‹ Soirées du Stendhal club: documents inéditsChapitre 14 sur 33 · DESSINS DE ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

DESSINS DE ROMANTIQUES

A Auguste Cordier,

Le romantisme fit retentir son éclatante fanfare dans tous les camps intellectuels et artistiques ; tandis que Delacroix et Bonîngton guerroyaient contre les Gros et les Gérard, Berlioz faisait chanter par Torchestre des rythmes inconnus, et Dumas» Vigny, Hugo renouvelaient le théâtre. 11 y avait sympathie et commu* nion entre ces jeunes lutteurs. Si Delacroix et fierlioz prirent quelquefois la plume, Hugo, par exemple, dessina lui-même certains tableaux de ses drames. C'était la fusion des genres.

En ce temps où les imaginations étaient surchauf-* fées, il ne suffisait pas d'avoir une corde à son arc. Tous les moyens étaient bons pour arriver au succès. : les peintres et les musiciens ne dédaignaient pas le journalisme, pas plus que les auteurs dramatiques ne

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dédaignaient la science de la décoration ou l'art du tapissier.

La plupart des poètes et des romanciers de cette admirable génération s'improvisèrent dessinateurs à leurs moments de loisirs, et certains se firent même une réputation à côté dont ils n'étaient pas moins glorieux que M. Ingres de son talent de violoniste. Ils se reposaient de leurs œuvres sérieuses en faisant des croquis pleins de fantaisie ou des caricatures fort spirituelles, et leur cerveau en fièvre trouvait là un repos, un bienêtre qui les délivraient peut-être de la fâcheuse neurasthénie, laquelle du reste n'était pas encore inventée, Parfois aussi le graphisme fut pour eux un moyen de donner une première forme à leurs idées, comme ce fut, on le verra, le cas de Stendhal.

Victor Hugo fit une quantité prodigieuse de dessins qui ont été popularisés par la gravure et célébrés par les critiques d'art. Tel le Burg dont Théophile Gautier a laissé une description qui certes vaut bien l'œuvre elle-même :

Il est difficile de rêver quelque chose de plus opaquement sinistre que le Burg. Le ciel sombre comme une

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plaque de marbre noir et rayé de hachures diagonales, longs filets de pluies poussés par la tempête à l'assaut de la ruine. Il ne reste plus au sommet du pic qu'une tour à pignons crénelés, celle-là même où dut flotter la bannière de Job le maudit. Des arrachements de murs, des pans de remparts lézardés font encore reconnaître les contours de l'ancienne enceinte. Une porte s'ouvre lugubrement sur l'abîme le long des escarpements du rocher dont la base se perd dans les tourbillons de la rafale ; des anfractuosités diflbrmes, des végétations hideuses semblent des araignées gigantesques qui montent à ces décombres que les fantômes seuls habitent pour s'y tapir et y tisser leur toile démesurée.

Gautier nous fait assister à rélaboration de ces dessins qui correspondent si exactement à la nature du génie poétique de Victor Hugo :

Que de fois, lorsqu'il nous était donné d'être admis presque tous les jours dans l'intimité de l'illustre écrivain, n'avons-nous pas suivi d'un œil émerveillé la tranformalion d'une tache d'encre ou de café sur une enveloppe de lettre, sur le premier bout de papier venu, en paysage, en château, en marine d'une originalité étrange, où, du choc des rayons et des ombres, naissait un effet inattendu, saisissant, mystérieux, et qui étonnait même les peintres de profession.

On retrouve dans ces rêves graphiques la fougue et la splendeur de Timagination du poète, mais le public

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est renseigné sur ce talent de Victor Hugo. Ce qui est moins conna c'est qu'il faisait sur bois des dessins dont les contours étaient gravés en creux ; ces panneaux peints et dorés étaient recouverts d'un vernis et servaient à fabriquer des meubles ou à décorer des parois* On en admire à Guernesey^ dans cette intéressante demeure de Hauteville, et à Paris chez un neveu de M"** Drouet, M. Louis Koch, professeur honoraire de l'Université, qui a hérité d*un véritable trésor (i).

Les relations du poète et de Juliette (M"*® Drouet) durèrent pendant cinquante ans et, en i883, cefut chez lui que mourut cette amie incomparable. Durant ce long duo d'amour que pas un nuage ne traversa, Victor Hugo eut mille attentions pour la créatrice du petit rôle de la princesse Negroni, dans Lucrèce Borgia (i833),' rôle presque muet, mais où Juliette fit admirer un costume ravissant et le charme de son jeune visage. Victor Hugo ne publiait pas un livre qu'elle n'en eût le premier exemplaire, orné d'une dédicace qui était le plus- souvent : A vos pieds, madame, ce volume, V. H, ou : A ma providence. Ce fut à M"** Drouet qu'il donna Les Châtiments reliés ea maroquin pourpre avec, sur le plat, enchâssée dans le cuir, une abeille du manteau impérial de Napoléon HI,. prise par M. Jules Claretie, lors du sac des Tuileries*

(i) Aujourd'hui celte collection fait partie du musée Victor Hugo, place des Vosges,

GOMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT ll^'J

Victor composa pour Juliette plusieurs de ces panneaux peints, entre autres cet Amoureux de Suzanne, Chinois ventripotent, riant à bouche que veux-tu en face d'un poisson rouge, vrai cardinal des mers, qu'il s'apprête à manger avec une fourchette à deux dents. Il a un bel habit vert relevé d*or, et se détache sur un fond noir. A côté du poisson sont placées une tasse de thé et une carafe où fleurit une pensée, symbole de tous les amants. Suzanne était la vieille cuisinière de jyjmo Dfouet, elle apprêtait le poisson en vrai cordon bleu, et, pour immortaliser ce talent, le poète fit le portrait de Tamoureux de la brave femme, ce Chinois qui, gratifié des bonnes grâces de Suzanne, ne pouvait s'appeler que Shu-Zan,

Voici encore, toujours chez M. Koch, un jeune chirobate du Céleste-Empire et une figure d!Ascètey et des griffons, des chimères, des fleurs, des oiseaux, toute une faune quelque peu apocalyptique. En passant, jetons un coup d'oeil sur ce cadre de glace où Ton déchiffre des vers inédits qui expliquent le sujet traité :

Passereaux et rougcs-gorgcs.

Venez des airs et des eaux, Venez tous faire vos orges, Messieurs les petits oiseaux.

Chez Monsieur le petit Georges.

» Dessiné le ii mai 1870 pendant qu'on me juge et condamne à Paris. »

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Maïs le chef-d'œuvre du sculpteur poète est cette cheminée où la fantaisie et le brio de Tartiste se sont donné libre carrière. Au centre, un miroir de Venise entouré d'un cadre rouge qui, en méandres harmonieux, s'élargit, se prolonge et sert de support à trois petites statuettes bacchiques, au dessous desquelles sont encastrés trois plats de faïence rouennaise. Le fond de ce monument romantique et oriental est d'un beau noir sur lequel se détachent des arabesques et des animaux de l'autre monde. Des deux côtés du miroir brillent en or les victorieuses et hautaines initiales : V.H.

^, Koch a disposé avec un goût infini ces reliques du maître ; sa galerie est un admirable musée Victor Hugo. L'une des pièces intéressantes de ce sanctuaire est encore la table de chêne sur laquelle fut écrite La Légende des siècles y ainsi que l'atteste une inscription de la main même du poète. Enfin, outre ces sculptures qui nous retiennent plus particulièrement aujourd'hui et qui seront une révélation pour la plupart de nos lecteurs, M. Koch possède des autographes, des dessins à lui dédiés, toute la correspondance de M™® Drouet et du poète — renfermée en trois énormes caisses — et ce magnifique hymne d'amour qui pourrait s'appeler le livre des anniversaires où, pendant cinquante ans, vers la mi-février, de i833 à 1 883, Victor Hugo a célébré en un lyrisme ardent la date heureuse de sa rencontre avec Juliette. Quand cette œuvre paraîtra.

elle comblera une lacune dans l'œuvre de l'auteur des Conlemplalioru et fera singulièrement pâlir les Lettres à lajîancée.

Comme Hugo, Musset a dessiné toute sa vie. Il crut un instant qu'il était né peintre, et, dans sa prime jeunesse, il passa de nombreuses matinées au Louvre à faire des copies au musée des antiques... Il se fit justice lui-même et détruisit tous ses essais. Cette passion n'était qu'un détour par où la nature s'amusait à l'égarer avant de lui montrer le chemin qu'il devait suivre. Néanmoins, il garda le goût de la caricature — la maladresse de son coup de plume ou de crayon se prêtait à ce genre humoristique — il remplit de nombreux albums de très mauvaises, mais très amusantes fantaisies grotesques. Paul de Musset nous a donné le récit d'une de ces soirées pendant lesquelles Alfred, convalescent, — il relevait d'une fluxion de poitrine — se livrait à son passe-temps favori :

Le soir, nous nous réunissions en famille autour de la fameuse table de travail, pour causer ou dessiner... Auguste Barre, qui demeurait dans notre voisinage, vint

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travailler à la composition d'un aihum de caricafore s dans le goût de ceux de Topffer, et qui représente une série d'événements et de péripéties touchant un projet de mariage plusieurs fois rompu et renoué, dont s'entretenait alors le monde parisien. Sans avoir besoin d'être convalescents pour cela, nous nous amusions tous de ces dessins comiques. Alfred et Barre tenaient le crayon, les autres rédigeaient le texte explicatif, non moins boufibri que les dessins. Cet album se compose de cinquante et un croquis. Ce ne fut pas sans un peu de regret et de jalousie que je vis le prodigue filleul donner à sa marraine ces folles inventions qui me rappelleraient aujourd'hui les heures les plus douces de notre intérieur.

Lorsque, en décembre i833, Musset s'enfuît avec

George Sand vers le pays de Pagello, il emporta un

album SUT lequel il fît maints croquis au cours de son voyage. C'est ainsi que nous avons un portrait de Stendhal dansant devant une fille d'auberge — précieux gage des excellentes relations de ces deux contemporains, qui avaient Tun pour l'autre une profonde admiration. Car si Musset a tant soit peu ridiculisé la grosse personne de Stendhal, qu'il nous montre engoncé dans un carrick, coiffé d'un bolivar, et chaussé de bottes fourrées, il Ta chanté dans cette strophe harmonieuse qui nous fait oublier le caricaturiste :

Tu. l'as va, cet antique pçjt (i), .

Où, dans son grand langage mort,

Le flot murmure.

Où Stendhal, cet esprit charmant, Remplissait si dévotement

Sa sinécure ^2).

George Sand nous donne dans : Histoire de ma vie, le commentaire du dessin. Stendhal avait rencontré les deux amoureux sur un bateau qui faisait le service de Lyon à Avignon :

Nous soupâmes, écrit-elle, avec quelques autres voyageurs de choix dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint- Esprit avant le jour. Stendhal fut là d'une gaieté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas joli du tout.

Dans ce même album se trouve un trio composé d'un marchand ambulant, de George Sand et de Musset luimême. Nous sommes en hiver, et les personnages sont emmitouflés dans de vastes manteaux qui ajoutent quelque chose au comique de cette caricature. Le marchand, accroupi à terre, sort de son chapeau des objets qu'il offre à George Sand en lui faisant l'article :

(i) Givika-Vecciiia.

(a) Il était consul de France,

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Bellissimi, s Ignora (ils sont très beaux, madame) ; George Sand, également accroupie, semble convaincue par le discours de l'italien et dit : Regarde donc, mignon, A quoi Musset, qui est debout et plein de fierté avec sa grande pipe allemande, répond : Dieu, que t'es bête, mignonne !

Musset a dû faire plusieurs autres portraits de George Sand. En voici un qui paraît assez ressemblant si Ton oublie Tair de niaiserie du visage et la fixité bovine de Toeil. George Sand, on le sait, allait jusqu'au cigare et même jusqu'à la pipe ; ce dessin nous en est une preuve.

On ignore jusqu'à présent quelle fut la cause véritable de la rupture éclatante qui sépara Musset et la princesse Belgiojoso ; cette rupture est à jamais immortalisée par ces vers : Sur une morte, adressés à la fantastique Italienne, et par un portrait qui la représente de profil avec un grand casque de cheveux noirs ; au-dessous cette inscription :

Pallida, sed qaamvis pallida, pulchra tamen.

Elle est pâle, et pourtant quoique pâle, elle est belle.

Ce portrait est traité dans le genre sérieux, mais il y en eut un autre moins flatteur, paraît-il. Un soir, chez M°* Jaubert, la « marraine » de Musset, le poète fut mis au défi par la princesse de faire d'elle une caricature. Musset répliqua : « La régularité des traits n'empêche rien, je vous assure »•

COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT l53

— Voîcî un crayon, dit la princesse, essayez ; je vous autorise.

Musset traça un petit trois-quarts où l'œil immense était placé de face et où la maigreur de M™* Belgiojoso était exagérée à plaisir.

Toutes les personnes présentes se précipitaient pour voir et souriaient sans rien dire. La princesse, avec un air d'indifférence de très bon goût, assura quily avait quelque chose ^ et ferma l'album.

— VoTis avez brûlé vos vaisseai'ix, dit M""' Jaubert à son filleul.

— Cependant, madame, je n'ai jamais été plus épris qu'en la regardant tandis que je traçais ce croquis.

— Tant pis, vous l'avez blessée.

D'après une autre version, la princesse aurait dit à Musset :

Eh bien, vous pouvez garder ce prétendu portrait ; c'est tout ce que vous aurez de moi.

Elle lui aurait même écrit cette phrase sanglante :

Le châtiment des amours vulgaires est d'interdire à ceux qui s'y livrent l'aspiration aux nobles amours (i).

Il répondit par ces vers ironiques dont on trouve

(i) Vicomtesse de Jahzé, Etude et récit sur Alfred de Mussêt (Pion, 1891, I vol.).

le pendant dans l'œuvre du grand Corneille (i)

Elle était belle, si la nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, ^ Immobile peut être belle.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eût jamaib dans Targile humain Senti la céleste rosée.

Elle est morte et n*a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

(Octobre 1842.)

Elle est morte ! d'autres que Musset l'avaient dit à la princesse Belgiojoso. Un jour qu'elle se promenait dans les environs de Paris, en compagnie de Lelronne, le célèbre helléniste, un paysan s'écria : « Est-elle assez fainéante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! » Et dans le monde, on l'appelaitla Jemme verte, tant sa pâleur était cadavérique. Longue et diaphane comme un cierge, elle avait l'aspect d'nn fantôme (2).

A côté de Musset, il convient de placer George Sand

{i) A une marquise,

(a) Voir plus loin : Une soirée du Club.

COMMENT STENDHAL TEAVAILLA-IT l55

dont on ne connaît pas beaucoup de dessins ; mais une bonne fortune m'a rendu possesseur d'une précieuse feuille de papier écolier où, avec une plume et un morceau de bois, Geoi'ge Sand a fixé, le mieux qu'elle a pu sans doute, et sans idée caricaturale, les profils de son gendre Clésinger et de son fils Maurice. On dirait qu'elle a pris des leçons d'Alfred de Musset, [c'est la même facture un peu gauche, la même hésitation enfantine. Maurice laisse échapper une pittoresque bouffée de fumée et semble faire les yeux doux ; quant à Clésinger, il est plongé dans la rêverie et songe évidemment à la prochaine statue qu'il fera sortir du marbre. N'est-ce pas déjà quelque chose que de donner une certaine expression à un visage ?

Stendhal, liii aussi, hésita longtemps avant de trouver sa voie. Il fut candidat à TÉcole polytechnique ; par amour pour Louason et pour Félippe il prit des leçons de diction et songea peut-être au théâtre- il fut commis dans les denrées coloniales à Marseille, où il avait suivi Louason ; il entra dans l'armée comme dragon d'abord, et ensuite comme officier d'administration ; à la chute de Tempire, sans ressource, il publia

le pendant dans Tœuvre du grand Corneille (i).

Elle était belle, si la nuit Qui dort dans» la sombre chapelle Oli Michel- Ange a fart son lit, ~ Immobile peut être belle.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eût jamais» dans Targile humain Senti la céleste rosée.

Elle est morte et n*a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

Do ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

(Octobre i842.)

Elle est morte ! d'autres que Musset l'avaient dit h la princesse Belgiojoso. Un jour qu'elle se promenait dans les environs de Paris, en compagnie de Lelronne, le célèbre helléniste, un paysan s'écria : « Est-elle assez fainéante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! » Et dans le monde, on l'appelait la Jemme verte , tant sa pâleur était cadavérique. Longue et diaphane comme un cierge, elle avait l'aspect d'nn fantôme (2).

A côté de Musset, il convient de placer George Sand

{i) A une marquise,

(a) Voir plus loin : Une soirée du Club.

COMMENT STENDHAL TEAVAILLAIT l55

dont on ne connaît pas beaucoup de dessins ; mais une bonne fortune m*a rendu possesseur d'une précieuse feuille de papier écolier où, avec une plume et un morceau de bois, George Sand a fixé, le mieux qu'elle a pu sans doute, et sans idée caricaturale, les profils de son gendre Clésinger et de son fils Maurice. On dirait qu'elle a pris des leçons d'Alfred de Musset, [c'est la même facture un peu gauche, la même hésitation enfantine. Maurice laisse échapper une pittoresque bouffée de fumée et semble faire les yeux doux ; quant à Clésinger, il est plongé dans la rêverie et songe évidemment à la prochaîne statue qu'il fera sortir du marbre. N'est-ce pas déjà quelque chose que de donner une certaine expression à un visage ?

Stendhal, lui aussi, hésita longtemps avant de trouver sa voie. Il fut candidat à l'École polytechnique ; par amour pour Louason et pour Félippe il prit des leçons de diction et songea peut-être au théâtre- il fut commis dans les denrées coloniales à Marseille, où il avait suivi Louason ; il entra dans l'armée comme dragon d'abord, et ensuite comme officier d'administration ; à la chute de Tempire, sans ressource, il publia

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enfin son premier volume. Entre temps, il avait passé quelques mois dans Tatelier de Regnault, le peintre des Trois Grâces de la galerie Lacaze, et le maître de Guérin, d'Hersent et de Blondel.

Stendhal eut toujours du goût pour le dessin. Son autobiographie [La Vie de Henri Brulard) est remplie de croquis et de plans ; il avait besoin de ces indicalions graphiques pour se mieux rappeler les événements, et même quand il écrivit des romans, il eut recours à ce moyen pour aider son imagination. Je possède un plan de Parme et de ses environs où sont indiqués les différents lieux de l'action, et j'ai publié dans Lamiel, le Plan de Carville, minutieusement tracé dans ses moindres détails.

Mais le document le plus précieux qui m'a été donné par mon ami Auguste Cordier, est cette grande feuille où Stendhal a fixé une dramatique histoire qu'il n'a jamais écrite et dont ces croquis rudimentaires sont tout ce 'que nous possédons. Au centre se dresse M. Lemière, droit et rigide, tenant un pistolet, tandis que, suivant la recette stendhalienne en matière de duel, il compte sans doute placidement les feuilles d'un arbre. Il est tué, car on le voit, à côté, mourant^ tandis que son adversaire, M. Pot, bourrelé de remords, est représenté faisant le saut suprême, en Suisse, de la cime d'un rocher. En haut de la feuille, la coupe d'une église gothique nous montre l'emplacement A, où M. Lemière dort de son dernier sommeil.

<ftj^.a3-ai.

Une autre feuille de notre collection stendhalienne •offre une vue sommaire de Gibraltar ainsi que le portrait d'une Espagnole d'Algésiras, qui semble être une copie.

Stendhal fit encore de l'aquarelle, et son chefd'œuvre en ce genre est bien cette caricature du prince Massimo, directeur général des postes de Civita- Vecchia. Grand, mince, efflanqué, le prince est en train de parler, il dit la phrase qui résume son précepte de vie et son orgueil de fonctionnaire : « lo sono il papa secolare, je suis, moi, le pape laïque ! » Cette •ébauche est très vivante, et nous montre un Stendhal inattendu, capable d'exprimer, à l'aide du dessin et des ^couleurs, cette ironie qui étincelle dans tout ce qu'il a •écrit.

La réputation de Mérimée comme dessinateur est beaucoup plus répandue que celle de Stendhal. L'au- 5teur de Colomba a pris soin de nous parler dans sa correspondance de ses talents d'aquarelliste, de copiste et de... tireur à l'arc. Il s'en faisait quelque gloire. De fort bonne heure, il s'était mis à l'œuvre. En 1824, à vingt et un ans, il avait à Londres pris quelques leçons de Rochard, émigré français et fort habile portraitiste.

VoQS avez inspiré à Prosper un désir de peindre qui ne s'est pas ralenti, écrit Léonor Mérimée à son ami Rochard. Il a copié à l'aquareHe quelques esquisses que j'ai faites d'après Rubens, et ses copies sont fort exactes do couleur: mais il ne suffit pas d'avoir l'œil sensible à la couleur, il iaut connaître un peu la forme et il n'a jamais dessiné un œil; toutefois, s'il persévère, il pourra dessiner le pajsage d'après' nature, fort agréablement pour un amateur. J'avoue que s'il eût commencé plus tôt, je le verrais barbouiller du papier avec plaisir, mais puisqu'il s'est lancé dans la litlérature et qu'il a débuté avec quelque succès (la lettre est de 1837), il me semble, quand je le vois employer une matinée entière È peindre, qu'il perd son temps. Mais il y a un charme indicible à faire ce qu'on n'est pas obligé de faire.

LéoBor Mérimée, père de l'auteur de Go/omta, était peintre lui-même, quoiqu'il soit surtout connu par Bon Histoire de l'art; bien qu'artiste, il gémissait un peu de voir son fils suivre un sentier qui le détournait du vrai chemin, en quoi, du reste, il n'avait pas tort ; l'avenir lui donna raison.

Prosper comprit — heureusement — que la littérature était sa voie. Mais il resta toujours épris des beauxarts, et, en sa qualité d'inspecteur général des monuments hisloriques, il eut h. exercer son crayon ; les planches de ses voyages officiels furent exécutées daprès ses propres croquis. Un jour, même, il fut professeur de dessin, et enseigna à Stendhal, qui n'y entendait goutte.

Une autre feuille de notre collection stendhalienne •offre une vue sommaire de Gibraltar ainsi que le portrait d'une Espagnole d'Algésiras, qui semble être une <X)pie.

Stendhal fit encore de Taquarelle, et son chefd'œuvre en ce genre est bien cette caricature du prince Massimo, directeur général des postes de Civita- Vecchia. Grand, mince, efflanqué, le prince est en train de parler, il dit la phrase qui résume son précepte de vie et son orgueil de fonctionnaire : c lo sono il papa secolare, je suis, moi, le pape laïque ! » Cette •ébauche est très vivante, et nous montre un Stendhal inattendu, capable d'exprimer, à l'aide du dessin et des ^couleurs, cette ironie qui étincelle dans tout ce qu'il a •écrit.

La réputation de Mérimée comme dessinateur est beaucoup plus répandue que celle de Stendhal. L'auteur de Colomba a pris soin de nous parler dans sa correspondance de ses talents d'aquarelliste, de copiste et de... tireur à l'arc. Il s'en faisait quelque gloire. De fort bonne heure, il s'était mis à l'œuvre. En 1824, à vingt et un ans, il avait à Londres pris quelques leçons de Rochard, émigré français et fort habile portraitiste.

Vous ayez îospiré à Prospcr un désir de peindre qui ne s'est pas ralenti, écrit Léonor Mérimée à son ami Rochatd, Il a copié à l'oquareHe quelques esquisses que j'ai faites d'après Bubens, et ses copies sont fort exactes de couleur: mais il ne suffît pas d'avoir l'œil sensible a la couleur, il iaut connaître un peu la forme et il n'a jamais dessiné un œil : toutefois, s'il persévère, il pourra dessiner le paysage d'apr&s" nature, fort agréablement pour un amateur. J'avoue que s'il eût commencé plus tôt, je le verrais barbouiller du papier avec plaisir, mais puisqu'il s'est lancé dans la littérature et qu'il a débuté avec quelque succès (la lettre est de iSay), il me semble, quand je le vois employer une matinée entière à peindre, qu'il perd son temps. Mais il y a un charme indicible à faire ce qu'on n'est pas obligé de faire.

TiéoDOr Mérimée, père de l'auteur de Colomba, était peintre lui-même, quoiqu'il soit surtout connu par gon Histoire de l'art; bien qu'artiste, il gémissait un peu de voir son fils suivre un sentier qui le détournait du vrai chemin, en quoi, du reste, il n'avait pas tort ; l'avenir lui donna raison.

Prosper comprit — heureusement — que la littérature était sa voie. Mais il resta toujours épris des beauxarts, et, en sa qualité d'inspecteur général des monuments historiques, il eut à exercer son crayon ; les planches de ses voyages officiels furent exécutées d après ses propres croquis. l]njour,mârae, il fut professeur de dessin, et enseigna à Stendhal, qui n'y entendait goutte.

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le pendant dans l'œuvre du grand Corneille (i).

Elle était belle, si la nuit Qui dort dans la sombre chapelle Oli Michel- Ange a fait son lit, ~ Immobile peut être belle.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eut jamaii» dans Targile humain Senti la céleste rosée.

Elle est morte et n*a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

(Octobre i842.)

Elle est morte ! d^autres que Musset l'avaient dit à la princesse Belgiojoso. Un jour qu'elle se promenait dans les environs de Paris, en compagnie de Lelronne, le célèbre helléniste, un paysan s'écria : « E&t-elle assez fainéante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! » Et dans le monde, on l'appelait la Jemme verte, tant sa pâleur était cadavérique. Longue et diaphane comme un cierge, elle avait l'aspect d'nn fantôme (2).

A côté de Musset, il convient de placer George Sand

{i) A une marquise.

\ (a) Voir plus loin : Une soirée du Club.

COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT l55

dont on ne connaît pâs beaucoup de dessins ; mais une bonne fortune m*a rendu possesseur d'une précieuse feuille de papier écolier où, avec une plume et un morceau de bois, George Sand a fixé, le mieux qu'elle a pu sans doute, et sans idée caricaturale, les profils de son gendre Clésinger et de son fils Maurice. On dirait qu'elle a pris des leçons d'Alfred de Musset, [c'est la même facture un peu gauche, la même hésitation en- &ntine. Maurice laisse échapper une pittoresque bouffée de fumée et semble faire les yeux doux ; quant à Clésinger, il est plongé dans la rêverie et songe évidemment à la prochaine statue qu'il fera sortir du marbre. N'est-ce pas déjà quelque chose que de donner une certaine expression à un visage ?

Stendhal, lui aussi, hésita longtemps avant de trouver sa voie. Il fut candidat à TÉcole polytechnique ; par amour pour Louason et pour Félippe il prit des leçons de diction et songea peut-être au théâtre; il fut commis dans les denrées coloniales à Marseille, où il avait suivi Louason ; il entra dans l'armée comme dragon d'abord, et ensuite comme officier d'administration ; à la chute de Tempire, sans ressource, il publia

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le pendant dans l'œuvre da grand Corneille (i).

Elle était belle, si la nuit Qui dort dans» la sombre chapelle Oli Michel- Ange a faift son Ut, ~ Immobile peut être belle.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eut jamais» dans Targile humain Senti la céleste rosée.

Elle est morte et n*a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

(Octobre i842.)

Elle est morte ! d'autres que Musset l'avaient dit à la princesse Belgiojoso. Un jour qu'elle se promenait dans les environs de Paris, en compagnie de Lelronne, le célèbre helléniste, un paysan s'écria : « Est-elle assez fainéante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! » Et dans le monde, on l'appelait la Jemme verte, tant sa pâleur était cadavérique. Longue et diaphane comme un cierge, elle avait l'aspect d'nn fantôme (2).

A côté de Musset, il convient de placer George Sand

{i) A une marquise,

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dont OD ne connaît pas beaucoup de dessins ; mais une bonne fortune m'a tendu possesseur d'une précieuse feuille de papier écolier où, avec une plume et ua morceau de bois, George Sand a fine, lo mieux qu'elle a pu sans doute, et ^ans idée caricaturale, lesproiilsde son gendre Clésinger et de son iils Maurice. On dirait qu'elle a pris des leçons d'Alfred de Musset, [c'est la même facture un peu gaucbe, la même hésitation enfantine. Maurice laisse échapper une pittoresque bouffée de fumée et semble faire les yeux doux ; quant à Clésinger, il est plongé dans la rêverie et songe évidemment à la prochaine statue qu'il fera sortir du marbre. N'est-ce pas déjà quelque chose que de donner une certaine expression à un visage ?

Stendhal, lui aussi, hésita longtemps avant de trouver sa voie. Il fut candidat à l'École polytechnique; par amour pour Louason et pour Félippe il prit des leçons de diction et songea peut-être au théâtre; il fut commis dans les denrées coloniales à Marseille, où il avait suivi Louason ; il entra dans l'armée comme dragon d'abord, et ensuite comme ofQcîer d'administration ; à la chute de l'empire, sans ressource, il publia

lettres. Plaisir d'écrire. Enthousiasme pour tout ce qui est beau. Il néglige le monde. Ses ouvrages ne sont pas lus. Il devient intrigant et écrit dans les petits journaux.

Il épouse la fille bossue et petitement hargneuse de M. B., propriétaire d'un journal en crédit. Il finit par toutes les bassesses du plus plat vaudevilhste.

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