S VI
Quinze jours après la scène que nous venons de rapporter, dans cette même chambre, un prêtre était à genoux et en prières, tandis que Henri, debout, près du lit, contemplait d'un œil sec Victorine qui venait de mourir. A voir sa pâleur livide, son immobilité et la souffrance empreinte sur ses traits crispés , on eût pu croire que la mort venait de le surprendre lui-même, si sa respiration rauque n'eût averti qu'il vivait. Il était tellement absorbé dans sa douloureuse contemplation, qu'il n'entendit ni des pas rapides, ni le bruit de la porte qui s'ouvrit vivement ; mais le son d'une voix bien connue le fit tressaillir, il leva la tête et aperçut Marzoi que l'on venait d'avertir et qui accourait. Le regard que le bossu jeta au médecin l'arrêta court au milieu de la chambre.
— « J'arrive trop lard , » dit-il c^ec anxiété.
Le bossu secoua la tête. Marzoi fil un geste de surprise et de douleur; il s'avança vers le lit, chercha le pouls de Viclorine, posa la main devant ses lèvres et sur son cœur.
— « Rien , murmura-t-il ; elle est morte, bien morte. »
Il recula et resta devant le cadavre les bras pendans, la tête penchée, sombre et accablé. Henri pensa que l'émotion avait trouvé une jointure à ce cœur cuirassé de science, et, regardant ce front prématurément chauve et ridé par l'élude, qu'une pitié humaine avait enfin courbé, il sentit son indignation diminuer.
Tout à coup Marzoi se pencha vers la morte avec une sorte de désespoir, il tourna les mains en tous sens, regarda le visage de plus près et le toucha.
— « Dieu du ciel ! je crois que vous cherchez de quoi elle est morte? »
— « Oui , » dit Marzoi en se relevant brusquement.
— « Arrière, monsieur, vous avez assez tourmenté sa vie, laissez quelque repos à son cadavre. »
Le médecin voulut répondre, mais le bossu ne lui en laissa pas le temps.
— « Vous n'avez pu découvrir le mal de cette femme quand elle vivait, et vous voudriez découvrir sur ce corps insensible ce qui l'a tuée, n'est-ce pas.'* car c'est là la folie que vous appelez science : fouiller dans la mort pour deviner la vie ! Vous avez un cœur fort, monsieur; je sais que pour vous instruire vous plongeriez vos mains dans ce cadavre, sans vous rappeler, même une fois, que c'est celui d'une femme qui vous a aimé ; mais ce sacrilège est inutile : votre art n'a-t-il donc pu vous dire de quoi elle était morte? »
Marzoi fît un geste de mépris.
— « Eh bien î moi , je vous le dirai , car mon cœur m'a rendu plus habile que votre art. Cette femme est morte de vous avoir aimé, monsieur; vous l'aviez abandonnée pour la science, et elle a voulu que la science
VOUS ramenât près d'elle, puisque son amour ne le pouvait plus. Elle s'est donné un mal renaissant pour vous attirer et vous retenir par l'appât d'une guérison, elle s'est empoisonnée jour par jour afin de vous voir. »
— « C'est un mensonge ! » cria Marzoi.
— « Regardez! »
Le bossu écarta les vêtemens de la morte, saisit le sachet caché sur sa poitrine et l'enir'ouvril. Le médecin recula.
— « De l'arsenic! » dit-il.
— a Ah ! vous le reconnaissez enfin. »
— « Et vous le saviez, vous, et vous Pavez souffert ? »
— « Ne l'aviez-vous pas condamnée à mourir? »
Marzoi leva les bras avec désespoir.
— « Malheureux ! malheureux ! mais c'est un assassinai que vous m'avez laissé commettre ! Ce poison , vous l'avez vu là , et vous ne le lui avez pas arraché? »
— «r Non, dit Henri avec un sourire
étrange , celui-là était à elle , le mien était ici. »
Et il tira de son sein un sachet semblable à celui de Victorine, mais qui était vide.
Dans ce moment il chancela et chercha le mur pour s'appuyer.
— « Que veut-il dire? » s'écria Marzoi.
— « Et ne voyez-vous pas qu'il meurt aussi ? » dit le prêtre qui était accouru pour le soutenir.
— « Je n'avais promis que de lui survivre, murmura le bossu ; maintenant ma vie est à moi. »
Marzoi joignit ses mains sur sa tête en criant :
— « Je suis maudit ! je suis maudit ! »
— « Monsieur, lui dit le prêtre , vous avez perdu deux âmes pour la science! Oh ! la science ne pourra jamais vous dédommager! »
Emile Souvestre.