ROG. SS
Lucy, comtesse Philipps, tous les biens de feu sa mère.
^—- « Ajoutons, comme homme et non comme juge, que, par fidélité à la chose écrite, et par respect pour la volonté sacrée de ceux qui ne sont plus, miss Lucy, comtesse Philipps, doit être obligée à de bons traitemens envers ce chien. »
LéON GOZLAN.
H^mei* flmour.
HiumF. ' ' îmm
Au fond du. salon d'un hôtel situé rué Saint-Lazare , une femme d'environ trente ans reposait couchée sur un canapé , les mains croisées sur la poitrine , la tête renversée, et les yeux fixés au plafond. Son visage avait pu être agréable avec la color?ition de la santé et le sourire de la joie; mais, comme tous ceux dout la beauté est
un peu vulgaire, les larmes l'avaient enlaidi. Son front n'était ni assez large, ni assez pur pour porter cette sublime pâleur, diadème poétique que la douleur accorde quelquefois à ses élus; sa pâleur, à elle, était de l'épuisement. Ses traits raccourcis, que la gaîté embellissait, avaient pris dans la tristesse une lourdeur triviale, et l'embonpoint de sa taille nerveuse formait, avec l'expression désolée de son visage, une sorte de contraste choquant.
Du reste, si l'harmonie manquait à l'ensemble de cette femme, si sa douleur était dépourvue de grâce, la force passionnée était puissamment empreinte en elle, et débordait de tout son être; on la sentait voltiger autour de sa chevelure fauve et onduleuse, s'exhaler de ses narines gonflées, jaillir de ses prunelles, dont le bleu grisâtre donnait à son regard l'inflexible éclat de l'acier. C'était évidemment une de ces natures absorbantes et absolues , qui ne s'épouvantent que de ce qui est facile et calme ; un de ces cœurs qui , une fois touchés, se
referment, sur une affection , et qu'on ne peut plus en détacher qu'en les brisant.
Quiconque eût vu la femme dont nous venons d'esquisser le portrait, telle que nous l'avons montrée dans son immobilité douloureuse, eût deviné qu'elle se trouvait alors dans ce repos terrible, qui n'est ni de l'abattement , ni de la résignation , mais le silence d'une passion qui refait ses forces et reprend haleine. Un coffret, à demi-ouvert , avait été jeté sur un coussin à ses pieds, et autourétaientdisperséesdes lettres trop froissées pour n'avoir pas été souvent lues et long-temps gardées sur le cœur. Leur présence seule sur ce canapé révélait leur prix. C'était sans doute en les lisant que la triste jeune femme était tombée dans sa rêverie chagrine. Depuis quelques instans elle était plongée dans une de ces contemplations intérieures, pendant lesquelles notre vie entière se concentre sur une de nos facultés, et lui donne une lucidité perçante qui franchit tous les obstacles : elle suivait avec les yeux de l'ame quelque
chose de lointain , de douloureux ; à voir l'indicible expression de désespoir empreinte sur son visage, il était facile de deviner que ce n'était point un malheur vulgaire dont l'image la frappait, mais qu'elle lisait une énigme funeste au fond de l'avenir, et qu'elle entrevoyait quelqu'un de ces grands désastres de cœur qui coupent la vie à sa racine.
Tout entière à cette espèce de seconde vue, elle avait perdu le souvenir de ce qui l'entourait. Cependant on eût dit que, dans cette absence de l'ame, les organes avaient conservé une habitude de perception machinale; car son corps fut frappé d'un bruit qui la réveilla de sa vision , et fit redescendre son intelligence dans le monde réel : elle reconnut des voix et des pas qui s'approchaient du salon. 11 est de ces instans où l'obligation d'un entretien indifférent paraît une intolérable souffrance , et où la parole qui trouble votre repos produit sur vous le même effet que la main qui vous tracasserait dans la somnolence demi-évéil-
lée du matin. L'idée de recevoir des étrangers, d'assujétir son esprit endolori au travail d'une conversation oiseuse, fit tressaillir la jeune femme sur son canapé. Se rappelant qu'elle avait oublié de défendre sa porte, elle rejeta brusquement le coussin qui couvrait ses pieds, saisit le coffret plein de lettres, et s'élança rapidement vers sa chambre. Elle avait à peine fermé la porte derrière elle que celle du salon s'ouvrit.
Un jeune homme y entra suivi d'une vieille servante ; il promena ses yeux autour de lui , et n'apercevant personne :
— « Ma cousinen'estpoint ici, nourrice?»
dit-il en se tournant vers la vieille femme.»
— « Elle sera sortie pendant que j'étais dehors, faut croire , répondit la servante ; elle était là quand je suis partie. »
— « Est-elle toujours aussi souffrante ? » demanda le jeune homme avec hésitation.»
— « Souffrante, ça n'est pas le mot, M . Henri ; sauf qu'elle ne dort, ni ne mange, elle se porte aussi biei;i que vou3 et moi....
Mais le mal, c'est en dedans, voyez-vous. Ça fend le cœur à regarder seulement ; cet enfant-là ne saura jamais se faire une raison. »
Le jeune homme garda un moment le silence d'un air embarrassé. Il était aisé de voir qu'il eut voulu faire une question et qu'il balançait à l'adresser, ne sachant trop si elle était convenable. Il regarda quelque temps la nourrice, puis, s'approchant d'elle enfin, il dit très bas ;
— « M. Marzoi vient-il aussi rarement? » La vieille haussa les épaules avec une expression dédaigneuse de mécontentement.
— « Quoi donc ? est-ce que ça a du cœur, un médecin ? Il sait bien pourtant que de le voir seulement ça met madame gaie comme une alouette; mais plus souvent qu'il se gênerait I Voilà trois jours que nous ne l'avons pas vu. »
Henri baissa la tête, et il y eut encore un silence assez long* La nourrice allait le rompre pour continuer sans doute sur le même sujet; mais son interlocuteur, comme
s'il eût déjà regretté ce qu'il venait de dire, la prévint en détournant la conversation.
— « Et y a-t-il long-temps que Victorine est sortie? demanda-t-il. »
— « Un quart- d'heure tout au plus; peut-être même qu'elle est ramassée dans sa chambre, comme cela lui arrive quand elle a envie de pleurer. Si vous voulez que j'aille voir , M. Henri ; je lui dirai que vous êtes là. »
— « C'est inutile ; je n'ai que peu d'instans à rester ; ne la dérangez pas. »
Et, sans écouter la réponse de la vieille, il s'assit familièrement comme une personne de la maison, prit un journal sur la console, et se mit à lire avec une affectation d'intérêt qui semblait inviter la nourrice à se retirer. Celle-ci , après avoir rangé quelques chaises, et tourné quelques instans autour de Henri, dans l'intention évidente de renouer la conversation, sembla enfin s'y résoudre. Elle grommela entre ses dents quelques paroles inarticulées, et sortit du salon. i
A peine la porte fut-elle fermée , que le jeune homme rejeta son journal, et se leva avec un mouvement à la fois brusque et triste. Il promena autour de lui un regard songeur ; tout ce qui l'entourait annonçait la présence d'une femme. Un dé d'or était tombé à terre, et l'on apercevait une Revue encore ouverte sous les plis d'une broderie commencée. Henri contempla un instant ce désordre élégant avec une sorte de volupté silencieuse; il fit ensuite quelques pas vers le fond de l'appartement, et s'arrêta devant la j)lace qu'avait occupée sa cousine. Le canapé, récemment foulé, conservait encore l'empreinte du corps qui l'avait pressé, et l'on distinguait, sur le drap bleu du coussin où la tête avait reposé, la trace de quelques larmes; une lettre entr'ouverte avait été oubliée au pied du canapé. Henri parut en reconnaître l'écriture, car il pâlit légèrement en l'apercevant, et détourna les yeux. Mais, en se levant, son regard rencontra la glace placée au dessus; une sorte de commotion intérieure ébranla
UN DERNIER AMOUR. 3St
tout soin être. Il demeura un instant immobile, lisant avec un désespoir amer sur son propre visage ; puis , comme si cet aspect eût éveillé en lui d'insupportables souffrances, il se couvrit le visage de ses mains, et se laissa tomber sur le canapé.
Du reste, si la douleur subite excitée chez le jeune homme par le reflet de ses traits pouvait sembler exagérée, elle était en quelque sorte justifiée par son excessive laideur. Sa taille était si petite, et ses membres si grêles , qu'on l'eût pris, au premier abord, pour un enfant, si une infirmité trop visible n'eût expliqué la cause de cette faiblesse. Sa figure avait, comme celles de tous les bossus, l'expression sardonique et grimaçante que la nature paraît leur avoir infligée comme une seconde infirmité ; c'était à peine si l'on pouvait découvrir, sous les lignes tourmentées de ce visage, les lueurs d'une ineffable bonté, qui tombaient par moment d'un œil presque louche, ou qui baignaient les coins de lèvres crispées. Pour comble de disgrâce j 1 22
sa laideur était fardée d'une de ces fausses fraîcheurs qui ne déguisent l'âge que parce qu'elles n'appartiennent à aucun âge; espèce de coloration artificielle, qui imprime aux traits je ne sais quelle jeunesse équivoque et fanée, et qui, sans vous parer des grâces de Tadolescence, vous ô te jusqu'à la beauté des rides, et jusqu'à la majesté de la vieillesse.
Sans doute que la conscience de son indignité physique avait vivement saisi Henri, car il resta long-temps le visage caché dans ses mains, et dans l'attitude d'un profond accablement. A la fin, pourtant, il releva la tête , et s'efforçant visiblement de secouer cette pensée importune, il reporta ses yeux autour de lui, et les arrêta sur la lettre oubliée. Cette vue renouvela sans doute une chaîne de pensées un instant interrompue, car il tomba aussitôt dans une méditation profonde, à laquelle sa laideur était évidemment étrangère.
Mais, avant d'initier le lecteur au secret de celte méditation, nous croyons indis-
pensable de donner quelques explications sur la jeune femme que nous n'avons fait qu'entrevoir au commencement de ce chapitre , et sur cet Henri dont nous ne connaissons encore que le nom.
Restée orpheline à huit ans , Victorine avait été confiée, comme pupille, à Stanislas Marcel, conseiller à la Cour royale de Paris, et allié de sa famille. Ses premières années s'écoulèrent près de son tuteur, dans un éloignement complet du monde ; et lorsqu'à dix-neuf ans le vieux conseiller lui proposa de Fépouser , elle ne vit dans cette union que le moyen de continuer une existence facile, qui ne pouvait lui déplaire, puisqu'elle n'en connaissait pas d'autre. Elle était à un âge où l'on prend facilement les habitudes pour des inclinations. Comme la plupart des femmes que l'on marie à celte époque d'ignorance et d'irréflexion, elle ne considéra cet acte important que comme un changement de
chambre à coucher, comme un joyeux déménagement célébré par des présens et des fêtes, et elle aliéna son avenir avec la gaîté insouciante du sauvage qui vend sa cabane pour une gourde d'eau de feu.
La première année s'acheva sans l'éclairer sur la faute qu elle avait commise. Il y a en effet quelque chose de si délicieux et de si beau dans la mise en communauté de deux existences, que les mariages les plus mal assortis exhalent encore à leur aurore quelques parfums enivrans. Mais si Victorine ne sentit pas d'abord les épines cachées sous sa couronne de mariée, elle éprouva de suite l'influence dangereuse de sa fausse position. Obligée de supporter un de ces amours de vieillard, auxquels on peut s'accoutumer, mais qu'on ne partage point, elle chercha insensiblement à trouver, dans la générosité complaisante du conseiller, un dédommagement à la tolérance qu'elle montrait pour sa passion.
Elle entrait ainsi, sans s'en apercevoir ellemême, dans cette voie de dissimulation si
fatale à la sainteté du mariage, substituant le calcul à l'entraînement, et plaçant, comme les juifs au seuil du Temple, le trafic sur les bords du lit nuptial. A son insu même, elle s'habitua à exploiter la ridicule tendresse d'un vieillard au profit de ses caprices. Les unions où le cœur n'est pour rien ont cela de fâcheux et d'inévitable , qu'elles tuent la pudeur; car l'amour seul I)eut rendre chaste la volupté, et sanctifier le délire des sens. Viclorine oublia l'une après l'autre ces timidités folles et charmantes , qui mieux que tout le reste défendent une femme contre le vice. Malheureusement, ce fut au moment même où ses forces morales faiblissaient ainsi que le danger devint plus grand pour elle. Par suite de la vanité aveugle qui porte tous les vieillards à présenter leurs jeunes femmes dans le monde, comme une protestation contre leurs rides et leurs cheveux blancs , le conseiller Marcel fit sortir Victorine de la retraite, et l'exposa à tous les orages d'une société démora-
lisëe. A peine la jeune femme eut-elle mis le pied hors du milieu liède et calme dans lequel elle avait été élevée, et senti Tatraosphère excitante du monde, que son ame prit feu, et qu'elle fut révélée à elle-même. Les passions qui se développent dès l'enfance empruntent à l'habitude quelque chose de placide; mais celles qui se manifestent tard, et que l'on embrasse, par conséquent, avec toutes les forces de la vie, ont toujours un caractère particulier d'irréflexion et de violence. Emue par la nouveauté des distractions qui lui étaient offertes, caressée dans toutes ses vanités de femme , qui s'éveillèrent à la fois, Victorine se mit à courir après le plaisir comme les enfans après le papillon, foulant aux pieds les fleurs, les blés mûrs, et laissant un lambeau de sa robe blanche K chaque buisson du chemin. Sa position la livrait sans défense à tous les dangers. Loin d'être pour elle une sauvegarde, son mari devenait une cause de péril^ car il suffisait à tous les hommes jeunes de la voir, pour deviner que l'amour ne
défendait pas cette union , et pour concevoir une insultante espérance. Victorine ne sut point résister à I!enivrement de son triomphe ; aveuglée par les hommages, elle crut qu'elle pouvait tout hasarder, et elle obéit sans crainte à ses caprices les plus étourdis. Le monde qui l'observait vit ses fautes et lui en fit un crime; car le monde, si familiarisé avec les mariages immoraux , le monde, si enclin à les applaudir, conserve en dépit de lui-même un bon sens inaliénable qui le rend sévère à leur égard : son raisonnement intéressé les approuve^ mais ses soupçons perpétuels les condamnent. On crut donc à la honte de Victorine avant qu'elle en eût donné le droit; son mari était une preuve suffisante contre elle. Cependant la jeune femme continuait à marcher dans sa voie sans se douter de ce qui se passait. Loin d'en être avertie par l'isolement, la foule croissait à ses côtés. Les soupçons que l^on avait conçus rapprochaient le plus grand nombre, et l'appât d'un vice douteux lui firent un
3i4 UN DERNIER AMOUR.
culte el des adorateurs plus sûrement que ne l'aurait fait la certitude d'une vertu. Elle commit alors des imprudences faciles à calomnier, et qui précipitent bien vite une femme dans cette situation désespérée qui n'a que deux portes : l'une conduisant, loin du monde , à la retraite et à l'oubli ; l'autre qui s'ouvre sur l'arène turbulente où les passions luttent contre la morale établie. Après quelque hésitation, Victorine se trouva entraînée à celte seconde porte sans l'avoir choisie , sans s'en apercevoir , et quand elle voulut se détourner, le seuil était franchi et tout espoir de retour perdu. Sa première impression fut un saisissement d'effroi ; puis la colère lui vint à la réflexion ; elle s'indigna contre les circonstances qui l'avaient fatalement entraînée, contre les plaisirs qui l'avaient séduite, contre le monde surtout qui , après l'avoir poussée jusqu'au précipice, la cout vrait de huées , et proclamait sa chute avant même qu'elle fût tombée. Elle se demanda bientôt amèrement quel avantage elle ppur-
lait trouver à valoir mieux que sa réputation. Ce n'était point une de ces vertus ancrées sur la foi, qu'aucune tempête ne peut submerger, et qui trouvent un aliment pur et fortifiant jusque dans le mépris public. D'ailleurs elle éprouvait déjà les fascinalions de l'abîme. Elle voulut parler, les cris étouffèrent sa voix ; elle voulut se plaindre, et l'on traita ses plaintes d'hypocrisie. Alors le désespoir la prit de tant d'injustice ; elle accepta par fureur le jugement du monde, comme une victime qui brave ses bourreaux après les avoir vainement suppliés ; elle prit son parti , rit de sa honte, et ouvrant les bras qu'elle avait jusqu'alors repliés sur son cœur, elle se laissa aller dans le gouffre le long de sa pente la plus molle et la plus fleurie.
Elle commença ainsi une de ces existences de dissipation et d'entraînement qui perdent irrévocablement les femmes sincères dans leurs fautes, et qui n'ont pas assez long-temps manié le mal pour savoir lui donner une forme acceptée. Le monde,
qui n'avait trouvé aucun blâme pour son mariage, se scandalisa des désordres qui en étaient la suite. Mais Victorine s'en inquiéta peu. Elle avait fait l'expérience des jugemens de la foule, et avait appris à les dédaigner. Gomme tous ceux qui ont rompu avec les préjugés, elle trouva un orgueilleux plaisir à dépasser jusqu'à la calomnie, et l'excès de son indignation contre la société s'exprima par l'excès de son audace à la braver. Mais elle eut beau intéresser son amour-propre à ses fautes, au milieu des orages qui l'agitaient elle resta triste et ennuyée. Emportée d'abord par l'ardeur de la jeunesse, elle s'était ensuite acharnée par colère à cette vie , qui avait fini par se transformer pour elle en nécessité; mais son esprit était seul entré dans la confidence de sa vengeance. Aussi, par suite d'un phénomène moral singulier que l'on peut observer fréquemment, Victorine s'était perdue sans se flétrir. A mesure que ses désordres étaient devenus plus hardis , son ame s'était repliée davantage sur elle-même.
et était demeurée plus étrangère aux actes extérieurs. On eût dit qu'elle l'avait précieusement ramassée et mise à part de sa vie, pour s'en servir plus lard s'il y avait lieu. Sans doute que parmi tant de fanges, cette ame fut ternie par quelques impures exhalaisons; mais du moins les souillures nejaillirent point jusqu'à elle: le vice, qui avait corrompu Fesprit, n'alla pas plus avant, et il resta, au milieu des ruines de cette belle nature, un coin obscur où demeurèrent ensevelis les germes du dévoûment , de l'amour et de la poésie. Cependant la foule n'en sut rien , car la foule n'analyse pas ; elle ne vit dans Victorine que sa coupable mobilité, et la jugea en conséquence. Le conseiller Marcel, qui avait long-temps ignoré ce qui se passait. en fut averti par la rumeur publique. Le coup que lui porta cette nouvelle fut terrible. Il avait conçu pour Victorine un amour qui, comme toutes les dernières passions, avait quelque chose d'insensé.
Lorsqu'il apprit que cette fleur précieuse ,
élevée par lui avec tant de soin , et dont le parfum devait embaumer le reste de ses jours , avait été souillée, il se sentit frappé au cœur. 11 ne fit point entendre de plaintes; il ne hasarda point de reproches, mais il tomba gravement malade et mourutau bout de trois jours. Victorine, qu'occupaient les bals et qui s'informait rarement de son mari , apprit presqu'en même temps sa maladie et sa mort. Elle en éprouva un douloureux étonnement et quelques regrets mêlés de remords; mais ses larmes furent bientôt taries, car elle ignorait la part qu'elle avait eue à ce malheur ; elle n'y vit qu'une suite naturelle de l'âge. La disparilion d'un vieillard est en effet un événement prévu qui semble interdire les regrets. On l'attend comme nécessaire, on l'accepte comme juste ; la sensibilité humaine est routinière , et ne s'émeut que de ce qui dérange l'ordre accoutumé.
On vit, en ouvrant le testament du défunt, qu'il instituait Victorine sa légataire universelle. Cette dernière volonté du
conseiller excita quelque rumeur dans le monde. Les plus médians rirent de la classique bonhomie du vieux mari, qui enrichissait une femme qui l'avait déshonoré ; d'autres, plus graves, déplorèrent qu'il n'eût point été éclairé avant sa mort; personne ne songea qu'il avait pu tout savoir, et dédaigner la vengeance au delà de la tombe comme une impiété. Le monde devine tout, excepté les intentions généreuses»
Du reste, Victorine usa noblement, aux yeux de la foule, des largesses du conseiller* Elle se montra généreuse à l'égard des collatéraux éloignés que le testament avait frustrés ; et cette facile vertu , la seule que » le vulgaire comprenne dans les âmes élevées, parce qu'elle est la moindre, ramena l'opinion publique qui s'était déclarée contre elle. Elle attacha peu de prix à ce retour de bienveillance; mais les circonstances qui le lui avaient attiré lui gagnèrent un ami précieux.
Parmi les parens du conseiller Marcel , qui furent appelés par elle à partager la
succession , se trouva un jeune homme , orphelin, pauvre et infirme. Henri Richomme avait commencé à souffrir en commençant à vivre. Affligé dès sa naissance d'une difformité honteuse , il avait été reçu par sa famille avec consternation, et le premier souhait formé par sa mère , en le voyant , avait été qu'il ne fût pas né. Au reste, lesmédecins déclarèrent, après l'avoir examiné, qu'il ne pourrait vivre, et cette déclaration fut reçue moins comme une menace que comme une espérance. Les parens s'habituèrent dès lors à ne voir dans ce malheureux enfant qu^une création incomplète destinée à périr bientôt. Dans cette pensée , ils se défendirent de Taimer pour prévenir un regret , et, regardant son existence comme une de ces souffrances fatales que rien ne peut soulager, ils en détournèrent les yeux. L'enfance de Henri s'écoula donc solitaire et sans caresses. Dépourvue des grâces qui attirent l'affection , elle fut sevrée de toutes les joies vivifiantes et de cette sève d'amour qui fait fleurir le pre-
mier âge. Ainsi replié sur lui-même, sans espace et sans encouragement pour vivre , le pauvre enfant se développa avec lenteur et chétivement. L'indifférence répulsive que lui témoignèrent ceux dont il était entouré lui donna une timidité nerveuse qui ajouta la gaucherie à son infirmité. La nature ne l'avait fait que difforme, l'éducation le rendit ridicule. La désaffection de sa famille s'en accrut d'autant, car il devenait de plus en plus pour elle un objet d'embarras, de honte et de désappointement. Sa mère seule aurait pu lui pardonner sa laideur à force de le voir souffrir; car le cœur d'une mère est comme celui de Dieu, et pour lui toutes les indignités sont rachetées par les larmes ; mais la mère de Henri était morte peu d'années après la naissance de cet enfant. Il ne lui restait donc aucim refuge désormais. Son père, homme probe, mais dur, avait arrangé l'avenir pour un fils valide qui pourrait continuer ses affaires, et la naissance du bossu avait dérangé tous ses plans. S'il s'était résigné à ce
malheur, c'était par la pensée qu'il mour-» rait bientôt, et maintenant voilà que le malheureux s'entêtait à vivre, inutile à tous, incapable de travail, et toujours là, sous les yeux de son père, comme le souvenir vivant d'une cruelle déception. Ce misérable enfant lui devenait chaque jour plus odieux; sa vie était un crime irrémissible, c'était comme un manque de foi après la promesse que les médecins avaient faite au nom de sa faiblesse.
Cette situation serait sans doute devenue la cause de souffrances intolérables pour Henri, si la mort de son père n'était survenue. Mais en le délivrant d'une persécution barbare, cette mort le laissait complètement sans ressources. Ce fut à cette époque que Victorine le connut. Il était, par sa mère, l'un des plus proches parens du conseiller Marcel, et, à ce titre, la légataire songea à le dédommager du tort que lui avait fait le testament du défunt. Elle voulut le voir, et le vague intérêt qu'elle avait éprouvé dès l'abord pour sa position, se
changea bientôt en une compassion tendre et profonde. Après tant de vide et d'ennui, au milieu du mépris poli dont le monde l'entourait, et des désordres dans lesquels sa faiblesse l'avait entraînée , Victorine éprouva une inexprimable joie à pouvoir entreprendre quelque chose d'utile et de bon. Le bien -apporte toujours avec lui sa jouissance, mais il a, pour ceux qui n'en ont point l'habitude, une saveur plus neuve et plus enivrante. Madame Marcel poursuivit son généreux projet avec cette ardeur infatigable que donne un premier élan du cœur. Elle fut pour Henri la mère qu'il n'avait jamais eue; elle l'environna de caresses, d'aisance et de soins. Elle l'aima d'abord pour faire du bien, puis elle l'aima davantage pour le bien qu'elle lui avait fait. Le pauvre enfant fut tout étourdi d'un tel changement; il lui sembla qu'il était mort, puisqu'il était revenu à la vie dans le paradis dont sa nourrice lui avait parlé si souvent. Cependant peu à peu il reprit ses sens, se désaccoutuma du passé, et put I 23
comprendre que vivre ce n'était pas souffrirr Long-temps fermé, son cœur s'entr'ouvrit sous un rayon d'amour. Son enfance, qu'avaient prolongée les souffrances physiques et la dureté de ceux qui l'avaient élevé ( car il avait seize ans), prit fin aussitôt qu'il eut changé de situation. Le bonheur lui donna de l'inlelligence; son ame et son corps se développèrent magiquement dans la chaude atmosphère qu'il venait de trouver; mais tout ce développement tourna au profit de la reconnaissance. On eût dit qu'il ne se hâtait de devenir un homme, qu'afin de pouvoir donner des preuves irrésistibles de son affection et de son dévoûment. Le culte presque fana tique qu'il avait voué à Victorine ne fit que s'accroître avec l'âge ; celle-ci, de son côté, s'en rendit digne en remplissant jusqu'au bout la tâche qu'elle s'était imposée. L'instruction de Henri avait été fort négligée; elle lui donna les maîtres les plus habiles; et grâce à leurs leçons et à son zèle, il compléta en quatre ans les études que l'on n'achève habituellement
qu'en neuf années. Victorine le plaça alors dans une maison de commerce, où elle prit un intérêt en son nom. L'association prospéra, et, au bout de quelques années, Henri se trouva à l'abri des chances de Pavenir.
Mais tandis que tout lui réussissait ainsi, une circonstance survint qui dérangea la position morale de sa bienfaitrice, et compromit gravement son bonheur. Cette circonstance fut la liaison de Victorine avec M. Edmond Marzoi.
Edmond Marzoi était un jeune médecin, dont la réputation avait grandi subitement à la suite d'un concours qui lui valut l'agrégation à la faculté de Paris , et de deux ou trois cures merveilleuses qui avaient révélé son habileté. Inconnu quelques mois auparavant, il prit place tout à coup parmi les illustrations de l'époque, et semblait même vouloir les effacer, car il avait en sa faveur la jeunesse, et cette première bienveillance qui accueille les gloires nouvelles, par cela seul
qu'elles ne fonl point encore ombrage, el que la jalousie peut s'en emparer comme d'une arme contre les gloires anciennes. Il obtint ce succès si commun en France , (|ui conduit un bomme à la célébrité sans qu'il ait d'autre peine que de s'y laisser porter, et dont le nom même exprime cette espèce d'entraînement facile et doux d'une destinée favorisée qui glisse à pleines voiles, ainsi qu'un navire sur les flots. Edmond Marzoi eut la vogue. Victorine ne le connaissait pas , mais elle entendait son nom et ses talens vantés partout, et il est rare que l'objet tant loué ne nous devienne pas d'avance agréable ou répulsif. Fatiguée de ce concert d'éloges, la jeune femme s'en impatienta ; elle se révolta contre une admiration que le consentement unanime semblait lui imposer, et M. Marzoi lui devint insupportable , uniquement parce que son apologie était le lieu commun à la mode. Elle se déclara ainsi, d'abord par caprice, Tennemie du jeune médecin, puis la discussion l'affermit dans sa mal-
veillance, et le lui fit prendre en haine.
Les choses en étaient là, lorsqu'une circonstance fortuite vint tout changer.
Comme la plupart des femmes mondaines dont le cœur a conservé quelque chose de tendre et d'élevé, Victorine était bienfaisante. Elle aimait à satisfaire, dans les courts dévoûmens de la charité, les inclinations naturelles à son ame, et à retrouver ainsi, par instans, au milieu de sa vie factice et déchue, des réminiscences de vertu. Aussi, ses matinées étaient-elles souvent employées à visiter de pauvres mansardes , et à porter des consolations à des malades indigens. Ce fut près du lit d'un de ces derniers qu'elle rencontra pour la première fois M. Marzoi. Sans l'avoir jamais vu, elle s'était fait d'avance son portrait. Un homme dont on parlait tant ne pouvait être que vain, froid et dédaigneux. Elle n'eut donc garde de deviner Fillustni professeur dans le jeune homme modeste qu'elle avait sous les yeux, et quand celuici se fit connaître, elle crut d'abord qu'iiiie
ressemblance de nom l'abusait; mais lorsqu'elle eut acquis la certitude que le jeune médecin, pris par elle pour un débutant obscur, était bien M. Marzoi, son étonnement fit place au regret et à la confusion. Elle se reprocha ses jugemens téméraires , sa malveillance irréfléchie, et, par une réaction facile h comprendre , ses préventions défavorables se transformèrent à l'instant en une vive sympathie. Elle se crut obligée d'expier l'injustice de son hostilité passée par l'excès de son enthousiasme présent, et elle intéressa son équité à sa nouvelle admiration.
La rencontre fortuite qu'elle avait faite de M. Marzoi, près du lit d'un malheureux, devint ainsi la cause d'une liaison qui prit bientôt tous les caractères d'une passion violente. Le jeune médecin la partagea, mais seulement après l'avoir inspirée. Son amour naquit par contagion de l'amour de Victorine; il ne le créa point, il s'y laissa aller. Aussi cet attachement fut-il, de sa part, sans aveuglement; ii n'y trouva ni
troubles, ni déchiremens, ni palpitations, ni aucune de ces tortures alléchantes que les cœurs bien épris aiment presque autant que leur joies; ils ne restait point chez lui assez de place pour tant d'amour. Depuis long-temps son cœur s'était fondu dans son intelligence : sa maîtresse première et adorée, c'était la science; il l'embrassait avec délire, avec jalousie; il lui avait donné toutes ses exaltations, toutes ses fièvres, toutes ses avidités. L'amour pour une femme ne pouvait être, auprès de cet amour, que l'affection d'un frère comparée à une affection d'amant.
Viclorine , au contraire, aborda ce nouveau sentiment avec emportement. Les liaisons passagères qu'elle avait formées jusqu'alors, avaient laissé son ame désintéressée. C'était la première fois qu'elle était touchée, et qu'elle se sentait prise à un lien qui eût un point d'attache au dedans. Ce n'était plus en \effet un de ces amours fugitifs de la jeunesse, fleurs parfumées que pousse alors le cœur trop plein de sève,
aeO UN DERNIER AMOUR.
et qui s'épanouissent, tombent et renaissent tour à tour; Viclorine touchait à l'âge où les floraisons de l'ame sont achevées, et où le fruit déjà formé mûrit à la flamme des passions. Sa marche irrégulière et folle à travers la vie l'avait préparée à un attachement sérieux, bien mieux que n'aurait pu le faire une existence paisible. Elle arrivait brûlée parle soleil, couverte de poussière et fatiguée , devant un oasis plein d'ombre, de gazouillemens et de verdure; et cette vue devait réveiller chez elle, plus que chez aucune autre, d'irrésistibles désirs. Elle n'avait connu auparavant que l'entraînement physique et d'imitation :
c'était sa première initiation au monde de la passion. Elle subissait une crise semblable à celle qui l'avait faite femme par les sens ; elle se faisait femme par le cœur, et c'était la puberté de l'ame qui venait de se déclarer chez elle. Son amour eut donc toute la frénésie d'une première passion avec la^ ténacité invincible d'un dernier attachement. Les imparfaites voluptés qu'elle avait
connues jusqu'alors n'avaient fait qu'éveiller ses curiosités , aiguiser ses désirs et ai-^ guillonnerses ardeurs. Mais quand elle eut senti les enivremens de la possession complète, elle crut avoir trouvé des sens comme elle avait trouvé une ame. Elle se laissa emporter avec une fureur insensée à ces bonheurs ignorés; elle fondit sa vie dans sa nouvelle affection , et comme Cortès brûlant ses vaisseaux en mettant le pied sur la terre d'or, elle brûla le reste de sa vie, se condamnant à mourir sur la terre nouvelle qu'elle venait de découvrir.
Il était difficile qu'une passion poussée si loin s'accommodât du demi-amour qui lui était offert en retour. Victorine se montra chaque jour plus exigeante, plus impérieuse, plus jalouse, et Edmond Marzoi en fut bientôt fatigué. Toutes ces agitations dérangeaient ses études et troublaient le calme nécessaire à son esprit. Les querelles se multiplièrent et amenèrent des brouilleries qui refroidirent déplus en plus le jeune médecin; par suite, ses visites devinrent
plus rares el finirent par cesser presque entièrement.
Les choses en étaient à ce point, au moment où nous avons pris notre récit. Depuis quelque temps , Victorine semblait abandonnée, et les lettres qu'elle avait écrites étaient restées sans réponse. La veille seulement, ennuyé sans doute de ces messages, M. Marzoi avait dit au porteur qu'il verrait madame Marcel dans la journée ; mais la journée était presque achevée, et il n'avait point paru.
Nous avons laissé, à la fin du premier chapitre, Henri Richomme dans le salon de madame Marcel , les yeux fixés sur une lettre oubliée par celle-ci dans sa fuite. II y avait déjà long-temps qu'il était plongé dans sa méditation mélancolique, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. Il tourna la tête.
— « Monsieur Marzoi !» dit-il en se levant.
Il eût été difficile de savoir s'il y avait dans la manière dont ce nom avait été prononcé de la douleur ou de la joie, du désappointement ou de la reconnaissance. Le médecin, du reste , ne parut pas avoir remarqué l'anxiété confuse avec laquelle il avait été nommé : il s'avança vers le bossu et le salua familièrement. Henri, qui s'était levé, lui rendit ses politesses, et lui fit place à côté de lui. Tous deux s'assirent et restèrent un instant sans parler, éprouvant l'embarras de deux personnes qui n'ont qu'un sujet commun d'entretien et qui ne veulent pas l'aborder.
Marzoi se remit le premier et parut se décider.
— « J'espérais trouver ici votre cousine, dit-il. » •
Henri baissa les yeux, comme si ces mots eussent touché à quelque pensée gênante; il répondit pourtant d'une voix assez basse :
— « Je la crois sortie. »
II y eut une pause.
— 9 Elle m'avait écrit qu'elle était iudÂsposée, reprit le docteur avec une sorte de mécontentement ; je vois que je m'étais alarmé à tort, et qu'elle n'est point si malade, puisqu'elle sort. »
Henri respira plus difficilement, et resta
les yeux baissés.
— « Ma cousine ne vous en a point imposé, dit-il rapidement, elle souffre beaucoup, et elle a besoin de vous voir. »
Il s'arrêta un moment, puis il parut faire un effort, et il ajouta :
— « Vous êtes trop dur avec elle, monsieur, vous la tuerez. »
M. Marzoi se recula, surpris d'un reproche aussi direct, et qui se rapportait aussi clairement à sa liaison avec madame Marcel. Il n'avait jamais pensé que cette liaison fût un mystère pour le bossu ; mais celui-ci avait évité jusqu'alors , avec un soin attentif, tout ce qui aurait pu y faire allusion, et il avait affecté à cet égard l'ignorance qu'un fils respectueux aurait pu
Feindre pour les fautes d'une mère. Edmond fut donc entièrement pris au dépourvu par son observation, et ce fut avec un manque évident d'à-propos et de sang*froid qu'il répondit :
— « Je ne croyais pas exercer tant d'influence sur la santé de madame Marcel. »
Henri releva la tête brusquement. Le mensonge contenu dans la réponse gauchement évasive du médecin sembla lui remuer le cœur. Un éclair partit de ses yeux , ses lèvres s'entr'ouvrirent... mais il comprima presque aussitôt ce mouvement, et dit d'un ton contenu :
— « Vous savez pourquoi elle souffre ; vous seul pouvez la guérir. »
— « Ma science est au service de madame Marcel, » répondit Marzoi toujours désireux d'éluder le véritable sens des paroles de Henri. Mais, comme tous les gens timides, celui-ci s'était enhardi une fois le premier mot prononcé. L'espèce d'affectation avec laquelle le médecin évitait une explication, l'animait d'ailleurs en l'irritant* Il s'appro-
cha d'Edmond, etpDsant sur son bras, avec une sorte d'autorité, sa main frêle et pâle :
— « M. Marzoi, dit-il, je vous parle sérieusement; entendons-nous, je vous en prie. J'aurais voulu me taire sur ce sujet , mais un plus long silence m'est impossible : ma cousine ne peut supporter votre abandon. Vous l'avez habituée à votre présence, à votre voix, à votre amour; si vous lui retirez tout cela, ce sera comme si vous lui ôtiez l'air et le soleil. On n'est pas maître d'oublier, monsieur, croyez-moi ; c'est une maladie dont il faut avoir pitié. Vous ne délaisseriez pas un mourant, parce qu'il vous aurait querellé dans le délire ; ne soyez pas plus sévère avec Victorine. Je vous parle avec calme , monsieur ; je ne veux ni vous déplaire , ni vous irriter ; je veux seulement que vous ne punissiez pas madame Marcel de vous trop aimer. »
Marzoi fit un geste peiné, et, étendant la main vers le bossu :
— « Ecoulez-moi, répondit-il; je ne suis ni un séducteur, ni un fat; ce qui s'est
passé sera pour moi un chagrin éternel. Si je me suis éloigné d'ici, c'est qu'on m'y a forcé; je suis parti, parce que je ne pouvais rien pour le bonheur de Viclorine , et parce que chacune de nos entrevues était une occasion de brouillerie et de désespoir. J'ai agi pour celte liaison comme je l'aurais fait pour un mariage régulier ; madame Marcel m'a forcé au divorce par ses tyranniques prétentions. »
— « Elle vous aimait tant ! »
— « Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que l'on souffre à ctre tant aimé. »
— « Cela est vrai , dit Henri d'un ton de tristesse si résignée, qu'elle toucha le médecin. »
— « Je n'accuse pas Victorine, reprit-il, je sais qu'elle a souffert autant que moi; mais nous ne pouvons nous entendre; elle me l'a dit mille fois. Pourquoi vouloir, dèslors , prolonger une liaison qqi la rendra malheureuse elle-même? »
— « C'est qu'elle aime pour aimer et non pour être heureuse, répondit Henri en se-
coiiant la tête ; croyez-vous, monsieur, que le cœur fasse ses affaires avec la régularité d'un marchand, et ne donne l'amour qu'en échange du bonheur ? »
— « A quoi sert d'aimer, alors ? »
— « A. quoi sert de vivre? »
— « J'entends la vie moins poétiquemeni saiis doute , observa Marzoi avec un sourire; maisquand j'ai aimé, c'était dans l'espoir d'être heureux. »
— « C'est-à-dire que vous placiez un sentiment à intérêt, et que votre cœur faisait l'usure? »
— « Soit, monsieur. Toujours est-il que j'avais conçu une espérance et qu'elle a été déçue. J'aurais pu m'en consoler peutêtre, si j'avais vu que je souffrais seul; mais il n'en a point été ainsi; je me suis aperçu alors que nous nous étions trompés tous les deux. »
— h Ah ! c'était trop tard , monsieur, trop tard, s'écria Henri; avez-vous donc cru que l'on pouvait ainsi essayer l'amour? Vous avez attiré un cœur sur le vôtre, et
tJN DERNIER AMOUR. 3€S
inainlenant j parce qu'il bat trop fort, vous voulez le repousser! »
— « Je n'ai point cherché cet attachement, dit vivement Marzoi; il est venu à moi sans que je le désirasse, et je l'ai accepté avec plus de regret que d'empressement.
Il dérangeait les affections de toute ma vie, il troublait le calme de mes études ; il est entré dans mon sanctuaire comme un profane, et je n'ai point eu le courage de l'en chasser, parce qu'il pleurait. Depuis deux ans j'éprouve les remords de cette faiblesse. Je puis vous paraître ridicule en cela , monsieur; mais je crois avoir une autre mission à remplir que d'essuyer les pleurs d'une femme. Depuis deux ans je dépense mes jours au milieu de débats puérils, vivant pour moi seul et inutile à tous. Cette vie est mauvaise et coupable. L'homme n'a pas été créé pour lui-même, mais pour l'humanité. Cet amour égoïste dans lequel je me suis isolé n'est autre chose qu'un suicide hypocrite au moyen duquel nous désertons les rangs des travailleurs. Je ne puis I ' 24
continuer dans cette voie ; j'ai des engagemens pris avec la science, et je veux les remplir. »
Il se leva à ces mots , comme si les pensées qu'il venait d'exprimer l'eussent animé, et il se mit à parcourir le salon à grands pas. Henri avait écouté avec une impatience mal déguisée, il était aisé de voir que ce qu'avait dit M. Marzoi avait heurté toutes ses sympathies. Ces deux hommes venaient de se placer par hasard sur un terrain où ils devaient être ennemis. C'étaient l'intelligence et le cœur face à face et se déclarant la guerre.
Ce fut donc avec une amertume irritée que Henri lui répondit :
— « Je comprends que l'on consume avec bonheur sa vie pour arriver, par la route de la science, à l'un de ces buts éclatans que le génie atteint une fois par siècle : la certitude d'un doute; les poésies du cœur, les enivremens de Famour et les larmes d'une femme qui prie, sont en effet bien peu de chose en comparaison! »
— 0 Ce n'est point à un doute que je marche , s'écria Marzoi en s'arrêtant au milieu du salon : c'est à une solution définitive et complète ; voyez-vous, ajouta-t-il en posant un doigt sur son front; j'ai là une idée, une idée qui peut me conduire à deviner comment on vil! Il s'agit de savoir seulement si l'homme n'est pas un composé de piles voltaïques, et si la vie n'est pas tout simplement un mélange d'électricités différentes. »
— « Cela pourra-t-il vous servir à faire revivre ceux que votre abandon aura tués? demanda Henri amèrement. »
Le docteur fit un geste d'impatience.
— « Nous ne nous entendons pas » , dit-il, en saisissant son chapeau pour s'en aller.
Ce mouvement sembla rappeler au bossu l'objet de cette explication. Il s'avança vivement vers Marzoi , et dit :
— « Pardon, vous reviendrez, n'est-ce pas ? » .
Mais le docteur était piqué.
— « Je ne sais, dit-il, j'ai beaucoup de travail. »
— « Ah ! monsieur, s'écria Henri avec tristesse, je ne puis croire que vous teniez plus à deviner pourquoi Ton vit qu'à empêcher quelqu'un de mourir! »
Marzoi haussa les épaules.
— a Madame Marcel a de l'expérience, dit-il, et ne mourra point pour si peu. »
Ce mot cruel était à peine prononcé qu'il le regretta, mais il était trop tard.
Henri fit un pas en arrière en fermant les poings, et ses lèvres frémirent ; mais avant qu'il eût prononcé une seule parole, la porte du salon s'ouvrit d'un seul coup, et Viclorine parut, debout sur le seuil de sa chambre. Elle était pâle comme une morte, et son bras droit était étendu devant elle comme si elle eût voulu chercher un appui. Elle s'avança en chancelant dans le salon, s'arrêta devant les deux jeunes gens, et, semblant faire un effort surhumain, elle dit d'une voix creuse :
— « Henri »
Le bossu la regarda et parut comprendre, car il baissa la tête avec résignation , la salua et sortit à pas lents. Marzoi était resté stupéfait à la même place. Victorine alla jusqu'au canapé dont elle chercha le dossier à tâtons et où elle s'assit comme un fantôme.
— « J'ai tout entendu, » dit-elle.
Marzoi hésita un instant.
— « Un mouvement de dépit m*a emporté, dit-il enfin, d'une voix basse et altérée; je me repens vivement d'une parole imprudente qui ne rendait pas ma pensée. »
Victorine, toujours glacée et pâle, fit un geste de la main comme pour lui imposer silence.
— «J'ai tout entendu, répéta- t-elle , je vous remercie maintenant, je sais ce que je dois espérer. » '
Elle abaissa son visage dans ses mains et resta un moment ainsi ; puis relevant la tête, elle continua du même ton lent et morne, comme si elle se fût parlé à elle-même.
— « Pourquoi me plaindrais-je? cela ne doit-il pas êlre ainsi? On se fait aimer d'une femme en se montrant bon , noble, grand à ses yeux ; on l'adore comme une divinité, on l'enivre, on la rend folle; puis, quand le dégoût vient, on cherche dans sa vie s'il n'y a pas quelque souillure que les larmes n'aient pu effacer, et quand on Fa trouvée, on s'en empare comme d'un trésor, on la luireproche avec un joyeux orgueil,et on s'éloigne dédaigneusement en lui jetant au visage la boue du passé. »
Elle sourit , se tut un instant, puis reprit avec plus de vivacité :
— « Peut-être, pourtant, cette femme s'est bien repentie, a bien pleuré; mais qu'importe! ceux qui n'aiment plus ne croient ni aux pleurs ni aux repentirs. D'ailleurs, on est si fort contre celle qui a failli ! on la tient par sa faute, comme un esclave par sa chaîne ; et si elle pleure trop haut, si elle se plaint, on lui enfonce froidement un souvenir dans le cœur, et, alors, il faut bien qu'elle baisse les yeux et qu'elle
UN DERMER AMOUR. 375
se taise 1 Oh ! je comprends tout cela ; cela doit être ainsi. »
Madame Marcel cacha encore son visage dans ses mains; tout son corps tremblait. Marzoi s'approcha d'elle et lui dit d'une voix très émue :
— « De grâce! ne parlez pas ainsi, Victorine ; j'ai eu tort. Vous me voyez navré du mal que je vous ai fait. »
— « Allons donc ! est-ce qu'une femme comme moi mérite de la pitié? est-ce qu'une femme comme moi peut souffrir ? »
— « Victorine!.... »
— « C'est ma faute, d'ailleurs ; pourquoi vous ai-je aimé ? Vous ne me le demandiez pas, vous m'avez prise pour maîtresse par compassion , parce que je pleurais : vous venez de le dire. Vos joies, vos protestations, vos caresses, tout ce qui m'a rendue heureuse, ce n*étaient que des aumônes ! . . . . Et j'oserais me plaindre, moi , quand vous avez eu la générosité de me tromper ainsi deux ans! Ah! je serais bien ingrate!.... »
— « Victorine , sur mon honneur , je
vous ai aimée, véritablement aimée »
— « Mensonge ! mensonge ! »
— « Je vous ai aimée , mais nos deux natures se repoussaient : vous avez pu le voir vous-même ; nous espérions être heureux , l'expérience nous a cruellement désabusés. »
— « Une expérience, s'écria madame Marcel, en frappant ses mains l'une contre Fautre avec démence : ah ! c'est bien cela, monsieur! vous avez voulu faire une expérience sur un cœur ! vous y avez enfoncé l'amour, comme un scalpel dans un membre malade, et après l'avoir retourné dans la plaie, vous l'en retirez tranquillement, en disant : Je me suis trompé ; sans vous inquiéter si la vie ne va pas sortir par la blessure que vous avez faite. »
— « Victorine, par grâce.... »
— « Mais non , folle que je suis, vous ne craignez point cela, vous ; vous me connaissez trop bien. Une femme comme moi a de l^ expérience j et ne meurt pas pour si peu ! »
«^ « Au nom du ciel ! s'écria Marzoi, avec
un geste de désespoir; assez, Victorine, assez! »
Mais elle n'entendait plus ; Fœil hagard , les lèvres bleues et contractées, elle continua avec un sourire livide : >
— « Voyez pourtant, les hasards sont heureux! Il y a des gens qui vous aiment trop pour vous dire en face ce qu'ils pensent de vous. Ils gardent ces confidences pour les autres, quand ils vous croient loin; alors il suffit que vous surveniez, que le désir vous prenne d'écouter la voix aimée, et une porte entr'ouverle vous fait mieux connaître une ame en quelques minutes que deux années de liaison et d'amour. »
Puis, comme si elle eut cédé tout à coup à un transport d'indignation , elle se leva en s'écriant :
— « Ah! c'est bien lâche! insulter une femme parce qu'elle est perdue, une femme qui n'est point là , une femme qui vous aime; quand elle est seule, qu'elle ne peut se venger ; la tuer à terre ! Ah ! c'est lâche \ c'est lâche! c'est lâche! »
— « Victorine, cria Marzoi, nous ne nous reverrons jamais. Adieu ! »
Madame Marcel tressaillit et resta immobile : ces mots et le mouvement du médecin semblèrent abattre subitement sa colère et éteindre son délire.
— « Edmond ! » cria-t-elle , au moment où celui-ci ouvrait la porte du salon.
L'accent avec lequel ce nom fut prononcé, fut tel que Marzoi s'arrêta.
— «Que voulez-vous?» demanda-t-il sans se détourner.
— « Edmond ! » répéta la même voix, et cette fois le médecin ne put s'empêcher de lever les yeux; Victorine était devant lui , droite, les bras étendus, effrayante de douleur.
— « Que me voulez-vous ? » demanda Marzoi plus bas, en détournant la tête.
La jeune femme porta ses deux mains à son front , puis à son cœur, elle regarda autour d'elle avec égarement.
— « Mon Dieu! qu'ai-je donc dit? s'écrial-elle, mais je suis folle! je suis folle! ')
Elle se laissa tomber à genoux en sanglotant.
— a Edmond, je n'ai rien dit, je n*ai rien voulu direj reste, oh! mon Dieu! ne t'en va pas! Edmond, tu vois bien que je suis une pauvre insensée, tu vois bien que je me repens, que je pleure, que je te demande pardon. Pardon ! pardon ! »
Elle embrassait les genoux de son amant.
— « Oh ! je t'en conjure, parle-moi , regarde-moi ; je te dis que je suis folle, on a pitié d'une folle. Dis-moi que tu ne t'en iras pas. Ecoute, je ferai tout ce que tu exigeras. Je ne me plaindrai plus. Je ne me mettrai plus en colère. Je serai gaie. Mon Dieu ! mon Dieu ! il détourne la tête encore. Edmond, mais que veux-tu? dis-moi! J'obéirai à tout; je ne mérite pas ton amour, c'est vrai; mais je t'aime tant, j'ai tant besoin de toi I si tu ne peux pas m'aimer, eh bien! ne m'aime pas, mais garde-moi comme une maîtresse vulgaire, comme une malheureuse que tu viendras voir à tes momens perdus. Tout, tout ce que tu voudras, pour-
vu que je te garde. Oh! mais réponds-moi donc ! Es-tu encore irrité? Maudis-moi alors, frappe-moi, écrase-moi sous tes pieds, mais parle-moi , dis mon nom , Edmond ! mon Edmond ! Ah ! tu pleures, tu me pardonnes, et tu reviendras, n'est-ce pas?
n'est-ce pas que tu reviendras ? »
— « Je reviendrai , » dit Marzoi en laissant tomber ses deux mains sur les épaules deVictorine, avec un accablement triste et attendri.
Elle saisit ces deux mains et les couvrit de baisers.
— « Tu es un ange ! » dit-elle.
Marzoi passa le reste du jour avec madame Marcel ; mais, malgré les transports de tendresse de celle-ci, il ne put retrouver près d'elle ses transports d'autrefois. Hélas! le fiel de la colère et de la jalousie était tombé dans cet amour, et en avait à jamais empoisonné la douceur. C'était désormais une de ces affections dévastées , stériles pour toute volupté, et où ne peuvent plus éclore que les tristes fleurs de la défiance ou du regret.
Un dernier amour. 381
La réconciliation de Yictorine et de Marzoi fut de peu de durée. Les causes de trouble qui existaient entre eux prenaient racine dans leurs natures même, et ils se retrouvèrent bientôt à peu près dans la même situation que par le passé. Sans en venir à une rupture ouverte, Marzoi recommença à négliger madame Marcel , et s'occupa presque exclusivement de ses études commencées. Nous l'avons déjà dit, c'était un de ces esprits lumineux, hardis, aventu- I riers, qui ne peuvent jamais jeter Fancre
dans le domaine du connu, et qui, les yeux sur les étoiles, naviguent sans cesse vers une Amérique intellectuelle; véritables poètes qui marchent l'œil inspiré et Fenthousiasme au cœur au milieu de la mystérieuse nature, interrogeant les lois éternelles , écoutant ses voix cachées et cherchant à noter quelques traits de cette har-
monie ineffable et incomprise que font entendre le monde et la vie dans leur céleste mouvement. En se livrant à des recherches sur le fluide nerveux, Marzoi avait éprouvé que l'emploi d'agens électriques produisait sur un organe malade une action aussi étendue que la maladie elle-même, et il en avait conclu que celle-ci pourrait bien n'être en définitive qu'un dérangement dans l'équilibre des électricités humaines. 11 avait trouvé dans ses expériences que deux liquides différens, placés dans un même tube, formaient une pile, un élément galvanique, et pouvaient réagir l'un sur l'autre pour se décomposer, lorsqu'ils sont unis par un corps conducteur. Cette découverte lui avait fait penser que du sang artériel et du sang veineux en contact pouvaient réagir également l'un sur l'autre , et qu'il en pouvait résulter des sécrétions, des productions de chaleur, enfin tous les phénomènes ordinaires de la vie. Il cherchait maintenant à éclaircir ces idées, à les compléter, et quoique rien de définitif ne lui
eût encore apparu , il lui semblait cependant entrevoir vaguement dans ces phénomènes quelque grande loi de Texistence universelle que l'on devait découvrir un jour, et vers laquelle poussaient tous les progrès scientifiques de l'époque. Aussi la préoccupation de cette découverte l'absorba-t-elle bientôt entièrement, et le détourna-t-elle de toute autre pensée. Il en vint à perdre l'attention pour tout ce qui ne se rapportait pas directement à sa recherche. Chaque fait passait au creuset de son idée fixe, et insensiblement sa vaste intelligence se rapetissa ainsi au rôle d'une éprouvelte dans laquelle tout venait se soumettre à son expérience unique et inévitable. Dans cette espèce de monomanie, son esprit sembla perdre en étendue tout ce qu'il gagnait en intensité. Pour concentrer ses forces autour d'une idée, Marzoi retira la vie du reste de son ame et y laissa tout tomber en ruines. Son horizon borné ne lui montra plus ce qu'il voyait autrefois. Il cessa d'abord de s'intéresser à ce qui ne
rentrait pas dans ses éludes, puis bientôt il cessa de le comprendre. Enfin il déserta insensiblement ses souvenirs et devint chaque jour moins intelligent de ce monde du cœur, dont il n'avait jamais du reste connu que les abords.
Par suite d'un phénomène moral, bizarre, mais souvent observé, l'amour de madame Marcel paraissait croître à mesure que celui du médecin s'éteignait. Plus la préoccupation de ce dernier devenait distraite et indifférente, plus la passion de sa maîtresse se montrait ardente dans ses poursuites, importune à demander du retour. Victorine s'acharnait à une tâche impossible, comme si elle y eût été forcée par quelque loi fatale , et, semblable aux Danaïdes, elle ne cessait de verser ses larmes, ses prières, son amour, dans ce cœur sans fond où rien ne restait.
« Du reste , si elle ne s'aveuglait pas sur la froideur de son amant, elle en méconnaissait complètement la véritable cause. La science ne lui avait jamais semblé que le
prétexte del'abandon dont elle souffrait, et elle en avait toujours cherché le motif réel dans un nouvel amour d'Edmond. Rien n'avait pu la dissuader à cet égard. Il est des entraînemens tellement étrangers à certaines natures , que l'évidence même ne peut les convaincre de leur réalité et qu'elles refusent d'y croire, par la seule raison qu'elles ne peuvent les éprouver. Madame Marcel, livrée à toutes les tortures d'une vague jalousie , s'épuisa donc en perquisitions infructueuses pour en découvrir l'objet. Sa passion lui apprit la patience , elle essuya ses yeux, tranquillisa son ame pour mieux voir, et se mit à épier son malheur avec une ténacité minutieuse, prévoyante et sagace; rien ne lui coûta pour parvenir à son but. Après avoir tout essayé, elle eut recours à l'espionnage, et se fit rendre compte jour par jour des démarches de M. Marzoi. Ce moyen parut enfin lui réussir. Un soir qu'elle se trouvait seule, assise sur sa causeuse, feuilletant avec distraction un roman nouveau , la vieille nourrice, qui I 25
était la confidente de ses peines, entra doucement avec un air joyeux et empressé.
— « Madame, dit-elle à voix basse, je sais du nouveau ! »
Victorine se détourna vivement.
— « Qu'est-ce, Catherine, qu'as-tu appris.^ » demanda- t-elle.
— « Je sais où il passe ses soirées. »
— « Où donc?.... »
— « Rue de Sorbonne, dans une maison à cinq étages , près la rue des Mathurins. »
— « Et qu'y va-t-il faire? »
— « Ah ! voilà !.... J'ai pris des informalions ; il paraît qu'il soigne une vieille dame qui loge au quatrième et qui est malade depuis long-temps. »
— « Et que me fait cela? nourrice, ce n'est pas la liste de ses malades que je veux avoir. »
— « Attendez , attendez donc un peu , maîtresse; on dit aussi que la vieille dame a une nièce qui est lingère. » aU
Victorine tressaillit et se redressa.
— a Une nièce, dit-elle vivement, jeune?»
— « Toute jeune. »
- — « Et jolie? »
— « Un beau brin de fille, à ce que dit la fruitière. »
■ — « Et il y va tous les soirs ? »
— « Tous les soirs à pied son cabriolet vient le prendre plus tard chez ses connaissances , là où il va finir la soirée. •>
Ce rapport leva tous les doutes de Victorine; l'infidélité d'Edmond lui parut prouvée. Tout s'expliquait clairement pour elle. La vieille femme que Marzoi allait soigner n'était évidemment qu'un prétexte; sans cela pourquoi ce mystère dont il s'entourait? pourquoi cette précaution de n'aller qu'à pied , le soir, clandestinement ? Puis une visite de médecin ne dure pas deux heures : il était clair que Marzoi venait pour la jeune ouvrière; c'était sans doute sa maitresse; c'était à cause d'elle que Victorine avait été délaissée. Une fois cette idée adoptée , madame Marcel l'embrassa avec une sorte de joie furieuse. Jusqu'alors elle n'avait pu s'en prendre à personne de ses
souffrances, il lui avait fallu sMrriter à vide, et son désespoir avait insensiblement dégénéré en un abattement sans résignation ; mais ce qu'elle venait de découvrir la ranima en donnant un objet à sa colère. Ses vagues soupçons prenaient enfin une forme et un nom ; elle pouvait donc enfin consoler sa douleur par une haine; elle
avait une ennemie !
Sa décision fut prise à Tinstant, avec cette audace spontanée et sans délibération qu'inspirent les grandes circonstances; elle résolut de connaître la jeune fille de la rue de Sorbonne , et de voir par ses yeux ce qu'elle avaità craindre d'une pareille rivale. Sans attendre au lendemain , et quoiqu'il fut déjà tard, elle sortit seule de l'hôtel, et s'achemina, cachée sous un voile, vers la maison indiquée.
Les femmes qui n'ont jamais parcouru , le soir, à pied , certaines rues de Paris , ne connaissent que le moins curieux des deux mondes qui composent la grande ville. Aussitôt que l'ombre a couvert la cité et que le
brouillard malsain qui Tenveloppe chaque nuit s'est abattu sur ses rues fétides, on y voit paraître une population étrange et sans nom, que l'on n'a vue nulle part ailleurs. Ce sont des hommes à figure terreuse, aux vêtemens huileux et déformés, qui semblent marcher sans but et qui s'arrêtent sans cause; des femmes échevelées qui se promènent dans le ruisseau en souliers de satin; des vieilles hideuses qui vous appellent tout bas, et des enfans hâves dont la voix vous murmure à l'oreille des mots horribles qui n^appartiennent à aucune langue. Tout cela vient je ne sais d'où; on les voit sortir de terre, s'élever derrière les bornes des carrefours, poindre de chaque entrée ténébreuse : on dirait ces larves sorties de terre après une pluie d'orage, et dont la multitude immonde envahit nos jardins. Cela marche, s'agite et grouille dans la fange au milieu d'une atmosphère infecte d'hydrogène, et l'on entend monter, de cet amas sale et vivant, je ne sais quel rauque grognement de joie ; on
sent qu'il s'en exhale comme une odeur de vice qui prend au cœur, et l'on est tenté de fuir avec épouvante , comme si l'on était tombé dans quelque monde infâme et monstrueux. C'était la première fois que madame Marcel se hasardait de nuit et seule dans des rues mal hantées. M algré ses préoccupations, elle fut singulièrement saisie lorsqu'elle se trouva isolée au milieu de cette foule inconnue. Deux ou trois fois, en voyant des figures équivoques s'approcher, elle doubla le pas avec effroi. Cependant loin d'être abattue par ces frissons de terreur, sa résolution s'en augmentait. Plus sa démarche lui paraissait hardie et nouvelle, plus elle convenait à son exaltation ; elle y tenait d'autant plus, qu'elle lui coûtait davantage ; le danger l'animait tout en la remuant, et la fièvre nerveuse que lui donnait l'inquiétude, accroissait la fièvre de son ame : elle éprouvait quelque chose de ce que doit éprouver l'homme qui marche pour la première fois au milieu des balles ennemies, ému, troublé, mais l'œil
sur son drapeau, et résolu, s'il le faut, à bien mourir. Ses tressaillemens ne la détournèrent donc pas d'un seul pas. Elle finit par maîtriser sa peur, et quand elle arriva rue deSorbonne, sa résolution s'était accrue au point de lui rendre tout facile. Elle reconnut la maison qui lui avait été désignée avec cette lucidité rapide que donne l'exaltation extrême , monta au quatrième , sans réflexion et sans crainte, comme si elle fut venue pour une visite ordinaire, et entra hardiment. Elle se trouva dans une chambre sans lumière, mais au fond une porte mal fermée permettait d'entrevoir une seconde pièce éclairée. Victorine se dirigea à tâtons de ce côté, frappa, et, ne recevant point de réponse, elle poussa la porte eri «'arrêtant sur le seuil. Cette seconde chambre était vide comme la première. Une chandelle, plantée dans une bouteille et posée sur une chaise dépaillée, permettait seulement d'en apercevoir la malpropreté et le désordre. Dans un coin on voyait jetés pèle-mèle divers ustensiles de cuisine, des
vases nocturnes, du linge sale et de vieux souliers : un pain était déposé sur la cheminée entre des chandelles et des brosses à cirage, tandis que le lit, sans rideaux, encore couvert d'assiettes ébréchées et de verres crasseux, semblait avoir servi de table à manger. Au fond , sur une vieille commode à garniture de cuivre , Victorine remarqua une machine électrique, des bouteilles de Leyde et plusieurs autres instrumens de physique dont elle ignorait l'usage. Pendant qu'elle examinait avec surprise cet étrange CAPHARNAUM, un grognement plaintif se fit entendre près d'elle. Elle se détourna, et un objet qu'elle n'avait point remarqué jusqu'alors frappa ses regards. Sur un vieux fauteuil de paille, caché par l'ombre que projetait le pied du lit, s'agitait je ne sais quoi de vague et de confus, que Ton pouvait prendre au premier aspect pour un amas de guenilles souillées ; mais en regardant avec plus d'attention , on distinguait comme une forme humaine, quelque chose d'animé impossible à définir. Du reste. Fin-
certitude de madame Marcel fut bientôt dissipée , car un second soupir se fit entendre, ce qu'il y avait sur le fauteuil se remua , et l'on vit une tête sortir des haillons. Victorine fit un pas vers le lit..
— « Madame Godard ? » demanda-t-elle.
La masse informe poussa un gémissement rauque, puis la tête se retourna du côté de la jeune femme, qui aperçut un hideux visage d'idiote. Elle recula presque effrayée ; la tête resta une minute dans la même position, fixant sur Victorine un regard hébété ; puis, comme cédant à l'affaissement, elle se laissa retomber et disparut dans les guenilles dont elle était entourée.
Dans ce moment un bruit de voix retentit sur l'escalier : madame Marcel repassa vivement dans la première pièce ; mais à peine y avait-elle fait quelques pas que la porte extérieure s'ouvrit, et deux hommes entrèrent. L'un d'eux était Marzoi. Elle n'eut que le temps de se jeter de côté ; mais la chambre était si obscure, qu'ils passèrent sans l'apercevoir. Ils entrèrent dans la se-
conde pièce, et elle les entendit bientôt qui causaient à demi-voix. L'occasion était trop favorable pour ne pas la saisir. Madame Marcel s'approcha avec précaution et prêta l'oreille : Marzoi continuait une explication commencée.
— « La paralysie des membres a déjà disparu presque entièrement, disait-il ; celle du cerveau même s'est modifiée, et lorsque je soumets la malade à l'action des piles, l'intelligence se met en mouvement; vous allez le voir vous-même tout à l'heure. »
Victorine entendit disposer la machine, et pendant quelque temps les deux médecins gardèrent le silence, uniquement occupés des préparatifs.
— « Concevez-vous, dit tout à coup Marzoi, où j'arrive, si je réussis à rendre l'intelligence et le mouvement à cette femme ? J'ai trouvé le réservoir de la vie universelle; j'ai conquis le cerveau et j'y fais germer la pensée à volonté. Après cela, que Dieu me donne un peu de matière humaine, et je fais un homme aussi bien que lui. »
— « Cela sérail merveilleux , » répondit l'étranger.
Marzoi se promenait à grands pas, livré à un enthousiasme qui s'accroissait insensiblement.
— cf Et cet immense problème, dit-il tout à coup, en s'arrêtant devant Tidiote, il est là, dans cette masse de chair, qui, dans ce moment même, ignore si elle vit. Aussi, si vous saviez combien cette femme m'est chère ! plus chère que tout au monde! .l'aurais donné ma mère pour elle.... Cette femme!... songez donc! c'est tout! c'est la gloire! c'est la science! Avec elle, je puis devenir le plus grand homme des temps modernes. C'est ma Galatée; la nuit je rêve d'elle ; nouveau Pygmalion , je la vois sortir de son enveloppe de pierre ; je la sens qui vit, qui marche et qui me parle. »
— « Je comprends cela, dit le jeune médecin en souriant ; vous en avez fait votre maîtresse, comme Agrippa de la cornue dans laquelle il cherchait le grand œuvre. Ce qui vous plaît chez elle, ce n'est point
elle, c'est votre idée que vous avez attachée à son sort, de sorte que penser, pour vous, c'est l'aimer. Jamais une femme belle et bien portante n'aurait pu vous attacher aussi vivement. »
Marzoi haussa les épaules.
— « Une femme belle et bien portante n'apprend rien, dit-il. »
Cette réponse effrayante avait été faite avec un sérieux si calme, que Victorine se sentit froid jusqu'au cœur ; elle venait de comprendre son amant tout entier.
— «Mais commençons, reprit Marzoi, qui avait achevé ses préparatifs ; vous allez juger vous-même des effets. »
Pendant quelque temps on n'entendit plus que le frottement de la roue de verre contre les coussins et le cliquetis des tiges de cuivre; mais tout à coup l'idiote poussa un léger soupir.
— « Écoutez ! s'écria Marzoi avec une expression joyeuse ; l'électricité se dégage. »
Bientôt les plaintes de la malade se mul-
tiplièrenl, et ses membres commencèrent à s'agiter.
— « Appliquons maintenant les piles^ dit Marzoi, la machine ne fournit point assez. »
Les piles furent chargées et les gémisse* mens de la malade se firent entendre de nouveau, mais plus aigus, plus inlelligens. L'idiote murmura quelques mots, et ses gestes devinrent pleins de justesse et d'expression : le docteur était dans l'ivresse,
Victorine avait suivi toute cette scène, d'abord avec un étonnement curieux, puis avec une sorte d'horreur. Ces deux hommes, entourés de leur mystérieuse machine, torturant une idiote, et cherchant à faire une femme d'un automate, lui produisaient Peffet des enchanteurs du moyen-âge; il lui semblait qu'il y avait quelque chose d'impie et de profanateur dans cette lutte de la science contre Dieu. Cependant les douleurs de la malade parurent devenir intolérables, et Marzoi fut obligé de suspendre ses opérations. Il fit à l'idiote quelques
questions auxquelles elle répondit; mais elle parut retomber bientôt dans son accablement, et murmura quelques mots sur le ton chantant d'un enfant qui se berce et s'endort ; puis Victorine entendit le bruit d'un respiration égale et paisible.
— « Maintenant elle dort, dit Marzoi ; c'est l'issue ordinaire des crises que détermine chez elle l'absorption d'électricité. »
Ils continuèrent quelque temps à voix basse une discussion médicale que Victorine ne put suivre, puis s'approchèrent de nouveau de la malade.
— « Cette femme n'est point seule ici , sans doute, demanda l'étranger; quelqu'un lui donne des soins? »
— Elle demeure avec une nièce qui ne l'a pas mise à l'hôpital, parce que la vieille a une petite rente dont elle profite. C'est une lingère qui travaille le plus souvent au dehors, et vous pouvez voir, au désordre de cette chambre, qu'elle s'inquiète peu de sa tante. Du reste, cet abandon me plaît;
je puis mieux juger des effets de mon traitement. »
Tout en causant , les deux qaëdecins étaient entrés dans la seconde chambre : Victorine se rangea dans Fombre ; ils sortirent sans Papercevoir.
Après avoir entendu le bruit de leurs pas se perdre dans l'escalier, elle resta encore long-temps appuyée contre le mur, immobile et abîmée dans ses rêveries. Enfin se redressant tout à coup, comme si elle eût pris une grande résolution:
— « Moi aussi, il nj'aimera, » dit-elle. Et étendant devant elle ses mains qui tremblaient convulsivement , elle trouva la porte, et quitta l'appartement de l'idiote.
Deux jours après sa visite rue de Sorbonne, madame Marcel était au lit, atteinte d'un mal qui lui était venu subitement et sans cause connue. Marzoi, appelé
sur le champ, déclara que cette indisposition serait peu de chose; mais, contrairement à ses préyisions, elle s'aggrava de plus en plus, et résista à tous les remèdes; cette opiniâtreté de la maladie réveilla Tattention du docteur ; il commença à s'y intéresser. Ses soins devinrent plus attentifs, ses visites plus fréquentes, ses conversations plus longues. Vingt fois il crut avoir trouvé la marche à suivre pour combattre le mal; mais toujours, après quelques jours de succès, au moment où, plus tranquille , il devenait moins assidu^ celle-ci reparaissait avec une violence et une spontanéité inexprimables. Marzoi fut piqué d'un étonnement curieux ; il lui sembla qu'un défi était jeté à sa science. Cette maladie paraissait en en effet douée d'intelligence. Trompeuse dans ses symptômes , parfois simple et en quelque sorte naïve, parfois complexe et mystérieuse, cédant et résistanttour àtour, on eût dit une femme avec ses fines et capricieuses coquetteries. Après avoir épuisé les moyens habituels, sans avoir pu rien
obtenir, Marzoi eut recours à Félectricité. L'effet favorable fut quelque temps avant de se faire sentir, mais enfin il se déclara évident, durable et progressif. Ce triomphe l'enivra, et lui fit presque retrouver son amour pour Victorine. Il devint empressé, questionneur, inquiet et caressant. Chaque jour, il passait plusieurs heures près du lit de madame Marcel, et jamais celle-ci ne l'avait vu, aux momcns les plus beaux de sa passion, aussi attentif à tout ce qui pouvait lui plaire. Malgré ses dures expériences, elle se laissa aller à ces trompeuses tendresses ; elle s'encouragea elle-même à la crédulité, semblable à ces malheureux qui se sont endormis sur leur faim, et qui, se voyant en songe, assis à un festin, s'efforcent de ne point s'éveiller, elle se prêta à l'heureuse chimère qui l'abusait, elle se persuada qu'elle avait rencontré dans le cœur de Marzoi une corde qui vibrait encore, et qu'elle pourrait retrouver près de lui ses ivresses d'autrefois. Elle ne voulut
point s'arrêter à la pensée que ce qu'il air I 26
mait en elle, ce n'était point elle, mais sa maladie. Elle avait besoin de son illusion; car la vérité, c'eût été la mort, et elle eût bien voulu ne pas mourir encore ! Les fragiles espérances qu'elle s'était créées à ellemême, l'avaient réhabituée à vivre; puis elle éprouvait cette avidité d'existence , ce besoin de respirer, de voir le ciel et d'aimer, qui s'empare de nous, pendant les convalescences. Elle repoussa donc les soup-* çons, ferma les yeux, et s'efforça d'être abusée le plus long-temps qu'elle le pourrait.
Henri Richomme lui servit d'auxiliaire dans cette tâche difficile. Il avait compris qu'elle ne vivait plus que de son erreur; et avec ce dévoùment sublime des cœurs sim^ pies, il avait abjuré sa propre raison pour adopter la folie de madame Marcel, il s'était mis à croire comme elle à l'amour de Marzoi, et lorsque sa foi faiblissait, c'était lui qui la ranimait en trouvant toujours de» preuves ou des excuses. Il ne s'était point du reste borné à ce rôle : établi près du
chevel de Victorine, depuis le commencement de sa maladie, il s'était entièrement consacré à elle. Ses soins avaient d'abord causé à madame Marcel plus d'impatience que de plaisir ; ce visage pâle et consolateur qui se penchait sans cesse sur elle dérangeait son désespoir ; elle eût voulu être délaissée et jouir de cette gloire amère d'un malheur entier. Elle repoussa donc les premiers empressemens de Henri avec une sorle de colère, mais le bossu ne se rebuta point; il ne fut même pas triste; il reçut les duretés de la malade avec pitié et tendresse comme les signes d'une cuisante douleur. Tous les traits s'émoussèrent contre son invulnérable bonté, et il accepta tout de Victorine , comme les jeunes mères acceptent les coups de leurs nouveau-n.és avec des caresses et des sourires. Tant de devoument désarma madame Marcel; elle s'accoutuma d'abord à souffrir le bossu près d'elle, puis, bientôt, à en avoir besoin. Comme tous les êtres faibles , et dont les premières années ont été livrées à l'aban?
404 UN DERNIER ÀMOUR.
don, Henri avait coniraclé dés habitudes de ménage; il possédait celte prévoyance de détail, celte adresse attenlive, apanage ordinaire des femmes , et qui les rend si merveilleusement propres à adoucir les gênes de la maladie. Ses soins furent donc matériellement utiles à Victorine. Mais ce qui leur donna une valeur et une grâce inappréciables, ce fut l'intelligence avec laquelle il les prodigua. Un instinct de cœur conduisait le bossu ; il devinait le désir que sa cousine n'avait point achevé de former, il prévenait le chagrin qu'elle n'avait point encore soupçonné. Grâce à lui, madame Marcel était déchargée de la fatigue de penser; chaque objet semblait venir sous sa main à l'appel intérieur de son souhait, comme si elle avait eu à ses ordres un de ces génies familiers de l'Ecosse, qui se chargent de prévenir tous vos vœux. Henri ne la quittait jamais qu'aux instans où le désir lui venait d'être seule. Alors, lui aussi, cherchait un lieu caché où il pût donner cours un moment à sa tris-
tesse si péniblement déguisée : il vidait son cœur des larmes qui s'y étaient amassées , et, vivifié par cette crise, il revenait plus fort, plus patient et plus tendre, heureux d'avoir eu à lui toute une heure pour pleurer.
Cependant l'assiduité de Marzoi décroissait avec la maladie , et à mesure que la convalescence s'affermissait, ses visites devinrent moins fréquentes. Bientôt il ne fut plus possible à Victorine de se faire illusion. Un jour qu'elle avait rêvé long-temps et douloureusement à ce nouvel abandon, Marzoi, qui n'était point venu depuis Favant-veille, entra tout à coup, et madame Marcel n'eut pas le temps d'essuyer les larmes qui couvraient ses joues; le docteur s'arrêta étonné.
— « Qu'avez-vous?... » demanda-t-il.
^— a Ah ! vous voilà, s'écria la malade en lui tendant les deux mains avec tendresse; mon Dieu ! vous voilà donc enfin ! »
Marzoi prit une des mains de Victorine, et, par habitude, se mit à lui tâler le pouls.
— « Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que cela ? Vous êtes tout agitée, vous avez un peu de fièvre. »
Madame Marcel retira sa main.
— « Est-ce que vous vous êtes trouvée plus mal, depuis que je ne vous ai vue P »
Elle lui fit signe que non.
— tt Allons, je vois ce que c'est ; des idées tristes qui vous sont venues; la tristesse ne vaut rien dans les affections gastriques; pourquoi ne pas vous distraire, recevoir quelques personnes?... »
Victorine ne lui répondit rien, mais elle lui jeta un regard si désolé, qu'il se sentit embarrassé. Il se tut quelques instans, puis il haussa les épaules et reprit avec un léger soupir :
— «f Vous repoussez les distractions , et pourtant cette vie retirée vous tue. Vous êtes si faible, si nerveuse ; un rien vous exalte. — Vous avez eu quelque contrariété qui vous aura fait mal; n'est-il pas vrai? »
Victorine croisa les mains et ferma les yeux.
— ^ « Il ne sait même pas pourquoi je souffre, » murmura-t-elle.
Marzoi n'entendit pas. Le menton appuyé sur une canne à pomme d'or, qu'il portait depuis quelque temps comme symbole de vieillesse anticipée, il paraissait réfléchir profondément. Ënfm il se détourna vers le lit pour considérer la ligure plombée de madame Marcel : deux larmes glissaient encore lentement le long de ses joues hâves et flétries. Marzoi sembla alors se rappeler qu'elle pleurait lorsqu'il était arrivé.
— « Vous ne m'avez point dit ce que vous aviez, » lui dit-il de ce timbre caressant qui était naturel à sa voix et qui lui donnait, même à son insu , une expression de tendresse : « Vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux? »
— « Que peut-il m'arriver de fâcheux maintenant? »
— « Alors c'est votre santé qui vous inquiète? Mais soyez donc sage, dans quelques jours vous serez sur pied; vous voyez bien que je ne vous traite plus en malade
et que je viens plus rarement; cela seul doit vous prouver que je vous regarde comme guérie. »
— « C'est vrai, » dit Victorine d'une voix déchirante.
Marzoi se leva :
— « Du courage, voyons, le printemps vient; et, si vous voulez me croire, vous irez le passer à la campagne ; en Normandie, par exemple, dans votre terre, et, l'automne prochain , vous nous reviendrez fraîche comme une rosière. » <»(f<>%fp
Victorine ne put en entendre davantage : ses deux mains se portèrent vers son cœur avec un mouvement d'inexprimable douleur, et elle se laissa retomber en arrière.
— « Mon Dieu! dit-elle, il a même oublié que je l'aime. »
Marzoi était allé, à l'autre bout de la chambre, pour prendre son chapeau; il revint vers la malade.
— « Adieu , dit-il , vous me reverrez un de ces jours; un peu de patience, et sur-
tout ne vous tourmentez point; il ne faut pas me gâter ma cure. »
Il serra la main de madame Marcel et sortit.
Celle-ci demeura quelques instans sans faire aucun mouvement; mais, enfin, relevant la tête à moitié , et laissant tomber ses bras avec accablement :
— « Il faut donc mourir, » dit-elle.
Et elle se mit à pleurer.
Le jour où Marzoi revint, il trouva madame Marcel plus souffrante qu'elle ne l'avait jamais été. Il eut de nouveau recours au traitement qui lui avait précédemment réussi , mais cette fois il fut sans action. Le mal ne fit que croître, et bientôt il arriva au point de faire tout craindre. Le docteur était complètement dérouté et au désespoir. Tout le confondait dans cette étrange maladie dont il ne pouvait comprendre la cause, qui ne suivait aucune règle saisissable, et contre laquelle tous les médicamens étaient restés sans effet. Il avait beau interroger Viclorine, il ne pouvait en obtenir aucune
indication qui piit le mettre sur le chemin de la vérité. Madame Marcel, décidée à mou. rir, ne paraissait plus d'ailleurs avoir d'autre but que de conserver Marzoi à ses côtés. Comme il arrive toujours, sa passion avait grandi à proportion des sacrifices qu'elle lui avait faits , et elle était devenue folle de son sentiment, comme Marzoi l'était de son idée. D'un autre côté, le mal avait brisé tout sonorgueil, éteint toutes ses susceptibilités, et l'avait amenée à une sorte d'hébétement douloureux , au milieu duquel surnageait cette seule volonté : « voir et entendre son amant. » Ce n'était même plus une volonté, c'était un instinct, un besoin. Elle avait perdu cette fierté de cœur qui fait taire un amour méprisé. Elle demandait Edmond; elle le suppliait de rester; elle le forçait à s'asseoir près de son lit, pour tenir ses mains et le regarder. Son amour, ainsi défjouillé de toute noblesse, avait quelque ichose de puérilement terrible qu'aucun mot ne peut exprimer. Son mal étant sa beauté aux yeux de Marzoi, elle cherchait
UN DERNIER AMOUR. tli
à le faire valoir et à s'en parer. Quand celui-ci s'approchait d'elle pour l'examiner, elle suivait tous ses mouvemens avec un regard inquiet, et quand il avait fini , elle lui disait : — « Je suis bien malade, n'est-ce pas? assez malade pour que vous veniez souvent?» — Et si le médecin, tourmenté, promettait de revenir le soir, elle battait des mains avec le délire joyeux d'un enfant.
Marzoi ne voyait , dans cet étrange abandon de soi-même , que l'expression capricieuse d'un amour qui le contrariait; mais Henri, qui observait tout avec les yeux plus clairvoyans du cœur, était depuis quelque temps en proie à d'horribles incertitudes. Il avait remarqué avec une surprise épouvantée que le mal de Viclorine s'était toujours subitement renouvelé aux époques où son amant commençait à l'a^ bandonner, et cette singulière coïncidence avait jetédanssoname d'étranges soupçons.
Il savait à quoi pouvait conduire la frénésie d'un amour sans espoir. Il lui semblait
entrevoir une cause volontaire dans cette agonie variable et arrangée; et, en songeant à la monomanie de Marzoi,il se demandait avec terreur si ce n'était point Victorine elle-même qui s'était ainsi décidée à se faire lentement cadavre , pour retenir près d'elle ce courtisan de la mort, qu'elle ne pouvait plus attirer autrement. Ce soupçon prit chaque jour plus de consistance, et le bossu résolut de tout faire pour s'assurer de la vérité; l'occasion qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter.
Il arriva un jour que Marzoi, moins inquiet de madame Marcel, et retenu sans doute ailleurs , négligea de lui faire sa visite accoutumée. La malade , qui vit dans cette négligence un abandon prémédité, passa la nuit entière dans la fièvre et les larmes. Ce fut seulement vers le matin que la fatigue lui ferma les yeux et la jeta dans un sommeil lourd et agité. Quand elle se réveilla, il était déjà tard, et le soleil d'avril riait à travers les rideaux des fenêtres que l'on avait abaissés pour rendre le
jour plus doux. Elle se souleva avec effort en poussant un gémissement plaintif, s'assit sur son séant et regarda autour d'elle d'un œil effaré. Henri, qui l'avait veillée toute la nuit, n'était plus là. Il était allé sans doute chercher quelques momens de repos ; elle était seule. Sûre de n'être point vue, elle tira alors de son sein un sachet de soie, qu'elle contempla quelque temps d'un regard fixe; puis se redressant tout à coup avec un geste désespéré, elle l'entr'ouvit, versa dans un verre un peu de la poudre blanchâlre qui y était contenue, ferma les yeux et porta le breuvage à ses lèvres. Dans ce moment un cri partit du côté de la fenêtre. Madame Marcel s'arrêta épouvantée et se détourna ; les rideaux s'agitaient, une main tremblante les souleva et Henri parut. Il était si pâle, qu'elle comprit à l'instant qu'il avait tout vu et tout deviné. Elle posa le verre près d'elle, sur le point de s'évanouir, tant cette apparition l'avait saisie.
— « Que faisiez- vous là? demanda-t-elle
après un court silence et d'un ton irrité ; suis-je donc entourée d'espions? ne puis-je être seule et libre un instant? »
Henri ne répondit pas ; debout, les mains jointes et l'œil égaré, il offrait dans tout son être l'expression d'une douleur si effrayée et si profonde, que Victorine elle-même en fut émue. Elle baissa les yeux, sentant sa colère qui s'éteignait. Le bossu resta longtemps immobile et muet; enfin il tendit ses mains vers madame Marcel avec un geste de supplication impossible à rendre.
— « Mon Dieu! mon Dieu! c'est donc vrai, dit-il, vous voulez mourir! »
Victorine baissa la tête et sentit que les larmes la gagnaient.
— « Oli ! répondez-moi ! reprit Henri , que j'entende votre voix. Dites-moi que cela n'est pas, dites-moi que vous vivrez. »
— « Ah ! je le voudrais, dit la malade en pleurant; la mort me fait peur, car morte je ne le verrai plus. »
— « Et pourquoi donc avez-vous choisi la mort? »
UN DERNIER AMOUR. 41î5
— « Je savais qu'il viendrait me voir mourir. »
Henri cacha sa tête dans ses mains.
— « Ah ! j'ai bien souffert , mon Dieu ! continua Victorine, avant d'en venir là; j'ai cherché bien souvent à me rattachera la vie. Que de fois, en voyant revenir Edmond, j'ai fait une halte dans le suicide, et j'ai attendu !... Mais hélas! bientôt il me fallait reprendre mon agonie où je l'avais laissée. — Oh! Henri! on ne sait pas ce que c'est que de se tuer en six mois, que de boire ainsi la mort par gorgées. Ahi que d'heures! que d'heures j'ai passées à genoux, demandant à Dieu un peu de l'amour d'Edmond , assez seulement pour que je pusse vivre ! mais Dieu ne m'entendait pas. Il a fallu appeler la maladie. J'ai vu mes traits se flétrir; j'ai senti mes cheveux tomber, ma vue s'affaiblir, mes membres se paralyser, et , malgré tout , toujours , toujours, il y avait en moi une voix qui criait : Tu ne souffres pas assez, il ne reviendra pas; et je faisais en sorte de souffrir
davantage, pour être sûre de le revoir. »
— « Oh! Victorine, dit Henri, et rien n'a pu vous détacher de cet homme sans cœur? et vous n'avez point voulu essayer de l'oublier? »
— a J'ai trouvé plus facile de mourir. »
— « Ainsi, vous n'aimez plus rien dans le monde ; aucune affection, aucun dévoûment, ne peut vous consoler de cet amour?»
— « Rien ne remplace la vie, Henri. »
— « Vous avez raison, dit le bossu avec accablement; il n'y a jamais qu'un être vivant sur la terre, celui qui est aimé! Les autres sont des fantômes que l'on touche sans les sentir et qui parlent sans qu'on les entende. »
— « Etre consolée! répéta Victorine en secouant la tête; oh! je ne veux pas être consolée! Ce que j'aime dans la vie, c'est ma douleur; si je la perdais, que m'importerait la vie? Non, non , Henri, je ne serai consolée que lorsque mes yeux seront fermés , et quand vous m'aurez déposée dans un trou de terre, v
— « Oh! Je ne vous y déposerai pas! » dit le bossu d'une voix étouffée et en jetant des regards avides sur le breuvage empoisonné.
— « Ne dites pas cela, Henri, reprit la malade avec douceur; n'êtes-vous point mon fils, et n'est-ce pas à vous de veiller sur mes derniers instans? »
— « Jamais! jamais! à d'autres ces soins horribles. Moi , que je vous voie mourir ! moi, que je vous survive ! Ah ! je ne le veux pas, je ne le veux pas. »
Et, tombant à genoux, les mains jointes, près du lit de Victorine :
— « Que voulez-vous donc que je fasse sur la terre, mon Dieu ! quand vous n'y serez plus? que me restera-t-il à aimer? Je n'aurai plus moi, ni mère, ni sœur, ni amie. Vous étiez le seul être au monde qui m'appeliez Henri, et qui me donniez la main! Partout où vous n'êtes pas, je suis seul ; où vous êtes , j'ai le monde entier. Et dans quel but vivrais-je?qui a besoin de moi? Pour laisser un vide, il faut avoir une place, et où est ma place, à moi ? Nom-
mez-moi une seule personne qui doive pleurer ma mort, et je vivrai pour elle!... Hélas ! vous savez bien que mon univers n'a jamais'dépassë la portée de votre regard! et vous voulez que je vive après vous avoir déposée dans une bière! Non, non, je n'attendrai pas cette heure affreuse , je veux mourir avant; je veux mourir maintenant. »
y — « Henri! s'écria Victorine, en saisissant les mains du bossu, Henri, au nom du ciel, calmez-vous; votre désespoir me déchire. »
Le jeune homme laissa tomber sa tête sur le lit en sanglotant.
— « Ah! vivez et je vivrai, dit-il. »
— « Nos positions sont-elles les mêmes?» répondit la malade.
— « Peut-être, murmura le bossu à voix basse; savez-vous si je n'ai point autant que vous besoin de mourir? »
Victorine tressaillit, et le regarda avec terreur; elle commençait à comprendre.
— « Henri, dit-elle d'une voix trem-
blante, je souffre, et j'ai besoin que vous me preniez en pitié. Vous êtes maintenant le seul être au monde qui puissiez me rendre moins affreux mes derniers jours : ne m'abandonnez pas ; soyez fort de votre bonté. Encore un sacrifice pour l'amour de moi, vous qui en avez tant fait déjà. Je vous le demande, je vous en supplie, Henri, apaisez-vous , votre émotion me tue , revenez à vous, au nom du ciel ! et épargnez-moi ! »
Madame Marcel était penchée hors de son lit, elle tenait les mains du bossu pressées contre sa poitrine. La vue de cette douleur arrêta subitement le désespoir de Henri. Ses membres se raidirent comme s'il eût réuni toutes les forces de son être contre quelque ennemi invisible, et ses traits exprimèrent une si affreuse torture, que Victorine crut qu'il allait s'évanouir; mais ce combat ne dura qu'un instant, il se leva en chancelant et dit très bas :
— « Je suis calme, Victorine, pardonnezmoi un moment de faiblesse; vous aurez près de vous, jusqu'à la dernière heure.
quelqu'un qui vous aimera : je vous promets de vous survivre. »