L'ÉCHAFAUDAGE
0t ptta^t pltt0 en iPtat^ce une nocttine amée^ Mn €\)xiBt empi0tolé tout noirci ne fuwit^ jUtti 9 comme un J9^l'^^^^9 ^^ portant en U main Win large cootielaii rragie ne sang ^utnain.
Ronsard , Discours des Misères du temps.
La Saint-^Barthélemy^ dbnt l'idée appartient au duc d'Âlbe, fut complotée , dit-on , pendant deux ans par Catherine de Médicis et ses £avoris y Retz et Gronzague, Que leur manquait-il pour l'exécuter ? une occasion.
Sous prétexte de cimenter la paix , la reine* mère prépara le mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois^ sœur de Charles IX. Le contrat fut signé à Blois^ le 1 1 avril iS'j2 ; dacj
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jours après Jeanne d'Âlbret mourut subitement^ empoisonnée sans doute par des parfumeries que lui avait vendues un Italien au service de Médicis. La dispense du pape et les hiesuresque l'on prit pour envelopper dans le massacre les principaux huguenots , retardèrent plusieurs mois la célébration du mariage ; enfin l'amiral Coligny quitta sa maison de Châtillon-sur*LoiDg pour se rendre à Paris^ et avec lui tous les chefs de son parti vinrent assister à ces noces sanglantes.
Le i8 août, bien que les dispenses ne fussent pas encore arrivées de Rome^ le cardinal de Bourbon maria le roi de Navarre à madame Marguerite de France; la cérémonie eut lieu, selon Tusage, à la porte de l'église Notre-Dame, les deux époux n'étant pas de la même ^religion.
Tout ce que la cour avait de distingué y assistait; là se trouvaient ensemble catholiques et protestants ; les ducs d'Anjou et d'Alençon^ frères du roi ; le prince de Condé et le marquis de Conti son frère ; le duc de Monpensier ; le prince Daufiu , les ducs de Guise , d'Âumaie et de Nevers; les maréchaux de Montmorency, de Cosse et de Tavannes; l'amiral Coligny et le comte de la Rochefoucault. Beaucoup de ces seigneurs
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étaient placés par le hasard à côté de leurs futurs meurtriers. La vieille basilique, magnifiquement décorée, avait ouvert ses portes, d'où s'échappaient , avec Fencens, les graves accents de l'orgue mêlés à la voix des prêtres ; les cloches envoyaient de joyeuses volées ; la foule était dans les rues, aux fenêtres, sur les toits des maisons; la cérémonie ne fut signalée par aucun événement remarquable, si ce n'est que le duc de Guise, qui avait toujours à cœur l'assassinat de son père par Poltrot de Mëré, et sa haine pour l'amiral^ s'approcha par derrière de Coligny, et la main sur la garde de son épée , fit mine de le vouloir frapper dans le dos. Le comte de Nevers , qui s'aperçut de ce geste imprudent , l'arrêta par ces mots prononcés d'une voix mystérieuse :
« Guise , tu joues-là une vie contre vingt mille; ayes patience deux jours durant, et tu auras belle revanche ; en attendant aiguise ta lame , fais dire des messes et aecolte les parpayots avec beaux semblants d'amitié.
— » Ton conseil est bon, Gonzague, j'en userai ; mais , par mes trois merlettès, je tuerais de meilleur courage si j'avais de prime-abord mis à mal monsieur l'homme de bien qui m'a
l'air d'avoir fiait seul le crime de Poltrot^ devers Orléans. »
Le cortège retourna au Louvre^ où rattendait le Toi, bien appris à jouer son rolel, comme il l'avouait luÎHOiême avec l'ingénuité de la scélé» ratesse ; Catherine de Médicis , encore belle quoique dans l'âge mur ^ donnait l'exemple à son filS; en dissimulant ses projets sanguinaires sous un masque d'aménité et de mignardise, qui trom^ pait les plus courtisans. Un groupe de ceux de la religion vint à se former autour de Henri qui se plaignit y en riant , de la malhonnêteté des pa« pistes, et de ce qu'ils l'avaient reçu seulement à la porte de leur église, comme s'ijis eussent craint de gagner la lèpre. Jean Goujon célèbre depuis le règne de Henri II , qui le chargea des sculptures du château d'An et ; Jean Goujon , calviniste dans l'amê, bien qu'il travaillât d'ordinaire pour le roi très chrétien Charles IX , avait été indigné de ce mariage en plein air, et son caractère naturellement doux et timide, se révolta au sou» venir amer réveillé par la plaisanterie du roi de Navarre,
« Sire, dit-il avec feu, il sied bien en effet aux papistes de £aire les dégoûtés, et de nous exclure des églises ! ce n'est pas que nous les aimions
le moins du monde ^ bien au contraire y mais j'admire comme ceâ messieurs si difficiles passent leur temps dans la maison du Seigneur ; ils eau-* sent, rient et courtisent les dames. Loin de là à nos prêches , qui manquent moins d'auditeurs que de temples ; mais vive Dieu î j'y mettrai bon ordres laissez jEaire, Sire, je veux qu'avant long* temps, dans Paris, vous ayez un temple admirable en architecture, statues et bas-relie(s« Ce sera, si l'on me laisse feire, un si grand chetd'oeuvre, que les fidèles y auront mille distractions à mon honneur.
— » Merci , par avance , répondit celui qui fut plus tard le bon Henri IV; je connais ce que tu peux , l'ami , en matière de maçonnerie , et l'hôtel de Carnavalet, la fontaine des Inno« cents et la porte Saint-Antoine me content merveille de ton ciseau. Vive Dieu 1 je te baille ordre d'édifier ledit temple en l'emplacement qui t'agréera, d'autant que d'après le traité cela nous est loisible. Fais ton associé , si tu aimes mieux , de Pierre Lescot ou de Germain Pilon , n'épargne ni soins, ni temps, ni argent, et tâche que le bon Dieu lui-même soit content; le tout demeure à ta convenance. »
Le soir même , ce propos fut rapporté au roi,
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qui n'avait jamais ouï parler de Thérésie àe Jean Goujon. Ce qui TafOigea davantage ^ fut la prochaine construction de ce temple pro" testant : « C'est assez ^ pensa-t-il^ qu'il soit payé moins en écus qu'en éloges et bénédictions^ pour qu'il s'outrepasse en cet ouvrage maudit, et les hérétiques auraient le parangon d^ églises! mais les pierres sont encore aux carrières ! »
Les trois jours suivants furent remplis par des joutes y des mascarades , des bals et des conseils secrets dans le cabinet du roi. Les machinateurs de la Saint-Barthélémy 9 à l'instar du chat qui joue avec la souris avant de la dévorer, révélèrent leurs intentions atroces dans un diverti»* sèment dont les acteurs étaient bouiTeaux et victimes. Le roi , ses deux frferes et les princes catholiques étaient représentés au milieu des .délices du paradis, non loin duquel s'ouvrait le gouffre de l'enfer , avec ses diables, ses flammes CD ses bruits de chaînes; le roi de Navarre et plusieui'S seigneurs du parti calviniste figuraient des chevaliers errants qui combattirent contre le roi et les habitants du paradis, et furent précipités dans le tartare, suivant le programme de la fête. Cette allégorie que l'évéoement expliqua trois jours après, ne fur alors comprise par aucun
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de ceux qu^élle menaçait. On applawtit Fauteur^ le décorateur et les acteur» ; Charles IX reçut tous les éloges , comme de bon droit ; il devait tenir plus qu il ne promettait.
Le lendemain de ce spectacle mémorable^ Jean Goujon > dès le matin, reprit le cours de ses travaux avec cette ardeur et cette persévé»» rance qui le rendaient étranger aux affaires po» litiques, en le sortant à peine de la classe des ouvriers. Cette obscurité qu'il aimait, lui permit de vivre tranquille dans une cour fanatique et persécutrice , et si le hasard n'avait pas mis en évidence ses opinions religieuses, il eût sans doute fourni une longue carrière pour les arts qui partageaient avec la réforme son inviolable attachement. Il n'approuvait pas plus les religionnaires pillant, brûlant les églises et massacrant les prêtres, que les papistes se portante des excès non moins horribles. C'était là le louable motif qui l'empêchait de se mêler aux sanglants débats nés de l'autel, et souvent il répétait à ses vieux amis : « Combien dans ses commencements, était plus noble la cause de nos frères s'offrant d'eux-mêmes au martyre ! » Jean Goujon avait acquis de la fortune par son travail, que Henri II estimait singulièrement. Marie
Stuart quittailt le beau pays de France pour retOQFDer en Ecosse, après la mort de FrançoisII^ son mari , voulait emmener avec die cet excellent sculpteur ^ mais il refusa les offres magnifia ques qu'elle lui fit , et préféta rester au Louvre , qu'il était chargé de décorer de statues et de sculptures. Apres avoir achevé un de ses meilleurs ouvrages , la îribune de la salle des Suisses y il commença plusieurs ba&*reli^ extérieurs que l'on remarque encore dans le vieux Louvre. Il en terminait alors un di;i côté de la ri« vière , et monté sur un échafaudage à découvart, le ciseau et , le marteau en main, il polissait son dernier chef-d'œuvre, en chantant à voix basse les psaumes de David , traduits 'en vers par Oè* ment Marot et Théodore de Bëze«
Le roi sortit de son palais avec une garde nombreuse et les seigneurs de sa cour ; il avait un juste-au-corps de satin blanc , tailladé et torde en étoffe d'argent, une toquette de velotirs blanc ornée de pierres précieuses et d'une plume , une colerette étroite ,: des hauts-dfrchausses de soie très serrés et un manteau court de velours cramoisi , avec des boufiettes autour du collet. Ronsard, déjà vieux , puisqu'il était né le jour même de la bataille de Pavie , parlait
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de poésie à ce prin ce, qui faisait lui-mémedes vers excellents. Le comte de La Rochefoucault, fort bien en cour, ({uoique protestant, détournait souvent l'entretien sur la chasse , qui plaisait beaucoup au roi , témoin son Traité de la Vé-^ neriey que M. de YiUeroi publia sous le titre de Chasse rojrale, en 1617. Messieurs de Retz , de Tavannes, de Soubise et d'autres gentilshommes des deux religions devisaient ensemble des prodiges survenus depuis trois jours : une nuée de corbeaux passant au-dessus de la ville , des cris et des bruits d'armes entendus pendant la nuit^ et le tonnerre tombé par deux fois sur l'hôtel de l'amiral, dans la rue Béthizy. Cinquante suisses et archers de la garde du roi , accoutrés du haubert et du sayon , ou d'habits bariolés -, le chapelet et la large épée au côté, portant l'arquebuse avec sa fourchette et la mèche allumée , fermaient la mardxe , sous la conduite de Cosseins. Charles IX, en cet équipage, allait rendre visite à sa maîtresse Marie Touchet, fille d'un lieutenant particulier au présidial d'Orléans.
En passant auprès de l'écha£audage sur lequel sculptait Jean Goujon , il leva la tête , le repQnma:t tandis que celui-ci , tout entier à son
travail^ sans prendre garde au bruit qui se fi»kiit à ses pieds , continuait à psalmodier comme s'il était au prêche.
a Qui croirait , dit Ronsard , à voir cet bomme sans pourpoint et en tablier de cuir^ traTaillant du soir au matin cooamie mercenaire , qu'il soit pour vrai le Phidias de Votre Majesté ? |1 croit en âge et talent. ..
— » En hérésie , tu peux dire , interrompit le roi ; je m'ébahis qu'il ne se fasse ministre 1 le diable emporte Calvin I
— » Soit , reprit monsieur de Tavannes^ prenez patience , il veut servir de ses petits moyens la religion qu'il a tant à coeur : j'ai ouï dire qu'il dressait une statue de monsieur l'ami-
rai.....
— » Que cela soit , que vous importe , s'écria le comte de La Rochefbucauk^ le feu au visage : n'est-ce pas , s'il vous plôlt y une belle et noble tète de vieillard en cheveux blancs } Je suis d'avis que cette sculpture vaudra à Jean Goujon plus de loa que ses ouvrages de la porte Saint- Antoine , tant beaux soient-ils !
— -^ » Foucault, dit le roi h, ce seigneur qu'il aimait particulièrement, tu ne songes pas que cet hérétique ne m'a point encore pourtrait en pierre
OU en marbre ; cependant y il est mon sculpteur ordinaire ! Sang-Dieu !
— » Il faut que Sa Majesté ne le lui ait point commandé^ répondit Ronsard; car Goujon n'est pas assez ennemi de lui-même pour faire fi d'un si insigpae honneur.
— ^ » Non y l'ami Ronsard , dit le roi d'un air fâché; non, par le baptême ! la même main qui taillera en marbre vif mon cousin l'amiral , ne peut, Dieu me damne! ériger pareillement mon buste pour servir de pendant : j'aurais peur de faire la grimace, mort d'Huguehotl à moins toutefois qu'à la façon des anciens empereurs romains, on coupe lechef d'icelui pour y placer le mien. Vive Dieu ! »
Charles IX avait l'habitude de jeter presque à chaque mot des jurons qu'il composait selon ta circonstance; il appela Jean Goujon, en invoquant Dieu et diable; le sculpteur sortit enfin de sa préoccupation laborieuse , et voyant le roi qui déjà avait un pied sur l'échelle , il ôta respectueusement son bonnet et voulut descendre; mais Charles IX, plus enfismt que roi , lui fit signe de n'en rien faire et monta seul sur l'échafeudage, avec sa légëreté de vingt-deux ans. « Par les mules du pape 1 s'écria-t-il en firap-
SfkS SOIRÉES
pant sur l'épaule de Jean Goujon y à quoi son<> gez*vous^ mon maître? Ce n'est pas là un temple protestant à ce que je crois?
— » Sire, je ne sais de quel temple vous parlez?
— M Oui dà ! Par la hart ! ne vous souvientil plus qu'à mon beau-frère le roi de- Navarre vous avez promis un temple où se feront les prêches, oùsechanterontles psaumes français!...
— » Il est vrai , sire ! tel est lé bon plaisir de ce religieux roi ! je m'estime heureux de mettre la main à l'œuvre pour messieurs de la religion!
— » Que je sois un hérétique , si vous en faites rien! Par l'ame de mon père! ce temple s'en ira en fumée , et gare à ceux-là qui s'atta» quent à la foi catholique...!
— » Sire , n'avez-vous pas reconnu dans le traité les édits faits par votre défunt honoré pfere?... Toutefois je n'agirai nullement à rencontre de vos volontés. Mon ciseau est votre; et s'il vous plaisait de donner un coup-d'œil à cette sculpture que j'achèverai demain !
— » Faites, compère, cela vous rapporte profit et honneur 3 mais froc de' moine! regardez-y à plusieurs fois avant de me faire une injure aussi griève que d'élever uûe statue triomphale au Coligny ! . . .
— » Qui VOUS a dit ces choses ? sire ! c'est affaire aux grands rois tels que tous d'avoir dans les places et carrefours des effigies en vénération à chacun. Monsieur de Théligny^ gendre de monsieur l'amiral , m'a prié de sculp» ter le buste de ce vénérable homme, "pour l'of» frira madame son épouse...
— » Vive Dieu ! c'est de la prévoyance î voilà de quoi parer un tombeau!
— >\, Ah ! sire , prions Dieu qu'il ne retire point à lui de sitôt ce brave chef, qui est notre përe à tous!
— » Etait-il bon père d'aventure pour feu monsieur de Guise qu'il fit tuer par Poltrot ? Sang et tête! l'habile coup que ce fut!
— » Je vous en prie, ne dites point cela !
vous ne pouvez le penser , sire !
— » Ecoute^ Goujon , tu serais sage d'abjurer avant deux jours d'ici ! la réforme est maladie mortelle à l'heure qu'il est, bouche d'enfer!
— » Je répondrai à Votre Majesté, que j'ai regret bien poignant de lui désobéir^ mais que je mourrai dans la croyance que je tiens de feu mon père, mort lui-même luthérien de cœur et de fait.
— )i A ton aise, foi de prince! adieu; j'a-
33o SOIRÉBS
vais pensé à 't'ordonner une statue de roi ; mais j'aurais trop peur d'aller en purgatoire y si j'employais à ce là main d'un huguenot entiché de l'impénitence finale. Sur mon amel mon ami, je t'ai consdllé sagement i propos de l'abjuration. Surtout dépêche ta statue du Coligny, crainte de ne la pas finir. »
Charles IX laissant Jean Goujon conftis et inquiet^ réjoignit sa suite^ qui s'émerveiUait de voir un roi de France sur un frêle échafaudage d'ouvriers.
« Sire^ lui dit monsieur de La Rochefbucault, vous montiez l'échelle <l'un air si délibéré , que je croyais que vous alliez au cid tout droitr
— » Par tous les saints ! Foucault , c'est à toi d'y monter s'il se peut! la traite ^t longue et rude avec une conscience de refonné y vraie besace à péchés mortels !
— » Sire y dit un page qui arrivait «n courant ^ monsieur de Guise m'envoie vers Votre Majesté., la prévenir que l'homme en question est au Louvre , attendant ses ordres.
— » Il se iait tard ; Ronsard , va de ma part visiter : je charme tout ( c'est l'anagramme du nom de Marie Toucbet ) ^ et dis-lui que larois
DE WALTER-SeOTT. 33 1
jours en çà je n'aurai ie loisir de la voir, sans pour ce que je l'aime moins.
— » J'en prends à témoin , dit Ronsard , les gaitils Ters que vous fites l'autre hie r sur le nom de madame Marie Touchet y auquel se trouvent aimer et toucher ^ par inversion des lettres '
— » Le diable m'emporte I s'écria le roi , je me sens en veine poétique , et les rimes ne me coûteront que le temps de les dire ; or ça, monsieur mon ambassadeur , toi qui assures te ressouvenir d'un livre, la lecture £aiite, je te vais bailler de la besogne
— » Sire, reprit Ronsard, dites seulement à haute et intelligible voix ce qui vous plaît, et je retiendrai en ma bonne mémoire tout par ordre et sans omission. H suffît que je vous entende du commencement à la fin.
— » Parla mort-Dieu 1 messieurs, écoutez tout bellement; je ne tarderai guère. »
■ Voici celte chanson , assez mauvaise d^aillears :
Toucher, aimer, c'est ma devise De celle là que plus je prise , Bien qu'un regard d'elle à mon coBur Darde plus de traits et de flamme Que de tous fArcberot vainqueur N'en feroit onc appointer dans mon ame.
33a SOIRÉES
Les geotilshommes se rangèrent en cercle autour de (Charles IX qui relevant la tète , murmura deux ou trois jurons y et récita d'une voix douce et agréable, les vers suivants y improvisés dans un mètre nouveau et ingénieux :
Seras-tu pas marrie ,
Marie , Tantôt de ne pouToir
Me Yoir?
Certes, j'ai grande enrie.
Ma vie!
D'aller là bas m'asseoir
Ce soir ;
Mais qu'Amour me pardonne !
Je donne A des faits importants
Mon temps.
La même ri^e arrose
Et rose Et mal plaisant souci ,
Ainsi!
Hier, au feu de l'âtre ,
Folâtre , Comme étoilaient nos yeux
Joyeux 1
C'étaient baisers sam nombre
Dans l'ombre ; Gab deris et serments
D'amants ;
C'étaient plaisirs insignes
Très di^es D'un Dieu , plutôt, je croi ,
D'un roi.
Ce jourd'hai l'importune
Fortune M'empêche de travaux
NouTeaux.
Mais j'en fais , par la messe !
Promesse, Demain «pluie ou soleil
Vermeil ,
Par défaut d'aoooUade
Malade, Je veux pour médecin
Ton sein !
Que lors cent mignardises
Tu dises.
Et coures en émoi Vers moi !
Du soin qui t'environne ,
Couronne !
Amour guérit , vainqueur.
Mon cœur.
334 80IEBES
Hier j'éltîf ploi <|«1ioqbk
Vu que bm mam touchait Touchet!
« O les merveilleux vers ! s'écriërebt à la fois les courtisans avec une bruyante approbation où la flatterie était de moitié.
— » Sire y dit Ronsard d'une voix émae , vous m'avez vaincu , et la palme vous soit décernée par tous et partout! J'en jure ApoUon! cette jolie poésie s'est engravée en mon cerveaa mieux que sur l'airain , et madame Touchât s'en va l'écrire sous ma dictée.
— » Par la pince de Mellin ^ ! Ronsard , toi
> Les querelles de Mellin de Skint-Gelaîs et de Ronsard à la cour de Henri II , rappellenjl la dlvidon qni existe aojoardiroi entre Je oUiânque et le romantique. Ces denz grands potoi cependant se réconcilièrent, et Ronsard a renda célèbre ^ talent satirique de son rival dans une stropbe souvent dtée.
Écarte loin de mon chef Tout Bialheur et tout méebef , Préserve moi d'infiume.
De toute langue ennemie Et de tout acte malin , Et fois que devant mon prïnce Désormais plus me me pinee La tenaille de MéUiB.
qui esie poète des rois et aussi le roi des poètes , tu dois être satisËdt de ton élève ; mais j'oublie que M* de Guise attend le sien . Messieurs , au Louvre! et demain la messe dite ^ je vous défie au jeu de paume. »
Charles IX alla s'enfermer dans son cabinet avec M. de Guise et Nicolas de Louviers^ sieur de Maurevert^ ou Maurevel en Brie> surnommé le Tueur du roi. La reine mère, qui était depuis la matin en conférence avec deux astrologues et son physicien Corne Ruggieri, dit Ruger , se rendit auprès de son fils, lorsque le duc de Guise se fut retiré ainsi que Maurevert ^ qui alla toucher une grosse somme k l'épargne du roi* Catherine de Médicis £âicita Charles ES. de la résolution qu'il avait prise , et s'étant &iit rendre compte des moyens d'exécution, l'embrassa maternellement ; il était digne d'elle. De splendides festins eurent lieu cejour-là, suivis de fêtes non moins brillantes que celles de la veille , et les protestants aveuglés par l'accueil bienveilp lant qu'on leur £ûsait à dessein, ae livraîenl; sans défense aux égorgeurs.
Le aa doùt, à l'heure de midi, l'amiral accom^ pagné de ses amis et de son gendre ., aortit du conseil prâsidé par le duc d'Anjou , et snr sa
336 soinÉEs
route rencontra le roi descendant les degrés de la chapelle qui était devant le Louvre.
« C'est vous^^ mon cousin , dit Charles IX peu charmé de la rencontre ; ne m'en veuillez pas de m'ètre absenté du conseil ; j^avais une pénitence à Faire pour obéir à mon confesseur ; maintenant je m'en vais au jeu de paume^ afin de me remettre en belle humeur.
— » Sire , souffirez que je vous ramène jusque-là en causant d'afiaires bien urgentes^ et là je vous laisserai dresser une partie avec M. de La Rochefoucault et Théligny qui tient la ra» quette comme un prêtre un aspergeoir 5 puis, je m'en reviendrai dîner en mon logis. »
Le roi se serait volontiers passé de la compagnie de l'amiral; mais il craignit de lui donner des soupçons en résistant plus long-temps à son désir. Pendant que Coligny lui parlait avec chaleur de diverses requêtes qu'il recevait des provinces, dans lesquelles les protestants demandaient justice et protection, Charles IXexamihait tristement l'armure que le vieil amiral ne quittait jamais, parce que, disàit-il,un juste-aucorps de satin , d'homme de guerre l'eut changé en courtisan. Arrivés au jeu de paume, MM. de La Rochefoucault et Théligny réclamèrentl'hon-
neur déjouer contre le roi, dont l'amiral prit
congé •
a Mon cousin , dit Charles , je voudrais pour beaucoup ne pas vous voir cette parure de fer à cette heure? Par la mort-Dieu! je vous prierais de jouer contre moi une belle partie. Dieu sait qui serait battu 1
— » Sire, ce serait moi certainement, qui n'ai pas été instruit à tenir la raquette ; mais l'épée, vraiment! Dieu me garde d'en user jamais plus contre vous i »
Sur ce , il s'éloigna avec sa suite , au grand contentement du roi qui semblait', distrait du jeu, prêter l'oreille au moindre bruit. L'amiral marchait le premier lisant une requête, son curedent à la bouche, tandis que MM. Pruneaux , de Guerchy , les capitaines Piles et Monins s'entretenaient de bals, de fêtes et de joutes. Ils n'étaient pas à cent pas du Louvre , devant le cloîtreSaintr-Germain-l'Âuxerrois, lorsque, d'une fenêtre treillisée de la maison où logeait or* dinairement Yillemur, précepteur du duc de Guise, on tira un coup d'arquebuse à trois balles, qui emportèrent l'index de la main droite de Coligny , et le blessèrent au bras ga^uche.
La consternation fut grande parmi les gentils»
hommes de la suite de l'amiral^ et celui-<^i, tan» dis qu'ils s'entreregardaient, leurs épées demitirées du fourreau, leur montra avec sa main sanglante, la maison d'où l'arquebosade était partie.
« Soyez rassurés, messieurs, dit^il eofin tristement , c'est à ma vie seule qu'on en veut : Toilà ce que cachaient les accoUades perfides du duc de Guise; capitaine Piles, et vous Monins^ allez de ma paît dire au roi comme on observe les traités et le droit des gens : ils ont voalu m'assassiner en fece du Louvre!
— » Monseigneur , s'écria Monins avec effroi, si ks balles étaient enoqioisonnées!....
•— )9 Alors , mes en&nts , répondit l'amiral d'une voix calme , je suis un homme mort ; mais il en arrivera comme il plaira à Dieu ! »
Pendant cette scène de trouble , un gentil* homme arrachait sa collerette pour bander les blessures de Coligny; un autre soutenait son bras ; M. de Guerchy étanchait le sang qui Coulait en abondance ; plusieurs s'étaient dirigés vers la maison désignée par l'amiral, dont ils enfoncèrent la porte ; la foule se rassemblait autour de la victime, que ses amis désolés rame« naient lentement dans scm hôtel , distant à
DE WALTER SCOTT. 33q
peine de six vingts pas. Le peuple témoignait ^ par son silence, ses dispositions hostiles à l'égard des protestants. On nommait cependant tout haut le duc de Guise comme auteur de Fassas»
sinat.
Jean Goujon se rendant i l'écha&udage du Louvre ^ entendit le coup et les cris d'indignation qui le suivirent ; il passait le long de la maison de Yillemur, et ne sachant pas encore qui l'on venait d'assassiner , il s'élança dans le cloître Saint-Grermain4'Âuxerrois devant lequel il remarqua un cheval sellé que gardait un valet à la livrée du duc de Guise : un homme, le vi« sage pâle, les cheveux en désordre, courait tant qu'il avait de force, à sa rencontre.
tf Chailly , dit^il d'un air égaré , croyant parler à un de ses complices , va<^t-en dire à monsei* gneùr qu'il est mort, et qu'à présent on peut sonner le tocsin : pas un n'échappera I »
Il allait passer outre; mais ces mots effrayants , ses traits décomposés confirmërent les soupçons du sculpteur qui l'arrêta d'un bras vigoureux.
« Qui es-tu ? demanda-t-il à ce misérable qui jetait autour de lui des regards de terreur.
— » Manrevert I répondit-il } ne me retenez pas davantage, j'ai agi par ordre exprès du roi I »
 ce nom Jean Goujon hésita y et Maurevejt redoublant d'efforts se débarrassa des mains qui retardaient sa fuite > monta sur le cheval qui l'attendait^ et disparut au grand galop. Il sortit de Paris par la porte Saint-Antoine.
Cependant on accourait à la poursuite de l'as^ sassin ; les seigneurs de la religion parcomaient le cloître Tépée à la main y se faisant ouvrir toutes les portes. Ils entrèrent dans la maison de YiUemur ; on trouva nn laquais et une servante dans la cave ; on les interrogea , ils répondirent que M. Ghailly^ valet de chambre du duc du Guise ^ avait amené la veille un inconnu d^un aspect sinistre qui avait dès le matin agencé son arquebuse et regardé par le grillage d'une fenêtre donnant du côté du Louvre ; qu'ayant eu peur du coup tiré par cet homme ^ ils s'étaient cachés sans niauvaise intention ; enfin qu'ils ne savaient rien de plus. Ce rapport parut vrai ; dans la chambre indiquée^ était encore Tarqaebuse montée sur sa fourchette^ la mèche éteinte et ample provision de poudre et de balles : 1 àr** quebusier seul n'y était pas.
. « L'avez-vous vu y l'assassin de monsieur l'a« mirai? dit un gentilhomme à Jean Goujon qu'il reconnut.
— » Bon Dieu ! que m'apprenez vous? l'amiral estmort? ah ! que n'en ai&-je eu seulement la pensée! Ce digne chef delà religion! Tout à l'heure j'eusse fermé la fuite à ce misérable Maurevert. ... .
— » Maurevert ! le tueur du roi! s'écria un des assistants ; trahison ! nous sommes perdus si nous ne désertons Paris , l'amiral à notre tête. »
Cependant à la détonnation de l'arquebuse , le roi avait tressailli ; la raquette lui était tombée des mains ; mais il se remit et dit avec un sourire équivoque :
« Je rendrai une belle ordonnance contre les écoliers qui^ dans les rues^ tirent des armes à feu aux environs de mon Louvre. Qu'ils s'en aillent pour cela dans le Pré-aux-Qercs ^ par ma barbe !
— » Le coup vient de la rue Béthizy ! dit Théligny en quittant le jeu ; et l'amiral s'en allait tout à l'heure en son hôtel ! Sire , pardon , je cours à son aide.
— M C'est bien fait à toi ; tâche d'arriver à temps : messieurs ^ je vous donne le bonjour. »
Charles IX trouva la reine mëre , son frère , le duc d'Anjou ^ le comte de Retz et le duc de
Nevers^ réunis en conseil secret et dans Timpatience de nouvelles fraîches. Le duc de Guise arriva sur ces entrefaites.
« Vive Dieu ! dit le roi y le Coligny est - il dépéché ? Dois-je faire dire des messes pour le repos de son ame ?
— » Sire , répondit Guise d^un air somhre , les corbeaux de Montfeucon jeûneront encore quelque temps de sa chair^ la blessure n'est pas mortelle.
— » Par l'honneur de ma mëre! s'écria Charles, le traître Maurevert, pour la première fois de sa vie a mal ajusté son harquebutte ! Je n'empêcherai pas qu'on lé pende -, ce mauvais tueur ne sera jamais plus mon ami.
— w Encore , reprit Guise , il ne s'en est pas manqué de beaucoup qu'il fut pris par les huguenotSj et je gage qu'il leur eût révélé sa mission y en accusant de tout Votre Majesté et moi.
— n Guise , je m'en dédis , répliqua le roi ,* l'idée t'en appartient comme l'exécution, et mon bon frère Henri a pris le meurtre sur sa conscieBCë en cette vie et en Fautre. Mais ceMaurevert est-il devenu fi)u> qu'il aitBsiilli se laisser arrêter en flagrant délit?
— » Voici comme me l'a conté Ghailly , qui
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est caché dans ma chambre, sous mon lit^ attendu qu'on le cherche. Maurevert ayant fait le coup, et croyant quHl n'était plus à refaire, s'en^yait parle cloître Saint-Germain ^ le sculpteur Jean CfOujon, qu'il prenait dans l'ombre pour Chailly, le happa à la gorge et l'eût tenu jusqu'à l'arrivée des gentilshommes huguenots, s'il n'eût pas invoqué votre nom pour s'échapper
— » Qu'est-ce , monsieur de Guise? dit le roi en colëre, ne me mêlez le moins du monde en vos assassinats, sinon je montrerai bien que je n'y suis de rien. Or^ écoutez : de crainte des procès, faites éloigner Chailly, comme vous avez fait Maurevert, et que je n'en entende parler désormais.
— » Le roi a raison , ajouta Catherine ; qu'à tout prix Chàilly parte ; qui sait ? avant deux jours, il pourra se remontrer peut^-étre; cependant l'amiral est blessé , m'a-t-on assuré.
— » Au bras et à la main, madame, dit Guise, le médecin du roi est à l'opérer à l'heure qu'il est.
— » Maurevert n'a-t-il pas eu soin de mor^ dre les balles ? continua Médicis ; ou bien s'il les avait trempées dans quelque poison , tout serait dit.
— -* » Je ne lui avais rien ordonné de cela ,
me fiant sur son adresse; j'en ai regret y par ma foi! cela ne coûtait pas davantage.
— >i Ce qui me tourmente surtout^ dit le dac d'Anjou y c'est de ne pas en finir des aujourd'hui avec lès Golignards^ ce serait la clôture des noces de madame ma sœur avec le Nàvarrois.
— » Tel était mon conseil y reprit Médicis ] l'amiral mort , nous auiions eu bon marché da reste; le signal eût sonné à Saint-Germainl'Âuxerrois, et le massacre se poursuivrait maintenant sans relâche : j'y comptais pour ma part, et les Suisses avaient ordre de se tenir prêts.
— » Les mesures, madame, n'étaient pas toutes prises, répliqua le comte de Retz; les bourgeois catholiques n'agissant pas de concert, la plus grande part de cette vermine hérétique n'eût pas été écrasée ; vous savez que l'église réforn)ée-participe de la nature de l'hydrede Leme, les têtes coupées reviennent à foison; il feut d'un coup mettre à mort la vilaine bête.
— » Bien parlé, Retz, dit la reine mëre; ainsi , demain ! . . . non , dimanche , jour de la Saint-Barthélémy ; offrons au bon Dieu cet holocauste eJi^piatoire de nos péchés, et noyons Thérésie en son propre sang.
— » C'est chose conclue, s'écria le duc d'An-
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jou , dimanche donc , sans plus attendre , nous gagnerons des indulgences plus qu'il n'en faut pour éyiter le purgatoire, et si nous manquons la sainte messe, la causé en sera fort agréable à Dieu et à monseigneur le pape.
. — » Oui, dimanche, observa Médicis, mais il convient de surprendre nos gens au lit; la nuit qui estfavorable aux voleurs et aux amants, viendra cette fois bien à point pour les serviteurs de la vraie religion : son ond>re sera par là sanctifiée.
— M La nuit vaut mieux , dit le duc de Guise; voyez la Bible ; les premiers nés d'Egypte ne furent-ils pas une nuit exterminés par les anges; les mêmes anges, de qui nous suivons la mé« thode, n'ont-ils pas nuitamment taillé en pièces l'armée hérétique du roi Sennachérib .; et mille autres bons exemples que vous savez comme moi. Donc la nuit du 23 au a4 > jo^^ ^^ Saint- Barthélémy , saint et martyr, la boucherie sera solennelle , profitable .à la religion de Jésus^ Qirist comme au roi et à son état. Je m'assigne pour ma part la maison de l'amiral ; pas un des gens qu'elle enferme n'en sortira vif, aussi bien je suis aise d'acquitter une vieille dette qui court depuis le meurtre de mon très honoré
përe ; messieurs , préparons i cet effet nos amis, nos cœurs et nos lames.
— » Je consens à tout^ reprit le duc d'Anjoa^ sinon à ce qui est de la nuit ; on dirait de par le monde que lâchement nous avons frappé ceux qui dormaient sur la foi de rhospitaiité ; au contraire y si nous £siisons le coup en plein jour^ comme braves ennemis doivent agir , si le péché commis à la face du ciel est réparé de même> on approuvera cette justice, d'autant que ça aura été à nos risques et périls.
— » Mon cher Henri, répondit Catherine, vous avez grand tort d'estimer des huguenots au prix des autres hommes ^ la Bible , qui les représente sous I4 figure des Philistins , permet de les tuer en toute rencontre , ni plus ni moins que des loups et bêtes nuisantes. Mais pour couleur d'équité, et surtout pour obtempérer à votre valeureux désir , feisona que la fiftte commence au point du jour, qui en ce mois luit vers quatre heures , cela sera tout ainsi pour nous et pour eux que si l'on entrait en danse vers la minuit. Us ne s'éveilleront pas, je présume, si matin ; tâchons . que ce ne soit jamais. Que penses-tu de mon invention, Chariot? Mon= sieur ton^ confesseur n'eût pas mieux trouvé.
Mais d'où te vient cet air soucieux y mon petit fiUot?
— M Madame ^ reprit le roi^ je suis en grande colère contre ce Jean Goujon qui y en retour de mes bontés , vient traverser mes desseins. Gageons que déjà il a rempli toutes les oreilles hérétiques de l'insigne mensonge^deMaurevert, touchant l'harquebuttade , et je me persuade qu'on le croira facilement. Encore n'est-ce pas le premier ennui que m'a £ait monsieur mon sculpteur. Par mon divin Sauveur! j'entends bien qu'il n'échappe à la punition , ce ne sera pas le massacre des saints Innocents!. »>
Incontinent le roi de Navarre et le prince de Condé demandèrent à être introduits ^ ils se plaignirent au roi de l'assassinat qui venait d'avoir lieu^ et insinuant que ]e séjour de Paris n'était pas sûr pour ceux de la religion y réclamèrent la permission d'en sortir.
« Mes tr^ chers cousins^ dit le roi d'un air hypocrite , je vous jure par l'Eucharistie'^ que je ne suis pas moins désolé de ce qui est advenu : mon cœur en saigne d'y penser i mais ne vous inquiétez pas du reste ^ je promets de faire mé-^ morable justice du coupable ^ consentants et
fauteurs du crime, et mon conseil s'y emploiera des démain.
— » Sainte messe I ajouta Médicis , croiraiton pareil audace ? Presque sous les yeux de Sa Majesté tendre une embûche à ce bon amiral, que j'aime comme s'il fut mon përe 1 Cest un vrai outrage au roi , et le roi fera bien de poui^ voir à la vengeance. Si Ton supportait cela aujourd'hui, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans son Louvre, une autre fois dans son lit, et l'autre jusque dans sesbras. Messieurs, ne partez encore ; il est besoin que vous assis^^ tiez au châtiment du délit. »
Le roi commanda que l'on informât du fait sur-le-champ , et la commission en fut donnée aux présidents de Thou et de Morsen, et au conseiller Viole. On fit chercher Maurevert, qui avait changé de cheval à Yîileneuve-Sainlr George , en disant sur son passage : a Vous n'avez plus d'amiral I » Une enquête judiciaire fut faite dans la maison du chanoine , et le laquais et la servante arrêtés et interrogés , persistèrent dans leurs dépositions. Cependant, pour emp^ cher que les coupables ne prirent la fuite , on ferma les portes de Paris, et deux seulement
restërent ouvertes avec bonne g;arde; le roi fit mettre toute la ville en armes ^ et voulut que les seigneurs et gentilshommes de la religion allassent loger aux environs de l'hôtel de Coligny^ sous prétexte de lui porter secours en cas de danger. C'était Médicis qui dirigeait tous les ressorts de cette machination infernale.
Cependant les blessures de l'amiral inspi-.
raient des craintes à ses amis ^ quoique les médecins et chirurgiens , appelés auprës de lui , eussent répondu de sa vie. Antoine Paré^ chirurgien du roi , avait coupé l'index mutilé y et comme ses pinces n^étaient pas assez aiguisées y il se reprit à trois fois dans cette douloureuse opération : il fit ensuite deux profondes incisions dans le bras gauche^ que la balle avait traversé. L'amiral endura tout sans proférer une plainte y et avec un visage merveilleusement patient.
Tandis qu'on bandait ses plaies y les principaux seigneurs protestants entouraient son lit dans un morne silence y et leur inquiétude se peignait dans leurs yeux* On vit entrer Jean Groujon y qui fondit en larmes à la vue de la pâleur eit frayante de Coligny.
« Vive la réforme ! luidit en riant ce dernier,
n'est-ce pas toi , mon fils , qui avais appréhendé aux corps ce damné de Maurevert? Cest un acte cotit^ageux y d'autant que ces sortes de gens ont d'ordinaire deux ou trois pouces de fer à la ceinture ^ sinon dans la main. Je remercie Dieu de ce que tu n'as pas eu lieu de t'en repentir l
— » Âh 1 monseigneur , répondit tristement
le sculpteur^ j'aurais avec grande joie donné mon sang pour racheter le vôtre, si nécessaire à l'église évangélique; mais je ne veux me par» donner jamais la fuite du scélén^t que la Providence avait mis entre mes mains .
— » Souviens-toi que Jésus sur la croix demandait grâce pour ses ennemis ^ disons à son exemple; et moi le premier^ je me réjouis de savoir l'assassin non arrêté ^ et loin d'ici ; je m'en voudrais de la mort de cet homme , d'autant qu'il aura loisir de faire pénitence ; ce qui m'afflige ^ c'est de voir le roi calomnié par d& tels misérables. .
— » Certes, j'aurais dû me défier de ses menteuses paroles , et ne le retenir que mieux pour l'éclaircissement ; mais au nom de Sa Majesté y réclamé par ce tueur, mes bras ont failli avec mon intention , et je l'ai laissé courir au cheval qu'un valet lui tenait en lesse.
— » En vérité ^ si un autre que toi me le disait , je n'en croirais rien.
— »> Je n'avais pas la berlue , tout inquiet que je fus au bruit de l'harquebuttade ; j'ai vu à la porte du cloître un beau cheval gardé par un valet portant la livrée de Guise.
— » Messieurs , dit l'amiral en se tournant vers les assistants pétrifiés d'indignation , vous voyez ce qui en est. »
Or Théligny et le maréchal de Damville avaient été humblement prier Sa Majesté ^ de vouloir bien ^ s'il lui plaisait d'en prendre la peine^ visiter l'amiral qui^ se trouvant en danger de mort , avait à lui dire des choses importantes concernant son salut et celui du royaume. Le roi répondit qu'il irait volontiers; et vers deux heures il se mit en chemin, accompagné de la reine sa mëre y de ses deux frëres , du duc de Montpensier, du cardinal de Bourbon, des maréchaux de Damville, de Tavannes et de Cossé , du comte de Retz , du duc de Nevers et des sieurs de Thoré et de Méru. Charles IX ordonna qu'on fît sortir de la chambre de l'amiral ceux qui s'y trouvaient, excepté Théligny et sa femme. Le premier qu'il reconnut fiit Jean Goujon; il fronça le sourcil et lui dit avec une colère couverte :
« Par la messe I monsieur mon sculpteur, que venez vous faire ici ? N'est-il point assez de besogne en mon château du Louvre , qu'il vous feille fainéantiser toute la journée du bon Dieu ! Vous avez fait , je crois , de beaux rapports , je sais de vos nouvelles. Je vous ai tant et plus d'obligation. Un bon office n'est jamais perdu ; j'en remets le paiement à deux jours d'ici. »
A ces mots il tourna le dos à Jean Goujon f stupëiait d'un si étrange accueil , et passa avec sa suite dans la chambre de l'amiral. Celui-ci regarda si Guise n'était pas d'aventure parmi les nouveaux venus; et ne le voyant pas y il répondit avec une singulière modestie au roi qui, après l'avoir salué avec bonté selon sa coutume, l'interrogea doucement sur sa santé.
«Sire, je vous suis reconnaissant autant que possible del'honneur qu'il plait àVotre Majesté de me faire, et de tant de peine que prenez pour moi.
— » Mon père , reprit le roi , moi , madame ma mère et messieurs mes frères, sommes joyeux de vous savoir si bon courage , et j'espère que guérison ne se fera point attendre : je formerai des vœux pour cela. »
Alors l'amiral justifia sa conduite passée, avertit le roi des secrètes intelligences que le duc d' Albe avait dans son conseil , et le pria de
veiller à ce que les édits de pacification dissent mieux observés.
a Je vous promets , dit le roi y de &ire réflexion sur ce que vous dites et ma bonne mëre ne me laissera l'oublier; mais à cette heure , je l'avoue , j'ai peur qu'une sédition ne s'émeuve dans la ville, pleine de mutins et enragés, ce pourquoi, je vous exhorte à permettre que soyez porté au Louvre pour plus de sûreté. Sainte communion ! qu'on vienne vous chercher là ,
je répondrais à coups d'harquebuttes!
— Yi Certes, ajouta le comte de Retz , nous lai ferons un rempart de nos corps et de nos courages.
— » Sire , répondit Coligny , je n'ai nulle crainte du gros danger dont vous me menacez sans raison ; je suis, Dieu merci! bien entouré de mes vrais amis...
— » Qui toutefois , interrompit Médicis , ne vous eussent sauvé de l'harquebutte de Maurevert !
— » Madame, s'écria l'amiral, en broyant le cure-dent qu'il tenait à la bouche, c'est en vain qu'on voudrait semer la zizanie entre mes féaux et moi ! je les apprécie selon leur valeur, et je proteste qu'il n'en est pas un qui ne me fît
rempart de son corps ! Nous nous connaissons de loin !
— »> En tous cas^ observa Théligny, le transport serait impossible; Fagitation aggraverait les douleurs^ et les médecins d'ailleurs n'y consentiraient.
— » A votre aise , mon père , et qu'il soit ïaiit selon votre désir, dit le roi; mais je souhaiterais voir la balle qui a failli coucher mort le plus brave gentihomme qui soit en mon royaume! »
Théligny alla chercher la balle, et la remit à Qiarles IX ; celui-ci l'examina avec curiosité , l'approcha de son nez , et désignant la manche ensanglantée qu'on lui montrait en même temps, demanda si tout ce sang était sorti de la blessure.
— « Âh ! Sire , dit l'amiral en soupirant , j'en ai versé bien davantage dans les guerres, et le peu qui me reste encore s'en ira au service de Votre Majesté.
— » n est étrange , continua Médicis , qu'on perde tant de sang et ne meure pas I » Puis elle prit la balle des mains du roi et la considéra en souriant.
« Sainte Madone ! je suis contente qu'elle ne soit demeurée dans la plaie ; quand feu M. de
Guise fut blessé devant Orléans , j'ai onï raisonner les médecins^ disant que si la balle , empoisonnée ou non , était hors ^ le cas ne serait nullement mortel.
— » Nous ne nous sommes contentés de si peu 9 reprit un médecin qui se trouvait auprès du lit ; afin de prévenir le poison , s'il y en avait ^ monseigneur a pris un breuvage propre à cet effet.
— » Vive Dieu ! mon' pfere , vous avez soutenu gaillardement l'opération, et je vous déclare le plus valeureux et magnanime homme de la religion. »
Le vieil amiral pleurait de joie; Gharlesle quitta en lui prodiguant les plus vifs témoignages d'amitié. De retour au Louvre y il écrivit à tous les gouverneurs de provinces pour leur apprendre le crime deMaurevert, et la vengeance qu'il prétendait en tirer ; ensuite il tint conseil avec sa mëre et ses afSdés pour organiser la Saint-Barthélémy.
Le lendemain samedi, 23 août, le roi, suivant un plan arrêté , comme pour attester ses bonnes intentions à l'égard de l'amiral , feignit de disgracier MM. de Guise et d'Aumale^ qui firent semblant de sortir de Paris, se dirigèrent
i cheval vers la porte Saint-Antoine et retour» nërent sur leurs pas. Les quarteniers allèrent dresser la liste des noms et demeures des protestants. Âpres son dîner ^ Médicis rassembla encore une fois dans son jardin des Tuileries , le roi, le duc d'Anjou, Gcmzague, Tavannes et le comte de Retz. Les dernières mesures forent prises ; on résolut d'épargner le roi de Navarre et le prince de Condé, qui étaient au Louvre , à condition qu'ils changeraient de religion, de gré ou de forcer on nomma le duc de Guise chef de l'exécution, et comme le soir approchait^ douze cents arcpiebusiers furent disséminés dans les rues voisines de l'hôtel de l'amiral. Ces apprêts inquiétants ne purent être faits assez se» crètement pour ne pas donner l'éveil à quelques seigneurs qui en avertirent Coligny. Ce damier, sans que sa sécurité fut troublée , ne yit dans toutes ces allées et venues que l'émotion du peuple, et envoya demander au roi quelques archers de sa garde. Cosseins, avec cinquante sol« dats , vint, sous prétexte de protéger son hôtel , occuper deux boutiques de la rue Béthizy.
Jean Goujon , chagrin de se voir en disgrâce, ne se rendit que fort tard à son échafaudage ; mais à peine avait-il commencé à travailler ,
DE WALTER SCOTT. SSy
qu'un san éclatant le fit tressaillir , il retourna la tét6 et vit six crocheteurs pesamment char-« gés qui entrèrent au Louvre. Un d'eux avait fléchi sous le faix ^ et ce qu'il portait avait rendu comme un bruit de fer.
«Au diable le feux pas ! dit quelqu'un qui conduisait ces gens y ne pouvc2>-vous marcher droit^ traîtres I vaudrait autant crier par les rues que vous crochetez des armes. » Cet événement en apparence fort naturel et surtout ces paroles frappèrent l'esprit soupçonneux du sculpteur y qui > ayant quitté aussitôt sdn travail^ se rendit chez l'amiral dans la chambre duquel on tenait conseil^ pour savoir si l'on devait sortir de Paris la nuit même. Coligny écoutait les différents avis en silence y le coude appuyé sur sa bible.
a Messeigneurs ^ dit Jean Goujon , ce soir le Louvre est dans un étrange désarroy , les capitaines sufôses ont été mandés^ et tout à l'heure six hommes courbés sous un amas d'armes sont entrés secrètement par la petite poterne qui re» garde la rivière. »
Cette nouvelle effraya les plus prudents ; les autres^ et principalement le roi de Navarre et le prince de Coudé , s'élevèrent contre le projet de retraite précipitée.
358 sornÉEs
« Cœur d'huguenot! dit enân l'dmiral conser*> vaut un visage triste et sévère 9 vous parlez bien, messieurs ^ et Bouchavannes peut rapporter ce qu'il a entendu à madame la reine mère. Etant ici moi ^ je pense que rester est plus convenable; si était possible^ je me laisserais aller à l'opinion de monsieur le vidame de Chartres, que je remercie de l'intérêt qu'il prend à ma sûreté; maisl'af^ire de mon assassinat est encore trop récente y et j'aurais l'air de mettre en doute la parole du roi. »
Il se fit alors un grand tumulte dans la rue ^ et le roi de I^^avarre descendit pour s'informer de ce qui se passait. Un page apportait deux épieux par le commandement de Théligny; Cosseins empêchait que ces armes fussent ini* troduites dans l'hôtel.
« Monseigneur, répondit-il au roi de Navarre^ qui lui demandait la cause de ce refus^ Sa Ma» jesté m'a ordonné qu'il en fut ainsi; mais s'il vous plaît de commander d'autre sorte , je suis content que ces épieux soient portés la dedans.»
Quand les seigneurs réunis apprirent cela, la question du départ de l'amiral fut encore agitée. Jean Goujon s'était retiré.
u Messieurs, dit Théligny, pour vous appointer, je propose de tirer au sort le parti qu'il est le meilleur de suivre^ monsieur Fa-* mirai, prêtez un peu votre Bible. A vous , mon» seigneur,
— » Je tiens pour le séjour , répondit le roi de Navarre en prenant le livre qu'il ouvrît à ce verset : La nuit suivante , le Seigneur dit à Gé^ déon : levez-i^ous !
— » Oui-dà , s'écria le Vidame de Chartres en saisissant la Bible à son tour^ le sens suivant la lettre est à notre avantage , et j'ai idée que l'avenir souvent se manifeste en ces jeui/ de faajsard. Voyez : Dix^Iuiit mille hommes furent tués en cet endroit; tous hommes de guerre et très vaillants. La victoire me demeure , d'autant que la lettre D Femporte sur la lettre Z. Mais ce qui me semble en feveur de la départie , c'est l'incroyable avertissement contenu en ,ces deux versets!...
— » Monsieur le vidame, répliqua l'amiral, vous avez raison de persister en votre penser et moi dans le mien ; ainsi je me suis résolu à ne point partir, et vous ferez ce que vous
voudrez...
— » Monseig;neur , partez , je pars ; je dé»
36o SOIRÉES
meure si demeurez, et quelque chose qui arrive ; je suis tout prêt à mourir à vos côtés pour vous et la religion •
— » Sur ce, messieurs et amis^ dit l'amiral ^ je vous donne le bonsoir, et prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde !
Le soir venu, le duc de Guisé avait mandé les capitaines des Suisses et leur avait déclaré ouvertement que le roi voulait que justice se fit cette nuit même; ils jiu^ërent d'obéir aux volontés du roi; leurs compagnies furait postées autour du Louvre, avec ordre de n'en laisser sortir personne de la maison du* roi de Navarre et du prince de Condé , qui y demeuraient avec leurs plus chers serviteurs.
Vers minuit , les capitaines et dizainiers de Paris , sont convoqués à THôtel-de-Ville , et le président* Charron , prévôt des marchands , accompagné de quelques partisans des Guise , tek que d'Entragues et Puygaillard, leur adresse ce discours :
« Messieurs , \e roi a délibéré d'exterminer tonales Sjéditieux, qui, les années précédentes avaient pris les armes contre lui , et de rader entièrement la race de ces méchants. Cela est Venu bien à point; leurs princes et capitaines
DE WALTER SCOTT. l6l
sont comme en prison dans Fenclos de Paris :
on commencera par eux cette nuit^ci ; quant aux autres , le roi donnera^ ordre qu'on leur fesse pareil traitement en diaque province; le signal du massacre est la- cloche du palais qu'on sonnera au point du jour y ce qu'on n'a accoutumé de faire qu'aux grandes choses.
Les signes qui vous distingueront d'avec tous autres, ee sera un mouchoir blanc attaché au bras gaudhe avec une croix blanche au chapeau. Avisez, au reste d'être bien armés, d'avoir bon courage et faire allumer des flambeaux et &lots par les fenêtres des maisons, pour empêcher^ le désordre avant le son de l'horloge du palais. )x
n ne felbit pas plus long-temps haranguer ceux qui ne demandaient qu'à frapper; les di» zaines aussitôt courent aux armes et se répandent en divers quartiers où le duc de Guise et le chevalier d'Ângoulême, bâtard de Henri II, leur assignent leur place.
A cette même heure , le comte de La Roche»
foucault se trouvait encore dans la chambre du roi , auquel il prit un remord d'amitié.
« Foucault, lui dit-il , ne t'en-va point; il est déjà tard , nous balivernerons le reste delà nuit.
3Gj soirées
-— ^ » Cela ne se peut y Sire , car il £iut dormir et se coucher.
— A Tu coucheras , s'il est besoin, avec mes valets de chambre.
— » Les pieds leur puent ! et d'ailleurs je m'en vais chez madame la princesse de Condé la douairière , deviser d'amour et le reste. Adieu, mon petit-maître!»
 peine était-il sorti , que la reine mëre sui« vie d'une seule femme de chambre entra dans le cabinet du roi ; le duc d'Anjou , le duc de NeverSy Ta van nés, le comte de Retz, et bientôt après le duc de Guise, s'y réunirent une dernière fois en un conseil secret , qui dura plus d'une heure. On résolut de bâter l'exécution dont la conduite fut commise au duc de Guise , au chevalier d'Angouléme et auducd'Aumale. Ceux-ci accompagnés des capitaines Cosseins et Goas , s'acheminèrent vers le logis de l'amiral, où de» vait commencer le massacre. Le duc de Nevers voulait sortir de Paris avec une bonne troupe de cavalerie pour saccager ceux qui s'enfuiraient des faubourgs \ mais le roi et Médicis le supplièrent de ne les pas abandonner dans cette grande entreprise.
Cependant les alentours du Louvre étaient
DE WALTER SGOTT. 363
remplis d'une rumeur menaçante ; ce cliquetis d'armes y ces torches allumées y ces gens allants et venants excitèrent quelques gentilshommes de la religion à sortir de leur logis et à deman«> der- ce que c'était ; on leur répondit que le roi avait iantaisie d'assaillir à cette heure là un château fait à plaisir y et que ses amis étaient conviés à ce passe-têmpa. Ces gentilshommes, s'approchèrent du Louvre, éclairé par mille flambeaux^ et retentissant de pas. et de voix«
« Cap de biou ! leur dit un soldat gascon , mes beaux sires, que venez-vous querre à la marmite qui bout pour vous, car à votre ait, je vous déclare huguenots ; que l'angine tous étouffe! Halte-là! nous irons saigner de votre côté dans un instant.
— » Goujat, reprit l'un deux, je m'en vais.^ t'envoyer un de mes valets qui te baillera les étrîvières. w
Le soldat répond par un coup de pertuisane ,. les gentilshommes tirent leurs épées, ils sont environnés tout à coup , et malgré leur vigoureuse résistance, ils périssent accablés par le nombre.
« Sire, la noise est émue, s'écria Médicis au. tumulte qui se fit devant le Louvre ; il n'est
plus loisible de reculer davantage ; lâchons la bride aux vrais catholiques; Losses^ va-t-en &ire sonner la cloche de Saint-Grermain-4'Âuxerrois.i» Â ce signal^ la maison de Coligny est forcée , l'amiral tué par Besme et son corps jeté par la fenêtre aux pieds du duc de Guise qui essuie avec un mouchoir son visage sanglant^ et dit : ce Je le connais ; c'est lui-même! Courage! nous avons heureusiçment commencé ! » Les meurtriers se précipitent alors dans la ville en criant : a Le roi le commande l c'est la volonté du roi ! c'est son exprès commandement! » Aux premières lueurs du jour^ l'horloge du palais sonne ; aussitôt les bourgeois armés se mêlent aux soldats , et on assassine dans chaque rue et dans chaque maison. Tavannes marche à la tête de ces furieux qui crient avec lui : « Saignez ! saignez ! la saignée est bonne au mois d'août ! » Un horrible fanatisme s'étend depuis les collèges^ où le sa» vaut Pierre Ramus est mis à mort ^ jusqu'au Louvre où l'on égorge les protestants^ même dans la chambre du roi de Navarre. Les mots A^e/ ^2^^/ passent de bouche en bouche^ et le jeune roi qui préside à cette scène d'horreur n'est pas le dernier à les répéter. Les ruisseaux sont gonflés de sang^ le pavé jonché decadavres. Ceux
DE WALTEU SCOTT. 365
de la religion surpris y nus y désarmés , sont frappés dans leurs lits et sur les toits où ils se réfugient. Deux mille personnes périrent ce jour là^ seigneurs^ gentilshommes^ présidents^ con« seillers^ avocats, procureurs, écoliers, médecins, marchands , femmes , filles et enlants ; le comte de La Rochefoucaùlt fut tué dans uiî grenier par un Ecossais , le seigneur de la Force sur le corps d'un de ses fils. Théligny , le marquis de Renel , de Brion , gouverneur du marquis de Conti , le baron de Soubise , le sieur de Guerchy et d'autres de marque n'échappèrent pas au carnage ; le comte de Montgommery et le Vidame de Chartres qui habitaient le faubeurg Saint-Gerniain , s'enfuirent en Angleterre. Enfin Charles IX accorda la vie au célèbre chirurgien Âmbroise Paré qu'il enferma dans sa chambre royale.
(ç Messîre Âmbroise, lui dit^il, bien que je vous veuille du ; mal d'avoir prêté au Coligny l'aide de votre bel art, je vous donne la vie sauve , attendu qu'en danger de mort, on ne peut se passer de votre assistance. Ce serait pitié de vous voir taillé en pièces comme un chien. )>
Le matin de cejour mémorable, Jean Goujon qui avait sa maison dans le fsiubourg Saint-Ger-
main , à l'endroit où est maintenant la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince , la quitta de bonne heure pour aller achever le bas-relief du Louvre ; il entendit dans le lointain le tintement des clo» ches^ les cris et les arquebusades ; il doubla le pas f et arrivé à la porte Dauphine , Maugiron qui l'aimait particulièrement y s'ofirit à lui à la tête d'une grosse troupe à cheval.
« Jean, lui cria celui-ci, tu ferais mieux de ne point aller dans la ville! or^ par précaution , attache à ton bras gauche ton mouchoir , et cette croix blanche à ton chapeau. Dégaine en tous cas! »
Là dessus il partit au galop avec ses gens ; Goujon incertain de ce qu'il devait faire , sni» vit cependant ce conseil, et voyant venir à lai des hommes qui portaient le même signe de ralliement, il se jeta dans une rue où son pre« mier coup d'œil rencontra des fuyards , des égorgeurs, du sang et des morts. H était sans arme.
(( Frère , lui disaient des assassins qui le pre» naient pour un des leurs, combien en as-tu saigné pour ta part !
— « Beaucoup! répondait-il, sans savoir ce dont il s'agissait et sans oser le demander. »
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Un malheureux qu'on lança tout percé de coups du haut d'une maison , tomba à côté de lui , et le couvrit de sang. « Mort aux huguenots 1 )) Ce cri lui apprit tout ce qu'il ignorait.
« Tu semblés avoir fait grosse besogne , lui dit un bourgeois qui avait une main coupée pendue à son chapeau^ mais aurais-tu laissé ton épée dans la poitrine de ces mécréants ; tiens , vieux brave y ce poignard en a déjà expédié plus de dix ^ tâche d'augmenter le compte. »
Jean Goujon hâtait ou ralentissait sa marche ; plusieurs fois il fut tenté de retourner en arrière^ mais entendant dire que les portes de la ville venaient d'être fermées, il s'arma d'une forte résolution et se dirigea vers Thôtel de l'amiral. Il était arrivé sur le bord de la rivière rouge de sang et couverte de morts ; il faillit perdre courage.
« Monseigneur ; lui cria un batelier qui re** gardait tranquillement ce spectable horrible , vous plairait-il de passer l'eau? la curée est plus abondante à l'autre rive, et tout n'est paa fiait par delà. »
Jean Goujon ^ dont les yeux étaient pleins de larmes et le cœur de sanglots ^ descendit dans la barque et s'y assit en silence; lé batelier ayant
détaché le cable commença à ramer en chantant un vieux noël.
c( Par la G>nception 1 s'écria-t-îl en pesant sur les rames , le métier est dur à ce matin ; il y a plus de corps que d'eau en la Seine ^ et ma peine étant double^ il serait bon que la paie le fut aussi ; je brûlerais une chandelle pour l'ame de Coligny !
— - » Qae dis-tu de monsieur l'amiral ?
— n Qu'il a fait un bien en sa vie, puisque sa mort a procuré cette belle saignée catholique \
— » Par la Bible! l'amiral mort ?
— » Dea ! jouez la surprise ; c'est grande joie parmi les bons chrétiens 1 vous en savez quelque chose, car à votre abord je juge que vous avez joué des couteaux , et dans cette païenne ville , les tueurs ont du gibier pour plus de trois jours ! Si je n'étais forcé de gagner ma pauvre vie^ j'offrirais en hostie au bon Dieu ,
de bourgeois et grands seigneurs! faute de quoi je ferai des neuvaines à Saint-Barthélémy, yi
La barque abordait ; Jean Goujon jette sa bourse au batelier et s'élance à terre. Une multitude d'hommes à figure atroce^' accourait du côté de la rue Béthizy , avec des rires et des hur«>
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lemente effroyables ; Jean Goujon se trouvait au pied de son échafaudage où l'écheUe de la veille était encore debout. Le péril qu'il court lui insp> pire une idée subite ; il monte ; ôte son pourpoint , ceint le tablier de cuir^ et le marteau dans sa main tremblante lui donne l'air d'un ouvrier^
a Aux corbeaux l aux chiens ! à Montfaucon ! » disaient cent voix autour d'un corps sans tête et sans bras que traînait dans la boue une populace ivre de sang; la tête de l'amiral avait été tranchée pour être embaumée et envoyée à Rome au pape et au cardinal de Lorraine.
« La passion de saint Coligny , selon saint Barthélémy I » criait Maurevert qui se retournait.de temps eu temps pour donner des coups de fouet à ce tronc mutilé.
« Vive le roil » cria l'affreux cortège en passant devant un balcon où Charles IX , avec toute sa cour , se repaissait des crimes qu'il avait ordonnés y et tirait des coups d'arquebuse sur des malheureux qui traversaient la Seine à la nage.
u Sire, dit le comte de Retz , demain nous irons visiter le Coligny au gibet de Montfaucon.
— » Et Soubise de Parthenay , ajouta eu
riant Catherine de Médicis ; son épouse Faccusa d'impuissance pour s'en séparer; serez-vous pas réjouies, mesdames, de savoir la vérité du fait?
— » Losses, dit le roi tout échauffé, la sueur au iront et la joie au visage, ne te lasse pas de charger mon harquebutte plus que moi de la tirer. Dieu et diable î j'ai fait de beaux coups d'adresse , et plus d'un huguenot a mes balles sur la conscience, outre mille et un péchés non absous. »
Charles IX visa et mit le feu à la poudre ; le batelier qui repassait la rivière tomba mort dans sa barque.
a Par ma moustache! Sire, s'écria le duc de Nevers, vous touchez le but à tout coup; pour vrai 1 vous avez l'œil à la main ! si d'aventure le pauvre défunt était bon chrétien, il n'en ira que plus tôt en paradis. Le bon Dieu reconnaît
les siens.
— « Dieu me damne! interrompit le roi, je
vais conclure par un chef-d'œuvre; ma main de fatigue tiendrait mieux à présent une que» nouille qu'une harquebutte ! Or ça , messieurs et dames, continua-t*il en désignant de la main l'échafaudage sur lequel s'était réfugié Jean Gou« jon , voyez là bas cet ouvrier qui martèle de si
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bon courage! je le connais rien que de le haïr ; il est déloyal , huguenot jusqu'au fond de Fame^ et je gage que sous mine de travailler ^ il machiiie quelque vengeance hérétique.
— * >i C'est un homme hardi ^ répliqua la reine mëre ; il songe à son ouvrage parmi cette vive échauffourrée.
— w A ses regards jetés de droite et de gauche , reprit le duc d'Anjou, on voit qu'il a plus de peur que d'honnêteté. On dirait un faux ou» vrier.
— » Par l'Eucharistie! dit le roi qui le cou« chait en joue , voyez, je vous prie. Quel qu'il soit je l'ai au bout de mon harquebutte ! ... Je regrette que le pauvre Foucault soit défunt, il admirerait mes coups de maître. Cet autre ne se doute assurément que je le regarde si amoureusement. »
Le coup partit; Jean Goujon chancela, s'appuya contre les parois de l'écha£audage , s'y cramponna un instant, roula le long de l'échelle et ne bougea plus. Un applaudissement unanime s'éleva après un court silence, et Charles, » content de lui-même , dit avec un sourire sanguinaire.
« Voici l'emploi de mon sculpteur vacant!
c'était un habile ouvrier et un mauvais chré»
tien ; celui là du moins ne se plaindra pas d'avoir été mal tué ! »
Charles IX passa la nuit suivante avec sa maîtresse Marie Toudbet, et la Saint-Barthélémy continua pendant quinze jours; ^ à Paris et dans les provinces.
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LES DRAGEES.
iD mati'ttoti crttel pont %i nooire beattti !
Pbiuppe Despo«tes, Discourt,
Le règne de llenri lit avait mis à la mode les sarbacanes, outre certaines choses qui n'ont plus cours aujourd'hui que dans les couvents et congrégations, oiilemignonage s'est perpétué par tradition. On sait qu'une sarbacane est un tube creux en bois ou en métal, dont autrefois se servaient les pages avec tant d'adresse , qu'au moyen de dragées ^ lancées de toute la force de leur souffle , ils tuaient des oiseaux au vol.
Un jour que Qtiélus et Saint-Mégrin se promenaient fraternellement dans le parc du châ» teau de Saint-Germain , le roi y qui s'occupait alors à voir mangfer ses faucons^ les aperçut d'une fenêtre basse et les appela , sans que sa voix bien connue parvint à les distraire de leur entretien ^ ce qui excita vivement sa jalousie. U allait leur dépêcher un page avec f^rce paroles dures^ lorsqu'il avisa une sarbacane dans un coin de la salle : il s'en saisit^ et^ arrachant un dia» mant de sa toque , l'envoya si adroitement devers lesconverseurs y que Saint-Mégrin en eut la joue déchirée, et jura que jamais blessure ne lui fit plus de bien.
Celte aventure fit du bruit à la cour, et bientôt personne n'osa se montrer sans sarbacane au Louvre. Où diantre la flatterie n'entre-t-elle pas? Cette étrange mode de porter en tout lieu à la main un long tuyau assez semblable au bâton blanc des juges-diseurs de la chevalerie, valait bien les collerettes dites plats de saint Jean- Baptiste y parce que la tête, au milieu de ces collerettes raides et empesées , n'avait pas mal l'air de celle du saint dans le plat d'Hériodiade. Il fallut trouver un usage à ces éternelles sarbacanes , que les plus grands seigneurs faisaient dorer
et ciseler , et la galanterie imagina de les employer à jeter des cartels , des boulettes de senteur et des billets doux. Les sarbacanes rappellent les émigrants de notre révolution .
Les progrès de cette mode ne s'arrêtèrent pas là; les écoliers de l'Université percèrent des branches de sureau avec lesquelles ils couraient par les rues de la ville, adressant des pois à la figure des passants et aux fenêtres des bourgeois. C'était une diversion aux petites guerres collégiales du Pré-aux-Clercs. Les seigneurs, de leur côté, poussèrent si loin l'insolence des sarba» canes, que Saint-Mégrin , dit-on , pour faire sa cour au roi , s'en servit a provoquer le duc de Guise armé de pied en cap. Les dames riaient , les maris se battaient en duel , les galants étaient heureux , à moins qu'ils ne fussent assassinés comme Legas et Saint-Mégrin , et le roi se félicitait d'être la cause première de tout ce tracas. le bon temps de malheurs et de plaisirs, de fêtes et d'égorgements , de turpitudes royales et de factions populaires !
Claude de Beaufremont , baron de Senesçai , était un noble et brave gentilhomme s'il en fut.; il n'aurait pas supporté patiemment un outrage, YÎnt-il en droite ligne de la part du roi de France
et de Pologne. O le mauvais courtisan!... Sa femme y beUe , avenante et jeune un peu pour sa vieille barbe grise , menait les af&ires d'amour comme lui celles d'honneur ; non pas aussi franchement^ mais sans avoir autrement peur. Camille , adolescent Italien , au service particulier de Sa Majesté très chrétienne ^ n'était pas si entiché de son état qu'il ne cherchât à s'en consoler auprès des dames. Certes^ le roi ne savait rien de ce changement de rôle qui lui aurait fort déplu. Donc^ Camille s'ingéra de triompher de madame de Beaufremont, qui répondit à ses agaceries comme femme habile à ce faire.
Par malheur pour leurs amours, Cainille^ imprudent qu'il était , passant devant l'hôtel de de Beaufiremont , toque au front , manteau sur l'épaule et sarbacane en main , salua bien amoureusement madame sa maîtresse qui ne fit pas semblant de le voir; et, piqué ^e cela , écrivit de gentils reproches sur un papier qu'il roula dans une pâte odorante , nonobstant les signes de la dame; il visa si juste avec sa sarbacane que la dragée tomba dans l'appartement, au grand effroi de madame de Beaufremont , dont le mari aussitôt avança la tète à la croisée pour observer qui c'était. Mais bien que la colère apparut
sur tous ses traits y il ne dit rien et ne fit rien non plus^ sinon que le lendemain^ ayant été au Louvre , il se plaignit au roi de Taudace du mignon ^ sans qu'on lui promit droit et justice. Le soir même , il se posta prës des Tuileries et attendit Camille qui s'en allait en mascarade : « Monseigneur , lui dit^l si tranquillement qu'il semblait de bonne humeur^ hier n'envoyâtes^ vous pas chez moi une dragée? » Et comme l'autre hésitait à répondre y il ajouta : « Je ne suis pas homme à vous en faire tort^ et veux vous la rendre. » Â ces mots , il lui tira à bout portant un coup de pistolet qui l'étendit mort y de sorte que le sourire lui restait encore à ta bouche. Le roi laissa cette af&ire s'assoupir d'elle-même^ crainte des suites.