des gens riches.
a Margot, dit-il en contemplant avec complaisance le dessin qu'il venait d'achever, voici ce que je veux faire peindre sur quelque verrière de la chapelle des Saints-Innocents, qui m'a coûté bon à réédifier, je ne m'en plains pas.
— Vraiment, reprit Marguerite, qui avait hérité entre autres choses de la piété de Pcrnelle, ces bonnes œuvres seront payées à vous en monnaie d'indulgences qui a cours au ciel ; mais ne ferez-vous oiic trêve avec sciences diaboliques, maintenant qu'êtes riche devenu?
— N'as-tu pas vergogne au fui fond du cœur d'injurier, moi présent; l'œuvre hermétique dérivant du seigneur Dieu et procréant la bénite pierre que j'attends comme Juif le Messie? Je l'aurai certes avant trois jours, et celte nuitée en mon laboratoire soufflerai fourneaux et alambics...
— Et ensemble flammes d'enfer friandes de savants vos pareils. Sainte Vierge, continua- t-elle en se penchant pour examiner les flgures tracées par Flamel, n'est-ce pas le diable votre patron qu'avez voulu pour-
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traire noir et charbonné ? il se plaindra de défaut de queue et de cornes. . .
— Loin de là, ma mie; cet homme tenant en main baguette divinatoire dont il montre la terre avec celte parole : Je vois merveille dont moult je m'ébahis^ n'est autre que moi, petit, inventant le Grand Œuvre ; quant aux couleurs blanches^ noires et rouges y employées, ce sont couleurs de la pierre aurifique.
— Jésus I quelles sornettes yous rebattez à mes oreilles! Dieu vous garde du péché de folie. Or, dites-moi pourquoi ce beau pressoir à raisins ?
— Allégorie bien mystique, chimique, géométrique et cabalistique. Icellui signifie comme quoi de matières quelconques les doctes savent quintessencier argent et or, pressurant la nature pour en extraire ce benoist jusde richesse qui ravive Tescarcelle, comme bon Tin réjouit le cœur et la panse. Il m'est avis que telle image aura belle apparence en Téglise Saint- Jacques, où je la dois mettre avec permission de mcssire le desservant Jean Adam...
— 0 le digne, honnête et saint homme I un petit né ne le vaut en candeur et innocence. »
Ici dans la rue des Écrivains il se lit une grande rumeur de pas, de voix et de cris. C'était chose étrange a rheure qu'il était.
a Plume d'oie I s'écria Flamel, pale comme un linge, les yeux fixés sur Marguerite, qui n'osait faire un mouvement, TAnglais serait-il dans la ville? Pillage est inévitable I... Ah ! trésor, mon mignon, mon âme, ma vie ! »
A ce tumulte inaccoutumé, les bestiaux effrayés mugissaient dans les étables, les voisins s'éveillaient
et se niellaient aux fenêtres ; les uns, se souvenant des Cabochiens, couraient se cacher dans les cayes et dans les puits; les autres s^armaient de coutelas et de vieilles hallebardes. Cependant une troupe de gens du roi, portant des torches, encombrait Tétroite rue, et tout à coup on frappa rudement à la maison de Flamel.
« Ouvrez de par le roi ! s^écria une voix forte au milieu du silence qui s^établit en un instant.
— Eh ! qui va là? demanda Flamel, tremblant de peur. A cette heure indue puis-je ouvrir à tant de monde sans danger aucun ?jPassez votre chemin, amis, et demain, à jour levé, nous verrons mieux à nous eutendre.
— Ouvrez au nom de notre sire Charles Vf, reprit la même voix, ou cinquante archers s'en vont briser portes et fenêtres, votre chef aussi pour vous enseigner obéissance.
— Patientez, messeigneurs, tout à Theure serez satisfaits, répétait Flamel, feignant de se hâter et remuant la clef dans la serrure avec plus de bruit que d'cflel; mais que je sois damné sempiternellement si j'ai mal fait en rien que je sache ! »
La porte s'ouvrit enfin à son grand regret, et un beau jeune homme, richement vêtu, ordonnant a sa suite d'attendre ses ordres dans la rue, entra seul en la maison. Le costume du nouveau venu avait un air de cour et d'élégance qui convenait mal à un magistrat. 11 portait une sorte de camisole de brocart de Gênes fort étroite, attachée avec des aiguillettes à des hauts-de-chausses de samis, serrés de manière à faire saillir toutes les formes du corps ; de là l'origine de
rindécenle braguette si gaiement célébrée depuis par Rabelais. Selon la plus nouvelle mode, il était pourvu de mahoitres ou épaules artificielles qui ressemblaient assez aux manches à gigot d'aujourd'bui. Ses cheveux tombaient en boucles jusque sur ses yeux; enfin des souliers à la poulaine, armés de pointes de fer, et un chapeau pointu emplumassé, complétaient Faccoutrement de ce petit-maître, qui n'était rien moins que maître des requêtes.
« Compère Nicolas, dit-il en souriant à Flamel, lorsque, sur un signe de ce dernier, Marguerite se fut éloignée après avoir refermé la porte de la rue, moi, messire de Gramoisy, maître aux requêtes en le conseil du roi, je viens au nom d'icellui vous requérir d'avoir à bailler de l'argent pour guerroyer contre Anglais et Bourguignons.
— Par mon écritoire ! monseigneur, s'écria piteusement Flan\el, est-ce moquerie de ma pauvreté? De l'argent ! à moi, humble scribe, qui vois sortir plus d'encre de ma plume que dans ma boursette entrer d'écus. A d'autres, sauf votre respect.
— Que non pas, Nicolas I vous cracherez au bassinet de force' sinon de libre vouloir, et là auprès sont gens propres a sentir d'une lieue montjoie et trésors. Je parie qu'à cette heure ils vont, humant l'air, narines au vent, comme gueux des lunocenls autour de l'étal d'un rôtisseur.
— Ne les appelez, je vous supplie, messire ; car j'ai grand'peur des huissiers et procureurs. Ils ne laisseraient pierre sur pierre de ma pauvre maison, qui n'en peut mais.
— - Donc soyez consentant d'offrir en pur don à
ii SOIRÉES DE WALTBR SCOTT.
noire bien-aimé sire, et ce avant trois jours, cinquante mille écus en lingots ou monnaie, à votre choix...
— Cinquante mille écus ! voilà de quoi acheter un duché et pairie, sans mentir! Avez-vous bien cœur à radier un bon chrétien qui ne s^inquièle que de son salut en l'autre monde ?
— Baste ! encore devrais-tu remercier le roi de ce qu'il ne demande pas davantage ; ventre d'Ârmagnac I qu'est-ce que ladite bagatelle pour toi, vieux diable, qui pratiques le Grand Œuvre !
— Par Tâme de ma femme Pernelle I qui donc a cure de me perdre en épandant ces impies mensonges?...
— Silence, Flamel ; nier est impossible ; d'ailleurs la gêne et torture font parler muets ; que t'en semble? Lerévérendissimecuré de Saint-Jacques, messire Jean Adam, à ton avis, serait faussaire et calomniateur...
— Jean Adam!... traître abominable! et ce pour refus de prêt!...
— Çà, maintenant es -tu sot comme oie en broche. Dis non, si tu peux. Sus, qu'on prépare la somme entière, messire le chimiste, n'était qu'on la pût trouver en quelque coin ; sus, entrons au lieu où se fait Tor par diablerie, n'importe ; sus, à la besogne.
— Par grâce, écoutez, répliqua douloureusement Flamel, qui s'arrachait les poils de la barbe, ne me fâchez plus long temps; d'un mot j'ai pouvoir de mer bas ce toit sur vous et moi. » Et comme M. de Cramoisy reculait en arrière à cette menace il continua plus doucement : a Passons traité entre nous deux ; de votre foi je me coutente, promettez de faire qu'on me laissie en paix...
— Sans doule ; mais d'abord l'argent... La pierre pkilosophale, vous Pavez certainement, et j'en crois moins le dire du prêtre que vos fondations pieuses de chaque année.
— Ce sont les affaires miennes^ et à Dieu seul j'en dois compte. Le roi ne verra la couleur de ma monnaie tant seulement ; vous au contraire, messire ; je reviens, le temps de dire un pater; ne vous impatientez. »
M. de Gramoisy vit avec inquiétude disparaître Nicolas Flamel; la superstition de son temps lui faisait redouter quelque embûche satanique. L'écrivain était descendu dans sa cave, qui se trouvait au-dessous de la salle où le maître des requêtes resta seul; là il commença à frapper sur une enclume à grands coups de marleau, à briser des matras, à faire mouvoir les soufilets. M. de Gramoisy, entendant ces bruits di» vers et souterrains, crut qu'il allait assister au sabbat et au festin des sorciers; il était immobile à la même place, le regard troublé et la bouche béante, lorsque Flamel reparut une fiole à la main.
tt Monseigneur, dit-il en souriant avec mystère, le bon Dieu défend à moi, son serf indigne, de consommer argent pour nourrir guerres et meurtres, soit d'Armagnacs, soit de Bourguignons; le supplice du feu même n'aurait force à me faire lui désobéir; donc mes fourneaux demeureront froids. Mais en vous j'ai planté ma confiance, et vous prie que je meure paisible, ce qui ne saurait tarder. C'est à vous que je lègue le Grand Œuvre.
— Moquez- vous? Je brasserais argent et or à ma convenance?...
— - A toute heure du jour et en toute saison. Ce matras tient la poudre bénite; d^icelle un grain jclc aux flammes produit beaux lingots et beaux ccus à la couronne.
— Merci, maître Nicolas, merci jusqu^a lu fin des siècles. 0 Tincomparable miracle! Je vous afiie que désormais vivrez exempt d^ennuis et d^enquêtes, et de plus serez greffier au grand Châtelet, si cela vous rit.
— Fi des biens de ce val terrien ! faites que vos gens s'éloignent et ne reviennent onc. Mais un mot; n'usez point de la poudré avant six jours, d'autant, que mal vous en prendrait.
— Retournons, — dit à son escorte M. de Gramoisy, en rouvrant Thuis de la maison, — que nul n'incommode ce vieil homme dorénavant, crainledu pilori. Vite a l'hôtel Saint-Paul, où monseigneur attend ma yenue. — Puis il ajouta à voix basse en se tournant vers Flamel, dont le visage avait une inconcevable expression d'ironie : — Compère, grâce à vous, à six jours d'ici, je me rends roi de France! Adieu, mon général des finances ! »
M. de Gramoisy et ceux qui l'accompagnaient «e retirèrent tumultueusement, et dans toutes les rues oii ils passèrent, les bourgeois, éveillés en sursaut, s'imaginaient que Paris était en proie à une nouvelle sédition, et s'étonnaient de ne pas entendre sonner le tocsin. Nicolas Flamel attendit qu'ils fussent loin pour se livrer à sa joie ; il éclata de rire en pâmoison,'de telle sorte que Marguerite, revenue auprès de lui, douta qu'il fût encore en son bon sens. Mais tout à coup à cette crise de gaieté succéda un accès de noire tristesse, qui s'exhala en plaintes et en regrets.
LE GRAND OEUVKF. 45
« Juif de Béelzcbiib, j'^rnvoic vous o.\ voire pcourte à cent mille charretées de diables ! car avais-je moins de soucis pauvre et probe que riche et larron. De rien ne servent aumônes et œuvres pies; foin des prêtres I ma tant bonne femme Pernelle, que tant j^aimais, m'a fait trois fois tort en donnant verges pour me fouetter à ce Jean Adam, qui m^accuse en retour de mes services. Ils reviendront bienlôt, si ce n^est demain, ces pillards ! Pernelle, ma très-chère, que mieux vaudrait être couché mort dans le tombeau tien, que j^ai à grands frais et soins fondé aux Saints-Innocents ! Par la mordieu ! j^y songerai, w
Flamel, frappé d'une idée soudaine, sans répondre aux questions réitérées de sa servante, alla s'enfermer dans son laboratoire chimique; et là, dévorant des yeux ses richesses entassées, il réfléchit longtemps, non sans pousser de fréquents soupirs. 11 ne ferma pas Toeil de la nuit, et le lendemain son projet était mûr. L'expérience lui avait appris que les prêtres, voire même les confesseurs, étaient de mauvais confidents; il se détermina à se servir de son clerc Mangin, sorte d'idiot sachant lire et écrire, sans toutefois l'initier dans ses desseins.
Mangin, ébloui par des promesses et mieux encore par quelques pièces d'or, consentit à suivre l'écrivain, qui lui confia sous le sceau du serment qu'ayant trouvé un corps saint, il avaî^t fait vœu de le transporter en Suisse et d'y faire construire une église en son honneur. Dévotion est crédule, et le clerc se chargea d'acheter des deniers de Flamel un fort chariot et deux mulets, que lui vendirent trois francs d'or les moines de Saint- Martin. Le corps saint, dûment em-
paquelé dans un cercueil de chêne ferré, nV^lait autre que le trésor, qui, heureusement pour son possesseur, pesait plus que toutes les reliques de la chrétienté.
Cependant Flamel, de peur que messire Jean Adam ne lui ôtât Tenvie et le moyen de fuir, obtint en secret et à prix d^argent, d^un fossoyeur du cimetière des innoeents, un corps de vieillard, sous couleur de prétendues opérations magiques ; mais comme la seule révélation de ce fait suffisait de reste pour le mener au bûcher, il se hâta de prévenir tout événement funeste par une mort en bonne forme. Marguerite était déjà instrnite de tout, et ses larmes n^ébranlèrent pas la résolution de son maître. Le cadavre, introduit la nuit dans la maison de Fécrivain, fut défiguré de manière à dérouter tout soupçon ; mais comme une enquête sévère aurait pu découvrir lu ruse assez tôt pour en arrêter les suites, Flamel, malgré son ressentiment, la mit sous la sauve-garde de TÉglise. 11 eut la précaution de faire un testament qui nous a été conservé, dans lequel il demandait à être enterré h Saint-Jacques-la- Boucherie, entre les deux piliers du chœur. Parmi différentes donations de ce tesinmeni, on remarque les suivantes : dix-neuf calices d'argent doré pour être distribués aux églises ; quatre livres purisis à chacune des personnes qui assisteront aux quatorze messes basses annuelles qu'il fonde pour le repos de son âme. Il n'oublia pas plusieurs legs à des prêtres, entre autres à Tex-confesseur de sa femme, Jean Adam, qui lui avait rendu de si bons offices ; il dota des couvents, des chapelles, des maladreries, et particulièrement Fliospice des Quinze- Vingts. En-
lin il inatilua héritière d^ine part de ses biens, cens et maisons, Marguerite la Quesnel, sa bonne et fidèle sei-vante^ sous la condition expresse de faire brûler chaque samedi cinq chandelles devant Tirnage de Notre-Dame.
Tous ces prépara-tifs terminés, Nicolas Flamel, déguisé en religieux ainsi que son clerc Mangin, embrassa Margot, — c'est le nom d'amitié qu^il donnait souvent à sa servante, — et vers la minuit monta dans son chariot décoré de peintures de saints et rempli de patenôtres, scapulaires, missels et autres menues marchandises de moine. Il sortit par la Porte-aux- Peintres, afin de donner le change dans te cas où Ton le poursuivrait, et faisant un circuit, il prit le chemin de la Suisse, sa destination.
Le lendemain 22 mars , Marguerite, les yeux gros d'avoir pleuré toute la nuit, commença dès le point du jour à gémir tant qu'elle avait de force ; voisins et voisines d'accourir par pure curiosité, et le bruit courut bientôt dans tout Paris que Nicolas Flamel était décédé. Les églises , qui perdaient avec lui de gros revenus, mirent en branle cloches grandes et petites, et ce fut ce jour et le suivant un carillon qui eût guéri tous les sourds du monde. Messire Jean Adam courut en hâte chez le défunt, qu'il voulut voir en dépit de la prudente Marguerite ; il embrassa tellement quellement ce mort de dix jours, puant de maie rage, suivant l'expression du temps, et dans ses regrets de parade, il s'enquit premièrement si son onaille bien-aimée avait laissé un testament, chose indispensable alors pour avoir sépulture chrétienne*
L'enterrement fut des plus somptueux ; toutes les
paroisses de Paris y assislèrcnt en corps , ainsi que 1rs ordres religieux et les pauvres, dont Nicolas Fiainel avait été le bienfaiteur; on dit à son intention force messes et De Profundis, Suivant ses suprêmes volontés, on lui éleva un superbe tombeau, qui se voyait encore il y a cent ans à Saint- Jacques-la- Boucherie ; il était chargé d'inscriptions françaises et latines, parlant de sa piélé et de sa bienfaisance. Marguerite fil peindre sur les vitraux de Sainl-Jac— ques et des Saints-Innocents le pressoir et Tliomme noir, comme Flamel en avait eu le projet. On lui aliribue encore les sculptures grossières ^représentant des processions que Ton remarquait sur un mur de cette dernière église , expliquées sans doute par ces deux vers naïfs :
Moult plaît à Dieu procession S'elle est faite en dévutiun.
Mais elle ne jouit que peu de mois de son héritage, qui, elle morte, revint au curé Jean Adam.
On a compris que M. .de Gramoisy avait rendu compte au roi de ses recherches inutiles dans la demeure de Técrivain. Se croyant maître du Grand Œuvre, il se rcpaissiit des plus folles ambitions. Le jour même où la mort de Flamel fut annoncée, il voulut faire Pessai de sa poudre, qui n'élait autre chose qu'une composition fulminante ; mais au lieu de n'en jeter au feu qu'un seul grain , comme on le lui avait recommandé, s'imaginant rassembler d'un seul coup des trésors innombrables, il présenta la fiole entière à la flamme. L'explosion qui suivit fut si terrible qu'on ne retrouva que les lambeaux de son corps. On fit honneur au diable de sa i\n tragique.
LE GRAND OEUVRE. A^lmT
Tandis qu'à Paris on célébrait les obsèques du faux Flamel, le vérilable était arrivé sans encombre avec ses compagnons de voyage et son trésor aux frontières de la Suisse. Partout où ils avaient passé, le conle da corps saint attirait autour de leur chariot prières, l>énédiclions et aumônes.* Sans ce stratagème tout h fait convenable à Tesprit du temps, il n'aurait pas réussi à traverser la France, livrée aux horreurs de la guerre et déchirée par les partis. Flamel avait mainte:» fois recommandé à son clerc de ne l'appeler jamais que Nicolas; mais le pauvre Mangin avait peine à ne pas revenir à ses anciennes habitudes.
Un matin dans uno route étroite qui serpentait entre deux précipices, Mangin gouvernait le chariot pendant que Flamel composait en latin ses hiérogly-^ phes chimiques , qui ne furent mis au jour qu'un siècle après sa mort : deux voyageurs suivaient en silence le même chemin. Le clerc parlait tout haut sans que son maître prit garde à ses discours.
« Certes, tant que la Seine à Paris passera, disaitil, sonneront bruit et los au nom de maître Nicolas Flamel... ^
— Flamel ! s'écria un des deux inconnus qui s'approchèrent aussitôt.
-^ Vraiment oui , continua Mangin , l'écrivain libraire et juré de l'Université , Nicolas Flamel, mon maître que voici...
-— Le Grand OEuvre ! murmurait Flamel, abîmé dans ses abstractions hermétiques.
— Mort! vengeance ! répétèrent les deux hommes en se jetant sur lui, voleur baptisé, chien do chrc-
bO SOIRÉES DE WALTER SCOTT.
tien , aie rcmemhrance de nos dettes e( de Manasses!... »
La lutte ne fut pas longue ; ceux-ci, daus la vigueur de Tàge, précipitèrent du chariot le vieux Flamel , qui, roulant de roche en roche avec des cris étouffés, arriva mort au fond de Tahîme.
Une heure après, les deux juifs se partagèrent le ésor, et Mangin n'était pas avec eux.
19f la llurelle Mre otueil...
MiRTiif Franc , le Champion des Dames,
J^il ma ^amt , \t ne 0ca^ que je iir, tl^ ^aï quft bout je bo^e commencer, |)our 50US man^ier la bouloureuse vie <{Itu*ainour me fatct c^ascun jour enhurer. Chablbs d'Orlbaics, Ballade,
Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, après avoir délivré Orléans et fait sacrer Charles VII à Reims, fut prise à Gompiègne par les Anglais, emprisonnée, jugée et brûlée dans le vieux Marché de Rouen, comme hérétique et sorcière, le 50 mai 1451. Cette condamnation inique, prononcée par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, fut à peine entendue au milieu du tumulte des guerres intestines, et le roi de France^ qui
devait sa coiiroimo à la f^iiorrièrp, no lit pas même un eflbrt pour lui sauver la vie. C'est une ingialitude inouïe que ne fait point pardonner la révision du procès, ordonnée quatorze uns plus tai*d, avec permission du pape. \
Cependant Dunois et le hasard avaient achevé ce que Jeanne avait si bien commencé. Après la mort du duc de Bedfort, les Anglais, battus de tous côtés, avaient abandonné les provinces et les villes qu'ils occupaient en France par le droit des armes ; les défaites de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt étaient à peu près réparées, Paris avait ouvert ses portes à son légitime souverain, et Charles VII, trop longtemps flétri du surnom de roi de Bourges, était rentré dans le domaine de ses ancêtres ; il tenait sa cour au palais des Tournelles; Aguès Surelle ou Sorel tenait la sienne à Thôlel Saint Paul.
Agnès Sorel, qui avait souvent rendu Ténergie à ce monarque efféminé lorsqu'il s'agissait d'un trône, Agnès ne songeait plus qu'à garder son rang de maitresse royale, plus reine, en effet, que la reine même. Elle était toujours, comme on l'appelait alors, la plus belle entre les plus belles^ et son pouvoir sur l'esprit facile de son amant n'avait fait que b\iccroilre. Le dauphin Louis XI eut lieu de s'en apercevoir, et il se révolta, en 4440, plutôt contre la favorite que contre son père. Cette révolte, connue sous le nom de la Pragueriey allait renouveler la guerre civile, Charles sut l'arrêter à temps ; c'était ainsi que dans sa jeunesse il avait levé les armes contre Tinfortuné Charles VL Le fds suivait bien l'exemple du père.
Charles VU était donc absent de Paris; son épouse.
&t SOIRÉES DK WAI.TER SCOTT.
Marie d'Anjou, se consolait avec la religion de Tinsouciance du roi a son égard ; d'ordinaire elle ne sortait pas de son oratoire. Agnès, au contraire, entourée de fêtes, d'hommages et de plaisirs, semblait triste d'une peine de cœur; le départ du roi l'avait profondément affligée, car Rolland, le plus beau des pages de Sa Majesté, était parti aussi selon sa charge. Toutefois personne ne soupçonnait la cause de celle subite mélancolie de femme, qui aime en dépit d'elle et de tout.
Rolland n'avait ni titre ni fortune ; on le disait fils naturel de Jean, bâtard de Dunois, qui prenait de lui un soin extrême, il est vrai, mais qui n'avouait pas de quelle nature était son attachement pour ce jeune homme. Agnès Sorel avait distingué Rolland enire cent plus nobles et moins gracieux; le page avait osé lever les yeux jusqu'à elle : l'amour naît des obstacles. En un mot, pendant que le roi, à la tête de ses troupes, cherchait partout le dauphin, déjà réfugié auprès du duc de Rourgogne, son parent, la belle Agnès se promenait seule parmi les treilles et les cerisayes du jardin de l'hôtel Saint- Paul, soit un missel, soit un livre de poésie amoureuse à 11 main, ou bien s'entretenaut avec maître Alain Chartier de mdle subtilités concernant le bel art qu'Ovide a chanté.
Un jour, vers le soir, entra dans Paris, par la porte Saint- Antoine, une amazone armée de toutes pièces, ayant la visière baissée, et montée sur un destrier blanc richement caparaçonné. Son écu portait pour devise une main tenant une épée avec ces mots : Consilio flrmata Dei, Elle était précédée d'un hé-
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faut d'armes, vêtu de blanc et d'azur, qui faisait ce cri dans toutes les rues où ils passaient, à Tadmira^ tion des badauds se ruant alentour :
« Au nom de Dieu et de notre sire roi /[^Iharles septième de nom, savoir faisons aux bourgeois et habitants de la bonne ville de Paris que, par incroyable miracle, la pucelle Jeanne est vive encore et libre de la prison des Anglais. Comment? Une autre à sa ressemblance de taille, forme et couleur, fut en sa place brûlée à Rouen, il y a de cela tantôt neuf ans. Elle en chartre privée demeura, morte do son vivant, jusqu'à cejourd'hui, qu'elle est de retour de sa capti*vite. Ses juges, atteints de maux étranges, l'ont renvoyée sans dépens et sans rançon. La voici de retour en cette cité, où, dans un siège qu'elle en lit, à la cuisse fut vilainement navrée d'un coup de flèche. . La voici qui a voué un Te Deum^ chanté en l'église Notre-Dame, pour congratuler de sa délivrance le Seigneur Dieu et la Vierge immaculée. Sur ce, hommes et femmes, bourgeois et métiers, jeunes et vieux, moi Montjoie, écuyer d'icelle, eu son nom, je vous convoque aux oraisons de ce soir et à la grand'messe du jour de demain. Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. r>
Celte proclamation finie, il sonnait de la trompe comme les hérauts avaient coutume de faire ; Jeanne d'Arc, haussant son oriflamme fleurdelisée, sur laquelle élait répétée sa devise, faisait caracoler son cheval avec une grâce et une adresse qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Ce singulier spectacle attirait tous les regards, et la multitude qui suivait la guerrière avec des cris de liesse grossissait à chaque
instant. D^ abord cette subite résurrection avait à peine réveillé quelques souvenirs confus; mais le nom de la Pucelle, passant dans toutes les boucbes, retrouva bientôt son ancienne popularité, et cbacuu se laissait entraîner par le torrent, sans former un doute sur la vérité du récit de Técuyer. C'était dans tout Paris un enthousiasme tumultueux, qui accompagna la pucelle jusqu'à la cathédrale et>qui la devança au palais des Tournelles et à Tbôtel Saint- Paul.
On s'embrassait dans les rues, on allumait des feux de joie, on mettait les cloches en branle. Jeaune d'Arc témoignait au peuple, par des gestes expressifs, combien elle était touchée de ce bon accueil, et l'écuyer continuait son cri au milieu de mille voix disant : Noèl ! Noèl ! La reme Marie apprit celle grande nouvelle sans étonnement, comme si elle ne lui était de rien; Agnès, dès qu'elle en fut instruite, sentit son cœur battre violemment, et souhaita d'aller à la rencontre de celle qu'elle n'avait jamais aimée. Alain Chartier, qui, malgré sa hideuse figure, avait su lui plaire, au point qu'il ne la quittait jamais, s'opposa à ce dessein de toute la force de l'étiquette, et je ne dirai pas les maux qu'elle souffrit dans l'attente.
Tout fut bientôt préparé à Notre-Dame pour recevoir la Pucelle : la nef était tendue de tnpis de haute-lice, l'autel couvert de fleurs, les cierges allumés et les portes ouvertes à deux battants. Elle entra à cheval dans l'église, et le curé vint lui tenir l'étrier. La foule remplissait la vaste métropole, la' place et les rues voisines. On joua des orgues, on chanta le Te DeufHy et tout le clergé, bannières, croix et en-
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censoirs précédant, reconduisit riiéroïne avec pompe jusqu^au grand portail, où Técuyer était demeuré en sclie.
Elle se rendit de là au palais des Tournelles, toujours suivie d^un peuple immense. On eût dit Feutrée d^in roi à Paris. La reine, qui donnait alors audience à son confesseur pour affaire de jeûne, fit réponse que le lendemain après la messe elle verrait avec plaisir la Pucelle d'Orléans sauvée par miracle du feu et des Anglais. Celle-ci, plus joyeuse qu'on ne peut penser de ce refus assez malhonnête, s'en allait tout droit à Fhôtel Saint-Paul, où elle espérait meilleure réception, quand un grand chevalier couvert d'armes noires arrêta son cheval par la hridc, et, posant un genou en terre, releva vers elle son visage maigre et pâle comme celui d'un ermite eu carême.
a Jeanne, noble Pucelle, n'avez-vous pas oublié Robert, seigneur des Armoises, qui est encore votre chevalier, à la vie, à la mort? »
Jeanne, à cette voix rauque, pourtant bien connue, ne put retenir un mouvement de surprise et d'impatience; mais elle ne répondit pas.
% Ah! chère âme de ;non âme, — reprit le sieur des Armoises essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues creuses, — qui eût pensé que je vous dusse revoir en ce bas monde, vous que j'ai pleuréc tout ainsi qu'un époux à la mort de son épouse ! Je me préparais à vous jomdre en la tombe, et voila que je n'ai que faire de mourir, puisque je m'en vais porter encore vos couleurs et devise, longtemps, s'il plaît à Dieu !
S6 SOIRÉES DE WALTER SCOTf .
— Au diable le vieux fou! «—murmura Jeanne entre ses denU. — Messire, -^ continua-t-elle en déguisant sa voix naturelle, — nous sommes. Dieu merci, gens de revue, et je ne me sens pas d^aise de savoir si, durant cette grave absence, vous n'avei pas forfait à vos serments et à la fidélité que me devei.
— J*en atteste madame la Vierge, votre patronne! qui désormais aimerai-je si ce n^est vous? Remémorez-vous que la parole du roi Cbarles, à qui deux fois je sauvai la vie et couronne, m'octroyait votre main, la paix conclue,..
-^ Par ma lame de Fierbois! vous êtes par trop oulrecuidc, beau sire, de déclarer hautement le bon vouloir du roi. Donc, jusques à dimanche, qui est dans trois jours, faites la veillée des armes au cloître des frères mineurs, jeûnant, priant et méditant; puis après vous aurez loisir de me parler, et Dieu connaît seul ce qui doit advenir. »
Le sieur des Armoises s'inclina en signe d'obéissance, et saisissant avec transport la main engantclée que Jeanne lui tendit, il la baisa respectueusement. Il eût été se faire moine, si elle Tavait voulu. Tandis qu'il se dirigeait vers le couvent, l'âme enivrée d'espoir, la Pucelle, tourmentée par des pensées bien différentes, arrivait à l'hôtel Sainl-PauL
Agnès, cachant de son mieux l'émotion profonde qu'elle éprouvait, vint au-devant d'elle, avec son poëtc historiographe maître Alain Chartier, ses dames, ses pages, et les gentilshommes de la cour qui n'avaient pas suivi Charles VIL Sa robe de velours pers ou bleu céleste, diaprée d'écussons aux armes de France, dessinait merveilleusement ses formes
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charmantes ; sa jjolie tête était, pour ainsi dire, encadrée par une coiffure en forme d'auréole, étincelante d''or et de pierreries. Elle avait la poitrine découverte, avec des colliers et des bracelets : c^élait une nouvelle mode qu*elle venait d^introduire. Jeanne, en la voyant si belle, était tentée de- s'évanouir, mais elle s''en garda bien, de peur des méchantes langues. Mettant légèrement pied à terre, elle leva sa visière, et se précipita vers madame Agnès, qui la reçut dans ses bras. L'accolade fut longue et bien employée.
Mais les portes de Thôtel refermées, la foule comniença à se disperser avec bruit, et pas un ne partit de là sans dire un : Di9U vous garde l à la Pucclle. Il était environ huit heures. Sur la place Maubert, les écoliers de TUniversité brûlèrent en effigie les juges et les bourreaux de Rouen. La fête ne finit que fort avant dans la nuit, et acteurs et spectateurs allèrent attendre le jour dans les cabarets.
Cependant, tout était en émoi à Thôtel Saint- Paul ; Todeur délicieuse des mets et le son des instruments allaient jusqu'à l'autre rive de la Seine. Les écuyers, les pages, les maitres-queux ne restaient pas ce soir -là les bras croisés, à bayer aux corneilles, ou bien à jouer aux tables et aux dés.
Agnès et Jeanne, qui semblaient être en parfaite intelligence, s'étaient retirées en la salle des Ébats royaux^ pour attendre le souper, qu'elles auraient volontiers remis à demain.
On racontait des merveilles touchant la Pucelle ; chacun s'étonnait que Dieu s'intéressât tant et tant à sa personne. « C'est que, — disaient les hommes,
— on ne saurait trop estimer celle qui garde son pu- 2 celage, chose de nature intenable. ^.
— Oui, — disaient les femmes, — on la croit sur parole, d'autant que quelqu'un et son confesseur J n'en jaseront pas. Demandez à le voir, s'il est possible.
— Vertu de page î — ajouta un de ceux de madame Agnès, — il m'est avis qu'avant d'être brûlée | la Pucelle était d'un pouce moins grande.
— Sang de bœuf! — dit encore un vieux séné- i chai, — je me souviens d'avoir vu, a Bourges, madame Jeanne, ce jour que de son village le sire de ' Baudricourt Temmena à mon seigneur le roi, et cer- V tes, elle avait le teint plus hàlé qu'il est maintenant. j Les Anglais lui auront d'aventure montré l'art de ' composer des senteurs pour la peau. »
Madame Agnès sortit enfm du cabinet avec la Pucelle, toutes les deux les yeux brillants et la couleur vermeillette, comme si la dispute eût été vive entre elles; mais des regards et des sourires qu'elles échangeaient continuellement, des mois murmurés à l'oreille, faisaient foi de l'amitié dont elles s^étaieut prises tout d'abord.
« Quand l'autre semaine, — dit Agnès à sa compagne, — tu me narrais à la brune, sous la tonnelle du jardin, les beaux projets de fa mascarade , je riais, pensant que c'était folie et conte en Pair. Je te vis partir, sans croire à ce précipité retour, et je faillis mourir d'eflroi de te savoir engagé en ce pas périlleux...
— Occasion est un fruit qui se laisse cueillir ù temps. Agnès mienne et non pas sienne ! je ne me possédaii> plus d'ôtre si loin I Certes, je pouvais rêve-
nir à Thôlel Saint-Paul sans tout ce fracas, et seulement déguisé crhabit et de visage. Mais dis : n^est-ce rien que cohabiter amoureusement trois, quatre, cinq jours durant, t'accoler à la barbe de chacun, te voir de jour comme de nuit I Je remercie cent fois cette bienheureuse feinte I
— Mon ami, tu es gentil à faire honte à cette mauvaise bête de Pucelle, qui avait la main rude, Tabord mal plaisant et la voix enrouée. Mort de ma vie ! si la fourbe était découverte...
— J'y consens, et que mort s'^ensuive, pourvu que ce ne soit avant trois jours : ce n'est pas trop pour jouir de ma bonne fortune I »
Dès que les deux nouvelles amies entrèrent dans la salle du souper, une symphonie, imitant les ramages de tous les oiseaux, se fit entendre; les musicieus étaient Cachés derrière la tapisserie. Jeanne se plaça aussi près d 'Agnès que la décence le permettait ; plus d'une fois, durant ce repas trop long de moitié, leurs mains et leurs pieds se rencontrèrent, non sans un frémissement d'amour qui ne put échapper à l'expérience attentive du vieux Alain Ghartier. Agnès l'ayant prié de leur dire des vers quand la table du dessert fut apportée, il récita ce rondel, qui certainement fut improvisé pour la circonstance :
Dangicr 1 s'en va, Amniir s'en vient; Amour et Dangicr sont en guerre.
Gente dame, sage naguère, b'Iiunneur vrai plus ne se sonvient;
i Dantjier, dans les vieux poêles, siguilie prc«iiic loujour» un uiun uu un amant jaloux, qui a ua rival.
Nubie alliiince lui convienl; Las! pourquoi la quérir vulgaire?
Dan;;îcr s'en va, Amour s'en vient; Aiuour et Dangier sont en guerre.
Aiiis si Dangier plus tôt revient?
L'imprudente n'y songM guère.
Parmi les cours male-langue erre.
Et ce qu'on n'attend pas advient.
Dangier s'en va, Amour s'en vient; Amour et Dangier sont en guerre.
Agnes et Jeanne changèrent de couleur, comme si le sens de ces rimes devait être compris de tous les assistants; mais Tamour, qui leur avait donné le courage de s'exposer aux plus grands dangers, ne céda point à ce contre-temps.
« Alain, — dit Agnès avec malignité, — j'ai souvenance d'un semblable rondel qui est aux œuvres de Christine de Pisan, votre sœur en Apollon.
— C'est raillerie, belle dame, — reprit vivement Alain, blessé d'un soupçon de plagiat, — lesdils vers me sont venus en tête sur Theure, je vous jure.
— Preuve que, malgré votre grand âge, vous avez mémoire de jeune homme; mais je vous prie, eu égard à votre honneur et au mien, de ne les redire à aucun, et je vous en saurai gré, vu qu'ils déplairaient fort à d'autres qu'à moi. »
Alain sentit le reproche et le conseil qu'on lui adressait; il garda le silence.
« Or çà, maître Alain, maintenant que nous vous avons fait part de nos volontés, allez, dès ce soir, joindre notre bon sire à son camp, afin de transmettre en beau langage ses faits et gestes, selon votre emploi d'historiographe.
— Vous riez, ma lanl douce maîtresse?
— Est-ce ainsi que vous acceptez mes ordres? Parlez, vous dis-je, et ne revenez qu'avec le roi, mon maître et le vôtre. II se fera de beaux coups de lance et d'épée; j'aurais regret que vous n'y fussiez. Ce soir ii y a clair de lune, et le voyage sera moult agréable; surtout que votre ronde! soit comme s'il n'avait jamais été. Adieu. »
Alain, furieux d'une disgrâce que sa franchise lui avait attirée, se promit bien d'avoir sa revanche; il salua madame Agnès, et sortit précipitamment*
tt Qu'as-tu fait, mignonne? dit à demi-voix Jeanne d'Arc en le voyant se retirer, le méchant renard en sait trop, plus qu'il n'en faut pour me faire pendre, et tu veux qu'au roi il s'en aille me vendre à beaux deniers comptants? autant vaudrait nous-mêmes avouer la ruse et mander un confesseur.
— Que non pas, enfant ! il n'oserait me trahir, crainte de vengeance ! Je suis aise d'être défaite d'un si ennuyeux. témoin, et nos amours s'en trouveront bien. »
Cependant, sur la prière de Jeanne, elle voulut en vain rappeler Alain Chartier ; il avait déjà passé la porte de l'hôtel, et le lendemain il rejoignit Charles Vil, campé non loin d'Orléans.
Mais ses sages avis avaient été oubliés aussitôt qu'entendus. Le plus grand témoignage d'amitié était alors de coucher dans le même lit. Agnès ne voulut pas se séparer de sa chère Jeanne, et la couche royale, qui avait dix pieds de long sur douze de large, les réunit pendant cette première nuit sous des courtines de soie armoriées et semées de fleurs de lis d'or :
fout rappelait à Tinfidôleson royal amant. Jeanne ne lui laissa pas le temps cPy songer.
11 faisait grand jour lorsque la Pucelle, couverte de ses armes, quitta à contre-cœur Tliôtel Saint-Paul pour le palais des Tournelles. Accompagnée de son fidèle écuyer, elle fut introduite dans une galerie, où la reine la trouva au sortir de sa cbapelle. La suite de Marie d^Anjou était composée de son confesseur, de trois évêques, et d'un moine à joyeuse figure, nommé Trithème, qui lui tenait lieu de bouffon, ci^ tant à tout propos la Bible et TÉvangile. Ces saints personnages aux regards lubriques et effrontés avaient Tair de dire qu^une pucelle ne leur faisait pas peur. Jeanne néanmoins ne rougit ni ne baissa les yeux.
a Ma sœur, dit la reine après les salutations réciproques, n'est-ce pas un ange qui vous a gardée d^al- 1er au bûcber? nommez-moi son nom, que je ne Toublie en mes prières.
— Des visions que j'ai eues, madame, répondit Jeanne, la plus étrange fut celle qui, dans ma prison, préserva ma pauvre chasteté. Un des juges, que je ne nommerai par bienséance, me poursuivait de honteuses sollicitations ; si bien qu'il tenta de me forcer un certain jour que j'étais en mon lit ; mais des yeux charnels je vis ange ou chérubin, c'*est-à-dire une tète d'enfant sans corps, avec des ailes, lequel souffla si raidement sur le mécréant, qu'il tomba et se cassa la jambe, dont il mourut peu après.
— Père Trithème, — demanda la reine, — que vous semble de cette pieuse histoire? était-ce ange ou diable?...
— Ange sans nul doute,— reprit gravement le moine.
— car oii il n'y a cornes, il n*^ a diable; à ce vous les reconnaîtrez, déclarenl les saintes Écritures. ))
Cette audience entièrement théologique se termina enfin à la satisfaction de Jeanne, qui ressentait un désir irrésistible de revoir sa mie Agnès. Elle dit donc un grand merci à madame Marie, dont elle prit congé après cette exhortation vraiment chrétienne.
« Ma lille, — lui avait dit la reine, -» si m*en croyez, vous jetterez aux orties ces armes et habits d'homme, ainsi que Tordonnent les canons, bulles et décrétâtes de Rouie ; car, sans penser à mal, c'est scandale manifeste de voir une fille de Dieu, vraie pucelle s'il en fut, porter haubert et salade, vivre au camp parmi les soudards, et aller en guerre.
— Madame, — objecta Jeanne avec une noble énergie, — si j'eusse pensé comme vous, sourde à l'appel de Dieu et de la patrie en désarroi, à cette heure seriez- vous reine de France par la grâce du ciel et de mon épée? )>
Depuis deux jours la Pucelle n'est point sortie de l'hôtel Saint-Paul, où l'amour, sous l'apparence de l'amitié, l'enchaîne auprès d'Agnès. Le peuple de Paris, inquiet sur la destinée de la guerrière, qui n'a pas même paru à Notre-Dame, où des messes ont été célébrées à son intention, s'imagine bientôt que des ordres secrets du roi ont fait disparaître une seconde fois celle qui leur avait été rendue par l'intervention divine. Mille bruits sinistres circulent dans Paris; on va même jusqu'à répandre que l'esprit malin avait pris la forme de Jeanne, et que ce spectre armé de pied en cap est rentré dans l'enfer, qui l'avait envoyé. On doute, on craint ; l'agitation redou-
ble, el lc8 échevins s'nBscmhIcnt pour délibérer h ce sujet.
Cependant il est question de présenter une requête an parlement; les Alentours du grand Chfttelet» le pont au CImnge et la Cité sont déjà obstrués de gens de tous états; la foule s^amasse, le tumulte est à Son comble.
« La Pueelle! » Ce cri est répété avec fureur por les femmes, les vieillards et les enfants.
(( Au feu la sorcière, disait Tun. — Elle est, je gage, en un cul de bosse-fosse, disait Fautre. — On Paura méchamment mise à mort, s^écriaît celui-ci. -— Sainte fille, qui nous as sauvés des Anglais, s^écriait celui-là. — Voyez -vous pas qu'elle est en campagne contre les révoltés? — Patience, compère, vous la reverrez seulement là-bas où sont les démons, ses pareils. — Que la Pueelle soit de nouveau visitée par médecins el matrones. »
Une dcputation des notables monta au Palais de Justice, où étaient messieurs du parlement, en grand^ peine de faire cesser Ja sédition. Le prévôt des mar~ chands prit la parole, et se perdit en beaux raisonnements appuyés sur des versets de la Bible, pour que la Pueelle, si faire se pouvait, fût montrée au peuple d*une fenêtre haute du palais. Il importait de rétablir promptement Tordre, à quelque prix que ce fût. Le parlement, par décret en forme, somma ladite Jeanne de comparaître devant les habitants de Paris; mais comme le peuple encombrait toutes les issues, et que, d'ailleurs, la venue de la Pueelle pouvait larder encore longtemps, le prévôt des marchands eut ridée de faire prendre à un clerc de la basoche
une vieille arimirc appenduc dans une salle ])asse depuis la seconde race.
11 était temps ; les plus mutins menaçaient déjà le parlement, lorsqu'un huissier lut au peuple la sommation par laquelle Jeanne était requise de paraître publiquement sur la grande 4al)le de marbre. En eflet, tandis que la Pucelle ne s'inquiétait guère de ce qui se passait hors de Tliôtel Saint-Paul, le basochien, habille de fer et le casque prudemment ferme, se pavanait au posleoùTon Pavait placé. La foule circulait sans ercombre autour de la iable de marbre, et tout le monde se retira satisfait de la déférence du parlement, si ce n'est que d'anciens routiers, qui avaient combattu au siège d'Orléans, disaient en hochant la tète : « La Pucelle allait aux assauts la face découverte; a-t-elle aujourd'hui plus de crainte des regards des siens que naguère des arbalétriers anglais? Et puis, dans la prison s'est perdue toute sa contenance martiale ; elle tenait, par Dieu ! la lance en sa main scnestre ! »
Le lendemain, jour de dimanche, vers dix heures, le roi re\inl à Paris avec sa noblesse. La révolte avait été apaisée s.-ms coup férir parla retraite du dauphin à la cour de Bourgogne. Charles, affectant de croire que sa courte absence avait paru à sa maîtresse aussi longue qu'à lui, alla d'abord à riiùtel Saint-Paul annoncer lui-même son retour. Agnès et Jeanne s'étaient levées ce jonr-là de meilleure heure qu'à Tord inaire.
Le front de Charles se rembrunit lorsqu'on lui parla de lu réapparition de Jeanne d'Arc ; il demanda tristement où elle était ; ou lui répondit, ainsi qu'Agnès I. 3
ravait ordonné, qa*eUe se renfermait en sa chambre pour prier et se préparer à la communion. Agnès, sur ces entrefaites, accourut à lui avec tout Tempressement qu'elle put feindre, et lui jeta les bras au cou, en disant :
« CLarlot, mon petit roi, loué soit Dieu qui me rend Yotre bien-yenue : dites, messire le dauphin estil châtié selon ses mérites ?
— - Non ; David pardonne à son fils Absalon; mais il est terrible et inclément à Tégard des traîtres qui eu veulent à son honneur, sinon à son sceptre maudit !
— - Qu''est-ce donc? interrompit Agnes, dissimulant a ))eine sa violente émotion, qui sont ceux-là, félons et déloyaux, lesquels excitent cette grosse colère? vous auraient-ils fait tort de quelques joyaux de votre trésor?...
•— Tu dis ?rai, Agnès de Promenteau, c^étailbieu le plus précieux joyau qui fut onc sur la terre, et je n'attends pas mieux du paradis ; mais remettons à en parler plus longuement. Tu as vu, n'est-ce pas, celle qui est dite la Pu celle ?
— En vérité, mon bon seigneur, je ne Tai quittée d'un instant jusqu'à hier, qu'elle s'est recluse pour £Biire pénitence !...
— Sang d'Armagnac! c'est agir sagement. Agnès, tu ne t'informes pas de ce que je te rapporte de mes provinces ? Mais adieu ; madame Marie m'attend aux Tournelles. Un mot ; de ma part dites à cette Pucelle, dont je paierai à intérêt les bous offices, que tantôt, si je ne la vois, je Tirai déranger de ses prières; elle vous aura graude obligatiou du bel accueil que vous lui fileS) par amour de moi peut-être. »
LE PAOÈ. 6?
Il s'éloigna sans qu'Agnès hasardât une seule parole pour le retenir. «Malheur de moi! s'écria-t-elle, il fera occire mon ami ; Dieu veuille qu'il m'en arrive autant, et que j'aille en paradis I Alain, honte à ta traîtrise ! ï>
Charles est au palais des Tournclles, il n'a pas demandé à voir la reine; mais il pleure, il gémit, il veut renoncer à la couronne et à la vie ; In chamhre où il se trouve seul pour la première Ibis lui montre partout des chiffres d'amour, sur les vitraux cl sur les tapisseries. Ce sont autant de témoins qui déposent contre une infidèle. « Alain aurait il menti? » pensuit>il en lui-même; et cette pensée était ta fin de tous ses projets de vengeance. Agnès, de son côté, n'éprouvait pas moins d'angoisses.
« Rolland, dit'clle à la fausse Jeanne d'Arc, va-t'en d'ici, ou choisis de n'en sortir vivant dans une heure. Alain a conté tout à monseigneur.
^- Alain ! par ma l)onne épéc ! je donnerai son vieux corps à manger aux corbeaux...
— Pauvre cher enfant, il est bien affaire maintenant d'un inutile meurtre ! Songe de prime abord ou jamais à te tirer de leurs mains.
-^ Et toi, mon tout, ne seras«tu point compagne dB ma départie?...
— C'est-à-dire que tu veux que tous deux soyons pris ensemble, fuyant la maison du roi ! Kn ce cas, ôtons-leur la peine de nous supplicier, et enfonce ta dague en ma poitrine.
— Mais toi demeurant, cuides-lu qu'il te soit fait merci? tes yeux ont pouvoir infini... Que je meure s'ils te donnent la vie sauve !
— Je u^ai pas souci de cela, il sera temps ilemaiu d^y penser; petit, cesseras-tu de me baiser ainsi le cou et les mains... L'heure est proche où notre sire le fera venir en sa présence. Sus ! revêts ces babils de page que voilà, sus, et pars à la grâce de Dieu et de mes prières I
— Agnès! s'écria Rolland, en s'approchant de la fenêtre, les cours de riiôtel sont jà pleines de gardes. Fuir n'est pas saison ; commandons notre Ame et notre amour à tel saint qu'il te plaira, baisons-nous eu signe d'adieu, et ayons bonne espérance en face de la laide mort! n
Midi sonnait, lorsque Charles Vil, le sourire à la bouche, et le poignard dans le cœur, s'assit sous un dais, dans la grande salle des Tournelles; sa cour était nombreuse et brillante; le bàtord d'Orléans, autorisé depuis peu à porter le nom de comte de Dunois, se tenait debout auprès de bon maître. La fausse Jeanne d'Arc parut honorablement escortée d'archers de la garde du roi. Elle s'avança lentement, les yeux baissés, jusqu'au trône. Là elle s'agenouilla et attendit son arrct. elle ne tremblait que pour Agnes!
« Jeanne, dit le prince d'une voix qu'il essayait de rendre calme, je veux du bien aux Anglais qui m'ont renvoyé mon brave général d'armées, sans me le faire savoir, bien que la nouvelle en valût la peine. Par le pont de Montereau ! j'aurais gagé ma iéte et mieux encore que de toi ne restaient que cendres aux vents.
— Je me réjouis, répondit Jeanne d'un air contrit, qu'il me soit permis de mourir au service de mou bon sire.
— Eu vérité, c^esl le moius que je le doive pour
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m'a voir fait sacror au itiaitrc-aiitol de Rlieims. Prononce toi-racinc quelle récompense lu requiers à ce litre ! »
Jeanne, ou plutôt Rolland, frémit deTironie cachée sous ces fausses paroles d'amitié, et couune un coupable qui \ient d'eulendre son arrêt de mort, il restait à la même place muet et pétritié, quand le sieur des Armoises, couvert d'armes blanches, entra brusquement et parla au roi en ces termes :
tt Sire, par deux fois dans la mêlée, je vous ai secouru à temps du danger de mort ou blessure, et pour guerdon de ce, votre parole aidant, j'étais assuré d'épouser par-devant l'église ma dame Jeanne la Pucelle, de qui je serai chevalier tant que j'aurai souffle de vie au corps. Adonc le procès el supplice faits à Rouen me laissèrent veuf devant le mariage, et d'aujourd'hui seulement je romps mon deuil. Or, chose inespérée et moult consolante ! celle-là que j'aimais, voire même après son trépas, revient triomphante en votre cour; elle m'a baillé pour pénitence de séjourner en retraite pieuse au couvent des bons pères cordeliers, et maintenant rétabli en joie et jubilation, je réclame votre ancienne promesse, afin que les épousailles se fassent soit à Paris, soit à Metz, où ma famille réside. Mais par mon brevet de chevalier! épargnez à votre féal serviteur les retardements d'usage. Vite et tôt y c'est ma devise.
— Qu'en dit la Pucellc? Et (Charles se tourna du côlé du page, qui releva la tête tout à coup, comme sortant d'une profonde méditation.
— Sire, reprit Rolland avec une tranquillité hien jouée, si elle n'était pas réelle, ne croyez pas que je
m^en défende; au seigneur Robert, mon loyal chevalier, ma main, de droit sinon defail, appartient depuis maintes années. L'épreuve fut rude et long;ue; partant le prix trois fois achète. Donc votre permission, que je requiers plus que tout, puisse être d^aecord avec mon désir^ et la Pucelle se fait femme. D'ailleurs il n'est pas d* Anglais à vaincre, ni de sacre à faire, votre courage y mit ordre à défaut du mien. Ainsi mandez le gardenote et le prêtre ; messire des Armoises, donnez votre main. »
Cette présence d'esprit faillit sauver Rolland ; du moins sa perte ful-^lle par là retardée de quelques jours ; car le faible Charles VII retomba dans ses doutes, et l'amour, plus fort en sou cœur que tout autre sentiment, justifiait presque Agnès Sorel. Il s'imaginait quelquefois reconnaître les traits et la voix de Jeanne. Mais Alain Chartier, d'un autre côté, n'était pas homme à faire un faux rapport à ses risques et périls. Le scandale en cette affaire lui semblait plus fatal que tout ce qu'il craignait. Il fit encore une adroite tentative pour découvrir la vérité.
(( Dunois, dit le roi tout haut a celui-ci, d'où vient que trois jours en çà, monsieur Rolland, le page que m^avez donné à bonne enseigne , n'a été vu d'aucun parmi ma suite? Est-il sans mon congé de retour au château de ses père et mère?
— Sire, répondit Dunois en souriant, j'avais la même idée et je n'en sonnais mot cependant. Quand nous passâmes à Montlherry, où vous avez couché, l'enfant s'en vint me conter que certaine belle, qu'il me nomma, le tiendrait éveillé jusqu'au jour. Je raillai son imberbe jeunesse, dorai son escarcelle, et re-
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p^ardat sa lame, de peur qu'elle ne fût en étal. Puis il partit sans monture, ce coureur de filles, et il ne re* vint pas. Possible est qu'il se trouve bien où il se tient; c'est manque de discipline, et j'entends qu'il en porte la punition. Après quoi, mon amour pour lui est tel, que je surmonte la vergogne que j'ai, en vous priant de pardonner Comme je fais, sauf votre respect !
-* Ouidà ! mon beau cousin, vous demandez plus qu'iiomme ne peut donner. Nous deviserons a cette (in, quand il me semblera bon d'y voir. Mais d'à-* vance ayez fiance en ma justice. Je sais des cas où dis requêtes cl la vôtre ne parviendraient à muer ma vo*» loDté.
-* Pourquoi madame Agnès n'esl-elle ici, monseigneur ?
— En enfer soit-elle plutôt I »
. Pendant cet entretien, le page déguisé avait tiré à part le sieur des Armoises, fier et satisfait de la noble alliance qu'il allait contracter. Ses yeux ronds et incelaient, il n'eût pas changé son sort contre celui du roi.
« Mon très-cher époux, lui dit Rolland, avez-vous pas remarqué l'embarras et mécontentement du roi, .quand il s'est agi de notre union? Monsieur Dunois (n'en prenez nul ombrage) serait trop content que je l'eusse préféré à vous, que je préfère à tout, sinon au paradis. Il s'en va user de son gros crédit pour empêcher icelui mariage, où il n'est de rien!...
-— Si le bâtard osait semblable félonie , j'irais le défier au combat à outrance, et le pied sur la gorge, je le ferais par serment se confesser Uclie et infâme...
72 SOIRÉES DE WALTKïl SCOTT.
— Jo n'ai garde de doulor do vos grands coups de lance; mais plus bas, je vous dis, on nous écoule, et ce n'est le moment qu'on nous entende. Demain, s'il vous agrée, je suis vôtre, sous nuptiale affaire...
— Demain , est-ce pour vrai ? Par la journée de Patai ! j'en mourrai d'aise !
— Or çà, pour raison que vous dégoiserai par la route, désertons Paris à nuit close, et rendonsnous à Metz en votre château pour conclure, sans empêchement ni relard, contrat de cérémonie. Autrement] j'ai grand peur que ce jour tant désiré soit remis éternellement. Voyez comme messire Dunois s'évertue à tourner contre nous notre bon sire. J'ai bouté en vous mon seul espoir. Allez faire amener deux chevaux eu la rue, et parlons à bride avallée. »
Ce projet conçu ^t exécuté sur-le-champ réussit mieux qu'on ne pouvait l'espérer , le page s'était glissé hors du palais, et le galop de deux chevaux se perdit bientôt dans le lointain. Le sieur des Armoises et la fausse Jeanne d'Arc arrivèrent dans la ville de Metz, où ils furent reçus avec transport. On célébra leur mariage, où il y eut gr and* presse ^ dit la chronique, mais l'épouse disparut le soir de ses noces, et le bruit courut alors que le diable, sous la iîgure de la Pucelie, avait tenté le sieur des Armoises, qui se fit moine de désespoir. Cette aventure, dont l'ignorance du temps faisait les frais, plaisait singulièrement à Charles VII, qui la racontait à tout venant et plus volontiers devant madame Agnès, quelque chagrin qu'elle eu eut.
Le page Rolland avait été trouvé percé de coups , non loin de Montlherry; on dit qu'il fut tué par des
voleurs. Alain Cliartier, disgracie, se retira clans la ville d^Avignon, où il mourut cinq ans après.
Le roi aima la belle Agnès jusqu'à sa mort, arrivée subitement on 1449, au cbàlcuu de l!^[csnil, près de Jumiéges. On croit qu'elle fut empoisonnée. Le daupbiii, qui la détestait, devait être un jour Louis XL
• l'imprimerie.
Cest Ijommt cj ^ttià^t U btablr...
>» Mystère dk la Passion.
Le quinzième siècle fu^ celui des découvertes et des inventions ; il vil naître tour à tour la peinture à rbuile, la gravure sur cuivre, lu boussole et Finiprimerie.
Jean Fust on Fauste, selon quelques bistoriens, demeurant à Harlem, cliez Laurent Coster, qui, depuis 1420, imprimait avec des plnncbes de bois gravées, s'appropria cet admirable secret, et s'enfuit à Mayence avec les caractères qu'il avait enlevés pendant la messe de minuit. Dans cette ville, il s'associa son gendre Pierre ScliefTer et Jean Gultemberg , ricbe bourgeois de Strasbourg, dans le but de perfectionner la niélliode de Laurent Gosier. Us fondirent les premiers des caractères en métal , et après des
74 SOIBÉES DE WAITKR SCOTT.
efforts inouïs et des travaux poussés presque nu hasard, ils achevèrent Fimpression d^une Bihle, en (ont point conforme aux manuscrits. Les grandes lettres, les miniatures étaient dorées et peintes à la main. Ces trois associés jurèrent entre eux de ne révéler à personne une invention qui devait les enrichir, et afin de ne pas donner Téveil à la curiosité et à Findiscrétion, ils ne vendireut à Mayence qu'un petit nombre d*exemplaires, qu'ils firent passer pour de véritables manuscrits. Jean Fauste se rendit à Paris, dans Tespoir d'y trouver beaucoup d'argent de ses Bibles. Une Bible, bien écrite et bien coloriée, coûtait alors environ cinq cents écus d'or à la couronne.
Jean Fauste était arrivé depuis deux jours au lieu de sa destination , avec sa librairie mystérieuse. Il avait loué dans la Cité une petite maison à trois étages et au toit aigu ; il s'était donné seulement comme un écrivain cherchant de l'ouvrage, et, sous ce prétexte, il cherchait des chijands pour ses livres, sans toutefois s'aider d'une enseigne à quelque saint, ni même du crieur public. Du reste, la bourse assez mal garnie, en attendant.
Jean Fauste passait, un peu avant dix heures, vers la pointe des rues de la grande et de la petite Truanderie, auprès du Puits cCAmour, ainsi nommé parce que Agnès Hellebic , dame de la cour de Philippe- Auguste, s'y jeta par désespoir amoureux. 11 aperçut une femme voilée,et son cœur s'élant mis à suivre celte démarche gracieuse et entraînante , il se laissa aller où son cœur allait. Comme il s'approchait d'elle en marchant, elle entendit le bruit de sa respiration et de ses pas , se retourna, leva son voile , et compre-
L'IMPRIHKRIE. 75
nant son intention, le doigt posé sur la bouche, sourit merveilleusement.
« Messire, dit-elle à Fauste immobile à Técouter, voici quasi Theure ordonnée par nos statuts, et de ce pas je m'en vais à mon clapier, qui est dans la niP Ghampfleuri, bien propre, bien luisant, bien embaumé. N'y viendrez-vous point avec moi?
— Oh que si I » reprit FAllemand tout enivré de ses regards et de sa voix.
Mais il remarqua à temps la ceinture dorée de la dame et son bonnet pointu , auquel on voyait attachées les armes du roi des ribauds, qui, par ordonnance royale, était chef et grand justicier des fdles folles de leurs corps. Ces armes portaient une t( te du dieu Priape , et je pense que cela était de bon revenu pour ce roi des ribauds , personnage spécia«lement attaché au service de la cour. Jean Fauste pâlit; et la honte le sommait de s'arrêter, tandis que Tamour, au contraire, le suppliait de n'en rien faire. Cependant , comme un bon dévot qu'il était , il ne compta pas sans sa conscience.
« Il m'est avis, par Notre-Dame I que tu es femme amoureuse de ton métier, ce qui ne paraîtrait à la fraîche et non vermillonnée couleur, à ton sein ferme encore d'apparence, à ces gentils afiquets que l'on voit d'ordinaire aux dames de haute maison. Tes yeux tout flamboyants ont fait de mon âme une vraie Troie, assiégée et brûlante...
— Je n'ai loisir d'entendre ces jolies choses ; mes affaires me mandent ailleurs. Décidez , sans plus de retardement, ce que vous souhaitez de moi, sinon n'entravez plus ma voie; si quelouejour il vous ar»
rive du ciel ou de Fenfer quelque envie de me revoir, ayez en mémoire le nom d'Annettc dile Bras-d'Or...
— J*ni fait serment à mon saint palron de n'entrer jamais en Heu de débauche ; mais toi, que ne vienstu à mon logis?'
— Oui dà ! mon seigneur, encourrez-vous si gaiement ramende, dont il me reviendra à moi des remontrances, et mieux peut-êlre? J'ai bon vouloir, mais méchant pouvoir. Il nous est défendu de recevoir des hommes autre part qu'en nos clapiers, et aussi aux hommes de nous recevoir en leurs demeures. Ignorez-vous si étrangement nos usages?
— Certes oui : ce sont choses inconnues en Allemagne, dont j'arrive nouvellement. Nonobstant, viens et m'accompagne, tu n'auras lieu de t'en repentir, et par là j'évaderai mon serment touchant les lieux de perdition. »
Annette ne se fit plus longtemps prier, et alléchée par la promesse d'une généreuse récompense, elle suivit Jean Fauste jusqu'à son domicile, au grand étonnemcnt des gens de Paris, qui n'avaient pas souvent vu ses pareilles sorlir des dix rues consacrées à leurs attributions. Elle était en effet si belle et si bien vêtue que chacun enviait le sort de son compagnon. Durant la route, elle conta à Jean Fauste comment; lors de l'entrée du roi Louis XI à Paris, en 1461, elle avait été choisie par monsieur le prévôt des marchands , pour jouer une sirène toute nue à la porte du Ponccau, et comment elle avait «hanté des motets qui furent fort goûtés de la cour. Puis, elle lui fit l'énnmération des amis qu'elle avait eus en dehors de son état, et lui récita les plus beaux sermons du père
L'l*U»RlMKttlE. 77
Olivier Maillard, cordelier; qu'elle adorail pour le présent à en perdre Tesprit. Enfin, Jean Fnusfe mit fin à ses récits en ajoutant un nom à la liste de ses amants, et sans doute le jeu lui plut, car il garda celte fdle jusqu'au soir, iliéhergea libéralement, et la renvoya avec un don au delà de ses officieux services. « Ma mie, lui dit-il en la baisant a la boucbe, je remercie mon bon ange qui m'a fait te trouver par hasard; amitié ne doit pas cesser si toi, et commencement veut la fin. Donc, à revoir.
— Oh ! les précieux livres I ajouta Anneiie à l'aspect des Bibles couvertes en parchemin blanc rehaussé de dorures, le roi lui-même n'en a pas autant en sa librairie de la grosse tour du Louvre.
— Prends ce livre, s'écria Fauste on lui présentant une Bible, prends-le en souvenir de Jésus-Christ et de moi * c'est une très-profitable lecture, qui rachète despécliés; ne sais combien. En outre, ledit codicille a été fait et parachevé de ma main ; le roi, votre sire, n'en a, je te jure, de cette écriture mirifique.
— Ainsi de votre élaf, vous êtes écrivain, messirc?
— Oui, de vrai, ou peu s'en faut. Adieu, ce manuscrit te rapportera de belles sommes, de quoi acheter des carcans, des anneaux et des oreillettes à foison ; mais montre-le à tout venant, fut-ce gentilhomme, soudard ou prcire, et dis à un chacun que moi, Jean Fauste de Mayence, à celte heure dans Paris, j'en vends de tels à si bon compte que le vélin est a peine payé.
— Par les saintes femmes de la rue Froidmentel I c'est à faire à vous. Mon seigneur et ami, le père Maillard, qui par chaque beau sermon, soit franc^ais,
?8 SOIHÉES DE WALTfiR SCOTt.
soit lalio, a tant sealement dix gros tournois d'ar* gent, gagne de surplus sa pauvre vie à faire des livres avec une étrange adresse ; mais il ne lui suffirait pas de deux années pour en orner un si richement^ et je n^ai encore pu obtenir de sa main un missel à Tirnage de ma patronne, madame sainte Anne. »
Annette emporta la Bible en sa maison, et veilla une partie de la nuit à examiner les vignettes et les arabesques coloriées qui s'y trouvaient; pourtant elle ne savait pas lire. Le jour venu, au coup de dix heures, elle alla à son clapier de la rue Ghanipfleuri, sans toutefois oublier son livre qu'elle estimait déjà à régal d'un trésor. Dans la chambre hordeliére^ toute embaumée d'onguents, de parfums, de fleurs et de ramées vertes, elle s'assit sur une natte, feuilletant le précieux volume, pour mieux attendre sans ennui quelque ribaud muletier, carme ou cordelier; Oliyier Maillard parut.
C'était un gros, court homme , bien pourvu en épaules, muscles et le reste ; sa face large et épaisse^ ses joues rondes et enluminées, ses yeux petits et vifs, sa bouche naturellement souriante, tout chez lui caractérisait le disciple de saint François, accoutumé À jouir de tous les biens de la terre, par cela même que sa règle ne lui eu permettait aucun. Son froc, ses sandales et sa ceinture de corde formaient en quelque sorte le complément indispensable de sa joyeuse phy-^ siouomie.
t( Vertu de froc ! cria-t-il en ouvrant brusquement la porte, sans qu'Annetle levât la tête au bruit qu'il lit, est-ce aujourd'hui jeune et pénitence, qu'il n%3st aacuuemeut question de cuisine et de bouffetaiiies?
L'iAlPRLiklEHlË. 1y
Mes (ripes et boyaux, par Dieu ou pat* diable ! sonnent Fbcure de se meilre à iuble.
— Olivier, dit Annetie sans répondre à ses lamentations gastronomiques, regarde le merveilleux livre qui m'^a été offert...
— Oh hé! reprit le père Maillard, qui fixa un œil d'envie et d'admiration sur la Bible ouverte par terre, dis, Annette, qui t'a fait ce don royal? serait-ce par aventure le seigneur Villon, le poète, qui l'eût détourné de la librairie de monseigneur le roi, ou plutôt de celle des pères de Saint-Victor? Je voudrais pour })eaucoup être aussi bon écrivain que fut celui qui a copié cette Bible. »
Annette alors lui narra tout au long, et sans omission, son histoire de la veille, pendant que le cordelier, plantant ses besicles sur son gros nez, considérait le volume page par page, et laissait échapper des exclamations de surprise, avec ces mots : « Cela serait volontiers vendu bien cher. » Puis, lorsque la courtisane eut fini son récit, il ferma le livre, réfléchit un moment et dit :
a Barbe de capucin! cet étranger est démon ou sorcier, sinon fou renforcé. One a-l-on vu bailler en pur don un livre d'une inestimable valeur? Ce ne peut être un écrivain, d'autant qu'il saurait qu'un si grand ouvrage n'est pas à faire en un jour, mais bien en des années.
— Cet homme est, ce me semble, plus habile que vous, et moins paresseux ; car il m'a prié d'annoncer par la ville qu'il avait nombre de livres send)iables à vendre au lin premier qui en voudrait, escarcelle en
80 SOIRÉES DE WALTfcR SCOTT.
niuiii. Le prix n'oulrepassc point soixaule écus, à ce que je crois.
— Par le moule de mon rapuclioa! c'est quelque larron receleur de vols, et je forai qu'il soit pendu déconfés ; autrement, si par magie et sortilèges il parvient à ce rare travail, le tort énorme qu'il fait aux écrivains de notre ville veut qu'il en soit mis hors; le procès se fera, s'il en est besoin.
— Es-(u bien aise de nie douloir, en molestant un si honnête homme?...
— Fi donc! mais commerçons ensemble : dcmaio, qui est le dimanche de la Quasimodo, je rccile à Saint-Thomas-du~Louvrc un sermon, auquel sera la cour ; j'ai affaire d'un verset biblique ; or donc, consens à échanger ce livre inutile à toi, qui ne lis jamais, pour cause; je *e compterai aussitôt cent écus à la couronne, que contient ma pochelle.
— Marché fait, compère; voyons de quel or est votre monnaie. »
Olivier Maillard s'empressa de livrer la somme promise, et sans donner un moment à ses amours, il emporta la Bible, comme Patelin son drap. Il s'en alla chez maître Jean de La Pierre, prieur de Sorl)onne, qu'il savait fort curieux de manuscrits; aussi le sien fut-il étale aux yeux stupéfaits du docleiir, vanté avec complaisance, et la vente conclue h l'instant pour une somme considérable, à la satisfaclion de tous deux.
(( Maintenant, dit Maillard après avoir cache T argent dans son sein, vous plairait-il, monseigneur, de gagner au centuple l'intérêt de vos espèces sonnantes?
— Conimcut? répondit le prieur intrigué par cette
L^iaiPRlMËRlE. 8t
belle pi'oi>osi(ioD. Âs-tu pas la pierre philosoplmlc?
— Qae ce soit pierre ou autre chose, je connais l'art de faire de Tor en achetant peu et vendant beaucoup. Quoi? non des terres, cens et maisons, mais des livres en écriture bien moulée, des Bibles en tout semblables à celle-ci, par mon cordon !
— C'est bonne marchandise, en ce bon temps do dévotion; n^était que la moindre copie coûte autant qu'un reliquaire, voire plus. Donc, trouve-m'en à bas prix, et je ne les paierai en indulgences, n
Olivier Maillard, sans vouloir d'ailleurs indiquer la source d'où il devait tirer ces Bibles, convint avec Jean de La Pierre de partager entre eux les bénéfices du négoce, dont le riche prieur consentit à faire tous les frais.
« Que le Dieu des Juifs te soit en aide, mon fils ! dit-il en souriant à Olivier, donne sur moi lettres de créances à ta fantaisie ; je serai ta caution ; néanmoins, ne jette pas l'Église, ta mère, en oubli, et devenu marchand, pour notre plus grand bien, prêche le peuple comme devant.
— La fièvre quarantaine me tienne ! si le père Olivier reste muet, à moins que voix et haleine lui défaillent : demain, à Saint- Thomas -du-Loùvre devers raidi, je parlerai bien chrétiennement de choses saintes égayées de contes et gentillesses. Il est temps de rêver audit sermon. Adieu vous command! monsieur mon argentier. »
Le cordelier, diaprés les indications d'Ânnette^
trouva sans peine la demeure de l'homme aux Bibles ;
Jean Fausle était occupé à ranger ses volumes dont
le nombre ne passait pas deux cents ; le souvenir de
82 SOIRKES DE WÂLTER SCOTT.
la charmante courtisane le poursuivait encore au milieu des soins de son état. Olivier Maillard restait immobile et silencieux a la porte ; la vue de ces nombreux manuscrits Pavait frappé de stupéfaction.
a Mon maître, dit-il enfm, il n'est bruit à Paris que de Bibles, que vous vendez à perte sans doute pour mériter le paradis en Fautre monde...
— Messire, interrompit Jean Fauste, on vous a mal appris cela; comme vous pensez, je n'ai pas de bon gain à faire en cette entreprise, mais il est faux que je perde un denier de ma bourse; quant à ce qui est d'être meilleur chrétien qu'un autre, je n'y ai pas encore songé, et loin de moi d'embrouiller le ciel avec mes marchandises. J'ai dit.
— Les méchantes langues piquent comme hérissou, et trois fois heureux qui n'en est atteint ! Mon maître, au fait : le prix de chacune de vos Bibles?
— Soixante écus d'or.
— Soixante! s'écria Maillard en modérant à peine un mouvement de surprise et de doute. Est-ce vous qui avez fait ces livres?
— Que vous importe? moi ou un autre sans doute.
— Tète-Dieu ! suis-je pas écrivain comme vous, et juge expert en telle matière? Je riais tout bas de ma demande étrange ; car j'ai idée du temps qu'il faut pour régler, écrire et enluminer un volume seul.
— Pourtant, messire le savant, à Mayencc d'oiî je vins l'autre hier, puis-je à volonté sans trop de peine établir mille Bibles de cette sorte, et ce, dans six mois.
— Par l'àmc de saint François d'Assise! es-tu pas sorcier, toi qui parles ainsi imprudemment?
— Sorcier! je ue sais qui me lienl que je Je croie ! Pourquoi ces interrogations? Chcrcliez quelqu^un qui y réponde, s'il le peut ; je n'ai loisir d'user temps, parole et saline à ce faire.
— Je Tois clair au fond du sac, et je tous déclare sorcier damné, hérétique et brûlable en bonne justice humaine. Donc de deux choses laquelle clirez-Tous?
— Par les trois rois de Cologne, me voulez-vous traiter magistralement, vous duquel je ne connais que rhabit? j'écoute cependant.
— Il s'agit de vendre au comptant toutes ces Bi^ blés, ouvrage salanique, et de vider de céans sans qu'il soit plus onc parlé de vous, à cent lieues là autour ; sinon vous préparer à rude attaque en parlement comme adorateur du diable et faiseur de sortilèges : conclusion, le pilori aux balles, ou le bûcher en la place de Grève.
— Grand merci du choix, maître; j'en ai trop ouï des deu* oreilles : retirez-vous et demeurons en brave intelligence, si m'en croyez.
— De grand cœur; mais délivrez-moi votre marchandise et ne revenez pas. Autrement j'en obsccre les saints et saintes du paradis, je vous accuse en cour du grand châtelet, et votre scigueur, le diable du trou saint Patrice, ne vous sauvera la charbonnade. Déjà sentez-vous le roussi !
— Fi I messire, menaces ne me sont de rien, et ma blanche innocence m'en gardera de vous et des méchants. Je vendrai ma librairie à d'autres, je séjournerai à Paris, et si j'en sors vivant et malgré moi, je dirai encore mes patenôtres, à rel?et d'augmenter Tire céleste contre vous, beau père !
84 SOIREES DE WiXtSft SCOTÏ.
•— Jean Fausto, n^y peuse pas à demi, oui ou non sera pour toi heur et malheur; de ce qui arrivera je me lave les mains à Tavauce.
— Non! sus, renard cordelier; dehors, etqu^il en soit ce que tu voudras, ou plutôt ce que tu pourras ; soyons bons ennemis, et avant d'acheter des livres, une autre fois, épargne au luoius le vendeur qui n'est pas dans le temple. »
Olivier n'attendit pas que Jean Fausle le jetât dans la rue par la porte ou par la fenêtre ; il lança un regard furieux sur l'imprimeur, et sortit au milieu d'un bruyaut échange de jurements et d'imprécations. Dès lors tout entier à des idées de vengeance, il courut chez Jean de La Pierre, auquel il raconta la malheureuse issue de sa tentative, et de là porta plainte devant le parlement contre le sorcier allemand. La nouvelle de l'arrivée à Paris du libraire inconnu commençait à se répandre par la ville, et les acquéreurs de Bibles se présentaient en aussi grande aflluence que le permettait la rareté des es|)èces. On criait au miracle et à la magie !
Le lendemain, la foule se pressait d'entrer dans l'église Saint-Thomas-du-Louvre, pour entendre le sermon du père Maillard. La cour n'y était pas comme il l'avait espéré ; mais des auditeurs venus de loin attestaient la renommée du prédicateur. C'étaient, pour la plupart, des ouvriers, des moines et des filles publiques» Annette se faisait remarquer par la richesse, le bon goût de sa toilette, et surtout par la hauteur démesurée de sa coifiure, qui, selon la mode du temps, ressemblait à peu près au bonnet des Cauchoises d'aujourd'hui. Ses yeux se |)ortèreiit avec
ceux de rassemblée vers la chaire, où le père Olivier Maillard avait paru, le visage composé et les mains en croix sur sa poitrine. Un profond silence remplaça le murmure flatteur qui s'était élevé à l'aspect du saint homme. Le sermon commença, et pendant toute sa durée, Ânnette ne se lassa point de regarder l'orateur. Celui-ci avait choisi pour texte un verset de l'Évangile selon saint Luc : « Jésus lui demanda : Quel est ton nom? Il lui dit : Je m'appelle Légion; parce que plusieurs démons étaient entrés dans cet homme. » Il cita ce verset en latin, et le paraphrasa dans son discours, moitié sérieux, moitié burlesque. Voici quel fut l'exorde, prononcé avec une voix criarde et des gestes impétueux. On eût dit un des possédés contre lesquels il tonnait :
c( Arrière incubes et succubes, fils du grand diable Lucifer et de dame Luxure ! Satan et les siens quittent le bourbier de paillardise pour s'immerger en celui de magie et larronnerie. J'ai vu l'abomination de la désolation, non sous l'apparence d'un bouc bouquinant, d'une Sngane en rut, d'une Ganidie, vraie fille de joie en la cité des démons, mais sous les semblants menteurs d'un sage vieil homme adonné aux sciences, comme vous le conterai tout à l'heure. Qui donc eût pensé que de lire Bibles et saintes Ecritures, damnation éternelle pût advenir? Ce pourquoi, je vous dis en vérité, qu'il vaut mieux pour l'affaire de votre salut, pncelles, jeter aux chiens vos pucelages; filles, engrosser du fait d'un prêtre; femmes, coucher avec le diable et ses cornes, plutôt que de commettre tel irrémissible péché. Si les ladres, les violeurs de jeûnes, les hérétiques et mille
autres sont cnsouiïrés ot hriilés dans la gohonno, los sorciers el démoniaques volontaires y mènent d'étranges lorlurcs. Les uns, comme Tantalus, enchaînés parmi des demoiselles nues, ne peuvent en avoir leur part; d\iutrcs sont mariés à des cliinières, gorgones et monstres à ccut tètes. Par les linges de la Vierge ! prenez-y garde ! »
Après avoir achevé ce tableau de Tenfer, peint des couleurs les plus cyniques, Olivier Maillard fit à sa manière une histoire bien scandaleuse du vendeur de Bibles, Jean Fauste, qui dans le moment même venait d^en céder une centaine à un chantre de Notre- Dame pour la modique somme de soixante écus d*or chacune. Olivier débita tant de mensonges assaisonnés de plaisanteries, de jurons et d'ordures, que Tindignation de son auditoire fut soulevée contre le malheureux imprimeur, qui n'en pouvait mais; s'il s'était trouvé là par hasard, ces furieux Teussefil lapidé sans crier gare. « A quand le supplice du sorcier allemand? » répétaient-ils au sortir du seimon.
Ccpendaut la publique accusation du prédicateur fit assez de bruit pour que le parlement de Paris ordonnât d'en instruire, afin de satisfaire à la clameur populaire, qui dénonçait Jean Fauste de Mayence comme un impie, en pacte avec le diable. Olivier Maillard fut assigné, et ses dépositions déterminèrent les juges à poursuivre le procès. Arrêt fut donné au grand Chàtelet d'arrêter Jean Fauste, et de drosser une enquête en sa maison.
Annette sommeillait dans son clapier vers quatre heures, lorsque arriva Olivier Maillard, plein do vin et de joie. Après les embrassements et les galants
LIMPRIHEBIK. 87
propos (]%i$.')^o, lesquels durèrent moins que la bonne volonté (lu cordelier, celui-ci s'ccria fort ralholiqucment :
ft Sans doute messire le vendeur de Bibles est déjà aux mains des archers.
— Qu*est-ce à dire? demanda Annelte d'une voix émue.
— Rien, sinon que nos seigneurs du parlement Tont sans retard mettre aux prisons notre maître Jean Fauste, en attendant qu'à la suite du procès il aille par les flammes terrestres ardre aux flammes où sont pleurs et grincements de dents.
-— Méchant ! avez-vous cœur de vous réjouir des maux du prochain? Mais cela est impossible, vraiment; d'où savez-vous celte piteuse nouvelle?
— De ma part, d'autant c[ue je viens en justice de prêter serment contre lui.
— Pauvre homme! et il sera pris à la souricière sans avoir répit pour s'enfuir, s'il est coupable ; mais non, un si généreux hôte ne saurait avoir méfait... Olivier, veux-tu pas goûter à mon vin, qui me fut donné par le propre curé de Saint-Dcnis-de-la- Châtre?...
•^ Ventre de moine ! pas de blasphème! buvons toutefois, d'autant que le verre à la bouche, on n'a le loisir d'offenser le bon Dieu par dits et pensées , Sang de Noé ! n'est-ce pas de l'amer ! »
Les accolades s'engagèrent vivement entre Olivier Maillard et les bouteilles; Annette l'excitait à boire monacalement, c'est à dire sans soif, je crois qu'il n'était pas besoin du conseil. L'ivrognerie, comme on le disait, naquit dans un cloître. Le cordelier eut
88 SOIRÉES Dl WALTER SCOTT.
belle à faire, avant de tomber ivre-mort, en grognant nn psaume. Annclte, délivrée de cet importun qui gênait ses projets, se glissa bors de la maison, et toujours courant à travers les rues étroites et marécageuses, parvint au logis de Jean Fauste, qui s'étonna de la voir toute pâle et baletante.
(( Qu'csl-ce, la belle? dit-il en la baisant au front. Quel saint me faut-il remercier de Theur de votre venue?
— Tous les saints, peut-être I répondit-elle rapidement, en regardant avec anxiété du côté de la porte ; partez d'ici au moment, ou jamais. Ils sont en humeur de ne vous pas relâcber,
— Par la Bible I Annette, tu te ris de moi I
— Plût à Dieu 1 hors d'ici, et Dieu vous soit en aide. Vous êtes accusé de sortilèges au parlement, et tout à rheure les archers viendront vous happer.
— Moi I miséricorde I
— Demain, il sera assez tôt de geindre cl de larmoyer! vite, de Paris éloignez-vous ; vous y sentez le fagot. Allez en paix; ce service est le guerdon de la Bible.
— Fuir ! oui ; j'ai de bonnes jambes avec Imnne envie d'être loin. Mais délaisser mon bien, mes livres à ces limiers de justice, aux calomniateurs... au diable plutôt I Aussi en ai-je assez vendu en cette ingrate et inhospitalière ville. Le reste soit mis en cendres ; je sais l'art d'en faire d'autres. »
Tout à coup il saisit dans l'âtre du foyer une bûche enflammée, et la lança au milieu des livres dont le plancher était jonché.
L*IMPBIHERIE. 89
c Merci Dieu I nVn failes rien, s^écria Aiinette en Tarrêlant, cela Tant de Tor !
— Non, ils u^aurontpas joie de mes dépouilles!... Anathèmc gur Paris 1 je m'en reviens à Mayence, et puisse avec moi mourir mon secret avant qu'il soit par mes persécuteurs connu et employé I vœ! va! malheur ! mallieur ! »
A ces mots, il se précipita dans la rue, refermant la porte derrière Annette, qui le suivait les mains jointes, et quelque temps il pressa le pas en silence, jusqu'à ce que le labyrinthe des rues et Tobscurîté de la nuit tombante l'eussent mis à l'abri de toute rencontre fâcheuse.
« Adieu, Annette, ma mignonne, dit-il à sa compagne de route en s'arrêtant dans l'enfoncement d'une maison, en aucun temps je ne mè cuiderai libre de gratitude envers toi, qui m'as rendu la vie sauve. Adieu; fussé-je au ciel, je prierai encore à ton intention mon seigneur Jésus, ne pouvant faire mieux. Tiens, en cette escarcelle est de quoi t'instituer en état honorable, d'autant que mainte fois d'argent dérive vertu. Merci toujours et bonsoir. »
Il embrassa, les larmes aux yeux, la pauvre fitie qui se sentait défaillir, et s'éloigna brusquement a grands pas. Annette regarda tant que la brume lui permit de l'apercevoir, et il avait entièrement disparu qu'elle regardait encore, immobile à la même place.
Cependant les archers s'étaient présentés au domicile de Jean Fauste, a peine l'avait-il abandonné.; ils frappèrent rudement à la porte; mais, n'obtenant aucune réponse et remarquant une fumée épaisse qui s'échappait à travers les fentes, ils l'enfoncèrent. Le
90 SaiRÉES DE WALTEU SCOTT.
ffiii, qui avftil fuit de grandii progrès, les força de reculer; les flammes sortaient par toutes les issues, et le quartier, formé de maisons de bois entassées les unes sur les autres, était menacé d^un embrasement général. La terreur semait déjà des contes ridicules, et le nom do sorcier volait de bouche en bouche. Mais le hasard porta secours à la foule épouvantée : le prieur de Sorbonnc, Jean de La Pierre, vint à passer; quoiqu'il eût voulu volonliei'S être ailleurs, il afiecla une fière contenance et somma le peuple de se mettre en prières pour éteindre Tincendie : la chose arriva comme il le souhaitait. Aussitôt que les badauds se furent agenouillés, tandis que les cloches des églises voisines tintaient Falarnie, on vit le feu décroître comme par miracle ; car les livres et les meubles qui ralimcntaienl étant consumés il s'attaquait en vain aux murs de pierres, par bonheur. Chacun reprit courage, et quelques seaux d'eau arrivèrent à propos pour compléter le miracle. Peu s'en fallut que le prieur ne fût ramené en triomphe chez lui et béatifié sans bulle de la cour de Rome.
L'incendie et les recherches inutiles que Tou fit pour retrouver Jean Fauste confirmèrent les soupçons élevés contre lui ; du reste le procès en resta là. Olivier Maillard exorcisa en chaire le prétendu sorcier inconnu, qu'il n'avait pu voir brûler en place de Grève,
a Oh! le damné magicien que c'était là! dit-il à son auditoire. Satan lui venant apprendre que le parlement allait amasser son bûcher, il se prit à rire d'une si diabolique gaieté, que des passants qui l'ouïrent riant ainsi se signèrent des deux mains. Je
sais mémo oerinine \ieille fommc qui, de ctiriÔKilé, posant son oreille contre Thuis, fut h la fe»$e mordue par des crocs învisil)lcs, de sorte que les marques ne s^eflaceront onc. Que je sois circoncis comme Juif si je n^ai yu icellcs ! Oyez ceci ! ceux qui dans la chambre ardente oscrcnl entrer, recommandant leur amc, non à leurs câlins, ce peusc-je ! observèrent un tas de rouge cendre, duquel issaient ricanements horrifiques; et là, autour d'eux, voltigeaient ombres, larves, fantômes et dragons ; mais le sorcier n*y était plus. Mesdames, quand vous irez au lit avec vos maris ou tout autre, dites dévotieuseraent trois Pater , afin que dix mois en çà n'*accouchiez d'une chèvre morte ! »
I/hisloire des Bibles, augmentée d'une foule de détails merveilleux, qu'accueillait sans examen l'ignorance du temps, parvint jusqu'à la cour. Louis XI, qui aimait les contes (comme le prouvent les Cent nouvelles^ qui lui sont attribuées), après que le récit lui en eut été fait par son confesseur, s'écria, en baisant la Notre-Dame de plomb de son chapeau : o Ma bonne mère d'Embrun I qu'il m'en vienne un de ces sorciers écrivant si vite des Bibles, aussi tels livres que voudrai, et je lui octroie une part de mon royaume! »
Jean de La Pierre, qui avait vu dans cette aventure autre chose que de la sorcellerie, envoya à Mayence un clerc intelligent, lequel, à force d'argent et de promesses, séduisit trois ouvriers de Fauste, et les amena en France. Martin Crantz, Ulric Gering et Michel Friburger, imprimèrent, en l-iBO, à Paris, dans une maison de Sorbonne, les Épitres de Gaspariaus Pergamensis.
Vit 901^8 b'ung friN» aux flut petits.
f tt aurnngs s'en vont devant aa%t 7i la mort fitoorM et rljrtiCi.
Jlutrrs suiomt leurs a^j^tûis font quelque tm^s et pugs tU meurent.
iJTeurft oeuores sans plus leur demeurent. Jean Mbschinot. Les Lunettes des princes.
Louis XI, qui fut le plus grand roi et le plus mécliaut bomme de son siècle, élait déjà vieux à cinquante ans : les soupçons, les remords, les travaux du gouvernement avaient ridé son visage, blanchi ses cheveux, courbé sa taille, et soumis tout son corps ù j un état douloureux et maladif. Il s'était déjà rais an ivgime des reliques, et la Notre-Dame de plomb de son bonnet partageait, avec son barbier et son médecin, sa confiance et son affection.
Un soir qu'il alla près de la tour de Nesic voir jeter à Teau dans des sacs une douzaine de bourgeois de Pans, qui n'avaient d'autres crimes que leurs grandes richesses, Thumidité de Tair, ou peut-être son imagination inquiète, lui causa de vives souffrances intérieures qui le tinrent éveillé toute la nuil.
U PtBftRS. 9^
Or, à cette époque, la cruelle maladie de la pierre ctail plus commune qu'aujourd^hui, et les médecins, en ignorant la cause, n'y avaient pas trouvé de remède; d'ailleurs, avant le seizième siècle, la science de Fanatomie était regardée comme un sacrilège sentant rhcrcsie. Louis XI, qulsavait plusieurs seigneurs de sa cour attaqués d'une maladie inconnue, Tidenlifiail aux symptômes qu'il éprouvait alors. Dès que l'aube éclaira le vitrage peint de sa chambre, il manda en hâte auprès de lui maître Olivier Ledain, son barbier, un peu médecin, beaucoup courtisan, cl presque aussi méchant que son maître. £n l'ai tendant, il s'agenouilla sur son lit devant la châsse des trois rois de Cologne, qu'il avait fait placer à son chevel, pria avec ferveur le vrai sang de Saint-Lô, baisa sa Notre-Dame de plomb et se recoucha en se plaignant. Olivier Ledain entrait en ce moment, et la contenance chagrine du roi changea en consternation un sourire commencé sur les lèvres; il salua respectueusement, et comme Louis XI se prit à ver« ser des larmes en silence, il dit à voix basse : - « Sire, ordonnez-vous que je me retire et vous laisse?
— Reste, Olivier ; t'ai-je pas appelé pour me venir conseiller?
-*- C'est bien matin remplir mon oflice ; Voire Majesté a-t-elle souhait d'aller en pèlerin à quelque chapelle où se font les miracles ? ou bien la Seine ce* jourd^hui a^-t-elle cure de recevoir maint l)on sac tenant la justice du roi? Vrai Dieu! le poil de votre barbe a bien profité cette nuit !
^> Hélas l mon lils; j'ai gruud'peur que d'ici 4
bienlot lu perdes ta charge de barbier royal ; car je n^en sais pas tant seulement un qui hors moi le confiât son menton, crainte des erreurs de rasoir. Voistu celte rude barbe d^un jour? Par la PAques-Dieu ! possible est qu'on me porte à Saint-Denis sans avoir été rasé d'abord.
— Cessez, sire, telle raillerie de méchant augure ; dites, auriez-vous fait cette nuit malencontreuses songeries?...
— Si avais-je fait, c'eût été vaillant, puisque je n'ai pas dormi le temps de dire un Pater, Je te le redis, je suis mort déjà ; je sens là en mon côté passion horrifique, à l'instar du comte de la Mark, qui, au dire des médecins, ne vivra pas trois joui*s ; il m'est avis qu'un serpent caché me mange entrailles, tripes et boyaux. Hai! ma bonne mère Notrc-Daraed'Embrun, prenez pitié de voire fils indigne ! Envoie quérir mon confesseur, que je me prépare à mourir, de peur d'être damné, ce que lors de ma rébellion m'a prédit mon pauvre père, dont le boa Dieu ait l'àme!
— Ah! mon cher sire, ne vous contristez^pas ; Jacques Goctier est un habile mire qui a étudié en Arabie et eu Syrie, le pays des plantes médicinales. Souvent il m'a dit que, s'il n'était faute d'argent, il se faisait fort de ressusciter un pendu de trois jours, et je l'ai sommé de n'en rien faire, s'il n'avait goût à être brûlé pour magie et pratiques diaboliques I...
— C'est un grand clerc qui sait les drogues et les poisons mieux qu'autrefois llippocrale ; mais comme un jour que je souflVats de la tète je lui jurai par le vrai sang de Suiut-Lô que, s'il uc uic guérissait, au
Là pierre. dH
moment de trépasser je le ferais décoller sans confession, afin qu^il dévallùt en enfer comme liérélique, je suis à penser que, pour éviter la punition, d^un regard il pourrait me rendre mort, le sorcier maudit !
— Ordonnez qu'il vienne, moi présent, et certes il se donnera de garde do ne pas vous enlever votre mal à votre commandement ; car au signe que vous ferez, de ma dague je lui ouvrirai si longue bouton ^ nièrc, que son àme passera au travers sans empêchement.
— Mon féal Olivier, si je reviens en bonne santé, je te promets un morceau de la vraie croix, enfermé dans un reliquaire d'or tout cl^icclanl d^orfcvrerie.
— Merci, mon très-chrclien sire; or çà, mandez bientôt votre orfèvre, carie temps presse; demain, s'il vous plaît, vous irez chanter un beau Te Deum laudamus à Notre-Dame. )>
Louis X[, tout ragaillardi par Tespoir d'un prompt rétablissement, envoya chercher Jacques Coctier, qui ne tarda pas à paraître. C'était un grand homme à la face maigre et blême, aux yeux creux, à la démarche lente et au parler grave ; il était vêtu de la robe noire que portaient les mires ou médecins de ce temps- là, et sa tête nue attestait que dans la promptitude, qu'il avait mise à se rendre à l'appel du roi, il avait oublié son chapeau doctoral; il tenait à la main un lourd manuscrit ouvert, qu'il feuilleta saus sonner mot, en observant tous les traits du malade; puis il fit une grimace dans laquelle Louis XI crut découvrir un arrêt de mort; puis d'un doigt impatient il gratta sou crâne chauve en manière de profonde ré- Uexiou.
^6 SOIRÉES DE WALTKK SCÛTÎ.
« Holàî maitre Jacques, — dil Louis Xf, — votre air soucieux ne signifie rien de bon ; êtes-vous de\in pour connaître de prime-abord quel mal me poincl? Vite à la besogne, je suis pressé de guérir, et ne veux pas encore visiter Saint-Denis les pieds en avant.
-^ Sire, — répondit le médecin en donnant une singulière expression à ses yeux de lynx, — le cas est diflicile, et mon art a des bornes où s'arrêter, quoi que j'en aie ; espérons en la Providence, qui ne voudra pas qu'un si grand roi...
— Pâques-Dieu 1 assez sur ce propos, — reprit Louis XI en colère ; quelque chose qui advienne, je ne mourrai pas seul, et il ne sera pas dit que la sépulture sépare de si vrais amis... Mais dis, mon bien cher Esculape, suis-je donc en état si désespéré? et sMl n'était pas de remède à mon mal, n'en sauraistu inventer? Tiens, eu ce coffre sont en tas cinq cents écus d'or non rognés, que dès longtemps je te réservais.
— Je suis indigne de telle muniticence;... mais Votre Majesté, bien assurée de mon dévouement, pense que la santé n'est pas toujours écrite en nos. ordonnances.
— Par sainte Marie l'immaculée, tu me l'as trop fait savoir, compère, quand depuis cinq années ma goutte croît à l'encontrc de ta pharmacie. Mais cette fois songe à faire en sorte que ces douleurs prennent fin. »
Ici Jacques Goctier s'avança vers le lit du roi, el l'interrogeant sur ce qu'il ressentait, examina curieusement la partie souffrante. Durant celte enquête, le
malade. baisait et rehaisait ses reliques, pour se donner une contenance qui dcguisrit ses (erreurs.
a Sire, — s'écria enfin le médecin, — que n'ai-je la vue assez pénétrante pourvoir clair en votre corps! A croire les apparences, et d'après votre dire, j'appréliende cette incurable maladie dont beaucoup eu ce temps meurent avec tourments inouïs, et qui, hier encore, a enlevé malgré mes soins votre grand* veneur...
— Olivier, — interrompit le roi, qui changea de visage, — ce que je craignais plus que tout est arrivé, et je ne communierai pas à la Pàque prochaine...
— Ne dites pas cela. Sire, je rendrais Tàme rien que d'y songer, — ajouta le bonhomme Olivier, cachant mal un sourire ironique où apparut toute sa pensée.
— Ladite maladie, dont il est parlé légèrement aux anciens livres de médecine, provient de pierres sajines engendrées dans les intestins, et le seigneur Galicn pense que, lesdites pierres jetées hors, cesserait la maladie.
— Saint Joseph! — s'écria le roi remis eu belle humeur, de joie ne sachant pas ce qu'il disait ; — tu parles d'or, mon fils I et tu peux offrir de ma part au seigneur GaUen un office de médecin royal, s'il veut bien m'aider en ce piteux cas.
— Mais, hélas I — continua le docteur, — comment chasser du corps humain ces pierres mortelles qui tous les jours vont grossissant jusqu'à ce qu'elles obstruent les conduits de nature? D'ailleurs, qui sait où lesdites pierres sont placées, puisque nul ne les a vues?
9î SOIBÉES DE WALTKR SCOTT.
— - Alors nous n^avons qae faire des médecins, — dit Louis XI désoléy — s^ils connaissent nos maux sans les guérir. Otez ces vilaines bêtes !
— Pourtant, — reprit Jacques Coctier, — ceux qui allèrent autrefois à la croisade ont dit que les chirurgiens d'Egypte ouvraient le ventre du patient pour en extraire ces corps pierreux, ce qui causait guérison parfaite et entière.
— Vrai Dieu! — se récria le roi, — est-ce raillerie? Penses-tu que je me laisse assassiner sous prétexte de cure merveilleuse? Méchant, je ne sais qui me tient que je ne te fasse donner Testrapade !
— Sire, oyez-moi avant de me juger ; je serais régicide d'essayer telle opération sur votre personne couronnée; mais pour le plus grand bien de la médecine et de vous-même, je demande qu'on fasse essai sur un vivant molesté dudit mal, et que sur ce donniez vos ordres.
— C'est bien dit, je le veux ; mais qui voudra livrer son corps au couteau? Toi, Olivier, n'as-lu pas senti colique de celle sorte?
— Moi, sire, — dit Ledain, tremblant que le nouveau remède ne lui devînt funeste; — je pèse plus de dix livres de santé, et n'ai point enyie de changer sur ce point.
— Tu m'as tant et tant rebattu aux oreilles, — dit malignement Louis XI, — que tu voulais perdre la vie pour ma majesté, que moi, je me fnisnis fêle de t'en offrir une unique occasion. Eh bien! maître Coctier, trouve quelqu'un, homme ou femme, noble ou vilain, affligé de ce mal pierreux, et je te baille licence de le couper par morceaux. Va, — ajouta-
l-il, — dépêche et fais-moi savoir à quand l'épreuve, nfin que j'y sois. Pour toi, Olivier Ledain, je le jure par tous les saints que si jamais tu es en danger de mort pour cause dudit mal, je te dénie tout remède de la faculté. »
Jacques Coctier assembla les plus doctes médecins, et leur exposa son projet de tenter Topération de la taille sur un homme vivant. Le plus grand nombre s'éleva de toute la force de Tignorance contre ce qu'ils appelaient une impiété; quelques-uns seulement se résignèrent à assister à Texpérience com* mandée par le roi« Jacques Coctier, qui aimait la science, tout charlatan qu'il était, se mit en quête d'un misérable sans importance que Ton pût sacrifier. Or, un franc archer de iMeudon. qu'il avait déjà traité pour cette maladie, fut condamne à être pendu m punition de plusieurs vols ; le médecin de I^ouis XI obtint facilement que cet archer serait mis à sa disposition; et ce dernier, à qui Ton promit sa grAce s'il en réchappait, consentit gaiement à cette chance de vie.
Ce fut le cimetière Saint-Severin que l'on choisit pour être le théâtre de cette opération, que la grossière superstition de l'époque entourait d'un caractère magique et criminel. Ordre avait été donné aux habitants des maisons voisines de les quitter ce jourlà; car on craignait que le peuple ne s'opposât de vive force à une tentative dont les heureux résultats sont venus jusqu'à nous.
Une fosse avait été creusée à côté d'une grande table sur laquelle le pauvre archer, dépouillé de ses habits, fut étendu plus mort que vif, et fortement lié
avec dos cordos. Les cnsuistes du temps avaient voulu que TopérAlion se fit en plein jour et à la face du ciel, pour témoigner les bonnes intentions des médecins, que déjà par la ville la voix publique dé> nonçait comme des sorciers dignes du feu. Louis XI, presque remis de son indisposition, était assis dans son fauteuil, environné de Tristan, de Commiues, d'Olivier Lcdain et de ses plus fldèles bourreaux. Les médecins préludèrent à Topération par des prières à voix haule, que toute l'assistance écouta en religieux silence. Durant ces lugubres préliminaires, la victime contemplait avec un effroi stupide cette fosse ouverte qui semblait l'attendre.
tt Ob ! ob ! messcigneurs , — s'écria l'archer, — que voulez- vous de moi? Est-ce là ce qu'on m'a promis sous couleur de grâce? Voici des coutelas, des poignards qui brillent un peu trop pour me rassurer!
— S'il a tant de bave et de paroles oiseuses, — dit Louis XI en fronçant le sourcil, — qu'on lui coupe la langue, et il laissera faire messieurs les médecins sans mot dire. — Puis il ajouta en se radoucissant ; — Mon très -cher frère en Dieu, êtes- vous j confessé et absous?
— S'il en élait ainsi, j'aurais plus de cœur au ventre, — répondit l'arcbcr, qui eût donné son àme pour consrrver son corps.
— Quoi ! — dit sa majesté très-chrétienne, — estce donc ainsi qu'on a égard à mes commandements? Par mon bonnet I savez-vous pas que j'ai fait défense qu'on mit à mort personne qui ue fût bien cathoHquement confessé d'abord? Ceux-là seuls qui attenteraient à ma personne royale seraient privés des
LA PlkRRE. iOI
secours de la religion. Donc faites appeler un prctrc...
— Sire, — répondit respectueusemenl Jacques Gocticr, — nous devons craindre, plus que lout, les gens d^églisc, qui se rejouiraient de maudire noire enireprise; même on a fait en sorte que le cierge de Saint-Severin délogeât de céans par prudence.
— Non, je ne veux pas que ce condamné aille de vie à mort en état de péché mortel, ce qui est damnation sempiternelle... Voyez s''il ne cache sous ses habits arme quelconque, et puis éloignez-vous un peu que je lui serve de beau père confesseur. »
Tous les assistants se retirèrent à quelque distance derrière le monument élevé à Marcel , prévôt des marchands, qui sauva Paris du temps du roi Jean ; et Louis XI, composant son visage hypocrite, s'approcha du malheureux , Fouît en confession , et lui promit le paradis en Fautrc monde ; mieux eût valu en celui-ci. Ensuite il reprit son siège, et les médecins, armés de leurs instruments frais émoulus, se consultèrent en latin avant de commencer une opération, qui certes ne réussit que par hasard.
« Otez mes liens, criait Tarcher, dont les craintes redoublaient à mesure que Tinstaut fatal était retardé, je ne fus onc malade que d'ivrognerie; j'ai menti comme Albigeois, espérant avoir la vie sauve ; mais qu'ai-je fait pour éprouver tourments pires que la mort? Vite, bon sire! ordonnez qu'on me pende haut et court, et qu'il n'en soit plus parlé ; j'aime mieux jouer des jambes une minute aux piliers des Halles, ou bien à Montfaucon être, mort, dévoré par oiseaux de proie, que, vivant, me voir déchiré, taillé et niar-
iOÎ SOIRÉES DK WALTER SCOTT.
tyrisé par médecins. Grâce et la potence , et là-liaul prierai encore pour vous I Merci pour Dieu !
— Si tu n'en meurs pas , disait Louis XI riant h ventre déboutonné, je te ferai crieur suivant la cour, car tu as la toix aigre comme cornemuse !
— Patience, mon flls, répétait Jacques Coctier, cherchant la place oii enfoncer le scalpel , lu seras opéré de la main du médecin du roi , ce qui nVst donné à tout le monde; tiens- toi paisible, crainte que le coup ne soit mortel , et si tu guéris jamais, je te ferai don de cinq sous d'or qui passerout par ton gosier en bon vin et chair salée. »
Cependant les plaintes de Tarcher et ses efforts pour détacher ses liens troublant les opérateurs, on lui bâillonna la bouche, et quatre soudards de la garde écossaise le tinrent immobile.
c< Sans tant de façons, messieurs, dit le roi, pour que ce malotru de force demeure tranquille comme un beau petit saint de bois dans sa niche, ôtez-lui rhaleinc, au mojcn d'une corde autour du cou; devers le cœur qui est à gauche, si je m'y connais, enfoncez quelque lame bien trempée ; voulez-vous que mon petit Tristan vous soit en aide I il entend merveilleusement cee sortes de choses. Pâques-Dieu ! ce vilain archer, mort pour vrai, donnera ses boyaux pour tendre des arcs.
— Sire, reprit Jacques Coctier s'arrêtant au moment de trancher dans le vif, il importe que cet homme soit en bonne santé, quant au reste, vu que ledit acte chirurgique, s'il arrive à bien, ne doit point s'accomplir sur les personnes défuntes.
— Faites à votre guise , monsieur mon médecin ,
La pierre. 105
c^était un metiu cooseil d'amitié ; fort naturellement avec toute arme que voudrez, hache ou couteau, pourvu que le fil soit donné à point, divisez en plusieurs parts ce corps chétif, et vous verrez plus clair au dedans.
— Ainsi soit, monseigneur; mais il m'est avis qu'il faudra recommencer Fessai, car lesdites pierres trouvées chez un mort, le moyen de les extraire d'un vivant ?
— Pâques-Dieu ! je ne suis pas de moitié dans l'événement! messire Cocticr, je me lave les mains de tout ceci : vite à l'œuvre, selon vos doctes fantaisies ; mais oyez à quelles conditions. Primo, que les pierres, origine de la maladie, soient découvertes ; secundo, que votre belle opération s'achève sans que mort s'ensuive. Moyennant ces deux choses, je vous baille récompense en dignités et monnaie ; sinon , je commande à nos amés docteurs de vous traiter ainsi qu'aurez fait ce pauvre homme.
— Sire , à votre aise ; je vous ai dit déjà que par astrologie, aéromancie, chiromancie, nécromancie et autres sciences, il est patent que trois jours après moi vous décéderez...
— Garde-toi d'en rien dire, mon petit Jacques; les ennemis miens, qui sont nombreux, trop pour mon repos, connaissant ce mystère, te pourraient malement occire, à l'effet de me faire mort sous trois jours I... Mon Dieu I qu'on a de peine à vivre ! Donc, ne finquiète nullement des feinles menaces que j'ai dites en raillerie, et fais comme il te plaira pour l'honneur de la très-haute et très-puissante Faculté ; mais je le prie, montre tes mains, que je voie si tu n'y tiens
pas en réserve gt-cs ou cailloux a ta convenance. » Quand le roi se fut assuré, par un examen scrupuleux , que son médecin n^avait pas Tîntention de le tromper , il lui donna sa bénédiction paternelle , et les images de son bonnet à baiser, pour le mettre en garde, disait-il, contre les embûches de l'esprit malin. L'opération commença.
Jacques Coctier fit une large ouverture dans Taine droite de Tarcher, qui, de la douleur qu'il éprouva, se crut mort sans rémission, et tomba en défaillance, si bien que Louis XI s'écria d'un air de triomphe :
« Que t'ai-je prédit, Jacques? ton malade cette fois est guéri à toujours, et tu peux maintenant le coucher dans son lit de terre, d'oii il ne sortira qu'au jugement des âmes, je t'assure.
— Sire, de grâce, ayez patience un peli(, cet homme respire encore, comme il appert à son pouls et chaleur ; le cas est grave , et loin de nous distraire par de tels propos en l'air, priez intérieurement le Père, le Fils et le Saint-Esprit; vos oraisons me seront fort secouraldes. »
Or il arriva que l'incision profonde avait plonge jusqu'à la vessie ; Jacques Coctier sentit la lame de l'instrument heurter contre un corps dur; il y porta la main , et retira une à une trois pierres grosses comme des œufs de colombe, blanches et couvertes d'aspérités.
« Les voilà, dit le médecin en les offrant au roi, pendant que ses confrères se regardaient entre eux, incertains s'ils devaient ajouter foi au témoignage de leurs yeux.
— Notre-Dame d'Embrun I s'écria Louis XI Irans-
porté d^ad mi ration , ô le grand doc(eur que lu fni«! Viens, Jacques Coctier, que je l^accoltj par amour de la médecine. Mais, ajouta-t-il par un mouvement d'humanité dont il n'clait pas coutumicr, vois à rendre sain et sauf ce moribond, si faire se peut, à moins que pour le guérir tu île l'aies mis à mort. 11 s'agit de fermer une énorme plaie ; lâche d'avoir une meilleure opinion que je n'ai de ta cure merveilleuse. »
Jacques Coctier, sans répondre, observait l'aspect de la blessure, qu'il recousut et pansa avec de l'huile et des onguents; ensuite il frotta d'une certaine drogue les paupières du patient, qui sembla se réveiller d'un long sommeil, et demanda à boire, se plaignant d'une grande sécheresse de gosier. Le médecin, cependant, ne promit que tisanes et juleps à sa soif d'ivrogne.
« Maître, dit Louis XI, je ne recule pas l'effet de ma parole royale. Nous te nommons et déclarons médecin ordinaire de M. l'archer, et aussi de tous les pierreux du bon royaume de France : je ferai mon possible pour ne pas être de ceux-là. Entre outre, à litre de don et guerdon, je t'octroye six cents écus d'or sur mon épargne, et droit d'impôt d'un denier sur chaque charroi de pierres amené à Paris, ce, jusqu'à ta mort, que je te conjure d'empêcher tant qu'il se pourra. »
L'archer fut bientôt guéri, et par lettres de grâce absous sans dépens. Il réclama vainement les cinq sous promis; Jacques Coctier répondit au pauvre diable qu'il eût à lui payer d'abord une grosse somme pour les frais du médecin. L'archer se consola de ce manque de parole en retournant à ses méchantes ha-
bitudcs, qui lui valurent autant d'argent quHl en pouvait voler, et enfin la potence à la Groi\-du-Trahoir.
Le roi, en apprenant la triste fin du ressuscité (c^est ainsi qu'il appelait Tarcber depuis Topérafion), fit une bonne provision de gaieté , et dit en riant à Jacques Goctier :
a Tu fais tort à ta baute renommée, mon cber fils; n'es- lu pas médecin ordinaire de M. le pendue Je doute que tu le tires de ce mauvais pas...
— Toujours, sire, est-il vrai qu'il n'aura plus la pierre ! eu dirai-je autant de Votre Majesté ? »
3*«t un max^ ttibigne VtsUt a^mi :
3e Vapxt autant que 3Pieu me le (omman^e.
IKn serviteur b'aultre )iart estimé
Sans fut me r^ere^e et ma grâce benwuibe.
iÇonnesteté, Ijonneur me recommande.
Makoukritb , reine de Navarre, les deux Filles et les deux Mariées.
Louis XI en mourant avait légué la régence à sa fille de prédilection, madame Anne de Beaujeu ; Louis d'Orléans, premier prince du sang, qui avait épousé Jeanne de France, fille du feu roi, voulait qu'on fil céder les dernières volontés de ce prince eu
faveur de son bon droU; ié parlement se déclara contre lui, et Charles VIII monta sur le trône à Tàge de treize ans et deux mois. Le duc d'Orléans, qui s^était toujours depuis montré Tennemi de la régente, en 1488, entraîna dans son parti les princes mécon* tenis. devint Tallié des Anglais et de François 11, duc de Bretagne, et prit les armes contre la France. Le roi entre dans ce duché à la tête de son armée, nomme le jeune Louis de la Trimouille son lieutenant- général, s^empare des principales villes, assiège Nantes; et le 28 juillet de la même année, les Bretons sont complètement défaits à la bataille de Saint-Aubin* du-Gormier; le duc d'Orléans, resté prisonnier, fut conduit au château de Lusignan, à quatre lieues de Poitiers, et il y passa plusieurs années, bien que la paii eut été signée entre la France et la Bretagne, aussitôt après la sanglante journée de Saint-Aubin; sa femme Jeanne n'épargna pourtant ni soins ni prières pour obtenir sa mise en liberté.
Louis, faible sous la couronne de duc, comme il le fut sous celle de roi, avait épousé par force, en 1476, la tille de Louis XI, qui était, disait-il, un maitre-homme , entier dans ses commandements; Jeanne, quoique jolie, était petite, noire et un peu voûtée. Cette légère difformité, jointe au défaut de sympathie dans leurs caractères, les éloigna d'abord l'un de l'autre : la froideur de Louis ne Fit que s'accroître de jour en jour, d'année en année, et se chan* gea presque en haine ; Jeanne, au contraire, soutenue par une piété sincère, remplit toujours les devoirs d'épouse avec un dévouement d'autant plus grand qu'il était moins mérité ; la prison de son mari lui
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permil de le mcllrc à rcprcuve. Ccpendaiil, elle uc Taimait point d^ainour.
Pendant le siège de Nantes, Louis, renferme dans celle YÎIle avec les seigneurs de Laval, de Cli«Atcaubriând, le prince d'Orange, le duc de Brelagne cl ses deux filles, Anne et Isabeau, avait donne son cœur à la première, dont un contemporain nous trace ainsi le portrait : « Petite tête pointue, front clroif, yeux louches à fleur de tête, visage maigre, cheveux courts, narines ouvertes, grosses lèvres, menton saillant, col épais, bras longs et minces, poitrine resserrée, taille courbée plutôt que droite, et jambes grêles. » Ces détails, qui sont traduits litléralement du lalin, ne représentent pas la princesse sous des couleurs fort séduisantes ; mais un portrait original du temps nous la montre avec une physionomie riante, un air de franchise et un heureux embonpoint qui excusent et expliquent la passion du duc d'Orléans, lequel, « suivant Brantôme, était d'un naturel un peu convoiteux et beaucoup du plaisir de Vénus. » Il se proposait même de faire casser son mariage avec Jeanne sous les plus frivoles prétextes, et le duc de Brelagne, approuvant son projet, qui n'était pas alors sans exemple, attendait pour le nommer son gendre, qu'une dispense du pape prononçât le divorce. La défaite de Saint-Aubin-du-Cormier et la mort du vieux duc, qui la suivit de près, furent des obstacles que supporta bien impatiemment l'amoureux Louis. Il n'avait pas perdu tout espoir d'en venir à répudier sa femme, et tandis que celle-ci à la cour du roi son frère sollicitait le pardon de son mari rebelle, la duchesse de Bretagne entreleuait une correspondauce
assidue avrc lo prisonnier du cliâleau de Lusignan ou Lezignen.
Ce château fort; situe sur une montagne, était une des plus antiques merveilles de France; les gens du pays en attribuaient la fondation à Mélusine, ou Mélissènc, dont Jean d'Ârras écrivit Thistoire fabuleuse au quatorzième siècle. Son nom est célèbre dans les romans de féerie et de chevalerie, et les enfants mémos ronnuissenl cette magicienne, moitié femme et moitié serpent. Ce fut Hugues, deuxième du nom, dit le hien-Aimé, qui, vers Tan 1000, fit construire la forteresse de Lusignan, agrandie, réparée et changée déforme par ses descendants, jusqu'à ce que, pendant les guerres de religion, Louis de Bourbon, duc de Montpensier, rayant prise après un rude siège, obtint du roi la permission de la faire raser de fond en comble, pour éterniser sa mémoire, dit son éloge.
Louis d'Orléans, seul dans ce vaste manoir gotlii* que, dont Tenceinle formait sa prison, environné de tous les égards dus à son rang et à sa naissance, aurait oublié qu'il n'était pas libre s'il n'eût pas été scparé de sa chère Anne de Bretagne. Les lettres qu'il en recevait à de longs intervalles, les lettres qu'il lui adressait sans cesse, n'étaient que d'insuffisantes consolations à ses chagrins. Le temps pour lui s'envolait avec des ailes de plomb, et la journée présente lui semblait plus lente que la journée de la veille; il cherchait des distractions qu'il rejetait ensuite avec dégoût ; car depuis deux éternelles années il n'avait eu d'autre compagnie que celle de sa femme, lorsqu'elle revenait de la cour, désespérée de ne point avancer la délivrance de son époux, pour qui sa pré-
sence était un nouveau snpplice. Il allait volontiers à la chasse des daims, qui s'étaient multipliés h riiifini dans te parc, un des plus beaux de France, et souvent il rentrait au logis fort tard sans avoir brandi son épieu ; car dans ses promenades solitaires, il rêvait à ses amours, et c'était là son unique réjouissance. Tous les jours, il entendait une messe dans la chapelle obscure, avec ses vitraux peints d'images de saints et ses rosaces de toutes couleurs ; il lisait quelques ouvrages imprimés à Paris, la plupart concernant la théologie; il jouait an tarot et à la prime avec le chapelain son confesseur, écoutait les beaux contes des lavandières de la fontaine de Mélusine, et thésaurisait l'argent qu'il pouvait avoir. Il ne songeait nullement à s'enfuir, car madame Anne lui avait défendu d'en rien faire, de crainte qu'il ne se retirât en son duché de Bretagne. Elle n'était pas d'humeur à se remettre en guerre contre le roi de France.
La veille de Noël, le duc d'Orléans reçut une missive aux armes de Bretagne. Avant de briser le cachet, il la baisa en pleurant de joie ; elle contenait ce qui s'ensuit :
« Monsieur mon cher duc,
« Votre dernière m'a si fort jetée en trouble et « souci, que tout d'abord j'ai mis la plume à la main « pour répondre catégoriquement aux choses y in- « cluses. Je commence par ce qui m'est le plus plaia sant : j'entends cet honnête divorce qui ne vous « tient pas moins au cœur qu'à moi-même ; or, l'aveu (< qne vous me dites m*a tant fait de bien, que j'en
« ai songé deux nuits durant. Serait-il vrai que n*a- « vez jamais louché de chair madame voire épouse? « A vous croire, elle serait pucellc comme au ventre « de madame sa mère CharJotle de Savoie. Si ainsi « est, monseigneur, le pape vous baillera licence a de la répudier, prétextant que l'avez épousée par «contrainte, sans accomplir le conjugal devoir. De ft fait, elle a taille mal prise, peau brunelte et grands «pieds; mais elle est belle de visage, gracieuse de « sa personne, avec tetins rondelets, et ce que vous « n'avez onc vu ni touché. Par saint Tugal de Laval I «j'ai peine à ne pas crier au miracle; la chose eût- « elle été possible, madame Jeanne laide et dégoû- « tante comme on en voit tant? Sur ce, visitez le « fond de votre mémoire où soit caché quelque vieux « souvenir. En cas que, la conscience nette, puissiez « jurer sur les saints évangiles que ladite madame « Jeanne est demeurée vierge au lit d'hymen , ne « vous faites point faute d'en écrire secrètement en la « cour de Rome, requérant des commissaires pour « traiter de cela en Sorbonne et au parlement. Alors « l'affaire une fois entamée, je vous aide de mon pe- « lit pouvoir ; et si le bon Dieu, qui nous a en sa di- « gne garde, veut bien se ranger de notre parti, vous a êtes, pour Pâque prochain, hors de chartre privée, « et à Id Pentecôte, je vous offre en dot ma bonne a duché de Bretagne, et, ce qui vous duira mieux « encore, ma personne, par-devant l'Église. Pensez-y « a deux fois et n'agissez de léger, crainte que je « vous désavoue, si tant est qu'il importe à mon hon- « neur. Dès ce moment je vous tiens pour féal ser-» <c viteur, et vous supplie de ne pas avoir regret au
M pucclngc de madame Jeanne; on vous on rendra « rinlérêl avec un beau conjungo; quanl aux contt dilions du contraf, il sera temps d'y réfléchir une « heure avant, la meilleure pour vous est que je vous « aime tant et plus ; car, dit le poète, absence à Téa gard d'amour est pareille au vent, qui, pour éteina dre un petit feu, allume le grand. Eu attendant la « tant désirée accointance, je vous commande en « guise de pénitence dix Ave Maria h dépêcher à « jeun sitôt votre réveil. Il est bon de se garder la « protection de la divine Vierge : en cas que madame « votre femme soit de retour a Lusignan, persévérez a en votre continence, et vous en aurez le loyer ici « bas, sinon là haut.
tt La vôtre à toujours et à jamais.
« ANNE, duchesse de Bretagne. )>
Cette lettre causa une ivresse inexprimable à cet amant marié, qui n'espérait pas un si beau succès do son mensonge; femme qui oime bien est crédule, et madame Anne avait saisi avec empressement l'occasion de se faire croire à elle-même qu'elle était sans rivale. Le duc couvrait de baisers le papier qu'il relisait depuis une heure non moins avidement que si c'eût élé la première fois, lorsqu'il entendit la herse se lever après deux sons de cor; puis, des pas de chevaux sur le pont-lcvis retentissant, puis des voix et une rumeur inaccou tumée sous la voûte et dans la grande cour; on montait rapidement l'escalier de pierre, il mit la lettre sur son cœur; la loijrde porte s'ouvrit, et son épouse Jeanne était dans ses bras I
« Le diable m'em porte 1 croirait-on pas, madame.
h vous voir si répandue en caresses et accolades, que vous arrivez lout au moins de Terre-Sainte? Vraiment, vous êtes seulement absente depuis im petit mois, et j'ai idée que ce n'est que d'iiier. Pourquoi de retour si vile? à Amboise, où est la cour, n'est-il plus de bals, carrousels, jeux de paume et gais festins? •^ Comment? voilà deux interminables mois, monseigneur, que je suis en route, dolente de vous quitter! Le bon Dieu n'a pas voulu que mon voyage avançât de rien à votre élargissement.
— Ainsi votre frère Charles, votre sire et le mien, dont j'enrage! veut que je sois cloîtré jusqu'à ma mort en ce damné château ! Le diable m'emporte si j'ai goût au métier de moine I C'est à raison si je tiens rancune contre lui et les siens!
— Monseigneur, fiez-vous en Dieu et en madame votre épouse qui vous tirera dehors tôt ou tard ; il m'est avis que ce moment est proche plus qu'on ne croit*. Le roi, que j'ai obsédé à ce sujet, m'a dit que si vous vouliez promettre d'être sage à l'avenir, vous seriez son compagnon à la guerre d'Italie qu'il a en tête; car il est chevalcureux ce jeune sire, et il imitera quelque jour les faits et gestes d'Alexandre, d'Achille, de César et autres grands capitaines.
— Le diable m'emporte ! vous ne m'apprendrez rien là-dessus, et s'il n'était que frapper d'estoc et de taille, batailler, escarmoucher, conquéter pour rendre heureux le petit peuple, monsieur votre frère serait le phénix et le parangon des rois. Mais il ne sait, l'enfant! ce que c'est que régir un royaume^ témoin les belles choses que lui soufilc sa sœur ma-» dame de Beaujen...
— Il est ccriaîn qu'à volrc é«»ar(l ollo a mal agi, et je lui en fis maint reproche. Mais voire jçràcc impâlrée, la conciliation entre vous deux ne demeurera en arrière...
— C'est toi, Loïse, dit le duc sans l'écouter; viens çà, ma fille, que je te baise un petit! Le diable m'emporte ! l'air de cour t'a bien profité; je le revois plus venusle que naguère. »
Il s'adressait à une charmante personne qui restait debout derrière la duchesse : à l'appel de son parrain, elle s'approcha modestement et tendit sa joue au baiser. C'était une fille naturelle de Jean l'Archevêque de Parlhenay; Louis d'Orléans, qui l'avait tenue sur les fonts de baptême, la fit élever sous ses yeux dans sa maison ; madame Jeanne s'attacha tellement à cette demoiselle, remplie de grâces, de talents et d'esprit, qu'elle ne pouvait la quitter un inslant. Elle la regardait comme sa seule amie et la rendait confidente de ses peines conjugales. Sa confiai.CJ lui coûta cher.
Les costumes de dame à cette époque ont une grande ressemblance avec ceux du temps de Charles VIL Le règne de Louis XI avait mis l'économie à la mode, et l'avarice de ce roi imposa des bornes au luxe de ses sujets, comme si son épargne en eut souffert. Charles VIII, qui aimait la gloire et l'éclat, donna lui-même l'exemple de l'élégance, et les lois somptuaires cessèrent d'être en vigueur. La vanité et la coquetterie remontèrent jusqu^à la cour brillante d'Agnès Sorel, pour y retrouver des modèles de recherche et de bon goût. La duchesse d'Orléans poilait une robe longue de velours bleu, serrée à la
iE JOLR DES INNOCENT?. ItS
taille, avec des handes de moire croisées sur la poi* trille et s^arrondissnnt au-dessous des hanches; son manteau écarlaïc sans collet traînait à terre d^une demi-aune; sa coiffure était une sorle de bourlel, en cœur, passeuienté d'or, borde de grosses perles, et garni d^un voile louibaut sur le cou nu et sans collier; on couiniençait alors à rapprocher les chaussures de la forme du pied. L'accoutrement de mademoiselle Louise ne diflcrait de celui-ci que par une grande simplicité plus convenable h son âge et à sa naissance. Le duc d'Orléans était vêtu avec une parcimonie qui le suivit jusque sur le trône. Sa tunique, flottant sur les talons, large de manches et ouverte sur le devant, ressemblait aux robes de chambre d'aujourd'hui ; elle était de serge brune et retenue autour des reins par une courroie semée de clous d'argent; l'ouverture de cette tunique laissait apercevoir le haut d'un justaucorps de drap, agrafé ; ses cheveux demi-longs et bouclés s'échappaient de sa toque de velours noir surmontée d'une aigrette de même étoffe.
« Loïse, dit le duc à la jeune fille, dont il tenait la main dans les siennes, as-tu pas encore fait choix d'un chevalier qui porte tes chiffres, écharpe et ccu • leurs? Les tournois, si je suis bien instruit, ne se font guère attendre à Amboise, et monseigneur mon beau-frère est merveilleusement épris de tous exercices de corps ; il rompt des lances à tout venant, et chevalerie s'en va régner avec lui. C'est le cas d'élire un brave homme d'armes, défenseur de ta beauté, et gardien de ta vertu.
— Monseigneur, reprit Louise en rougissant et baissant les yeux, je ne me soucie aucunement de c*
116 SOlRtES DE WALTER SCOTT,
bruit de fer, de ces grands coups, toutes images de guerro et de mort; j'ai déclaré devant Sa Majesté que nul n'aura ma foi, sinon quelque beau et honnête gentilhomme ne portant épce que par ornement, et mieux appris aux disciplines amoureuses qu'à celles du dieu Mars.
— Le diable m'emporte! sais-lu point que ledit Mars plaisait singulièrement à madame Vénus, qui n'aima pas moins le grand chasseur Adonis...
-<— Monsieur le duc, dit en l'interrompant madame Jeanne, blessée de l'indifférence que son mari lui témoignait; permettez que je fasse trêve à ce grave entretien pour vous présenter messire Octavian de Sainl-Gclais, de la très-noble famille de Lezignen. Venez-ci, messire, ajouta-t-elle en se tournant vers ce dernier, que le duc n'avait pas encore remarqué, venez, que monsieur mon époux vous accolle, soyez bien venu au palais de vos ancêtres I »
Octavian était un jeune homme si beau et si bien fait que pas une dame de la cour ne s'empêchait de l'aimer; et lui n'aimait que les premières en beauté et en condition. Fils unique de Pierre, sieur de Montlieu, et de Philiberte de Fontenay,il était mieux partagé en naissance qu'en fortune; et quoiqu'il eût dans ses armoiries l'image de Mélusine dont il descendait, il avait pris la carrière ecclésiastique avec l'espoir de devenir un jour évêque et pape. Cependant, tout prêtre qu'il fût, la cour lui tenait lieu de cloître, et il ne voulait remplacer son riche habit de gentilhomme que par la chasuble et la mitre, son épée que par la crosse épiscopale. Il écrivait en vers avec une incrovahie facilité ; outre une multitude de
ballades, rondeaux et chansons qu^il éparpillait dans ses galanteries, il avait déjà traduit et rimé 1 Enéide de Virgile, TOdyssée d'Homère, les Épîtres et TArt d'aimer d'Ovide. La poésie est un auxiliaire de Tamour ; Octavian aurait pu s'en passer. Il fut étonné de voir que madame Jeanne, plus belle encore que de plus jeunes, ne lui accordât point un regard d'aticnlion, et il n'épargna rien pour triompher de ce cœur froid et sévère en apparence. Bientôt il inspira un sentiment qu'il ressentait lui-même, et la duchesse d'Orléans, ne se cachant plus sa faiblesse, se décida à retourner à Lusignan. Octavian, qui possédait quelques terres auprès du bourg de Saint-Gelais^ ancien patrimoine des seigneurs de Lezignen, feignit un voyage indispensable et demanda à madame Jeanne la permission de l'accompagner; celle-ci aurait eu nuiu^ vaise grâce à refuser, et même elle lui offrit, non sans rougir, de voyager avec elle dans son coche, sorte de lourde et grossière voiture, traînée par deux ou quatre mulets, dont sq servaient encore les rois et les princes au seizième siècle. La route leur parut si agréable qu'ils fussent volontiers repartis en arrivant. La duchesse s'abandonnait aux charmes d'une conversation souvent fendre, toujours intéressante^ à laquelle se mêlait mademoiselle Louise de Parthenay. Madame Jeanne n'était pas la seule qui aimât Octavian.
Le duc d'Orléans se leva de son siège, alla avec bonhomie au-devant du poêle, qu'il avait déjà vu à la cour, et l'embrassa en lui disant : « Dieu vous gard', messirel »
« Monseigneur, reprit gracieusement Saint-Gelais, si le Seigneur Dieu, de qui je suis ministre indigne,
veut bien avoir égard à mes prières, avant le prciniei' mai du nouvel an, vous ir''aurcz d'aulre prison que le beau royaume de France. J'en adjure messieurs mes bons aïeux , »joula-t-il en éleudanl la ninin vers les portraits en pied dont la salle était ornée; et tout marris qu'ils seront de perdre votre compagnie, ils s'indignent de voir captif un si noble et valeureux prince !
— Mon digne seigneur, dit madame Jeanne, j'ai promesse royale que serez transféré en ma ducbé de Berry, et aurez pour prison d'état la grosse tour de mon château de Bourges.
— Le diable m'emporte I s'écria Louis, j'ai joie dans l'âme delà visite d'un tant illustre poétiseur, qui rime comme un autre parle ^ Monsieur Oclavian, vous réciterez le soir autour du foyer VArt d*aimer, qui n'est encore imprimé, si l'on m'a dit vrai. De
1 Henri Elienne, dans son curieux Traité priparati/ à V Apologie tVHérodole^ cite un fait qui donne une idée de celte promptitude à rimer d'Qclavian de Saint-Gclais , « ovesqiie d'Anguiilesnic , dil-il, cl toutefoia traducteur des livres d'Ovide, de Arte amnnd'm
« Il avoit Taicl gageure qu'en quelque temps et lieu qu'un parleroit à luy en rynie, il Teroit la respon^e pareillement en ryme sur-le-chan-p. Suyvant laquelle gageure on luy vint proposer ces trois \ers p<^ndaul qu'il estoit bien empeschc à desbridcr la messe :
L'autre jour venant de l'escliole Je Irovay la darac Nicole, Laquelle e^toit de verd vesinc.
Luy (sans aucunement rompre sa dévotion mcssiliqiic ou mcbsiqualu, ou me^siliquantc], lit celte respunse pronipicmuul :
Osicz-mui du col cesle eslolc, El si bienlost je ne l'accole, J'aurai la gageure perdue. »
nouveau j'ai lu lesl)elles épîlres, selon Ovide, qu'avez mises eu lumière.
— Durant la route, ajouta vivement Louise de Parflienay, monsieur de Saint-Gelais composa de gentils vers, qu'on no saurait compter, et Famour valait pour lui texte d'évangile.
— Eu vérité, dit la duchesse en soupirant, c'est une si douce, chose qu'amour! qui se lasserait d'en bien dire?
— Diable I madame, répondit le duc, est-ce la cour d'où vous venez ou bien ma société, qui vous met en si belle humeur? Jamais avant ce jour, ce mot amour n'était issu de votre bouche, à moins qu'il n'allai tout droit devers le Dieu des chrétiens. »
Les fclcs de Noél, qui devaient durer quatre jours, pennirenl aux amants d'être toujours ensemble, les heures étant consacrées à la promenade et aux offices. La messe de minuit, qu'ilsentendirent dans la chapelle a peine éclairée, leur ménagea de doux instants d'entretien, où leurs âmes s'épanchèrent au profit de leur tendresse mutuelle; les chants des prêtres, les sons de l'orgue couvraient leurs voix et peut-être leurs baisers ; madame Jeanne avait oublié sa dévotion ordinaire, et non loin d'elle son mari, missel en main, chaulait plus haut que les chantres au luirin. La messe de l'aurore ne fut pas moins favorable à Oclavian, dont l'amour augmentait à proportion de ses succès. Louise de Parthenay épiait leurs regards, leurs discours^ avec un intérêt mélancolique, et cherchait la soli-> tnde ; ses yeux étaient rouges comme à force d'avoir pleuré.
Le lendemain de Noël, la messe dite, la duchesse
120 SOIRÉES DE WALThR SCOTT.
et Octavian allèrent visiter la célèbre fontaine de Mëliisine, où Tancienne légende raconte que celte princesse apparut maintes fois sous la forme d^une belle femme, dont le corps se terminait en monstre marin. Les cuves de Sassenage en Dauphiné ont donné lieu à une fable semblable. Ils aperçurent au bord de la fontaine une femme assise qu^ils furent tentés de prendre pour Mélusine elle-même ; mais en avançant, ils reconnurent Louise de Parlhenay, qui à leur approche se leva pour s'éloigner.
« Loïse, dit la duchesse, pourquoi n'élais-tu ce matin à la messe? Je t'y ai cherchée de Toeil...
— Madame, reprit tristement Louise, s'il est vrai, je vous eu sais un gré intini, d'autant que vous étiez sans doute empêchée ailleurs. Je gage sur mon ànie que monsieur Octavian ne s'inquiétait pour lors ni de moi, ni du reste.
— Mademoiselle, répondit gentiment celui-ci, en l'église comme partout, je songe aux dames, et m'en trouve bien*
— Ma mie, dit madame Jeanne, changeant adroitement de conversation, que venez-vous quérir en cet endroit désert? Avez-vous d'aventure rencontré la dame du lieu, Mélusine baignant ses écailles de dragon dans la claire source, comme la voient les bonnes vieilles de Lusignan?
— Ne riez aucunement, madame, dit Octavian, en riant lui-même; ma nourrice, de son vivant, habi* tante de céans, m'a juré avoir vu par deux fois celle qui fut aïeule de mon père; la première à l'ungélus de midi, en robe de veuve, belle et reluisante comme soleil ; la seconde, un samedi après vêpres^ nageant
tB JOUR DES INiNOCENtS. lil
dans Tonde sous Fapparence cTun grand basilic vert, ayant chef fénainin; chose horrible à voir! Elle criait si haut et si aigre que les oiselets se mussaient parmi la feuillée; et préfend- on que ses clameurs sont des avertissements : de fait feu mon père s^en alla mort à quelques jours de là.
^^Messire, interrompit vivement Louise, ne traiter ceci de fable; la nuit dernière, les cris de la fée ont recommencé sur les créneaux, du côté où est votre chambre, et Dieu sait ce qu'ils présagent!
•— Folle ! répondit la duchesse, le roman ancien de maître Jean d'Arras t^a jeté ces visions en télé; tâche qu* elles en sortent le moins tard qu'il se peut. Mieux te siérait de dire que Firnage en pierre de Geofroy, la grand'-^ent, qui est sur le portail de la grande tour, est descendue à bas de cheval. Dieu fasse que le jour des Saints-Innocents te rende sage et saine d'esprit.
*— Â propos, dit gaiement Louise, qui sembla frappée d'une idée- soudaine, quelle sera innocentée, selon l'accoutumance? Quant à moi, après-demain au matin je n'en dormirai ni plus ni moins paisiblement; nargue des innocenteurs à Lusignau!
— Demain, veille des Innocents, observa Octavian, il sera fêté au couvent de Saint-Maxant, la plus étrange et ridicule fête qui soit en la chrétienté après celtes des Calendes, des Fous et des Ânes, qui mènent tant de bruit, de Paris à Rome. Cette réjouissance cléricale outrepasse une montre de la Basoche, des Enfants-sans-Sonci ou de l'empire d'Orléans. Les Bacchanales des païens ne sont que riens auprès.
*- Certes, — dit madame Jeanne, — nous ferons
f!i SOIRÉES DB WALTER SCOTT.
le pèlerinage de compagnie et partagerons les indulgences. La traile de plus d'une lieue s^abrégera en jolis devis, ce à quoi vous êtes naturellement euclin, et nous reviendrons par la forêt. »
Ils rentrèrent tous trois au château, et au dire des archers qui étaient de garde, la nuit fut troublée par des cris inarticulés et surhumains. Madame Jeanne, qui ne dormait pas, les entendit, et pour beaucoup elle eût souhaité ne pas coucher seule. Cependant, les traits fatigués par une insomnie agitée, elle s'Iiabilla de bonne heure et sortit avec Octavian dans la campagne, où Louise de Parthenay les rejoignit à leur grand déplaisir. Ce témoin, qui semblait les épier, arrêtait souvent les paroles dans leurs bouches, défendait a leurs regards de s''attcndrir, à leurs mains de se presser... Ils arrivèrent à SaintMaxat.t, espé> rant, à la faveur du tumulte et de la foule, se soustraire à une si tyrannique contrainte.
Toutes les cloches du couvent ébranlées à la fois proclamaient à la ronde le premier jour de la fêle des Innocents; c'était liesse et soûlas parmi les chapelains, clercs et sonneurs. Quant aux chanoines, sans daigner prendre part aux saturnales du clergé subalterne, ils jouaient aux quilles dans le jardin ou buvetaient dans les réfectoires. Mais Téglisc était livrée à des profanations qui, suivant un contemporain, n'étaient pas moins saintes que la fête de la Vierge immaculée. Le bas peuple, ami du bruit et du scandale, ne perdait pas cette occasion de se ruer eu débauches de toute espèce. Les statues de saints, les reliquaires, les autels étaient couverts de vieux draps, de nattes déchirées et de tapis en lambeaux; une
LE JOtR DES INXOCEXTS. (23
muUitU'Je de clercs et de séculiers déguisés en fem- , mes, en animaux, en diables, se roulnit sur les dali les des tombes, disputant de blaspbèmcs, d'injures et I . (le folies. Les uns encensaient de la cendre on de la farine, qui retombait en pluie blanclie ou grise sur les assistants; les autres, vêtus d^omemenls sacerdotaux tournés à Fenvers ou souilles de fange, paro- ' (liaient les sacrés mystères, hurlant des chansons à boire et dansant autour du tabernacle; ceux-ci débitaient des sermons burlesques et impies ; ceux-là so mettaient tout nus avec des cris et des contorsions effroyables. Les principaux acteurs de ces ignobles farces étaient les frères laïcs, les frères coupe -choux, les fr>res quêteurs, les marmitons et les jardiniers du moûtier des cordcliers.
La duchesse ne lit qu^entrevoir de loin ce que Ton appelait la fête des Innocents; Octavian, qui s''était seryi de ce prétexte pour avoir un téte-à-lêle avec sa maîtresse, ne la laissa pas longtemps en présence de cette scène hideuse ; et toujours suivis de Timportunc Louise, ils s'enfoucèreut dans la forêt dépouillée par riiivcr; ce jour-là le ciel était bleu. Tair tiède et le soleil radieux comme à la naissance du printemps.
(( Madame, — dit Octavian en s' ad ressaut toujours à la duchesse, après avoir déjà parlé de mille objets, — c'est demain un jour ardemment attendu des amoureux ; les Saints-Innocents, à la cour comme à la ville, ont été faits patrons de bonnes et galantes aventures...
— Qu'est-ce? — demanda madame Jeanne, jouant r ignorante pour donnera Saint-Gelais occasion d'entrer en matière. J'ai ouï de merveilleuses choses lou-
Itl SOIRÉES DE WALTËR SCOÏT.
chant ce vieil usage, et ii*en suis pas mieux instruite pour cela.
— Madame, — interrompit Louise sans qu'on l'interrogeât, —je vous dirai, s'il vous plaîl, ce que j*cn sais. Le jour des Innocents, qui a nom aussi la Saint-Valentin, est sacré aux galants et à leurs amies. Voici ce que m'en a conté ma bonne marraine madame de Laval. 11 s'agit avant tout pour l'amoureux d'entrer le matin au lieu où couche sa dame, d'ordinaire dormant ou faisant le semblant ; malheur ou bonheur à celle-là par nonchaloir au lit retenue ! c'est grand hasard qu'elle ne soit innocentée !...
— Assez, je vous prie, Loïse, — dit sévèrement la duchesse; —j'en veux à ma cousine, madame de Laval, de vous avoir donné ces beaux conseils ; ceci n'appartient à un enfant tel que vous êtes; sur ce, silence.
— Un enfant! — murmura Louise, — de vrai je suis plus loin de vingt-huit années que de seize!
— Ma chère dame , — dit Octavian à madame Jeanne, tandis que Louise de Parlhenay marchait lentement derrière eux, — c'est à moi, si vous m'en donnez droit et licence, de vous montrer les us et coutumes des Innocents.
— Bien volontiers, -^ répondit-elle d'une voix timide;— je me contente d'un si habile maître et vous laisse dire et faire à votre bon plaisir. Mais d'abord que je sache où en venir.
— 0 ma noble dame ! comment à votre cœur par l'oreille faire arriver ce que je souhaite plus que le paradis? Ces divins mystères veulent être exprimés en langue des dieux; c'est poésie!
Saints Innocents, de ma part vous avuz A ^and planté, messes, cierj^es et grâces. Si le corps nn de celle que savei Demain an lit est i moi sans disgracet ! Ce tant ehier bien de longtemps me devez ! Que par les draps cachée, elle remue Criant de pear, en moins de rien je mue Sa peur en joie, en ris ses cris décents. Et vous la fais, de colérée, émue!...
Sera-ce pas gentil jeu d'Innocents?
— Octavian, mon ami, qu'oses-tu réclamer en rimes si promptement Irouvées?
— Le don d^ amoureuse merci, dont Tidée lan^ seulement m^encourage depuis six vingts jours! Un si parfait amour de ma part demande un inestimable lojer, sans quoi je suis mort et enferré demain. Il m'est venu en pensée que Feau de la fontaine Mélusine serait remède à ce que je souffre d^attendre...
— Pour Dieu! consens à te laire ou baisse le ton; cette pucelle s'applique à écouler, et je ne voudrais pas pour dix ans de ma vie qu'elle ouit la moitié de ce que disons sans honte aucune. »
Ils tournèrent la tête et n'aperçurent pas Louise de Parlhenay, qu'ils appelèrent sans obtenir d'autre réponse que celle des échos; ils pensèrent qu'elle était retournée à Lusignan, et puis ils n'y pensèrent plus. Leur amour gagna d'autant à ce départ, dont ils ne soupçonnaient pas la cause, leurs pas s'égaraient dans les brisées, et leurs mains faisaient de même; cependant ils n'avancèrent pas le jour des Innocents; quoique tous deux en eussent grande envie ; et le soir était proche quand ils revinrent au château, désirant déjà être au lendemain,
Louise, en pflel, par une résolu lion de dépil et tramour, était revenue à la bâte; elle trouva le duc d'Orléans, dans la galerie, occupé à relire la dernière lettre d'Anne de Bretagne.
« Monseigneur, — lui dit-elle, — c'est pilic qu'un si digne prince soit Irouipc à sa barln;!
— Qui parle ainsi? — reprit le duc, que ces paroles tirèrent de sa rêverie amoureuse? — Le diable m'emporte! Â trompeur, trompeur et demi. Mais dis, ma fiUe, que sais-tu de récent?
— Rien, mon très-bonoré parrain, sinon que demain est jour des Innocents !
— En vérité! il ne me cbaiît à moi! j'ouïrai en leur honneur une messe basse et les supplierai de me rendre libre plutôt aujourd'hui que demain; le diable m'emporte si je m'inquiète du reste !
— Oui, mais veillez qu'on n'aille au malin innocenter madame votre chère femme...
— Le diable m'emporte ! — s'écria Louis d'Orléans en changeant de visage ; et la lettre qu'il tenait lui échappa des mains.
— Je tiens pour assuré qu'au point du jour madame Jeanne ouvrira à quelqu'un l'buis de sa chambre , et ce qui s'ensuivra vous regarde trop plus que moi.
— Madame Jeanne, — répétait le duc avec une surprise qui se métamorphosait en satisfaction; — le diable m^emporte ! j'aurais donné un doigt de la dextre pour qu'il en fût ainsi ! je ne perdrai pas si belle occasion; l'affaire fera grand bruit, et le bref papal viendra tôt après... Enseigne-moi, au surplus, quel doit être monsieur l'innocenteur?
LE JOUR DES fXXOCENTS. 1Î7
— Qiii sprailcft aiilre que M. Ocinvinn de Sninl- Gelais/ plus amoureux eucore que poëJe?
— Le diable m'emporte ! j'en avais quelque doute, et vraiment le muguet vaut qu'on s'en fasse aimer. Certainement tout prisonnier que je suis, facile me serait de mettre mon honneur à l'abri vu que le remède existe avant le mal. Toutefois je me garderai bien fort d'empêcher leur jeu, et les innocents iront leur petit trac, poui*vu qi/ils soient pris en flagrant délit; témoins ne me manqueront au besoin.
— Quoi! monseigneur, vous n'allez pas vous jeter à rencontre de leur amours, renvoyer pour eux le jour des Innocents aux calendes grecques, et rendre leur maie intention toute camuse?
— Le diable m'emporte si j'en veux rien faire î demain sera le jour le plus réjouissant de ma vie; tu ne pouvais m'annoncer meilleure nouvelle, et si je n'ai de quoi te guerdonner richement, à l'heure qu'il est, tu ne perdras pour attendre.
— Vraiment! si j'eusse pensé c^ l'avance que ma trahison tournerait de celle sorte, j'aurais avisé d'autres empêchements. Mais est-il temps encore de gâter le bon plaisir qu'ils se promettent?...
— Je m'émerveille de te voir si bien experte en ces matières; Loïse, à t' entendre, quels châliments méritent l'un et l'autre?
— En cette affaire je serais mauvais juge : que sais je? une bonne arme de fer affilé a toujours raison en la main d'un homme courroucé... Mais non, ce serait dommage; ordonnez que messire Octavian soit chassé de la forteresse et dénoncez-le au roi votre parent.
— Suis-je onrore le duc d^Orléans pour donner ordre qu'on veuille suivre? Va, Loïso, je m'empare d'une vengeance de laquelle on parlera jusqu'à Rome et au delà; tu verras, le diable m'emporte! de braves épousailles; pleurs d'une part, ris de Taulre. Mais sur l'âme de ton père l'Archevêque ! aie bouche close et œil ouvert ; ne révèle à quiconque le mystère des Innocents, et à demain je te promets la comédie, n
La duchesse d'Orléans, pour éviter de fixer des soupçons qui commençaient à plauer sur sa conduite, se sépara d*Octavian aussitôt qu'elle eut passé la poterne du chà4eau. Elle se rendait auprès du duc son mari, qu'elle n'avait pas vu depuis la veille, lorsqu'en traversant la galerie elle trouva un papier dont le cachet se brisa sous ses pieds : c'était la lettre d'Anne de Bretagne. Elle l'ouvrit, et les premiers mots qu'elle lut l'accablèrent à la fois de douleur, d'indignation et de remords. Elle alla s'enfermer dans son oratoire pour achever cette fatale lecture, qui tomba comme un poids sur son cœur. Ce n'était pas qu'elle aimât le duc d'Orléans, mais elle lui était attachée par devoir, et ses reproches intérieurs s'adressèrent d'abord à son amour coupable. Enfin, elle s'arma de fermeté, et traça ces lignes qu'elle mouilla souvent de ses larmes.
(( Madame,
a Je prie Dieu, soir et matin, qu'il pardonne aux a pêcheurs ; et partant je m'efforce à pardonner aux a injures qu'on m'a faites. Ainsi, sans vouloir de mal a à qui m'en veut, j'ai lu, non sans ébahissem^Pt,
LE JOUR DES LNNOC&NXS. 129
« riioDuèle lettre où il est traité de mon divorce fu- « lur. Or, madame, dites-m^en votre opinion , com- « meut dans la chrétienté nommerait-on tel com- « nicrce épistoiaire dont j'ai honte pour votre sceau a et blason? Quant à moi, je tiens à péché mortel « rembùche qu'on dresse pour m'enlcver mon mari, a qui est mien de foi et de corps, j'en jure tous les « saints qui sont en paradis! oui, c'est traîtreusement « qu'il a menti, attestant qu'il ne m'approcha onc de- « puis quatorze ans que feu le roi mon père nous « fiança. Je ne sais qui est le plus criminel de qui « profère ces mensonges ou de qui les croit contre « toute apparence de vrai. Sur ce, j'ajouterai que la « nuit dernière, monseigneur le duc d'Orléans a fait « sa tâche de mari, et du passé je vous épargnerai le a récit. Néanmoins , il m'est avis que le Dieu misé- « ricordieux par la me garde d'être fourvoyée hors du a sentier de chasteté et devoir! Donc, quelque chose « qui arrive, je me fais loi de tciut pàtir, et mon- « sieur le duc que je révère me répudierait maina tenant, que je dirais : sa volonté soiti car je « sens que religion procure a l'àme des joies qui pas- « sent d'autant celles des choses terrestres, et vers « elles désormais tendra mon unique espoir. Ne c vous faites aucunement faute de désallier l'époux « d'avec l'épouse ; il n'en sera que ce que voudra la « Providence superncllc !
Madame Jeanne ,
« Ducliessc de Berry cl encore d'Orléans. »
Un page d'une fidélité éprouvée fut chargé de porter ce message à madame la duchesse de Bretagne eu sa ville de Nantes , et madame Jeanne entendit I- 9
iSO SOIA^ES DK ^ALÏEH SCOtT.
avec une satisfaction mêlée dMnquiétude le galop dVu cheval le long des fossés. Elle n*aperçut pas que la nuit était venue, et le silence, interrompu au dehors par des cris d'oiseaux , des qui vive ? et les pas mesurés des sentinelles, Tétait aussi au dedans par des plaintes et des sanglots; la porte s'ouvrit doucement, et Louise de Parthenay , une lampe à la main , entrant dans Foratoire, resta stupéfaite à la vue de sa maîtresse agenouillée sur son prie-Dieu. Elle lui était attachée au fond du cœur malgré la rivalité qui les divisait , et dans Finstant elle ne songea plus qu'à Tétat d'affliction où se trouvait madame Jeanne.
a Qu'y a-t-il? demanda-t-elle impétueusement; madame, pourquoi cet air désespéré? quel malencontre TOUS cause cette profonde peine? soit-il possible que j'y remédie?
'— Las, répondit la duchesse sortant de son abattement, Loîse, vois-tu la plus infortunée et coupable dame qui soit en ce bas monde ; le seul baume à mes maux serait un cercueil de plomb, et auparavant me faudrait-il un confesseur libéral d'absolutions.
— Bon Dieu ! ma chère dame, dit Louise, s'imaginant que l'amour seul causait ce désespoir, le bou Dieu qui pardonna au bon larron ne refuse d'indulgence qu'autant qu'on ne les demande. Il baille pour pénitence du péché de n'y plus retourner; faîtes ce marche. Elle a tant copieusement pleure, ponsa-t-elle a part soi, souriant à un miroir appendu au-dessous du crucifix, qu'elle semble quasi vieille et laide à ce soir.
•^ Loïbe, ù quoi iniagines-tu que monsieur d'Orléans emploie sa captivité , ce pendant que je u'ai
LE JOUR DBS INXOCXNTS. 181
soQci que de le ro\r déseinp ri sonné, comme doit (onie femme à Tégard de son mari ?
— Sans doute que monseigneur passe son temps en dévotions et tous recommande en ses prières. Je sais qu'il n'est pas en France de plus rude débrideur de messes ; il a vertu de prêtre.
— Voire même qaand il entrelient alliance et rapports avec madame de Bretagne!...
— Je le verrais que je ne le pourrais croire! Monsieur le duc est trop grand observateur de la fidélité conjugale, ainsi qu'un bon cb rétien ; madame Anne pareillement aurait peur d'un aussi grospcclié, lors même que serait faux le bruit que Ton fait de sa piété; adultère, comme on sait, n'est pas petite affaire en justice humaine et divine. »
Ces paroles, prononcées avec une intention bien marquée, produisirent l'effet que Louise en attendait. La duchesse recommença ses lamentations en se frappant la poitrine.
« La coulpc en est à moi, et le bon Dieu a voulu en cela me punir de ma mauvaise pensée; mais j'a- . perçois l'abime à temps pour m'en éloigner. Loïse , va-t'en prévenir monsieur Octavian... Non, demeure, un billet de ma part lui portera consolation, et qu'il s^en aille oiî il a affaire, pas plus tard que demain. Ce soir s'il était d'humeur à partir pour amour de moi ! mais Angélus est sonné voila longtemps... Plutôt, de peur des soupçons, restons chacune à notre place. En mon oratoire, la nuit durant, je chasserai le démon pur veilles et oraisons, suivant précepte évaugélique. Loïse, tâche à m'aider de tes prières; je te le rendrai quelque jour. »
Louise de Parthenay n'eut garde de répondre par un refus , mais elle commença d^ouvrir un bréviaire imprimé eu gothique, qui se trouva sous sa niaiu, et elle avait l'air d'y lire fort attentivement , lorsque la duchesse l'avertit qu'il était tourne à l'envers. Malgré cette distraction, elles durent gagner bien des indulgences pendant celte veillée qui leur parut éternelle à toutes deux. Le jour n'était pas loin. Le coq chanta.
« Loïse, dit madame Jeanne, le chant du coq met eu fuite démons et mauvais niiges; la nuit s'achèvera sans encombre ; à cette heure je n'ai plus que faire de ton assistance : donc retire-toi en la chambre et dors en paix.
— 0 que non ! ma chère dame , je ne vous quillerai avant le grand jour; aussi bien dans l'obscurité, j'aurais peine à retrouver le Heu où je couche, cl craindrais de rencontrer par le degré quelque archer ivre.
— J'admire ta prudence, d'autant qu'il est écrit : qui quiert le danger y mourra. Mais que ne vas-tu de ce pas dormir eirma couclic une heure ou deux? sommeil est bon à ton âge.
— Cette permission m'agrée d'autant que du dormir j'ai grand besoin. Je ne tarde guère; car déjà mes yeux sont clos à moitié. Dieu vous gard' I ma bonne dame.
— Or çà, devant que d'entrer au lit, vois à ce que l'entrée soit fermée, serrures et verroux. J'agirai de même, et toi partie de là, par précaution, je n'ouvre à qui que ce soit, non plus à mon époux. Bonsoir. »
Cependant un homme vêtu d'une chape de prêtre une épéc sans fourreau à la main, montait ù petit
LE J01:R DKS innocents. <55
-hpuil le degré conduisant à rappnrlcinrnt de madame d'Orléans ; il avait Toreille an\ agnels et regardait le long des murs , s'il n'y voyait pas d'antre ombre que la sienne. Il arriva à la porte qu'il cherchait , écoula encore en retenant son haleine , poussa cette porte qui céda sans effort, et la referma lorsqu'il fut entré. Un rayon incertain du jour prêt à poindre lui montra un lit où était couchée une femme , ne dormant pas, comme l'attestait le bruit d'une respiration précipitée.
a Belle dame, dit-il, c'est aujourd'hui jour des Innocents, et vous êtes prise sans appel. Jeanne, ma mie, j'ai acquis de beaux droits ! »
Un soupir fut la réponse qu'il oblint, et bientôt un cri étouffé annonça que les Saints-Innocents n*y perdraient rien*
« Mon âme, dit amoureusement Saint-Gelais, que de gens cherchent sans trouver, et je trouve cela que je n'espérais, vu la bonne opinion que j'avais du mari. Cent fois merci de la préférencct One les Innocents ne rapportèrent tant d'heur ! Honle à qui le pouvait prendre quatorze années en ça ! »
Il faisait jour , une porte masquée dans la tenture s'ouvrit tout à coup , et le duc d'Orléans parut dans la chambre où reposaient les deux amants; deux prêtres et plusieurs hommes d'armes entrèrent avec lui.
« Le diable m'emporte! dit-il, messieurs, voyez ce qui en est. Je vous interpelle, vous tous ici présents, comme témoins de Tadultcre et vous somme de faire serment en temps et lieu de la vérité du fait. N'ayez peur, raessire Oclnvian, je vous dois un grand merci ^
IS4 SOnUËBS DE WALTEH gCOTT.
pour votre peine, et ma gratitude ne s^en tiendra là*
Vous aurez un évèché , sur ma parole I »
Octavian de Saini-Gelais s'était jelé hors du Ut, et abaissant la couverture sur la tête de sa tremblante maîtresse, il menaça de son épée le premier qui oserait faire un pas.
a Je te jure, continuait le duc en riant, que je n'ai sujet que de le rendre amples actions de grâces, ainsi rengaine ta lame et sors d'ici, que Ton dresse procèS'Verbal. Il serait bon que tu signasses...
-— Monseigneur, reprit noblement Oclavian, faites d^abord retirer ces gens au nom de votre honneur, ensuite j'en passerai par où vous voudrez. Je sais mon devoir et suis gentilhomme.
— Le diable t'emporte avec ton éloquence I croistu que j'agis sans réflexion , ou que j^ignore quelle belle se musse parmi les draps? C'est assez faire le chevalier , vide de céans, à moins que la farce ne te plaise.
— Non, monseigneur, reprit Octavian avec énergie, loin de moi semblable lâcheté, j'en jure les plaies de Jésus-Christ ! on ne m'ôtera (Tici que mort , et peut-être quelqu'un rendra l'âme avant moi. Au contraire ordonnez que chacun s'en aille et nous nous entendrons mieux. »
Louis d'Orléans vit bien qu'Octavian ne céderait qu'à la force , et pour éviter une scène sanglante , il pria ceui qui l'accompagnaient de sortir dans la galerie voisine, et d'être prêts au premier signal.
t Maintenant, dit Octavian, quand il se vit seul avec le duc, arraisonnons en bonne intelligence. Je vous fis outrage, monseigneur, et suis de naissance
LE JOUR DES INNOCKNTS. i35
à le réparer, s'i] vous plaît de m^octroyer le eombat. Je m'en vais quérir quelque lionne Lime, et là nous verrons à qui demeurera Tavantage.
— Els-tu dénué de raison, Sainl-Gelais, de penser que j'expose ma vie et la tienne pour une franche catin...?
-^ Par Blélusine! monseigneur, déportei-vous d'injurier par-devant moi celle qui encourt le blAme à mon sujet. Pensez qu'ici, sous ma garde, elle n'est plus votre femme; possible qu'elle ue le soit point de chair. Â quel point vous arréteac-^vous ?
— Au divorce. C'est médiocre châtiment, et pour ma part je m'en contente. Le roi Louis XI m'imposa contre mon gré ce mariage stérile et maudit; j'ai regret seulement que ce jour n'ait été quatorze ans plus tôt, je ne songerais présentement à épouser madame Anne de Bretagne.
— Ne dites pas ces choses, je vous prie...
—- Au fait, c'est temps perdu. Donc, de bonne grâce, Octavian, permettez que l'enquête soit di'essée en les formes usitées et devant témoins.
— Non , monseigneur, on peut s'en exempter : avez-vouR soif de votre honte et de la sienne? Ce que vous savez rompt l'union, qui ne fut ouc parachevée; cependant évadez un procès qui ne serait pas à votre honneur ; accord des deux parties déliera ce qui est lié; et madame votre épouse, qui m'a pour caution, ne sera nullement contraire à ce qu'il vous plaira de résoudre. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à celle qu'on ne voyait pas, je vous adjure de répondre par serment à ma demande. Consentez à divorcer d'avec monseigneur d'Orléans, voire légitime époux?
136 SOméES DE WALTEIt SCOTT.
•— Oui! n s^écria madame Jeanne, qui s^élança dans la chambre, et tomba évanouie aux pieds du duc d'Orléans.
Octavian écarte les draps qui lui cachaient celle qu'ail avait prise pour la duchesse,... c'était Louise de Parthenay !
Neuf mois après naquit le célèbre poêle Mellin ou Merlin de Saint-Gelais ; son père Oclaviau fut nommé la même année évêque d'Angoulême I
En 4491, Jeanne obtint, à force de sollications, la translation de son mari en la grosse tour de Bourges, et enfm sa mise en liberté. Anne de Bretagne, par dépit et par politique, se maria à cette époque avec Charles VIK, qui mourut en 1498. Le duc d'Orléans devenu Louis XH, pour épouser la veuve de son prédécesseur, répudia sa première femme, en protestant qu'il ne l'avait jamais connue ni touchée. Jeanne^ sans réclamer contre la dispense du pape, reçue en Sorbonne et en parlement , passa le reste de sa vie à faire des fondations pieuses et des miracles. Sa canonisation est encore pendante à la cour de Rome.
<Drr6 que Va^ Mvhi ma lo^, yius \t rrgnc armant qut ro];.
Fkaitçois 1er, Chanson,
Le luthéranisme avait fait en France des progrès journaliers, depuis qu^en 1522 quatre prédicanls commencèrent à Meaux TœuYre de la réforme. Chaque année Paris et les provinces voyaient le supplice de quelques novateurs; mais les flammes de leurs bûchers ne servaient qu'à allumer le dévouement des néophytes, qui ne refusaient pas les palmes du martyre. D'un autre côlé, Marguerite, reine de Navarre et sœur du roi, se faisait protectrice des religionnaires, dont elle partageait hautement la doctrine : elle avait même obtenu que le vénérable Mélanchlon viendrait à la cour défendre la cause de ses frères opprimés ; mais le cardinal de Tournon craignit que la foi du monarque très-chrélien ne se laissât ébranler, et ses ruses plutôt que ses conseils rattachèrent au parti catholique François !«' prêt à s\'n séparer; madame Anne de Pisseleu intervint aussi dans cette affaire, et la voix d'une maîtresse fut mieux écoutée que celle de l'honneur et de la raison.
Les persécuteurs redoublèrent d*acharneinent et de cruauté; les victimes, au contraire, de noblesse et de courage. Celait un règne d'inquisition. Madame Marguerite elle-même, sœur du roi et reine de Navarre, ne se crut en sûreté que dans ses états ; une foule de seigneurs et d'hommes distingués, parmi lesquels on cite Clément Marot, s'exilaient volontairement de leur patrie inhospitalière, et la plupart trouvèrent un asile inviolable auprès de madame Re> née de France, duchesse de Ferrare. Rome n'est pas toujours aussi puissante de près que de loin. Proverbe historique.
Or, vers la fm de 1534, pendant que la cour était à Blois, suivant l'expression du temps, confite en fêtes et en plaisirs , que le roi prodiguait à sa maîtresse Aune de Pisseleu, de l'ancienne famille de Heilli en Picardie, des fanatiques imprudents affichèrent, la nuit du 18 octobre 1554, dans plusieurs villes de France, des placards blasphématoires, dirigés la plupart contre la messe et l'eucharistie. On n'a conservé que ce quatrain , qui était écrit sur la grande porte de l'église Saint -Germain-l'Auxerrois :
Fi ! i Gana, noe« par trop vantée, Jésns d'eaa claire a fait vin de bon liea ; Cil qui premier a la messe inventée Mua du vin en corps et sang d'un Dieu !
Ces vers, assez bien tournés en dépit de Timpiétë qu'ils renferment, feraient croire que ce complot satirique avait été conçu et exécuté par des gens doctes et lettrés. Bonaventure Despériers, Etienne Doiet, François Rabelais, Clément Marot, ne pouvaient pas être étrangers à ces hérésies riméesqui, au dire d'mi
confemporain, étaient monlt gentilles en esprit et en langage. Cette plaisanterie rouvrit les prisons, éleva de noaveaux bûchers, et des représailles sanglantes forent accordées aux prêtres. Le chancelier, cardinal Duprat, excita les poursuites, désigna les arresta- (ions, et fit condamner à mort six personnes sou|)~ çonnées d'être les auteurs des placards. C'étaient de pauvres gens qui à peine savaient lire et écrire : Bnrthélemi Milon; Nicolas Valelon, receveur de Nantes; Jean du Bourg, marchand drapier à Paris ; Etienne de la Forge, de Tournay ; Antoine Poille, maçon des environs de Meaux, et une maîtresse d''école nommée La Catelle. ^
François I*' est de retour à Paris avec sa cour de prélats, de flatteurs et de courtisanes. 11 habite le palais des Toumelles, oîj sa maîtresse, ex-dame d'honneur de sa première femme, mène un train de reine, tandis que Léonore d'Autriche vit dans le Louvre comme au fond d'un cloître, sans autre courtisan que son confesseur, sans autre délassement que la prière.
Ce jour-là, Anne de Pisseleu, qui fut depuis la trop célèbre duchesse d'Étampes, tenait conseil avec son gros Duprat, comme elle l'appelait souvent, euégnrd à l'énorme embonpoint du plat personnage. Elle était assise dans un grand fauteuil ciselé et richement brodé, auprès d'un feu pétillant, dans la vaste cheminée à manteau ; le chancelier restait debout, la tête découverte, roulant des yeux hypocrites, et souriant avec autant d'aménité qu'il en était capable. Il 7 avait du prêtre, du magistrat et du gentil- (lonime dans le costume de Duprat, qui portait la
barbe pointue, le chapeau rouge et la robe de velours noir fourrée de menu-vair. La soie, Tor, les pierreries et Thermine composaient rhabillement de madame Anne, qui n^avait pas besoin de ce luxe royal pour paraître belle, bien qu'elle approchât de l'âge où Ton cesse de Tétre. Elle caressait d''uue main un papegeai ou perroquet aux couleurs écla~ tantes, et de Tautre ouvrait et fermait négligemment un livre sur la couverture duquel était peinte une salamandre d'argent au milieu des flammes, devise adoptée par François i®"^.
a Prenez place, mon cousin, — dit-elle, — aussi bien c'est assez longtemps soutenir monsieur votre ventre ; ne vous gênez pas avec nous. »
Et Duprat, s'essoufflant en profondes salutations, approcha le siège le plus bas qu'il put trouver dans la salle, et parvint a s'y asseoir, non sans peine, aux éclats de rire de madame Aime, qui continua en ces ternies :
« A voir votre nez rouge et riche en rubis, je pense que ce malin la froidure est de saison...
— Madame, on ne la sent pas au soleil de vos tant jolis yeux, et si vous nous aidez un peu de votre
• bonté, demain nous ferons feu de joie dont il sera parlé jusqu'à Genève.
— Oui dà! Est-ce demain le jour de ta Saint- Jean, où s'allument tant de beaux feux que la ville en est quasi toute illuminée et claire comme en plein jour?
— Ah I que ne nous laisse-t-on faire à notre plaisir; les forêts du roi ne suftiraient.'Mais, hélas! il ne s'agit que de six hérétiques et parlant de six fagots.
L'ESTRAPADE. t41
-^ G^esl toujours même propos, monsieur Dupral;
à vous ouïr, Teafer serait dans ce bas monde, et si
Ton n''y mettait ordre, j'aurais moi-même odeur de
roussi. Mais ceci n'est pas mon aflairc, ce n'est pas
du bois dont je me chaufle...
I — Madame, les vrais catholiques, joyeux d'être
' sous Yotre digne garde, \ous prient d'accepter par
amour d'eux ce petit don duquel je suis porteur.
— Remerciez-les de ma part, — reprit la favorite en ouvrant avec vivacité un cofl'ret rempli de pierres précieuses que le cardinal lui présenta respectueuse-
' ment. — Voilà des joyaux bien choisis! j'en veux
I faire un chapelet pour les dimanches et fêtes, afin
d'avoir plus grosses indulgences. Mais dites- moi; je
serais bien aise de plaire à ces bons chrétiens. En
vérité, ces pierreries ont du coûter beaucoup.
— S'il était possible que la cour fût présente a la procession et au supplice!...
— Vrai Dieu! ne comptez pas m'y voir ainsi que le roi; demain nous irons à la chasse devers Meudon. De fait, si vous pouvez re larder la cérémonie d'un jour ou deux, j'irai avec mesdames parer Texécution des luthériens, ce qui est un spectacle, préférable aux montres de la Basocbe ou de Mère- Sotte.
I — : A l'heure qu'il est, le confesseur de notre bon sire travaille h le gagner, de sorte que d'un mot issu de votre belle bouche vous ferez plus de besogne que dix confesseurs absolution en main. Songez, madame, combien il serait profitable à la religion de Jésus- Christ et de Rome que le roi donnât l'exemple à
I tous, assii>tunt à la pruccs:«ion soleunelle ordonnée eu
m SOIREES DE M^ALTfift SCOTT.
expiation du scandale et des placards impies de l*an
«-• Les yers étaient de bonne fabrique, et je doute que dans le livre de Gargantua, que je relis sans cesse à Theure de Tangélus, on pût trouver si grand planté de sel attique et de lardons piquants. Mon grosDuprat, avez- vous regret d'en avoir ri avec moi?
— Je serais heureux, belle dame, de vous imiter en plus d'un point.
-~* J'entends ; vous souhaitez prendre sur sa majesté le pouvoir que j'ai ; il faudrait que par miracle vous fussiez mué en femme jeune, belle, plaisante, et par-dessus tout adroite, d
Ici le roi entra velu de noir, et l'abord sévère. Madame Anne se leva précipitamment et courut l'en)brasser, sans qu'il parût y prendre garde.
Le chancelier Duprat voulut aller aussi au-devant de sa majesté, mais la pesanteur de son corps lui lit perdre l'équilibre, et il tomba lourdement. Sa chujle et sa piteuse figure, la bruyante gaieté de madame de Pisseleu, ne déridèrent pas le front soucieux de François i**^, qpi se jela en silence dans le fauteuil que sa maîtresse venait de quitter. Celle*ci, accommodant son air d'après le visage du roi, se plaça à ses pieds sur un coussin semé de fleurs de lis, et lui prit les mains dans les siennes; Duprat, qui savait bien que ce serait peine perdue d'essayer à se relever, demeura immobile à demi couché sur le carreau froid et nu.
« Que veulent-ils donc? — s'écria le roi avec colère; *— je ne sais vraiment qui est le maître, d'eux ou de moi ! Je me ferai moquer si je ne fais la ligue
à ces cafards ; ils me rendront fou avec leurs hérétiques, qu^ils ne valent pas, foi de gentilhomme! La hart et la bourrée ont déjà trop maltraité mes sujets; foi de gentilhomme I j^aurais profit et honneur à divorcer avec l'église romaine à l'instar de mon cousin d'Angleterre ; et ma bonne sœur Marguerite, que j'ai éloignée fort à tort, était plus sage que toute cette engeance ecclésiastique.
— Sire, ^ dit madame Anne qui se hasarda à prendre la parole, — je ne vous vis onc si chagrin. Madame Léonore vous aurait-elle gourmande à mon sujet?
— C'est elle, je gage, qui les instruit à me désespérer... Debout, Duprat; je veux parfaire une belle ordonnance qui mette hors de France, sans appel, cagots, malagotsetle reste. Ce sont diables ennemis des pauvres mortels et rois de France.
— O mon bon seigneur! qui vous a fait si irrité, que lardez de maudissons messieurs les clercs qui n'en peuvent mais?
-^ As-tu idée de leur outrecumance', ma mie? Demain, s'il t'en souvient, nous irons ensemble nous ébattre an déduit de la chasse, et la nuit coucher au château de Madrid; mais voilà qu'à rencontre de nos plaisirs, mon confesseur, que Dieu damne ! pour pénitence me convie à la procession de demain. Foi de gentilhomme! je préfère être juif, mahométan, et mieux encore, que serf de l'église en mon propre royaume.
— • N'est-ce que cela, sire? — reprit madame Aune d'uue voix douce et caressante; — à vous ouïr geindre et lamenter, j'aurais cru tout au moiub que ve-
i44 SOIRÉES DE W'âLTER SCOTT.
niez d'apprendre une défaite en Italie. Eh bien ! je vous tiendrai compagnie à la procession.
— Heilli, ma bonne, ne les excusez pas, ces fà~ dieux qui sont loups couverts de peaux de brebis. Aussi bien vergogne me poignait, non pas d'aujourdMiui, de fléchir le genou devant un vilain malotru encapuchoBné, moi qui suis roi de France par la grâce de Dieu et de mon père !
— N'en veuillez pas à ce saint homme, mais à moi seule, qui Tai prié de faire en sorte que renonciez à la chasse de demain, d'autant que pour beaucoup ne m'absenterais d'une si belle procession et de l'holocauste qui la doit clore.
— Foi de gentilhomme! ma chère Anne, que ne le disiez-vous plus tôt que ce sale moine qui a odeur de bouc? Ce m'est douceur infinie de vous obéir, et s'il vous plaisait me l'ordonner, je prendrais froc et cilice tout à l'heure... Mais voyez combien j'étais tarabusté de si tyrannique pénitence, je ne vous ai en— core baisée ce matin ; vous avez pourtant la rose sur la joue, souffrez que 'je la cueille; de l'autre, n'en parlons plus.
— Sire, prêtons secours à mon cousin Duprat, qui s'est laissé choir à terre à votre venue. 11 resterait bien là jusqu'au jugement dernier si personne ne s'offrait à le relever. Nous autres pécheurs, en cette vie portons noire croix comme le Christ ; lui, son ventre, et c'est trop do la moitié. )>
Madame de Pisscleu fit au cardinal un signe d'intelligence pour l'inviter à se retirer sans retard ; puis, tirant un son aigu d'un sifflet de vermeil, elle communda ù deux pages de t^u livrée qui entrèrent ausssi-
t'fiSTRAPADË. 145
toi d^aider M. le chancelier à se remettre sur ses jambes, ce qui n'était pas chose facile sans levier.
a Hai I messieurs, criait Duprat, que les pages remuaient à peine, tous m'affolez ; hai ! tous allez me démancher les bras à force de tirer. Hai ! gardez-vous de me lâcher maintenant que tous aTez souleTé mon corps tout meurtri ; il se briserait en tombant comme verre. »
Anne se pâmait de rire, François !«. en aTait bonne euTie, mais il eut pitié de son chancelier, qui restait suspendu horizontalement entre les mains des pagos courbés sous le faix, et il vint à temps pour lui sauver une seconde chute plus rude que la première. Duprat, remis en équilibre autant que possible, dit au roi : « Dieu vous gard' 1 sire I )) Et à la favorite : « Adieu, madame, jusqu'à la procession ! jt Dès qu'il fut sorti, madame Anne ne s'épargna pas auprès de son amant pour défendre les intérêts de l'église catholique , et sa majesté pardonna bientôt du fond du cœur à son confesseur, qui avait nn avocat si zélé et si persuasif. La lin absout les moyens. Une heure après, les yeux brillants et ie teint animé, elle se rendit presque sans suite à l'hètel d'Hercule, près des Grands-Augustins, qu'habitait alors le chancelier Duprat.
Le jeudi 21 janvier i555, dès le point du jour, des crienrs publics annoncèrent à son de trompe, sur les places et dans les carrefours, la procession solennelle où paraîtraient le roi, la cour et tout le clergé de Riris. Les rues où elle devait passer, depuis Sainl- GarDiain-l'Auxerrois jusqu'à Notre-Dame, furent ten** dues de draperies et d'étoffes, le pavé couvert de jon« chées et de paille fraîche. Vers dix heures , la pro^ I. 10
cession commença de se former devant le portail de Saint-Germain, orné de beaux tapis; les archers et arbalétriers , avec leurs hoquetons aux armes de la Tille, ouvraient la marche ; ensuite les ordres religieux rangés sur deux files : les augustins noirs, les carmes blancs, les capucins bruns, les cordeliers gris, les dominicains vêtus de blanc et de noir, puis de saintes femmes pieds nus et la discipline à la main ; «près tous les curés, prêtres et clercs des églises de Paris, dans leurs habits de cérémonie, chantant à haute voix les psaumes du roi David, venaient les échcvins, les bourgeois, le guet, messieurs du Châtclet., de la cour des comptes, du Parlement, tous en bel accoutrement, selon leur uniforme. Les archers de la garde précédaient les maréchaux de France, les gentilshommes, les pages et les joueurs d^instruraents du roi , sonnant de leurs sambuques , hautbois et trompettes. Suivait le roi, un cierge blanc à la main et la tête découverte; à sa droite la reine Léonore, à -sa gauche madame Anne de Pisseleu dans ses plus riches atours ; derrière marchait le chancelier Dupral , les princes, les cardinaux et les ambassadeurs ; enfin les trois enfants de France et le duc de Vendôme, premier prince du sang, tenaient le poêle sous lequel était le Saint-Sacrement, et les principaux officiers de la cour du parlement portaient les sacrées reliques de la Samte-GhapcUe. Le cortège était fermé par les laquais du roi et la garde écossaise.
Des fenêtres, des toits de chaque maison sailètient
des milliers de têtes, et cependant au milieu de cette
multitude d'acteurs et de spectateurs, on n'entendait
uc le retentissement de:* pas, le plaia-chant des prê->
très et le soti des instrurncnts. Le roi et les princes
assistèrent à la messe que Ton célébra à Saint- Gcr-
main-rAuxerrois, et de là ils allèrent processionnel'
lemenl a Notre-Dame, où se clianla un beau Te Deum
i en musique. Les offices terminés, la cour passa dans
' la grande salle de rÂrchevêclié, et le roi, les larmes
am jeux, eiborta les assistants mieux qu'un prêcheur
j lutliérien.
I « Je vous supplie, mes très-chers frères, disait-il I eu emmiellant ses paroles, je vous supplie, pour le salut de votre âme , de persister fermement dans la foi catholique, apostobque et romaine, d'autant que riicrésie dresse lacs et embûches de tous côtés; gar- I (lez de vous y laisser prendre, car dans ce monde-ci je serai juge inclément, comme Jésus-Christ dans l'autre, et les novateurs seront brûlés sur terre avant d'aller aux chaudières d'enfer. Je sais que ces maudits mènent à mal enfants, femmes, vieillards, et tous esprits faibles de nature ; parlant , nVubliez d'in- I struire vos (ils dans la religion, afin qu'ils ne tombent I en ces erreurs, pestes et ordures. Découvrez aux juges I quiconque est entaché du venin diabolique ; moimême, s'il est besoin, je mourrai mai tyrisé et croisé pour l'église notre mère ; et si je doutais que mon bras fût hérétique , je le couperais tout d'abord , ' crainte de la contagion. Bien plus , foi de gentilhomme 1 je n'accorderais pas merci aux personnes de ma famille royale, ou à mes enfants, dans le cas piteux où ils deviendraient relaps et apostats. »
Après cette profession de foi remarquable, Fran« çois 1er se rendit avec toute sa cour à TEsIrapade, où des sièges et des gradins avaient été préparé:» pour le
recevoir. On sait que ce lieu d'exéculion prenait soii nom d'un ancien genre de supplice par lequel le pa-. tient, élevé en Pair par le moyen d'une poulie, éidil rejeté contre terre avec une telle force qu'il était tué souvent sur la place. Cette fois seulement le chancelier Duprat, ou quelque bonne âme, avait imaginé, an grand amusement des dames, de compliquer ce supplice trop doux pour des huguenots. Un vaste bûcher avait été construit à l'en tour duquel se dres— saient six potences mobiles qui devaient plonger les victimes dans les feux et les en retirer pour les y replonger encore. L'assemblée élait nombreuse et brillante ; le roi , du haut d'un trône , présidait la fête entre sa maîtresse et son chancelier. Quant à la reine, elle avait mieux aimé rester à vêpres que d'assister à une exécution : ce n'était pas de l'humanité, mais un caprice de femme dévote. Déjà les six condamnés, en robes noires, sont attachés à l'estrapade, les mains liées derrière le dos avec une corde qui soutient tout le poids de leur corps ; un silence avide règne dans cette tourbe de peuple tout à l'heure si bruyante; les religieux qui d'ordinaire assistent les criminels murmurent les prières des morts ; sur un geste du prévôt, on allume les fagots aspergés de bitume, et soudain , au milieu des flammes, montent et descendent les patients avec des hurlements auxquels la canaille répond par des rires et des cris de joie. La cour regarde avec insouciance les souffrances inouïe» de ces malheureux, sans doute innocents, et des railleries atroces, des propos d'amour et de galanterie accompagnent leur mort lente et affreuse.
« Sire, dit madame Anne, en se penchant ^ l'o^
reille du roi , jo prendrais volontiers plaisir à cette romédie , n'étaient les plaintes des patients et Todenr désagréable de leur chair brûlée.
— Vraiment I reprit Duprat avec naïveté; vous if avez donc pas été aux rôtisseries ! c*est parfum semblable quand on cuit porc, veau ou mouton.
— Ne dites pas cela , mon gros cousin ; j'en perdrais Tappétit, de sorte que ne goûterais plus aux viandes apprêtées par le maître-queux du roi. Fi ! j'ai mal au cœur rien que d'y penser.
— Anne, ma colombelle belle, interrompit le roi, je vons accuse d'avoir tel odieux pensement ; ce supplice tourne mes esprits d'autre côté , foi de gentil» homme et de chevalier français !
•— Votre Majesté, reprit Duprat, voit là dedans une image véridique de l'enfer, et je gage que ces pauvres gens qui flambent ne se trouvent point en paradis.
— Duprat, dit François I«>^, fais demander la^bas à ce greffier qui dort plumes et encre , et trêve de langue un moment, belle dame. »
On apporta au roi ce qu'il voulait, et il écrivit de sa main sur un feuillet blanc de son livre d'Heures le rondeau suivant, composé pendant l'eiécution à \'\ louange de madame Anne de Pisselcu :
Comine héréllquc , eût-il lèpre ou pelade , Four Satanas est friande grillade !
Moi, très-chrétien, ars aussi de franc jeu, Et seolcment de ma mie une œillade Dedans mon âme a bouté ce grand feu.
Aaae l'aTive av«e mainte accolade ; Sorai4-je pas d'esperit tout malade
ISO SOIRfiRS DE WALTER SCOTT.
Si j^ai^issais envers Amonr, mon dieu, Gomiiie hérétique.
Anne Tant bien que rondeau et ballade A Kon honneur sonnent galante aubade ; Femmes , prenez modèle en si haut lieu ! Fi des cœurs faux! ceric on en verrait peu Si rinconslance encourait estrapade Comme hérétique.
tt 0 les gentils ^ers ! s'écria madame Anne, après les aYoir lus ; ils sont à moi , et je ne les donnerais pour la moitié de votre élat.
— Admirable ! ajoula Duprat qui n^ayait pas encore TU le rondeau ; ce nVst pas assez pour tous d*être le premier roi du monde, vous visez à être aussi le premier poêle. Par mon chapeau I nul ne s^apercevra que Clément Marot voyage!
— Ils ont rendu Tâme, » disait on en montrant les cadavres roides et charbonnés des suppliciés, qui se balançaient encore parmi les cendres chaudes.
•Les prêtres psalmodiaient le De profundis.
« Sire, dit le chancelier, offrant au roi un petit imprimé qu*il roulait entre ses doigts depuis longtemps, pardonnez si à vos beaux vers j*oppose ces rimes outrageantes que vos ennemis sèment parmi le vulgaire. » El comme François !«■* pâlissait en les lisant, il ajouta : « Voilà les abus infâmes de Timprimeriel Que n*oseronl-iIs pas ceux-là qui insultent Dieu, le pape, et ce que vous avez de plus cher... !
— Donnez que je voie , dit madame Anne , rouge de honte ; je gage qu'on me semonce de vous aimer trop; faites donc que ne soyez pas trop aimable. Foin des méchants et envieux !
l'ESTRÂPADE. 151
— Anne, ce sont des billevesées, reprit brusqiiemonl le roi froissant le papier avec rage ; s'aWaquer à ma dame ! je châtierai cette insolence , messieurs les pygmées!... Duprat, allez de ce pas dresser un édit qui mette à néant Tart d'imprimerie ; s'il le faut, je le signerai de mon épce, foi de gentilhomme ! »
Le jour même fut publié le fameux réquisitoire contre Timprimerie.
Ztimo\n% U (ùmit ht Carf ]; (Olut se (fit motiie après sa tnart.
Clémbkt Makot, //e Épislre du Coq-à-VAsne,
}lu]{s en ^abtt ht corbelttr iiut enterré soubx ee ftlter.
Clkmbivt Marot, Épilaphe à'Ortis, le More du roi,
Albert Pio, comte de Carpi, d'une ancienne famille d'Italie que les généalogistes faisaient remonter jusqu'à Constantin, joua, dans le commencement du seizième siècle, un rôle brillant, qui se termina d'une façon malheureuse. Après avoir été pendant longtemps ambassadeur des empereurs Maximilien et Charles-Quint auprès du Saint-Siège, il fut mis en
4St SOIRÉES DC VALTBl SCOTT.
prison lors de la prise de Rome en 4527, et n'en sortit qu'a grand'peine , sans toutefois se décharger entièrement de Taccusation qu'on lui faisait d'entretenir de secrètes intelligences avec les Français. Sa correspondance manuscrite avec François h' existe à la Bibliothèque royale; c'est de l'espionnage en grand. La confiscation de ses biens, qui étaient con~ sidérables, lui sauva la vie, et le premier usage qu'il lit de sa liberté fut une sage retraite à la cour de France.
Le roi François l«' qui avait de la générosité dans le caractère, sinon cette hautesse d'âme dont certains historiens lui font honneur, accueillit le comte de Carpi avec les égards dus à sa naissance^ à sa mauvaise fortune et à son mérite distingué ; mais il laissa souvent paraître devant lui le mépris que lui inspiraient les traîtres dont il se servait. Ce pauvre comte, accablé du souvenir de sa prospérité passée, chagriné de sa position équivoque qu'il ne prévoyait pas devoir finir, se jeta dans la dévotion faute de mieux. Il avait déjà écrit et publié de gros livres latins contre Luther et contre Érasme. La mort de son fils, arrivée «iu moment où ce jeune homme venait le rejoindre à Paris, acheva de l'attacher aux pratiques pieuses qui, comme toute espèce de préoccupation, ne laissent pas à l'âme le temps de se replier sur elle-même.
Cependant les austérités monacales de frère Carpi^ ainsi que les courtisans avaient coutume de l'appeler, fournissaient déjà des textes aux railleurs de langue, de plume et de crayon. Le roi, nonobstant le zèle re^ ligieux dont il faisait parade à tout venant, se permit ces vers, qui passèrent de bouche en bouche, comme
LES MOATS CORDEUBRS. 15S
si c^eût été meryeiUe qu'une épigramme conire «n pauvre chrétien I
On m'a conté qu'ayant remord.
Le Tiem diable »e fit ermite ; Doue le diable Albert qoi l'imite.
Tant le péebé son cœur remord.
Se rendra moine avant sa mort.
C^est-à-dire, je pense, que le diable Albert finira comme il a commencé. Néanmoins la prophétie ne se serait pas réalisée, si Ortis, More du roi, qualification qui équivaut à celle de fou, n'avait fait des siennes pour forcer M. de Garpi à s'encapuchonner, quoi qu'il en eût.
Cet Ortis, dont Marot a composé Tépitaphe, était d'origine africaine. Ënvo^fé fort jeune à François P% qui le prit à son service à cause de la vivacité de son esprit, il fit de grands progrès à l'école bouffonne de Triboulet, lequel étant mort d'une indigestion de co^ lignac d'Orléans, lui laissa en survivance son bonnet de fou et sa marotte ornée de grelots dorés. L'ambition est la vertu des grandes âmes et le vice des petites ; Ortis, tout More qu'il était, se laissait prendre à cet appât, et le désir de plaire au roi son maître, moins encore que l'espoir des récompenses, l'excitait a s'ingénier pour trouver tous les jours de nouveaux sujets de saillies. C'est chose difficile que de donner à rire bon gré mal gré ; sur ce point n'est pas fou qui veut.
« Sire, dit un jour Ortis â François I^' au sortir de la messe, où le comte de Carpi avait communié bien exemplairement, le cafard que vous avez déclaré moipe en rimes moult gentiment attournées le sera.
dominicain, augustin ou cordelter, sinon je le Teux être en sa place.
— Ce n'est la prime fois, repartit François l^^', que j'ai tiré des horoscopes véridiques ; ainsi à mon général des finances, Semblançay, avais- je prédit qu'il mourrait en haut Heu : il a été pendu, le pauirre vieux que j'appelais mon père I Quant à toi, je m'imagine que tu te feras saint in extremis,
— S'il plaît à votre majesté, il en arrivera de telle sorte ; mais je m'attache à mon dire : messire Albert obéira à votre pronostication, et cette fois la folie aura raison. Avant quinze jours je vous l'amène noir, gris ou blanc ; j'en jure l'âme de Triboulet, mon précepteur !
— - Fais ce que tu voudras, sans toucher à Thon*neur des choses saintes, et sans irrévérence à l'égard de M. Carpi; il est mon hôte, et je lui dois secours et protection. En tel cas, je te livrerais à mes pages, qui te pendraient par les oreilles, comme ils firent jadis devers Blois à Triboulet, fou à haute gamme, comme dit cet autre fou de Rabelais. »
Ortis, sans tenir compte de la menace, inventa tnille ruses et folàlreries pour engager Albert Pio à s'enrôler moine, ne fut-ce que le temps d'avertir Sa Majesté. 11 lui promettait des indulgences à tas au nom de sainte Alivcrgeot qui n'est pas dans l'aima^ nach ; il le priait d'une mascarade ou bien d'une moralité : rien ne faisait, Albert ne répondait pas seulement à ses sornettes, ou bien lui récitait les sept psaumes de la pénitence.
Une fois Ortis remplit de cendre le chaperon emplumé du comte en présence du roi, qui, d'après le
LES MORTS CORDGURRS. «b5
conseil du fou, lui ordonnant «de se couvrir, le vit, non sans rire à part, tout gris de poussière. « Sire, s^écria Ortis, il ue manque à monseigneur qu^un sac pour être semblable au prophète Jonas pleurant ses fautes; un cloître pour lui vaudra le ventre de la baleine. » Le roi cependant, pour l'exemple, fit battre de verges Tiusolent bouflon, recommandant tout bas qu''on le ménageât.
Cette punition, au lieu de corriger le More endiablé, sembla, au contraire, redoubler son acharnement contre le comte, qui était venu supplier le roi de lui donner une ambassade à Rome, j'ignore pourquoi ; Ortis écrivit derrière une image de saint François en costume de cordelier ce mauvais quatrain, dont François I«^ n'eut pas le courage de châtier Fauteur :
Ce cagot, homme de bien.
Dont pas nu ne se soucie.
Qui ciliccs porte bien.
Envoyés- le en Cilicie!
Ce n'est pas tout ; Ortis osa dire au roi, qui était bien embarrassé, de refuser l'ambassade sollicitée : « Sire, que ne lui baillez* vous le moine? » ce qui signifiait alors : Que ne le faites-vous pendre ? Cette équivoque, qui rappela l'épigramme du roi, éleva une risée générale au milieu de laquelle partit Albert sans demander son reste, et se signant, par formé de consolation. Rentré dans son logis, il fut pris d'un étourdissement, de nausées violentes et d'une grosse fièvre ; ce pourquoi s'étant couché, il ne se releva plus depuis lors.
C'était une sorte de peste qui faisait à cette époque de si grands ravages h Paris, que chaque jour le
tM SOIRÉES DE WALTER SCOTT.
nombre des morts éttit de trente h quarante. Cette épidémie, causée par les amas de boues et d^immondices dont Tair était infecté, se répandait surtout dans les quartiers populeux et dans les couvents ; ce fut, dit*on, un père confesseur qui la communiqua à son pénitent Albert Pio : le premier guérit, Tautre mourut.
Avant que Ton connut à la cour la nature de la maladie du comte, le roi chargea son premier médecin, le docteur Âkakia, de lui donner des soins, ainsi qu'il Tavait fait souvent à Tégard de Marot et de plusieurs autres favoris de sa majesté; mais le More avait déjà pris les devants, crainte de perdre si belle occasion d'en venir à ses fins.
OrtiS; sachant de bonne pari que le moribond n'avait plus la tête trop saine, s'affubla de Thabil gris de cordelier, sans oublier le missel et le rosaire, et rabattant sur son visage olivâtre un ample capuchon avec des trous à l'endroit des yeux à la manière des pénitents, il se rendit à la demeure d'Albert Pio, qui était déjà bien mal ; il ne remarqua pas en entrant dans la maison les croix, images et reliques que Ton avait exposées sur l'escalier et dans l'appartement solitaire du malade, qui était resté seul avec une vieille femme, la nourrice de son fils.
« Un prêtre ! murmurait-il de temps en temps d'une voix que sa langue épaissie rendait inintelligible; on n'a donc point mandé le révérend père Semidieu? D'où vient qu'il tarde tant? Elisabeth, vois, je te prie, à cela ; j'ai deux péchés mortels qui re* doublent mon mal.
— Mon bon seigneur, le père Semidieu, qui se
LES MORTS COKDELIERS. Ib?
troave dangereusement malade, est peuUêlre mort à cette lieure ; il a promis de faire venir quelque autre; ayez patience, les souiTrances du corps veulent moins attendre que celles de Tâme. »
Orlis parut tout à coup a la porte, car nul valet n'était là pour l'annoncer : tous avaient fui la contagion. A Taspect d'un habit religieux, Albert Pio sentit ses forces renaître, sa fièvre s'éteindre et ses douleurs se calmer.
c( Tenez, s'écria~t-il les larmes aux yeux, j'ai besoin de ceindre mes reins pour le dernier voyage; apportez-vous le linge et l'huile? Elisabeth, fais que nous ne soyons troublés par aucun ; c'est affaire de salut éternel. »
Lorsqu'ils furent seuls, le comte de Carpi avait si peur de mourir déconfès, et partant damné comme une serpe (expression du temps), qu'il commença à débiter la kyrielle de ses fautes, sans que le Mçre, mal préparé à cette audition, eût loisir de l'arrêter. Tandis que l'autre s'accusait de son mieux, il pensa en lui-même au tort qu'il faisait à l'Eglise en entendant une confession, lui qui était à peine baptisé, et il sentit comme un remords.
(( Mon père, ajouta le pestiféré quand il eut vidé le sac de sa conscience, tout grand pécheur que je suis, j'ai belle envie d'aller en paradis, et j'ai moins conilance en mes bonnes œuvres, aumônes et prières, qu'en votre absolution très-sainte, y comprise la pénitence; s'agirait-il d'aller en pèlerinage avec le bourdon et les coquilles à Nolre-Dame-de-Lorettc !...
— A d'autres, répondit le faux moine, ce serait médiocre4)éuiteuce, vu qu'en route les pèlerins boi*
158 SOIRÉES DE WAtm SC0IT.
vent d*aulant, mangent de même, et le reste eacorc. Avez -vous persévérance à Tépreuve et vif amour du sort des anges qui sont au ciel ?
— Ah I mon père très-charitable, si j'élais roi ou pape, je donnerais ma couronne pour irapélrer semblable bonheur! Bien mieux, je m^accout rerais à la mode de saint Louis, qui, proche de la mort, se vêlit d'un cilice et se coucha sur la cendre...
— Ce n'est ce qu'il faut pour l'instant, interrompit Orlis, ayant peine à se retenir de rire en songeant au baptême de cendre que l'on a vu précédemment ; écoulez moi, plus de cœur que d'oreilles; mais auparavant priez Dieu qu'il vous donne merci en faveur de votre bonne volonté. C'est autre chose que d'écrire théologalement contre les impies Luther et Érasme, ainsi que vous avez jà fait. Dites-moi, n'avez-vous jamais voulu prendre les ordres?
•-■- Jamais, répondit Albert sans que cette question eût fait naître ses soupçons.
— Eh bien I de ce dévouement charnel dépendra l'absolution de Dieu; si vous revenez en santé, comme je souhaite, jurez que vous n'aurez d'autre goût que de vous rendre moine...
— Je le veux, et ce sera bien profitable à la rémission de mes iniquités.
— Au contraire , s'il advenait que le Seigneur vous appelât à lui, soyez moine encore...
•— De pcusée je le suis déjà , mais je ne puis ce qui est impossible.
— Comment! ne savez -vous pas' que Gilles, général des cordelicrs , reconnaissant des bons offices du parlement , avait permis aux membres d'icclui de
se faire eolerrer avec runiforme de Tordre du bienheureux saint François I Depuis , a force d'argent , celle insigne faveur a clé accordée à plusieurs. J'ai idée que Irois mille écus vous achèteraient la même permission des beaux pères cordeliers.
— Yile un pronolaire , je suis aise de dresser un acte où j'échangerai un peu d'or , inulile à moi défunt, contre la joie béatifique. Faites le marché, mon père , et vous le rend rai -je là-haut si je puis. Tenez, au fond de ce coffre est mon trésor ; puisez dedans à quatre mains , mais tâchez que je sois bientôt cordelicr de fait.
— J'ai là un froc tout neuf que j'apportais à cet objet; faut-il que je vous aide à le vêtir?
— C'est maintenant que je me crois sauvé en l'autre vie , sinon eu celle-ci. 0 mon très-digne confesseur! recevez le don de ce diamant en anneau, non pas pour sa valeur, qui est immense , mais en gratitude de votre chrétienne assistance. Quand je serai ainsi accoutré, je mourrai d'aise de voir le bon Dieu face à face. )>
Ortîs, joyeux d'avoir si bien réussi, se hâta d'habiller en cordelier le comte, 'qui oubliait jusqu^à sa maladie pour se réjouir d'avance de la belle mort qu'il allait faire. Le fou avait pourtant considéré avec inquiétude les larges tumeurs qui se formaient sur le corps du pestiféré ; mais les feux de la bague qui brillait à son doigt et le son des écus au soleil dont il avait rempli sa robe lui ôtcrenl l'envie de réfléchir ; et après avoir promis à sa dupe qu'il revicudruit bientôt, il se relira tout chargé de dépouil* les, et satisfait du rôle de coufesscur. 11 s'en alla
m SOinfiBS DB WAttEll SCOTT.
déposer ses richesses en lieu sûr ; puis ayant repris ses habits et ses attributs de fou, il courut au palais des Tournelles pour conter au roi Tissue de son audacieuse mascarade. 11 le trouva dans le jardin , entouré de dames et de gentilshommes.
t< Sire, dit-il d'un air triomphant , frère Carpi est moine à jamais sur terre ou sous terre ; votre pronostic est arrivé à bien ; envoyez , s'il vous agrée , quelqu^un qui complimente de votre part monseigneur le comte de Carpi, fait cordelier de ma façon.»
Là-dessus il entra dans de grands détails sur son expédition, de laquelle il n'omit que Fépisode des écus au soleil et de la bague ; et comme d'abord le roi se prit à éclater de rire, chacun d'en faire autant, de manière que nul ne s'occupa de l'impiété du More, si énorme qu'elle fût. Déjà les demoiselles demandaient malignement quels étaient les péchés du malade, lorsque le docteur Âkakia se présenta devant François i*' avec un abord si triste, que la gaieté fut suspendue à l'instant.
« Sire, selon votre ordre, j'ai visité M. de Carpi , lequel sera mort demain.
— Mort l tel fut le cri général que le bouffon ne répéta pas le dernier,
— Il est déjà délirant, continua le docteur^ je l'ai trouvé sur sou lit vêtu en cordelier, chantant des psaumes et des répons ; c'est chose pitoyable a voir! 4.»
• — Quoi ! dit le roi , vous , le pins habile de la Faculté, vous n'avez point de remède?.. «
— Contre la peste, sire?
— La pcsie !... s'écria le roi en s'écarlani avec eflroi.
— Li peste! » reprirent tous les assistants, les uns prenant la fuite , les autres restant immobiles (l1ior« reur.
Tous les regards , remplis de terreur et d'indi* gnation, s'étaient concentrés sur le More et Akakia.
« La peste ! murmurait Ortis entre ses dent , j'en mourrai! 0 mon Dieu! voilà le digne loyer de ma paîennerie. » Et se tordant les mains avec désespoir, il sortit précipitamment, tandis que, sur le commandement du roi , ou lui tira quelques arquebusades qui ne Tatteignirent pas.
Cependant que la consternation était grande aux Tournelles, le malheureux Ortis, trop certain du sort qui l'attendait, avait gagné le plus proche couvent des cordeliers; là, introduit auprès du père prieur, il confessa avec d'amères larmes sa méchanceté, il désigna la cachette renfermant l'argent du comte de Carpi , argent destiné à acquérir à ce dernier le droit de porter le costume de Tordre; il força ce bon prieur d'accepter la donation de tout ce que lui avait rapporté son office de fou royal , et cela pour expiation de ses péchés ; enfin il réclama
l'honneur d'être reçu cordelier après sa mort
Tant est puissante l'imagination, qu'elle fit chez cet homme Teffet du mal : il expira presque aussitôt.
Le lendemain eurent lieu dans l'église des cordeliers les obsèques et enterrements du comte de Carpi et du More du roi. Tous deux , à l'édificatioo de l'assemblée, furent descendus dans la fosse en habit de cordelier, et les fidèles d'envier le bon- I. Il
f6t SOVKéXS DE WALTBR SCOTT,
licur des défunts, qui avaient payé un peu cher leur dernier vêtement. Le monument et la statue de bronze élevés à Albert Pio se voyaient encore avant la révolution.
Ou sait que François I** ne mourut pas de la peste.
JiwUun%ê hi»9im que leir^er »a pantoufle tf stott nutUeur que gatgner les firbona : mats il «uroint ung oKXtcti marpuCle...
Rabbmib, Gargantua.
Françoiis Rabelais ^ le plus grand génie du seizième siècle, contrefaisait le bouffon, comme Brutus avait joué Pinsensé, et ses inconcevables hardiesses passaient à la faveur d^une enveloppe plaisante ou ordurière. Pour se servir de son énergique expression , ses lecteurs n*avaient ni la patience ni TinleU ligence de rompre Tes et d'en extraire la moelle. 11 s^étnit enfui du couvent des cordeliers de Fontenayle-Comte; il avait quitté aussi brusquement celui de Maillezais en Poitou; il s^était fait recevoir médecin en la faculté de Montpellier, et dans cette carrière aventureuse, bigarrée de frocs, de grec et de latin , il {vtftit cept fois expo«é m liberté ^t sa vje pour D|)
bon mot : mais tontes les armes de la haine restaient impuissantes contre le rire ; les prêtres et les moines, qu'il avait flétris de ridicule, le menaçaient en vain sourdement; tandis que son ami Marot, poursuivi judiciairement sur une accusation de luthéranisme, n'échappait au bûcher qu'en s' exilant à Ferrare, les deuxpremiers livres du Gargantua et du Pantagruel venaient d'être imprimés et réimprimés avec privilège du roi. 11 ne leur manquait plus que la sanction du pape.
Paul m , célèbre par sa prud'hommie et surtout par ses amours avec sa sœur, occupait alors le trône de saint Pierre avec une insouciance religieuse bien rare en ces temps de sectes et de persécution. Jean Dubellaj , évêque de Paris et ambassadeur du roi François l" à Rome, fui, en 1535, nommé cardinal par ce bon pape, qui, préférant le temporel au spirituel, faisait de l'épicurisme catholique, et qui s'accommodait au mieux du caractère philosophique de Jean Dubellay. Gelui-ci, forcé de faire un voyage en France pour affaires politiques , alla prendre congé du pape , qui lui dit : « Saluez de ma part notre maître François Rabelais, que j'élève au-dessus des saints Paul et Augustin, à l'apprécier d'après ses gentilles œuvres. » L'ambassadeur, dans son court séjour à Paris, fit la connaissance de Rabelais, l'amena à Rome en qualité de secrétaire et de médecin.
Pendant ce voyflige, le cardinal passant par Fréjus se trouva dans une situation fort critique, dont il ne sortit qu'en épousant madame de Cbàtillon, veuve d'nn gentilhomme français tqé devant Ravennes, Le
frère de colle dame le surprit faisant les fonctions du mari mort, et le força Tépée sur la gorge d'en prendre le nom. Cet étrange mariage eut lieu secrètement, et Pépoux obtint, par des sacrifices énormes d'argent, que madame la cardinale garderait son titre de veuve. Après la cérémonie, il quitta Fréjus, triste et jurant de n'y jamais revenir. Rabelais conçut des soupçons de cetle aventure, qui se changèrent bientôt en certitudes ; mais Jean Dubellay ayant imposé silence à quelques plaisanteries sur ce sujet, son secrétaire se promit d'en avoir revanche et de le payer de sa méfiance. Rabelais, qui s'est peint luimême dans le personnage de Panurge, prenait un singulier plaisir à la vengeance.
L'ambassadeur, à son arrivée à Rome, alla un matin chez le pape, en audience particulière. Après les premiers propos d'amitié, Paul 111 lui demanda s'il avait rempli sa commission à l'égard de Rabelais, qu'il ne pouvait se lasser d'aimer et d'estimer sans lo connailre.
(4 Monseigneur, — répondit Dubcllay, — j'ai fait mieux ; désirant vous complaire en cela, j'ai amené cet insigne pantagruéliste, qui vous désopiïera la rate quand serez d'humeur morose. 11 a recette merveilleuse pour faire rire quoi qu'on en ait. Gomme il est médecin de son état, j'ai ouï dire que .ses malades meurent d'ordinaire en éclatant...
— Ou d'indigestion, car ses livres sont pleins de vins et de goinfrerie; je le crois volontiers en ce qu'il assure n'écrire qu'à table.
— Par ma fy ! c'est le plus fou des sages ou le plus sage des fous, n'était qu'il lâche trop la bonde
à sa bile, et qu^il parle amer quelquefois, sans pardonner à Dieu même, qu^il prétend ne pas connaître.
— Je lui baillerai une belle absolution pour jaser à 9a guise, et déjà je me fais grande fête de Touïr en toute liberté. Faites qu^on TenToie chercher, du plutôt j*atlendrai à demain que messieurs mes cardinaux y soient, et avec lui tous viendrez à ma réception.
— Quoi I monseigneur, ne craignez-vous qu^il crache quelque hérésie ou impiété au scandale d^un chacun, et s'écarte de la voie du respect?... J'en aurais trop grand peur, vu qu'il est coutumier du fait.
— N'importe, tout est licite à maître Âlcofribas Naser, abstracteur de quintessence, comme il se baptise , par anagramme , en télé de ses joyeuses chroniques. Mais qu'est-ce que cela? »
Une rumeur mêlée de cris sinistres et d'éclats de rire s'élevait sur la place Saint Pierre; le pape et Fambassadeur s'approchèrent de la verrière, et ne purent conserver leur sérieux en voyant un homme, déguisé en saint et le visage fardé, traverser la foule qui grossissait sur son passage avec des clameurs et des huées.
« C^est lui ! — dit le cardinal , qui le reconnut aussitôt; — il aura célébré son arrivée en cette ville par certaine mascarade un peu trop aigre pour des Romains.
— Il ne sait pas, — dit le pape, — qu'ici railler les choses saintes n^est pas tout profit ; Rome est pays de la liberté, pour qui n'en niésuse à Tégard de la religion : mieux lui vaudrait de tuer un homme que de ne pus s'agenouiller à la procession.
— - Monseigneur, — • s^écria Dubellay, »- v6s pro^ phéties disent vrai ; les jeunes gars le bourrent de coups, les femmes d'injures ; il se peut qu'ils le fustigent publiquement! La belle comédie que voilai
— • Sus, — dit le pape à ses appariteurs ou huissiers, — sus, en mon nom, tirez des mains du peuple ce brave homme qu'on maltraite comme si ce fût un juif. Qu'il soit mené en ma présence.
— Monseigneur , voyez , votre secours arrive à temps, ils le lient contre une colonne, ainsi que Jésus- Christ à sa passion, et verges d'entrer en danse! Grâce pour mon secrétaire et médecin I »
Les huissiers envoyés par le pape arrivèrent trop tard pour empêcher uu commencement de flagellation ; ils firent reculer avec leurs masses les exécuteurs de cette justice populaire , déhvrèrent saint François de ses liens et le conduisirent au palais papal à travers les menaces, les jurements, les rires et les signes de croix des spectateurs.
« Il faudrait le conduire, — disait l'un, — non chez notre Sainte-Père, mais bien à la potence.
— C'est un athée de l'église gallicane, — disait l'autre : — il s'en vient à Rome damner les vrais chrétiens.
-* Sa Sainteté en a fait pendre qui ne le valaient en perversité.
— Bonnes gens, — disait Rabelais, — vous êtes vraiment dignes de baiser la pantoufle , fût-elle pendue au cul d'un âne, comme la figue dont vous savez le conte, y*
Rabelais leva les yeux et aperçut à la fenêtre le cardinal qui riait de le voir marcher, chausses bas, eu
U PANTOUFLE DU PAPE* i6^
costume de saint. Il lui en garda rancune, comme on le verra par la suite. Conduit dans la salle où se trouvaient le pape el Dubellay,donl la gaieté redoubla à son aspect, il ne salua personne, mais s^approchant d'une statne de pierre, représentant un ange, qui servait de pupitre, il s'inclina respectueusement devant elle, et s'agenouillant, commença cette espèce d'o* raison :
« Monsieur du pape, s'il vous plaisait d'avoir la tôte un peu moins dure, possible serait que la religion dite hérésie, ne sais pourquoi, s'accointât en bonne étrenne avec la divine religion papale, id est catholique, apostolique et romaine.
— Mon fils, -^ dit le pape égayé par cette saillie, <-* pas d'erreurs ici ni ailleurs ; c^est errer que prendre un ange pour un pape.
— Non, — reprit Rabelais, — le seigneur Christ a dit sagement : tu es Pierre ! e* Petrus et super pe-* tram œdificabo ecclesiam meam. 0 l'élégant latin ! — ajonta-t-il en se relevant, — il n'est rien de tel en Cicéron. Vivent les bons chrétiens pour latiniser en équivoques I
— Que répondre à cela,— reprit le pape, — sinon que la foi est ce qui nous sauve?.,.
— Et non le fouet, — interrompit Rabelais, portant la main à la partie lésée et faisant la grimace.
— Raconte à monseigneur, — dit le cardinal, — les causes de cette momerie dont nous vîmes l'eifet. Qui t'a mu à le béatifier sans demander licence à Sa Sainteté?
— Par le froc I les coups seront soudoyés en moqueries au centuple; hier donc, arrivant a Rome, à
168 SOIRÉES DE WALTEtl SCOTT,
la suite de monsieur le cardinal, joyeux comme un épousé, j^avisai sur cette place maudite un saint Pierre dans sa niche, lequel recevait dons, présents et aumônes. Monsieur le saint était d'une souche taillée, et certes, il n'avait payé ni cordonnier ni tailleur. Donc me trouvant léger d'argent et lourd de conscience, j'eus idée bien folle de piper l'escarcelle du saint, qui en paradis n'a pas besoin de monnaie par bonheur. La nuit, je préparai le mystère ; l'image de bois déshabillée fut jetée au Tibre, et moi, en son lieu, de ses habits vêtu, la face peinte, je me posai sur l'estrade, attendant écus et oraisons; ce qui ne manqua, et j'admirai la dévotion des Romains, du reste, fort enclins au péché de Sodome.
— Sais-tu pas, dit Paul III en souriant, que le tarif des péchés taxe celui-là 90 tournois, i^ ducats et G carlins? D'ailleurs, indulgences sont marchandises papales.
— Fmalement, continua Rabelais, je jouais au mieux mon rôlet de saint, bien que las d'être debout auprès d'une lampe puante qui m'enfumait comme jambon, je ne faisais fi d'aucune offrande , si médiocre qu'elle fût , et déjà j'avais à cœur de partir de là avec le trésor, quand une gente fille , ayant de quoi donner envie , voire aux saints de bois , de pierre ou de marbre , s'alla planter à mes pieds , de sorte que de l'œil je tâtais ses tetins blancs, ronds, ni trop grands, ni trop petits ; mes mains ne se tenaient plus d'y toucher, quand la pucelle (croyez-en ce que vous voudrez), intercédant pour son ami, eu voyage d'outre-mer, se dressa jusqu'à moi et me baisa pieusement tt la bouche. Force m'était de lui rendre son
iMiiser et deui en sus ; mais Teifroi qu'elle eut de sentir chaleur humaine et de voir yeux ardents comme escarhoucles se répandit en prières et exclamations. Les badauds d'accourir, et le fait du baiser connu, les plus téméraires, en se signant de quatre mains, me tirèrent hors de la niche. La ruse faillit me ceû.ler plus que les verges, et d^aventure je ne craignais rien tant que de joindre Tirnage du saint, vu que Teau me ^semble pire que le feu. Merci au bon pape qui a rais fin à ma passion ! »
Paul 111 cessa cet entretien à regret pour se rendre à son conseil; mais il fit promettre à Rabelais d'accompagner le lendemain M. Jean Dubellay, qu'il devait recevoir en audience solennelle. Rabelais eut la précaution de quitter ses guenilles de saint qui l'auraient fait remarquer, et la foule s'étant dissipée sans bruit , il revint à l'hôtel de l'ambassadeur. Ce dernier, qui n'aimait pas moins la bonne chère que son médecin , fit apporter une table bien garnie de mets et de bouteilles ; Rabelais, infatigable adorateur du dieu Ventre, commença de fréquentes et copieuses libations en son honneur.
« A la santé de madame la cardinale ! s'écria- t-il en vidant sou verre.
— Fou , répondit Dubellay, si tu retournes encore à ce blasphème , je t'ordonne un jeûne d'un mois et Ion vin mouillé d'eau pour t'(Mer la voix. Récite plu^ tôt les Propos des Buveurs, pour m'encourager à la buverie.
— Rah I hé I biho I bu ! dit Rabelais, s'animaut par degrés, donnez-moi la mer et qu'elle soit de vin,
je vous la rends sèche et aride comme déserts arabi* -
170 SOIREtS DE WALTKR SCOtï.
ques. L'homme n'aurait onc besoin de médecin , si au lieu de sang coulait en ses veines du vin sans mélange. Jésus, lequel fît laide grimace suçant le ▼inaigre sur la croix, a recommandé de travailler à sa vigne. Comment? du gosier ne laissant moisir la vendange. Pensez-vous que j'aie tout dit au chapitre des buveurs en Gargantua? J'aurais plutôt nombre les étoiles et grains de sable. Yin prête langue aux muets, force aux faibles, courage aux lâches, joie aux tristes : vin est le Léthé qu'on voit sourdre au Tartare, et les flammes infernales ne sont autre chose que le feu recelé en vin. Ainsi les damnés boivent sempiternellement , sans paix ni trêve! et Satan gourme les non ivrognes. Quelle mort est plus horrible? se noyer en eau de rivière, lac ou mer! Quelle plus douce? se noyer au cuvier où se foule le raisin I II doit être plus abhorré qu'Ërostrate ou Pierre Ramus, celui qui inventa le très-horrible concubinage d'eau avec vin. Monsieur le pape serait bon d'y songer et de les divorcer à jamais; c'est trop grand scandale. Dites, un éléphant peut-il s'allier avec une grenouille ; un lion avec une fourmi? ainsi est de l'eau mêlée au vin. En Évangile, que voyezvous de plus miraculeux témoignant la divinité de Jésus? eau muée en vin aux noces de Gana. Bacehus n'aurait fait mieux au temps jadis. Savoir quelle sorte de vin c'était? du meilleur, delà Devinière en Ghinonais ; le clos «st à moi par héritage paternel. Répondez ; moine , que connailrait-il , sinon le jua des treilles de son abbaye ? Que signifie bréviaire ? il a nom ainsi parce que, le vin tiré et sur table , prières sont brèves. Trinquons comme Allemands ou
LA PANTOlFLÈ DU PAPE. l7f
Suisses ) à la santé de noire paternité ; c^esl chanté bien entendue. Voilà de quoi bien mériter de Vénus, et madame Dubellay, qui est à Fréjus , aurait dû fiiire le voyage de Rome à son avantage et au vôtre. Un petit cardinal à celte heure prendrait naissance parmi les pots. A boire I quand Jupiter tonne, j^entonne si bien , que j'entame ma tonne sans que rien m^'étonne; je n'ai qu'un seul culte, le vin. Pourrais* je trop réitérer ce joli mot qui est mon alpha et oméga I Je chancelle et tout vire autour de moi, verres et brocs, table et salle. Voici l'heure de (l'inspi-' ration : versez tout plein en l'honneur de la dive bouteiUe^ dont par suite je célébrerai les miracles et vertus. Favete linguis l ceci est l'hymne que chantait Diogène en goguette :
Yrai père d'Apollo, toujours Bacclius noua vainct.
De son doux nectar bois-en autant que vingt;
Adonc, sans plus, seras bel écrivain :
Au lien d'encre, avecqae brandevin
Arrose ton gu»ier caviu ,
£t tu n'écriras pas en vain
Issant hors du ravin
De ee monde vain.
Pat- ce divin
Sans levain
Devin
Viif.
Un triple hoquet fut la conclusion de celle improvisation bachique, et le cardinal éclata en applaudissements.
Le lendemain l'ambassadeur de France fut introduit avec son secrétaire devant Paul ill, entouré de Salviali, Sudolet et de ses plus cliers cardinaux, qui
172 SOmi^ES DE WALTEH SCOTT.
allendaienl les folies de Rabelais avec non moins d^mpatience que le pape lui-même. Un profond silence régnait dans rassemblée. Jean Dubellay, selon Taulique usage, posa un genou en lerre et baisa la bienheureuse pantoufle du Saint-Père. Alors on entendit une voix aigre, que chacun reconnut.
« Petit page, vile une aiguière pleine d'eau bénite devant le matire-aulel, id est salée; puis du linge blanc et net, afin d'en purger et essuyer ce que monseigneur le pape cache derrière lui lorsqu'il fait de beaux saints.
— A quelles fms? demanda le pape tandis que les assistants s'entre-regardaient sans comprendre le sens de celte impiété.
— Certes, reprit Rabelais, si messire le cardinal Jean Dubellay baise les pieds au pape, moi son trèshumble serviteur, je devrai m'estimcr heureux de ne lui baiser que le derrière. »
Un rire universel s'éleva à ces mots, et le cardinal Salviati , qui n'avait jamais ri de sa vie, se pâmait sur son siège. L'ambassadeur se mordit les lèvres pour ne pas en faire autant. Rabelais, continuant sa comédie, se prosterna la face contre terre, et dit d'un air suppliant :
« Mon très-digne seigneur, s'il était de votre bonté papale que je sois excommunié des pieds à la tête.
— Ëxi^ommunié , mon cher fds ! s'écria le pape , étonné de cette singulière demande; n'êtes- vous plus chrétien ?
-^ Je ne sais; mais je nie tiendrais plus assuré contre le fagot, avec votre sainte excommunication ;
car, venant n Rome, je vis une vieille femme en si cabane, où pour me chaufler elle voulut allumer du feu ; mais le bois,4[ui était vert , fumait sans brûler. Elle s'exclama en colère : « Il faut que cette bourrée soit excommuniée de la propre gueule du pape ! » Or, moi qui suis d'un pays où il n'y a faute rie fagots, je serai bien aise de ne les pus craindre, d'autant que j'y suis sujet. Je vous prie donc de m'engarder du roussi en celle vie; quant à l'autre, il sera temps d'y penser s'il y a lieu. Jusque-là, je ne m'en soucie pas le moindrement.
— Approcbe un petit ; je te veux parler à l'oreillr. Pour vrai, ton esprit aimable m'émerveille ; requiers ce^qui te sera plaisant , et je promets de contedter tes souhaits.
— A si haut seigneur que vous êtes , rien n'est trop difficile ; partant, je vous supplierdi à muins jointes et avec un grand merci, de me démontrer bien géométriquement que Dieu est , que Jésus est son fils de chair et os, que vous êtes pape à son image, et que moi, qui vous parle, ne suis qu'une machine faile de boue et que la mort rendra boue, sans plus. Si vous pouvez m'cipliquer ces mystères
. si abstraits que rien que d'y rêver ma pauvre léte en est toute perturbée, je vous déclare fameux absti acteur de quintessence, et vous fais oblation du Grand- Œuvre.
— Mon tils, si moi-même savais ces belles choses, serais-je pape ? demande à moi ce qu'homme peut donner.
— Vraiment, je vous croyais un dieu sur terre; rnnis j'apprends que monsieur le dieu souvent n'est
iU SOIBlêBS DE WALTKR SCOTT,
pas môme homme. Oui-ilà ! par votre grâce, faites que j'épouse madame votre fille par devant ou par derrière TÉglise, et j'espère, si Dieu m'aide, être père charnel d'un beau petit pape ou papelard, qui succédera à son aïeul par hérédation ; car, moi pour devenir pape et chef de tons moines, ne bois-je pas assez ?
— Ta requête est hors de mon vouloir et pouvoir. Le bon Dieu ne m'a octroyé qu'un fil», et ma fille est encore à naître.
— Dites-lui de se hâter, car je l'attendrai, s'il le faut, jusqu'à ma mort; j'ai de quoi la rendre plus réjouie que la papesse Jeanne. »
Jean Dubellay, intrigué par ce long entretien à voix basse, et craignant peut-être une indiscrétion de la part de Rabelais , vint brusquement prendre part à la conversation secrète que tenait celui-ci avec le pape. Paul 111 se serait bien pdssé d'être interrompu.
(( Permettez, dit le cardinal, sans doute humilié d'avoir seul baisé la pantoufle, permettez, monseigneur, que monsieur mon secrétaire baise, comme bon chrétien , la plus sainte pantoufle qui soit en ce monde sublunaire.
— Ainsi faites, dit le bon pape, la place du baiser de M. l'ambassadeur est chaude encore.
-— Or çà, M. le cardinal, répliqua le malicieux Rabelais , savez-vous ce que signifie trouver chaussure à son pied?
— Ce n'est le moment d'équivoquer...
TTT Ventre de biche ! ceci vous regarde plus qu'on
ne croirait, h voir votre habit. Je vous Apprendrai, s'il vous plaît, par un exemple, ce que cVsl que chaussure à son pied. Le fait est récent et vrai ; j'en atteste monseigneur. Un honnête cardinal, menant les affaires d'amour à l'égal des affaires d'église, sinon plus roideroent, de passage dans une ville de France, senamoura d'une dame veuve peu, et galante autant que belle. Donc messire le cardinal, dût-il en rougir comme son chapeau, sous couverture de confession, eut de la dame ce qu*il en voulait. Mais le frère d'icelle, qui avait l'épée plus longue que l'urbanité, rencontra les deux amis au lit, où ils ne dormaient pas , je vous jure. On m'a narré que la farce était agencée d'avance entre sa sœur et lui; je le crois volontiers, et la chose n'est pas à leur honneur. Fînablement, la pointe de sa lame fit merveille, et le pauvre cardinal ne sortit de ce pas hasardeux que marié et allégé d'une grosse somme.
«- Seigneur Dieu I s'écria Paul IH , j'ai peine à croire ces choses. Un cardinal aurait femme et enfants !
-— Comme si c'était un pape! reprit Rabelais en riant.
— Oui ; mais que n'a-t-il requis dispense extraordinaire pour entrer en divorce? je la lui eusse baillée sans commissaires.
— Il enrage certainement de ne pouvoir mettre à profit votre bonne volonté, car le frère de madame la cardinale jura Dieu et diable de couper oreilles et davantage au digne homme s'il faisait mine de vou-^ loir casser le mariage, et j'approuve l'époux d'avoir ep appréhension le sort d'Abéjard. Par ma )>raguett^ [
176 SOIRÉES DE WAiT£R SCOTT.
je me m*en accommoderais guère , pour ce qui est
de moi!
— Je tombe en stupéfaction bien grande. Ce cardinal, mari et marri, serait-il parmi vous, messieurs?
— Monseigneur, interrompit Dubellay, voyez-vous pas que ce bouffon vous raille , avec des contes de cette valeur! ce sont menues menteries qu^il jette, rimpie, à travers le baisement de la pantoufle. Mais sans plus dégoiser, messire le trompeur, baisez...
— Laquelle? brune ou blonde? pantoufle! à la mauvaise viande que cuir tanné de veau ou mouton ! ce m'est grande pénitence, monsieur du pape, que d'accoler celle-ci I
^> Laissez-le dire à son aise et fantaisie, répondit Paul in à Dubellay, qui s'indignait de voir son secrétaire mieux venu que lui.
— Oui dà , continua Rabelais , n^est-ce pas saint Crépin qui a ouvré ces merveilleuses pantoufles que Ton baise à tout venant? Si est, je veux lui en aclieter de pareilles , parce que , avec elles , onc n'aurai à guérir goutte, cors ou varices, et par ainsi ne mourrai jamais par les pieds. Un mot de philosophie ardue, mon cher père. Dans cette antique cérémonie lenouvelée du Prêtre- Jean, que baise-t-on en toute humilité chrétienne, pied ou pantoufle?
— Ni l'un ni l'autre, répliqua le pape, assez embarrassé de la question.
— Et tous deux, cependant ; mais le cas est facile à résoudre: la pantoufle, si elle n'était chaussée, vaudrait- elle le baiser amoureux que je m'en vais lui donner sans remords?
— Non , sur mon chef I car ce baiser n'est rien
qu'Hun homniage à In personne Hh papo; se nommÂfil Pierre, Agapet ou Paul ; c^est emblème manifeste que les rois même sont dos serfs et feudataires.
— Patience , monsieur de la pantoufle , je vous f«Fat voir que le vulgaire, moutonnier de nature, se contente de l'apparence, et en votre pantoufle ne haise rien qu'une pantoufle ; sur ce , je suis friand d'y goûter. »
Eln disant cela, il feignit de se baisser vers la pantoufle que le pape tendait à la rencontre de sa bou« che; mais il saisit tout à coup la jambe de Paul III et le renversa de son trône, la tête dans un bénitier. Cette audace souleva de justes murmures, et pendant que Ton aidait le pape à se relever, les cardinaux disaient entre eux :
a C'est un hérétique renforcé ! il serait urgent de le conduire aux prisons avant qu'il ait fait des siennes dans la ville, à l'édification des impies et réformateurs.
— Méchant, dit le cardinal, je ne me tiens pas de te livrer aux inquisiteurs, et je te verrais brûler sans pitié aucune.
-^ Mon ftls, balbutia le pape, que t'avais-je fait pour me traiter si rudement? tâche à t'cxcuser de cet acte imprudent.
— Pardon et grâce! mon très- Snint-Père, répondit Rabelais affectaul une étrange surprise, j'ignorais qu'il pût en advenir ainsi ; j'avais par ci par là ouï exalter la stabilité éternelle et sempiternelle de notre mère TËglise romaine, et je cutdais, mot crédule par trop, que nulle force humaine, quelque grande qu'elle fût, ne pouyait remuer sa base perdurable, qui es(
178 SOmiÊES DE WALTER SCOTT.
•monsieur le pape. Pour Dieu I je m^avise quVn m^avait mal informe, et qu'il n'est pas tellement dirticile de ruer par uTre pape. J'y songerai. Ainsi soit-il. x>
Cette allégorie était expliquée par les efforts de Luther contre le papisme, et tous les assistants en furent scandalisés, et ne rirent pas. Le pape lui-même parut mécontent. Il avait, du coup, deux ou trois bosses à la tête. Rabelais, cependant, sans demander son reste, s'esquiva subitement, et après son départ, Paul in s'aperçut que sa pantoufle avait disparu.
Quelques jours après, le pape reçut par un message un énorme paquet de décrétâtes et de bulles, au fond duquel il retrouva sa pantoufle; il se douta que Rabelais avait fait le tour. En effet, celui-ci, sans perdre de temps, fit faire, par un ouvrier de confiance, deux pantoufles entièrement conformes à celles du pape, et il attendit que l'occasion se présentât pour s'en servir. Paul III, quoiqu'il eût toujours à cœur sa culbute allégorique, ne pouvait se passer de Rabelais qui l'accompagnait dans ses promenades et l'amusait par ses rudes plaisanteries. La flatterie n'était pas son défaut.
Un jour qu'ils traversaient presque sans suite !e quartier appelé RioM de Parione^ au coin du palais des Urslns, Rabelais fit remarquer au pape les dits de Pasquin. C'était une statue de gladiateur, en marbre, qui, découverte près de la boutique du cordonnier Pasquin , renommé pour ses bons mots , en retint le nom lorsque ce cordonnier eut imaginé d'at— .tacher au piédestal des vers satiriques, où la statue était censée parler. Ces pasquinades dérivèrent en usage, ot toujours événements nouveaux faisaient
naître nouveaux placards. Rabelais pria le pape de lire un quatrain français qui venait d'être afliché.
Derers Genève nn bon vent souffle, Dont Borne s'est mal détendue ; Le pape a perdu ta pantoufle!.,.
Voilà sï puissance perdue !
« Par PApocalypse ! s'écria le pape , c'est Rabelais ou le diable qui a fait ce placard hérétique.
— Saint-Père, j'aurais de quoi me glorifier de ce parallèle avec monseigneur le diable, mais par saint Frappart! je ne vois d'autre coupable que maître Pasquin, et je suis d'avis qu'on le brûle comme vendeur de psaumes en langue vulgaire.
— Nargue de sa prophétie ! ma bonne pantoufle m'est revenue du ciel en droite ligne, et fût-elle, suivant l'écriteau, perdue réellement, je ne tarderais guère à la remplacer sans que nul y prit garde ; ainsi la puissance papale ne s'en ira qu'avec les cordonniers.
— Amen, Cependant, pour retourner à mes moutons, je déclare comme ci-devant que le plebs imbécile baiserait la pantoufle au même endroit où fut mise la figue ^, et ce sans danger de mort.
1 Faire in /Igue était, en Italie, une expre8»ion de mépris dont Tuici l'origine racontée par Habelais, Pantagruel^ liv. IV, ch. 45.
« Les Hilanois s'estoyent contre luy (Frédéric Barlierousse) absent rebellez, et avoyent Timperatricr, *a femme, cliassée hors de la ville ignominieusement montée sur une vieille mule nommée Thacor, i chvvauchons de rebours , sçavoir est le cul tourné vers la teste de la mule et la face vers la croppière. Federic, i son retour, les ayant subjuguez et resserrez, feit telle diligence qu'il recouvra la célèbre mule Thacor. Adonques an milieu du grand Brooet (Broglio]^ par son ordonnatiee , le bourreau mist aux membres hontenz de Thacor une figue ,
— Nenni, moii fils; le premier qui la verrait en si horrible profanation la prendrait bien dévotement, et pour ôler toute mauvaise odeur, Toindrait de parfums; puis après, content des indulgences obtenues, viendrait la rapportant sur un mol coussin, ou dans un coffre de bois de sycomore. Je gage qu'il en serait ainsi.
— Monseigneur, je m'offre à parier deux cents tournois qu'il en adviendrait autrement, et que la mule porte-pantoufle serait festoyée, baisée, caparaçonnée mieux que Fane de Balaam.
— J^aurais honte de gager à ce jeu deux cents tournois...
— Non pas moi, je vous affie I davantage, s'il vous plaît, la somme pour un pape est médiocre.
— N'en parlons plus ; qui voudrait se damner pour si peu? le scandale aussi bien aille à tous les diables, il est plus nuisible à l'église romaine que zuingliens, anabaptistes et luthériens ensemble, m
Peu de jours après cette conversation, une dame
présents et voyants les citadins captifs , pois cria de par l'emperenr, à son de trompa, que quiconque d'iceulx vouldroyt la mort évader, arrachast publiquement la figue avec les dents, puis la remist au propre lieu sans aide des main<s. Quiconque en feroit refus seroyt sus l'instant pendu et étranglé. Aulcuns d'iceulx eurent honte et horreur de telle tant abominable amende, la poslposerent à la crainte de mort et furent pendus. Es aultres la crainte domina sus telle honte ; iceiilx k voir h belles dents tiré la figue, la monstroyenl au bourreau apeili*ment disiiûts : Ecco lo ficeo. •
Cette singulière anecdote est rapportée aussi par Albert (Iraiitz et Guillaume Paradin. De là, montrer le pouce passant enirc l'index et le deuxième doigt, pour figurer la figue au cul de la mule, fut une grande injure, el/aite la figue passa en proverbe, comme en Ii'rancç /aire les cornes.
LA PANtÛUfU OU PAPE. ISl
richement véiue, qui tenait en sa main un étui de velours brodé en fil d^or, se présenta avec assurance au palais du pape.
tf Sa Sainteté, demanda-t-elle, sera bien aise de mon arrivée ; faites qu'on Favertisso et la prie de me voir le temps de la saluer et complimenter.
— Monseigneur, répondit un appariteur, est enfermé à cette heure avec monsieur Tambassadeur de France ; ils sont en conférence politique, et ne veulent point être troublés.
— Je le pense, mais de ma part annoncez seulement ma venue au très-Saint-Père, et j'ai ferme espoir qu'il vous remerciera de cette bonne nouvelle.
— Serait-ce pas, disaient entre eux les huissiers, quelque reine ou princesse eu pèlerinage à Rome? »
Rabelais, pour qui toutes les portes du palais étaient ouvertes, vint à passer dans le moment, et voyant cette dame courroucée de rester dans le vestibule, il la reconnut aussitôt, sans toutefois le laisser paraître.
« Madame , dit-il avec une feinte gravité, je devine ce que vous souhaitez, et s'il vous plaisait me suivre, je TOUS mènerais tout droit où est le pape, qu'attendez comme le messie les Juifs.
— Seigneur, je vous en aurais gratitude bien grdude, et monseigneur le pape à ma requête vous en voudra du bien, car je me doute qu'il est fort curieux de me voir, ce brave messire Dubellay ; sa lettre m'a fait jeter des larmes 1 aussi lui avais-je prédit en nos adieux qu'il deviendrait pape en moins de rien, u
lia allèrent ainsi jusqu'à la porte du cabinet, que
188 SOIRÉES DE WALTEll SCOTT.
Rabelais ouvrit sans gratlcr; Paul IK et Jean Dubellay assis devant une table lisaient des dépêches ; la dame se précipita impétueusement au cou du cardinal, quoi qu'il fit pour échapper à cette brusque accolade.
a Mon petit Jean, dit-elle avec transport, je savais bien que j'épousais un pape en herbe I...
•— Sainte Vierge! s'écria Dubellay en la repoussant, après Favoir envisagée, me voulez-vous perdre avec ces blasphèmes? C'est quelque pauvre folle d'hôpital ! ajouta-t-il, rouge de colère.
— Dieu me pardonne I désavoueras- tu ta lettre et ce témoignage sacré que j'ai baisé dii millions de fois!... )) '
 ces mots, elle tira de l'étui une pantoufle semblable à celle du pape, et la plaça sur la table, cependant que Paul lil et le cardinal échangeaient des regards de surprise et de doute. Rabelais, qui ét'>uffait de rire, prit le papier qu'elle montrait et lut ce qui suit :
(( Madame, ma chère épouse.
« Je vous mande par la présente que le pape « Paul ili étant mort d'un flux de ventre, le conclave « m^a élu en sa place ; donc je vous prie de me ve- « nir trouver sans délai ; d'autant que tous les papes « ont été mariés plus ou moins, je ne resterai en ar- « rière. En public serez ma maîtresse et amie ; ma « femme en mon palais; nos flls (et j'ai hâte d'en « jeter en moule une belle provision) seront nommes « légats dès qu'ils auront des dents. Quant ù monsieur « votre digne frère, je l'institue gonfulonier de l'Eglise,
« eu alteudaot mieux. Pour témoigner de la vérilé « de ceci, je vous envoie la très-sainte pantoufle, « vous suppliant de la baiser bien fort pour Tamour « de moi. Sur ce, je suis impatient de vous avoir « en cour de Rome; hâtez-vous, madame la papesse. « Votre pape, Jean Dubellay. »
— Notre-Dame de Langey ! s'écria celui-ci, la raillerie est par trop outrageusel
— Pour ma part, dit Paul III, je suis volontiers tenté de rire, tout mort qu'on me fasse dans cette joyeuse épitre.
— Quoi donc ? reprit madame Dubellay, me moque-t-on de telle sorte, et monsieur mon mari est-il moins pape que cardinal?
— L'incomparable aventure! reprit le bon pape, monsieur l'ambassadeur a pris femme sans dispense et de lui sortira belle lignée de cardinaux pour le plus grand profit de l'Eglise ! Madame la cardinale, ne vous gênez pas... » Puis se ravisant il continua d'un ton plus sérieux : a Ça, parlez franc; la farce vaut bien qu'on eu rie, et e sais gré à son gentil auteur; pourtant je n'ose croire que messire Jean Dubellay ait épousé devant l'église cette honnête dame, mais seulement de chair.
— Monsieur le pape, répliqua Rabelais, l'exemple d'Alexandre VI était bon à suivre, et monsieur le cardinal, pour son excuse, dira qu il a été forcé au gîte, car pour vrai il épousa plutôt madame de Chàtillon que la mort. Voilà ce que c'est qu'être prêtre, ou n'a pas en cas de besoin une épée bieu trempée pour soi défeudre, et les excommunications ne tueut
184 SOIREES DK WALTfiR SCOTT.
personne. Enfin messire Jean Diibellay, faisant contre fortune bon «^œur, se vit de noces, bien quM) en eût. Gela s^appelte, comme je l'ai ci-deTant expliqué : trouver chaussure à son pied.
«— Monsieur le moqueur, dit le cardinal, cachant mal son ressentiment, vous avez agi en traître serviteur, mettant le nez où vous n^aviez que faire, et travaillant à me nuire en Fopinion du plus honnête pape qui ait jamais été.
-" Au contraire, monseigneur, reprit Rabelais, de même qu*un pape est loin d'un cardinal, ainsi épouser une veuve par légitime contrat ne remporte pas sur coucher avec sa propre sœur. Qu'en pense Sa Sainteté?
— Rien, sinon que tu es de nature dangereux de fait et de langue ; on peut se trouver mal de rire de tes folâlrcries, et qu'un plus méchant te cit^ait en inquisition pour vindicte trop méritée.
-— £n vérité, continua Dubellay, j'aurais de quoi te faire condamner criminellement, et souvicus-toi que je tiens en réserve une clef satirique et impie du Pantagruel^ et qu'au carême dernier tu mangeas du lard par dérision du jeûne.
-^ Oui->dà, messire, n'étiez- vous point à table avec moi, petit, qui ne fis qu'imiter si haut prince de l'Eglise?...
— Mais non, interrompit Jean Dubellay, je n'en ferai rien, et ces menaces n'étaient que par ris. Tu es un gentil Panurge et je t'aime mieux ainsi qu'autrement. Pour vous, belle dame, partez sans rancune et tenez-moi toujours pour vôtre du plus loin qu'il se pourra. »
U tANtOLFLE Dt PAPB. 1^5
Madame Ghàtitlon-Dubellay baissa son voile pour cacher des larmes de dépit, et sans écouler des plaisanteries fort libres que Rabelais lui lançait à voix ba&se, sortit précipitamment et retourna à Fréjus, où elle passa le reste de ses jours dans un veuvage fort occupé.
Cependant il se fit un grand bruit sur la place Saint-Pierre; Rabelais battit des mains avec de joyeux éclats de rire.
a Qu'est-ce là? demanda le pape; les lansquenets de Tcmpereur forcent-ils Rome une seconde fois, ou bien s'est-il opéré quelque beau miracle?
•— Yoyez-y, dit Rabelais, et baillez-moi cédule pour loucher de votre trésorier deux cents tournois ; c'est pari gagné de ma part. »
Le pape et le cardinal coururent à la fenêtre , et le spectacle qu'ils virent les contraignit de partager la gaieté de Rabelais. La place était encombrée de peuple; la foule en rumeur ouvrait, entre deux rangs pressés, un étroit passage à une mule caparaçonnée, au derrière de laquelle était attachée une pantoufle de velours rouge ornée d'une croix d'or. Chacun venait à sou tour s'agenouiller et baiser la pantoufle.
— Dieu me soit en aide! s* écria le pape, c'est ma sainte pantoufle qui pend au cul de la mule !
— Sainte Marie ! répéta Dubellay, la pantoufle n'a pas été se ficher là toute seule!
— Vraiment, répliqua Rabelais, le mystère est mon fait, et par cette curieuse comédie j'ai démontré que l'hommage était du à la pantoufle et non à qui la chaust»e. Certes, un pape quel qu'il soit diffère d'une mule!
— Uabelais, dit le cardinal, j^admire bon gré mal gré tes hardies inventions; mais en ami, je te donne avis d^en être sobre a Rome, surtout si tu n^as pas goût à te voir lapidé comme feu saint Etienne ; mouseigneur le pape même n^aurait pouvoir de le sauver.
— Il parle d'or, ajouta le pape avec tristesse ; à Rome on peut impunément se souiller de crimes et forfaits, mais non railler tout haut la plus patente superstition. Gardez-vous, mon fds, de dire à aucun Tauteur d'une telle hérésie ; mal vous en prendrait.
— Sainte pantoufle, ayez pitié de moi ! disait Rabelais; sainte pantoufle, priez pour moi, A;yr«e eleison! Dites, mon petit pape, cette farce vaut-elle pas deux cents tournois? Vite, payez vos dettes et soyons quittes. Cernez de tous vos yeux. N'est-ce pas étrange cérémonie? Gomme madame la mule porte brayement ses reliques! De quelle ardeur ces bonnes gens baisent et rebaisent le moule de votre piedi ils pensent racheter leurs péchés à venir ! Pas un ne s'embarrasse du honteux endroit de la mule, et viendrait- elle à aller du ventre, qu'ils n'y songeraient guère parmi leurs dévotions. Par la cuisine des moines I monseigneur, comme il n'est qu'un pape, il ne faut plusieurs pantoufles !
— Mon flls, répondit Paul III, tiens-toi pour admonesté, si lu ne mets de frein à tes paroles, elles te mèneront plus loin que tu ne penses. Or, sois sage en public, je t^en prie, sinon tu feras mauvaise fin. Je vois que ces gens s'en vont venir à mon hôtel. »
En efiet, la mule s'était arrêtée d'elle-même, comme par instinct, devant le palais, et tous les regards s'ctanl tournés de ce coté, on upert^-ul le pape
à sa fenêtre, ei mille acclamalions retentirent : Paut III fut forcé de paraître sur le balcon, et de donner sa bénédiction au peuple, qui la reçut en silence et à genoui. Ensuite on délibéra parmi la foule pour envoyer une dépulalion au pape, et trois religieux mendiants, qui faisaient partie du cortège de la mule, furent chargés de cette mission délicate. Le Saint- Père ordonna qn^on les introduisit devant lui, non sans avoir recommandé à Rabelais de ne pas commettre d^imprudence. Les religieux commencèrent par des signes de croix et des génuflexions, puis le plus âgé parla en ces termes :
« Très-vénérable pontife, qui avez en main les clefs du paradis et de Tenfer, daignez ouïr un miracle étonnant qui tient Rome en ébahissement et proclame la protection du bon Dieu. Votre sacrosainte pantoufle avait été sans doute dérobée par les démons ou les hérétiques : or, voici comment ce trésor est revenu en notre ville. Un ange que beaucoup ont vu a raconté que des païens à Ferrare, possesseurs de la divine pantoufle par magie ou larcin, Tappendirent au cul d'une mule avec coupable intention, la voulant par la ville promener en manière de momerie ; et madame Renée, duchesse de Ferrare, qui en sa cour recueille les luthériens bannis de France, les excitait à ce faire. Mais la digne mule inspirée de Dieu, comme jadis Tânesse de Ralaam, s*enfuit si rapidement qu'elle arriva tantôt aux portes de Rome. Donc ordonnez qu^une chapelle soit édiflée au lieu où parut Fange, tenant par la bride la mule bénite, et faites qu'un de vos cardinaux vienne de ses mains sacrées délier la pantoufle; ce que li'oscrait nul profane, de
m SOIRÉES DE WALTER SCOTT. '
peur d'élre abinié comme Dathan et Âbiron. De plus, J
nous prions Votre Sainteté de permettre que celle |
sainte mule soit donnée en garde à notre couvent, où |
elle ne manquera de paille ni d^ayoine.
— Mes bons pères, interrompit Rabelais, cbez vous, la mule aura meilleure pâture qu'en Técurie d'un prince ; mais j'ai peur que certain faussaire la réclame comme sienne; baillez-lui, en paiement de :; son mensonge, des coups et injures.
— Monsieur le cardinal, dit le pape, veuillez de ce pas chercher ma pantoufle et la rapporter bien précieusement en ma garde-robe. ^
— Monseigneur, reprit Dubellay, tout confus, ne pouvez-vous requérir cela de ces honnêtes religieux? ik vous en voudront de la reconnaissance.
— Non, répliqua Paul III, ce vous sera légère pénitence pour un péché que vous savez ; vous auras part aux indulgences. Quant à la chapelle dont j'approuve l'idée, je consens qu'elle soit faite et ornée du produit des aumônes. Déjà M. François Rabelais» secrétaire cl médecin de monsieur l'ambassadeur, offre en don deux cents tournois, pour être employés à cet objet. »
Rabelais n'osa pas dire non, et fit une grimace au pape; le cardinal, d'assez mauvaise humeur, suivit les moines et alla détacher la pantoufle. Un pauvre diable, s'élant écrié que la mule lui appartenait, fut conspué et battu par la populace. Les religieux mendiants vinrent en procession emmener la mule, que Rabelais avait volée dans une hôtellerie.
« 11 pleut donc des pantoufles, dit Jean Dubellay en jetant aux pieds du pape celle qu'il rapportait,
LE FOIET. 189
OU bien il faut qu^il en pousse ! Le feu Saint-Ânioîne arde les cordonniers !
— Mon fils, dit le pape à Rabelais, si tu ne t*amendes point, je te déclare que tu périras par le feu ou la bart !
— Peut-être, répondit Rabelais ; néanmoins diaprés icelle invention, votre pantoufle sera dite éternellement la mule du pape 1 t>
Rabelais mourut dans son lit, à Page de soixante ans, et curé de MeudonI
{larqudj af|itrt ^\xt b« %xa\\b& on tifitt commit : ddlu'rn CaUant mal, ils sont faoortsrs : Mais Us petits sans cesse mf^irisés n'ont faut lo^er que la fetne et la l)ontr.
FBAifçois Hàbbrt, Fable du Lion, du Loup et de VAsne.
Clément Marot avait été forcé de sortir de France pour la seconde fois; il avait translaté en rimes françaises les psaumes de David. C'était une hérésie digne du dernier supplice. Il s'était retiré à Genève, où Jean Cauvin, dit Calvin (du nom latin Calvinus)^ son ami et son coreligionnaire, achevait T œuvre de la refonte, Le pouvoir de ce dernier était si grand aq
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temporel comme au spirituel, qu'on le désignait sous le nom de Pape de Ge}iève. Marol, qui avait servi au péril de sa vie la cause persécutée de Calvin, avait le droit de s'attendre à une existence tranquille et heureuse, dans une ville soumise au gouvernement de celui-ci ; mais il signala encore son caractère immoral et cet esprit turbulent qui avait failli le mener au bûcher, malgré la protection de François I'*^ et celle de sa maîtresse Marguerite, reine de Navarre, éprise de belle passion pour Thomme le plus laid de la cour. Elle suivit en cela Texemple de Diane de Poitiers, qui préluda à la conquête de Henry II par ses amours avec le poète du Ouy et Nenny. Quant à Marot, enthousiaste et insouciant à la fois, il était incapable d'une liaison un peu solide et d'un ouvrage de longue haleine. Il se laissa prendre à la réformation par le caprice de la nouveauté, et il l'aima comme il eût fait une femme; sans doute il aurait quitté l'une aussi facilement que l'autre, mais les prisons, procès, exil, vexations qu'on lui fit éprouver à ce sujet, l'y attachèrent par contradiction. Au reste, à cette époque, n'ayant encore que quarantesept anSy il avait déjà toutes les infirmités d'une vieillesse anticipée. La galanterie, ou plutôt la débauche, avait bonne part dans ce dilnbrement. De gai, riant, pantagruélisani qu'il était, il devenait de jour en jour plus morose et plus bourru; ses cheveux neigeaient avant le temps, sa taille se rabougrissait, ses yeux s'éteignaient et son visage se ridait; seulement il demeurait passé maître en hbertinage.
Il arriva à Genève, y fut reçu avec distinction, élut
domicile chez un riche horloger, et sans henncoup dVflort, il est vrai, séduisit la femme de son hole.
C'était une belle Genevoise nommé Flammelte. Thomas Brusiay, son mari, s'occupait moins de sa moitié que du prêche; en revanche, celle-ci, plus d'affaires galantes que du reste. Elle traita bien Marot a cause des bijoux qu'il possédait, peut-cire du fait de madame Marguerite, et qu'il donna volontiers pour quelques privautés au delà du baiser; que saisje? Le mari trompé aimait franchement son hôle à cause des psalmes qu'il faisait presque sans y penser. Un vieux proverbe dit que cocuage est toujours content de lui-même, des autres aussi.
Mais il parait que Marot, sans compter le mari, n'était pas le seul qui fût dans les bonnes grâces de la dame; sans doute qu'il croyait le contraire. Calvin, tout gourmé de rigidité, se délassait quelquefois de cette morgue d'apparat et de position. Il avait épousé Idelelte de Bure, veuve de Jean Serder, anabaptiste réfugié à Baie. Cette union avait été malheureuse ; la perle de sa iWle unique ne fit que précéder celle de la mère, et plusieurs années laborieusement employées le débarrassèrent a peine du fardeau des regrets. Flammette, par charité chrétienne, ne contribua pas peu à l'en délivrer; personne n'était dans la confidence, pas même le mari. L^adultère était puni de mort à Genève ; on pendait les deux criminels dos à dos, comme pour les séparer de vive force en les envoyant dans l'autre monde.
Marot, qui ne recevait plus à l'étranger les pensions de valet de chambre du roi, de secrétaire de la reine de Navarre, et les sommes énormes qu'il
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f)r61cvail snr la cour nvec uiip épijçrnmme on «ne dédicace, en élail rodnil pour vivre à rimer le Paier noster el VOraison dominicale. Avait-il quelque argent, il allait le perdre au jeu des tarots, sorte de cartes particulières dont on fait encore usage en Allemagne : la fortune semblait Tavoir abandonné de guerre lasse. Flaramette voyait son amour diminuer en raison des ressources pécuniaires de Texîlé. Enfin une brouille acceptée de part et d^autre survint à la suite du refus fait par Marot, de sacrifier à la cupidité de cette dame le produit modique d^une édition de ses œuvres, imprimées à Lyon par son confrère en poésie, Etienne Dolet. Ils ne s'en tinrent pas à des injures données et rendues ; Pirascible et imprudent Marot jeta sa bile dans un huitain qui, passant de bouche en bouche avec commentaires, scandalisa bientôt la ville tout entière.