LA CERTOSA DI PARMA
Cette charmante cité de Parme, d'aspect si paisible et si doux, est toute corrégienne ; c'est bien la patrie de l'artiste que Stendbal admirait avec tant de sincérité et d'émotion. Le Corrège résume la grâce, la beauté, l'amour, et le créateur de Glelia Gontî et de la Sanseverina s'en est souvenu en choisissant Parme, comme cadre de son livre, entre tant d'autres villes italiennes qu'il connaissait beaucoup mieux.
Je reviensde Parme, vengo adesso daParma, comme aurait dit Beyle, et j'ai ccmstaté, sans surprise du reste, que l'auteur de la Chartreuse avait passé, en simple touriste, dans cette ville. H s'est permis une double transposition dans sou roman : il a inventé le théâtre de l'action et il a fait, au xix* siècle, le tableau
d'une cour du xviu® siècle. Ce n'était pas à Parme, où régnait alors Marie-Louise, en excellente ménagère, ni en i8i5, malgré Waterloo, que vivaient Clelia Contî, Fabrice et la délicieuse Sanseverîna. C'est en Italie, un peu partout, à Rome, à Naples, à^ Florence, à Milan, etda^s tous les temps, que ces personnages avaient existé. De même qu'il a inventé Verrières dans le Roage et le Noir, il a inventé Parme dans la Chartreuse. Il a situé son roman un peu au hasard, sans s'inquiéter de la vérité des descriptions ; il s'est contenté de créer des êtres éternellement vrais et immuablement italiens.
Où trouver, par exemple, cette église de la Visitation qui entendit les sermons étranges de Fabrice et réunit les jolies mondaines du duché ? Aucune des nombreuses églises ne porte ce nom. Ce n'est pas non plus dans dans les bois voisins du Pô, à deux lieues de Sacca, qu'est située la Chartreuse, mais à trois quarts d'heure de Parme, non loin de la VoieEmîlienne, et de Tare de triomphe Aldobrandinî, au milieu de prairies et de vergers fertiles. Il y a cinquante ans, ce couvent était devenu une manufacture de tabacs, aujourd'hui il a été converti en une maison de correction. Il n'offre rien de bien remarquable, quoique datant du xni« siècle, car il â été maintes fois remanié, et son église a été reconstruite en 1673, d'après les dessins de Francesco Pescarolî, architecte de Crémone. Néanmoins cette chapelle, arec sa coupole et ses pilastres couverts de fresques
daires, se trouve être bien d'accord avec l'état d'âme de Fabrice qui, dans son recueillement tardif, ne devait pas être insensible à l'élégance du lieu où il venait prier.
Au milieu des statues de Garibaldi et de Victor Emmanuel qui encombrent Parme comme toutes les villes d'Italie, on éprouve pourtant un plaisir indicible à respirer l'air que respiraient les héros de Stendhal, et à se promener dans ces rues provinciales avec leurs petitspavés pointus, vieux de plusieurs siècles. On vous montrerait le palais Crescenzi ou l'hôtel de la Sanseverina que l'on en serait à peine étonné. La réalité et le rêve finissent par se confondre et il se produit une illusion tout à fait curieuse. A Venise ne voit-on pas la maison de Desdemone et à Vérone, le tombeau de Juliette? Lfr peuple a imaginé ces sanctuaires postiches, mais en estil besoin pour que vous hantent les souvenirs de Shakespeare dans ces deux villes où, à travers les conteurs, t*est transporté le génie du poète anglais ? Byron a n^odieusement exprimé le' charme littéraire qui dépasse de beaucoup le charme historique de la cité veuve de ses doges. « Shylock et le More, dit-D, ne peuvent subir les attcântes de la destruclion, ce sont les defs de voûte de l'arche, et tout* disparaîtraitil que, pour nous, serait repeuplé le rivage solitaire. »
Parme restera aussi la ville stendhalienne par excellence. Le souvenir deBeyle vit toujours chez les Parmesans qui, presque tous, ont dans leur bibliothèque au.
moins un volume de ses œuvres — il n'est pas toujours coupé, ils l'avouent ingénument, mais ils l'ont. N'est-ce pas là quand même un témoignage de reconnaissance passive envers cet écrivain qui est pour quelque chose dans le prestige de Parme î
Pour ceux qui ont lu la Chartreuse^ la petite ville a tout l'attrait d'une vieille amie, elle est familière, elle est simpatica. On n'y reconnaît presque rien de ce que Stendhal en. a dit, mais qu'importe ? des fantômes charmants errent de tous côtés, et l'on peuple à sa guise ces maisons, ces places, ces parcs.
N'y voit-on pas la spirituelle Sanseverina se promener dans ce royal giardlno puhlico qui ressemble aux jardins de Trianon ? Elle s'est assise sur cette terrasse d'où l'on découvre une longue étendue de plaine monotone, bordée au loin par une ligne bleue de montagnes ; elle a rêvé au bord de la Parmay ce torrent pittoresque traversé par le Ponte Verde à l'antique porte crénelée ; elle a fait un pèlerinage à ce couvent de San Paolo où Jeanne de Plaisance fit peindre, au milieu de pampres fleuris, ces petits amours, les célèbres Putti del Corregio, joyeux de leur innocente nudité ; elle a regardé longuement la Madone de saint Jérôme, s'arrêtant à contempler la joliesse de la Vierge, l'attitude exquise de la Madeleine aux yeux caressants et rêveurs, les enfants mignons et gracieux qui animent ce chefd'œuvre incomparable.
Et quand vient le soir et que tinte la cloche argentine
de la Steccata, peut-on se défendre de penser aux rendez-vous de Fabrice et de la marquise Crescenà? Où est la petite porte delà rueSaint-PaulPN'entend-onpas la voix bien connue murmurer :
— Entre ici, ami de mon cœur.
es.
SUORA. SCOLASTICA
Préface (i).
A Naples, où je me trouvais en 1S249 j*eii tendis parler, dans le monde, de l'histoire de Suora Scolastica et du chanoine Cybo. Curieux comme je Tétais, on peut penser si je fis des questions. Mais personne ne voulut me répondre un peu clairement ; on avait peur de se compromettre. A Naples, jamais on ne parle un peu clairement politique. En voici la raison :
Une famille napoHtaine, composée par exemple de trois fils, d'une fille, du père et de la mère, appartient à trois partis différents qui, à Naples, preraient le nom
(i) Cette préface est datée du ai mars i843. On sait que Stendhal fut frappé d*une attaque d'apoplexie le a 3 mars i843, et mourut le lendemain. La préface de Saora Scola&tica est donc, vraisemblablement; le dernier morceau littéraire qu'ail ait écrit. Ce manuscrit se trouve à la BiUiothèque de Grenoble.
ia8 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
de conspirateurs. Ainsi la fille est du parti de son amant ; chacun des fils appartient à une conspiration différente ; le père et la mère parlent, en soupirant, de la Cour qui régnait lorsqu'ils avaient vingt ans. Il suit de cet isolement des individus que jamais on ne parle sérieusement politique. A la moindre assertion un peu tranchée et sortant du lieu commun, vous voyez, autour de vous, deux ou trois figures pâlir.
Mes questions sur ce conte au nom baroque n'ayant aucun succès dans le monde, je crus que l'histoire de Suora Scolastica rappelait quelque histoire horrible, de Tan 1820 par exemple.
Une veuve de quarante ans, rien moins que belle, mais fort bonne iemme, me louait la moitié de sa pe« tite maison située dans une ruelle, à cent pas du charmant jardin de Chiaja, au pied de la montagne que couronne, en cet endroit-là, la villa de la princesse Florida, femme du vieux roi. C'est peut-être le seul quartier de Naples un peu tranquille. Ma veuve avait un vieux galant auquel je fis la cour toute une semaine. Un jour que nous courions la ville ensemble, et qu'il me montrait les endroits où les lazzaroni s'étaient battus contre les troupes du général Championnet et le carrefour où ils avaient brûlé vif le duc de..., je lui demandai brusquement, et d'un air simple, pourquoi on faisait un tel mystère de l'histoire de la Suora Scolastica et du chanoine Cybo.
Il me répondit fort tranquillement : « Les titres de
duc et de prince que portaient les personnages de cette histoire sont portés, de nos jours, par leurs descendants qui, peut-être, se fâcheraient de voir leurs noms mêlés à une histoire aussi tragique et aussi triste pour tout le monde. — L'affaire ne s*est donc pas passée en 1820 ? — Que dites-vous, 1820 ? me dit mon Napolitain, riant aux éclats de cette date récente. Que ditesvous, 1820 ? » répéta-t-il avec cette vivacité peu polie de l'Italien qui choque si fort le Français de Paris.
(( Si vous voulez avoir le sens commun, continuat-il, dites 1745, Tannée qui suivit la bataille de Velletri et confirma à notre grand don Carlos la possession de Naples. Dans ce pays-ci, on l'appelait Charles VII, et plus tard, en Espagne où il a fait de si grandes choses, on Ta appelé Charles III. C'est lui qui a apporté le grand nez des Farnèse dans notre famille royale.
« On n'aimerait pas, aujourd'hui, à nomnier de son vrai nom l'archevêque qui faisait trembler tout le monde à Naples, lorsqu'il fut consterné, à son tour, par le nom fatal de Velletri. Les Allemands campés sur la montagne autour de Velletri, tentèrent de surprendre, dans le palais Grinetti qu'il habitait, notre grand don Carlos.
« C'est un moine qui passa pour avoir écrit l'anecdote dont vous parlez. La jeune religieuse, qu'il a désignée [par le nom de Suora Scolastica, appartenait à la famille du duc de Bissignano. Le même écrivain fait
l3o SOIRÉES DD STENDHAL CLUB
preuve d'une haine passionnée pour l'archevêque d'alors, g^and politique qui fit agir dans toute cette affaire le chanoine Cybo, Peut-être ce moine était-il un protégé du jeune don Genarîno, des marquis de las Flores, qui passe pour avoir disputé le cœur de Rosalinde à don Carlos lui-même, roi fort galant, et au vieux duc Vargas del Prado, qui passe pour avoir été le' seigneur le plus riche de son temps. Il y avait, sans doute, dans l'histoire de cette catastrophe, des choses qui pouvaient profondément offenser quelque personnage encore puissant en 1750, époque où Ton croit que le moine écrivit, car il se garde bien de conter netson verbiage est étonnant ; il s'exprime toujours par des maximes générales, sans doute d'une moralité parfaite, mais qui n'apprennent rien. Souvent il faut fermer le manuscrit pour réfléchir à ce que le bon père a voulu dire. Par exemple, lorsqu'il arrive à la mort de don Genarîno, à peine comprend-on ce qu'il a voulu faire entendre.
(( Je pourrai peut-^tre, d'ici ii quelques jours, vous faire prêter ce manuscrit, car il est si impatientant, que je ne vous conseillerais pas de l'acheter. Il y a deux ans que, dans l'étude du notaire B..., on ne le vendait pas moins de quatre ducats. »
Huit jours après, je possédais ce manuscrit ; à chaque instant l'auteur recommence en d'autres termes le récit qu'il vient d'achever : d'abord le malheureux lecteur s'imagine qu'il s agit d'un nouveau fait. La con-
COMMENT 8TENBHAL TBJI.TAILLAIT
fusion finit par être si grande qae Ton ne se figure plus de quoi il est question.
Il faut savoir qu'en 1842, un Milanais, im Napolitain qui, dans toute leur vie, n'ont peut-être pas prononcé cent paroles de suite en langue florentine, trouvent beau, quand ils impriment, de se servir de cette langue étrangère. L'excellent général CoUetta, le plus grand historien de ce siècle, avait un peu cette manie, qui souvent arrête son lecteur. Le terrible manuscrit, intitulé Suora Scolastica, n'avait pas moins de 3 10 pages. Je me souviens que j'en récrivis certaines pages pour être sûr du sens que j'adoptais.
Une fois que je sus bien cette anecdote^ je me gardai de faire des questions directes. Après avoir prouvé, par un long bavardage, que j'avais connaissance d'un fait, je demandai quelques éclaircissements de l'air le plus indifférent. A quelque temps de là, l'un des grands personnages qui, deux mois auparavant, avait refusé de ri^ondre à mes questions, me procura un petit manuscrit de 60 pages, qui n'entre pas dans le fil de la narration, mais donne des détails pittoresques sur certains faits. Ce manuscrit fournit des détails vrais sur la jalousie forcenée.
Par les paroles de son aumônier qu'avait séduit Tarchevêque, la princesse dona Ferdinanda de Bissîgnano apprit, à la fois, que ce n'était pas d'elle qu'était amoureux le jeune don Genarino, que c'était sa belle-fille Rosalinda qu'il aimait. ,
l3a SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
Elle se vengea de sa rivale qu'elle croyait aimée du roi don Carlos, en inspirant une jalousie atroce à don Genarino de las Flores.
SUORÀ 6G0LASTIGA (i)
HISTOIRE QUI EMUT TOUT KAPLES EN l'jlio
En 1740, régnait à Naples Don Carlos. Il était fils d'une Farnèse (2), princesse de Parme qui, voulant qu'il eût une couronne quoique cadet, le lança de bonne heure en Italie avec une armée. Il gagna la bataille de Velletri après avoir commencé le matin par être surpris dans sa chambre par une compagnie d'Autrichiens. Le duc Yargas del Prado, un des Seigneurs Espagnols que la reine Farnèse avait placés auprès de Don Carlos, lui sauva la vie ou du moins la liberté, en le pous-
(i) Cette nouvelle devait Jaire partie des chroniques italiennes, publiées par Beyle de i830 à i839» — Le fragment que voici est tout ce qui nous est parvenu de cette histoire ^ dont Stendhal parle dans une lettre (16 mars 1837) à la comtesse de Tracy,
(i) Elisabeth Farnèse, voir sur elle et sur Don Carlos, notre ouvrage : Le gendre de Louis XlVy 1 vol. in-8, Galmann Lévy,
COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT l33
sant par les pieds pour qu'il pût atteindre la fenêtre assez élevée de la chambre où il avait couché.
Don Carlos avait un nez immense et ne manquait point d'esprit ; une fois installé à Naples sous le nom de Charles III, il réunit une cour brillante. Il entreprit de s'attacher ses nouveaux sujets par les plaisirs et en même temps de faire régner un ordre sévère dans toutes les parties de l'administration. On avait chassé les vice-rois espagnols dont la prudence est restée célèbre par la révolte de Mazaniello ; on avait chassé les généraux autrichiens durs et avides ; à la suite de tant de changement et de confiscation, le nouveau roi se trouvait le maître de presque toutes les fortunes. La plupart des grands seigneurs avaient vu confisquer quelquesunes de leurs terres, ou avaient reçu en cadeau du nouveau roi quelque terre confisquée sur les maladroits que les gens vendus appelaient des traîtres. Cet état de toutes les fortunes, joint à la nécessité de faire beaucoup de dépense pour plaire au nouveau roi, obligeait la plupart des grands seigneurs à regarder de fort près à leurs affaires.
Pendant que la noblesse cherchait à se pousser à la cour, les négociants se félicitaient de n'être plus en butte aux avanies incroyables des vice-rois espagnols ou aux duretés des généraux autrichiens ; le peuple était tout étonné que le gouvernement ne lui fît pas toujours du mal, et il s'accoutumait fort bien à payer des impôts dont une partie était dis-
«tribuée en forme de prime à la noblesse et au clergé.
Don Carlos régnait ainsi depuis cinq ans ; la tran«- ^uillité et Taisance renaissaient de toutes parts ; plusieurs circonstances favorables s'étant réunies, Thiver «de 1740 à 1741 fut remarquable entre tous les autres par des fêtes charmantes. Huit ou dix femmes, d'une rare beauté, se partageaient tous les hommages, mais le jeune roi, fin connaisseur, soutenait que la plus belle personne de sa cour était la jeune Rosalinde, fille du prince d'Atella. Ce prince, ancien général autrichien, |)ersonnage fort triste, fort prudent, avait cédé malgré lui aux instances de Donna Ferdinanda, sa seconde femme, en lui permettant de se faire cuivre au palais par sa fille, cette belle Rosalinde, que le roi regardait comme la plus belle et qui avait à peine seize ans.
Le prince d'Atella se voyait trois fils d'un premier lit ^ont rétablissement dans le monde l'embarrassait fort.
Les titres que portaient ces fils, tous ducs ou princes, lui semblaient trop imposants pour la médiocre fortune qu'il pouvait leur laisser.
Le prince d'Atella était amoureux de sa femme, fort ;gaie, fort imprudente, et qui avait trente ans de moins ^ue lui, ce qui ne l'empêchait point d'être déjà d'un ««certain âge, et, pendant les fêtes magnifiques de l'hiver 17^0, elle n'avait dû qu'à la présence de sa fille Rosalinde le plaisir flatteur d'être toujours environnée par tout ce qu'il y avait de plus brillant dans toute la jeunesse de Naples. Elle distinguait surtout
COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT l35»
Genarîno des marquis de Las Flores. Ce jeune homme^ joignait des manières fort nobles, et même un peu altières, à l'espagnole, à la figure la plus gracîeusfi^la plus gaie : il avait les cheveux et lesjnetwtaélTes d'un beau blond et des yeux bleus, ce qui est une rareté à Naples, ce qui rendait sa beauté plus touchante aux yeux des dames de la cour. Déjà deux fois il avait été blessé par des époux ou des frères appartenant à de» familles dans le sein desquelles il avait porté le désor— dre. "
Le jeune marquis avait été assez adroit pour persuader à la princesse d'Atella que c'était à elle que s'adressaient ses hommages, mais, dans le fait, il était amoureux de la jeune Rosalinde et, qui plus est, jaloux. Ce même duc Vargas del Prado qui, autrefois, avait été si utile à Don Carlos dans la nuit qui précéda la bataille de Velletri, et qui maintenant jouissait de la plus haute faveur auprès de ce jeune roi, avait été touché des grâces naïves de la jeune Rosalinde d'Atella, et surtout de l'air simple et de bonne foi qui brillait dans son regard; il lui avait fait une cour majestueuse, comme il convient à un homme qui est trois fois grand d'Espagne. Mais il prenait du tabac et il portait perruque ; ce sont précisément les deux grands sujets d'horreur pour les jeunes filles de Naples, et, quoique Rosalinde eût une dot de vingt mille francs peut-être et n'eût dans la vie d'autre perspective que d'entrer au noble couvent de San Petito, situé dans la partie la plus élevée de la rue
l36 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
de Tolède, alors à la mode et qui servait de tombeau aux jeunes filles de la plus haute noblesse, elle ne put jamais se résoudre à comprendre les regards passionnés du duc del Prado ; au contraire, elle comprenait fort bien les yeux que lui faisait Don Genarino dans les moments où il n'était pas observé par la princesse d'Atella; il n'était même pas sûr que la "jeune Rosalinde ne répondît point quelquefois aux regards de Genarino.
A la vérité, cet amour n'avait pas le sens commun ; à 1» vérité, la maison de Las Flores marquait parmi les plus nobles, mais le vieux duc de ce nom, père de Don Genarino, avait trois fils et, suivant Tusage du pays, il s'était arrangé de façon à ce que l'aîné eût quinze mille ducats de rente (environ cinquante mille francs), tandis que les deux cadets devaient se contenter d'une pension de vingt ducats par mois avec un logement dans les palais à la ville et à la campagne, sans être précisément d'accord. Don Genarino et la jeune Rosalinde employaient toute leur adresse à dérober leurs sentiments à la princesse d'Atella : sa coquetterie n'eût jamais pardonné au jeune marquis les fausses idées qu'elle s'était formées.
Le vieux général, son mari, fut plus clairvoyant qu'elle ; à la dernière fête donnée cet hiver-là par le roi Don Carlos lui-même, il comprit fort bien que Don Genarino, déjà célèbre par plus d'une aventure, avait entrepris de plaire à sa femme ou à sa fille ; l'un lui convenait aussi peu que l'autre. Le lendemain, après
COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT iSy
le déjeuner, il ordonna à sa fille Rosalinde de monter en voiture avec lui, et, sans lui adresser une seule parole, la conduisit au noble couvent de San Petito ; c'est à ce couvent, alors fort à la mode, qu'appartient cette façade magnifique que Ton voit à gauche, dans la partie la plus élevée de la rue de Tolède, près le magnifique palais des Studj.
Ces murd, d'une immense étendue, que Ton côtoie si longtemps lorsque l'on se promène dans la plaine du Vomero, sont destinés à éloigner les yeux profanes des jardins de San Petito.
Le Prince n'ouvrit la bouche que pour présenter sa fille à sa sœur. Il dit à la jeune Rosalinde, comme un renseignement qu'il lui donnait par complaisance, et dont elle devait lui savoir gré, qu'elle ne sortirait plus du couvent de San-Petito qu'une fois dans sa vie, la veille du jour où elle ferait profession.
Rosalinde ne fut point étonnée de tout ce qui lui arrivait ; elle savait bien, qu'à moins d'un miracle, elle ne devait pas s'attendre à se marier, et dans ce moment elle eut en horreur d'épouser le Duc Vargasdel Prado. D'ailleurs elle avait passé plusieurs années pensionnaire dans ce couvent de San -Petito où on la ramenait en ce moment, et tous les souvenirs qu'elle en avait gardés étaient gais et amusants ; elle ne fut donc point trop aflOigée de son sort le premier jour, mais, dès le lendemain, elle sentit qu'elle ne reverrait jamais le jeune Don Genarino, et, malgré tout l'enfantillage de son
l38 SOIRÉES DU STENDHAIi CLUB
âge, celte idée commença à l'affliger profondément. D'enjouée et d'étourdie qu'elle était, en moins de quinze jours, elle put compter panni les filles les moins résignées et les plus tristes du couvent. Vingt fois par jour peut-être elle pensait à ce Don Genarino qu'elle ne devait plus revoir, tandis que lorsqu'elle était dans le parloir de son père, Tidée de cet aimable jeune homme ne lui apparaissait qu'une ou deux fois par jour.
Trois semaines après son arrivée au couvent, il lui arriva, à la prière du soir, de réciter sans faute les litanies de la Vierge, et la maîtresse des novices lui donna pour le lendemain la permission de monter pour la première fois au belvédère, c'est ainsi qu'on appelle cette immense galerie que les religieuses ornent à l'envie de dorures et de tableaux et qui occupe la partie supérieure du côté de la façade du couvent de Santo-Petito qui donne sur la rue de Tolède.
Rosalinde iîit enchantée de revoir cette double file de belles voitures qui, à l'heure du cours, pavent cette partie supérieure de la rue de Tolède ; elle reconnut la plupart des voitures et des dames qui les occupaient. Cette vie l'amusait et l'affligeait à la fois.
Mais commentpeindre le trouble qui s'empara de son ftme lorsqu'elle reconnut un jeune homme, arrêté sous une porte cochère, agitant avec une sorte d'affectation un bouquetde fleurs magnifique ; c'était Don Genarino qui, depuis que Rosalinde avait été enlevée au monde.
COMMENT STENDUÂL TRAVAILLAIT ï3(j
venait tous les jours en ce lieu, dans l'espoir qu'elle paraîtrait au Belvédère des nobles religieuses, et, comme il savait qu'elle aimait beaucoup les fleurs, pour attirer ses regards et se faire remarquer d'elle^ il avait soin de se munir d'un bouquet des fleurs les plus rares. Don Genarino éprouva un mouvement de joie marquée lorsqu'il se vit reconnu ; bientôt il lui fit des signes auxquels Rosalinde se garda bien de répondre, puis elle réfléchit que, d'après la règle de Saint-Benoît, que Ton suit dans le couvent de San-Petito, il pourrait bien se passer plusieurs semaines avant qu'on ne lui permît de reparaître au Belvédère. Elle y avait trouvé une foule de religieuses fort gaies ; toutes, ou presque toutes, faisaient des signes à leurs amis, et ces dames paraissaient assez embarrassées de la présence de cette jeune fille en voile blanc qui pouvait être étonnée de leur attitude peu religieuse et en parler au dehors. Il faut savoir qu'à Naples, dès la première enfance, les jeunes filles ont l'habitude de parler avec les doigts, dont les diverses positions forment des lettres. On les voit ainsi dans les salons, discourir en silence pendant que leurs parents font la conversation à haute voix.
Genarino tremblait que la vocation de Rosalinde ne fût sincère. Il s'était retiré un peu en arrière sous la porte cochère, et de là il lui disait, avec le langage des
enfants :
— Depuis que je ne vous vois plus, je suis malheu* reux. Dans le couvent, êtes-vous heureuse ? Avez-vous
l4o SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
la liberté de venir souvent au Belvédère? Aimez-vous toujours les fleurs ?
Rosalinde le regardait fixement, mais ne répondait pas. Tout à coup, elle disparut, soit qu'elle eût été appelée par la maîtresse des novices, soit qu'elle eût été offensée du peu de mots que Don Genarino lui avait adressés. Celui-ci resta fort affligé.
Il monta donc ce joli bois qui domine Naples, et qu'on appelle l'Arenella ; là, s'étend le mur d'enceinte de rimmense jardin du couvent de Santo-Petito. En continuant sa promenade mélancolique, il arriva à la plaine du Vomero qui domine Naples et la mer ; il alla jusqu'à une lieue de là, au magnifique château du duc Vargas del Prado. Ce château était une forteresse du Moyen Age, aux murs noirs et crénelés ; il était célèbre dans Naples par son aspect sombre et par la manie qu'avait le duc de s'y faire servir uniquement par des domestiques venus d'Espagne et tous aussi âgés que lui. Il disait que quand il était en ce lieu^ il se croyait en Espagne, et, pour augmenter l'illusion, il avait fait couper tous les arbres d'alentour. Toutes les fois que son service auprès du roi le lui permettait, le duc venait prendre l'air dans son château de San-Nicola.
Cet édifice sombre augmenta encore la tristesse de Don Genarino. Comme il s'en revenait, suivant tristement l'enceinte des murs du jardin de San-Petito, une idée le saisit. Sans doute, elle aime encore les fleurs, se
COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT l4l
dit-il ; des religieuses doivent en faire cultiver dans cet immense jardin ; il doit y avoir des jardiniers, il faut que je parvienne à les connaître.
Dans ce lieu fort désert, il y avait une petite osteria (cabaret), il y entra ; ses habits étaient beaucoup trop magnifiques pour ce lieu et il vit avec chagrin que sa présence excitait une surprise mêlée de beaucoup de défiance ; alors il feignit une grande fatigue : il se fit bon enfant avec les maîtres de la maison et les gens du peuple qui vinrent boire quelques mesures de vin. Ses manières ouvertes lui firent pardonner ses vêtements un peu trop riches pour la circonstance. Genarino ne dédaigna point de boire, avec l'hôte et les amis de l'hôte, les vins un peu plus fins qu il faisait venir. Enfin, après une heure de travail, il vit que sa présence n'efiarouchait plus. On se mit à plaisanter sur les nobles religieuses de San-Petito et sur les visites que quelquesunes d'entre elles recevaient par- dessus les murs du jardin.
Genarino s'assura qu'une telle chose dont on parlait beaucoup à Naples existait en eflet. Ces bons paysans du Yomero en plaisantaient, mais ne s'en montraient point trop scandalisés.
(Bibliothèquo de Grenoble).